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http://www.archive.org/details/lesdansesdesmortOOkast
LES
DANSES DES MORTS
Paris.— Imprimerie de L. MiM'isiiT, me Mlgui.-n, 2.
LES
DANSES DES MORTS
DISSERTATIONS ET RECHERCHES
HISTORIQUES, PHILOSOPHIQUES, LITTÉRAIRES ET MUSICALES
SUR LES DIVERS MONUMENTS DE CE GENRE OUI EXISTENT OU QUI OINT EXISTÉ
TANT EN FRANCE QU'À L'ÉTRANGER
ACCOMPAGNÉES DE
LA DANSE MACABRE
c
PARIS
BRANDUS ET C% ÉDITEURS, | PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
103, RUE RICHELIEU. 18, RUE DE SEINE.
LONDRES,, SAIJSTT-PÉTERSBOURCi , LEIPZIG,
DF.LIZY ET C1". BELLIZAP.D. MICHELSEN.
1852
Grande ROI DE vocale et instrumentale
PAROLES D'EDOUARD THIERRY, MUSIQUE DE GEORGES KASTNER
ET D'UNE SUITE DE PLANCHES
REPRÉSENTANT DES SUJETS TIRÉS d' ANCIENNES DANSES DES MORTS DES XIVe, XVe, XVIe, ET XVIIe SIÈCLES,
LA PLUPART PUBLIÉS EN FRANCE POUR LA PREMIÈRE FOIS ,
AVEC LES FIGURES D'INSTRUMENTS DE MUSIQUE QIÙLS CONTIENNENT , AINSI QUE 11' AUTRES FIGURES D'INSTRUMENTS
DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE ,
GEORGES KASTNER
Chevalier de la Légion d'honneur, Docteur en philosophie,
Membre de l'Académie royale des Reaux-Arts de Berlin, de l'Académie de Sainte-Cécile de Rome,
de la Société néerlandaise pour l'encouragement de l'Art musical , etc., etc.
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93
Bat ht flnt^e
PRÉFACE.
Il y a des livres qui n'ont pas besoin de préface : ce sont ceux dont le sujet est très
connu et à la portée de tout le monde. Il suffit alors d'en lire le titre pour savoir de quoi
il s'agit. L'ouvrage que je soumets aujourd'hui à l'appréciation du public n'est pas, je
crois, dans le même cas. On parle beaucoup depuis quelque temps de la Danse des Morts ;
mais on en parle de manière à faire voir qu'on n'est pas encore bien fixé sur la nature
de cette bizarre allégorie. A l'exception de deux ou trois savants, de quelques archéo-
logues et des fureteurs de bibliothèques, personne en France, que je sache, ne s'est soucié
d'approfondir cette matière. Cela est si vrai, que, nonobstant la publication, déjà fort
ancienne, du livre de feu Gabriel Peignot sur les Rondes funèbres (1), la question de
l'origine du symbole et de ses représentations multiples est demeurée tellement entourée
d'obscurité et tellement étrangère aux études habituelles des hommes de lettres, que la
plupart de nos écrivains modernes, lors même qu'ils se piquent d'érudition, reproduisent
de la meilleure foi du monde, en parlant des Danses des Morts, toutes les erreurs que le
modeste et savant Peignot, dans ses heures de méditations laborieuses, s'appliquait, il y
a près de trente ans, à signaler et à rectifier de son mieux. On peut donc dire que 1 ori-
gine et l'histoire de l'épopée lugubre qui, durant tout le moyen âge, imprima ses stig-
mates railleurs sur les murailles des églises, des couvents, des cimetières et des palais,
n'a cessé d'être jusqu'à ce jour une énigme indéchiffrable, un véritable mystère pour les
érudits. Peut-être est-on à présent, sous ce rapport, un peu mieux renseigné en Angleterre
et en Allemagne, grâce aux travaux des Douce et des Massmann; mais qu'il s'en faut
encore que la question soit entièrement éclaircie! Que de points restent douteux et dé-
jouent les efforts de la science ! En me mettant à l'œuvre, j'ai eu le désir, non la certitude,
d'obtenir un meilleur résultat; si je n'ai pas le mérite d'avoir trouvé une solution défi-
nitive, peut-être ai-je au moins celui d'avoir exposé d'une manière nouvelle, et à un point
de vue dont personne ne s'était préoccupé jusqu'ici, le sujet si vaste et si profond des
(!) Gabriel Peignot, Recherches historiques et littéraires sur les Danses des Morts et sur l'origine des cartes a jouer.
Dijon 182 3. \ vol. in-8°. '
vm PRÉFACE.
Danses des Morts. Je suis le premier, en effet, qui démontre le rapport direct que les
rondes funèbres ont avec la danse et avec la musique. Je prouve que le nom de danses
qui leur est donné ne signifie pas simplement, comme on l'a prétendu, leçon, moralité,
remontrance , mais qu'il se doit prendre dans son acception propre; c'est-à-dire qu'en
l'adoptant pour désigner les poëmes allégoriques dont je parle, on a bien entendu faire
allusion à une danse au son des instruments de musique. Des exemples tirés des textes et
des figures des différentes caroles funèbres, exemples que je mets sous les yeux du lec-
teur, m'aident à établir cette opinion d'une manière certaine.
Pour bien faire ressortir toute l'importance de cette donnée et intéresser les artistes et
les gens studieux à la musique des Danses des Morts, j'ai dû, comme connaissances préli-
minaires, expliquer l'origine, le but et la portée philosophique des monuments dont je
signalais la piquante originalité. Ce soin m'a entraîné beaucoup plus loin que je ne pen-
sais. Je n'ai pu résister, je l'avoue, à l'attraction qu'exerce sur les facultés de l'intelli-
gence la grandeur poétique du problème que soulève la sombre allégorie où le moyen
âge interprète, avec une sardonique crudité, l'antique opposition du to be or not lo be,
de l'être et du non être, opposition qui, chez les anciens, notamment chez les Grecs, avait
fait éclore, comme on sait, de si douces et de si gracieuses images! Mon livre comporte
donc deux grandes divisions et renferme deux parties consacrées chacune à un ordre de
matières différent. La première donne un aperçu général de la philosophie, de l'histoire
et de la littérature des Danses des Morts; l'autre a pour but de faire connaître tout ce
qu'elles contiennent de musical et surtout les anciens instruments de musique qu'on y
voit figurer.
De ces deux parties, la première se subdivise en trois sections, savoir :
I. De l'Idée de la Mort. — Texte des Danses des Morls.
II. Symbolisali.oi), personnification et représentation de la Mort. — Images et tableaux des Danses des Morts.
III. Origine et statistique des Danses des Morts françaises et étrangères
Dans la première de ces trois sections, je m'attache à rechercher de quelle manière
l'idée de la mort s'est produite dans les œuvres des philosophes, des littérateurs, des
poètes et des moralistes. Je remonte jusqu'à l'antiquité, et je recueille çà et là des don-
nées philosophiques qui ont pu préparer l'éclosion de l'antithèse qui sert de base aux
Danses des Morts. Je constate le développement progressif de cette antithèse. Je montre
comment elle a grandi sous divers aspects depuis l'évocation païenne de la larve des fes-
tins, jusqu'à la légende catholique des Trois Morts et des Trois Vifs. Je montre ensuite
comment, arrivée là, elle s'est nourrie d'éléments nouveaux, puisés dans la situation
étrange que deux fléaux redoutables, la peste et l'intolérance religieuse, avaient faite à
l'humanité. Je fais voir comment elle se complète peu à peu sous la plume des auteurs
PRÉFACE. ix
monastiques et dans la bouche des prédicateurs, jusqu'à ce qu'elle atteigne enfin à la
forme spéciale et arrêtée sous laquelle elle se présente dans les oeuvres bizarres appelées
Danses des Morts, Danses Macabres, Miroirs de la Mort, Simulachres de la Mort.
Après avoir parlé des ouvrages antérieurs à cette lugubre et émouvante composition,
après avoir cité les passages les plus remarquables de ces ouvrages qui s'y réfèrent, je
parle des productions littéraires qui ne furent qu'une imitation ou un souvenir des rondes
funèbres. Je parle aussi de celles qui, sans en provenir directement, s'y apparentent
néanmoins par renonciation de certaines idées relatives au Mémento mori. Je nomme
d'après l'ordre des temps les poètes français les plus célèbres qui ont payé un éloquent
tribut à la muse des tombeaux; ensuite je passe à la seconde dissertation, qui a pour
objet la symbolisation, la personnification et la représentation de la mort.
Ici je traite spécialement l'iconographie des rondes funèbres. Interrogeant les monu-
ments de l'antiquité et ceux des premiers temps du moyen âge, je tache de découvrir
quelques traces révélatrices de la pensée qui fit éclore sous le crayon, le pinceau, le
ciseau et le burin de la muse gothique, la grotesque et sinistre apparition du squelette
mime, danseur et musicien. En conséquence, j'examine les divers modes d'interprétation
préférés par les artistes pour rendre l'idée de la mort en opposition avec la vie, comme
j'avais tout d'abord examiné les résultats de l'influence de cette idée sur l'imagination des
mythologues, des philosophes et des poètes. Je me demande ce que signifie en général le
squelette dans les monuments figurés de différentes époques, et s'il est vraiment une per-
sonnification de la mort.
Pour résoudre cette question, je considère les traits sous lesquels se présentent, dans
les principaux cultes, les divinités malfaisantes qui symbolisent ou personnifient plus ou
moins directement des puissances hostiles ou réputées hostiles à l'homme, soit le mal, le
péché, la mort. J'insiste sur l'opposition établie dès l'origine entre les divinités regardées
comme habitantes des lieux souterrains, de la nuit, des ténèbres, et celles que l'on place
dans les hautes régions où règne la lumière éternelle, source de régénération et de vie.
J'explique l'identification du mauvais principe, de ses symboles et de ses personnifications,
avec l'idée, les symboles elles personnifications de la mort, et, d'induction en induction,
j'arrive à reconnaître non seulement que le squelette, dans les monuments artistiques de
l'antiquité, n'est pas une personnification de cette fatale puissance, ce que Lcssing et
Herder d'ailleurs ont déjà prouvé, mais encore que le squelette, dans les plus anciennes
Danses des Morts connues, est plutôt une larve ou un larvatus, continuant l'ancienne op-
position de la légende des Trois Morts et des Trois Vifs, qu'un type iconographique par-
ticulier à la symbolique chrétienne, de l'individualité métaphysique appelée la Mort. Cette
opinion, que personne encore n'a exprimée, me conduit à envisager d'une manière toute
nouvelle les causes qui déterminèrent les artistes à imprimer au squelette un caractère
x PRÉFACE.
railleur, à faire gambader ce personnage et à lui faire jouer des instruments pour simuler
une danse.
J'espère qu'on ne lira pas sans intérêt les détails dans lesquels je suis entré sur
ce point , d'autant plus qu'ils ont un certain rapport avec la matière de la seconde
partie qu'ils servent à éclaircir. Sans doute ils ne donnent pas complètement le mot
de l'origine énigmatique des Danses des Morts, mais ils aideront peut-être à le
trouver. Toute recherche, tout effort consciencieux, a, j'ose le croire, son utilité
relative.
Après avoir étudié le contraste symbolique dans des monuments figurés antérieurs aux
représentations de la ronde du moyen âge, comme je l'avais étudié auparavant dans des
œuvres purement littéraires, je jette un coup d'œil rapide sur les créations artistiques où
il se reproduit postérieurement aux Danses des Morts, créations qui ont plus ou moins
d'analogie avec ces Danses. Dès l'approche de la renaissance, et par suite du curieux
amalgame des idées chrétiennes avec les souvenirs de l'art païen , je rencontre le sque-
lette, image de celui qui n'est plus ou symbole de mort, transformé en un type particu-
lier et nouveau de la Mort, en tant que personnification du mystérieux pouvoir qui frappe
et détruit toute chose. Ce type bâtard, qui est à la fois, comme le dit Herder, le Temps
et la Mort, ou, pour mieux dire, qui n'est ni l'un ni l'autre, emprunte aux divinités my-
thologiques du trépas quelques uns de leurs attributs, comme le glaive ou la faux, le
sablier et les petites ailes de chauve-souris, les grandes ailes noires, etc. Mais, au fond,
il n'en reste pas moins squelette, c'est-à-dire larve ; ce n'est donc pas dans une image prise
hors de sa nature, mais c'est dans sa nature même, dans sa propre dépouille, que l'homme
trouve ici la personnification du principe de destruction que les anciens identifiaient avec
des êtres imaginaires dont ils faisaient des dieux.
Pour compléter tout ce qui concerne la partie symbolique et iconographique de mon
sujet, je fais connaître quelques uns des jugements portés en divers temps sur le carac-
tère philosophique et sur la valeur artistique des rondes funèbres. Après quoi je com-
mence la troisième et dernière dissertation, laquelle contient la nomenclature et la des-
cription de toutes les Danses des Morts découvertes jusqu'à ce jour.
Afin d'éviter la confusion où l'on tombe d'ordinaire, faute de bien discerner l'espèce
de Danses des Morts dont on veut parler, j'établis les trois catégories suivantes :
1° Les Danses des Morts exécutées comme tableaux inanimés ou comme tableaux vivants
soit sur les murs, soit auprès des murs des cimetières, des couvents, des églises, des
châteaux, etc.;
2° Les Danses des Morts soit manuscrites, soit imprimées, existant comme œuvres de
littérature, comme recueils d'images ou comme images isolées dans des bibliothèques
publiques et dans des cabinets d'amateurs.
PRÉFACE. xi
3° Les Danses des Morts figurées sur divers objets, tels que vitraux, tapisseries, ban-
nières, meubles, ustensiles, armes, bijoux, etc.
Non content d'établir cette division, je réduis toutes les Danses des Morts connues,
peintures, sculptures, gravures, dessins, poésies, manuscrits et imprimés à trois ou quatre
modèles principaux, ou compositions originales dont chacun a fourni un nombre plus ou
moins considérable de productions artistiques et littéraires. En conséquence, j'accorde
une attention spéciale à celles de ces productions qui jouirent d'une vogue et d'une popu-
larité certifiées par de nombreux témoignages. Je donne, par exemple, une notice assez
étendue sur les Danses murales de Baie, particulièrement sur la Danse du Klingenlhal qui
porte la date de 1312, et qui mérite d'être remarquée tant par son ancienneté que par
sa ressemblance frappante avec la Danse du cimetière des Dominicains , qui , selon toute
probabilité, n'en est qu'une imitation. Au sujet de cette dernière, je combats de nouveau
une opinion que quelques écrivains, et surtout des libraires de mauvaise foi, s'obstinent
à laisser accréditer dans le public, en dépit de toute vraisemblance. Cette opinion consiste
à citer Holbein, l'auteur des Simulachres, comme l'auteur de la Danse du Grand-Bâle, à
laquelle pourtant rien ne prouve qu'il ait jamais touché. Si je passe en revue les Danses
de la Suisse, celles de l'Allemagne et celles de l'Angleterre, en suivant autant que faire
se peut l'ordre chronologique et celui des divisions indiquées ci-dessus, je parle aussi des
Danses françaises, parmi lesquelles la Danse murale du cimetière des Innocents, ap-
pelée Danse Macabre, vient occuper la première place. Non seulement je signale les
erreurs que l'on a commises en cherchant à expliquer son origine; mais je fais voir com-
bien il est fâcheux que l'on ait pris l'habitude de désigner indifféremment par le nom de
Macabres toutes les Danses des Morts en général , car c'est de là que proviennent une
foule de méprises et de fausses inductions qui ont extraordinairement compliqué le sujet
dont nous nous occupons ici.
A la statistique des représentations murales de l'allégorie funèbre succède la nomen-
clature bibliographique des poèmes et des images que cette allégorie a enfantés, puis un
exposé succinct des tableaux, des gravures et autres objets d'art qui la rappellent. Cette
partie de mon travail est aussi complète qu'elle pouvait l'être dans un ouvrage qui em-
brasse plusieurs ordres d'idées et plusieurs ordres de faits, et qui n'est pas uniquement
consacré à des matières archéologiques et bibliographiques. A l'exception du Traité de
Peignot, je crois qu'aucun livre ne donnera un tableau plus complet que celui que j'ai
tracé dans le mien des différentes Danses des Morts qui ont existé ou qui existent encore
en divers pays. Pour satisfaire, autant que possible^ la curiosité de mes lecteurs, j'ai eu
l'idée de traduire et d'annexer à la dissertation qui précède les excellentes tables biblio-
graphiques publiées en Allemagne par le savant Massmann, auteur de recherches pleines*
d'intérêt sur les Danses des Morts. Ces tables contiennent l'indication exacte des diffé-
xn PREFACE.
rentes éditions du poëme mortuaire qui ont paru tant en France qu'à l'étranger. Deux
de ces tables concernent les Danses bâloises, une troisième la Danse Macabre, une qua-
trième celle d'Holbein; enfin il en est une cinquième que Massmann n'a point faite et
que j'ai moi-même tracée, à l'aide de laquelle on embrassera d'un coup d'œil toutes les
Danses murales découvertes et citées jusqu'à ce jour.
Telles sont les matières dont se compose la première partie de mon ouvrage. Je vais
faire connaître les éléments de la seconde partie. Celle-ci est divisée par chapitres. Elle
a uniquement pour objet la Musique des Danses des Morts.
Par Musique des Danses des Morts, j'entends tout ce qui peut se rapporter à l'art mu-
sical, soit dans les types, soit dans les légendes en vers, soit dans les images des poëmes
et des peintures représentant le squelette aux prises avec l'humanité. Enfin j'y joins le
morceau de musique vocale et instrumentale que cette donnée poétique et philosophique
m'a inspiré.
L'élément le plus important de cette dernière partie consiste dans des figures d'instru-
ments de musique très anciens, dont la plus intéressante et la plus précieuse collection m'a
été fournie par le gothique Doten Dantz, imprimé dans la seconde moitié du xvc siècle. C'est
là, je le crois, un monument des plus curieux pour l'histoire des Danses des Morts comme
pour celle de l'art musical, car il nous fait connaître la nature de l'ensemble instrumental
dont on avait alors l'idée. Nous y voyons des instruments que nous possédons encore;
d'autres dont nous avons perdu l'usage, mais dont nous avons conservé le souvenir ; d'autres
enfin qui nous sont pour ainsi dire entièrement étrangers. Quoique les gravures en bois
du Doten Dantz soient très grossières et très imparfaites, les instruments y sont figurés
d'une manière plus exacte que cela n'a lieu dans d'autres Danses des Morts auxquelles
on reconnaît une certaine valeur artistique, sous le rapport de la composition et du dessin.
Sur quarante et une images que contient le Doten Dantz, il n'y en a que quatre où le
squelette n'apparaisse pas jouant d'un instrument ou le portant sans en jouer. On pourra
s'en convaincre par l'inspection des planches placées à la fin de la seconde partie. Là se
trouve toute cette suite de gravures en bois , réduites dans une égale proportion , mais
placées l'une après l'autre comme elles se suivent dans l'exemplaire du Doten Dantz de
la bibliothèque de Strasbourg, qui nous a servi pour cette copie. J'ai comparé ces nom-
breuses figures d'instruments avec celles que j'ai rencontrées dans les rondes bâloises,
dans les éditions françaises de la Danse Macabre publiée par Guyot Marchant, et dans les
Simulachres d'Holbein qui sont plus récents. J'ai classé tous ces instruments par genres et
par familles, et je consacre un chapitre à l'explication de chaque type principal, donnant
un aperçu de son origine, de son usage, de ses transformations, de ses perfectionnements,
et des différents modèles qu'il a produits tant à l'époque où parurent les Danses des
Morts qu'avant ou après l'apparition de ces danses. En procédant de la sorte, j'arrive à
PRÉFACE. xm
tracer une esquisse de l'histoire des instruments de musique employés au moyen âge,
principalement vers la fin de la seconde période, et aussi de ceux qui furent en usage
dans les premiers temps de la renaissance. Un pareil travail présentait des difficultés con-
sidérables; jusqu'à présent les autorités auxquelles on peut recourir sans crainte pour
débrouiller cette matière sont en très petit nombre, et les documents authentiques et de
l'époque même que l'on étudie excessivement rares. Il faut d'ailleurs y reconnaître un
vague et une incertitude peu faits pour éclairer l'esprit et le rendre apte à la découverte
de la vérité. Quelquefois les contradictions flagrantes que les sources où l'on va puiser
présentent entre elles engendrent un tel découragement, que l'on est vingt fois sur le
point d'abandonner la tâche ingrate à laquelle on s'applique. C'est en mettant à profit
les essais de Roquefort, de Bottée de Toulmon et de Kiesewetter, et en y joignant le
fruit de mes propres études, que je suis parvenu, du moins osé-je m'en flatter, à
mettre un peu plus d'ordre et de clarté dans les notions acquises jusqu'à présent sur
ce sujet. Peut-être même ai-je complété et étendu ces notions à l'aide de quelques dé-
couvertes personnelles, de quelques renseignements nouveaux. Toutefois j'avoue que,
faule de preuves solides et d'arguments valables, j'ai du renoncer à l'espoir d'éclaircir
certains points obscurs et controversés qui ont pareillement exercé en vain la patience
de mes prédécesseurs. Mon excuse est dans les obstacles que j'avais à surmonter. Les
peintres, les sculpteurs gothiques et les vieux rimeurs ou chroniqueurs, sont à peu près
les seules autorités sur lesquelles on s'appuie lorsque les écrivains didactiques, les mu-
siciens et les théoriciens du temps, laissent par leur silence des lacunes dans l'histoire
des instruments. Eh bien! ces autorités sont fort suspectes, et il s'en faut qu'elles pré-
sentent des garanties suffisantes sous le rapport de l'exactitude. Trop souvent la plume
et le pinceau négligent la fidélité de reproduction et la vérité historique, en cédant aux
caprices de l'imagination, ou, pis que cela, à l'insouciance et à la paresse. C'est pour-
quoi l'on pourrait appliquer au genre de travail que j'ai entrepris ce que Roquefort,
auteur estimé et consciencieux, rapportait à son étude de la poésie française dans les
xne et xmc siècles. « Ce n'est pas assez, disait-il, de cette activité laborieuse qu'exige
» l'étude de tant d'ouvrages volumineux, de tant de manuscrits ensevelis au fond des
» bibliothèques, et qui sont aussi difficiles à découvrir qu'à déchiffrer. Ce n'est pas assez
» de ce discernement prompt et facile qui distingue au premier coup d'oeil quels sont,
» dans cette foule d'anciens monuments, ceux qui peuvent fournir des notes instructives;
» ce n'est pas assez même de cet esprit d'ordre qui sait distribuer et classer les matériaux
» extraits de tant de mines différentes, de manière à trouver sur-le-champ ceux dont on
» a besoin; il faut encore une critique éclairée et libre; il faut savoir distinguer le bon du
» mauvais, le vrai du faux, l'authentique du suspect, discuter des autorités respectées, qui
» arrivent à nous investies du suffrage de plusieurs siècles; il faut un jugement sain qui
xiv PRÉFACE.
» réduise les molifs de créance à leur juste valeur, ne confonde pas l'adhésion formelle
» due à la vérité avec les ménagements qu'exigent souvent les préjugés, et qui, jaloux de
» la seule gloire légitime, ne craigne pas de désavouer des titres mensongers, quelque
» honorables qu'ils soient. »
Je ne pourrais exposer en de meilleurs termes les raisons qui me font réclamer l'in-
dulgence des savants et des artistes. Je n'ai épargné aucune recherche pour éviter les
erreurs et les inexactitudes; puissé-je y avoir réussi!
Mais, puisque je suis sur le terrain de ma défense, on me permettra de prévenir un
reproche qu'une critique frivole pourrait m'adresser. J'ai déjà dit que le sujet auquel j'ai
consacré ce livre n'est pas de ceux que tout le monde connaît , que tout le monde étudie
et que tout le monde comprend. Or les choses peu connues demandent à être expliquées
dans le plus grand détad. J'ai donc joint au texte courant de mon ouvrage un nombre
assez considérable de notes où sont consignées des faits intéressants, curieux, instructifs,
ou bien des considérations et des rapprochements qui éclaircissent ma pensée et viennent
à l'appui des conjectures que je forme. La matière de ces notes ne pouvait se trouver
intercalée dans le discours, au plan et à la rapidité duquel elle eût nui; mais elle est fort
bien placée au bas des pages, où l'y laisseront sans en prendre connaissance, si tel est
leur bon plaisir, tous ceux qui lisent pour le simple agrément de la lecture et non pour
s'instruire, qui effleurent un ouvrage sérieux comme on parcourt un roman, et qui, par
cette raison, se trouvent très impatientés lorsque, au milieu de leur course rapide, ils
rencontrent les temps d'arrêt qu'y apportent les notes placées au bas des pages, comme
pour leur dire : Attendez un moment, comprenez bien ce que vous lisez; voilà certaine-
ment un mot dont la signification ne vous est pas familière, une phrase dont vous ne de-
vinez pas la portée; et cependant vous passez là-dessus avec une belle indifférence, afin
d'arriver plus vite au mot Fin et de courir à la lecture de quelque autre ouvrage! Les
auteurs qui s'occupent de matières sérieuses savent tous de quelle utilité sont ces notes
qui contiennent l'indication des sources où l'on puise, les pièces à l'appui d'un fait, et
souvent la justification d'une hypothèse; mais comme ils savent aussi la répugnance qu'elles
inspirent à la plupart des lecteurs français, et surtout aux gens du monde, ils font en
sorte de les abréger le plus possible, ou bien ils les réunissent en corps de documents et
les relèguent à la fin du volume où les érudits seuls se donnent la peine de les chercher.
J'ai suivi la méthode des écrivains allemands, qui, pour la plupart, consignent les re-
marques et les additions au bas du texte courant; mais je ne les ai pas imités toutefois
dans l'abus que plusieurs d'entre eux font de ce genre d'éclaircissements. Je pourrai
citer des ouvrages sortis de leur plume où tous les développements du sujet principal
sont dans les notes, tandis que le grand texte est réduit aux proportions d'un som-
maire. Tout ce qui est utile, et même indispensable, devient superflu et incommode
PRÉFACE. xv
dès qu'on en fait abus. Je crois m'êlre renfermé dans des limites convenables.
Comme je l'ai dit plus haut, la seconde partie de mon livre se termine par une grande
composition vocale et instrumentale. Elle a pour titre : La Danse Macabre. Je ne pouvais
traiter pendant plusieurs années le sujet si poétique et si philosophique de la Danse des
Morts sans m'en trouver pénétré au point de désirer l'interpréter musicalement, dans un
style et sous une forme qui lui convint. Je communiquai mon dessein à un poëte dis-
tingué, qui, à ma sollicitation, entreprit de paraphraser en charmants vers modernes les
vieilles rimes gothiques de la Danse Macabre, mettant en scène alternativement avec le
squelette quelques uns des principaux personnages de cette Danse. En arrêtant le plan
de ce morceau, notre commune intention a été de rester fidèles au cadre du poëme mor-
tuaire et de n'admettre que les seuls éléments que la donnée primitive pouvait nous
fournir. Voilà pourquoi notre œuvre s'est trouvée réduite aux simples proportions d'une
ronde. Dans la musique que j'ai écrite sur les vers élégants de M. Edouard Thierry, j'ai
tâché de donner à chacun des personnages l'accent et la physionomie qui lui sont propres,
soit par le caractère spécial de la mélodie, soit parla forme particulière de l'accompagne-
ment. J'ai même visé en général, et surtout dans le chant, à une simplicité d'expression
capable de répandre sur l'ensemble de l'œuvre un certain charme archaïque, et ce vague
mystérieux, cette indéfinissable mélancolie que l'on remarque dans la plupart des pro-
ductions nées pendant les siècles austères du moyen âge. Enfin il n'est pas jusqu'au refrain
de la Mort auquel je n'aie essayé d'imprimer un cachet significatif, c'est-à-dire l'allure
d'une danse sépulcrale, d'un branle d'outre-tombe.
Indépendamment de celte composition musicale, on trouve à la fin du présent volume
une suite de planches représentant des sujets auxquels il est fait allusion dans la première
et dans la seconde partie de mon ouvrage. Je pense que ce complément iconographique
piquera la curiosité des personnes qui s'occupent d'archéologie. Je n'ai rien négligé, on
le voit, pour rendre mon œuvre digne de l'attention des gens voués à la culture des
sciences et des lettres; mais en désirant obtenir leur approbation, je me borne à solli-
citer leur indulgence.
Je n'écrirai pas les derniers mots de cette préface sans remercier ici publiquement les
savants estimables qui , cette fois encore, ont bien voulu s'intéresser à mes études et prêter
à mes recherches le secours de leurs lumières et de leur expérience. Je suis redevable à
M. Jung, bibliothécaire de la ville de Strasbourg, de la communication du rare et pré-
cieux document qui est venu enrichir la partie iconographique de mon livre d'une Danse
des Morts, dont on n'a connu jusqu'à présent, en France, que le titre, et dont les figures,
des plus curieuses et des plus singulières, ont surtout beaucoup d'intérêt pour nous par
rapport au grand nombre d'anciens instruments de musique qu'elles contiennent. Ce rare
et précieux document est le Doten Dantz dont j'ai parlé plus haut. En outre, M. Jung,
xvi PRÉFACE.
pont les vastes connaissances et la solide érudition embrassent pour ainsi dire tous les
sujets, a bien voulu m'indiquera avec autant d'empressement que d'affabilité, les sources
où je pouvais espérer de faire quelques découvertes. Le nouveau tribut de gratitude que
je viens lui offrir ne saurait à coup sûr m'acquitler envers lui. D'un autre côté, M. Edel ,
auteur de publications estimées sur la théologie, et l'un des premiers qui aient parlé de la
Danse des Morts du Temple-Neuf, m'a fait apprécier les services que rend le goût éclairé
des arts uni à beaucoup d'obligeance. M. le docteur Coze, doyen de la Faculté de méde-
cine de Strasbourg, M. Le Roy, bibliothécaire de la ville de Versailles, et M. Richard de
la Bibliothèque nationale de Paris, m'ont également fourni, avec une amabilité dont je
ne perdrai jamais le souvenir, d'utiles indications et d'intéressants matériaux. Puisse
l'accueil que le public destine à mon livre donner quelque valeur à ces remerciements!
Georges KASTNER,
LES
DANSES DES MORTS.
PREMIÈRE PARTIE.
I
DE L'IDÉE DE LA MORT.
Texte des Danses «les morts.
L'idée de la mort est partout : le monarque la trouve sous son chevet, le pauvre au seuil de sa cabane,
le buveur au fond de son verre , le philosophe au terme de chaque méditation. Malgré lui, le savant s'y
arrête en tournant les feuillets de son livre, le guerrier en volant au combat, la jeune fille en attendant son
fiancé, l'époux en embrassant l'épouse, la pauvre mère en berçant son premier-né, et l'enfant en contem-
plant l'image de la mort même. L'homme en est tellement frappé, que le sentiment de la plus vive jouis-
sance lui arrachera plutôt cette exclamation : « Ah ! que ne puis-je mourir en cet instant ! » qu'il ne lui fera
dire : « Ah ! que ne puis-je vivre toujours ainsi ! » Par une conséquence naturelle de sa malheureuse con-
dition, l'homme a donc été forcé de supposer qu'on peut mourir de joie , au moment même où l'on attache
le plus de prix à l'existence. Au reste, la phrase précédente n'est pas la seule qui témoigne de cette aspi-
ration douloureuse vers un dénoùment naturellement prévu, et beaucoup d'autres expressions du langage
ordinaire en sont, pour ainsi dire, les symboles journaliers. Mourir de plaisir, d'impatience , d'envie, de
tristesse; mourir d'amour, d'ennui, d'inquiétude , de regret; mourir de chaud, de froid, de soif, de faim, ne
reviennent-ils pas sans cesse dans le discours comme pour nous rappeler cette pensée de la Bruyère, que
l'on meurt à toute heure et dans toutes les circonstances de la vie (I)? Encore si ce n'était là qu'une
manière de parler, une simple figure ! Mais, hélas! il est suffisamment prouvé que l'excès des affections de
l'âme , soit la joie ou le chagrin , soit le plaisir ou la douleur, soit la tristesse ou la gaieté, développe en
nous des maladies qui nous frappent comme la foudre ou nous conduisent lentement à une mort réelle.
Le mot passion signifie souffrance, et le terme le plus certain des maux n'est autre, pour l'ordinaire, que le
terme de la vie. Les causes les plus futiles d'ailleurs suffisent pour amener la fatale catastrophe. S'il faut
en croire Valère-Maxime, le poëte Sophocle, ayant lu dans un concours une tragédie nouvelle sur la récep-
tion de laquelle il concevait des doutes, mourut de joie en apprenant que son œuvre avait enlevé les suf-
frages de l'assemblée. Je ne sais plus quel histrion de l'antiquité périt d'un accès de fou rire au milieu de
la farce qu'il représentait. La peur n'est pas moins homicide. Des historiens racontent qu'un puissant mo-
narque , ayant cru reconnaître dans sa femme , tombée en démence , la célèbre femme blanche de la
(1) Saint Paul, dans son épître aux Corinthiens (ICorin!h.,ch. xv, fait entendre par sa conclusion qu'il y a mille manières d'arriver au
v. 31) , a dit quotidie morior. De là encore ces expressions figurées : trépas.
souffrir mille morts, souffrir mort et passion ; et ce vers de Et ]e trépas qui nous poursuit
Racine : Sous nos pas creuse notre tombe :
Mourrai-je tant de fois sans sortir de la vie? L'homme est une ombre qui s'enfuit ,
Une fleur qui se fane et tombe.
Ce vieil adage : On ne peut mourir que d'une mort, signifie, ce Mille chemins nous sont ouverts
nous semble, qu'on ne meurt réellement qu'une fois; tandis que Pour 1uitter ce triste univers ;
Mais la nature si féconde
CCI autre : S'en fit qu'un pour entrer au monde.
Plus aisément qu'on entre en la vie on en sort; , , . , „,„,„. \
_,,„ ...... , , Frédéric le Grand, roi de Prusse.)
Elle n a qu une porte et rail e en a la mort... ( '
2 DE L'IDÉE DE LA MORT.
légende (personnification de lémure propre au génie du Nord) , et sachant qu'une semblable apparition,
suivant la crédulité populaire., annonçait toujours la mort d'un prince de sa maison , éprouva un sai-
sissement tel, qu'il fut atteint sur-le-champ d'une fièvre ardente et mourut six semaines après. En-
core plus meurtrier que la peur, le chagrin a fait des milliers de victimes. Les Étals ne sont-ils pas ébranlés,
la société ne semble-t-elle pas menacée d'une xuine prochaine, des flots de sang n'inondent-ils pas la
terre à ce cri suprême : Le peuple meurt de faim! Si ce n'était là qu'une façon de parler, un trope, une
figure de rhétorique, aurions-nous vu tant de révolutions changer la face du monde?
L'idée de la mort, qui se présente à tous les hommes, agit plus ou moins fortement sur eux, selon leur
tempérament, leur caractère , leurs habitudes , les mœurs de leur époque, leurs croyances religieuses,
l'instruction qu'ils ont reçue et le milieu dans lequel ils vivent. Il en est qui sourient à cette idée et s'en
repaissent; d'autres la considèrent avec indifférence et ne s'en préoccupent pas; d'autres s'en effraient et
la repoussent. L'influence des dogmes religieux et des tendances philosophiques se fait sentir dans la
divergence de leurs opinions à cet égard. Chaque secte a un point de vue qui lui est particulier, et, comme
on sait, passe généralement condamnation sur tout ce qui est en dehors du cercle qu'elle embrasse. Les
unes veulent qu'on se nourrisse de l'idée de la mort tout le temps de la vie ; les autres prétendent qu'on
doit éviter de s'y appesantir, et ne songer à l'instant fatal que rarement ou même point du tout. Pour
celles-ci, un tel objet ne saurait manquer d'inspirer l'effroi; pour celles-là, il n'est pas de nature à susciter
la moindre crainte. Beaucoup y rattachent mille pensées consolantes et y rallient le dogme de l'immor-
talité; quelques unes, au contraire', la font choir dans un gouffre sans fond et rouler d'abîme en abîme
jusqu'au néant. Sans examiner ce que ces différents systèmes peuvent avoir de bon ou de mauvais, il y a
lieu de reconnaître, en thèse générale, que l'idée de la mort, de quelque façon qu'on l'envisage, suggère
des réflexions qui tournent le plus souvent au profit de la saine morale et de la haute philosophie. Dans
l'antiquité, mise en opposition avec l'idée du principe vital, elle servit à former d'ingénieux symboles
devenus la base de presque toutes les religions. C'est ainsi qu'on la retrouve à L'état figuratif dans la déifi-
cation des phénomènes cosmogoniques chez la plupart des peuples tant anciens que modernes, notamment
chez les Indiens, les Persans, les Égyptiens, les Éthiopiens, etc. Nous la voyons même apparaître , accom-
pagnée de ses attributs les plus sinistres, parmi les curieux débris du polythéisme mexicain.
Quoique les Grecs et les Latins eussent tiré en partie leur religion de l'Egypte , ils étaient trop adonnés-
aux voluptés matérielles, et trop amoureux des charmes de la forme, pour interpréter les dogmes de la
haute antiquité dans leur sens rigoureux et philosophique. Ils ne pouvaient surtout se complaire à l'idée de
la destruction des beautés corporelles qui étaient leur joie et leur orgueil. Us fuyaient donc avec soin les
images lugubres qui eussent attristé leur esprit , ou , si parfois la réalité les forçait de se rappeler le néant
de l'homme, ils faisaient en sorte que de gracieux emblèmes, ou bien des rires et des chants joyeux
dissimulassent le côté repoussant du tableau (1). C'est pourquoi on peut dire avec raison qu'ils cachaient
le serpent sous les fleurs. Habiles à s'élever au-dessus des préjugés de la.foule , de tout temps les penseurs,
poètes et philosophes, ont prouvé qu'ils savaient le mieux se familiariser avec l'idée de la mort. Hésiode,
dans sa Théogonie, déifie cette dernière sous le nom de Gava-roç, Thanatos ; il en fait un fils de la Nuit, et
lui donne pour frères le Sort, IaKêr, le Sommeil et le Songe. Euripide, dans Alceste, introduit la Mort ,
le fantôme aux ailes noires. Plusieurs autres poètes, parmi les Grecs et parmi les Latins, la personnifient
et n'évitent point de lui faire directement allusion, la dépeignant même quelquefois sous des couleurs
hideuses (2). Grâce au flegme railleur qu'entretient dans les esprits l'insouciance épicurienne, le souvenir
(1) La philosophie populaire se plaisait à envisager la mort [section II); car tout en réveillant une pensée funèbre dans
comme un long et paisible repos. De là ces charmantes allégo- l'âme du public, ils voulaient le préserver du moins d'un senti -
ries du génie du Sommeil et du génie de la Mort. Celte conception, meut d'horreur qui eût fait repousser leur œuvre «t n'eût pas
ainsi que le fait observer M. Alfred Maury, était parmi les idées permis d'apprécier leur talent.
qui avaient cours sur cet éternel objet de nos doutes, une de celles (2) Ovid, Ad Liviam. — [Jor., lib. I, od. iv; ibid., od. svm ;
qui causaient le moins d'efl'roi à l'esprit hellénique. Les artistes s'y lib. II, od. m. — ïib., Eleg. III, v. 'i-l\. — Sil. Ital. , II, 547-
attachèrent donc de préférence, comme nous le venons bientôt 548 ; XIII, 5G1.
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 3
de la mort fut pareillement évoqué dans des rondes bachiques , dans des chansons de table. Sur ce terrain
la débauche a souvent donné la main à la philosophie ; elle a , comme Don Juan , invité le spectre à ses
fêtes, non pour s'amender, mais pour faire preuve de vaillance. Les Romains finirent par jouer avec la
mort. Pendant leurs repas , ils se divertissaient des mouvements bizarres d'un squelette. Telle est du moins
la coutume dont Pétrone semble établir l'existence à Rome, par le récit qu'il a tracé de l'orgie de
Trimalcion ; « On versait le vin à grands flots ; on buvait de même; quand parut un esclave avec un squelette
» d'argent qu'il posa sur la table. Cette machine avait , comme un être animé , le jeu des muscles et des
» articulations. Tandis que l'esclave en faisait jouer les ressorts , et nous enchantait par la variété des mou-
» vements et des attitudes qu'il savait lui donner (ainsi le squelette devenait un pantin) ! Trimalcion décla-
» mait ces vers: Hélas! hélas! que l'homme est peu de chose! un souffle léger suffit pour emporter notre
» vie fragile ! Nous serons tous ainsi, quand Pluton aura saisi sa proie. Vivons donc, puisque nous pouvons
» encore jouir d'une existence agréable (1). » Il est prouvé d'ailleurs que cette coutume était fort ancienne
et venait des Égyptiens. Ceux-ci, au dire d'Hérodote (lib. II , c. lxxviii), faisaient parfois apporter dans
les banquets, après que les viandes avaient été servies , une figurine de bois peint, représentant un mort
dans son cercueil. Cette figurine était de la grandeur d'une ou de deux coudées ; on la faisait circuler autour
de la table, et on la montrait à chaque convive, qui répétait alors : En voyant cette image, pense à boire
et à le divertir ; car lorsque tu seras mort , tu seras semblable à cette figure. Comme preuves matérielles de
l'ancienneté de cet usage (lequel passades Égyptiens aux Grecs et des Grecs aux Romains), on trouve clans
les cabinets d'antiques et dans les recueils de pierres gravées un grand nombre de monuments fort curieux,
tels , par exemple, que la sardoine rapportée par Gori (Mus. etrusc, t. VIII , p. 6 ), sardoine qui repré-
sente , en relief , une tête de mort et un trépied couvert de mets. Entre ces deux objets figure l'inscription
suivante en caractères grecs : Bois, mange, couronne-toi de fleurs ; voilà comment lu seras bientôt. Sur une
pierre que nous fait connaître Buonarotti , on voit aussi un squelette debout ayant à ses pieds une cou-
ronne de festin et un vase à mettre le vin ; de chaque côté de sa tête sont un papillon et une roue. Les mots
yj&, xpû , qu'on lit sur cette gemme, renferment la même idée, tiens et jouis (2). Au surplus, ce précepte de
morale épicurienne fait encore le fond de la douce philosophie de nos bons chansonniers (8), et les étu-
( I ) Heu ! lieu ! nos miseras quam tolus liomuncio nil est !
Quain fragilis tenero flamme vita cadit '.
Sic crimus cuncti, postquam nos auferet Orcus.
Ergo vivamus, dum licet esse bene.
L'ode d'Horace /Equam mémento rébus in arduis est conçue
dans le même esprit, notamment ce passage :
Hue vina, et unguenta, et nimium brèves
Flores amoeuae ferre jubé rosaî;
Dum res, et setas,. et sororum
Fila trium paliuntur atra.
Dans la Grande Danse Macabre des hommes et des femmes (re-
nouvellée de vieux gaulois en langage le pluspoly de notre temps,
c'est-à-dire en très mauvais français) on lit sous une gravure en
bois représentant la Mort à cheval (la Mort sous la forme d'un
mort ou squelette) :
Pécheur, regarde ta figure
Si bien dépeinte en celle mort ;
Tu feras la même posture
Lorsque tu finiras ton sort...
(2) Sur uneautregemme découvcrie à Home, on voit un vase d'où
s'échappe une palme: d'un côté de ce vase est un squelette et de
l'autre le génie au fianibeau. De ces antiques témoignages de l'as-
sociation des idées de mort et d'orgie, ou si l'on veut, de mort et
de régénération , je crois devoir rapprocher la médaille, que l'on
frappa à Baie pendant l'épidémie qui, vers 1Z|38, enleva une grande
partie des habitants de cette ville. Celte médaille , que les
survivants s'envoyaient les uns aux autres en guise de mémento
mori, poriait d'un côté trois roses et de l'autre une tête de mort
d'où sorlait un épi de blé. La devise élait : Hodiemihi, cras tibi:
Aujourd'hui pour moi ; demain pour toi. On trouve aussi à la (in
des éditions de la Danse des morls de Bàle, publiées par Mechel,
une tête de mort avec des épis. Comme la sardoine de Gori et la
gemme découverte à Home , cette représentation met à la fois sous
nos yeux les emblèmes de la vie et ceux de la mort avec les idées
palingénésiques qui s'y joignent pour compléter le symbole. Les
belles frises des premiers fidèles représentant une vendange et un
pressurage de raisins ont trait a la même idée. De petits génies
ailés, figure mystique de l'âme du mort, étaient occupés à ce tra ■
vail et recueillaient cette moisson allégorique et divine. Est-il be-
soin de rappeler que les chrétiens adoptèrent comme symboles une
foule de choses qui avaient appartenu au paganisme et à ses
mystères ?
/3) Buvons, cliers amis, buvons ;
te temps qui fuit nous y convie.
Profitons de la vie
Autant que nous pourrons.
Quand on a passé l'onde noire ,
Adieu le bon vin, nos amours.
Dépêclions-uous, }
Dépéclions-uous de boire : j bis.
On ne boit pas toujours. '
(Ancien vaudeville)..
Je ne connais rien de plus mélancolique que ces vers d'ivrogne
aitribuésà Olivier-Basselih :
On plante des pommiers es bords
lies cimelières, près des inorls ,
Pour nous remettre en la mémoire
Que ceux dont là gisent les corps
Ont aimé comme nous à boire.
4 DE L'IDÉE DE LA MORT.
diants de tous les pays l'ont depuis longtemps inscrit en grosses lettres clans leur code. L'une des maximes
les plus païennes de l'antiquité n'était pas seulement la maxime des païens . et si l'on ouvre la Bible, on
voit Isaïe (cap. xxn, v. 13) l'adresser en manière de reproche aux Juifs: Comedamus et bibamus ; cras
enim moriemur: Mangeons et buvons, car nous mourrons demain (I). Saint Paul (I Corinth., chap. xv,
v. 32) reproduit la même pensée et lui donne la même application dans ce passage : Si mortui non resur-
gunt , mandacemus et bibamus; cras enim moriemur : Si les morts ne ressuscitent point, mangeons et
buvons, car demain nous mourrons (2). Généralement les Grecs et les Romains regardaient comme
funestes les discours où l'on parlait de la mort ou des morts (3). Aussi exprimait-on , par ces mots iïrcvei,
ofyETai , 7uayEt , abiit , discessit , ou encore par ces paroles, aclum est, hoc nihil est , ilicet, le fait de la mort
d'une personne, ainsi qu'on le voit dans V Eunuque et le Phormionde Térence. C'est là pareillement ce qui a
donné lieu au proverbe vivorum meminisse, dont Cicéron proclame l'ancienneté dans son cinquième livre
De finibus. L'expression vixit ou fuit, que les Romains employaient au lieu de mortuus est, témoigne encore
de cette répugnance instinctive à parler de la mort ou des morts (/t).
Leur superstition allait même si loin, qu'ils en étaient venus à considérer le nombre XVII comme un
nombre néfaste, un nombre de mort, par la seule raison qu'en changeant l'ordre des lettres on obtenait
le mot VIXI, qui signifie j'ai cessé de vivre. Certes, une telle puérilité nous donne beau jeu pour railler
les anciens; comme si nous autres modernes , nous ne craignions pas le chiffre 13 en plein xix" siècle (5).
11 y a toujours eu des gens portés à redouter le moment fatal. On ne peut pas dire que César ne fut
point brave, et cependant César, interrogé quelle était la mort la plus douce, répondit sur-le-champ :
La plus prompte et la moins prévue. Nicole a donc eu raison d'avancer « que la crainte de la mort
est plus forte que tous les raisonnements que l'on fait contre elle. » Si l'on aime la vie, on doit nécessaire-
ment craindre la mort (6). Conformément à l'esprit de la doctrine chrétienne, le bon Nicole voulait que
l'on pensât à la mort, et qu'on apprît à mourir toute sa vie pour se rendre digne d'une heureuse fin.
Pascal était de la même opinion ; mais Vauvenargues , plus philosophe , déclare qu'on doit garder un juste
milieu, et ne fuir ni ne chercher la mort (7). Voltaire, qui savait son Vauvenargues par cœur, parce qu'il
(1) C'est folie
De compter sur dix ans de vie.
Soyons bien buvans , bien mangeans :
Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.
(La Fontaine.)
Frédéric le Grand, n'étant encore que prince royal, écrivait à
Voltaire (Berlin, janvier 1737) : « Ma morale, monsieur, s'accorde
» très bien avec la vôtre ; j'avoue que j'aime les plaisirs et lout ce
» qui y conlribue. La brièveté de la vie est le molif qui m'enseigne
» d'en jouir. Nous n'avons qu'un temps dont il faut profiter. Le
» passé n'est qu'un rêve, le futur est incertain : ce principe n'est
» point dangereux ; il faut seulement n'en point tirer de mauvaise
» conséquence. »
(2) Au sujet de ce mot cras, G. Peignot remarque qu'il fut assez
singulièrement employé au concile de Constance, par l'évèquc de
Toulon, qui, dans un sermon prononcé le 6 janvier 1Z|16, s'ex-
prime ainsi sur les maux qui affligeaient l'Église : « Le Seigneur,
» dit-il, nous avait appelé au concile de Pise (en 1409), pour nous
» reformer et faire cesser leschisme (d'Occident); mais louts'y passa
>> en vains projets de réformalion, et on renvoya toujours au len-
» demain : cras, cras, cras, corvorum more, etc. » C'est bien le cas
dédire, ajoute G. Peignot:
Qu'on ne s'attendait guère
A voir corbeaux en cette affaire.
(3) Meursius, De funere, cap. I. — Gronovius, Thés., vol. II.
(U) De là encore nullus est : littéralement il n'est rien; en fran-
çais, iln'estplus; déficit, que l'on traduirait en italien parmanca.
Nous disons aussi par euphémisme, il passe, il trépasse; et les
Italiens, la se ne va, la passa.
Passa la bella donna, e par clie donna.
(PÉTRARQUE.)
Il n'est peut-être pas une seule langue où l'on ne puisse trouver
des expressions équivalentes dont le fréquent usage témoigne de
l'effroi naturel qu'inspirait le mot mort.
(5) « Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère
» qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de tous les siècles
» (le dix-liuitième), bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient
» se trouver à une table de treize couverts. »
(Vauvenargues, Pensées.)
(6) « Pour ne point craindre la mort, il faut n'aimer point la vie
et ne la point trouver agréable. » (Nicole.) — « Si l'on aime la
» vie, on craint la mort. » (Vauvenargues.) — « La nécessité de
» mourir est la plus amère de nos afflictions. » (Le méme.)—« Si de
» tous les hommes, les uns mouraient, les autres non, ce serait une
» désolante affliction de mourir. » (La Bruyère.)
(7)- « Un philosophe ne doit craindre ni souhaiter la mort, il
» doit attendre la mort tranquillement. La mort étant le dernier
» terme de toute chose, c'est assez d'aller à elle d'un pas assuré,
» sans qu'on y courre. » (Vauvenargues, Pensées.) — « La néces-
» site de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison pour sup-
» porter les peines de la vie. » (J.-J. Rousseau.) — Contre ceux
qui parlent toujours de la mort et veulent, pour ainsi dire, em-
plir la vie de celle idée, on possède une excellente dissertation
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 5
aimait l'auteur du livre autant qu'il aimait le livre, a mis ces vers dans l'Orphelin de la Chine :
Le coupable la craint, le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie et marche au-devant d'elle;
Le sage, qui l'attend, la reçoit sans regret.
Au dernier de ces vers correspondent les deux suivants de la Fontaine :
La mort ne surprend point le sage,
11 est toujours prêt à partir (1).
Dès qu'on voit dans la mort une régénération , un nouveau mode d'existence, ou même l'immortalité au
point de vue chrétien , la crainte disparaît pour faire place à une sérénité sublime ; mais il ne faut point
qu'une idée de châtiment, d'expiation, s'offre alors à la pensée, car cette idée suscite de nouvelles an-
goisses, trouble la paix de l'âme, et parfois engendre des égarements funestes. Veut-on nous la présenter
comme une garantie d'amélioration morale? Mais ce n'est en tout cas qu'une bien faible garantie, puis-
qu'elle ne dompte les mauvais instincts que par l'excès de la terreur. Voyez que d'horribles sacrifices elle
a déjà provoqués dans tout l'univers. Que de sang répandu! que de débris humains offerts en holocauste !
Et l'homme n'est pas encore complètement racheté, et les autels attendent peut-être encore de nouvelles
victimes! Ah! laissons aux barbares ces superstitions grossières, ces cruelles pratiques, et s'il est abso-
lument besoin d'un sacrifice expiatoire, qu'il s'accomplisse toujours sous le céleste emblème d'une hostie
consacrée.
S'il est consolant de répéter avec l'un des plus grands poètes philosophes que l'Allemagne ait eus,
Goethe : « L'homme qui meurt est un astre couchant qui se lève plus radieux sur un autre hémisphère (w2) ; »
quelle tristesse n'éprouverait-on pas, s'il fallait ajouter foi à ces paroles décourageantes :
Post moricm nihil est, ipsaque mors nihil.
C'est aux sectes qui semblent avoir inscrit sur leur drapeau ce vers fameux de Dante : Lasciate ogni
qui, chose singulière, est due à la plume et à l'érudition d'un de avait sonné par quatre fois, le plus piteusement qu'il avait pu,
nos plus fameux musiciens, le célèbre Johann Mattheson, Elle est mademoiselle de Limeuil se retourna vers ses compagnes en
intitulée : Abhandlung betreffend die Freudenstœrer und Todwiin- leur disant : Tout est perdu à ce coup, et à bon escient •'puis elle
scher, et se trouve dans Joh. Mattheson's Neuangelegter Freuden- expira. Ange Politien, qu'Erasme appelait un esprit angélique et
Akademie (Zweiter Band. Hamburg, J.-A. Martini, 1753). L'au- un prodige de la nature, mourut en chantant et en accompagnant
teur, comme Cicéron, dans le premier livre de ses Tusculanes, des accords de son luih le second couplet d'une chanson d'amour
entreprend de démontrer qu'il ne faut pas craindre la mort ; mais, qu'il avait composée pour sa maîtresse. Saint Gelais joua aussi du
contrairement à l'opinion du philosophe latin, il trouve inutile et luth et chanta des vers latins avant de mourir. L'empereur Léopold
dangereux de s'en préoccuper. On compte d'ailleurs un assez fit exécuter un concert à son lit de mort. Madame Favard, la cé-
grand nombre de personnages historiques qui ont si-peu craint la lèbre actrice, près de rendre le dernier soupir, composa son épi-
mort, qu'on lésa vus, au moment même de mourir, rire, plaisan- taphe et la mit en musique. Des Yveteaux se fit jouer une sara-
ter, réciter des vers ou bien faire de la musique. L'empereur bande, afin, disait-il, que son âme passât plus doucement. Enfin,
Adrien prit congé de sou âme quelques instanis avant que son de nos jours, le célèbre Chérubini écrivit, la veille de sa mort, un
âme le quittât. Il lui fit ces jolis vers, où il lui demande naïve- canon sur un album. Beaucoup de gens s'étaient tellement farai-
menl où elle va : liarisés avec l'idée de la mort, qu'en pleine santé, ils ont fait con-
Animula, vagula, blandula, struire leur cercueil et ont composé leur épitaphe.
Q«°r„'„3 inZT ' . <? « I* mort tfesl redoutable que pour ceux qui la redoutent, „
Palikiuia, rigida, nudula, disait Moncrif dans les derniers jours de sa vie.
Nec, ut soles, dabis jocos. (2) On lit dans Monlaigne : La défaillance d'une vie est le pas-
Ma petite âme, ma mignonne, sage à mille autres vies ; et le même auteur, au sujet de la mort
Tu t'en vas donc, ma fille ? et Dieu sache où tu vas. „,•„,„„. n->„ , .• i • ...
Tu pars seulette et tremblotante, hélas ! aJ0U,e ' " C eSt Une Partie de nostie esll'e> non m01ns essentielle
Que deviendra ton honneur, folichonne? » <jue le vivre. A quoy faire, nous en auroit nature engendré la
Que deviendront tant de jolis ébats? » haine et l'horreur ; veu qu'elle liry tient rang de très grande
Le dernier soupir de Rabelais fut une charmante saillie, et celui " utilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages ?
du musicien Rameau, une brutale apostrophe. Comme son curé » Et qu'en cette république universelle, elle sert plus de naissance
l'ennuyait d'un long sermon : « Que diable venez-vous me chan- » et d'augmentation, que de perle ou ruyne? »
ter là, monsieur le curé ? lui dit-il; vous avez la voix fausse ! » (Montaigne, liv. III, chap. xn.)
Sur son lit de mort, mademoiselle de Limeuil, fille de Catherine L'homme abhorre ta mort, et contre elle murmure,
de Médicis, se fit jouer par son valet Julien, violoniste habile, la ignorant de la loy, qui pour son bien l'a fait :
Défaite des Suisses, du célèbre Jannequin. A ce passage, tout est îf "aifsance e' la'nort son,t. fi'les" de na,'!!re> . .,
' ^ r ° ' Qui n a rien destranger, d affreux ny d imparfait.
perdu, que le valet, suivant la recommandation de sa maîtresse, {Tablettes ou quatrains de la vie et de la mort.)
6 DE L'IDÉE DE LA MORT.
speranza, voi ch'e.ilrate , que revient de droit le lugubre concetto de l'auteur latin. Vraiment, avec une
pareille conviction, où puiser le courage d'être utile en ce monde? Ce n'est point de la sorte qu'on doit
arriver à s'affranchir de la crainte que l'idée de la mort inspire ; crainte , disons-le, d'autant plus fâcheuse
qu'elle tend généralement à absorber la vie , c'est-à-dire à la rendre complètement vide et inutile.
Vauvenargues avait raison de s'élever contre ceux qui se dépouillent de toute ambition et annihilent leurs
facultés au point de passer des journées entières à répéter comme les trappistes : Frères, il faut mourir!
N'est-ce pas en quelque sorte commettre un suicide que de s'isoler de la grande famille humaine et de se
soustraire au mouvement qui entraîne l'humanité, pour aller s'asseoir paresseusement au bord d'une
tombe? Le moraliste a dit que pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si l'on ne devait
jamais mourir.
Dès son apparition , le christianisme eut soin de faire ressortir le double aspect sous lequel tout vrai
croyant devait envisager la mort. Tantôt celle-ci se montrait douce et glorieuse, apportant avec elle les
joies et les récompenses promises aux élus ; tantôt elle prenait un caractère redoutable et menaçant , le
caractère du châtiment divin infligé aux coupables. Le dogme du péché mortel, réuni à celui des peines
éternelles de l'enfer, fit par la terreur un grand nombre de prosélytes, en même temps qu'il servit de pré-
texte au fanatisme pour se livrer non seulement à des extravagances, mais encore à des crimes. S'il y eut
des bourreaux parmi les païens , il y en eut aussi parmi les adeptes de la foi nouvelle , et les ridicules
pratiques de la secte des flagellants ne peuvent donner qu'une imparfaite idée de la manière dont les
chrétiens se sont traités mutuellement pendant des siècles , au nom d'une religion qui devait être toute de
paix et d'amour. Le zèle d'un prosélytisme farouche exagéra la peinture des châtiments réservés aux
coupables, et l'on vit des malheureux soumettre leur corps, leur âme et leur intelligence aux plus
cruelles épreuves, aux plus affreuses tortures, pour effacer en eux toute trace d'impureté et éviter ainsi
la mort ignominieuse qui les eût conduits en enfer. Comme , en vertu du principe d'égalité , si généreu-
sement consacré par l'Évangile , la rigueur des lois divines s'appliquait indistinctement à toutes les créa-
tures qui avaient failli , on vit les forts et les puissants de la terre , nouvellement convertis au christia-
nisme, trembler autant que les faibles et les humbles devant la terrible révélation du jugement dernier
et l'inexorable sentence : Chacun sera jugé selon ses œuvres (1). Pour les maîtres comme pour les servi-
teurs, la pensée de la mort fut à la fois une menace de châtiment et une promesse de salut. Les prêtres
catholiques, jaloux d'étendre leur domination et d'augmenter le troupeau des fidèles, surent profiter de
l'alternative où cette idée plongeait les âmes : évoquant de sombres images, ils rendirent permanente
la pensée de la destruction universelle, et propagèrent sous toutes les formes cette maxime décourageante :
Tout n'est que vanité , tout n'est que boue et cendres. Les Pères de l'Église, les prédicateurs, les confes-
seurs, trouvèrent, en développant ce texte, des inspirations vraiment sublimes, et les éclairs menaçants
de leur langage frappèrent d'épouvante leurs auditeurs consternés. Dès le troisième siècle, Lactance écrit
un livre où il prouve que Dieu est capable de colère et de miséricorde; il en écrit un autre dans lequel
il se plaît à citer un grand nombre de passages relatifs à la mort , qu'il emprunte aux oracles sibyllins.
Au commencement du vme siècle, une hymne latine évoque déjà les terreurs du jugement dernier, et obtient
(1) La peur de la damnation éternelle régna à l'état de panique » propagea un grand nombre de visions réelles ou imaginaires,
pendant tout le moyen âge. Alfred Maury, dans l'article Enfer de » dans lesquelles étaient décrils tous les supplices infernaux. »
Y Encyclopédie moderne de Firmin Didot , s'exprime à ce su- (Voj. Encyclopédie moderne, publiée par MM. Firmin Didot, frè-
jêt de la manière suivante : « L'imagination populaire s'épui-a res, sous la direction de M'. Léon Renier, t. XIV, p. 109, lrc col.)
» en idées bizarres et féroces, pour se représenter les supplices des Que maintes fois les prédicateurs se soient attachés à dépeindre les
» damnés ; le feu, les serpents, le froid, les ténèbres, la soif, l'im- tortures des damnés dans l'enfer et les joies des bienheureux dans
» mersion dans les ondes glaciales on enflammées, furent les genres le ciel, c'est ce qui résulte de nombreux documents, et ce qu'éta-
>> de peines qu'on admit le plus généralement. L'esprit des théolo- blissent, d'ailleurs, d'une manière positive les Danses des morts
» giens ne recula devant aucune des tortures les plus atroces elles-mêmes. Presque toutes, en effet, conliennent,soitaucommen-
» qu'il put concevoir pour effrayer les pécheurs, moyen puissant cernent, soit à la (in, un sermon ou allocution aux pécheurs de
» qui grossit singulièrement le nombre des prosélytes. Afin d'af- toutes les classes sur le sort réservé à ceux d'entre eux qui ne se
» fermir dans les esprits la croyance à ces fables révoltantes, on seront point amendés avant de paraître devant leur souverain juge.
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 7
un immense succès parmi les chrétiens (1). Nourrie de cette poésie grandiose et de la lecture des livres
saints où domine le style métaphorique de l'Orient, l'imagination des moines, des solitaires, des er-
mites s'exalte et passe alternativement de l'imprécation à la prophétie. D'autres hymnes, d'autres chants
lugubres voient le jour. On compose des poèmes sur le mépris du monde (De contemptu mandi) , où
l'on s'écrie :
0 miranda vanitas ! o diviiiarum
Amor lamenlabilis! o virus amarnm!
Cui' lot viros inficis, faciendo caruni ,
Quod pei transit cilius quam llamma stupariim ?
Puis encore :
Dum de morte cogito, contristor et ploro :
Vérum est quod morior et tempus ignoro,
Ultimum quod ncscio cui jungar choro;
Ut cura sanctis merear jungi, Deum oro.
Enfin l'hymne célèbre du jugement dernier paraît. Thomas de Celano, né dans les Abruzzes et l'un des
premiers membres de l'ordre nouvellement fondé des Minorités (1208) , trace les vers foudroyants du
Dies irœ, dies illa (2). Peu après d'autres moines , les Dominicains, poursuivent dans le même but le
(1) C'est l'hymne alphabétique citée par Beda comme un exem-
ple du mètre trochaïque et publiée dans les recueils de Cassander,
de Tomasî, de Rambach, etc. Elle a été réimprimée tout récemment
parmi les Poésies populaires latines antérieures au xne siècle, par
M. Edelestand du Méril (voy. pag. 135). On connaît encore d'au-
tres poèmes très anciens sur le même sujet, entre autres le Judicii
signumde la Sibylle, le Muspilli (Vackernagel, Altdeutches Lese-
buch, col. 69), les deux pièces Vom Jungsten Gericht (V. Karajan,
Fruhlingsgabe) . 11 existe aussi un poëme inédit, De extremo
jùdicio,. mentionné par Leyser, puis un autre conservé dans
Toi\en:Alte christliche Lieder und Kirchengesânge, et commen-
çant par ces mots:
Ilorrenda mors, tremenda mors, telo minax et arcu
Fatale torquet spiculuni nulla quod arte vîtes.
Ceu fumus evanescimus et eliminamur omnes.
Abibis liinc, tulgentibus non flectitur metallis.
(2) Thomas de Celano fut l'ami du fondateur de l'ordre des
Minorités, saint François d'Assise, dont il écrivit la vie sous le
titre de Legenda antiqua. En 1221, il visita l'Allemagne, et sé-
journa quelque temps à Mayence, à Worms et à Cologne. En 1230,
il retourna en Italie. On ne pense pas que l'époque de sa mort
soit antérieure à l'année 1255. L'hymne grandiose du Dies irœ a
été attribuée à différents auteurs, mais il est prouvé aujourd'hui
qu'elle est bien de Celano. M. Lisco, docteur en théologie, a publié
à ce sujet un très beau travail dans lequel il a rassemblé toutes
les traductions allemandes du texte latin et les différentes leçons
de la mélodie. On croit que le texte original est celui que l'on a
découvert sur une table de marbre, à Manloue. Dans un livre de
Choral de Kônigsberg, on avait joint an Dits irœ la in! ice sui-
vante : Ces rimes antiques ont été trouvées sur un crucifix, dans
l'église de Saint-François, à Mantoue. Le docteur Mohnike, pos-
sède une copie du texte gravé sur marbre , copie qui est. du
xvne siècle et provient de la collection d'un nommé Chnrisius:
elle offre au commencement quatre strophes de plus que la leçon
ordinaire, une de moins à la fin, et quelques autres variantes dont
le lecteur pourra juger en comparant le texte qui va suivre avec
celui dont se sert aujourd'hui l'église catholique.
En tète figure cette inscription :
MEDITATIO VEIUSTA ET VEKUSTA
DE NOVISSI.VJO JUDICIO
QVJE MANTU/E IN ^DE D. FRANCISCI IN
5IARMORE LKGIIUR.
1.
7.
13.
14.
Cogila , anima fulelis ,
Ad quid respoiidi're-vêlis
Christo ventuvo de cœlis.
Cum déposée! rationem
Ob boni omissionem ,
Ob mail eommissionem.
Dies illa , dies irœt
Quam conemur prœvenire
Obviamque Deo ire.
Séria contritione,
Graiiœ apprehensione,
Vitœ cmendatione.
Dies irœ , dies illa ,
Solvet sœclum in favilla,
Teste Petro cum Sibylla.
Quantus tremor est futurus,
Quandojndex est venturus,
Cuncta stricte discussurus.
Tuba mirum spargens sonum
Per sepulcra regionum,
Coget omnes ante thronum.
Mors stupebit et natura ,
Cum resurget creatura ,
Judicanti responsura.
Liber scriptus proferetur,
In quo totum continetur,
Unde mundus judicetur.
Judex ergo cum setlebit,
QuidqiUd lalct àpparébit :
Nil inultum renuinebil.
Quid suin miser tune dicturus?
Quem patronum rogaturus,
Cum uecjustus sit securus?
r.ex tremeudas nudeslatis.
Oui salvandos salvas gratis ,
Salva me fous pictatis.
Recordare, Jesu pie,
Quod sum causa luce vise ,
Ne me perdas illa die.
Quaerens me vettisli lassus,
IKdemisli crueem passus,
Tantus labor non sit cassus.
8 DE L'IDÉE DE LA MORT.
développement de l'idée funèbre. Ils en favorisent les représentations les plus terribles et les plus hideuses,
lis déterrent des cadavres, ils font manoeuvrer des squelettes, ils forment avec des ossements entrelacés
des décorations bizarres. La liturgie catholique suit dès l'origine les mêmes tendances. L'art musical, dans
ces temps reculés, était loin de pouvoir adoucir par les charmes de sa mélodie l'âpreté gothique du texte.
Bien qu'il eût déjà fait au xvc siècle quelques progrès, on s'en tenait encore, dans plusieurs cérémonies ,
à la diaphonie barbare de Guy d'Arezzo, jugeant sans doute qu'elle était plus propre à rendre les accents
de la douleur et de l'effroi. Suivant Gaforio, la veille des Morts, on chantait dans la cathédrale de Milan
des litanies composées d'une harmonie de quartes et de secondes, que, pour cela, on appelait Litaniœ
mortuorum discordantes. Nul doute qu'en conservant ce produit grossier des siècles antérieurs , on n'eût
l'intention de peindre, à l'aide des dissonances les moins tolérables, les angoisses , les terreurs, les affres
de la mort. Grâce à cette mise en scène habile et aux fréquentes exhortations qui appelaient les fidèles à
renoncer au monde , à Satan , à ses pompes et à ses œuvres , les couvents se garnirent d'une population
nombreuse, et les pécheurs se réfugièrent dans l'enceinte des cloîtres pour faire pénitence et se préparer
à une bonne mort. Là, derrière les vitraux gothiques, ils méditaient jour et nuit en face d'une croix de
bois et d'un crâne dénudé (1). Plus éloquents que les sombres prédicateurs de l'ordre de Saint-Dominique,
qui parcouraient l'Europe dès le xnc siècle, des fléaux terribles, la peste, la guerre, la famine (2) secon-
20
15. Juste jmlex iiltionis,
Donum fac remissionis,
Ante diem ratiohis.
16. Ingemisco tamquam reus,
Culpa rubet vultus meus ;
Supplicanti parce Deus.
17. Qui Mariam absolvisti ,
Et latronem exauilisti ,
Mihi quoque spem dedisti.
18. Preces mea: non suntdigme,
Sed tu, Bune fac bénigne,
Ne perenni cremer igné.
19. Inter oves loctnn pracsta,
Et ab hardis me séquestra,
Slatuens in parte dextra.
Confutatis maledictis,
Flammis acribus addictis;
Voca me cum benedictis.
21. Consors utbeatitaM'S,
Vivam cum'justîficatis,
In œvum œtr.rnitatis. Amen.
J'ai déjà dit plus haut que plusieurs Danses des morts commen-
cent ou finissent par un sermon sur le jugement dernier et la ré-
surrection des morts. La Danse de Bàle , du couvent des Domini-
cains, nous montre un prédicateur qui traite ce sujet en chaire,
devant un auditoire composé de gens de tous états. Les rimes sui-
vantes que je trouve dans la dernière édition de la Danse de Bàle
reproduisent assez fidèlement le sens du texte allemand :
Lorsque l'ange de la vie
Viendra dire aux trépassés :
« La promesse est accomplie ,
» Fils des hommes, paroissez ! »
Alors se levant en masse ,
On verra l'humaine race
Kenaître sur ses tombeaux ,
Et d'un mouvement rapide ,
Avec l'ange qui la guide ,
Transportée aux lieux très liants.
Là , sur un trône immuable ,
Au milieu des Séraphins,
Siège le Juge équitable
Promis à tous les humains.
Il dit aux âmes pieuses :
a Venez , âmes bienheureuses ,
» Possédez mon paradis ! »
Il dit aux âmes rebelles :
« Dans les flammes éternelles ,
» Allez habiter, maudits! «
(1) Au vin" siècle, un ordre religieux, celui de saint Paul er-
mite ou des Frères de la mort, fut fondé uniquement dans le but
de pratiquer strictement le mépris de la mort, prêché par les mo-
ralistes chrétiens. A l'exemple des anachorètes de l'Inde, qui
plaçaient dans leurs cellules une tête de mort, afin de tenir con-
stamment présente à leur esprit la pensée du trépas, les moines
de cet ordre chargèrent leurs vêtements d'emblèmes funéraires et
observèrent la coutume d'apporter, avant de se mettre à table,
une lêle de mort qu'ils baisaient et plaçaient ensuite près d'eux en
mangeant. Penses à.la mort , mon très cher frère , se disaient-ils
dès qu'ils s'abordaient. L'ordre des Trappistes semble avoir adopté
une parie des mêmes usages. (Voy. le P. Helyot, Histoire des or-
dres monastiques, religieux et militaires, t. II, p. 345.)
(2) Au xivc siècle, la peste et des épidémies de diverse nature,
qui déjà, en 954, en 994, en 1025 et en 1247, avaient ravagé plu-
sieurs contrées de l'Europe, se montrèrent de nouveau sur notre
continent où elles sévirent contre les populations avec une rage
brutale. Lu 1311, le glas funèbre se fit entendre à Dresde, an-
nonçant le retour de la contagion. En 1314, Bàle l'ut visité par le
fléau et perdit 14,000 hommes. Strasbourg eut à en regretter un
nombre égal. A Spire, il en mourut 10,000 ; à Worms, 6,000, et
à Mayence, 16,000. Ces désastres en amenèrent d'aunes. L'Alle-
magne tout entière fut en proie aux horreurs de la disette et de
la famine. « On fut obligé de faire venir du blé de très loin, et
quand celte ressource eut manqué, on alla, dit un chroniqueur,
jusqu'à prendre des corps exposés au gibet. » Cette famine durait
encore en 1315. C'était à ce point, dit naïvement JeanHaarhausen,
dans sa Nouvelle chronique (1616), que les parents dévoraient
leurs propres enfants et autre nourriture impure. Mais la plus
terrible catastrophe fut celle de la peste noire qui, venue de l'Asie,
s'élendit ensuite en Europe et fit périr, dit-on, la cinquième partie
de l'espèce humaine. Selon G. Peignol, qui trace ce lugubre itiné-
raire, elle pénétra d'abord dans la Turquie d'Europe, gagna la
Sicile, Pise, Gênes; infesta l'Italie, le pays des Grisons; franchit
les moniagnes, désola la Savoie, la Bourgogne, le Dauphiné, la
Provence; pénétra en Catalogne, parcourut l'Espagne, ensuite
l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la Flandre, l'Allemagne, la Hon-
grie et le Danemark. C'est vers la fin du règne de Philippe VI,
dit le Valois, en 1348 et 1349, que ce fléau désola la France.
En 1348, il ravageait particulièrement les bords du Rhin et l'Alle-
magne. 16,000 personnes moururent dans la seule ville de Stras-
bourg. L'Italie surtout ne fut pas épargnée, et Boccace, témoin
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 9
dèrent l'œuvre de l'inquisition et répandirent la crainte d'un Dieu vengeur parmi les populations tremblantes
et décimées. Un voile funèbre couvrit alors la terre. De toutes parts on ne vit plus qu'ossements et
cadavres, sépulcres et charniers. L'imagination des hommes , vivement impressionnée par ce spectacle
hideux, s'ensevelit plus profondément que jamais dans la pensée de la mort, afin d'y chercher la perspec-
tive attrayante d'une vie meilleure au delà du tombeau. Des textes , tirés des saintes Écritures ou des
Pères de l'Église, défrayent ces méditations (1) ; assez souvent même, pour fortifier les passages bibliques,
les auteurs païens sont mis à contribution. On lit avidement la Divine Comédie, ce poëme sublime qui
reflète l'esprit grandiose mais bizarre du moyen âge, et où Dante, le géant des poètes (2) , a tracé une
peinture tellement horrible des tourments de l'enfer, qu'elle devait donner le cauchemar aux inquisiteurs
eux-mêmes. Pétrarque, conseillé par des moines, entre autres par son ami Dionigi da Borgo di S. Sepolcro
de l'ordre de saint Augustin, s'abandonne à des rêveries morales et ascétiques (3). La peste noire de 1348
lui ayant enlevé sa Laure bien-aimée, il compose, sous l'impression de cet événement cruel, le Trionfo
délia morte, où les ravages du fléau sont poétiquement décrits (7i).
Tel fut le concours de circonstances extraordinaires qui donna naissance à l'une des productions les
plus étranges que le moyen âge ait léguées aux littératures de l'Europe et aux arts de la sculpture, de la
peinture, de la gravure et du dessin : je veux parler des Danses des Morts. Avant de soumettre ces der-
nières à une analyse détaillée, il n'est peut-être pas inutile de citer quelques uns des ouvrages où l'idée
de la mort s'est produite antérieurement sous une forme quelque peu analogue à celle qu'elle a revêtue
dans les compositions singulières dont je parlerai bientôt. Je n*ai pas besoin de prévenir le lecteur que
je m'occuperai principalement des auteurs français.
L'un des anciens poëmes qui ont le plus de ressemblance avec les Danses des morts des xve, xvie et
xvne siècles, est celui que Thibaud de Marly, auteur du xne siècle , composa , dit-on , dans sa retraite de
l'abbaye de Notre-Dame-du-Val (ordre de Cîteaux) (5). Ce poëme est intitulé : Fers sur la mort. L'auteur,
s' adressant à sa cruelle héroïne, passe en revue tous ceux qu'elle doit frapper. Souvent il lui règle, si l'on
peut dire ainsi, sa triste besogne. Mors , lui dit-il, va a chiaux qui d'amors content (6) ; une autre fois :
oculaire de tant de désastres, en fait un récit émouvant. Presque deliers (ordre de saint François), mais il quitta le couvent avant
toutes ces grandes épidémies furent suiviesd'une horrible famine, d'avoir prononcé ses vœux.
parce que les bras manquaient pour cultiver les champs. Enfin, (3) Retiré dans la solitude de Valchiusa, où il espérait surmonter
comme si tant de calamités ne suffisaient pas, les haines politiques sa passion pour la belle Laure, Pétrarque y composa les livres
firent jaillir de toutes parts le sang que la maladie n'avait pas delta Vita solitaria et délia Pace de' religiusi.
épuisé. Il périssait tant de monde, que l'on n'avait plus le temps (4) .... Ed ecco da traverso .
., , . „,■,-, ,, , piena dimorti tutta lacampagna,
d enterrer les cadavres. C est alors que les tremblements de terre chc COmprender nol puo prosa ne verso,
semblèrent vouloir devenir les fossoyeurs de l'humanité. Non seu- Da india, dal catai, Marocco e Spagna
lement il y en eut en Italie, mais encore àBàle, vers 1356, et près- II mezzo avea gia piçn e le pendici
, , , ,' :. , - Pcr molti tempi tjuella turba magna,
que dans le même temps à Strasbourg. Si le XIVe siècle fut un ivi eranqueicliefur detlifelici
siècle de deuil, le XVe ne s'annonça pas sous de meilleurs auspices Pontefici, regnanti, impe'radori ;
et, en fait de désastres, il ne fut' guère que la répétition de celui Orsono \S"aa}' mifrrle me"dici- .
. 01 1 n sonlerichezzc? Usongli onon,
qui l'avait précédé. E je gemme e gli scettri e le corone ,
(1) Les Livres saints, les Pères de l'Église et les commentateurs Le mitre con purpum cotori^ ^ ^ ^
renferment de nombreux passages sur la mort, sur le jugement TMbàud de Marly fut un de ceux qui se croisèrent pour vi-
dernicr et sur la résurrection, ainsi que sur l'éternité des peines de ^ ]pg ,ieUx ^.^ „ ge diç,inglia par sa piété et ses bonnes
l'enfer et sur l'immortalité de l'âme. (Voy. Psal. XXXIX, XG. - œuvres pn nn u donM & son frfcre Hervé de Montmorency tout
Matth., XXII, lo;XXV, 31.-1. Joan., III, 15-18. -I. Corinlh., ce M1 possédait à Gonesse et à Montmorency, afin que celui-ci en
II, lit. - I. Thess., IV, 13-17. - Luc, XII, 35-40 ; XVI, 22-23 ; dlgp()gat en favem. de quelque égiise. En 1179, il fit abandon à
XXI, 34-36. — Macar., Homil. IV. — Gregor. Nazianz., in Sentent. lvHise de Notre-Dame du bois de Vincennes du sel qu'il avait
binis Elegiacis comprehensis.-TheopM. Antioch., lib. II, Cont. ^ ^ endre m ,M bateaux passant sur la Seine.
Autohjcum. —Augustin., ad Honorât, cpist., 120; de Civitate ^ pourquoi Thibaud de Marly songe-l-rl d'abord aux amou-
Dei. — Termll. , de Patientia ; de Resurrect. carnis. - Ambres. , de reux , Qn remai.quei.a qu'ji revient, dans la dernière strophe de
Bonomortis ;oxM.1An Morte fratris; de Fideresurrectionis.- gon poëme à ,a peinlure des dangers de l'amour charnel.
Cyprian. martyr., Serm. de Mortalitate. -[Chrysost., in cap. 9. L,énergie avec laqnelle llen parie prouve à quel point il les re-
Genes. Homil., 29. - Cyrill. Alex., de Exitu animes. — Basil. doulajt Peut.êlre ce seigneur n'avait-il embrassé la vie monastique
magnus, Psalm. 33.) que ^ ge smsXraire aux atteintes d'une passion à laquelle il
(2) Dante, né à Florence en 1265, entra fort jeune chez les cor- s'était trop facilement livré dans sa jeunesse.
10 DE L'IDÉE DE LA MO UT.
Mors, je l'envoi à mes amis (1) ; une autre fois : Va moi saluer le grand Rome fi). Il nomme successive-
ment les personnes de différentes conditions qui répondront à l'appel de la mort. Les bons et les méchanls
seront sa proie ; mais elle fera le salut des uns et décidera la perte des autres. Les plus puissants s'incli-
neront devant ses arrêts, pape (Str. XV et XXX), cardinaux (Str. XIII et XIV), évoques (Str. XVI et
XVII), comtes (Str. XVIII) , rois (Str. XVIII, XX, XXI et XXX), princes (Str. XXj, prélats (XIX), da-
moiseaux (XXIV), ermites (Str. XXXV), moines (Str. XXXVI), avares et usuriers (XXXIX) , riches (XLI\
Seigneurs, gouverneurs (XL) , libertins et gourmands (XXIX, XL1), etc., etc. Plusieurs passages de ce
poème donnent lieu de penser que Thibaud de Marly avait des opinions libérales dans le sens qu'on peut
attacher aujourd'hui à ce mot. Il détestait les oppresseurs du peuple , les mauvais riches et les mauvais
prêtres. Les strophes suivantes sont, à cet égard, fort remarquables, surtout pour le temps où elles furent
écrites :
Mors,- Mors, qui jà ne seras lasses
De muer liante cose en basse,
Moult volentiers fesisse aprendre
Rois et princes, se je osasse,
Comment tu trais rasoir de casse
Pour cliiaus rere qui n'ont que prendre.
Mors, qui les montés fais descendre,
Et qui des cors as rois fais rendre,
Tu as tramail et rois et nasse
Por devant les haus homes tendre,
Qui por se poesté estendre
Son ombre tressant et trespasse.
(Str. XX.)
Mors est le rois qui tout atrape,
Mors est le mains qui tôt agrape,
Toul li remaint quanq'ele aert;
Mors fait à tous d'ysembrnn cape,
Et de la pure terre nape,
Mors à trestoz égaument sert,
Mors toz secrés mostre eu apert,
Mors, tu keurs (cours) là où orguel fume
Por estaindre quanqu'il alume,
Les ongles sans osier i fiches
Et riche qui art et escume
Seur le povre cui sanc il hume.
Ha ! rikece, porqoi nos triches?
Ke plus as bascon*, plus lois flicties,
Mors fait de franc homme enivert (esclave), Ke plus ascastiaux plus lois miches :
Mors acuivertist (asservit) Roi et Pape, Certes tele est mais le costume
Mors rent cascun ce qu'il désert, Re plus est là fors li hom riches,
Mors rent au povre quanqu'il p^rt, Tant est-il plus avers et niches.
Et toit au riche quanqu'il hape. y.l plus a Croit qui plus a plume.
(Str. XXX.) (Str. XLi.)
Gautier de Mapes, trouvère du xne siècle, doit également figurer parmi ceux dont les travaux ont pu con-
courir à la réalisation de la Danse des Morts. On a de lui une pièce de vers latins intitulée : Lamentalio
et deploratio pro morte et Coiicilium de vivente Deo, où paraissent un grand nombre de personnages qui
se plaignent successivement de ne pouvoir échapper à l'empire de la mort. Enfin la légende des trois Morts
et des trois Vifs, qui à cette époque jouissait d'une immense popularité dans toute l'Europe, dramatise
cette idée, ainsi que l'ont fait plus tard les danses en question. D'après cette légende , un pieux solilaire
avait eu une vision dans laquelle trois jeunes seigneurs, allant à la chasse, le faucon au poing (3), faisaient
en chemin la rencontre de trois morts qui tout à coup se dressaient devant eux, nus et dépouillés, comme
pour leur montrer leur propre image dans un temps à venir. Né dirait-on pas que cette terrible leçon de
morale sur la vanité des grandeurs humaines a inspiré le fantôme dont l'apparition effraya si fort le pauvre
roi Charles VI? Ces mots : « Vous êtes trahi» ne démontraient-ils pas au jeune monarque la fragilité
de la couronne et le néant de la royauté (4) ? Plusieurs écrivains nous ont donné diverses leçons en vers
de la légende des trois Morts et des trois Vifs, entre autres Baudouin de Condé et Nicolas de Marginal,
(1) Il exhortait sesamis à suivre son exemple et à faire leur salut.
(2) Thibaud, dans les stances XIII et XIV. traite fort rudement
romain.
le pape, les cardinaux et en général tout le cler
« Mais Rome emploie deniers faus,
» Et tout brisie et tout séon,
» Et si sorargente le pion
» C'on ne conuoist les bons des maus. »
Mais Rome emploie des deniers faux
Et toute sorte de monnoie d'alliage.
Et elle argenté si bien le plomb
Qu'on ne distingue pas les bons des mauvais.
(3) Dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, colé n"2736
(fonds La Vallière), les seigneurs sont à pied, portant sur le poing
un faucon ; dans d'autres monuments, particulièrement dans quel-
ques Heures MSS du xv» siècle, les trois seigneurs sont représentés
à cheval et n'ont point d'oiseau.
[Il) Dans un temps où le goût des allégories s'était substitué à
celui des légendes, au xvnc siède, on eut l'idée de rappeler, sons
une forme emblématique, dans les décorations des funérailles faites
à Turin pour ie duc de Savoie, l'événement qui avait causé la mort
de ce prince. Comme le duc élait mort d'une fi vre qu'il avait
gagnée en faisant le tour de la nouvelle enceinte drs murailles de
Turin, on avait mis parmi les ornements funèbres une peinture
représentant un architecte qui soumettait au duc le plan d'un pa-
lais magnifique, tandis que la Mort qui arrêtait par la bride le
cheval de ce puissant seigneur, semblait faire entendre à ce der-
nier qu'il élait temps de penser à toute autre chose. {Voy. le Père
Menestrier, des Décorations funèbres.)
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 1 1
les seuls dont les noms sont connus, car les autres poètes ont gardé l'anonyme (1y\ Les artistes , à leur
tour s'emparèrent de ce sujet et les imagiers le reproduisirent dans quelques Heures manuscrites du
(1) Le Recueil de Poésies et de Prose du xill" siècle qui se trouvait
dans la bibliothèque du duc de LaVallièrc (n" 2730 du catalogue),
et qui l'ait maintenant partie des manuscrits de la Biblioibèque na-
tionale, contient la leçon de B.udoiu de Condé el celle de Nicolas
de Marginal, plus une troisième anonyme. La première est inti-
tulée : Ce sont li iij Mors et li iij Vis que Baudouins de Condé fist.
Elle renferme cent soi\anle-deux vers dont les deux premiers sont :
Ensi cou li materc conte
11 furent si com Due et Conte ;
La seconde a pour titre : Chi commenche li iij Mors et li iij Vis ke
maistres Nicholes de Marginal fist. Elle a deux cent seize vers
dont les deux premiers sont :
Trois damoisel furent iadis
Mais qui partout quéroit ia dis.
La troisième est ainsi énoncée: Chest des iij Mors et des iij Vis.
Elle contient cent quatre-vingl-douze vers et commence par les
vers suivants:
Diex pour trois peceours reirai re
Monstra un signe dont retraire
Vous voel
Jl existe encore une autre leçon de cette légende dans le manuscrit
de la Bibliothèque nationale n" 7595. Elle est intitulé : Cy com-
mence le Dit des trois Mors et des trois Vis et se compose de
cent soixante-huit vers. Le premier mon parle en ces fermes:
Se nous vous apportons nouvelles
Oui ne soyent bonnes ou belles,
Ou plaisans ou a desplaisance,
Prendre vous faut en pacience.
Enfin dans le manuscrit 19S (on 1598?) fonds Notre-Dame de la
Bibliothèque nationale , on trouve un Dit des trois Morts et des
trois Vifs, plus un Dit des trois Mortes et des trois Vives.
L'Allemagne a connu cette légende et l'on en trouve plusieurs
leçons dans son ancienne littérature , notamment un poème inti-
tulé: Van drên Konyngen dans ,Staphorst's Hamburgische Kir-
chengeschichte, un second Van den. doden Konigen und van den
levenden Konigen, réimprimé dans Gr'àter's Bragurl, 363 et
364, cf. Hagens Grundriss, p. 408. Un ancien manuscrit de la Bi-
bliothèque de Munich (A. LUI, fol.), des xvc et xvi« siècles, avec
des récits de Sébastien Brandt, l'auteur de la A'efdes fous dont je
parle ailleurs, contient feuill. 143 6 146 b, un Speadum humanœ
felicitatis orné de très anciennes gravures en bois représentant l'er-
mitecouché dont l'àme est portée par un ange, tandis que le Boi, le
Iusperitus et la Meretrix, opposés à irois irions couronnés, s'y font
voir parci lement à titre d'allégorie des trois royautés mondaines
vana potentia mundi , vana scientia mundi , vana pulchritudo
mundi. II y a lieu de remarquer que ces trois images se rencon-
trent précisément dans Desrey : Spéculum choreœ mortuorum. Le
texte qui leur est annexé commence par ces mots: Ovos omnesqui
transitis per viam-, formule rendue populaire par cette pieuse la-
mentation qu'on se plaisait à reproduire au moyen âge dans les
ouvrages de dévotion et sur les monuments religieux : Ovos omnes
qui transitis per viam, attendite etvidete si est dolor similis sicut
dolor meus. Aujourd'hui encore des traces de cette inscription sub-
sistent sur la porte occidentale delà nef de l'église de Deterville dans
le département du Calvados, aussi bien que sur la façade de l'église
d'Andernach, en Allemagne, où elle accompagne une représenta-
tion de la passion du Christ. Le début d'une pièce très ancienne
qu'on lit sous un squelette dessiné à la plume dans un manuscrit
de la Bibliothèque nationale, n° 3592, fol. 72, verso à la suite de
De Imitatione Christi, fait pareillement allusion à la phrase favorite.
C'est une pièce qui traite tout entière du néant de l'homme et met
a créature aux prises avec sa contre-image, avec le squelette :
O vos omnes qui transitis
Et figurait* banc inspicite,
Memores mei seniper estis
Et mundum Iiunc despicite 1
Quondam eram gloriosus ,
Habens auruiu etargentum ;
Nuuc a vermibns corrosus,
Quaui liorremluui lestameuttim !
Heu! quaui niale suin deceptus!
Habens annos juvéniles,
Nec suin peuitus adeplus
Quos speraveram senties.
Heu ! nuuc mors :ne supplantavit,
Quando minime credebam ,
Et mibi vilain amputavit,
Oui securus incedebam.
Onidquid boni intellexi
Vcl ab atiis audivi,
Plane lolum hoc neglexî
Quia cai'iiideserviw.
Curam carnis semper egi
Et vanam gloriam ainavi ;
Pro bis in peenam liane impegi :
Sero novi quod erravi, etc.
11 a paru en Italie, vers la lin du xv' siècle et le commencement
du xvie, plusieurs pièces dialogjiées dont le sujet semble avoir été
emprunté à la légende des trois Morts et des trois Vifs. Une a pour
titre Contasto {sic) del vivo e delmorto {inottavarima), in-4° de
4 ff. à 2 col. Sur le reclo du premier feuillet est une figure de mort
à cheval, gravée en bois, avec cette inscription au-dessus :
Jo sono il grâ Capitano delta morte
Clie lengho le chiavi di tutle le porte.
Une autre est intitulée : Duo contrasti uno del vivo e del motro {sic)
e l'allro dell' anima e del corpo, veduto invisione del san Ber-
nardo (s. 1. n. d.), in-4° de 4 feuillets à 2 col. Il faut remarquer
que le débat du corps el de l'àme, dans ce dernier opuscule, est
réuni à celui du mort et du vif comme il l'a été souvent en France
dans les éditions de la danse Macabre, au Dit des trois Morts et
des trois Vifs. Le Débat de l'âme et du corps eut une vogue de
plusieurs siècles, el celte conception, déjà quelque peu dramatique
par sa forme diàloguée, paraît avoir été finalement transportée sur
la scène. Baure Guidiccioni de la maison de Luccbesini, dame
noble et spirituelle delà ville de Lucques, composa un drame in-
titulé : La rappresentazione dell' anima e del corpo dont le fa-
meux Emilio del Cavalière, l'un des maîtres italiens qui faisaient
l'ornement de la cour de Ferdinand de Médicis, écrivit la musique.
Ce drame fut exécuté solennellement à Borne, après la mort du
compositeur, dans l'oratoire de Sainte-Marie m Valicella, au mois
de février de l'an 1600 ; il fut aussi imprimé la même année par
les soins d'Alexandre Guidolli , de Bologne. C'est un monument
curieux pour l'histoire de l'art musical. On trouve encore dans
l'ouvrage italien qui réunit les deux Contrasti, celui du mortel
du vif et celui de L'anima e del corpo , une Canzone a ballo de
morti ou chanson à danser des morts (carole funèbre) qui commence
ainsi- Dolor, pianto epenitenza. Quoiqu'elle ne porte pas de nom
d'auteur on sait qu'elle est d'Antoine Alamanni, et on la trouve
dans l'édition originaledes Canti Carnascialeschi (Fiorenza, 1558,
in-8" p 131) ; ainsi que dans la réimpression moderne (Cosmo-
poli 1750, 2 vol. in-4, 1" partie, p. 146), sous ce litre : Il carro
délia morte ; seulement ces deux éditions ne la donnent pas en en-
Mer 11 existe d'onlrcsédilionsdii Contraste annoncées sous les litres
suivants: la Storia delta morte (Trevigi e Pistoia,s. d.) et*"**"
e la storia délia morte (sans lieu ni daic) ; puis une inn.ahon m tu-
lée : Queste sono le dimande di uno vivo e di uno morto e quale
era in sepoltura , con le riposte del morto (sans lieu n. date .
12 DE L'IDÉE DE LA MORT.
xve siècle. Il figure également clans des Heures imprimées. Enfin il fut sculpté et même peint sur des
murailles, comme cela eut lieu pour les Danses des morts. Quand le texte de la Danse Macabre eut paru,
les libraires y joignirent la légende favorite que l'on trouve dans presque toutes les éditions de cette
danse. Le manuscrit de la Bibliothèque nationale, coté n° 7595, contient un Dit des trois Morts et des trois
Vifs, auquel est réunie une autre pièce anonyme non moins ancienne et traitant aussi de la mort. Elle est
intitulée Mireueur du monde, et renferme quarante-cinq strophes de six vers, dont quelques unes sont
incomplètes d'un vers , omis sans doule par le scribe. Voici la première strophe :
Je vois morir : vonés avant,
Tout cil qui oi'e estes vivant ;
Jeunes et vielz, fcbles et fort,
Nous sommes luit jugiez à mort;
Bien povons dire sans mentir,
Chascum de nous : Je vois morir.
, Peu après on voit accourir les conscrits de la Mort, qui défilent sous les yeux du lecteur, répétant au
début et à la fin de chaque strophe le mot d'ordre , je vois mourir? Il sont rangés comme suit : Pape ,
cardinaux, patriaches et légats; archevêques, archidiacres et évêques; prélats, abbés, prieurs et moines;
maîtres en décrets et en lois (jurisconsultes) et maîtres en théologie; logiciens; rois, empereurs, princes
et ducs; comtes, chevaliers, bourgeois, damoiseaux, riches marchands, chevaleresses , vassaux, femmes
de différente condition et de différentes mœurs, jeunes hommes, etc., etc. Le style, les pensées de cette
composition ne manquent ni d'élévation ni de poésie; ici, évidemment, la forme littéraire l'emporte;
tout à l'heure ce sera la forme populaire, la forme abrupte qui dominera.
Je ne veux pas étendre davantage cette nomenclature; il me suffira de dire que plus on approche du
xivc siècle, plus on découvre des traces nombreuses et fréquentes du développement de l'idée primitive
qui enfanta les Danses des Morts (1). Les règnes de Charles VI et de Charles VII , marqués par tant de
calamités publiques, furent, si l'on peut dire ainsi, l'époque florissante du sujet lugubre auquel se com-
plaisaient les esprits. En plusieurs endroits de la Suisse, de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France,
les murailles des cimetières , des églises et des couvents , étalaient aux regards des mortels le texte favori
accompagné d'images qui permettaient aux illettrés de saisir la moralité du sujet, sans qu'ils eussent besoin
de recourir au commentaire placé au bas de chaque tableau. Le cimetière des Innocents, à Paris, était un
(1) Le jeu des tarots, très en vogue à cette époque, paraît avoir sant sous sa faux, rois, papes, évoques et aunes grands de la terre,
été une allégorie de la vie et de la mort. Il offre d'ailleurs, tant comme le squelette des peintures murales. Le jugement dernier y
par sa signification morale que par la série de ses personnages ou figure également. D'autres jeux de tarots, par exemple les tarocchi
atouts {a tutti), une analogie frappante avec les Danses des morts, de Volalerran, joignent à ces figures celles du roi, du voyageur
et feu Gabriel Peignot était plus logique qu'il ne le pensait lui- ou vialeur pédestre, du monde, de Vétoile, du feu, du diable, du
même, lorsque réunissait dans le même cadre sa dissertation sur vieillard, de la papesse et de X impératrice. Dans les tarots hol-
les rondes funèbres et sa notice sur les cartes à jouer. Le rapport landais ou pentertjes, la galerie des personnages est encore plus
qu'ont entre eux ces deux objets n'a pas échappé à d'autres écri- complète. Depuis l'empereur et l'impératrice jusqu'au serviteur et
vains distingués, qui ont même supposé que ces deux conceptions a la servante, tous les états, toutes les positions sociales y sont re-
avaient pour base la même idée, et que le jeu de cartes pouvait présentées. La série semble être subordonnée à deux figures prin-
avo.r enfanté la ronde funèbre. (Voy. M. Paul Lacroix, dès Cartes cipales, la vie et la mort : la vie, qui nous apparaît sous les traits
a jouer, dans la pubhcalion le Moyen âge et la Renaissance, et d'un enfant qui s'amuse à lancer des bulles de savon, et la mort
J.-C. Schultz Jacobi, de Nederlandsche Boodendans. Utrecbt. Dan- sous la forme d'un squelette, qui s'apprête à décocher le trait
nenfelser en Doormau, 18Û9.) Quoi qu'il en soit, il est certain mortel. [Voy. Schultz Jacobi, ouvrage précité, pi. II, fig. 1 et 2.)
qu'on reirouve dans les tarots des figures qui appartiennent aux Les petitertjes semblent être une véritable Danse des morts en jeu de
Danses des morts; le jeu de cartes célèbre, connu sous le nom de cartes. Néanmoins, quelque ressemblance que présentent les tarots
Cartes de Charles VI, renferme le pape, Vempereur, Yécuyer, avec la ronde lugubre du moyen âge, il est impossible de donner
Vermite (proche parent peut-être de l'ermite de la légende des comme certain qu'ils en aient été la forme primitive ; mais ce qui
trois morts et des trois vifs), le fou, Vamoureux, enfin la mort n'est pas douteux , c'est qu'ils appartiennent au même ordre
elle-même, la mort montée sur un cheval au poil hérissé et renver- d'idées.
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 13
véritable répertoire mortuaire. Sur les pierres du charnier on lisait des inscriptions contenant des sentences
morales, qui variaient de mille manières la phrase consacrée : Mémento, homo, quia pulvis es et in pulve-
rem reverteris. En 1786, avant qu'on eût enlevé ces pierres, quelques unes de ces inscriptions, épargnées par
la main du temps, s'offraient encore aux regards des curieux. C'est ce charnier célèbre qui passe généra-
lement pour avoir été le berceau de la Danse Macabre. Quand j'aurai à m'occuper de cette danse et des
nombreuses conjectures auxquelles elle a donné lieu, je dirai s'il faut supposer que le texte des Danses
Macabres imprimées, notamment celui de l'édition réputée la plus ancienne (Paris, Guyot Marchant,
1485) a été connu à Paris dès l'année 1424, par suite des représentations (je ne dis pas encore lesquelles)
dont cette danse peut avoir été l'objet au cimetière des Innocents. Ce texte est-il français d'origine , ou
bien est-il une traduction de l'allemand, du latin ou de l'anglais? Par qui fut-il composé? Telles sont les
questions qui réclameront un examen , et motiveront des recherches analogues à l'égard des autres textes.
Mais ces détails ne pouvant trouver place ici , je laisse de côté les discussions archéologiques , pour m'oc-
cuper uniquement de l'appréciation littéraire.
En général, les Danses des Morts ne font que résumer l'opinion des philosophes de tous les pays et de
tous les temps , sur l'instabilité des choses humaines et sur la rigueur du destin. Elles reproduisent des
maximes , des vérités , que la sagesse des nations avait depuis longtemps reconnues , proclamées , et fait
passer à l'état de proverbes. Néanmoins, si les préceptes qu'elles contiennent sont anciens et vulgaires , ils
empruntent un intérêt nouveau à la manière hardie et originale dont ils sont exposés. Ici, d'ailleurs, le cadre
s'étend, s'élargit; ce n'est plus l'œuvre d'un seul individu, d'un penseur isolé , c'est l'œuvre des masses.
L'idée philosophique coulée dans le moule populaire prend de gigantesques proportions , se répand par-
tout, englobe tout. Plus de castes privilégiées, plus de hiérarchie sociale; chacun proclame en face du
squelette que. tous les humains sont égaux devant la mort. Quoiqu'une telle pensée dût conduire à l'oubli des
haines réciproques , trop de gens , dans ces temps d'égoïsme et de brutalité politiques , avaient méconnu
le grand principe de l'égalité humaine , et, par contre, trop de gens avaient souffert de l'inégalité devant
la loi , ou plutôt de l'inégalité devant la vie , pour que les opprimés , qui composaient la majorité des
populations, n'eussent point une certaine joie à assaisonner d'un grain de raillerie cette donnée philoso-
phique où les persécuteurs les plus orgueilleux étaient rabaissés à la condition des plus humbles victimes (1).
Le caractère le plus remarquable des Danses des Morts est donc, selon moi, cette pente à la satire qui se
révèle non seulement dans les traits piquants dont le texte fourmille, mais encore dans la pose, les gestes,
la physionomie affectés à chacun des personnages de cette danse, notamment à son redoutable coryphée,
au squelette, ou si l'on veut, à la mort qui est, comme on sait, la railleuse par excellence. Je ne fais pas
le moindre doute que cette particularité n'ait puissamment contribué à l'immense vogue dont ces
bizarres conceptions jouissaient au moyen âge, dans presque toute l'Europe ; et comme il n'est aucune remon-
trance qu'on ne puisse faire accepter à l'orgueil humain sous le couvert des généralités, les grands eux-
(1) Déjà nous avons vu Tliibaud de Marly réclamer contre les
abus dont le peuple souffrait, et déclarer que la mort punirait ceux
M d'autrui dolors font lor joies, car,
Mors fait à cascun se droiture,
Mors fait cascun droite mesure,
Mors poise toz à juste pois,
Mors venge cascunsde s'injure,
Mors met orguel à porreture,
Mors fait falir la guerre as Rois,
Mors fait garder decrès et lois,
Mors fait laissier usure, etc.
L'auteur du Dit des trois morts et des trois vifs, qui se trouve
dans leMss. n"7595 de la Bibl. nationale, est encore plus audacieux
et attaque rudement les oppresseurs du peuple par la bouche du
troisième Mort.
O foie gent mal advisée,
Quant je voy ainssy desguisée
De divers habis et de robes,
Et de autres choses que tu robes,
Ta puante charoigne à vers,
Et prens de tort et de travers,
«e il ne te cbault donc ce viengne,
Fors que ton eslat s'en mainliegne ;
Quant je revoy tes faulx delis,
De vins, de viandes, de lis;
Les grans excès, les grans oultrages.
Donc ceulx qui font les labourages
Aux champs, et pour toy se travaillent,
Touz nus, de fain cryent et baillent :
Quant je voy tel gouvernement,
Je doubte que soubdainement
Telle vengance ne s'en face,
Que tu n'auras ne temps, n'espace
Seulement de cryer merci.
Cuidez vous tous jours régner cy,
Folz meschans, de maie heure nez,
Qui en tel point vous démenez?
Nennil, nennil; vous y mourrés.
iU DE L'IDÉE DE LA MORT.
mêmes aidèrent au succès de ces danses, en subissant avec résignation une flagellation qu'ils croyaient
recevoir directement de la main de Dieu. Les représentations de l'épopée sinistre passèrent donc quel-
quefois des édifices religieux dans l'enceinte des palais (1 ). FLà , de nobles et puissants personnages purent
se donner le loisir de contempler le spectacle de la Mort entraînant dans son immense ronde des individus
de tout sexe, de tout âge et de toute condition , hommes et femmes , femmes et enfants , rois et sujets ,
tyrans et esclaves, forcés de répondre à ce terrible appel :
„ Bon gré, malgré, maîtres et serviteurs
» Dansez ici, quel que soit votre sexe,
» Jeunes ou vieux, beaux comme laids,
» Il faut entrer dans la maison du bal » (2).
Quel bal et quelle danse ! Rie.i n'est plus original, a-t-on dit, que l'idée d'amalgamer deux choses aussi
disparates : danser et mourir. L'idée n'est pas seulement originale, elle est empreinte d'une raillerie pro-
fonde. C'est ce qu'ont bien compris la plupart des artistes chargés de représenter les divers épisodes de
la ronde funèbre. M. le baron Taylor, à propos de la Danse des morts de la Chaise Dieu, fait cette judi-
cieuse remarque : « la pensée du premier qui traita ce sujet fut profonde; celle du dernier fut peut-être
»une cruelle moquerie » Ne nous dissimulons pas cependant que cette association d'idées, danser et
mourir, qui nous paraît aujourd'hui si bizarre, n'avait rien que de fort naturel dans un temps où l'huma-
nité, éprouvée par les plus cruels fléaux, la guerre, la peste, la famine, l'intolérance et le fanatisme reli-
gieux, ne pouvait se livrer à son penchant naturel pour le plaisir que guettée en quelque sorte par la mort
qui semblait l'attendre à la sortie du bal. Le moyen pour elle de séparer ces idées de mort funeste et de
danse folâtre, quand, au mépris des imprécations que la chaire lançait contre eux et d'autres avertissements
non moins sinistres qu'ils recevaient tous les jours, jeunes fous et jeunes folles de tous pays se donnaient
tendrement la main et continuaient la ronde! Mais bientôt, effet visible de la colère du ciel, au dire des
prédicateurs mécontents, les danses se changent en convulsions , les danseurs renient Dieu et s'avouent
possédés du diable ; la joie devient une maladie, un châtiment , et, pour les malheureux atteints du chory-
santisme de saint Jean ou de saint Guy, danser, c'est mourir! La Danse des Morts reflète donc l'esprit de
cette singulière époque. Elle ente sur une idée profondément triste une idée de gaieté, de raillerie; elle
fait sonner les violons et les grelots en même temps que le glas funèbre; elle convie les vivants à danser
sur le bord de la fosse, leur dernière carole ; elle veut, en un mot, que le jour du repos, le dernier jour
de cette laborieuse semaine qu'on appelle la vie , soit dignement célébré et que l'on puisse dire : Cum
musicis instruments et lœtitia sepiem dies eooultaruntl (II Es., i, 63.) Au surplus, toutes les Danses
des morts justifient parfaitement leur titre, et, comme nous le verrons dans la partie de cet ouvrage qui
traite de la musique qu'elles renferment, il en est bien peu où les termes techniques de l'art musical ou
de l'art chorégraphique ne se présentent pas, pour ainsi dire, à chaque ligne du texte. Quant à ce dernier,
il revêt la forme du dialogue, débute et finit d'ordinaire par un avertissement général qui s'adresse à
l'humanité (a tutti), avertissement qui est placé tantôt dans la bouche de la mort, d'une morte ou d'un
mort, tantôt clans celle du prédicateur, de Y acteur (auteur) (3J ou docteur.
(1) Comme on le verra plus tard, une Danse des Morts fut des Morts, aussi bien qu'aux renseignements précieux qu'on y
sculptée, à Dresde, sur la façade du château du duc George, puise pour la connaissance des instrumenls de musique du moyen
Quelques uns présument que le château de Blois, en France, a âge et de la renaissance. D'après l'édition que j'ai sous les yeux,
également possédé ce singulier ornement. le lexlc original en vieux allemand du quatrain ci-dessus, porte :
(2) Ce quatrain est le début d'une ancienne danse des morts ,,. ,„..,..
K ' 1 . « \Vol an Wol an ir lieiren vnd knectit
allemande dont les premières éditions, suivant M. Massmann, se- » Springet lier by von allem Geslecht
raient antérieures à l'année 1/iSO. Celle danse est fort curieuse » wie iilnck wie ait wie sthone aile krusz
et n'a pas encore suffisamment appelé, selon nous, l'atlenlion des " Je m("zet alle in (lisz da"tzI>'^- »
érudits. Pour la première fois, les lecteurs trouveront ici des détails (3) Dans l'ancien théâtre, ce terme est à peu près synonyme
qui leur révéleront l'importance de ce document, eu égard aux d'auteur. Il a souvent signifié celui qui se charge de faire la pré-
données nouvelles qu'il peut fournir aux recherches sur les Danses face du poème ou du drame, de réciter le prologue de la pièce et
TEXTE DES DANSES DES MOUTS. 15
Quelquefois, dans les Danses imprimées, c'est l'éditeur lui-même qui est censé prendre la parole. L'une
des plus anciennes Danses des Morts que l'on connaisse met immédiatement en scène le personnage de la
Mort, qui récite d'abord le quatrain dont j'ai donné ci-dessus la traduction en vers blancs, puis une autre
moralité plus étendue qu'il est inutile de rapporter ici. Ensuite arrive la Mort conduisant le Pape. Dans la
Danse du Grand-Bâle, le prédicateur fait un sermon qui a pour objet de rappeler aux fidèles les terribles
conséquences du jugement dernier (1). Dans les Danses françaises, par exemple, dans la Danse Macabre,
il arrive assez ordinairement que l'acteur, docteur ou éditeur commence le premier, parlant en ces termes :
L'acteur (2>. Langage prétendu renouvelé '5).
0 créature raisonnable ° créature raisonnable
Oui désire vie éternelle Q"i désirez le firmament
Tu as cy doctrine notable : Voicy ton portrait véritable
roui- bien flner vie mortelle Afin de mourir saintement,
La danse macabre sappelle : C'est la danse des màcabécs,
Qui chascun a denser aprent Où chacun à danser apprend
A homme e femme est naturelle (3) Car la barque cette obstinée
Mort nespargne petit ne grant (Zi) : N'épargne ny petit ny grand
d'ordonner, de régler tout ce qu'on y représentera. Dans un tra-
vail dramatique de Johann Eriginger, sur la parabole de l'homme
riche et du Lazare, on trouve parmi les personnages que l'auteur
met en scène et dont un avertissement, placé en tète de l'ouvrage,
définit les attributions, Yacteur (actor), c'est-à-dire celui qui ré-
cite le prologue, puis invente et règle tout ce qui vient après; Var-
gumentateur (argumentator), c'est-à-dire celui qui expose le sujet
de la pièce et en donne en quelque sorte le sommaire ; puis le con-
clusor, c'est-à-dire celui qui vient à la (in conclure l'action scé-
nique et en tirer la moralité.
(1) J'en ai donné le texte précédemment. [Voy. page 8 en note.)
(2) Texte de la grande Danse Macabre des homes et des fernes,
imprime a Troyes par Nicolas le rouge, en 1528. Le texte
de ces vers est presque entièrement conforme à celui de l'édition
de l/)85, réputée la plus ancienne.
(3) Texte de la grande Danse Macabre des hommes et des fem-
mes, historiée et renouvellée de vieux gaulois en tangage le plus
poly de notre temps, etc. , etc. , à Troyes, chez Jacques Oudots. d.
(16/|1). Comme on peut le voir ci-dessus, le langage renouvelé est
bien inférieur au vieux langage gaulois.
(Il) Ovide faisant parler dans ses métamorphoses Orphée qui
redemande Eurydice aux divinités infernales , lui met dans la
bouche ces mots :
Omnia debemur vobis : paulumque niorati ,
Serius aut citius sedem properamus ad unam.
Tcndimus hue omnes : tiEec est domus nltima, vosque
Humani generis longissima régna tenetis.
(OVID. Metam. 1. X, v. 32.)
Fata maneut omneis. Oniueis exspectat avarus
Portitor : et lurLa? vix satis una ratis.
Tendimus bue omnes : metam properamus ad unam :
Omnia sub leges mors vocat alra suas.
(An. LIVIAM, V. 357 - 300.)
« Ad banc legem natus es : hoc palri tuo accidit, hoc matri, hoc
«majoribus, hoc omnibus ante le , hoc omnibus post te accidet.
» Quantuste populus moriturorum scquelnrl Quantuscomilabitur!
ninulta millia bominum et animalium hoc ipso momenlo, quo tu
» niori dnbilas, animam vario mardis génère emitlunt. Quomodo
» fabula, sic vita : non quam diù, sed quam benè, acta sit, refert. »
Sehec, Ep. 11.
La mort est le dernier cas, c'est-à-dire Vablatif, que personne
ne peut décliner (recueil allemand). La mort est un chameau noir
qui s'agenouille devant toutes les portes (proverbe turc).
(b) Pallida mors aequo puisât pede pauperum Ubernas
Regnmque turres
(Hou. lib. I, Ocl. 4.)
.Equa tellus
Pauperi recluditur
Uegumque pucris
(HOR. lib. II. Ocl. 18.)
Omnia mors œipiat.
(Clmjd. lib. II, de RapLu Proserp.)
Ibi impii cessant irrequiele : et ibi quiescunt labores violentiœ.
Simul vincti tranquilli sunt : non audiunt vocem exactoris.
Parvus et magnus ibi est : et sérvns liber a Domino suo.
( Job. cap. m, v. 17- 19.)
La mort mord les roys si tosl et hardiment que les conducteurs
de charrois (ancien proverbe).
Mors , tu abas à un seul jour
Aussi le roi dedans sa tour
Cou le pouvre dessous son toit.
(Thibauo de Marly, Vers sur la mort.)
Mors fait valoir et sac et baire
Autant con porpre et robe vaire.
(Le même.)
La mort n'a excepté de ses sévères lois ,
Ny braves empereurs, ny monarques, ny rois,
Et frappe également tes petites boutiques
Des pauvres artisans et les palais antiques.
Bernard de Girard, seigneur du Haillan,
Tombeau (le Henri II.)
Povre, riche, petit et grant;
A la mort lez convient venir :
Tous ceulx du monde : le vois rnorir.
(Miruer du Monde).
Ainsi te povre en son bostel ,
Comme le riche en son cha?tel ,
Prent sans desdaing et vient saisir.
{Idem.)
Princes à mi>rt son destinez ,
Comme les plus pauvres vivans.
(Villon, /// Ballade.)
Les lois de la mort sont fatales,
Aussi bien aux. maisons royales
Qu'aux taudis couverts de roseaux;
Tous nos jours sont sujets aux Parques ;
Ceux des bergers et des monarques
Sont coupés des mêmes ciseaux.
(Racan, Ode à M.Ménard.)
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier.
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.
(Malherbe, Stances à Vuperrier.)
16 DE L'IDEE DE LA MORT.
En ce mi rouer chacun peult lire Dans ce miroir chacun peut lire
Qui luy conuient ainsi danser Qu'il luy convient icy danser,
Saige est celluy qui bien se mire Sage est celuy qui bien s'y mire,
La mort le vif fait auancer Quand la mort le viendra presser.
Tu vois les plus grans commencer Le plus grand s'en va commencer
Car il nest nul que mort ne fiere (1) Car il n'est nul que la mort fière,
C'est pileuse chose y penser O qu'il est fâcheux d'y penser !
Tout est forge d'une matière (2). Ne porte dans le cimetière.
Mort riespargne petit ne grant et ce sont les plus grands qui commencent, dit Y acteur. A qui , en effet , la
Mort ose-t-elle s'attaquer en premier lieu ? Au successeur de saint Pierre. Prenons le texte de la Danse
de Bâle (3) :
« Saint Père c'est à vous à commencer la danse
» Je veux que le premier on vous voie avancer ;
» Ni tiare, ni croix, ni le droit d'indulgence
» De ce pas décisif ne peuvent dispenser. »
Le pape répond :
« Pontife indépendant et fier de ma puissance
» Régnant au nom de Dieu je gouvernais sans lui,
« Je vendais à haut prix des lettres de dispense (à)
» Ah ! que ne peut la mort m'en vendre une aujourd'hui (5). »
Dans le texte d'une des éditions de la Danse Macabre, il s'écrie piteusement :
« Je porte les clefs de Saint-Pierre,
« Suis-je pas exempt de mourir ? »
Après avoir emmené le pape, la Mort se rend auprès de l'empereur et lui dit sans ménagement (6) :
« C'est trop longtemps seigneurier
» Il faut descendre dans la bierre »
{Danse Macabre, Troyes, Ctdot.)
(1) « Lamovt assise à la porte des vieux guette les jeunes.» (Ancien prov.) inscriptions du Klingenthal au Petit-Bàle ; mais ils y auront été in-
« La dure mort saisit le faible et le fort. » (Prov. Recueil de Gruther.) trodujls dans ]a suite> quand on anl.a reslauré et retouché les ta-
Scilicet omne sacrum mors importuna profanât; . . . , .
omnibus obscuras injicit illa manus. Weaux de la Danse du couvent des Dominicains du Grand-Baie.
(Ovid, Mb. m, Elegiar.) Autant que je puis me le rappeler, le pape, dans la Danse Ma-
ltien n'est d'armes quant la mort assaut. cabre, ne s'accuse point de simonie et n'est point admonesté à ce
(Prov. communs du xv siècle.) sujet ,a mor[ Dans ,,ancienne Danse aiienlande dont il existe
(2) C'est du même limon que tous ont pris naissance ; , ,. . . . , , _., .. , , , „. , .,
Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance : lme édll,on folt curieuse a la Bibliothèque de Strasbourg , il est
Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort, traité connue un saint homme qui s'endort du sommeil du juste
vont tous également des douleurs à la mort. et que Dieu réveillera un jour. Le texte de la Danse de Berne,
(VOLTMRE). . .„ J . . ,, ,.
„. , . , quoique un peu railleur, ne contient pas ici d attaques directes. Ces
Votre tombeau sera pompeux sans doute ; a « ri
J'aurai sous l'herbe une fosse à l'écart. différences sont curieuses à observer quand on veut se pénétrer de
Un peuple en deuil vous fait cortège en route; l'esprit qui animait les populations au moment où parurent pour
?n vJTnn T\ i'^iBf 'e,00/'»;"3"1- la première fois les danses des morts et ensuite aux différentes
En vain on court ou votre étoile tombe ; v
Qu'importe alors votre gite ou le mien , époques où ces danses subirent des modifications, ou des re-
La différence est toujours une tombe ; touches.
En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien. ,,, „ , ... .... , T, „, . , ,. .. , ,
fKé,,.»^™ a .„„.. „ • i • -, > (5) On -trouve dans l'Imitation de Jésus-Christ attribuée à
(Beranger, A mes amis devenus ministres.) v
Thomas Kempis : Nemoimpetrare potest à Papa bullam nunquam
(3) La traduction ci-dessus est tirée de l'édition de 1830 (Bâle, ,. ,. ... , ,,. . ,,,--,, ,. , . Tr
v/ v ' moriendi, ce que Molière, dans sa comédie de 1 Ltourdi (acte II,
scène iv), a très bien rendu par ce vers devenu célèbre :
Birmann et fils). Le texte allemand de la Danse du Grand- Bâle est
à peu près le même que celui du Klingenthal (Danse du Petit-
Bâle), et celui-ci ne diffère presque en rien des textes plus anciens 0n n'a Point Pour la mort de dépense de Rome,
des Danses des morts manuscrites conservées dans les bibliotbè- (6) Le choix des personnages et l'ordre dans lequel ils se suivent
ques de Munich et de Heidelberg. varient extrêmement selon les différentes Danses de chaque pays
(U) Ces traits satiriques me paraissent propres à la Danse du et les différentes leçons imprimées ou manuscrites de chaque
Grand-Bâle. Ils ne se trouvaient point, sans doute, clans le texte Danse. Ici je fais allusion à la Danse Macabre, édition de 1485, où
primitif, qui doit avoir été dans l'origine une reproduction des l'Empereur suit immédiatement le Pape.
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 17
De l'empereur elle passe immédiatement ou peu après, suivant l'ordre particulier de chaque Danse, soit
au roi , soit au cardinal ; elle parle ainsi au roi :
« Dites adieu à votre richesse
» Le plus riche n'a qu'un linceul. »
(Danse Macabre, Troyes, Ocdot.)
Ensuite elle va, comme dans la Danse Macabre (édition de 1485), du patriarche au connétable, du conné-
table à l'archevêque, de l'archevêque au chevalier, etc., ou bien , comme dans la Danse du Grand- Bâle,
de l'évêque au duc, du duc à la duchesse, de la duchesse au comte, du comte à l'abbé, etc. , etc.
À chacun elle adresse un madrigal (1) plus ou moins caustique auquel chacun fait une réponse plus ou
moins plaintive. Rien ne lui résiste. Elle brise sous ses doigts osseux tous les pouvoirs temporels et spi-
rituels. Nous la voyons se faire l'écho des antipathies et des griefs populaires, reprocher au curé ses exac-
tions (Danse Macabre) (2), au cardinal son luxe (3), et dire brutalement au gros abbé qu'après la vie le plus
gras est le premier pourry (Danse Macabre; Troyes, Oudot). Elle accable de ses sarcasmes le Juif et l'usurier.
Elle a pour le médecin des traits satiriques qui rappellent ceux de Rabelais , de Molière et de La Mettrie;
ce n'est qu'en adressant la parole aux malheureux, aux faibles, aux opprimés, qu'elle cherche à tempérer
les rudes accents de sa voix. Pour ceux qui ont eu à souffrir de l'injustice du sort, dont les forces sont
épuisées et qui n'ont plus rien à attendre de la pitié des hommes, n'est-elle pas une amie, une libératrice ?
Voyez comme elle accoste la pauvre femme de village, comme elle lui parle avec douceur et compassion :
Ha ! pauvre femme de village
Qui n'avez maille ni deirier,
Qui poriez vendre du fromage,
Dans ce misérable panier ;
Si vous avez bien sçu garder,
Palience en votre misère,
Vous me suivrez bien sans gronder
Dans le chemin qu'il nous faut faire.
Et celle-ci de lui répondre
Je prends la mort en patience
Car au monde je n'ai plus rien ;
Soldats ont pillé ma finance,
Et sergents ont volé mon bien.
(1) J'emploie ici l'expression dont le Père Meneslrier s'est servi
pour un sujet analogue et en la prenant au sérieux. C'est que, de
son temps, le mot madrigal désignait une petite, pièce de vers un
peu plus étendue que le quatrain et non pas seulement un bou-
quet à Chloris. Voici à quelle occasion il emploie ce mot : Parlant
des inscriptions usitées dans les funérailles, il cite, au nombre des
plus remarquables, celle que Pierre de Junco , chanoine de Za-
mora, composa dans le seizième siècle en mémoire de Philippe III,
roi d'Espagne. Parmi les décorations faites pour la cérémonie fu-
èbre de ce prince, on remarquait, dit le savant jésuite, une Mort
avec sa faux foulant aux pieds un roi, et une tiare avec ce
madrigal :
Y al grand Paulo quinto ayer.
Que importo monarca ser
De dos parte de la tierra,
Si en esta poca se ensierra
Y en menos se ha de bolver,
No me résiste poder,
Que al gran Felipe de Espana
Oy sequè de mi guadana
Que sert d'estre monarque et de donner
des lois
Aux peuples des deux hémisphères
Si la mort triomphe des rois
Comme des personnes vulgaires?
Rien ne résiste à son pouvoir,
Ny la vertu, ny le sçavoir,
Ny thiare ny diadème.
Tout est sujet au même sort
Paul V a quitté la dignité suprême
Et comme lui Philippe est mort.
(Le P. Mekestrier, Traité des Décorations funèbres.)
Avec de pareils madrigaux , il est douteux qu'on se fasse bien
venir des reines et des rois.
(2) Passez curé sans tant songer.
Croyez-vous que je vous pardonne ,
Vous soûliez vifs et mors manger,
11 faut aux vers que je vous donne ,
Vous fûtes jadis ordonné,
Pour des gens être l'exemplaire.
De vos faits serez gerdonné ,
La peine mérite salaire.
Le curé répond :
Veuille ou non, il faut donc se rendre.
Et laisser ma robe et mes biens,
Quoy, je n'auray donc plus d'offrande,
Ny droits de mes paroissiens
Etc ....•••••
{Danse Macabre, Troyes/Oudot.)
(3) Vous avez vécu richement
Et non pas comme les apôtres. „.,j„. \
(La Mort au cardinal, Danse Macabre-Vom Oudot.)
3
18 - DE L'IDEE DE LA MORT. .
Je suis le rebut du village ;
Pour moi nul n'a de charité,
Car on méprise le vieil âge
Et chacun fuit la pauvreté.
L'Ecclésiaste a dit : O mors, bonum est judicium tuum homini indigenti, et qui minoratur viribus. Aussi
l'aveugle, le boiteux se réjouissent-ils de sa venue. Dieu soit loué ! dit le premier, dans la Danse du Grand-
Bâle, enfin voici l'heure!... Et le pauvre boiteux, qui mendiait son pain et que chacun repoussait avec dureté,
la Mort, la Mort l'appelle et lui fait bon accueil. Elle l'emmène avec le riche :
« Der tod aber wil sein Freund syn, ....
» Er nimml ihn mit dem Reichen hin. »
Seul, le paysan (Danse du Grand-Bâle ou Danse Macabre, Le laboureur), malgré les souffrances d'un rude
vasselage , répugne à accepter les consolations de la mort. Comme le bûcheron du fabuliste , il a pour
devise : Plutôt souffrir que mourir! Dans les Danses des Morts où les femmes sont mêlées aux hommes,.
la Mort fait preuve envers les deux sexes d'une égale impartialité, c'est-à-dire que l'amour du luxe, l'or-
gueil , la vanité , la coquetterie , la débauche et le dévergondage sont pareillement l'objet de ses vertes
réprimandes, lorsqu'elle a occasion de les signaler chez celui qui forme la plus belle moitié du genre
humain. C'est dans ces virulentes apostrophes que la Danse Macabre surtout excelle, au mépris des règles
de la galanterie française.
Quand la Mort a successivement entraîné tous les personnages de la série, elle disparaît pour faire
place à l'acteur (auteur), prédicateur ou éditeur qui vient conclure par des exhortations et des admonitions
à son public. Les danses imprimées ont souvent à la fin des emblèmes accompagnés de pensées pieuses ,
ou bien des pièces de vers plus ou moins étendues qui se rapportent au sujet principal. Dans l'édition de
la Danse Macabre , publiée à Troyes chez Jacques Oûdot en 1641 , j'ai trouvé, à la fin du volume, une
composition rimée qui a pour titre : Les dictions et proverbes sur la mort. Elle est en mauvais français
renouvelé. Bien que cette pièce n'ait aucune valeur littéraire, le titre qu'elle porte lui donne droit à une
mention dans une édition subséquente de la Bibliographie parémiologique, publiée pour la première fois en;
1847 par M. G. Duplessis.
Le style des Danses des Morts est à peu près le même partout. C'est toujours cette forme simple et naïve,
ce tour brusque et parfois incorrect, ces expressions tantôt plates et triviales, tantôt originales et piquantes,
somme toute, ce mélange de sel et de poussière qui, à toutes les époques et chez toutes les nations, est le
cachet distinctif des œuvres que l'esprit populaire enfanta (1). Tout à la fois sérieux et comique, ce -style
procède en même temps de la satire, de la légende et de la complainte. On écrivait à peu près de la
sorte non seulement les mystères représentés dans les rues etsur les places publiques, mais encore les livres
de morale et de piété destinés à l'édification des fidèles, livres où, par cette raison, la Danse des Morts elle-
même prit souvent place (2).
(1) Le texte des Danses des Morts , à quelque langue qu'il ap- incohérente. Nulle part, cette anomalie n'est plus digne de rem ap-
partienne, contient en général de nombreuses répétitions de mots que que dans les Heures manuscrites ou imprimées que l'on pour-
et d'idées. On y remarque un assez grand nombre de proverbes rail appeler à bon droit les albums du moyen âge, tant ils étaient
vulgaires ; nous citerons, entre autres, les suivants tirés de la Danse richement ornés de gravures et de vignettes, lotis ces recueils
Macabre (Troyes, Oudot). contiennent, pour la plupart, des Danses des Morts et avec cela
Te voilà pris comme en bW. une foule de choses destinées à l'édification et bien un peu, je
Maître doit montrer sa science. crois, à l'amusement des fidèles. Pour en donner une idée au lec-
Au grand maître est dû l'honneur. .. „ , ,. . TT , , ,..
11 faut chanter un autre chaut. teu1'' ll me suffila de d"'e ^ lcs Heures de la Vierge qui paru: ent
fin peu de pluye ahbat grand vent. en 1505, à Paris, chez Simon Vostrc, renferment d'abord un
Tel est aujourd'hui- qui n'est pas demain. calendrier dont les dessins représentent des enfants qui se livrent
Les plus grands sont les premiers pris. , ,.„., . . , ... . , j ■ ,
A tout péché miséricorde. d différents jeux, analogues a la saison. Après ce calendrier, dans
Pour un plaisir mille douleurs. les marges des différents offices, d'autres dessins représentent des
(2) Les livres de prières offraient un amalgame des plus étran- traits de la Bible ou des sujets profanes savoir : l'histoire de Joseph
ges. Le profane et le sacré y étaient réunis d'une façon bizarre et reconnu par ses frères (cn 27 dessins), avec des explications en vers
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 19
Le succès, qui avait accueilli la forme sous laquelle s'était produite l'idée de la mort dans les danses
funèbres que j'ai décrites précédemment , fit naître le désir d'exploiter ce succès par de nouvelles publica-
tions traitées dans le goût de ces œuvres bizarres. Pierre Michaut ou Michault, dit Taillevent, né vers le
commencement du xve siècle et mort, à ce qu'on croit, vers la fin de 1460, composa la Danse des Aveugles,
qui eut presque autant d'éditions que la Danse Macabre. Ce poëme, partie en prose, partie en vers, est en
forme de dialogue entre ['Entendement (personnifié) et l'auteur. Le but qu'on s'y est proposé est de montrer
que tout est assujetti, dans ce monde, à trois guides aveugles : l'Amour, la Fortune et la Mort ; qu'il y en a
qui se soustrayent à l'empire des deux premiers et que le troisième est inévitable (1). Le dialogue est
censé avoir lieu en songe. L'auteur est conduit par l'Entendement dans un lieu très spacieux, divisé en
trois parcs. Dans l'un trône le premier aveugle , l'Amour, qui prend la parole pour vanter sa toute-puis-
sance; dans l'autre, le second aveugle, la Fortune, qui fait danser les humains et raconte ses tours de
passe-passe. Enfin, dans le troisième, réside le dernier aveugle, la Mort, qui détaille ses exploits en vingt-six
strophes de dix vers chacune (2). La première de ces strophes, rapportée par Gabriel Peignot, nous donne
lieu de relever une particularité assez intéressante qui paraît avoir échappé à cet écrivain. Celui-ci, en
effet, en dressant la nomenclature des éditions de la Danse des Morts d'Holbein, y fait entrer les Figures
de la Mort, qu'il cite d'après un exemplaire imprimé sur vélin, lequel se trouvait dans la bibliothèque de
Mac-Carthy; mais il déclare qu'il est dans le doute sur la nature de cet ouvrage : « Nous le plaçons, dit-il,
» parmi les éditions d'Holbein (de la Danse d'Holbein), sauf à la ranger parmi les Macabres (les Danses
» Macabres) si de nouveaux renseignements nous prouvaient qu'il appartient à cette classe. » Je pense que
les nouveaux renseignements obtenus sur cet objet me permettent d'établir que les Figures de la mort
(in-12 goth. suivant G. Peignot, in-18 suivant le catalogue de Van-Praet) n'appartiennent point à la Danse
d'Holbein. J'ai découvert qu'elle contient un texte semblable à celui des Danses des Aveugles. L'exem-
plaire de cet ouvrage, qui se trouve à la Bibliothèque nationale , est annoncé dans le catalogue des livres
imprimés sur vélin de Van-Praet, tom. IV, pag. 193, B. L. 263. Il renferme 24 pages ayant chacune
du texte et une gravure. La première gravure représente la Mort assise sur un cercueil couvert du drap
mortuaire ; elle tient à la main un long dard et débute en ces termes : Je suis la Mort de nature ennemye.
Qui tous vivans fînablement consomme. Annihilant à tous humains la vie. Reduys en terre et en cendre tout
homme. Je suis la Mort que dure on surnomme. Pour ce qu'il faut que main'e tout à fin, etc., etc. Or, ce texte
est précisément celui de la première strophe récitée par le personnage de la Mort dans la Danse des Aveugles
dont parle Gabriel Peignot (3). 11 en est de même de la conclusion, sauf quelques mots qui ont été
changés dans l'édition de la Danse des Aveugles dont s'est servi l'auteur des Recherches (Z|). Enfin , dans
fiançais; les douze Sibylles, idem (12 dessins) en vers français: la
Parabole de l'Enfant prodigue, idem (k dessins); les Signes de la
fin du monde (11 dessins); la Danse des morts (66 dessins); 1rs
Venus terrassant les Vices (8 dessins); les Triomphes de César en
prose française (2tj dessins); les Miracles de Marie (15 dessins), etc.
Lesanachronismes les plus grossiers, les rapprochements les plus
étranges, abondent dans les livres d'Heures. Celui qui fut imprimé
en 1507, à Paris, par Guillaume Anabat pour Hardouyn, libraire
(Heures à l'usage de Rome), nous offre, dès la première page, la
représentation peu orthodoxe de l'enlèvement de Déjanire.
. (1^ Voici l'argument du poëme tel que le donne l'édilion de
Lyoîi,15ù3.
Amour, Fortune et Mort , aveugles el bandez ,
Fout dancer les Humains, chacun par accordance ;
Car aussitost qu'Amour a ses Iraictz dezbandèZj
L'homme veut commencera dancer basse dance ;
Purs Fortune, qui sait le lour de discordance,
ij , ,'. à'our un simple d'amour, FaicUm double brausler;
Plus inconstant 'beaucoup que feuilles d'arbre en l'air :
Pu dernier tourdion. la mort nous importune;
Et si n'y a vivans qu'on ne voye esbranler,
A la dance de Mort, d'Amour el de Fortune.
('.') A la suite de la Danse des Aveugles, on trouve assez souvent
un Débat du reliyieux et de l'homme mondain qui a été publié
aussi à pari. On sait que plusieurs éditions de la Danse Macabre
renferment pareillement un débal de l'âme et du corps. C'est lou-
jours la même antithèse, la même idée reproduite sous des formes
diverses.
(3) Je suis la Mort de nature ennemye,
Oui tous vivans fînablement consomme,
Annihilant en tons humains la vie;
Réduis en terre et en cendre tout homme.
Je suis la Mort qui dure nie (sic) surnomme
Pour ce qu'il faut que maure tout à lin, etc.
(Yoy. Recherches sur les Danses des Morts, p. 132.)
(Zi) Voici les premiers vers de la péroraison dans les Figures de
la Mort et dans la Danse des aveugles dont parle Gabriel Peignot :
fiancez doneques vivans à l'instm-
uieut,
Et avisez, comment vous le ferez.
Après dancicr voirez au jugement
Auquel estroit examinez serez.
{Danse des Aveugles.)
Duces docques vivans aux instrn-
mens,
Et avisez comment vous le ferez.
Apres dâcer viendrez au jugement
Auquel estroit examinez serez, etc.
(Figures de la Mort.)
20 DE L'IDÉE DE LA MORT.
ces deux ouvrages, la Mort est représentée assise sur un bœuf et exterminant tous les hommes à l'aide du
dard qu'elle tient à la main. Les gravures ainsi que le texte ont trait, en général, aux différentes circon-
stances qui peuvent abréger la vie de l'homme : guerre, famine, peste, maladie ordinaire, chute, attaque
de brigands, exécution judiciaire (pendaison), etc. (1). L'idée fondamentale du livre est que rien ne saurait
échapper à l'empire de la mort qui frappe tous les humains sans distinction d'âge, de rang, ni de sexe,
aux instants qu'il lui plaît de choisir. Mais ici se présente une difficulté : si le texte des Figures de la mort
appartient exclusivement à la Danse des Aveugles, comment se fait-il que ce texte ait été annexé à la Danse
Macabre qui doit être antérieure à la précédente ? C'est pourtant ce qui a eu lieu, ainsi que je l'ai pu con-
stater d'après la Danse Macabre publiée à Troyes chez J. Oudot. Dans cette édition, après la Danse des
femmes et avant le Dit des trois Morts et des trois Vifs, se trouve un long poëme très irrégulier de forme,
en tête duquel est une iigure équestre de la Mort avec ce titre : Mort menace l'umain lignage. La première
strophe, sous la rubrique : La mort déclare son devoir, commence par les vers suivants qu'on sait être
communs aux Figures de la Mort et de la Danse des aveugles :
Je suis la mort de nature enneniye
Qui tous vivans finalement consomme
Annihilant à tous humains la vie ,
Et réduisant dans la terre tout homme, etc.
Suit une certaine quantité de vers divisés par les rubriques : Mort engendrée d'Jdamet d'Eve; Mort en
mourir d'Jbel; Mort depuis fait tout mourir; Mort pour tarder manque à venir; Mort prend gens endormis
à toute heure, mort par guerre, mort par famine, mort par mortalité, etc. Le tout se termine par une ballade
de trente-six vers. J'ignore si cette pièce se trouve dans de plus anciennes éditions de la Danse Macabre ;
mais s'il en était ainsi, que faudrait-il en induire? que le texte de la Danse des Aveugles est plus ancien
que l'on ne croyait, et que Pierre Michaut s'en était emparé pour l'approprier à la fiction qu'il avait conçue?
Cela est d'autant plus probable que, dans les explorations qui ont pour objet les Danses des Morts et les
diverses conceptions qui leur ont été rattachées de manière à former une sorte de cycle poétique d'un
genre à part , on finit toujours par découvrir que les dates, assignées d'abord à ces productions comme
dates primitives et originelles, sont encore beaucoup trop récentes, et que c'est à une époque plus reculée
qu'il faut faire remonter les premières traces de l'élaboration de ce sujet tant de fois repris par les écri-
vains. On a de Jean Lemaire, qui naquit dans la dernière moitié du xvc siècle (U73) , Trois contes de
Cupido et Atropos. Par le fond des idées comme par le choix des interjocuteurs ils rappellent le poëme de
Pierre Michaut. C'est l'Amour qui rencontre la Mort, l'invite à boire et se rend avec elle à la taverne. Là,
ils s'enivrent tous les deux et par mégarde font l'échange de leurs armes. La vieille Mort qui tout froisse
et espautre saisit l'arc d'amour, et Amour qui tout fait à rebours prend l'arc de Mort croyant prendre le sien.
On imagine sans peine les résultats de cet échange qui concourent également à la perte de l'humanité.
Dans le dernier conte, les dieux tiennent conseil pour aviser aux moyens de remettre les choses dans leur
état normal. Jupiter fait donner par Mercure un nouvel arc à l'Amour, on laisse à la Mort celui qu'elle
avait pris; elle s'en servira contre les vieillards, afin de leur inspirer une passion ridicule et non
partagée.
Voulons-nous chercher en d'autres contrées de l'Europe , et parmi les vieux monuments des littératures
étrangères, des ouvrages qui tendent à l'imitation de la Danse des Morts, ou qui ont avec cette danse une cer-
taine analogie, nous en trouvons mille pour un. Celui qui nous semble le plus digne de remarque est YJllé-
(1) La seconde partie d'un ouvrage peu connu que je possède (c'est la Danse des morts) ; Il Pars. Varia gênera mortis; III Pars,
et qui nous offre aussi une Danse des Morts imitée d'Holbein, con- Panas damnatoriim continens, et au bas : Gedruckt zu Laybach
tient et représente sous ce titre: Varia gênera mortis des sujets und zu finden bey Johann Baptista Mayr in Saltzburg. Auno
analogues. L'ouvrage est en latin et en allemand. En tète on lit : 1682, 1 vol. in-U".
Theatrum mortis humanœ tripartitum. I Pars. Saltum mortis
TEXTE DES DANSES DES MORTS 21
goriesur la mort, publiée en langue allemande à Bamberg en 1462. Cette allégorie, qui fait partie d'un livre
rare et précieux de la classe des incunables (I), présente une sorte d'apologie de la mort. Un personnage,
appelé l'accusateur (clager) , apostrophe rudement la terrible affamée, et celle-ci lui répond par une belle
harangue contenant sa justification. Us reprennent ensuite et poursuivent l'un et l'autre alternativement.
Chaque chapitre forme un discours, en sorte que les trente-deux premiers chapitres renferment seize dis-
cours pour chacune des parties adverses. Au trente-deuxième chapitre, le jugement de Dieu clôt le débat.
Comme on le voit , la disposition de cet ouvrage a quelque ressemblance avec celle du livre de Job.
J'oubliais de dire que le trente-quatrième et dernier chapitre contient la glorification du Très-Haut par le
personnage dit l'accusateur (clager) (2). Les presses de Nuremberg publièrent , quelque temps après, le
fameux Chronicarum Liber, pLus connu sous le nom de Chronique de Nuremberg (1 /|93, in-fol.max. , Goth.).
Dans la vaste encyclopédie de Martin Schedel, le sujet en vogue ne fut pas oublié, et l'une des nombreuses
gravures en bois dont elle est enrichie représente, sous le titre d'Imago Mortis, cinq squelettes dansant
au son des instruments ; de longues considérations sur la mort accompagnent cette gravure, au-dessous
de laquelle on lit, dans les éditions en langue latine, dix vers latins dont le premier est ainsi conçu :
Morte nihil melius. Vita nilpejus iniqua, etc. Au verso du feuillet se trouvent encore d'autres vers qui
roulent sur la même idée, puis peu après on arrive à une immense gravure en bois tenant toute la hauteur
et toute la largeur de l'immense in-folio, et représentant le jugement dernier, la fin du monde, épisode
qui semble avoir accompagné en presque toute circonstance la Danse des Morts. Enfin, un livre , qui eut
un succès prodigieux, la Nef des fous (3), du docteur Sébastien Brandt, de Strasbourg, contient de nom-
breux passages relatifs à la mort et quelques représentations iconologiques en rapport avec le lugubre
sujet. Ce qu'il faut surtout remarquer dans ces images , c'est leur ressemblance avec certaines gravures-
de la Danse des Morts, notamment avec celle de la Danse des Morts d'Holbein. J'y reviendrai en parlant
de cette dernière.
Ainsi que la remarque en a été faîte plus haut, ce fut sous les règnes de Charles VI et de Charles Vil
que ce genre de productions atteignit à l'apogée de sa vogue. Mais déjà sous Charles V parurent des concep-
tions non moins austères, qui occupaient la pensée de lugubres objets. De ce nombre était le Respit de mort,
composé par Jean Lefébure à la suite d'une maladie grave dont il avait été atteint huit jours après la Saint-
Remi de l'an 1370. Ce Jean Lefébure était avocat en la cour du parlement et rapporteur référendaire à- la
Chancellerie de France (4). Plus tard, Alain Chartier, secrétaire des rois Charles VI et Charles VII,
écrivit, dit-on, un Miroir de mort. Jacques le Grand , qui vivait à la même époque, fit un livre de morale
qui roulait sur l'amour de la vertu et sur la pensée de la mort. Enfin, le sire de la Marche, dont la devise
était tant a souffert, en écrivit un qui avait pour titre : Cy commence ung excellent et très proufitable lyure
pour créature humaine apelle le Miroer de mort. C'est un poëme anonyme qui consiste en 93 strophes de
(1) Ce joyau bibliographique est parvenu en 1792 à la Bibliothè- Europe, formerait une bibliographie assez volumineuse. La Biblio-
que nationale. C'est un volume petit in-f° contenant trois ouvrages thèque de Strasbourg, pour sa part, en possède plusieurs en lan-
allemands imprimés à Bamberg en 1&62, par Albrecht Pfister, gue latine et en langue allemande dont quelques unes sont fort
avec des gravures en bois. Les trois ouvrages n'ont ni titre ni anciennes et fort rares. Les vers de Sébastien Brandt sur la mort,
frontispice qui en indiquent le sujet. C'est Albert Heineken qui se composent de poétiques lieux communs empruntés aux auteurs
a désigné le premier des irois par le nom tf Allégorie sur la mort, sacrés et aux auteurs profanes de l'antiquité : La mon n'épargne
Quant au second , il renferme quatre histoires, celle de Joseph, ni petit ni grand , ni jeune ni vieux. Elle vient à toute heure, à
celle de Daniel , celle de Judith et celle d'Esther; pour le troi- toute minute, quand il lui plaît, tu cras, hodie ve. Chacun doit se
sième il est intitulé : Bible des pauvres. tenir prêt à la suivre et ne la point redouter. Quelques passages
(2) Le sommaire de ce chapitre indique que l'on a ici sous les font allusion à la Danse des Morts, par exemple, le suivant :
yeux un modèle de prière. Dieu y est appelé la planète la plus
. , . i ■ i . , , ■„ , , 7 , , , s'e mttsten ail auf seine fart
puissante de toutes les planètes, le maître d hôtel de la cour ce- Vnd dantzen ihm nach seinen reyen
leste, le grand duc de l'armée céleste, et il y reçoit le titre d'élec- Bàbst, keyser, kônig, Bischoff, Leyen,
teur qui préside au choix de tous les électeurs. L'allemand du Der mancher noch nit liet gedacht
... , . , „, . . ... Das man den vordantz ihm hat bracht, etc.
texte est tel qu on le parlait et qu on 1 écrivait au xvc siècle.
(3) La nomenclature des éditions de la Nef des fous, dans les (4) Cet ouvrage fut imprimé fort longtemps après la mort de
différentes langues qui ont concouru à-populariser cet ouvrage en l'auteur.
22 DE L'IDÉE DE LA MORT.
huit vers de huit syllabes chacune. L'édition, sans lieu ni date, paraît être de la fin du xvc siècle. Sur
le premier feuillet se voit une figure représentant des moines qui mettent un mort en terre , et au-dessous
de cette planche le texte débute par ces deux vers :
« Je fus indigne serviteur
« Au temps do ma première jeunesse. »
Indépendamment des Danses Macabres et des autres Danses des Morts, publiées d'après Holbein sous
différents titres, comme : Les simulacres et historiées faces de la Mort, Imagines Mortis, Icônes Mortis,
Theatrum mortis humanœ, etc., on vit abonder les réimpressions d'opuscules tels que : le Débat du corps
et de l'âme [\ ), la Complainte de l'âme damnée (2), la Vision de l'ermite (3), Exhortation de bien vivre et de
bien mourir, la Vie du mauvais Antéchrist, les Quinze signes, le Jugement, dont quelques uns étaient fort
anciens, et que les éditeurs, vu l'analogie du sujet, réunissaient presque toujours à la Danse Macabre. Citons
en outre : La Remembrance de la mort (vers 1500) et le Courroux de la mort contre les Anglais, ouvrages
qui semblent avoir été enfantés par le spectacle des calamités publiques. La haute littérature, dans les
(1) VAUercatio animœ et corporis est une des nombreuses
conceptions enfantées au moyen âge parla peur de l'enfer et de la
damnation éternelle. Elle a produit des monuments littéraires dans
toutes les langues des peuples chrétiens, et cela, assure -l-on, dès
le Xe siècle. M. Edelesland du Méril, dans son recueil des Poésies
latines populaires antérieures au xtte siècle, nous en a fait con-
naître un intitulé : Vision de Fulbert , d'après les manu-
scrits n" 472 f. Bibliothèque nationale, fonds de Saint-Victor,
n" 4363, Bibliothèque de Bruxelles, et n°Zi38, Bibliothèque Maza-
rine. Ce dernjer manuscrit, d'après M. Edelesland, semble avoir
été écrit dans le xnc siècle, près de trois cents ans avant les deux
autres. Une des versions allemandes imprimées dans le Frûhlings-
gabe de M. de Karajan dont l'écriture a les caractères ordinaires
du xivc siècle, en est la traduction presque textuelle. Ce genre de
productions se retrouve plus anciennement encore dans un ma-
nuscrit anglo-saxon connu sous le nom d'Exeter , dont l'écriture
remonte au xc siècle. {Voy. Conybearc, Illustr. of Anglo-Saxon
poetry , p. 232) ; Hildeberla traité le même sujet sous le titre de
Querimonia et conflictus carnis et spiritus (Voy. Hommey, Sùp-
plementum Patrum, p. h'2\). On coiumîI une vrrsion métrique du
Débat, en vers léonins, par liobert Grosse-Tête (Voy. Leyser,
p. 997 ; et encore le Querimonia de Hildebert et Stôckeus Animœ
damnatœ lamenta et tormenta, Hambourg, 1669, in 4"). Il n'est
peut-être pas une seule littérature moderne qui ne compte quel-
que poème de ce genre. On peut citer, en français, De le desputison
de l'Ame et del Cors, Bibliothèque de l'Arsenal, n" 283. Belles let-
tres françaises: De conflictu corporis et animœ (Wright, Walter
Mapes), puis une autre version ibidem , p. XXIII. Le Débat du
corps et de l'âme a été aussi imprimé à Paris (in-fol. 1691), par
l'éditeur de la Danse Macabre, Guyot Marchant, qui l'a également
publié à la suite de cette dernière. Il se trouve dans le Miroir de
l'Ame, in-4°, goth. (catalogue de laVallière, n° 2797) et M. Grasse
( Lehrbuch einer allgemeinen Literârgeschichte, t. Il, part. II,
p. 1105) en mentionne une in -8° sans indication de lieu ni de
date. M. de Karajan en a publié deux versions allemandes (Frûh-
lingsgabe,p. 98 et 123), et il en existe probablement d'autres
dans la même langue. On en connaît jusqu'à quatre versions en
vers anglais (recueillies par M. Wright). On en possède aussi deux
versions flamandes, une grecque, une provençale, une ou deux
espagnoles, une italienne (par Jacopone da Todi, Laude), une
danoise et une suédoise (pour l'indication des sources, voy. Ede-
lesland du Méril, ouvrage précité, p. 219). Les versions en prose,
également très nombreuses, ont ordinairement pour tire en alle-
mand comme en français: Le miroir de l'âme (der Spiegel der
Seele). La forme dialoguée employée dans ces compositions, soit
qu'elle fût une imitation de Platon et de Cicéron, des vers fescen-
nins ou de la poésie orientale, soit qu'elle fût le produit naturel
du développement de l'esprit humain , était déjà populaire au
IIe siècle [Voy. les œuvres de saint Justin et de Minulius Félix),
et se rencontre dans un grand nombre d'ouvrages tant sacrés que
profanes. Elle est môme encore recherchée dans la littérature du
peuple, témoin La disputa de Bacus et de Priapus, compousado
(en patois de Sarlal), per lou sieur Bousset. Enfin, c'est sous cette
forme que Villon a composé, en vers, un débat du cœur et du
corps, Oxenstiern, en prose, un débat du corps et de l'âme, et quel-
ques auteurs modernes d'autres imitations de l'ancien sujet moral
et religieux, traité cite fois au point de vue philosophique. Ainsi
François de Neufehàteau a publié en 1824 un ouvrage en vers in-
titulé le Corp* et l'âme. Xavier de Maistre, dans le Voyage autour
de ma chambre, a encore rappelé la même idée par sa plaisante
distinction de l'âme et de la bête.
(2) De même que le débat du corps et de l'âme , celte com-
plainte a été publiée à part. Il en existe plusieurs éditions dont
une de Michel Lenoir {voy. Brunet, Man. du libr., t. I, p, 7Û5).
Le débat du corps et de l'âme, la vision de l'ermite et autres opus-
cules analogues ont été aussi publiés séparément, mais les exem-
plaires en sont fort rares.
(3) Les visions étaient une forme généralement adoptée pour
donner du relief et du crédit aux ouvrages d'imagination ; mais les
écrivains du moyen âge en ont considérablement abusé; ils ont
débité sous le nom de Visions toute sorte d'extravagances et de
bizarreries. Les moines surtout se sont signalés sous ce rapport-
La morne solitude des cloîtres enfantait dans leur cerveau des
hallucinations, qu'ils revêlaient de couleurs poétiques et qu'ils fai-
saient passer pour des révélations divines. Une circonstance pour
ainsi dire obligaloire de la vision, était le voyage dans l'autre
monde. Les écrivains satiriques ont tiré un bon parti de ce cadre
littéraire. Ils sont descendus plus d'une fois chez les morts, afin
d'avoir le droit de railler les vivants. Au nombre des visions trans-
formées en allégories satiriques, il faut citer les Nuits Sevillanes
ou les Visions de dom Francisco de Quevedo Villegas, traduites
du portugais en français, augmentées de la Réformation des en-
fers, et de la relation du voyage de Calvin aux Champs-Elijséens
et aux enfers, pardomGaleo. Nouvelle édition, Bruxelles, Jonede
Grieck, 1700, 1 vol. in-8°. La seconde nuit contient une Vision
de la Mort et de son palais. -,
TEXTE DES DANSES DES MOUTS. 23
temps qui suivirent , eut aussi le goût des lamentations funèbres. Il n'était pas un poëte, pour ainsi dire ,
qui ne mit un crêpe à sa lyre et qui n'allât porter son tribut de plaintives élégies à la muse des tom-
beaux. L'un écrivait son testament, l'autre son De profundis , un troisième son épitaphe. Tousse prenaient
à chanter la mort des femmes qu'ils avaient aimées (1). Villon, le poëte favori de Louis XI, l'enfant gâté
de Paris, malgré ses habitudes de débauche , avait conservé une délicatesse de pensées qui se révèle éfl
maint endroit de ses œuvres. Voulant reprocher à la mort de lui avoir ravi sa maîtresse, il trouve , pour
formuler sa plainte, des accents d'un naturel et d'une mélancolie vraiment sublimes. Le Lay qu'il écrivit
à cette occasion est un petit chef-d'œuvre (2\ Après lui, Marot fait des complaintes sur la mort de plusieurs
grands personnages, ses contemporains, et sur la perte de ses amis. Il fait aussi ce qu'il appelle son cime-
tière, c'est-à-dire un recueil d'épitaphes, les unes sérieuses, les autres comiques ou satiriques. 11 est cer-
tain qu'il eut plus d'une fois la Danse des Morts présente à la pensée (3). C'est ce que prouve sa com-
plainte sur le jeune baron de Malleville , Parisien. Après avoir énuméré les qualités de ce gentilhomme,
Marot dit, en apostrophant la mort :
Las, or est-il à sa dernière dance
Où loy la mort, lui a fait sans soûlas s
Faire faux pas, et mortelle cadence
Sous dur rebec, sonnant le grand hélas.
(1) Charles d'Orléans a composé sur la mort de sa dame une
ballade dont voici les premiers vers :
Las ! mort , qui t'a fait si liardie,
De prendre la noble Princesse,
Qui étoit mon confort, ma vie,
Mon bien, mon plaisir, ma richesse?
Puisque tu as prias ma maîtresse,
Prens moi aussi son serviteur .
Car j'aime mieux prochainement
Mourir, que languir en tourment,
En pasme,.soucy et douleur.
(2) Lay ou plustôl Rondeau.
Mort, j'appelle de ta rigueur,
Qui m'as ma mai tresse ravie,
Et n'es pas encore assouvie ,
Si tu ne me liens en langueur.
Depuis n'eu force ni vigueur,
Mais que té nuysoit-elle en vie.
Mokt. . .
Deus estions et n'avions qu'un cueur.
S'il est mort, force est que dévie (que je meure)
Voire, on que je vive sans vie
Comme les images par cueur. ;
Moht- . .
" (Villon. OÉuvres. La Haye. 1742 f. 102.)
Villon revient fréquemment dans son Grand Testament sur cette
pensée de la mort qui lui a pariiculièremeni inspiré sa ballade des
Dames du temps jadis, celle des Seigneurs du temps jadis , et
enfin une troisième où le même sujet est encore une fois traité. La
forme intenogative sous laquelle il procède dans ces trois ballades
âTénuméralion des personnages illustres dont il évoque le souvenir,
est carastéristique et me paraît imitée d'un cantique fort populaire
du XIVe siècle inlitulé: Canticum de morte, Cantique sur la mort,
où l'on se demande pareillement ce que sont devenus les grands
hommes du temps jadis. Pour constater la ressemblance, il suffira
de comparer les fragments ci-après :
Cbi Plato, ubi Poipbyrius?
Ubi Tulliusaut Virgilius?
Dbi Thaïes, ubi Empedocles ,
Aut egregius àristoteles?
Alexander.ubi, rex maximus?
Ubi Hector Trojae fortissimus?
Ubi David rex doctissimus ?
TJbi Salomo prudentissïmus?
Dbi Helena Parisque roseus ?
(Canticum de morte. V.Rajibach, Chrislliche Anthologie.)
Dictes moy ou ne en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ,
Archipiada , ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus élan ,
Qui beaulté eut trop plus que humaine.
Mais où sont les neiges à'anlan (de l'an passé).
(F. Villon, Ballade des dames du temps jadis.)
Qui plus, ou est le tiers Calixte
Dernier decedé de ce-nom
Qui quatre ans tint le papaliste ?
Alphonse le roy d'Arragon
La gracieux duc de Bourbon?
Et Arlus le roi de Bretaigne.
Et Charles septiesine le bon ?
Mais où est le preux Charlemagne?
(Lemème, Ballade des seigneurs du, temps jadis.)
(3) Dans sa complainte en mémoire de messiie Florimond Ko-
bertet , il nous présente la Mort triomphalement montée sur le
char du défunt et agilant le terrible dard qu'elle lient à la main en
guise de sceptre. La France vient se plaindre à elle du torl que
lui fait la perte de messire Florimond , dont les poêles feront
néanmoins revivre la mémoire , en dépit des arrêts de la cruelle
souveraine. A ce défi, l'auteur raconte que la maîtresse du genre
humain, surprise de s'entendre regarder comme inutile, prend la
parole avec vivacité. La réponse de la Mort intitulée : la Mort à
tout humain, renferme des traits piquants contre le clergé , par
exemple, celui-ci :
Peuple séduit, endormy en ténèbres
Tant de longs jours par la doctrine d'homme,
Pourquoy me fais tant de pompes funèbres,
Puis que ta bouche inutile me nomme?
Tu me maudis, quand tes amis assomme :
Mais quand ce vient qu'aux obsèques on chante,
Le prestre adonc qui d'argent en ha somme
Ne me dis pas maudite ne mesclianle.
Et encore ce passage:
Messes sans nombre, et force aniversaires,
C'est belle chose, et la façon j'en prise ;
Si sont les chants, cloches et luminaires :
Mais le mal est eu l'avare prestrise :
Car si tu n'as vaillant que ta chemise,
Tien loy certain, qu'après le tien trespas,
Il n'y aura ue couvent, ne église,
Qui pour toy sonne, ou chante, ou face un pas.
(Clément Makot, Œuvres, La Haye, 1700,
. j t..II, Complaintes.) , ;
-2U DE L'IDÉE DE LA MORT.
- Ronsard ne fut pas non plus en reste avec la mort, et lui adressa une de ses odes. Philippe Habert imagina
de décrire son palais dans un assez long poëme intitulé : Le Temple de la Mort (1). Pelisson a fait l'éloge de
cet ouvrage auquel l'auteur travailla pendant trois ans. Vint ensuite un écrivain peu connu, mais qui mérite
de l'être davantage, et dont le nom, d'ailleurs, a été sauvé de l'oubli par une citation de Molière. Cet
écrivain, le conseiller Pierre Mathieu, publia des quatrains de la. Vanité du monde ou Tablettes de la vie et
de la mort, où l'on trouve des pensées fortes et quelques vers heureux. Notre immortel fabuliste , le bon
La Fontaine, s'est plu à nous donner deux versions de la fable d'Ésope, la Mort et le bûcheron; il a écrit
en outre La Mort et le mourant, qui commence par une leçon sur la nécessité de mourir et se termine par
une moralité où l'auteur répète avec les anciens qu'il voudrait qu'on sortît de la vie ainsi que d'un ban-
quet. C'est aussi le désir qu'a souvent exprimé notre illustre Béranger. Dans l'admirable petit poëme
qui a pour titre : Treize à table, il fait jouer à la mort le rôle d'une amie (2) et ne craint pas de répéter
(1) Au creux de ce vallon , dès l'enfance du inonde
Est un tenipli; fameux d'une figure ronde;
Quatre portes de fer en quatre endroits divers,
Par l'ordre des destins, partagent l'univers :
L'une est vers le couchant, et l'autre vers l'aurore;
L'une voit le Sarmathe, et l'autre voit le More;
Et là viennent en foule et sous d'égales lois,
Les jeunes et les vieux, les peuples et les rois.
(P. Habert, Le Temple de la mort.)
(2) » Vois, me dit-elle, est-ce moi qu'il faut craindre?
» Fille du ciel, l'espérance est ma sœur.
» Dis-moi, l'esclave a-t-il droit de se plaindre
» De qui l'arrache aux fers d'un oppresseur !
» Ange déchu, je te rendrai les ailes,
» Dont ici-bas te dépouilla le sort. »
Enivrons-nous des baisers de nos belles ;
Non, mes amis, je ne crains plus la mort.
(Bérasger , Treize à lable.)
Beaucoup d'écrivains n'ont pas craint de plaisanter avec la mort,
surtout quand ils pouvaient le faire aux dépens d'aulrui. Aussi se
rencontre-t-il de fréquents exemples d'épigrammes sous forme
d'épiiaphes. La Danse des Morts a même été parodiée. M. Achille
Jubinal, pour faire connaître le sensdes inscriptions dont les Danses
murales sont ordinairement accompagnées, s'est servi (à lort, selon
nous, puisqu'il ne s'agissait point du véritable texte de ces danses)
d'un livre intitulé : Le il faut mourir, et les excuses inutiles que
l'on apporte à cette nécessité, le tout en vers burlesques , par
maîire Jacques, chanoine créé de l'église métropolitaine d'Embrun.
On jugera du style de cet ouvrage par le peu que j'en rapporte ci-
après :
(C'est la Mort qui parle.)
Que ces disputes sont frivoles
Qu'on agite dans les écoles ,
Pour scavoir quel est le plus fort
Du vin, de l'amour ou la mort !
Je croy qu'il faut faire litière
Du débat de cette matière ;
C'est un conte à dormir debout...
Je parcours toute la Syrie,
Je vay traverser l'Arabie ,
Et là je frappe quand je veux
Ces nègres qu'on appelle heureux.
De là passant dedans la Perse
D'un coup de javelot je perce
Ce grand Saphir rempli d'orgueil
Et luy fais voir dans le cercueil
Que ma puissance est sans seconde.
Je fais voir mes forces égales
Dans les Indes orientales ;
Je traite le roi de Pégu
Ne plus ne moins qu'un gueu tout nu...
Pour le grand-duc de Moscovie,
Je le réduis au petit point.
Quand du moule de son pourpoint
J'en fais un horrible squelette, etc.
Ce n'est pas tout : Après la parodie est venu le vaudeville. Feu
le chevalier de Piis, l'un des zélés du caveau moderne, a mis la
Danse Macabre en chanson. Je dois à l'obligeance de M. Richard
de connaître cette pièce singulière qui a été publiée dans l'Épicu-
rien français ou les Dîners du caveau moderne (Paris, J.-B. Poulet),
10e année (I8I/1), quatrième trimestre (octobre), p. 53. Le titre
porte : La Nouvelle Danse Macabre , Vaudeville dédié aux petits
maîtres et aux femmelettes qui ne peuvent souffrir qu'on parle
de mort dans une ode anacréontique. Air: en revenant de bale
en suisse. Elle renferme trente couplets ou quatrains accompagnés
d'un refrain de quatre vers. Faute d'espace , je ne citerai que les
suivants :
Peut-on craindre au siècle où nous sommes
Ce tableau cher à nos aïeux,
Où la mort poursuit tous les hommes,
Riches et gueux, jeunes et vieux ?
La Danse Macabre,
Prouve que la Mort
Malgré qu'on se cabre ,
Jamais ne démord, [bis).
Petits maîtres pusillanimes,
Quand la mort vient dans un couplet ,
a os pâmoisons sont unanimes
Tant son air blême vous déplaît?
La Danse Macabre, etc.
Comme les premiers rois d'Egypte,
Vous n'auriez donc jamais aimé
A dîner au fond d'une crypte
Tout près d'un squelette embaumé ?
La Danse Macabre, etc.
Cerveaux étroits, esprits opaques,
Vous n'oseriez donc pas ouvrir
Le poëme de maitre Jacques (a)
Intitulé : Le faut -mourir ?
La Danse Macabre , etc.
Vous n'eussiez pas aux catacombes
Suivi les membres du Caveau ib) !
Six cent mille tètes sans tombes
Y chantent toutes de niveau.
La Danse Macabre , etc.
Mais approchez de mon optique....
Pour voir ce que vous allez voir ;
C'est du moderne et de l'antique
Qu'amalgame ici mon savoir.
La Danse Macabre , etc.
Adam côte à côte avec Eve,
Abel, Caîn, Sem, Chant et Japhet
Tentent d'échapper à son glaive ;
Mais zig et zag ! c'est déjà fait !
La Danse Macabre, etc.
(a) Allusion à l'ouvrage dont il est question dans la note ci-dessus.
(b) Une de'putalion nombreuse du caveau moderne visila, le mois dernier, les
catacombes de Palis; il y improvisa des couplets, au grand élonnemeut des An-
glais qui s'y étaient rendus le même jour. (Noie jointe à la chanson.)
TEXTE DES DANSES DES MORTS. 25
devant elle, en s'adressant aux autres convives , ces douces exhortations : De vos chansons ranimez l'allé-
gresse ! Calmez la soif de ma coupe épuisée ! Enivrons-nous des baisers de nos belles ! Que le plaisir use
en paix notre vie... Un brillant écrivain, artiste et poëte, qu'on a présenté à tort comme un partisan exclusif
du culte sensualiste de la forme, est un des auteurs qui , de nos jours , ont le plus souvent inter-
rogé la mort, puisant dans cette âpre méditation les pensées les plus originales et les plus profondes.
Le caprice de l'esprit humain avait déjà doté la littérature d'une Danse des morts, d'un Théâtre de la
mort ; grâce à Théophile Gautier , nous possédons aussi une Comédie de la mort. On le voit , les titres
les plus mondains désignent ici le sujet le plus austère. La Comédie de la Mort est une conception neuve
et hardie; elle débute par une pièce de vers intitulée : Portail , dont la disposition est basée à dessein sur
le nombre trois. Ensuite vient une partie qui a pour titre : La vie dans la mort. Là, s'entame un étrange
dialogue entre le ver et la trépassée. La seconde partie ou contre-partie de la première est intitulée : La
mort dans la vie. Nous y voyons paraître Faust, Don Juan, comme personnifications du doute, de l'im-
puissance et de cette exaltation mystérieuse et maladive, soif de Tantale, qui dévore la créature : le sen-
timent de l'infini. Enfin l'œuvre conclut par une invocation au plaisir dans le goût antique : le cadavre,
exhumé des charniers du moyen âge, redevient pour un instant ce joli petit squelette d'ivoire qu'un esclave
complaisant fait manœuvrer sous les yeux des aimables libertins :
Hâtons-nous, hâtons-nous! notre vie, ô Théone,
Est un cheval ailé que le Temps éperonne.
Hâtons-nous d'en user.
Chantons Io, Péan
Mais, vain espoir, la Mort reparaît, hideuse, décharnée, et sa lugubre image nous laisse sous l'impression
de la tristesse et du découragement. Ces sentiments, d'ailleurs, paraissent naturels au poëte. A l'exemple de
Pétrarque, Théophile Gautier s'étonne que les hommes songent tant à l'avenir et s'occupent si peu du
présent : il adresse ces vers touchants à la gloire :
Combien au beau moment, Gloire, ô froide statue!
Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!
Et plus loin, insistant sur le prix de la vie, il se demande pourquoi l'on consacre au travail des heures que
rien n'empêche de consacrer au plaisir. Pour vivre, cependant, il ne faut que vouloir :
Pourquoi ne vouloir pas ? pourquoi ? pour que l'on dise,
Quand vous passez : « C'est lui ! » pour que dans une église
Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci
On vous couche à côté des rois que le ver mange,
Voyez passer la belle Hélène,
Voyez passer le beau Paris ,
Ninon, Phryné, la Madeleine,
Jean de Meung et Jean de Paris.
La Danse Macabre, etc.
Au milieu de ce bal célèbre
Voyez le pape Borgia !
Il pleure et chante un air funèbre,
Tout contraire à l'alléluia.
La Danse Macabre, etc.
Boëce, Young et saint Jérôme
Ont peine à se mettre en chemin,
Eux qui faisaient tome sur tome,
Une tête de mort en main.
La Danse Macabre, etc.
De ce ménestrel dans l'angoisse,
Comme elle brise le rebec !
Comme à ce chantre de paroisse.
Sans mot dire elle clôt le bec.
La Danse Macabre, etc.
Muse en couplets trop libérale,
Mes lecteurs pourraient se lasser :
Reste à leur fournir la morale,
C'est qu'il nous faut tous la danser !
La Danse Macabre , etc.
Les artistes n'ont pas été moins hardis que les poètes dans leurs
évocations de la pensée funèbre. Nous verrons plus loin comme
ils ont croqué joyeusement le lugubre personnage qui symbolise
l'anéantissement de l'enveloppe charnelle du corps humain. Quant
aux musiciens ils sont tout aussi aguerris sous ce rapport que
les bons chansonniers et les joyeux buveurs. L'auteur de Montano
et Stéphanie, feu Henri Berton, a fait les paroles et la musique d'un
canon à quatre voix intitulé : Vive la mort.
U
26 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
Et cette inscription : « Un grand homme est ici (1). »
En lisant ces vers on se rappelle involontairement l'apostrophe du chantre de Laure :
0 cieclii il lanto aU'alicar che giova ?
Tutti tomate alla gran madré anlica ;
E'1 nome voslro appena si riirova.
C'est ainsi que l'intelligence humaine tend à résigner ses pouvoirs et à se soustraire aux glorieuses pré-
occupations de l'immortalité. 11 faut donc repousser de toutes ses forces l'idée de la mort, dès qu'on se sent
enclin à y puiser ce découragement funeste qui ôle à l'homme le moyen de marquer par de grandes choses
la trace de son passage en ce monde. 0 vous, artistes, savants et poètes, écoutez le moraliste qui vous
exhorte à ne pas mépriser la gloire (2) ; écoutez surtout le vieux Pierre de Blois qui vous dit dans la langue
de sérudits du moyen âge : Sola scripta sunt quœ mor taies quœdam fama immorlalitalis perpétuant. C'est
uniquement par les œuvres de la pensée que les hommes perpétuent leur mémoire dans les siècles à venir !
■If
SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION
DE LA MORT.
Images et tableaux des l&anses des Mort».
La vie et la mort, le to beor not to be, cette antithèse qui renferme le problème des destinées de l'univers
et que rappellent allégoriquement tous les mythes religieux , équivalent , dans l'ordre des phénomènes
physiques , au jour et à la nuit , et , dans l'ordre des phénomènes moraux, au bien et au mal ; l'esprit
humain, en personnifiant ces objets, a tenu compte sciemment ou instinctivement des rapports qu'ils ont
entre eux, et a exprimé ces rapports au moyen d'une certaine conformité d'attributs et d'emblèmes. Toutes
les religions, dans leurs théories théogoniques et cosmogoniques, ont donc entre elles de nombreux points
de contact par suite de la symbolisation et de la représentation de l'idée complexe : la vie et la mort, le
jour et la nuit, le bien et le mal.
L'opposition contenue dans celte idée est rendue sou&ses trois faces à Fétat de symbole : d'un côté par
les divinités- bienfaisantes ou créatrices qui habitent l'empire de la lumière (les régions supérieures ou régions
célestes) et engendrent l'amour et la vie ; de l'autre par les divinités malfaisantes ou destructrices qui sé-
journent dans les ténèbres (les régions souterraines ou infernales) et enfantent la haine et la mort. Le genre
humain a été représenté livré alternativement au pouvoir des unes et des autres ; en sorte qu'il s'est établi
parmi les mortels des divisions et des subdivisions analogues à celles qui se rencontraient parmi les dieux.
C'est ainsi qu'on a distingué sur là terre des bons et des méchants, c'est-à-dire des gens animés par le bon
principe et d'autres voués au principe du mal : les premiers destinés à prendre place un jour dans le ciel
à côté des divinités bienfaisantes avec lesquelles ils étaientrestés moralement en communication; les seconds
condamnés à rejoindre tôt ou tard dans l'enfer les divinités cruelles dont ils n'avaient pu réussir à secouer
(1) Et ce grand homme .... sous trois pas un enfant le mesure , dit un autre poète, Lamartine, au sujet de Bonaparte, dans
une Méditation consacrée à la mémoire du héros.
(2) Vauvenargues.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 27
le joug. Ce partage des dieux et des mortels en deux classes, en deux camps opposés, constituait un anta-
gonisme permanent, source éternelle de luttes et de vicissitudes. C'est à quoi font allusion un grand nombre
de mythes auxquels se rattache un nouvel ordre de faits , tels que : le besoin d'une expiation, la nécessité
d'un châtiment et l'espoir d'une rémunération future. Toutes ces matières ne rentrent point dans mon sujet ;
je n'ai à m' occuper ici que des modes de symbolisation et de personnification relatifs aux anciens dogmes
qui ont trait à l'idée de la mort et qui, par cette raison, peuvent avoir influé plus ou moins directement sur
l'exécution matérielle des Danses des Morts du christianisme.
Dans le brahmanisme, où chaque divinité s'offre sous deux faces opposées, celle de la création, de la
conservation de la vie, et celle de la destruction, de la mort, du mal , le principe destructeur est représenté
par Siva (1) dont les Pourânas, recueil de légendes mythologiques des Hindous, tracent ainsi le portrait :
« Il erre entouré d'une légion de démons et d'esprits , ivre , nu , les cheveux épars , couvert des cendres
» des bûchers funèbres, paré d'ossements et de crânes humains, quelquefois riant, quelquefois criant. Il a
»en outre trois yeux et est armé d'un trident. » Quoique cette peinture s'accorde avec le caractère de
destruction que l'on reconnaît à ce dieu, le principal emblème sous lequel il est adoré fait clairement en-
trevoir que la destruction ou la mort n'est aux yeux des Hindous qu'un mode de régénération. Le dualisme
de la religion brahmanique , admettant pour chaque divinité masculine une divinité correspondante du
sexe opposé.Siva aune femme, etcetle femme, nommée Devi ou Bhavâni, est représentée sous diversesformes.
Dans le Bengal elle a la peau noire et le visage hideux ; elle est toute dégoûtante de sang, et les serpents
qui l'enlacent lui font avec des crânes humains un horrible collier. Comme Siva, Bhavâni a deux aspects
différents, emblèmes du jour et de la nuit, de la vie et de la destruction, du bien et du mal. Elle est tour
à tour Ganga, la lune, l'humidité primitive, symbole de la fécondation, et Dourga, la déesse terrible, montée
sur le lion et terrassant le prince des mauvais esprits, le géant Mahéchâsoura ; elle est encore Cali ou
Maha-Cali, la noire déesse, la déesse des enfers, ou enfin Roudra, la mère des larmes. On offrait à Bha-
vâni, considérée comme divinité infernale, ainsi qu'à son féroce époux Roudra, des sacrifices sanglants (2).
Dans l'enfer (patqla) brahmanique , où , d'après les livres hindous, sont enfermées les âmes coupables,
nous comptons vingt et une divisions dont chacune porte un nom exprimant le genre de supplices que
l'âme y endure. Nous y trouvons aussi plusieurs divinités secondaires de la mort chargées de déterminer
la nature des tourments qui doivent être infligés aux coupables. Agni, génie du feu , est le gouverneur
suprême de cet empire. Yama, qui n'est lui-même qu'une forme de Siva-Roudra, en est le grand juge , et
Varouna, dieu des eaux, représente une sorte d'exécuteur des hautes œuvres de la cour infernale. Cest
lui qui retient les coupables au fond de l'abîme et les entoure de liens formés de serpents. Le principe
destructeur, juge et vengeur du culte hindou, est figuré d'une manière très expressive et avec des attri-
buts parlants , dans le groupe de Mahadeva-Roudra-Cali et de Devi-Roudrani-Cali que j'ai reproduit
pi. 1, fig. 7, d'après Creuzer , Religio?is de V antiquité (trad. par Guigniaut , Expl. des pi. , sect. 1,
p. I, pi. IV, fig. 26). Des crânes, des flammes, des serpents, des damnés qui supplient et qui sont précipités
dans le gouffre ardent, expliquent suffisamment ici le caractère des deux figures principales où nous retrou-
vons le couple redouté de Siva et de Devi ou Bhavâni , considérés l'un et l'autre comme divinités armées
pour la destruction et exerçant aux enfers leur terrible pouvoir. En Chine, au Japon, dans la Mongolie,
(1) La TriadeouTrimourtihinclouesecompo.se de Brahira, prin- (Voy. Creuzer, Religions de l'antiquité, trad. par J.-D. Gui-
cipe créateur ; de Wishnou, principe conservateur, et de Siva prin- gnaut.— Paris MDCCCXXVet suiv. Treuttel et Wurtz, t. 1, 1" part,
cipe destructeur. Toutefois, en raison de la dualité que représente p. 160 et suiv.)
chacune de ces divinités, Siva, sous les noms de Bhava, de Bhaghis, (2) On immolait jadis à ces deux divinités des victimes hu-
Bhagavan, Deo-Nâch, est le père, le générateur, le Dieu bon et lu- maines. te fait est avéré par les Pourânas. Mais depuis longtemps
mineux ; sous ceux de Poudra, Cala, Kara, Ougra, c'est une divi- ces affreux sacrifices ont cessé ; on n'égorge plus sur leurs autels
nité terrible et menaçante qui se plaît dans les demeures des morts, que des animaux particulièrement désignés et choisis dans ce bat,
s'abreuve de sang et de larmes, exerce les plus atroces vengeances, te)s qUe des agneaux, des coqs, etc.
punit, récompense en maître absolu et domine sur les démons et (Voy. Creuzer, ouv. préc, t. F, 1" part. p. 166, note 1.)
sur les âmes.
28 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATON ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
le Thibet et dans plusieurs autres contrées de la Haute-Asie, les sectes bouddhistes professent à peu près les
mêmes doctrines que les Hindous sur la mort, sur l'enfer, sur le châtiment des fautes et sur la régénéra-
tion future. Afin de pénétrer les fidèles d'un saint effroi, les pagodes sont ornées de peintures représentant
les hideuses scènes de la justice infernale. Les idoles qui président aux funérailles ont souvent en main des
crânes ou des serpents. Il en est d'autres que l'on voit terrassant un énorme dragon ailé ou bien un grand
diable cornu et armé de griffes assez semblable à celui des légendes chrétiennes. Ainsi que dans le brah-
manisme, l'enfer bouddhiste est peuplé de démons horribles divisés en plusieurs classes, parmi lesquelles
nous en distinguons une formée de serpents diaboliques et de géants magiciens. Yama , le grand juge ,
est devenu pour les Chinois Yang-lo ou Yan-molo, et pour les Thibétains Gchin-raje ou le prince de la mort.
Chez les Perses ou Parses, appelés aussi Gaures, voués au culte de Zoroastre ou mazdéisme, Ahriman,
principe et auteur du mal, antagoniste d'Ormuzd, principe et auteur du bien, n'est autre que l'ange de la
mort qui habite un lieu désigné dans le Zend-Avesta par l'expression de germe des ténèbres les plus noires.
Le serpent est son emblème. Les Dews ou démons, serviteurs d'Ahriman, par le commerce charnel qu'ils
ont entre eux, donnent naissance aux Daroudjs, démons inférieurs qui multiplient la mort dans le monde,
trompent les âmes et sèment partout la désolation. La lutte du bien et du mal , de la vie et de la mort ,
du jour et de la nuit, a pour symbole le combat d'Ormuzd et d'Ahriman et celui que se livrent les servi-
teurs de ces divinités, les Izeds et les Dews (1). Chez les musulmans, l'ange de la mort se nomme Aszaël ;
c'est lui qui accueille l'âme dans son passage à une vie nouvelle, et qui la conduit devant son juge.
Israfil, le gardien de la trompette céleste , la fera retentir deux fois à la fin des siècles, la première pour
ôter la vie à tous les êtres animés, et la seconde pour ressusciter tous les morts. Une religion sanguinaire,
dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui, chose étrange ! paraît avoir de nombreuses affinités avec les
mythologies du monde ancien , bien qu'elle appartienne à une contrée du nouveau monde , la religion
mexicaine, a des dieux de mort et de vengeance. Celui qui préside aux sacrifices expiatoires, arrosés de
sang humain, siège dans un temple dont les décorations naturelles sont faites avec des crânes humains et
des ossements agencés avec art, comme celui de l'idole mexicaine que l'on voit représentée pi. 111,
fig. 2. A la fête de ce dieu, les prêtres accordent au peuple la rémission de ses péchés. Les temples
sont ouverts à la foule repentante. Un des principaux ministres de l'idole paraît en public et sonne du cor
en se tournant vers les quatre points cardinaux, d'abord vers l'orient, ensuite vers l'occident, puis vers le
nord, et enfin vers le sud. On dirait qu'il veut appeler toute la terre à la pénitence. Quand il a fini de
sonner, il prend un peu de poussière et la porte à sa bouche en montrant le ciel. Ceux qui assistent à cette
cérémonie et qui ont quelques fautes à se reprocher, les confessent hautement, ne pouvant résister, dit-on,
à la frayeur salutaire que le son du cor porte dans leur âme. Naguère, comme chez les Hindous , pour que
l'expiation fût complète , un captif était immolé sur l'autel du dieu de la pénitence. Les Mexicains ont
encore une autre divinité, non moins farouche que la précédente et qu'on représente sous la forme d'un
serpent colossal. Au reste, tous les peuples barbares ou d'une civilisation peu avancée , tant de l'Afrique
que de l'Amérique, tant de l'Orient que de l'Occident, se prosternent devant des figures monstrueuses et
fantastiques qui rappellent ces chats-huants, ces asmodées, enfermés dans des tabatières d'où la pression
d'un ressort caché sous la boîte les fait sortir tout à coup à la grande terreur des petits enfants. Combien de
peuples, hélas ! ont été des enfants en ceci et ont tremblé devant des simulacres de bois barbouillés d'ocre
(1) L'idée fondamentale sur laquelle il faut insister, ditCreuzer Les Hindous de race arienne, empruntèrent aux anciens Perses,
dans sa Symbolique, c'est comme on le voit , un dualisme de la l'idée de cette lutte entre les divinités du ciel et les mauvais génies,
lumière et des ténèbres , c'est une lutte entre les deux principes Indra combat à la tête des Souras, contre les Asouras ou démons
qui doit se terminer par la défaite des ténèbres. Ces deux principes conduits par Bali qui est le même qu' Ahriman.
supérieurs sont présentés comme deux êtres: Ormuzd , la pure Dans les avatars ou incarnations du Dieu sauveur Vichnou , il
lumière, le bon principe personnifié; Ahriman, les ténèbres, le est constamment question des victoires que cette seconde per-
mauvais principe, le génie du mal, devenu tel par envie, car il fut sonne de la trimourti, ou triade, remporte sur les méchantes
aussi bon dans l'origine. (Creuzer, Relig. de l'ont., trad. par Gui- divinités,
gnaut, t. I, l"part., p. 321.)
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 29
ou de vermillon? Combien d'époques ont élé imbues de ces chimères et ont redouté la présence de Satan
sous ses formes les plus hideuses? Le moyen âge ne croyait-il pas à l'existence réelle d'un grand démon
barbu, armé de griffes, portant une queue et des cornes? Ce qu'il y a d'étrange, ce qu'il y a de fâcheux à,
constater pour l'honneur de l'esprit humain , c'est que les plus grands hommes n'aient pas été exempts
d'une pareille faiblesse, dont on rirait sûrement si l'on ne se rappelait qu'elle a enfanté de sérieux mal-
heurs. Mais laissons de côté ce triste sujet, et abordons un nouvel ordre d'antiquités.
En Egypte, les termes du dualisme furent personnifiés dans Osiris et Typhon, dans Isiset Nephtys,dans
Horus et Apophis, tous opposés l'un à l'autre et se livrant un combat acharné. Typhon est le dieu de la
mort, de la sécheresse, de la destruction et de la stérilité." Le crocodile, dont il prend la forme, rappelle
le serpent ahrimanique. Observons en passant que ces deux reptiles ont été fréquemment confondus sous
le nom de dragon. Typhon ne règne cependant pas , comme Ahriman , aux enfers. C'est Osiris qui gou-
verne l'empire des morts à titre de soleil infernal ; mais ce titre supposant une prompte régénération, les
peines de ce dieu passaient pour n'être que purgatorielles. Typhon figurait aussi parmi les divinités du
polythéisme grec. Suivant Apollodore, ayant réussi à saisir Jupiter au milieu du corps dans sa lutte avec
ce dieu , il lui arracha la faux dont ce dernier s'était armé pour le combattre : Voilà donc Typhon , le
démon de la haine , le mauvais principe , l'emblème de la destruction , armé de cette terrible faux dont
les modernes se sont servis pour caractériser la Mort. Le combat de Jupiter et de Typhon a son analogue
dans beaucoup d'autres, notamment dans celui d'Apollon, dieu du jour, divinité solaire tantôt redoutable,
tantôt propice (1), et du serpent ou dragon Python, chef d'une nombreuse famille de monstres destruc-
teurs, parmi lesquels on place l'hydre de Lerne qui paraît avoir été une personnification de la pesteÇi'). Les
autres divinités infernales que l'on rencontre chez les Grecs sont en première ligne Aï , Aïdes , Aïdonœus,
Hadès, le dieu dans lequel se personnifiait l'enfer ou bien Pluton, roi du sombre empire, opposé à Zeus
ou Jupiter; puis Perséphone, la Proserpine des Latins ; la Parque et les Parques, la Kêr et les Kêres; les
Erinnyes ou Furies chargées de punir les coupables ; la Mort ou le Trépas, c'est-à-dire Thanatos; enfin
les Morts, personnifications de ceux qui erraient sous forme d'ombres dans l'obscurité. Les Kêres cités
précédemment , représentaient les causes immédiates , souvent violentes et toujours appréhendées de la
mort; à ce titre elles rappellent les Daroudjs du mazéisme. Elles étaient tantôt mâles, tantôt femelles sui-
vant le sexe de ceux qu'elles immolaient. Les Erinnyes, les Poenae, les Alastors confondues souvent avec
les Kêres, dont ils empruntaient les sinistres attributions , achevaient ceux que les divinités supérieures
avaient frappés du coup mortel. Toutes ces divinités, comme les Parques et Apollon, semaient les conta-
gions et les famines; comme les Kêres, elles inspiraient la rage des combats. Leur ressemblance avec les
(1) Apollon a eu des attributions toutes différentes et, comme le nous trouverons tout naturel que Constantin, ayant voulu con-
dieu des Hindous Siva, paraît avoir joué le double rôle de destruc- venir le temple païen du Sosthenium en une église catholique,
teur et de conservateur. Dans ses fonctions léthifères, il lançait Tait consacré à l'archange saint Michel l'antagoniste et le vain-
ses flèches empoisonnées sur la terre pour y produire la contagion, queur de Satan (c'est-à-dire du mal ou de la maladie, de la mort
et justifiait alors l'étymologie qu'on attribuait à son nom èmiWvpi, ou de la mortalité) , personnage céleste dont les chrétiens invo-
tuer, détruire, de même que le surnom de conducteur de la Parque quaient l'assistance toutes les fois qu'ils se croyaient menacés par
qui lui était quelquefois donné. A son exemple sa sœur Diane ré- quelque événement fâcheux et surtout par quelque fléau comme
pandait les épidémies qui s'abattent sur les hommes et sur les la peste. Dans la Danse Macabre, publiée à Troyes, chez Oudot,
chevaux ; c'est pourquoi elle avait reçu aussi l'épilhètede destruc- c'est au grand saint Michel que s'adressent les pécheurs effrayés
trice et une autre encore qui signifie qui aime à lancer des traits, de l'apparition du bonhomme noir dans lequel j'ai dit ailleurs
Contrairement à ce côté malfaisant ou vengeur sous lequel il ap- qu'on pouvait voir soit une personnification du diable sous les
paraissait aux hommes, Apollon prenait quelquefois le caractère traits d'un Éthiopien, soit celle du mauvais esprit (du mauvais
de divinité salutaire, guérissant les maux des humains au lieu de souffle), de l'ange de la mort suivant les idées orientales, voire de
les causer. L'Apollon Jasonius (Jason et Jasion ont été rappro- la peste qui sévissait au temps de la Danse des morts, interpré-
chés d'Esculape avec beaucoup de vraisemblance) qui avait un tations qui au fond reviennent toutes au même,
temple nommé Sosthenium, près de Constantinople, était invoqué (2) Suivant la mythologie, elle était fille de Typhon et vivait
pour la guérison des maladies. Si nous rapprochons de ce fait la dans un marais près de Lerne en Argolide. On la décrit commu-
circonstance de l'identification de la peste avec l'hydre de Lerne, nément comme un monstre immense à tètes de serpents. Elle en-
proche parente du serpent Python, nous nous expliquerons sur-le- levait les hommes et les animaux et semait autour d'elle la déso-
champ le sens allégorique de la lutte d'Apollon avec ce dernier, et lation.
30 SYMBOLISATlON, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
diables chrétiens, avec les méchants esprits, auteurs supposés des maux dont on ne découvrait pas la
cause, ne saurait échapper aux esprits pénétrants. Les Parques, déduplication de la Parque Moîpa, une
des anciennes personnifications des divinités du destin, présidait aux trois parties de la destinée envisagée
dans son rapport avec la durée, c'est-à-dire le passé, le présent et l'avenir. Ces mornes travailleuses sont
Clotho qui tient la quenouille, Lachesis qui dévide le lin ou la soie, et la vieille Atropos, qui, armée de
ciseaux, coupe le fil qui mesure la durée de la vie de chaque mortel (1). De ces trois figures , la dernière
est celle qui personnifie le plus directement la mort; aussi l'auteur de la Danse aux Aveugles l'a-t-il in-
troduite dans son poëme, où Madame Atropos prend la parole en ces termes : Je suis la mort de nature
ennemye qui tous vivans finablement consomme (<2). Pour ce qui est des Furies, que l'on disait filles de la
Terre et des Ténèbres , longtemps elles jouèrent un double rôle. Tantôt c'étaient des divinités terribles ,
mais justes, inspirant la crainte et en même temps la vénération; tantôt des déesses implacables, sangui-
naires et cruelles, se faisant un jeu de tourmenter les hommes, et maltraitant les bons à l'égal des
méchants. La crainte d'en être poursuivi introduisit l'usage des expiations. Sous ce dernier aspect, elles
prirent le nom de Furies noires; des reptiles ophidiens, des touffes des serpents entrelacés formèrent leur
chevelure. C'est pourquoi on les désignait aussi par l'expression poétique £paj(ovTtooV.i. Hécate , avec la-
quelle on les a souvent confondues, était, suivant quelques mythographes, la même que Proserpine et rési-
dait aux enfers. Elle aussi était fille de la Nuit, des Ténèbres , et avait des serpents en guise de cheveux.
Lucien y ajoute même des pieds anguiformes. On pourrait étendre davantage et varier considérablement
cette nomenclature des divinités infernales, les différentes sectes philosophiques de la Grèce ayant peuplé
chacune l'enfer à leur guise, suivant les traditions qu'elles avaient puisées à des sources étrangères aux
croyances helléniques, notamment aux doctrines égypto-orientales. C'est même là ce qui enfanta un nouveau
système de démonologie reproduisant les principaux traits du Brahmanisme et du Mazdéisme. Non seule-
ment le mal, mais encore tout ce qui peut conduire au mal , ou plutôt tout ce qui peut nuire aux hommes,
y fut fransformé en génies malfaisants. Ceux-ci de l'enfer, leur séjour naturel, se répandirent sur la terre,
les uns avec la charge de tourmenter et de châtier les morts, les autres avec la mission de poursuivre et
d'entraîner les vivants. Ils agissaient, soit comme les instruments aveugles de la colère des dieux, soit à
titre de divinités perverses, faisant le mal pour le mal , afin de satisfaire leurs mauvais penchants. Indé-
pendamment de la Parque et des Erinnyes , que j'ai déjà citées, on rangeait dans cette classe la redou-
table Némésis, les Pœnse, les Alastors, les Hydres, les Scyllas qui, selon les idées admises à telle ou telle
époque , ou par telle ou telle secte , punissaient à bon droit les hommes ou les tourmentaient sans raison ,
non seulement pendant la durée de la vie, mais encore après le trépas. Les Grecs reconnaissaient éga-
lement, comme esprits méchants, les âmes de ceux qui avaient vécu et qui étaient morts dans le vice.
Les Etrusques et les Latins empruntèrent aux Grecs une partie de ces données, mais les premiers rembru-
nirent les couleurs poétiques des mythes qu'ils s'appropriaient. Chez eux Mantus régnait sur les morts et
correspondait à Hadès et à Pluton ; on lui associait Mania, déesse des mânes, qui exerçait le même
(1) Nous rappellerons qu'IIadès ou Thanatos, ainsi que Proser- Mires helléniques. Plusieurs divinités germaines ou celtiques sont
pine, en tant que Diane infernale, confondue sous le nom d'Hécate représentées comme des fileuses.
avec la sœur d'Apollon, coupait, non pas le fil de l'existence, mais II existe à l'état de tradition orale, dans quelques contrées des
le cheveu fatal pour donner la mort aux humains. Les rabbins ont bonis du Rhin et particulièrement à Wasselonne en Alsace , une
supposé que l'ange de la mort employait aussi ce procédé qui a légende intitulée Les trois fileuses, die drei Spinnerinnen, qui rap-
peut-èlre donné lieu aux expressions proverbiales: On ne lui tou- pelle les Parques et leur rôle funéraire. Ces trois fileuses de la
chera pas un cheveu de la tête ; quand le diable vous tient par un légende se substituent la nuit, à trois jeunes filles qui filaient avec
cheveu, etc. ardeur leur chemise de noce en pensant à toutes les joies de la
vie, à la tulipe et à l'œillet qui fleurissent dans les jardins, au
(1) Dans les idées des modernes Hellènes, les parques Muïrai ou désir et à l'amour qui fleurissent dans les cœurs. Les trois fileuses
Mires produisent la peste. L'une porte un registre où elle inscrit nocturnes s'asseyent à leur place, elle poursuivent silencieusement
le nom des victimes, l'autre est armée de ciseaux tranchants et la la lâche commencée, et l'on devine que les trois chemises de noce
troisième tient un balai (Fauriel , Chants popul. de la Grèce, I. 1, vont devenir trois linceuls. C'est encore là une forme particulière
Disc, prél., p. LXXXIII-IY). Ce balai nous ramène aux sorcières de la légende des trois Morts et des trois Vifs. Ce sont trois vives
des légendes. Au reste nos fées descendent des Fata latines et des remplacées par trois mortes, c'est-à-dire la mort substituée à la vie.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 31
empire. Dans les temps anciens, à Rome, des enfants étaient immolés en sacrifice à cette Proserpine
italique pour le salut des familles. Vejovis et Vedius, de même que Saturne, figuraient pareillement au
nombre des divinités infernales : le nombre de ces dernières paraît d'ailleurs avoir été très élevé. Hinthia
surnommée ïurmucas, était, comme Mania, une sorte de reine des enfers, analogue à Proserpine. Mais
une personnification plus directe de la mort, chez les Étrusques, est celle qui emprunte la figure d'un
vieillard barbu , armé d'un marteau ou d'une sorte de pioche dont il frappe ceux qui sont désignés au
trépas. Quelquefois il a des ailes, porte un marteau placé sur l'épaule, ou tient un aviron. 11 s'appelle
Charon, Charun. Quelques uns ont reconnu cette divinité léthifère, dans une figure que j'ai reproduite
PI. I, n. 6. D'autres ont pris cette figure pour la représentation du Mercure étrusque. II. y a, du reste,
beaucoup d'incertitude et un grand désordre dans tout ce qui concerne les personnifications indirectes de
la mort ou de l'enfer du culte étrusco-latin. Quoiqu'il en soit, les victimes de Charon ou Charun, dont je
parlais tout à l'heure, étaient conduites au séjour des Mantus par deux génies, l'un de couleur blanche,
l'autre de couleur noire (PI. I. fig. 2, 3), sûr indice du partage de ces génies conducteurs en deux classes,
les bons et les mauvais. Suivant la vie que le défunt avait menée ici-bas, les premiers ou les seconds lui ser-
vaient de guides (1). Ils s'attelaient au char qui emportait l'ombre à sa dernière demeure ou bien accompa-
gnaient cette ombre montée sur le cheval de la Mort (2), comme on le peut voir PI. I, fig. 5, dans un dessin
tiré de Greuzer, lequel représente le départ d'un défunt pour le séjour des Mânes (3). Ici c'est le bon
génie qui conduit par la bride le cheval du voyageur, le mauvais génie marche en arrière, portant d'une
aiain le lourd marteau et couteau , dans l'autre main le glaive. Ailleurs ils sont disposés en sens inverse.
Souvent, comme dans les mythes du Zend Avesta , ils semblent se disputer la conduite de l'ombre.
L'ange de malheur accourt pour se saisir du personnage qu'emmène l'ange de lumière (4). Selon Creuzer,
l'allégorie des deux coursiers blanc et noir, dans le Phèdre de Platon n'est pas autre chose qu'une élégante
traduction, en beau style attique, de ces symboles qui furent communs à presque tous les cultes de l'Orient,
de l'Égyte, de la Grèce et de l'Italie, que les chrétiens eux-mêmes s'approprièrent et qu'ils exprimèrent
sous des formes diverses dans plusieurs de leurs [conceptions allégoriques, non sans reconnaître impli-
citement la relation des personnifications du bon et du mauvais principe avec les personnifications du jour
et de la nuit, que le moine de Barlaam, suivant-un passage de la Légende dorée, a représentées à sa ma-
nière, dans un apologue, sous la figure de deux rats, l'un blanc, l'autre noir.
Quant aux doctrines étrusques sur les peines infernales, elles sont semblables à beaucoup d'autres dont
on a déjà parlé. Des Furies ou Génies funèbres féminins, les cheveux épars et les bras dardant des vipères
enroulées autour d'eux, tourmentent les hommes coupables et les entraînent dans l'empire des Mânes (5).
Là encore des démons à têtes d'animaux partagent avec ces furies le soin de châtier les coupables. Chez
les Latins, on retrouve la plupart des fables du polythéisme grec. A Rome oh appelait les âmes des morts
Lémures, et on en distinguait .de deux sortes : les premières, appelées Lares, Mânes, ou dieux domestiques,
bienfaisants et paisibles , étaient les âmes des ancêtres auxquelles on rendait un culte. Les secondes,
nommées Larves ou Lémures, malfaisantes et inquiètes, étaient les âmes des méchants ou bien celles des
hommes qui, ayant péri de mort violente, n'avaient pu recevoir les honneurs de la sépulture. Sans cesse
agitées et animées du désir de nuire, elles effrayaient les vivants de leurs hideuses apparitions. Les Mânes
différaient des Lémures en ce que les Lémures étaient considérées comme des divinités infernales, tandis
(1) Servius ncms dit en effet : « Quum nascimuc, duos genios de deux cavaliers athéniens, Melanopos et Macartatos, dans la Revue
» sortimur; unus liorlalur ad bona, aller dépravât ad mala, quibus archéologique, V1' année, 1" partie, p. 353.
» assistantes post mortcm a'ut associemur in melio.em vitam . Bas-relief d'une urne d'albâtre. Micali C1V, 1, Coll. Inghirami
» am condemnamur in deteriorem (ad. Virg. JEneid., VF, 743). ^\ '% ,. „ el Cl.eilze„ ReL de r»,iP,. T cah. fig. 591 (a).. :
C est bien la encore ce génie albus et ater comme s'exprime Ho-
race (Epist. H, 2,v. 187.) W Voy. Creuzer, Relig. de l'ant., 2e cah. des pi., fig. 192,
(2) L'existence du cheval de la mort dans la mythologie des an-" P1- CLIV.
ciens et particulièrement dans celle des Grecs, a été mise en doule (5) Voy. Creuzer, Relig. de l'ant., t. II, 2e part., 2e sect. Notes
par M. Letronne (Voy. Lettre à M. Pli. Lebas sur le tombeau du livre Ve, p. 1206-1207.
32 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
que les Mânes passaient pour vivre dans les airs d'une vie invisible. Cependant les noms de génie, de mâne,
de larve, de lémure, finirent par s'identifier avec celui de démon et présentèrent à l'esprit, avec les idées
d'âme, d'ombre, de mort, celles de dieu ou de génie de la mort, de divinité infernale, de principe mal-
faisant.
Jusqu'ici les dieux de l'enfer et des ténèbres, de la vengeance et de la destruction, ne sont, pour la
plupart , que des personnifications indirectes de la mort. Celles que l'on pourrait appeler directes sont en
plus petit nombre. Nous savons déjà que, dans le polythéisme gréco-romain, la Nuit a deux enfants, deux
frères jumeaux , le Sommeil et la Mort (1). La Mort, en grec, est du genre masculin, c'est proprement le
trépas (oavaToç , thanatos). Hésiode a fixé le séjour de cette divinité dans les enfers. C'est là, suivant la
fable, qu'Hercule l'enchaîna avec des liens de diamants lorsqu'il vint délivrer Alceste. Cette antique tra-
dition fut consacrée par Euripide qui mit en scène le personnage de TavaÔoç, la Mort ou plutôt le Trépas.
Les Grecs, dans leur culte, n'invoquaient point cette cruelle divinité, bien qu'elle eût un rôle à jouer dans
leur théogonie ; mais chez les peuples italiques, on immolait des victimes à la Mort pour l'apaiser et dé-
tourner ses coups. D'après Philostrate (Fit. Apollon, v. h), les habitants de Gades, qui la redoutaient
extrêmement , chantaient des péans en son honneur. Il est avéré toutefois , et c'est Plutarque qui nous
l'apprend {Vit. Agis et Cleom.) , que les Spartiates aussi bien que les habitants d'Elie lui consacrèrent
des statues. Thanatos en avait une à Sparte, et il est figuré sur plusieurs monuments. Akeriunamen, chez
les Sabins, était un dieu spécial de la mort. Les peuples italiques reconnaissaient comme personnification
de la funeste divinité, Mors ou Morta ou Morsa, forme italique de Moïpa, laquelle était désignée sur les mo-
numents étrusques par le nom de muira qui n'est qu'une altération de MoTpa; les Romains l'appelaient
encore Libitine et Nœnia. Ce dernier mot revient à celui de Finis qui signifie la fin de toute chose. La
déesse Nœnia avait un temple à Rome non loin de la porte Viminale. Les chants lugubres (nœnice, nœnias)
qu'on faisait entendre en conduisant les corps au bûcher prirent d'elle leur nom.
La mort, ainsi que les divinités qui la représentaient plus ou moins directement, fut confondue avec
l'enfer et avec les souverains de l'enfer, les dieux, les juges du sombre empire. C'est ainsi que Thanatos,
Hadès, Pluton, Orcus, Mandus, Vediuset quelques autres devinrent autant de personnifications de la mort
et échangèrent indistinctement les traits qui avaient servi originairement à caractériser leur individualité.
Bien plus, ces divinités ou plutôt l'essence de ces divinités fut identifiée avec celle des morts, âmes, ombres,
génies, mânes, larves, lesquels se confondaient eux-mêmes avec les démons , et il s'ensuivit un' mélange,
un amalgame qui prépara la formation d'un nouveau type de la mQrt , type dont se sont emparés les
chrétiens , et qu'ils ont complété à l'aide de données puisées à différentes sources et principalement aux
sources orientales : mais n'anticipons pas sur cette matière, car il nous reste à parler des Hébreux.
Les Hébreux, dès la plus haute antiquité, avaient, au lieu d'une personnification directe de la mort, un
ange de la mort. Mais ce peuple , de retour de sa captivité à Babylone , rapporta en Judée un grand
nombre de croyances empruntées à la religion mazdéenne, croyances qui paraissent lui être restées étran-
gères au temps de Moïse et des Juges. De ce nombre sont celles qui ont trait au dogme des châtiments, à
l'idée de l'enfer et au caractère de l'ange de la mort. Ainsi que l'a fort bien démontré de nos jours un
écrivain philosophe, M. Alfred Maury, le Pentateuque n'admet qu'un principe éternel, source de bien et
de mal qui existe dans la volonté suprême de Dieu. L'homme, en désobéissant aux ordres de Jehovah,
attire sur lui le châtiment de son insubordination ; mais Jehovah lui-même, pour éprouver sa vertu, cherche
à le faire faillir. Si donc la chute du premier homme est le résultat de la séduction du serpent, la séduc-
tion du serpent n'est que la manifestation de la volonté de Dieu. Le reptile de la Genèse n'est donc point
une métamorphose de l'esprit du mal, mais seulement une créature devenue l'instrument passif du Très-
Haut. Le mal proprement dit, pour les anciens Hébreux, n'était qu'un châtiment dont l'ange de mort
(1) Voilà pourquoi Geoigius Leontinus dans son extrême vieil- de son grand âge, il croyait avoir élé sur le point de passer dans
lesse avait coutume de dire quand on l'éveillait : Le sommeil a les bras de la mort. On sait que Platon appelait la vie de l'homme :
voulu me donner à son frère, faisant entendre par là qu'en raison Une veille.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 33
(Malach Hammaveth) était habituellement le ministre. Celui-ci, agissant comme l'envoyé de Jéhovah, pu-
nissait impitoyablement dans les enfants les crimes des pères, et dans le peuple les délits des chefs (1).
« Quand il y aurait mille anges de la mort, dit le livre de Job (XXXIlIr 23), nul ne le frapperait s'il pensait
» dans son cœur retourner au Seigneur. » Un autre passage du même livre nous prouve également que
cet ange de malheur, qui y est appelé Satan (c'est-à-dire adversaire de l'homme), loin d'être l'ennemi de
Dieu, faisait partie de ses serviteurs (2). C'était à lui qu'il appartenait de déchaîner les fléaux et d'envoyer
sur la terre les maladies contagieuses. La peste qui ravagea le peuple d'Israël , à la fin du règne de David,
fut attribuée à son pouvoir. Mais les docteurs juifs ayant cherché à mettre d'accord avec les faits consignés
dans la Genèse les mythes étrangers que le peuple hébreu avait accueillis, Satan finit par représenter le
mauvais principe, à l'influence duquel devait être attribuée la faute du premier couple; il fut dès lors
identifié avec le serpent tentateur de la Genèse, et devint ainsi une pâle copie d'Ahriman et de Typhon ,
également représentés sous la forme d'un serpent ou d'un dragon. Dans la hiérarchie établie entre les sup-
pôts de Satan, à l'instar de celle que le zoroaslérisme avait établie entre les dews, Satan fut considéré
comme le chef des anges coupables , et reçut en conséquence un nom spécial, le nom de Samaïl ou Samaël
(poison de Dieu) qui paraît avoir été donné aussi antérieurement à l'ange de la mort. Les Rephraïm cou-
pables avaient pour chef un prince de YAbbadon (séjour des coupables que l'on distinguait du Cheol,
demeure souterraine des morts en général, baptisé par les anciens Hébreux du nom de pays des ténèbres
et d'ombres de la mort), appelé Moth, la Mort ou Bélial qui présidait à l'abîme. Dans le livre de Tobie, le
démon, qui étouffait les maris de Sara, s'appelait Asmodaï, mot qui signifie exterminateur. Dans l'Apoca-
lypse, saint Jean fait mention d'un autre démon appelé Abaddon, mot dans lequel les savants ont reconnu la
transcription araméenne du grec atco'XXGwv qui signifie destructeur. Toutes ces épithètes conviennent par-
faitement à des envoyés de la Mort, aux maladies, à la peste. Les sectes judaïcoorientales, qui se formè-
rent dans la Syrie et dans la Palestine, un ou deux siècles avant l'établissement du christianisme, mêlèrent
les idées des philosophes grecs à celles que les Juifs avaient 'rapportées de la Perse et de l'Assyrie. D'après
Josèphe, les Esséniens s'étaient fait des tourments de l'enfer à peu près la même idée que les anciens
poètes nous ont donnée du Tartare et du royaume de Pluton. Mais ce sont principalement les chrétiens qui
ont profité de ces conceptions en les amalgamant avec un grand nombre de données empruntées aux dogmes
égyptiens, gréco-juifs, hindous et mazdéens. La trace de ces emprunts est partout évidente. Les premiers
adeptes du christianisme, imitant en cela les Juifs, c'est-à-dire transformant volontiers les divinités étran-
gères en mauvais anges , pour les vouer à l'animadversion des peuples, plaçaient ces divinités dans la
demeure infernale, et c'est là ce qui les conduisit à identifier à l'esprit du mal plusieurs dieux païens.
Satan reçut les noms de Bélial, d'iEthiopis, d'iEgyptius (3) ; il eut pour associés ou pour sosies infernaux
d'anciennes personnifications appartenant à divers polythéismes, par exemple, Beelzébuth ou mieux Beel-
zeboul, le principal dieu des Phéniciens (h), puis Hadès et Thanatos , l'Enfer et la Mort de la théogonie
des Grecs. La descente de Jésus-Christ aux enfers rappela la lutte du bien et du mal , représentée dans
une foule de mythes. Vaincu par le Sauveur, le méchant Hadès s'écrie avec rage, en s'adressant à Thanatos :
Je suis perdu, voilà le Nazaréen qui ébranle les lieux infernaux, qui me perce le flanc et qui ressuscite un mort
par sa voix (5). A la fin du xne siècle on faisait encore parler Hadès, et l'on mettait dans sa bouche
(1) Déjà dans les Proverbes (XVII, II) il reçoit le nom ôCange tremblante. C'est alors qu'il s'adresse à elle, lui enjoint d'exécuter
sans miséricorde ; plus tard il est appelé ange pervers el prend un. les ordres de Dieu lepère et d'avoir soin de Joseph, père de Jésus-
caractère analogue à ce dernier nom dans le livre de Job (II, 1), Christ suivant la chair.
aussi bien que dans les Rois (III Reg. XXII, 21;, tout en conti- (3) Selon M. Alfred Manry , ce nom ŒJEthiopis, iï.F.gyptius
miantde figurer parmi les serviteurs de Dieu. que recevait le diable chez les chrétiens, donne à penser qu'on
{1) Remarquons que, dans certaines légendes émanées deschré- l'assimilait à Typhon,
tiens d'Egypte, la mort apparaît aussi comme un des serviteurs de (£) Son nom signifie le seigneur du ciel. Dans le nouveau les-
Dieu le père. C'est le rôle qu'elle joue dans le récit, en copte, de la tament, Satan, Beelzébuth sont les princes de la Mort et de l'Enfer,
mort de Joseph de Nazareth, où Jésus-Christ raconte qu'il trouva (5) C'est saint André de Crète qui, personnifiant la Moi t et
la Mort derrière la porte où elle s'était réfugiée , seule et toute l'Enfer sous d'antiques dénominations, fait parler ainsi Hadès, au
5
3/t SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
d'inutiles et impuissantes réclamations contre la destruction de son enfer. Pendant longtemps certains
néophytes continuèrent de donner à Satan le nom de Thanatos. On reconnaît ces deux divinités païennes
dans le dessin que nous avons tiré de la Danse Macabre (édit. de Jacques Ôudot, Troyes) (voy. pi. III,
lig. 19), dessin remarquable par sa conformité avec le passage si connu de l'Apocalypse : En même temps
je vis venir un cheval pâle, et celui qui le montait s'appelait la Mort, et l'Enfer le suivait. Ici, en effet, la
Mort, Thanatos, nous apparaît à cheval sous la forme d'un squelette; l'Enfer, Hadès, est derrière elle,
figuré par une énorme gueule de dragon qui s'entr'ouvre et laisse échapper des flammes à travers lesquelles
on aperçoit les damnés qui s'agitent. Au reste, par une assimilation à peu près analogue à celle qui avait
eu lieu chez les Grecs, les mots de Mort, Péché, Enfer, Chéol, Satan, Bélial, Beelzébuth, Samaël, Tha-
natos, Hadès, Diable et Démon devinrent tous synonymes de puissance malfaisante chez les chrétiens qui
les prenaient indifféremment l'uu pour l'autre (1). Le Diable, en grec AtaëoVj; (mot qui n'est que la tra-
duction de celui de Satan), est l'une des dénominations qui ont acquis le plus de célébrité. Elle figure dans
notre langue, ainsi que le mot Dieu, parmi les exclamations familières; elle s'emploie en outre dans
une foule de locutions proverbiales. Les autres formes sont plus érudites et moins connues. Thanatos et
Hadès n'effrayeraient plus personne; les savants seuls ont la clef de leur signification, et je ne crois pas
que les savants de nos jours aient grand'peur du diable. Cependant le diable chrétien réunit tous les traits
capables d'inspirer la terreur. Rien n'a été négligé pour le rendre redoutable. II siège dans l'enfer, les
ténèbres extérieures, lieu d'éternels supplices (car le christianisme a imaginé l'éternité des peines de
l'enfer) au milieu d'une quantité innombrable de démons qu'il gouverne et dirige avec l'intention formelle de
nuire aux hommes et de braver le pouvoir du Très-Haut. Pour peupler son empire et enlever des âmes à son
souverain maître, il n'est sorte d'embûches qu'il ne tende aux humains. Tantôt il les domine par sa colère,
tantôt il les captive par sa douceur. Véritable Protée, il prend toutes les formes et peut même, à son gré, se
donner un aspect séduisant; mais son véritable type n'en est pas moins celui de l'être dégradé par l'exercice
constant d'une volonté malfaisante. Représenté d'abord hideux et décharné , et comme une espèce de
squelette de couleur sombre pareil à un Éthiopien (-2), quelquefois aussi comme ange déchu avec les traits
de l'homme, il finit par tomber dans le fantastique où les vieux ressouvenirs des anciens cultes, mal digérés
au milieu du jeûne et de la solitude, plongeaient l'imagination des moines et des saints. Il en fut de même
à l'égard du royaume infernal. Les Pères de l'Église, entre autres Eusèbe, saint Justin, saint Grégoire et
saint Clément d'Alexandrie s'appuient sur la philosophie et sur la poésie des Grecs pour justifier la peinture
qu'ils ont tracée de l'enfer et des tourments que les damnés endurent sous la griffe des suppôts de Satan
et de Satan lui-même. Dans l'Apocalypse, on rencontre tout un système de démonologie qui rappelle les
conceptions du zoroastérisme. Michel et les anges y combattent le Dragon, et ce grand dragon, cet an-
cien serpent, appelé Diable et Satan, emblème de la mort et du péché, est vaincu et succombe (o). Le
moment où Jésus arrive dans le séjour infernal. Dans l'Apocalypse, senlation fut surtout en vogue pour représenter les diables, cil
aussi bien que dans l'évangile de Nicodème, composé vers le général, à l'époque où les chrétiens s'habituèrent à voir dans les
vc siècle, on voit les deux personnages mythologiques apparaître Mores, les Sarrasins des ennemis de Dieu, des suppôts de Satan,
comme des soldats de Satan. qu'ils devaient combaltre avec toute l'ardeur qu'une âme pieus;*
(1) La Mort était prise pour l'enfer, ou Palan, ou le péché par doit mettre à repousser le démon.
les premiers écrivains de l'Église. Tertullien, voulant désigner les (3) ,, Et factura est prœlium magnum in cœlo ; Michael et angeli
portes de l'enfer, parle des portes de la Mort {de Cam. Resurrect., » praeliabanlur cum dracone, et draco pùgnabat et angeli ejus... et
c. XL1V). Cerlanes inscriptions chrétiennes donnent à la Mort » projeclus est draco ille magnus.serpensantiquus, qui vocalurDIn-
répithète d'impie, qui s'appliquait au diable et à l'enfer. Lésera- „ boluselSatanas,quisedncituniversumorbem. » {Apocalyps., XII,
leurs de la foi nouvelle s'écriaient, dans leur style figuré, que 7, 9.). Ces mots serpens antiquus prouvent l'identification de
Jésus-Christ avait Irisé les portes de l'enfer, qu'il avait foulé aux Satan, diabolus, du dragon avec l'ancle nue ligure d'Ahriman. La
pieds la Mort, vaincu Satan, ce qui justifiait ces paroles du pro- gueule du dragon figurait l'enfer, au moyen âge, dans les repré-
phèteOsée, rapportées au Christ : Je serai ta mort, ô Mort ; Enfer, sentalions des mystères, qui avaient lieu sur des échafauds. Celte
je te dévorerai. Eromors tua, o Mors; morsus tuus ero, Jnferne. gueule du dragon s'ouvrait et se refermait à volonté pour laisser
(2) A cause, sans doute, des noms dVEgyplius, 2Elhv>pis qu'on entrer ou sortir les acteurs jouant le rôle de damnés ou de démons,
lui donnait, ainsi que je l'ai dit plus haut, et comme: conséquence Mais, sous celte forme encore de monstre ou de dragon, Yenfer
de son assimilation au dieu égyptien Typhon. Ce mode de repré- c'était la Mort. Saint Cyrille de Jérusalem dépeint, en effet, celle-ci
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 35
rôle que jouent les démons à l'égard des chrétiens est analogue à celui que les Grecs attribuaient aux larves
et aux furies. Suivant l'expression énergique de saint Bonaventure, Us portent l'enfer avec eux, et, comme
le dit encore le même écrivain, ils souillent le cœur de l'homme , troublent ses veilles et lui tendent sans
cesse des pièges à l'effet de lui faire manquer sa fin (1). La plupart des légendes concordent avec cette
description. On y voit les pourvoyeurs de l'enfer sans cesse en lutte avec les pourvoyeurs du paradis (2).
Les monuments figurés du moyen âge et ceux des premiers temps de la Renaissance offrent souvent à nos
regards, à côté du lit d'un mourant et au milieu d'une légion de diablotins bizarrement pourvus de têtes
d'animaux, comme les dieux égyptiens ou les démons étrusques, un grand diable cornu , armé de griffes,
avec des ailes de dragon qui semble guetter au passage l'âme du moribond prête à s'envoler. J'ai trouvé
dans l'édition de la Danse Macabre de Jacques Oudot (Troyes) en tête du Débat du corps et de l'âme, une
gravure représentant une âme humaine aux prises avec les estafiers de la milice infernale. Cette âme est
figurée sous les traits d'un petit enfant nu ; elle vient de quitter son enveloppe mortelle , le corps qui gît
misérablement au fond de la tombe enveloppé dans son linceul. Les trois démons qui la guettaient au
passage la martyrisent cruellement et cherchent à s'en emparer. Un ermite, l'ermite de la Vision, assiste
tranquillement à cette scène ; il tient un livre dans ses mains et paraît plongé clans une méditation profonde
(voy. pi. III, fig. 18). Tel était le singulier combat qu'on se persuadait avoir lieu en réalité auprès du lit
de tout chrétien mourant (3). Pour que le vulgaire en retirât une leçon profitable, on se plaisait à le mettre
très souvent en scène, par personnages, dans les cortèges, les montres, les ballets ambulatoires des fêtes
semi-religieuses , semi-profanes , ainsi que dans les Mystères. La Fête-Dieu d'Aix , si féconde en pieux
amusements, et qui évoquait aussi le souvenir de la Mort fauchant les humains , offrit au peuple ce
genre de spectacle dans deux de ses épisodes les plus animés, qu'on appelait Lou grand juec deis diables
et Lou pichoun juec deis diables, autrement dit Yarmetto ou la petite âme. D'un autre côté, les arts du dessin,
de la peinture et de la sculpture en multiplièrent partout les représentations. La Complainte de l'âme damnée,
que l'on a aussi réunie souvent à la Danse Macabre, est encore une des nombreuses pièces de l'anthologie
infernale composée pendant ces temps de superstition.
A dater de la période byzantine, il se fit un mélange curieux entre les idées grecques et les idées chré-
tiennes. Ce mélange est empreint dans les monuments exécutés par la main de l'homme comme dans les
œuvres de sa pensée. Les écrivains religieux ne faisaient aucune difficulté de citer les auteurs païens à
l'égal des Pères. Ne savons-nous pas qu'au xvie siècle encore il était question des triomphes de César et
de l'enlèvement de Déjanire clans les livres de pieté (Z|) ? Mais ce fut bien autre chose quand l'astrologie.
la divination et l'alchimie , cultivées depuis longtemps parmi les Juifs , se propagèrent chez les chrétiens
et vinrent ajouter leurs incohérentes rêveries à la somme des erreurs populaires. Le génie seul sut dé-
brouiller ce chaos ; seul il sut en tirer des conceptions sublimes , des conceptions pleines de hardiesse et
d'originalité. La légende de Faust , devenue très populaire en Allemagne , au xve siècle , mais évidem-
ment plus ancienne, telle qu'elle nous est parvenue poétiquement et philosophiquement interprétée par
Gœthe dans deux drames célèbres, peut nous donner une idée de la fusion étrange qui s'était opérée entre
les éléments de l'ordre ancien et ceux de l'ordre nouveau. Chose digne de remarque , l'alchimie, comme
comme un monstre qui dévorait !es hommes jusqu'à l'arrivée du obligé de défendre l'âme de ce saint contre deux horribles diables
Christ. Cette image se retrouve dans les vers de Siliui Ilalicus : d'un aspect effrayant qui prétendaient l'entraîner en enfer ; démons
,., auxquels vinrent s'adjoindre quatre autres, noirs comme des ne-
Mors graditur, vasto pauilens cava gultiira lïctu H J ' I . .„
casuroque inliiat populo, tune luctus et atri gi'cs, et qui déchiraient la malheureuse amc avec leurs gi. lies.
Pcctora circumstaut planeras, mœrorque doloi-.jue. (Bolland, act. 25, Mart. p. 570-571.)
r, r . (3) Dansla cinquième image delà première édition xylographique
Par une figure analogue, on comparait l'enfer à un monstre dont W»»>»"u4« o p •>
i „,i a, ; »,' * , aunmonsiicaont ( é b, d bi) d livrc imitlllé . jrs monendi, ou de
la gueule était prêle à nous engloutir. On voit cette gueule béante ° \. , . ,. . c„ .,.„„„„ ,, la F.îhliolhèdue
, ii^... Tentât lombus morienlium, qui se trouve a Ja 1iidiiouiiu.ui.
dans une gravure de la Danse Macabre, publiée chez J. Oudot, à "™a"om™s ™" ' ' erotesaues qui
Troyes, dont j'ai donné copie, pi. III, fig. 19. ro*ale de Dresde' °" V0,L tr0,s g,and dub!°S % ' ! r o ,, • ta
„. _ ,. , , s'acharnent contre u;i mourant couché Mjr son lit de doulcui. La
11) Compendmm theolocjtœ veritatis, lib. II, cap. 23. disposition de « dessin est des plus curieu es. 1
(2) Dans la vie de saint Baronius, il est dit que saint KàpMëï fut (4) Voyez précédemment p. 18, note 2.
36 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
nous le verrons bientôt, n'est pas même restée étrangère à la Danse des Morts, et les faits et gestes d'un
chercheur du grand œuvre ont été rattachés à l'histoire de la Danse Macabre. Jusqu'au xvi° siècle, la forme
sous laquelle furent représentés les diables subalternes, aussi bien que leurs chefs, augmenta toujours en
laideur et finit par n'être plus qu'une figure fantastique et ridicule, digne de prendre place dans le pan-
théon des Hindous. Il en fut de même de la peinture des supplices infernaux. Ces tableaux, esquissés par
des autorités de l'Église, comme saint Justin, saint Irénée, saint Tertullien, saint Lactance, saint Athanase,
saint Basile , saint Cyrille d'Alexandrie , saint Isidore de Séville , saint Jérôme , saint Bonaventure , saint
Antoine, saint Bernard, etc., firent une telle impression sur l'imagination des hommes, qu'elles finirent par
revêtir à leurs yeux les caractères de la réalité. Il en résulta un grand nombre de visions et d'extases, par
exemple, celle dont parle saint Cyrille de Jérusalem, celles de Bernold, de Charles le Gros, d'Albéric, de
Tundal, etc., qui inspirèrent à Dante l'idée de sa Divine Comédie (1). C'est dans ce poëme immortel que
toutes les croyances matérialistes relatives aux dogmes de l'enfer sont exposées avec une énergie de style et
une puissance d'effet qu'aucune autre plume n'a jamais su atteindre. De même que nous retrouvons dans
l'enfer de la Divine Comédie, à côté des créations fantastiques du moyen âge (2), les types fabuleux d'une
époque antérieure, notamment le Minotaure, les Centaures, Cerbère, puis les Furies ceintes d'hydres vertes
et coiffées de cérastes; de même nous retrouvons, àcôtédupoëte chrétien qui représente les temps modernes,
le poëte païen qui représente l'antiquité, alliance qui allait bientôt recevoir une consécration définitive dans
le pacte artistique de la Benaissance. C'est sous la conduite de Virgile que Dante visite ces sombres
régions où l'esprit du mal, le démon, vient se personnifier dans il gran Ferme, colosse serpentiforme
qui rappelle les figures emblématiques d'Ahrirhan et de Typhon.
Nous venons de passer en revue quelques uns des principaux mythes auxquels l'idée de la mort a donné
naissance; maintenant il s'agit de savoir comment les différentes personnifications d'êtres abstraits, qui se
rencontrent dans ces mythes, ont été représentés matériellement par la main des artistes. A cet égard, je
crois pouvoir établir qu'il a existé deux systèmes d'interprétation bien tranchés : l'un qui cherchait à adoucir
autant que possible ou à dissimuler complètement le côté terrible et repoussant des images qu'enfantaient
les croyances religieuses ou les méditations philosophiques; l'autre qui s'attachait au contraire à le faire
ressortir et même à le rendre plus hideux et plus repoussant encore. Dans le premier, c'est le sentiment
artistique qui se manifeste et prédomine; dans le second, c'est le sentiment religieux. De ces deux systèmes,
l'un appartient à l'antiquité classique , au polythéisme gréco-romain. 11 reprît faveur chez les modernes ,
au temps de la Benaissance, par l'alliance qu'il contracta avec l'art chrétien. L'autre est propre aux peuples
enfants, aux peuples primitifs, dont la civilisation est restée enchaînée aux mains des prêtres, et dont les
idées ont été constamment tournées vers les pratiques extérieures du culte. Enfin , pour tout dire, l'une
s'adresse aux esprits cultivés , délicats, sensuels, qui sont particulièrement amoureux de la forme , de la
beauté plastique; l'autre, aux imaginations populaires, fortes, avides, mais incultes, qui demandent avant tout
des peintures vives, des tableaux émouvants, du relief et même de l'exagération, pour être aptes à saisir le
sens moral du sujet auquel on prétend les intéresser. C'est ainsi qu'en l'absence de tout secours artificiel,
(1) Faust, dans la légende, après avoir été transporté par Beel- mise et surnaturelle, on vit dans les faits les plus simples de
zébulh dans les airs, s'endort et voit l'enfer en songe. Ensuite, l'histoire naturelle des merveilles qui supposaient l'intervention
montant avec Mephistophelès sur un char attelé de deux dragons, d'une puissance redoutable. Là où la nature s'était montrée bizarre,
il va rendre visite aux astres. extravagante, gigantesque et en quelque sorte hostile à l'homme
(2) Les créations fantastiques reposaient ordinairement sur quel- par les dangers qu'elle semait à chaque pas devant lui, apparaissait
que fait naturel mal interprété. Les descriptions naïves et innocem- l'enfer avec les bizarres transformations de ses hôtes malfaisants,
ment mensongères des voyageur?, concernant la topographie et sur- Pour se faire une idée de la crédulité des hommes les plus in-
tout la zoologie dr s lieux qu'ils avaient visités, fournissaient chaque struils de celte époque , il suffit de jeter un coup d'oeil sur les di-
jour, aux savants du moyen âge, de nouveaux problèmes à résoudre verses encyclopédies et cosmographies écrites du vic au xvie siècle,
et ne contribuèrent pas peu à les induire en erreur. Gomme, dans notamment \e Trésor, de Brunetto Latini, auteur du xmc siècle,
ces temps d'ignorance, toute chose qui ne pouvait s'expliquer par qui fut, comme on sait, le maître du poète florentin auquel il
les conna:ssances acquises jusque-là, ou du moins par les croyances fournit la plupart des idées zoologiques qui ont peuplé la Divine
universellement répandues, passait pour avoir une origine dange- Comédie d'animaux monstrueux et fantastiques.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 37
les aspérités, les saillies anguleuses de la muraille servent de points d'appui pour monter au faîte de l'édi-
fice. Chose digne de remarque, c'est dans les religions où le mysticisme domine que le système de repré-
sentation figurée atteint souvent au plus grossier matérialisme. Les monuments créés sous l'influence des
cultes de Brahma, de Zoroastre , d'Osiris, non seulement ceux des pays où ces cultes prirent naissance ,
mais encore ceux des contrées où s'introduisit un reflet des mêmes croyances, présentent généralement, à
travers une physionomie grandiose et imposante, un caractère d'extravagance et de bizarrerie qui a suffi
pour que les nations parvenues à un haut degré de culture ne voulussent point y reconnaître le type du
beau. Par une loi analogue à celle qui rapproche la vieillesse de l'enfance, tout ordre de choses qui finit est
à peu près au même niveau que Tordre de choses qui commence. Aussi rencontre-t-on , chez les Grecs et
chez les Romains, dès les premiers symptômes de décadence et comme manifestations de l'esprit religieux
et populaire, certaines créations qui portent ce cachet d'étrangeté et d'imperfection que l'invasion de la bar-
barie et le retour à de naïves croyances imprimèrent plus fortement encore aux monuments des premiers âges
du monde chrétien, comme en partie à ceux des siècles qui suivirent. L'influence des dogmes orientaux,
particulièrement de l'antagonisme mazdéen , réussit à mettre en honneur la laideur fantastique dans les
produits de l'art. L'exaltation religieuse, qu'il faut attribuer à cette influence, amena l'exagération des
formes dans les représentations iconologiques des mystères sacrés. Il est hors de doute que les prêtres,
pour donner plus d'autorité à leur enseignement par le prestige de la terreur , engagèrent les artistes
comme les écrivains à outrer les moyens d'expressions et à choisir des sujets inspirant l'effroi. C'est là ce qui
a produit, indépendamment des monuments les plus hideux du brahmanisme hindou, du mazdéisme persan
et du bouddhisme chinois , les œuvres mélancoliques de l'Egypte, les sombres peintures de l'Ëtrurie et la
plupart des ouvrages des derniers temps de l'antiquité classique, qui représentent des divinités infernales
ainsi que des scènes de transmigration et de châtiment dans les lieux souterrains. C'est là enfin ce qui a
causé la prédilection des chrétiens de la période byzantine et du moyen âge pour ces compositions tragiques
et effrayantes, pour ces types monstrueux et fantastiques employés pendant plusieurs siècles à la décora-
tion des églises, et fournissant des motifs d'architecture qui constituent tout un système de démonologie ,
tout un amas grotesque de superstitions, produit de la crédulité du monde ancien et de l'ignorance du
monde nouveau. En puisant à ces sources diverses, peut-être trouverai-je des témoignages révélateurs de
la voie que les artistes ont suivie et des éléments dont ils se sont inspirés pour arriver à ces bizarres repré-
sentations de squelettes que l'esprit du catholicisme a multipliées de toutes parts. C'est dire que ce que j'ai
déjà fait pour le texte de la Danse des Morts, je vais l'entreprendre pour les images de cette danse.
Trois choses dans ces images frappent d'abord notre attention. Ces trois choses sont : 1" le squelette
ou cadavre décharné en lui-même ; 2° sa réunion à un personnage vivant ; 3° le rôle qu'il joue à l'égard
de ce personnage et l'attitude particulière qui lui est donnée.
Avant de discuter ces trois points , faisons une remarque importante» Distinguons deux sortes de con-
ceptions et de représentations allégoriques de la mort : les unes faisant simplement allusion à l'idée fu-
nèbre et étant avec celle-ci dans un rapport assez éloigné; les autres personnifiant cette idée, c'est-à-dire
la convertissant en une individualité qui tombe directement sous les sens, et dont les yeux, aussi bien que
l'esprit, peuvent saisir la physionomie particulière, le caractère propre, les attributs spéciaux. Les anciens
ont connu ces deux modes d'interprétation, et l'emploi qu'ils en ont fait prouve que la représentation
iconologique du squelette ou de quelqu'une de ses parties (lorsqu'elle n'avait point une signification na-
turelle) n'était qu'une allusion, un emblème de la mort, au lieu d'en être une personnification. En effet,
comme divinité , la mort n'a jamais revêtu la forme du squelette chez les peuples mêmes qui se la figu-
raient volontiers hideuse et repoussante. Dans son identification ou assimilation aux puissances infernales,
elle emprunte généralement des traits propres à inspirer l'effroi , mais elle ne devient pourtant ni un
squelette aride , ni une momie desséchée , ni un cadavre aux chairs humides et pantelantes. Chez les
Hindous, le couple redoutable de Mahadeva-Roudra-Cali, destructeur et vengeur, et de Devi-Roudrani-
Cali, déesse de la mort et des larmes, n'évoque le souvenir de la dépouille humaine que par ses attributs
38 SYMU0L1SATI0N, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
(Toy. PI 1, fig. 7). La représentation iconologique du triangle avec la flamme (PI. 1 , fig. 8), qui est
encore un des symboles de leur culte, prouve, malgré la tête de mort posée sur la carapace de la tortue,
que l'idée de la régénération y domine les idées de mort et de néant. En Egypte, on ne trouve point sur
les monuments de squelettes représentant de funèbres divinités. On n'en a pas encore trouvé, non plus,
ayant cette signification , soit chez les Grecs, soit chez les Etrusques , soit chez les Latins. La mort, qu'elle
soit Moipa ou y;/ip ou Ôava-roç Moïpa ou Mors, ou Lethum, n'est jamais figurée d'après le système de représen-
tation particulier à la symbolique chrétienne. D'où vient, dira-t-on, que donnant à la mort ou à ses divinités
correspondantes un caractère éminemment redoutable, on ne se soit pas proposé d'augmenter la terreur
que de telles puissances inspiraient, en choisissant , pour les représenter, l'image la plus propre à faire
une vive impression sur l'homme, l'image de son néant? Plusieurs circonstances nous expliquent cette
anomalie.
Longtemps d'abord la manière dont se pratiquaient les funérailles empêcha qu'on n'eût occasion de
voir un corps réduit à l'état de cadavre ou de charpente osseuse. Le feu dévorait l'enveloppe mortelle, et
ce qui en restait, Vossil'egvwm, amas d'ossements calcinés recueillis dans un linge noir après avoir été
arrosé de vin, de lait et d'eau ne pouvait donner une idée du squelette, et encore moins suggérer'la
pensée de faire de ce squelette la représentation complète et figurée du mort ou de la mort. Bien plus ,
chez beaucoup de peuples, et plus particulièrement chez les Orientaux, les cadavres étaient réputés chose
impure. C'était une opinion qui avait cours parmi les anciens, qu'un corps mort souillait tout ce qui en
approchait, non seulement les hommes qui le touchaient et le regardaient, mais les dieux mêmes. Voilà
pourquoi peut-être il était admis chez les Grecs que les divinités supérieures donnaient le coup mortel ,
tandis que les divinités secondaires venaient achever ceux qui avaient été frappés et enterraient ensuite
les cadavres. Indépendamment des motifs que j'ai fait connaître, il est une raison qui a puissamment
contribué à retarder l'apparition du squelette sur les monuments figurés de l'antiquité classique , c'est le
soin que prenaient les artistes d'atténusr par des allégories pleines de charme l'austérité des enseigne-
ments moraux contenus dans les mythes religieux et dans les doctrines des sectes philosophiques. Aussi,
quoique les écrivains et les poètes dépeignissent la mort avec des traits effrayants (sans faire soupçonner
toutefois qu'elle se fût jamais offerte à leur pensée sous la forme d'un squelette), quoiqu'ils la représen-
tassent pâle et b'.ème, planant autour de nous avec des ailes noires, tenant un glaive à la main , grinçant
ses dents affamées, ouvrant une gueule avide, et puis encore marquant ses victimes avec des ongles en-
sanglantés, couvrant de son ombre tout un champ de bataille, emportant des villes entières dans ses
mains (1), l'art plastique préférait substituer, à ces lugubres images, l'allégorie touchante du Trépas,
frère du Sommeil et fils de la Nuit, qui, sous la figure d'un bel adolescent, d'un génie ailé, debout, la
jambe gauche croisée devant la droite, tenant une couronne avec un papillon , s'appuie dans une attitude
mélancolique, et comme endormi lui-même, sur un flambeau renversé, dont il fait porter l'extrémité à
terre ou bien qu'il presse contre la poitrine d'un jeune homme mort, étendu à ses pieds (PI. 1 , fig. 4).
Un masque est placé parfois auprès du génie ailé, pour indiquer que le rôle était fini, et ce symbole qui
semble avoir inspiré à J. -B. Rousseau les vers fameux : Le masque tombe, l'homme reste, etc. , rappelle aussi
(1) Silius Ilalicus donne a la Mort Tépitliète de lurida, Horace l'épée de fange exterminateur. Comme monstre armé de dents
celle de pallkla, Tibulle celle de atra. Euripide appelle la Mort le cruelles, à la gueule béante, la Mort est cilée dans les pas-
fantâme aux ailes noires, et Horace dit (Sat, II, 1, 57-58). sages suivants : Mors avidis pallida dentibus (Sil.) ; Avidos oris
hiatus pandit (Sen.); Mors quœ perpetuo cunctos absorbet hiatu
Seu me traniiuilta senectus ,, . j7 .7 .. _.; . . ... ,, _„, „,
Expcclat, seu mors alri* circumvolat alis. (Burmann, Anth. veter.latm., t. IV, p. 0, lib. V, ep. 63). D au-
tres fois on faisait allusion au sangdont ses brason sesongbs étaient
Thanatos était aussi représenté avec cet attribut (Scliol., in Eu- rougis : Prœcipuos annis animisque cruento ungue nota (Statius
ripid. Alcest., v. 843, ap. Oper. éd. Barnes, p. 287). Le glaive Theb., VIII, v. 380). On lui appliquait encore d'autres images :
de la Mort, c'est aussi le glaive de Thanatos ou, si Ton veut, celui Fruitur cœlo, bellatoremque volando campum operit (Idem.,
de Proserpine, ou encore les ciseaux d'Alropos, le marteau de ibid., v. 378); Captam tenens fert manibus urbem (ibid. Theb.,
CUaron, celui des autres divinités léthifères étrusques, ou enfin 1. I, v. 633).
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 39
la dernière saillie de Rabelais mourant : Tirez le rideau , la farce est jouée. Dans celte figure symbolique,
pleine de grâce et de charme, que Lessing a soigneusement étudiée et dont il a expliqué tous les défaits
quelques archéologues ont cru reconnaître Thanatos ou la Mort. Mais il y a lieu de penser qu'une meilleure
interprétation consiste à la prendre simplement pour le génie de la Mort, qui préside à la séparation de
l'âme, laquelle s'échappe du corps sous la forme d'un papillon (1). L'association des idées de Mort et de
Sommeilse rencontre en Grèce dès la plus haute antiquité, et les artistes, en interprétant d'une manière
sensible cette poétique image, ne firent que suivre la donnée d'Homère et d'Hésiode (2). La Mort et le
Sommeil étant pour eux, d'après cette donnée, deux frères jumeaux, fils de la Nuit, ils avaient soin de
leur attribuer une physionomie et une attitude à peu près identiques, de manière à rappeler la ressem-
blance qui doit naturellement exister entre des frères jumeaux. C'est pourquoi sur le coffre de Cvpselus
ils les avaient représentés sous les mêmes traits, avec cette seule différence que l'un était blanc et l'autre
noir. Dans un grand nombre de bas-reliefs et de monuments funèbres, le génie du repos passager et
celui du repos éternel se servent ainsi de pendant l'un à l'autre, reconnaissables tous les deux à la presque
entière conformité de leurs traits, de leur attitude et de leurs attributs (3). Les Grecs avaient encore
d'autres manières de rappeler le passage de vie à trépas; mais procédant toujours par euphémisme, ils
figuraient soit un pied ailé auprès d'un caducée, avec un papillon qui prend l'essor, c'est-à-dire l'âme
suivant au séjour où elle l'emmène la divinité psychopompe, Mercure, soit simplement quelque emblème
dont la signification était bien connue, comme le papillon, la roue, l'urne cinéraire, le flambeau renversé.
Des représentations allégoriques plus complètes, plus étendues traduisaient en outre, sous une forme
sensible, les conceptions mythologiques renfermant l'idée de la lutte de la vie et de la mort, du bien et
du mal; mais les images lugubres et repoussantes que pouvait faire naître le souvenir d'un destin inexo-
rable et destructeur n'étaient pour ainsi dire qu'effleurées, et se glissaient parmi les accessoires plutôt
qu'elles n'envahissaient le fond même de la composition. Comme on l'a fort bien remarqué, l'idée de
la mort, chez les anciens, ne devait point exclure celle de la joie. Si les Grecs répugnaient à figurer la
mort sous un aspect hideux, lors même qu'elle était pour eux la Mort ou le dieu de la Mort, le redou-
table Thanatos (4), ils ne témoignaient pas moins de scrupule à l'égard des autres divinités infernales.
Pausanias nous apprend que ce n'était que depuis Eschyle, c'esUà-dire depuis le cinquième siècle avant
notre ère, que les artistes donnaient généralement à la plupart de ces divinités une physionomie inspirant
l'effroi. Ainsi, pour n'en rapporter qu'un exemple, la Furie qui figure dans le beau bas-relief représen-
(1) Le double sens d'un mot conduisit les Grecs à l'allégorie de c'est lui qui entretient la vie; il est l'image du mystère de la mort,
rame s'échappnnt du corps ?ous la forme de cet insecte. Psyché Les chrétiens ne repoussèrent pas tout à fait l'idée de cette assi-
signifianl dans leur langue l'âme et celle espèce de papillon qui, milation, car saint Chrysostôme, dans sa seconde homélie au
le soir ou la nuit, dans l'été, vole autour de la lumière et souvent peuple, parle en ces termes : « La mort n'est pas la mort, mais le
se précipite dans la flamme , le papillon devint ainsi l'emblème de sommeil de quelques instants. Jésus Christ, lui-même, essaya de
l'âme dont Psyché, dans les mythes, est une personnification. « Un transformer le terrible 0av*T.°s en un ange bienfaisant, l'ange du
» noble instinct, pensa-t-on, anime le papillon, amant de la lumière; sommeil. « Notre ami repose; celui qui conservera ma doctrine ne
» mais ce même instinct lui est funeste et cause sa mort. La che- verra pas la Mort ; ceux qui dorment se réveilleront ; dans peu ils
» nille, qui se change en chrysalide et sort papillon brillant de sa entendrontlavoixdeceluiquilesappellera. » (AuxHébreux, U,ilt.)
» dure enveloppe, est un animal humide, pareil à l'âme, qui, une La dernière demeure de l'homme, le cimetière, est encore appelé
» fois tombé dans le monde humide de la matière et emprisonné" le Champ du repos. Dans les élégies, dans les poésies funèbres,
» dans ce corps mortel , a perdu sa liberté. Un moment vient toute- dans les épitaphes, on aime a se servir de celle expression, il dort.
» fois où elle la recouvre, où, elle aussi, elle brise ses entraves, et Enfin sur la croix de bois noir, sur la pierre et sur le marbre qui
» laissant là l'enveloppe grossière qui la tenait captive, s'élance protègent la dernière retraite du chrétien, on trace la formule : Ici
» dans les espaces célestes et remonte vers sa lumineuse et divine repose, etc.
» patrie » (Dr. Fred. Creuzer. Rel. del'Ant., t. III, 3e part.). De là
cet emblème si connu d'un papillon posé sur un crâne humain, (o) " y a dcs monumcnte où l'«m ™ rencontre qu'un seul de
auprès d'un philosophe, tenant un livre et méditant. C€S Slinks °" bien sculement l'attribut qui les remplace : les
(2) Hom., H., v. 681-82 ; Hésiod., Theog.,y; 756-759. La for- flambeaux-
mule somno œternalï, inscrite 'sur les tombeaux, rappelait aux vi- (4) On se bornait à lui donner, comme aux itères, qui en étaient
vants cette douce croyance que la mort est le plus paisible des l'image, un visage noir ou blême et des pieds crochus. C'est ainsi
sommeils. Le sommeil, dit un poète gnomique, prépare à mourir ; qu'il est représenté sur le coffre de Cypsélus.
40 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
tant l'enlèvement d'Hélène, a un visage calme et plein de noblesse. Au contraire, dans la majeure
partie des peintures de vases, le côté hideux, plus moderne et plus populaire, est préféré par l'artiste,
et l'Érinnye a des ailes noires et des pieds crochus (1). Les ailes noires et en général la couleur noire ou
sombre, les pieds ou les ongles crochus, les serpents enroulés autour des bras ou mêlés à la chevelure, l'as-
pect hérissé, sanglant, effaré devinrent les signes caractéristiques de toute une race de divinités léthifères,
dans laquelle il faut comprendre les Furies, les Érinnyes, les Kères, les Harpies (2) , et jusqu'aux diables
chrétiens (3). Le glaive, la hachette, le marteau, le trident, la faux, la flèche', en un mot l'arme ven-
geresse qui tranche ou qui assomme, contribuèrent aussi à donner un aspect significatif à d'autres divi-
nités redoutables que l'on représenta néanmoins d'une manière plus grave et moins excentrique , mais
toujours, à la vérité, sous des couleurs sombres et des traits menaçants. Ces attributs appartenaient
surtout aux juges et aux rois des enfers, aux dieux supérieurs de vengeance et de mort; quelquefois aussi
aux mauvais génies conducteurs des âmes, et même aux divinités célestes, qui, dans certains cas, se
dépouillaient de leur caractère conservateur et protecteur, pour semer la désolation parmi les hommes,
comme Diane et Apollon qui lançaient sur la terre des flèches empoisonnées. Toutefois, quels que fussent les
progrès de l'envahissement de la laideur fantastique dans les produits de l'art, nous n'arriverons pas à
constater l'apparition du squelette sur les monuments figurés des anciens, tant que nous n'aurons en
vue, comme précédemment, que la personnification et la déification de la Mort. Il est suffisamment
établi, en effet , que la Mort, comme divinité , ne se montre nulle part sous forme de squelette. Et cepen-
dant on tirerait une fausse induction de ces paroles, si l'on pensait que l'antiquité, pour n'avoir pas donné
à la Mort la figure d'un squelette, n'a jamais connu, n'a jamais représenté de squelettes. Elle en a connu
et représenté, au contraire, et même un nombre assez considérable. Mais alors, dira-t-on, que doivent-ils
signifier? Invoquant le témoignage de Lessing, juge parfaitement éclairé en cette matière, nous tranche-
rons la question du premier coup et nous répondrons que ces squelettes sont des Larves, non pas parce que
(1) Alfred Maury, Encydop. mod., ai'l. Démon.
(2) Les Harpies, analogues aux Parques et aux Kères, se sonl con-
fondues avec les Furies. Elles enlevaient les morts. Figurées ori-
ginairement par des oiseaux à tètes de femme ou par des femmes
ailées, leur caractère qui ne respirait que la beauté finit par
prendre une physionomie de plus en plus hideuse. Les Parques,
qui avaient primitivement l'air sévère, mais qui n'avaient rien
d'horrible , subirent une transformation analogue . Les Sirènes,
proches parentes des Harpies, étaient aussi représentées par des
femmes-oiseaux : elles accompagnaient les âmes au lugubre
séjour et adoucissaient par leurs chants les affres de la Mort.
C'est ici le lieu de se rappeler que les anciens employaient
fa musique, non seulement dans les funérailles, mais aussi pen-
dant l'agonie, comme le prouve un bas-relief publié par Caylus
(Recueil d'Antiq., t. III, p. 267, pi. LXXI1I). D'autres fois les
Sirènes se servaient de leurs chants séducteurs pour tendre des
pièges à ceux qu'elles se proposaient de faire tomber entre leurs
grilles et qu'elles voulaient livrer ensuite à Hadès (l'enfer). Les Si-
rènes qui attiraient l'âme à elles étaient, en raison de leur rôle fu-
néraire, représentées parfois sur les tombeaux. Le bûcher monu-
mental, qu'Alexandre fit construire à Babylonc pour les funé-
railles d'iiépbestion, son favori, était terminé par des figures de
Sirènes creuses. Ces figures cachaient les musiciens chargés de
louer le mort et d'entonner le chant funèbre. C'était donc là un
concert fictif de Sirènes imaginé conformément aux croyances qui
faisaient attribuer à ces gracieuses musiciennes le caractère de di-
vinités léthifères ou psychopompes. Celte allégorie païenne fut
acceptée par les chrétiens, et le peuple, au moyen âge, crut à
l'existence réelle des Sirènes et redouta le pouvoir funeste de leur
chant. Seulement au lieu de les représenter sous la forme de fem-
mes-oiseaux, on leur donnait celle de femmes-poissons, du moins
est-il plus ordinaire de les voir figurées de la sorte. Il en existe
des représentations dans les sculpturesel les peintures des anciens
édifices, voire des églises, où la symbolique chrétienne en avait
fait la personnification de la volupté etdes entraînements coupables
des sens. M. E. Cartier a dessiné les cinq figures des Sirènes qui
décorent les voûtes de la salle des gardes de l'ancien évêclié de
Beauvais. Ces Sirènes forment un concert et jouent de différents
instruments de musique. Comme elles se rapportaient doublement
à mon sujet, j'en ai donné une copie pi. XIV, fig. 87. Dans l'ori-
ginal, elles se détachent sur un fond rouge sombre, semé de feuil-
lages funèbres, et les arêtes des ogives qui les séparent portent
des ornements noirs et blancs.
(3) Le noir comme les couleurs livides et rougeâtres furent
employés par les artistes de l'antiquité dans un grand nombre de
représentations mythiques de dieux infernaux et fulguraux, et gé-
néralement attribués par eux aux personnifications du principe
malfaisant. Le blanc était l'image de la Maladie et de la Mort que
les dieux avaient le pouvoir d'engendrer; le noir représentait l'obs-
curiié au sein de laquelle ils se plaisaient à vivre ; le rouge faisait
allusion au sang et aux flammes des lieux expiatoires où ils exer-
çaient les fondions déjuges et de vengeurs. Aussi ces couleurs ont-
elles servi, en divers lieux, à caractériser la livrée du deuil et de
l'affliction. Dans nos légendes, les revenants sont blancs ou noirs,
et le blanc et le noir sonl les couleurs de nos draperies et de nos
vêlements funèbres. « C'est de la nuit et des ténèbres, dit le
» R. P. Ménétrier que l'on a appris à tendre de noir les maisons
» de deuil et les autres lieux fixés aux cérémonies funèbres; car,
j> depuis le commencement du monde, le jour et la nuit ont été
» les symboles de la vie et de la mort, comme le blanc et le noir
» soin les couleurs de l'un et de l'autre. »
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 41
le mot larve ne signifie autre chose qu'un squelette, mais parce qu'il servait à désigner les esprits mal-
faisants, les mauvais démons qui tourmentaient les hommes de leurs hideuses apparitions. Sénèque (Con-
solât, ad Luc. , ep. 24) décrit les âmes qui habitent aux enfers comme de véritables squelettes : Nemo tam
puer est, utCerberum timeat ettenebras, et larvarum habitum nudis ossibus cohœrentium. Les Delphiens
supposaient que, lorsque les morts arrivaient dans la demeure infernale, Eurynome disséquait leurs corps
avec ses dents et les réduisait à l'état de charpentes osseuses (Pausanias, Phoc. , XXV11 1). Ovide attribue
aux ombres des morts l'épithète (ïossea larua. Lucien , dans son dialogue de Ménippe et Philonides ,
dépeint celles-ci sous des traits qui rappellent cette épithète. Les anciens lexicographes grecs don-
nent l'expression de larva comme correspondant aux expressions de Scu^oviov , (pavTaGp. , etàwVjv ,
c-/.zkzTo<;(Cyrilli, Philoxeniet aliorum glossaria a Labbœo collecta); car on n'a pas oublié que les (kiy.oveç grecs
étaient effectivement identifiés avec les Mânes , Larves ou Lémures des Latins, ainsi que le prouve encore
cette exclamation d'Apulée, parlant d'un squelette qu'on l'accusait de posséder chez lui comme objet raa^
gique : « Est-ce là un squelette? est-ce là une larve? est-ce là ce que vous appelez une image de ce démon (1 ) ? »
Le mot o/'.e'XeTo; , rendu par celui de vs/.poç, indique non moins clairement que les morts ou Larves étaient
conçues sous la forme de squelette (2). Le squelette représentait donc non Celle qui est la négation du
principe de l'existence, le terme opposé de la vie ; mais la créature qui a cessé d'être , qui a quitté ce
monde et qui est censée habiter les lieux souterrains. En d'autres termes, le squelette ne représentait pas
la Mort, mais le mort, celui qui n'est plus. Or, l'image de celui qui n'est plus, rappelant le mystérieux
pouvoir qui brise l'existence , le squelette devint aussi un symbole de mort, de destruction , d'extinction
du principe vital et de dissolution de l'être vivant, symbole que l'on pouvait rapporter aussi bien à chaque
individu en particulier qu'à l'humanité en général. Telle était la signification attachée à la figurine de bois
peint représentant une momie dans son cercueil, que l'on faisait circuler, en Egypte, dans les banquets.
Tel était aussi le caractère attribué à la poupée lémurique d'argent, larvam argenteam, du festin de Tri-
malcion. Ces mots : Sic erimus cuncti, postquam nos auferet Orcus, ne signifiaient pas : « Bientôt celui-ci
nous entraînera! Sous cette figure, la Mort nous appellera; « mais ils avaient le sens des paroles que les
Égyptiens adressaient à leur momie convivale; ils signifiaient : -.< Voilà ce que nous serons; nous devien-
» drons tous de pareils squelettes, lorsque la mort nous aura appelés à elle. » La momie, le squelette ré-
veillaient donc l'idée de la mort par celle du mort, de la larve, mais ils ne représentaient pas la Mort en
tant que personnification ou divinité. Toutes les reproductions du-spectre osseux que l'antiquité nous a
léguées ne semblent pas admettre une autre explication. Les squelettes rapportés par Gori, par Winckel-
mann, par Ficoroni, par Jorio, parMillin, par d'Olfers, par Mûller (3), à l'exception peut-être des sque-
lettes gnostiques, ont le véritable caractère de larves, et servent pour la plupart à constituer allégorique-
ment un Mémento mori, sans qu'aucun d'eux nous mette en présence d'une nouvelle forme , d'un nou-
veau type du dieu Thanatos. Ainsi, dans la sardoine du cabinet de Florence, publiée par Gori (/i), comme
(l) Hiccine est sceletus? Hœccine est larva? hoccine est quod reliefs du tombeau de dîmes (voy. pi. î, fig- !,)■ H en est d'autres
appellitabatis dœmonium? (Apul., Apolog., 506). A un autre en- pourtant qui se rapprochent davantage de la charpente osseuse
droit du passage dont il est question ici, Apulée se sert encore proprement dite.
d'une expression qui indique que en genre de figure était regardé (3) Gori^ Muséum etruscum. Florenliae, 1737, 3 vol. in-fol.,fig.
comme représentant une larve : Envobis quem scelestus Me Muséum flprèntinurn': Florcntiœ, 1731-6G, 12 vol; in-fol. lig. —
sceletum nominabat?... Hune denique qui larvam p'utat ipse est Winckelmann, Descript. des pierres gravées du baron de Stoseh.
larvatus; et quelques lignes plus haut, il nous explique ce que son Flor., 1760, in-/i", fig. — Ficoroni, Gemmœ antiquœ litteratœ
accusateur entendait parmi squelette : c'était un cadavre dépouillé aliœque rariores et illustr. a Nie. Galeotti. Roms, 1757, gr.
de ses viscères et de ses chairs, macilentam vel omnino evisce- 111-/4°, fig.— Jorio (Andréa de), Scheletri cumani. Nap., 1810, fig.
ratam formata diri cadaveris fabricatam, prorsus horribilem et _ Millin, Magasin encyclopédique ,.1813; janvier. — D'Olfers,
larvam. (Cf. Alf. Maury, Du personnage de la Mort, 3e Mémoire, Ueber ein Merlcwurdiges Grab bei Kumae und die in demselben
Revue archéol. du 15 août I8Z1S. 5e année, 5° livr.) ■ enthaltenen Bildwerke. Berlin, 1832 (dans la collect. des Mémoires
(2) D'après son ancienne signification, le mot axiU-<n désignait de l'Académie des sciences de Berlin, ann. 1830). — Millier, Ar-
plutôt un corps desséché, amaigri, qu'un véritable squelette, et chaeologie der Euns't.
c'est bien là en effet l'aspect que représentent plusieurs squelettes (4.} Mus. florent., vol. I, tab. 91. (Cf. Gorii observât., ib ,
figurés sur d'anciens monuments : par exemple, ceux des bas- p. 175, et Galerie de Florence, dess. par Wicar, t. III, p. 28.)
6
42 SYMBOLISAÏtON, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
dans la pierre gravée de la collection de M. Badeigts de Laborde, le squelette qui danse devant un homme
assis jouant de la double flûte est une larve, et M. Alfred Maury, loin de prendre ce sujet pour une scène
des Compitalia, ainsi que l'a fait M. d'Olfers, le considère comme une allusion à la Mort, qui nous surprend
inopinément tandis que nous nous livrons aux joies de la vie (pi. II, fig. 10). La larve, en effet, par sa danse
funèbre, rappelle au berger insouciant le sort qui lui est réservé. Au surplus, d'après l'avis des plus savants
archéologues, la plupart des bas-reliefs , statuettes , pierres gravées et autres monuments sur lesquels sont
figurés des squelettes, ne sauraient être classés parmi les œuvres d'art proprement dites, car ils sont d'un
travail grossier qui accuse une origine populaire assez rapprochée de la période de décadence. La date
qui doit leur être assignée, n'ayant pu être fixée d'une manière certaine, il se pourrait qu'ils ne fussent
pas tout à fait aussi anciens qu'on a été tenté de le croire. M. Alfred Maury ne pense pas que , dans
la Grèce propre et l'Italie, l'image du squelette ait paru bien antérieurement à l'époque impériale , et il
faut supposer que c'est vers le temps où cette image commença à être connue , qu'on en fit choix pour
représenter les larves, les lémures, les démons infernaux en même temps que l'allégorie delà mort sub-
stituée à la vie. Il n'est cependant pas impossible que cette image , avec le sens mystique qu'il est permis
d'y attacher, n'ait été employée beaucoup plus anciennement dans les pratiques secrètes de l'initiation aux
mystères. On sait que plusieurs de ces rites offraient souvent d'effrayantes apparitions (1). Pourquoi le
lugubre simulacre n'y aurait-il pas joué un rôle analogue à celui qu'il joue encore dans cerlaines institutions
mystiques parvenues jusqu'à nous? La vue du spectre osseux , ou tout au moins de la momie desséchée ,
aurait servi non seulement à éprouver le courage des aspirants , mais aussi à éclairer leur esprit sur les
vérités fondamentales de certains dogmes austères. Si le symbole de la mort, en Egypte et en Grèce, put
être exposé dans toute sa crudité au milieu des joies du festin, comment n'aurait-il pas trouvé place dans
les sévères enseignements de la morale? Pour constituer ce symbole, d'ailleurs, il n'était pas absolument
besoin delà forme entière du squelette, un crâne, quelques ossements suffisaient. D'Olfers décrit plusieurs
pierres gravées où l'allusion funèbre n'est indiquée qu'au moyen de ces tristes débris. Il cite d'autres
monuments antiques où ceux-ci accompagnent l'image du squelette, comme pour réunir plus étroitement
à la figure de la larve les attributs parlants de la mort. Ce sont ces attributs parlants de la mort que l'on
rencontre aussi dans quelques images allégoriques des religions de l'Orient, par exemple, dans l'une des
figures du triangle hindou (pi. I, fig. 8), dans l'effroyable parure donnée à Siva-Roudra et à sa terrible
épouse (fig. 1), et dans plusieurs autres représentations d'idoles dont les traits font allusion aux instincts
farouches et destructeurs des divinités. Mais que nous ayons sous les yeux un squelette entier ou seulement
un fragment de squelette, nous n'avons ni dans l'un ni dans l'autre cas une personnification figurée de la
Mort. Nous avons un emblème de destruction, un Mémento mori, rien de plus.
Quoique les Israélites eussent fait de nombreux emprunts aux dogmes de l'Orient, et même au polythéisme
hellénique, on ne trouve point chez eux de trace qui indique que ce peuple ait conçu et personnifié la Mort
sous la forme d'un homme décharné, d'un assemblage d'ossements, en un mot d'un squelette. Cependant les
diables juifs avaient été identifiés avec les divinités infernales des païens, notamment les Satanims avec les
démons grecs. Mais cette identification n'eut pas le résultat qu'elle obtint chez les chrétiens , c'est-à-dire
qu'elle n'aboutit point à la production d'un nouveau mode de représentation de la Mort. Laissons parler à
ce sujet un écrivain qui, en pareille matière, fait certainement autorité, et dont nous avons déjà plusieurs
fois invoqué le témoignage : « Les démons chrétiens, dit M. Alfred Maury, étant identifiés avec les o\u'(/.ove<;
(1) Il est généralement reconnu que, dès l'origine, les rites des Empuse, qui n'avait qu'un pied, ou qui, suivant d'autres, avait
petits mystères consacrés a Proserpine, ou plutôt à Hécate, offraient une cuisse d'airain et une jambe d'âne. Ceux des aspirants à qui il
des images terribles. « On voyait des spectres à crêtes de dragon, arrivait de donner des signes de frayeur pendant les épreuves
des monstres tantôt bœufs, tantôt mulets, tantôt chiens à plu- étaient repoussés comme indignes. » (Charles Magnin, Les ori-
sieurs têtes. Hécate, si monstrueuse elle-même, passait pour gines du théâtre moderne. Paris, 1838, t. I", p. 81-82.)
avoir le pouvoir de faire apparaître des fantômes, entre autres
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. «
» grecs, avec les larves et lémures, durent recevoir la forme et les traits que l'imagination populaire prêtait
» à ceux-ci. Les néophytes, et surtout ceux des contrées où régnait le polythéisme helléno-latin, se repré-
» sentèrent donc les anges déchus sous la forme hideuse de larves, de squelettes. Cette forme devint par
» conséquent celle de l'ange déchu par excellence, du chef des légions rebelles, Satan , l'ancien ange de la
» mort, la Mort personnifiée. » Ce fut par cette série de confusions , d'identifications, d'emprunts d'une
religion à l'autre, que la Mort, Thanatos, arriva à être pour les chrétiens un squelette animé. Cette trans-
formation paraît s'être opérée principalement chez les gnostiques (1). En effet, la croyance à un personnage
réel de la Mort est consignée dans les écrits émanés de cette secte. Les Gnostiques puisaient beaucoup plus
largement à la-source païenne que les orthodoxes, qui n'y prenaient que ce qui était d'accord avec l'esprit
du christianisme. La Mort, sous la figure d'un squelette, apparaît sur quelques monuments gnostiques.
Une pierre basilidienne, publiée par Gori (2), représente un squelette armé d'un fouet et monté sur un
char traîné par deux lions. Ce squelette triomphant foule aux roues de son char d'autres squelettes (pi. II,
fig. 19). Des inscriptions hiéroglyphiques accompagnent cette bizarre représentation, où l'on peut voir
une image du triomphe du démon Satan, ou Thanatos, dont le lion était l'emblème (3). On a rapproché de
cette pierre gnostique une pierre sépulcrale citée par Boldetti, qui semble traiter le même sujet dans le
sens des idées chrétiennes sur la victoire du Christ vainqueur de Hadès ou de Thanatos (pi. II fig. 11).
On y voit, en effet, une figure représentant les roues du char de la Mort, ou, si l'on veut, le train de ce
char surmonté de la croix qui semble l'avoir arrêté dans sa course et rendu immobile. Les lions ont été
dételés, et Thanatos le triomphateur renversé ou mis en fuite par la toute-puissance du signe rédempteur.
De ses fonctions de cocher sinistre, il ne reste plus rien, si ce n'est le fouet que l'on a représenté auprès
de la figure du char abandonné. On compte treize points sur l'un des côtés de la pierre (4). M. de Rani-
mer a décrit deux coffrets gnostiques du cabinet du duc de Blacas, sur lesquels sont représentés des crânes.
Dans les cérémonies mystérieuses que célébrait la secte des Stadinghiens, condamnée par le pape Gré-
goire IX, on voyait un personnage qui figurait la Mort (5). Or, cette secte était imbue d'idées gnostiques
qu'elle avait rapportées de l'Orient, où ces idées n'avaient pas cessé de se perpétuer (6).
Si des monuments gnostiques nous passons aux monuments chrétiens, nous rencontrons sur d'anciennes
peintures le démon, prince delà Mort, SolgiIhûç Tou0ava-rou, représenté dans ses apparitions aux solitaires sous
la forme d'un squelette (7). Sur d'autres peintures, nous voyons de saints personnages méditant sur les
conséquences du terrible Finis rerum à la vue des squelettes étendus devant eux dans le tombeau. Ces
deux sortes de représentations nous expliquent le double sens que les premiers chrétiens attachaient à
l'image du squelette. Cette image ne réveillait pas seulement dans leur esprit l'idée de la destruction ma-
térielle qui est l'œuvre de la mort, elle leur rappelait encore la destruction morale qui est l'œuvre de Satan.
(1) « Le nom de gnose et l'adjectif gnostique viennent d'une ra- MM. d'Olfers et Alfred Maury se sont rangés de l'avis de ce der-
cine grecque, qui signifie savoir, connaître. La gnose est moins nier. Le char de la Mort a son analogue dans le charroi du moyen
une science qu'un fonds inépuisable d'hypothèses mystiques et tout âge, dans le char du roi Arlus ; dans et- cortège infernal, celte
arbitraires sur le développement successif des existences qui au- mesnie diabolique qui traversait les airs avec un grand fracas,
raient précédé la formation de l'univers, et qui expliqueraient sa (ft) Dr. Fr. Miinler, Sinnbilder und Kunslvorstellungen der
nature. Celte gnose embrassait le système de l'émanation asiatique, alten Christen. Altona, 1825, taf. IV, n° 87.
la généalogie des dieux de l'Egypte, la kabale spéculativedes Juifs, ^ Demum novitio procedenti, occurrit miripalloris homo adeo
revus, corrigés et augmentés, selon l'esprit des abstractions grec- extmuatus ut maeer quod consumptis carnibus sola cutis re-
ques : on dirait la métaphysique de la métaphysique. Pour les uns, fa. viMur Qssihus mperducta . hunc novitius osculatur et
c'était beaucoup, pour les autres presque rien. » (J. Salvador, Je- smm frkjidum sicut glaciem et post osculum catholicœ memoria
sus-Christ et sa doctrine. Paris, Guyot, 1838, t. Il, p. 186, fidei de ipsius corde totaliter evanescit. ^hr.hn, Annal, L XUl,
note tt.) Au moyen âge, le mot gnostique se disait pour savant. ^ ^ aQ> 123Zu)
{'!) Inscript, t. I, p. libli, plus fidèlement rapportée par d'Olfers. ' ' '' ' ' , ,„«„„, i>''i nr^unln
/ir„„ T7„i> ■ i ■■ t r, , , . ,- 16) A fred Maurv, Du 'personnage de la Mort , Ileviie archeolo-
(Voy. Ueber em merkwurdiges Grab bei Kumae, pi. 5, fig. 6.) { ' „ 0,0 >
(3) Lessing n'y a vu que des larves qui, dans l'autre vie, s'occu- &k'ue du 18 a0Ut 18Z,8°
p?nt encore des amusements qui firent leurs délices dans celle- (7J D'Agincourt, Hist. de l'art : peinture, pi. xxxn ; sculpture,
ci. Herder a combattu avec quelque fondement cette opinion, et P1- vm> n* 3-
hk SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
A la pensée de la cessation de la vie, se joignaient pour eux, de toute nécessité, les préoccupations rela-
tives au dogme inflexible du châtiment et aux supplices éternels de l'enfer. Uadès ne pouvait être séparé
de Thanatos, et le serpent, ou le ver, diminutif de l'ancienne forme zoologique d'Ahriman, se glissait dans
les chairs du cadavre, s'enroulait autour des crânes et pénétrait jusque dans les os desséchés! En raison
des avertissements réputés efficaces qu'un tel spectacle donnait à la chrétienté par rapport au sort futur
de l'âme, on eut soin d'y recourir pour ainsi dire journellement, et la recommandation Pensez à la mort,
mes frères, multiplia de toutes paris les décorations et les drames funèbres. Piecueillies avec soin et exposées
publiquement, les dépouilles des martyrs devinrent l'objet de la vénération des fidèles. Elles accoutumèrent
les regards à contempler avec joie de lugubres images. Pour honorer davantage ces restes chéris, on les
parait d'ornements mondains, on les renfermait dans des châsses précieuses, on les plaçait dans des cha-
pelles et dans des églises où l'on se rendait de fort loin pour les visiter (1). Les tombeaux qui avaient reçu
les corps de quelques saints personnages attiraient la foule des dévots, qui, de cette façon, s'habituèrent à
à hanter la demeure paisible des morts. Dans ces dépôts sacrés des cadavres qui attendaient la résurrec-
tion, l'imagination des fidèles se représenta le champ funéraire d'Ézéchiel, cett&vaste campagne couverte
d'ossements desséchés, ces ossements desséchés interpellés par le Seigneur, Ossa arida, auclite verbum Do-
mini, et le Seigneur appelant par la bouche de son prophète l'Esprit qui vient des quatre vents pour rendre
au squelette sa carnation et sa vie (2). Tout cela conduisit les chrétiens à se familiariser de plus en plus
avec la vue des restes décomposés de notre enveloppe mortelle. Après avoir employé le squelette ou les
fragments du squelette en nature, soit comme relique, soit comme Mémento mori, on multiplia les repro-
ductions artificielles de cette image par le secours de la statuaire et de la peinture. Que cela ait eu lieu dès
les premiers temps du christianisme, c'est ce qui paraît fort douteux. En effet, il est reconnu que les ar-
tistes convertis à la foi nouvelle ne purent rompre sur-le-champ avec les formes et les coutumes de l'art
païen, et que longtemps encore ils se servirent des gracieuses inventions du polythéisme dans l'interprétation
figurée d'un grand nombre de sujets, notamment dans celle de l'allégorie funèbre (3). On retrouve donc,
parmi les images qu'ils tracèrent, les deux génies avec le flambeau, le papillon, la lyre, et d'autres attri-
buts, d'autres emblèmes puisés à la même source. Une pierre gravée, communiquée à l'auteur de la Sym-
bolique par M. Munter, représente une tête de mort surmontée d'un papillon et ayant à côté d'elle l'hydrie
qui contient l'eau rafraîchissante, conformément aux croyances égyptiennes transplantées en Grèce, et
communiquées au christianisme par l'intermédiaire des néo- platoniciens (pi. II, fig. 13). Bien que ce
soit là un exemple de l'emploi symbolique de la tête de mort chez les premiers chrétiens, rien n'a pu éta-
blir jusqu'à présent qu'il ait existé la moindre trace de la représentation d'un squelette sur les peintures
des Catacombes. Les anciennes églises ne paraissent pas non plus avoir possédé aucun monument où se
rencontrât ce genre de figure. Les sujets qu'on y peignait étaient d'ailleurs en petit nombre ; souvent même
ils faisaient complètement défaut. Dans l'histoire de la destruction de la grande église de Nicomède, sous
Dioclétien, nous ne lisons rien qui se rapporte aux images dont cet édifice aurait pu être orné. Eusèbe,
qui a décrit l'église des apôtres à Constantinople, aussi bien que celle du Saint-Sépulcre à Jérusalem, ne
donne pas non plus à penser qu'il y eût des statues ou des images d'une autre nature dans ces temples.
L'attachement des artistes pour les formes de l'art païen dut naturellement rendre plus d'une fois leurs
oeuvres suspectes (4). Jusqu'au me siècle, l'autorité religieuse fit preuve de rigorisme à cet égard; mais
(1) Pour avoir une idée de ce qu'était la dévotion des reliques l'allemand dans le Recueil de pièces intéressantes concernant les
au moyen âge et de l'emploi qu'on faisait de celles-ci pour attirer antiquités. Paris, Darrois, 1788, t. IV.
le peuple dans les temples, il faut visiter, à Cologne, l'église de (3) Creuzer, Abbildungen zur Symbolik, taf. VII, 3, ou l'expli-
Sainte -Ursule toute remplie des ossements de la sainie et des cation des planches de l'ouvrage de Creuzer, dans la traduction de
onze mille vierges ses compagnes. Ces ossements sont précieuse- J. D. Guigniaut, Religions de l'antiquité, t. IV, 1" partie, planche
ment conservés dans de petites et jolies châsses garnies d'or. On dern., fig. 559.
les montre, pour une certaine somme d'argent, aux fidèles comme [11) On craignait, en effet, que ces images symboliques, tirées
aux simples curieux. d'un culte qu'il fallait ù tout prix anéantir, ne nuisissent aux pro-
(2) G. Ilerder, Supplément à la dissertation de M. Lessing, grès du culte nouveau en y entretenant quelques vieux ferments
sur la manière de représenter la Mort chez les anciens, trad. de d'idolâtrie.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 45
peu à peu elle devint généralement plus tolérante. Depuis le commencement du "Ve siècle, et même dès la
fin du iv°, les écrivains ecclésiastiques parlent avec éloges des images peintes dans les églises, et des pon-
tifes qui favorisaient ce genre d'ornementation, entre autres Grégoire deNazianze. A celte époque, il était
d'usage de peindre entièrement l'intérieur des temples, comme celui des maisons religieuses; on histo-
riait jusqu'aux murailles des dortoirs et des réfectoires. Les ecclésiastiques eux-mêmes se chargeaient d'em-
bellir leur, demeure. De même qu'il y eut en Grèce des sociétés d' artistes (OiacwTat,) qui, sous la direc-
tion du sacerdoce, brodaient des étoffes, sculptaient le bois ou l'ivoire, doraient les statues, peignaient les
murs et les colonnes des temples, ciselaient les vases sacrés, composaient des hymnes et dansaient en
chœur autour des victimes (1); de même il y eut très anciennement, parmi les chrétiens, des confréries
d'artistes qui exécutaient des travaux analogues, et qui subissaient d'autant plus elles-mêmes l'influence de
la direction sacerdotale qu'elles étaient pour la plupart uniquement composées d'individus appartenant
aux ordres monastiques. Il est permis de conjecturer que c'est au sein de ces écoles artistico-religieuses
fondées dans les cloîtres que se développa l'idée du symbole funèbre figuré par des squelettes et des osse-
ments. On s'inspira, dans cette circonstance, des souvenirs du paganisme, et peut-être aussi de quelques
monuments gnostiques que l'on pouvait avoir eus sous les yeux (2). Le triomphe du Sauveur sur l'esprit du
mal avait été figuré originairement par une croix ou par le monogramme du Christ posé sur un serpent (3).
On sait que la croix, emblème du Dieu qui racheta les hommes, fut élevée sur le Calvaire, et que, selon
la signification de ce mot, le Calvaire était un lieu couvert de crânes et d'ossements. Cette croix avait
triomphé de la Mort, par conséquent on crut devoir y ajouter une tête de Mort avec quelques ossements
pour indiquer cette victoire ; on fit même plus, on plaça un squelette furieux de sa défaite à côté du tom-
beau que Jésus-Christ venait de quitter en triomphe. Dans la suite, on alla plus loin encore, on représenta
le Sauveur luttant avec la Mort et terrassant l'antique ennemi des hommes. Partout ces allégories furent
très fréquemment reproduites, et l'imagination du clergé, poussant toujours de plus en plus au noir, l'hu-
manité se trouva comme enveloppée d'un vaste réseau funèbre. S'autorisant de la parole austère de saint
Jérôme, qui a lui-même pour attribut une tête de mort, les prêtres recommandaient aux fidèles d'aller vi-
siter les charniers de préférence aux cabarets. Le réceptacle mortuaire, appelé charnier au moyen âge,
était la véritable maison des morts, ainsi que l'indique le nom de Todtenhaus, qu'il porte en allemand.
C'est là qu'on empilait les modernes victimes du classique Thanatos. C'est là probablement que les artistes
allaient choisir leurs modèles et en étudier l'ostéologie. Or, les artistes qui rient volontiers de tout,
pour ce que rire est le propre de l'homme, durent admirer les postures variées et parfois comiques de ces
squelettes suspendus à la file ou entassés les uns sur les autres au hasard. De telles exhibitions pouvaient
déjà leur donner l'envie d'animer la carcasse osseuse, et de faire du mort la parodie de l'être vivant. D'un
autre côté, la vue des riches parures étalées sur les reliques, et peut-être aussi des costumes variés
sous lesquels on avait coutume, en divers pays (4), -d'exposer les morts de différent sexe et de différente
condition, comme pour rappeler le rôle qu'ils avaient joué dans la vie, devait naturellement suggérer à ces
mêmes artistes la pensée d'habiller le squelette, de le transformer en un mannequin , en une marionnette
tantôt revêtue de la pourpre des rois, tantôt cachée sous les haillons du mendiant. Qu'ils aient eu avec
(1) Ch. Magnin , Les origines du théâtre moderne (ouvr. pré- » mais à cet art simple et populaire qui se bornait à reproduire les
cité) , t. I, p. 73. » grossières idées du vulgaire. » (Alfred Maury, Du personnage
(2) « Quand le christianisme eut recours aux images pour pro- de la Mort, i" Mémoire, Revue archéol., 18Z|7.)
» pager son enseignement et entretenir la croyance à ses dogmes (3) Voy. les médailles de Constantin , notamment la médaille
» dans l'esprit du vulgaire, il dut non seulement prêter à la Mort de bronze rapportée, d'après Bauduri (I, 213), dans Creuzer, Rel.
» une existence individuelle, un langage, des actions, mais encore de l'ant.,\. IV, i" partie ; expl. des pi., pi. cclxi, n° 931. A la fin
» une forme, une apparence spéciale. Cette forme, il n'en trouvait du xvie siècle , les Meistersaenger de Strasbourg avaient adopté ,
» pas le modèle chez les Juifs, il dut emprunter au polythéisme en souvenir de ce triomphe, une figure allégorique plus explicite
» gréco-latin ses représentations et ses souvenirs plastiques pour que le Labarum. C'est celle que j'ai donnée pi. n, fig. 15.
» les adapter à des idées nouvelles. Ce fut donc à l'art hellénique (fl) Surtout en Italie, comme dans les galeries souterraines de la
» et latin que les néophytes demandèrent des images de la Mort, Sicile, et en général dans les catacombes. (Voyez plus loin quel-
» non à l'art grandiose et idéaliste qu'inspirait la philosophie, ques détails sur ces hypogées chrétiennes.)
m SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
cela sous les yeux le spectacle de quelques unes de ces danses maladives qu'on attribuait au démon caché
dans le corps des sauteurs hallucinés (larvati), et voilà les Danses des Morts toutes formées, les voilà réel-
lement telles que le moyen âge nous les présente, avec leurs personnages bizarres, leurs cadavres déchar-
nés, leurs arides squelettes, moderne exhibition de larves, attristante et comique à la fois!
Que les squelettes des Danses des Morts aient eu originairement le caractère de larves plutôt que celui
d'une personnification de la mort, c'est ce qu'il ne me paraît pas impossible de démontrer. Je sais que c'est
là une opinion nouvelle et que ne partageront pas ceux qui voient dans ces rondes semi-religieuses, semi-
burlesques, un sujet tout chrétien. Rattacher les Danses des Morts à l'antiquité, c'est presque commettre un
sacrilège; c'est déplaire surtout à ces écrivains qui, pour donner une vaine satisfaction à l'esprit de secte
ou plutôt de coterie religieuse, prétendent contre toute vraisemblance, car les monuments historiques leur
donnent sur ce point un démenti formel, que ces oeuvres singulières n'avaient pris un aspect bizarre et
grotesque, hideux même, que par suite des tendances -matérialistes de la réforme.
« Le squelette des Danses du xvie siècle, disent-ils, apparaît comme un horrible baladin qui se joue de
» la vie et étale avec un cynisme atroce là nudité que le tombeau lui a faite. De là (la conséquence est fort
» juste en effet), oubli des enseignements du passé, glorification du néant sous une forme étrange, dédai-
» gueuse et effrayante. Pour des hommes qui brisaient la chaîne de la foi, les leçons du tombeau prenaient
» toute la rébellion du doute, le piquant de la peur étouffée sous le scepticisme et la moquerie. » Que d'élo-
quence dans la tirade qu'on vient de lire, et quel dommage qu'un si beau raisonnement soit basé sur de
fausses prémisses! Vraiment, si vous vous proposez de faire une dissertation historique et non un sermon
religieux, si vous vous adressez aux gens d'étude, et non aux dévots fanatiques, tâchez, dans votre intérêt,
d'être mieux renseigné, et ne vous exposez pas surtout à ce qu'on puisse vous démontrer, pièces en main,
que tout ce que vous dites des danses du xvf siècle s'applique précisément aux danses catholiques, aposto-
liques et romaines que vous leur opposez. Croyez-vous que nous ne connaissons pas la Danse Macabre et
les vieilles Danses allemandes des xive et xve siècles? Sont-elles moins extravagantes que les autres ; le sque-
lette y fait-il moins de grimaces et de gambades? S'y montre-t-il plus respectueux envers les gens d'Église
et plus galant avec les personnes du sexe? La pensée des artistes y est-elle moins entachée de matérialisme
et plus conforme au sentiment du beau? Les figures de la vieille ronde allemande, tout ébouriffées de ser-
pents, ont-elles un aspect moins grotesque et une allure moins bouffonne que les personnages de la ronde
d'Holbein? Le lecteur n'a qu'à examiner les pièces du procès; qu'il compare et qu'il juge, il verra de quel
côté est la bonne foi.
Quoi qu'on fasse, et quelque haine que l'on porte aux Grecs et aux Romains, aux Albigeois et aux Protes-
tants, il est une vérité que la raison humaine proclamera toujours, c'est celle que des esprits éclairés par
les lumières d'une saine philosophie ont déjà maintes fois reconnue, à savoir, que les croyances religieuses
ne marchent pas par sauts, pas plus que la nature physique dans ses créations ne procède de cette ma-
nière ; mais qu'elles se lient, qu'elles s'enchaînent en se modifiant peu à peu, si bien qu'il n'en est aucune
qui puisse répudier l'héritage de ses aînées. Cette vérité, applicable aux croyances religieuses, l'est égale-
ment aux conceptions symboliques qu'elles enfantent. Voilà pourquoi les Danses des Morts du moyen âge
ne sont pas aussi étrangères aux créations du monde païen qu'on a pu le penser et l'écrire. La ressemblance
de leurs squelettes avec les larves antiques me paraît surtout résulter de cette circonstance, que chacun
d'eux a une individualité propre, mais toujours relative à celle du personnage vivant qui lui est accolé, et
dont il est, si je puis dire ainsi, la contre-partie. Par ses gestes, par son attitude, et par certains signes
particuliers, chaque figure de squelette est appropriée à l'image de l'être vivant qu'elle entraîne, et tous
les squelettes constituent de la sorte une série d'individualités différentes, au lieu de se rapporter à un
type unique dans lequel se fasse reconnaître une véritable représentation iconologique et symbolique du
personnage de la Mort. Lessing dit avec raison que lorsque les modernes ont voulu représenter ce person-
nage, ils ont donné au squelette une faux ou quelque autre attribut, après quoi seulement ils ont reconnu
en lui la Mort. Mais rien de semblable n'eut lieu dans les premiers essais de rondes funèbres tracés par la
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. M
main des artistes. Est-ce une faux ou quelque autre instrument analogue que nous rencontrons dans les
mains du squelette ou du cadavre des plus anciennes rondes allemandes, par exemple, dans celle de la
fresque de Klingenthal, qui date de 1312, et que l'on cite, avec la Danse Macabre, comme remontant à
l'époque de l'apparition du lugubre sujet dont nous nous occupons? Non, sans doute : pas une seule fois
l'artiste inconnu qui fut chargé d'exécuter ce travail n'a doté le sinistre advertiseur d'un attribut de cette
espèce; mais de temps en temps, il lui fait tenir un instrument de musique, ou bien un objet qui, loin de
le caractériser, se rapporte directement au personnage vivant mis en scène avec le Sosie d' outre-tombe,
comme par exemple l'épée du guerrier, la jambe de bois du mendiant, la lanterne de l'ermite. Cet emprunt
n'est d'ailleurs qu'une pure raillerie et n'a rien de symbolique, dans la véritable acception du mot. Quant
à la Danse xylographique, du manuscrit de la bibliothèque de Heidelberg, et au gothique Doden-dantz, les-
quels datent du milieu du xv" siècle et constituent les plus anciennes représentations connues de l'allégorie
funèbre par les procédés de la gravure, ils ne justifient pas mieux que les productions précédentes l'opinion
de ceux qui prétendent assigner au coryphée des rondes sépulcrales du moyen âge l'attribut de la faux, en
tant qu'attribut symbolique et caractéristique de la mort. 11 n'y a ni faux, ni sablier, ni aucun autre signe
d'origine mythologique dans les sujets de ces deux ouvrages ; mais les figures empruntées au Doden-dantz,
dont j'ai donné la suite complète (pi. VI et suivantes) en les faisant réduire aux deux tiers, d'après les gra-
vures originales de l'exemplaire conservé à la bibliothèque de Strasbourg, nous offrent un nombre consi-
dérable d'instruments de musique dont le squelette fait choix tour à tour pour enchanter, à l'exemple des
Sirènes, ceux qu'il veut attirer à lui. Ces instruments, fort curieux pour la plupart par leur ancienneté, le
sont encore davantage à ce point de vue, qu'ils établissent d'une manière certaine le caractère de danse, de
ronde satirique, qui fut attribué, dans l'origine , à l'allégorie du trépas, représentée dans ces anciens et
précieux monuments de l'art chrétien. L'inspection des dessins que je publie ici pour la première fois
convaincra peut-être quelques savants qui pensent que le symbole des danses mortuaires est toujours armé
d'une faux et personnifie la mort, que tels ne sont point les traits ordinaires qu'affecte la représentation
qui en est donnée dans la forme ancienne et primordiale de ces danses (1), dans celle où il convient de
les étudier. Le type de la Mort-Squelette, dont parle Lessing, ne s'est répandu qu'à l'époque de la fusion
du génie populaire et du génie artistique, c'est-à-dire aux approches de la Renaissance. Auparavant, il
n'en existe que des exemples isolés. Dans la légende des Trois morts et des trois Vifs, qui touche de
très près à l'invention des Danses des Morts, il n'est pas question de la Mort, mais de trois Morts. Je sais
bien qu'André Orcagna, dans la représentation qu'il a imaginée de cette légende, a peint une Mort avec
sa faux; mais déjà les idées de la Renaissance, commençant à germer en Italie dans les hautes classes,
exerçaient leur influence sur la manière des artistes en renom. L'inspiration populaire guidait plutôt, au
contraire, ceux qui entreprenaient d'illustrer les textes nombreux qui avaient trait au sujet funèbre. Moins
savants que leurs collègues, ils auraient peut-être aussi peu compris que le public auquel ils s'adressaient
la signification des emblèmes classiques de la faux et du. sablier; l'aiguillon, les flèches ou les rets tirés du
langage métaphorique de l'Écriture sainte, eussent été tout au plus à leur portée (2). Ils choisissaient donc un
mode d'interprétation bien connu du vulgaire, et le squelette du charnier ou le cadavre exhumé de la
(1) La Danse imprimée, de Lubeck, qui ne se rapporte nulle- rent, dans la suite, pour la représenter. Ce rôle de chasseur ou de
ment au type du Doden-dantz, bien qu'elle appartienne encore chasseresse qu'on lui fait jouer a peut-être donné l'idée de la fi-
au XVe siècle, est la seule des anciennes danses allemandes que gui er aussi le faucon sur le poing et comme parlant pour la chasse,
je connaisse, où il y ail d'évidentes allusions mythologiques. Dans Dans l'église de Saint-Pierre le Martyr, à Naples, il existe un
quelques figures on y voit le squelette portant un sablier; dans marbre sculpté où elle paraît avec deux couronnes sur la tête et un
d'autres, il est monté sur un lion et lient un glaive. faucon sur le poing. Sous ses pieds sont abattus un grand nombre
(2) «0 Mort! où est ton aiguillon ?0 sépulcre ! où est la victoire, de personnages des deux sexes et de tout âge. Ce que nous avons
Or, l'aiguillon de la Mort, c'est le péché. » (Saint Paul, I Epître aux dit ci-dessus de l'emploi de la faux ou de quelque autre attribut
Corinthiens, xv, 55-56.) Dans plusieurs autres passages de l'Ecri- caractérisant la Mort ne s'applique qu'aux représentations figu-
ture, la Mort est dépeinte comme un chasseur armé de flèches et rées, aux symboles plastiques, mais non au langage métaphorique
de filets. C'est une des images auxquelles les artistes s'attache- des poètes. L'an 1330 environ, il était déjà question de la Mort et
68 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
tombe avec leurs accessoires naturels, le ver, la pioche, la bière, les instruments de musique excitant les
danses convulsives, suffisaient à leurs naïves allégories. Ce qui prouve, selon moi, d'une manière. péremp-
toire, qu'on n'eut pas en vue, originairement, dans ces sortes de compositions, un type unique et nette-
ment formé de la mystérieuse puissance qui met en mouvement tout ce monde de trépassés, c'est le nom
même qu'on a donné à ces danses. On ne les a pas appelées Danses de la Mort, mais Danses des Morts. De
plus, dans la Danse Macabre, l'exposition se fait à l'aide du premier, du second, du troisième, du qua-
trième mort (1), et tous les quatre sont figurés comme des squelettes, tandis que nous ne rencontrons pas
sous cette forme le personnage même de la Mort. La chronique de Nuremberg, dans les passages qu'elle
consacre au sujet austère qui défraya si souvent les sermons des prédicateurs, nous montre simplement
des morts qui dansent, et ne nous montre pas une figure allégorique de Celle qui est supposée le moteur
fatal de cette danse. Il y a toujours là l'idée d'un symbole, d'un emblème, d'une évocation de ceux qui ne
sont plus pour faire songer au moment où les vivants cesseront d'être, mais on n'y saurait voir un exemple
de la personnification figurée d'un être abstrait dans la véritable acception du mot. Nous en restons tou-
jours au simple contraste de la mort substituée à la vie, de la larve venant annoncer au berger de la sar-
doine antique le sort qui l'attend. Au contraire, si nous remontons moins haut, et que nous nous appro-
chions de la Renaissance, nous constaterons que les reproductions des Danses des Morts commencent à
prendre un caractère quelque peu différent de celui qu'elles avaient dans l'origine. Voici les imitations
tout artistiques d'Holbein qui s'intitulent images, emblèmes, simulacres de la Mort; voici de grands pein-
tres, de célèbres graveurs qui, s'inspirant de Pétrarque, composent des Triomphes de la Mort, et donnent,
contre l'intention même du poëtc (2), à l'impitoyable reine des trépassés, la forme d'un squelette. Bientôt
cette dernière figure, adoptée généralement, se reproduit de toutes parts et prend une signification parfai-
tement déterminée à l'aide d'attributs caractéristiques. Les morts, les larves , sont ramenés à ce type uni-
que, à ce type de la Mort, de Thanalos, bizarrement converti en squelette, mais gardant toutefois quelque
chose de sa physionomie antique, par exemple le glaive, qui devient la flèche, la faux ou la lance, et les
grandes ailes noires, auxquelles se joignent aussi des ailes de chauve-souris, comme symbole de la nuit,
des ténèbres, du temps. La statue de la Mort, placée jadis au cimetière des Innocents, et regardée d'abord
comme l'ouvrage de Germain Pilon, auteur du groupe des Parques, ensuite comme celui de François Gen-
til, natif de Troyes, qui vivait en 1540, était un squelette d'albâtre, debout, tenant de la main droite
une lance, avec la pointe de laquelle i! semblait montrer un quatrain écrit sur un bouclier qui était à côté
de lui, et sur lequel portait sa main gauche. Le quatrain renfermait les vers suivants :
Il n'est vivant lant soit plein d'art,
Ni de force pour résistance,
Que je ne frappe de mon dai t
Pour bailler aux vers leur pitance.
C'est ainsi que le squelette figurant la Mort armée de son dard, et prête à frapper, se multiplie dans un
grand nombre d'ouvrages sur divers sujets, tant au xvic qu'au xvn° siècle. Cependant la farouche et
de sa faux dans quelques écrits. L'auteur du Pèlerinage de la vie haut, une image isolée de squelette ayant les caractères distinclifs
humaine, Guillaume de Guilleville, qui était né à Paris vers d'une représentation de la Mort.
l'an 1295, dit, au sujet de la redoutable divinité: ,„, ,,.,,, .
(2) Fidèle au goût antique, Pétrarque ne dépeint pas la Mort
Et mTm't'LÏ'déparUrf' comme "" sfl"el(;l10. mais comlne une fc^e en fureur, toute
... _ , , , velue de noir :
(1) Dans quelques éditions très anciennes de la Danse Macabre,
les quatre morts qui jouent chacun d'un instrument de musique Ed una donna involta in vesta negra
sont désignés par le nom de premier, de second, de troisième, de con u" f"ror' 'l,lal io non s0- se mai
quatrième ménestrel. Dans la vieille Danse allemande, dont nous
Al tempo de' Giganti fusse a Flegra....
faisons connaître les figures, on trouve aussi, tout au commence- Cependant le Titien, environ 130 ans après Pétrarque, introduisit
ment, quatre squelettes jouant des instruments à vent; mais on dans son Triomphe de la Mort, évidemment emprunté au poète,
ne rencontre nulle part, dans cette Danse, comme je l'ai dit plus l'image du squelette comme personnification figurée de la Mort.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 49
osseuse amazone , non contente d'illustrer les exploits des poètes, c'est-à-dire d'introduire sa lugubre
image dans les productions littéraires, faisait aussi le principal ornement des cérémonies funèbres, et trai-
tait de pair avec les rois couchés dans le cercueil. Le jésuite Ménestrier parle longuement du rôle attribué
aux figures de squelettes dans les funérailles des princes et dans les décorations des églises aux jours de
deuil public (1). Tantôt on en faisait des termes d'architecture qui portaient les corniches, tantôt on s'en
servait pour tenir des inscriptions et des urnes. On en couchait aussi sur les frontons et sur les cintres des
arceaux. Il y en avait qui servaient à soutenir et à retrousser les tentures, à porter les écussons, les
armoiries, les devises ; d'autres portaient, les marques d'honneur, les couronnes, les bâtons de comman-
dement, le sceptre; on en faisait paraître avec la faux, le sable et les autres symboles de la brièveté de
la vie. La plupart se montraient dans des attitudes très variées, casque en tête, tenant des lances, desépées,
des urnes, des sceptres, des palmes, à cheval armées en cavalier, entremêlées avec d'autres figures. Voici
quelques représentations qui ont entièrement rapport à notre sujet : Aux funérailles de la reine d'Angle-
terre, faites à Rome dans l'église du collège des Anglais, le 30 janvier 1670, les images de la Mort avaient
sous les pieds des tiares, des sceptres, des couronnes et d'autres marques de dignité avec ces mots :
Omnia mihi subdita. Quelques unes aussi tenaient une balance dans les bassins desquels on voyait des
couronnes et des sceptres avec des instruments d'agriculture et d'arts mécaniques, le tout expliqué par
ces mots : Mquat inœqualia (2). Aux funérailles célébrées dans la même ville pour le cardinal de Mazarin,
dans l'église de Saint-Vincent et de Saint-Anastase, on avait mi> sur la porte un grand trophée de la
Mort qui foulait aux pieds la tiare, les chapeaux de cardinaux , les sceptres, les couronnes et les autres
marques d'honneur (3). Deux autres Morts étaient couchées sur le fronton de la porte. Aux obsèques
faites à Venise pour Ferdinand H , duc de Toscane, la Mort tenait un luth rompu : versa est in luclum; et
aux funérailles de Pierre Séguier, chancelier de France, la poésie laissait tomber sa flûte avec cette légende
tirée d'un vers d'Ovide: Ars mihi non tanti est, valeasmea tibia. C'est ainsi qu'une gravure de Schenck,
qui représente la Mort jouant du violon devant un vieillard qu'elle vient de surprendre, a pour titre :
Mortis ingrata musica. Enfin, les triomphes de Pétrarque qui, d'après le P. Ménestrier, étaient de grandes
idées très connues et authorisées par les suffrages publics , concouraient à maintenir dans le monde lettré et
dans la littérature aristocratique la vogue du sujet lugubre qui avait produit les Danses des Morts. Le
savant jésuite que nous venons de nommer nous apprend même qu'on représenta en 1665, à Plaisance*
dans l'église de Saint-George, le Triomphe de la Mort, qui avait motivé des décorations très ingénieuses
et pleines d'intérêt (4). Toutefois, en même temps que les beaux esprits des xvic et xvir siècles s'empa-
(1) V. Des Décorations funèbres, par le P. C. F. Ménestrier.
Paris, R. J. B de la Caille, 1683.
(2) Le peintre espagnol Valdes Leal, qui vivait au xvi° siècle,
a placé , dans «ne composition allégorique sur la mort , une
main mystérieuse qui apparaît soutenant des balances égales : un
des plateaux est chargé de tiares, de couronnes, de sceptres et
d'écussons ; l'autre contient toutes sortes de rebuts et de viles or-
dures. L'artiste allemand, M. Alfred Rethel, qui s'est inspiré de
nos troubles révolutionnaires, pour donner une physionomie nou-
velle au sujet tant de fois traité de la Danse des Morts, a repré-
senté, dans un de ses dessins, le squelette propagateur des idées
de liberté, d'égalité et de fraternité, pesant dans la balance, de-
vant une foule stupéfaite, une pipe et une couronne. Que pèse
une couronne? pas plus qu'un tuyau de pipe ; tel est le résullat
que donne l'opération. (Voy. Ein Todtentanz erfunden und
gezeichnet von Alfred Rethel. Leipzig,- Wigand, 5'= Aufl., Drittes
Blatl.)
(3) On se rappelle aussi l'image de la Mort foulant aux pieds un
monarque et une tiare, qui se voyait aux funérailles de Philippe III,
roi d'Espagne, ainsi que le fameux madrigal dont Pierre de Junio
avait accompagné celte sinistre représentation. L'Eglise, dans les
services funèbres, multipliait, sous toutes les formes, ses enseigne-
ments. La décoration mortuaire qui fut fuite à Sainte-Barbe, de
Mantoue, pour le duc Guillaume III, fut toute morale et offrait un
grand nombre d'inscriptions édifiantes qui ne sont autre chose que
des proverbes vulgaires sur la Mort.
En voici un échantillon :
Moiti debemur omncs.
Morte cadunt opthna.
O quàm magnum est honestè mori.
Miserum est iiescire mori.
Mors ultima liuea reium est.
Stultum est timere quod non nossis evit re.
Unrïs (lies de omnibus fert sententiam.
Ultinms morborum medicus est mors.
Tendimus liuc omnes.
Vivere notait, qui mori non vu't.
Mors vitic vita est, etc.
(à) Les jésuites, qui ont toujours eu le goût des représentations
scéniques, ont quelquefois pris pour sujet de ces représentations
la Mort même. Aussi bien ne se faisaient-ils aucun scrupule,
comme on le verra tcut à l'heure, de passer du théâtre à l'église
7
50 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
raient de la création du moyen âge pour l'affubler à l'antique et pour y rattacher toutes sortes de tradi-
tions savantes, cette création, parmi le vulgaire, perdait de sa vogue et tombait dans l'oubli. Déjà les
artistes avaient cessé d'en orner les églises et les cimetières, et les anciennes Danses des Morts, figurées
sur des monuments publics , disparaissaient presque toutes sous le badigeon. L'héritière des divinités
mythologiques du Trépas, ce type bâtard qui est à la fois, comme le dit Herder (1), le Temps et la Mort,
ou, pour mieux dire, qui n'est ni l'un ni l'autre, mais que l'on a pourtant conservé l'usage de placer
sur les monuments funèbres dans une attitude dramatique et ampoulée, n'a plus aujourd'hui le privilège
de fixer l'attention du peuple ni celle des artistes. On passe indifférent devant cette grande figure froide,
immobile et insignifiante comme une mauvaise tragédie, tandis que le passant curieux s'arrêtait naguère
avec émotion et intérêt devant les tableaux à la fois si naïfs, si profonds et si variés de la Danse des Morts.
Nous avons vu comment les chrétiens avaient emprunté aux Grecs et aux Latins l'idée de la larve, c'est-
à-dire du mort, pour en faire un emblème du principe destructeur, et par suite un type iconologique tout
nouveau de Thanatos. Voyons à présent ce qui les conduisit à réunir un squelette, l'image d'un mort ou de la
mort, à un èlre vivant, l'image du vif ou de la vie. Nous avons déjà touché cette question en traitant celle
qui précède ; n'oublions pas la sardoine de Gori et la signification qui lui était donnée ; n'oublions pas non
plus la momie égyptienne promenée dans un cercle de gais convives, ni la gentille larve mobile du ban-
quet de Trimalcion ; n'oublions pas enfin tous ces monuments de l'art populaire des anciens, médailles,
pierres gravées qui associent les idées de mort et d'orgie, en d'autres termes de stérilité et de fécondité,
de destruction et de renouvellement palingénésique, plaçant les ossements arides à côté des mets succu-
lents, le crâne desséché à côté du vase des festins, l'inerte dépouille couchée sur le sol à côté du brillant
papillon prêt à voler vers le ciel. Opposer l'homme à lui-même sous les deux faces principales de sa des-
tinée, pendant et après cette vie à laquelle il tient tant et qu'il doit quitter un jour, c'est là une donnée
toute philosophique , mais basée sur l'observation d'un fait naturel , parfaitement saisissable pour tout
homme aux regards duquel s'offrent les restes inanimés de son semblable. Une telle donnée est donc aussi
ancienne que le monde et commune à toutes les nations, à tous les cultes. Mais dans ses différentes repré-
sentations symboliques, elle ne laisse pas de prendre divers aspects; elle se voile, elle s'embellit plus
ou moins, suivant qu'à l'idée triste et décourageante qu'elle renferme on s'efforce de joindre une idée
riante et consolatrice, l'espoir d'une vie meilleure ou du retour en ce monde sous une forme nouvelle. Si
l'on veut connaître la manière élevée dont les artistes de l'antiquité ont interprété ce sujet, il faut jeter un
coup d'œil sur les monuments que leur inspira le mythe de Prométhée (2). Ces monuments nous offrent
l'image de la destinée de l'homme, les mystères de son origine et de sa fin dernière; l'heure de sa nais-
et vice versa. « C'est ainsi, dit encore le père Ménestrier, l'un (1) Herder, Wiedie Alten den Tod gebildet? Sœmmtl. Werke.
» des membres les plus savants de celte association, que le collège ïûbingen, 1809, XI, p. Û27-494.
» des jésuites de Paris fit des funérailles académiques pour la reine ;„. ,, ' D J . ' \ -„ t. ' . „T ,« , ,
, . ., . «coo , . ,,.- (2) Voy. Rehciions de l antiquité, t. IV, 1" partie, planches et
» le seizième aoust 1683, au lieu de a tiagéd eau se fait toutes ,. . , \ „
!.. =„„!„.> -i ■ , ■■ -, , explications des planches, les has-reliel's, fig. 601-603, et parlicu-
» les années, à pareil mois, pour la distribution des prix. Au lieu ,-x . . , . ,. „„., „ . ... ,, ,,
t,„™^.o.„^. -r a, * . - ■ ' "■" uiClU lièrement celui de la pi. clviii, lie. 603. Suivant M. Voelcker, le
» du théâtre magnifique, élevé chaque année sur l'une des quatre „ , r, ..., a •'. . « i n a* ■ a .
„ fa™* ri<> la ™.„. ™ ,mil i,iA,v i j , m) lne de Prométhée a, dans les formes tous lesquelles Hésiode et
« laces de la com, on avoit choisi la grande salle qui sert à vré- „ '. , ,,.,,..■
<.„„f rt'Anu<,» ««™ i„ i , ■ , c Homère nous le présentent, une grande analogie avec la tradition
» sent d église , comme un heu plus propre à des funérailles. Elle , ., ,. , , , . , -, n j ,, •
„ imii imro fon,i„A j» „„;,. t\„ •. . , biblique de la chute du premier homme. Comme dans ce e-ci on
» étoit toute tendue de noir. On remarquoit parmi les décorations .'■■ . , ".: , , , , JtJ .
» f.mih.-<»= rtoc tatoc Aa „,„,., „A.„,„„,„! . . . y trouve amalgamées les idées de mal, de mort, de péclie, de ten-
» tunèbies des têtes de mort couronnées, puis cette inscription en . , ., . ,, .„.■,..,,
B jatjn . r tation, de séduction, et 1 on y voit lintroduction de la femme dans
Entrez et voyez avec des larmes Ie nioi'le devenir la principale cause de tous les maux qui vont
Quelle tragédie affliger l'humanité. Pandore a un caractère analogue à celui delà
La Mort nous représente cette année. mÈ, e d(, genre humain_ Ia dangereuse épouse d'Epiméthée person-
» Un théâtre, élevé au même lieu où se dressoil tous les ans celui nifie le sexe féminin dans ce qu'il a de faible, de léger, de volage,
» des Enigmes, faisoit voir un grand tombeau de marbre, auprès de faux, d'ami de la parure et du luxe. Elle réunit toutes les im-
» duquel la Poésie, la Musique, la Tragédie et l'Eloquence pieu- perfections au sujet desquelles le rude sermonneur de la Danse
» roient et abandonnoient leurs instruments. » (Des Décorations Macabre réprimande brutalement les femmes qu'il entraîne.
funèbres, p. 132.)
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 51
sance rapprochée de l'heure de sa mort; mais tout cela présenté dans une suite de tableaux si gracieux et
si élégants que l'âme est doucement touchée et ne s'effraye pas. L'art populaire, moins recherché dans ses
allégories, moins délicat dans les formes de son enseignement, représentait cette opposition , ce contraste
de la vie et de la mort avec plus de laconisme et de crudité. Dans l'Onyx de Lippert (Doiktyl. , Suppl. , n° 471),
citée par d'Olfers, on voit un squelette tenant dans la main droite une coupe pleine de fruits, dans l'autre
main une bandelette; à ses pieds est un vase. Une cornaline, citée encore par d'Olfers, nous offre,
quatre têtes réunies; trois de ces tètes représentent symboliquement la jeunesse, la virilité, la vieil-
lesse; la quatrième, qui est une tête de mort, dit assez par elle-même ce qu'elle représente. Sur
d'autres cornalines, la tête de mort se trouve jointe à une tête d'homme et à une tête de femme, ou bien à
une tête d'adolescent et à une tête de vieillard (1). Quelquefois le Mémento mori est encore plus expli-
cite. Un vase trouvé à la casa Bartolucci, sur la Via Salara, contient une allusion directe à la mort et à la vie.
Le vivant tient des tablettes; près de lui est son génie qui joue des crotales; devant lui est un papillon.
Le mort est un personnage décharné, la tête chauve, l'œil enfoncé ; son génie est vêtu d'une tunique courte ;
il renverse un flambeau ; devant lui est également un papillon. N'est-ce pas là une représentation du mort
et du vif conforme à l'esprit de l'antiquité, mais offrant néanmoins une grande analogie avec celle du
moyen âge? N'y saurait-on voir une preuve irrécusable de l'ancienneté de ces images à doubles faces
dont le christianisme s'empara pour nous montrer le recto et le verso des choses humaines? Oui, l'idée
d'évoquer les morts pour instruire les vivants du sort qui leur est réservé appartient aussi bien à la
religion du fils de Marie qu'au paganisme. De la porte des cimetières où reposaient les enfants du Christ
s'échappait le lugubre appel d'outre-tombe, et l'on entendait des voix confuses répéter d'un ton moitié
triste, moitié railleur, aux frivoles humains:
Nous étions ce que vous êtes
Et vous serez te que nous sommes (2).
Hodie mihi, cras tibi, comme le portait le cartouche d'une statue en pierre représentant un squelette,
qui décorait autrefois le cimetière des Chartreux de Dijon (3). Mais cela ne suffisait pas , et pour
tenir constamment exposé aux regards ce que l'esprit insouciant et plus curieux d'autres objets pouvait
trop facilement oublier, on suspendait dans les églises des toiles mouvantes peintes des deux côtés ,
sortes de fanons, de bannières qui, lorsqu'elles étaient agitées par le vent, laissaient apercevoir tour à
tour l'image d'une jeune fille et celle d'un squelette. A Schlottau, à Chemnitz, il existait de ces espèces
d'oscilla chrétiennes (4) ; et Fiorillo regarde comme appartenant à ce genre de représentations figurées
le tableau de Minden, en Westphalie, dont Fabricius a fait une Danse des Morts (5). Nous en rapproche-
(1) Lippert, Dacktyliothek, 1776, 2" Tausend., n°s 993 et 99i. (à) Autrefois, chez les Latins, quand une maison ou un ^illage
était menacé de quelques dangers, on conjurait le péril en plaçant
(2) Inscription de la porte du cimetière de Clugnon. Des inscrip
lions toutes semblables existent aussi en Allemagne, dans plu
sieurs cimetières, notamment dans ceux d'Erlenburg et de Tœplitz.
au-dessus de la porie ou en suspendant aux arbres voisins des
larves ou masques, destinés à remplacer les têtes d'homme qu'en
„ , . , ... ,. ,. . , , , n pareille occasion on offrait autrefois à Saturne pour se racheter.
Ces paroles ont eu autant de vogue et de célébrité quele fameux Ovos Fa,cmc uu ,..';,
„,„„„ -t -,- ■ „ ,, , „ ., . ,. ... Ces têtes suspendues s'appelaient oscilla ou bien, comme nous
omnes qui transitis per viam attendue, dont î ai parle ailleurs. F „ . r ,. . ,
„.„,,, . „ , . i ••• , i-l \, -• l'apprend Macrobe, effigies Mania suspensœ. Le mol larves ne si-
Répélées mainte fois par les poètes, les moralistes et les prédica- ' "Fi" , "J . ... ■ , .,
„ v , , , eniliait pas seulement une ame défunte, un squelette, mais aussi un
teurs, elles passèrent en proverbe ; on les retrouve dans celte b»»""1 va ' .,..,,,.
, . . f masaue. car e nom de larves ou de mânes parait avoir éle donné
phrase qui avait cours, en Allemagne, au xive siècle : u ^ ' . ., .. . , -, .
originairement aux empreintes d argile ou de farine qu on prenait
« Als uns nu ist, alsz was ouch in sul. je visage des morts et que l'on enterrait quelquefois avec eux.
» Als in nua ist, als werden wlr. » R char)es Magnin> à qui nous empruntons' ces détails, est d'avis '
On n'est donc pas surpris de les rencontrer aussi dans les Danses que les larves ou masques funèbres, jouèrent un très grand rôle
des Morts ; sur le charnier de la Danse de Berne et dans la Danse dans l'ancien drame hiératique de l'Etrurie qui consistait surtout
Macabre, il est dit : Comme sommes, tels serez vous. dans la nécyomantie ou l'apparition des mânes.
(3) Gabriel Peignot, Recherches sur les Danses des Morts, intro- (5) Fiorillo, Geschichte der zeignenden Kiïnste, IV, p. 123, et
duction, p. xi. Fabricius, Bibl. Lat.,V, p. 2.
52 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
rems aussi les statues de pierre, figures mystiques du monde trompeur, que l'on avait coutume de placer,
et que l'on retrouve aujourd'hui dans les temples chrétiens. Vues de face, elles représentent une charmante
jeune fille, brillante de grâce, de vigueur et de santé; vues par derrière, elles n'offrent plus au regard
attristé qu'un corps hideux, rongé par les vers et tombant en pourriture. Dans tout symbole de ce genre,
le masque de la vie réunit toujours les traits de la jeunesse, de la fraîcheur et de la beauté ; le masque de
la mort, au contraire, porte toutes les marques de la plus affreuse décrépitude : c'est le riclus opposé au
sourire. Bientôt les deux faces emblématiques, qui n'eurent d'abord qu'une destination générale et n'ex-
primèrent que l'idée de l'humanité soumise aux arrêts du destin, reçurent une application spéciale et pri-
rent toutes sortes d'aspects en rapport avec l'âge, la profession, le caractère, les goûts, les instincts et les
habitudes de chacun des personnages dont se compose la grande famille humaine. Le Mémento mori s'in-
troduisit alors dans des personnifications et des scènes de légendes. Frappés de cette vérité, qu'aucun
pouvoir ne résiste à la mort, les naïfs mythologues du moyen âge se représentèrent d'abord les princes et
les rois forcés de contempler leur propre image dans la pourriture du tombeau. Le premier mort, le pre-
mier squelette qui défile sous nos yeux est donc un mort, un squelette couronné (1), Une allégorie morale
que tous les peuples de l'Europe paraissent avoir connue, le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, con-
sacra cette idée. Là on vit trois rois ou trois seigneurs mis en présence de trois squelettes, qui ne sont que
la répétition de ces trois personnages, c'est-à-dire leurs larves. Ces larves officieuses viennent apprendre
aux trois vifs, occupés de leur chasse mondaine, qu'ils auront un jour l'avantage de leur ressembler. La
popularité de cette légende est attestée par un grand nombre de témoignages. En Italie, en France, en
Allemagne, en Angleterre et peut-être aussi en Espagne, il existe des représentations figurées du Dit des
Trois Morts et des Trois Vifs. Ce fut vers le milieu du xive siècle qu'André Orcagna entreprit de tracer la
sienne sur les murs du Campo-Santo de Pise, concurremment avec d'autres images représentant le Juge-
ment dernier et l'Enfer. Il y introduisit un personnage qui semble étranger à la légende : saint Macaire,
l'ermite, l'anachorète égyptien (2). Ce personnage arrête les trois rois qui vont à la chasse avec leurs
maîtresses, il les invite à contempler, dans trois sépulcres qui barrent le chemin, trois cadavres de rois,
l'un en putréfaction, l'autre rongé par les vers, le troisième réduit à l'état de squelette. Les princes
laissent apercevoir le dégoût et l'horreur que ce hideux spectacle leur inspire; l'un d'eux même se bouche
les narines pour ne pas respirer les miasmes fétides de la tombe. Un joli tableau avec des légendes en
vieux anglais, conservé à Londres parmi les manuscrits d'Arundel , et datant peut-être du xive siècle,
représente aussi le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, que nous retrouvons en France au commence-
ment du xive siècle sculpté sur la grande porte méridionale de l'église des Saints-Innocents, à Paris, par
ordre de Jean, duc de Berri, oncle de Charles VI (3). L'Allemagne possède des monuments à peu près
(1) Couronné comme puissance temporelle ou comme puissance (3) En 1639, Jacques Du Breul avait encore cetie sculpture sous
spirituelle, suivant qu'il est roi, empereur ou pape. Tu vois les les yeux, car il en fait la description dans son Théâtre des antiquités
plus gratis commencer, dit l'auteur de la Danse Macabre. de Paris : « Au portail de l'église qui est à main droicte, l'on voit
(2) Cette peinture d'Orcagna a fait supposer que saint Macaire » les figures en bosse de trois chevaliers passans par dedâs un bois
se rattachait à la légende des Trois Morts et des trois Vifs, et l'on » et trois morts à l'opposite , aussi dans vn bois ; lequel fit faire
a profité de cetle cii constance pour expliquer par le nom de ce » et ériger Monsieur Jean, duc de Berry, en l'année 1408, pour
saint celui de Macabre, donné à la Danse des Morts du cimetière » l'ornement de ce lieu auquel il voulu estre enterré après sa
des Innocents. Telle est l'opinion de l'auteur anglais Douce, adop- „ mort : ainsi que les vers suivants le tesmoigrant, gravez le long
tée par M. Ilippolytc Fortoul, dans son édition française de la » de la corniche qui soustient lesdites figures. » Les vers dont
Danse de Holbein ; mais M. Achille Jubinal, loin de la partager, parie ici Du Breul, ont été réimprimés dans les Recherches de Ga-
fait observer que la vie de saint Macaire, rapportée par les Bollan- briel Peignot ; mais il en est d'autres qui accompagnaient cette
distes avec toutes les légendes qui y ont trait, ne coniient pas sculpture et que l'on ne connaît pas, Du Breul n'ayant pas jugé à
l'histoire des trois jeunes gens ; il ajoute que vraisemblablement propos de les citer et s'étant contenté de dire : « Plus sous vne
saint Macaire n'a été placé dans la peinture d'Orcagna que pour chacune desdjtes figures est attachée dans le mur une grande
y remplir un rôle semblable à celui du docteur ou du coryphée, pierre remplie d'un nombre de vers fiançais, comme si lesdites figu-
dans nos plus anciennes pièces de théâtre ou bien celui du doc- resparloient ensemble et respondoient l'vne à l'autre. » Peut-être
leur et de l'acteur dans plusieurs Danses des Morts, c'est-à-dire retrouvera-ton un jour, dans quelque autre document, le texte omis
pour faire la leçon et tirer la moralité. C'est aussi un ermite, l'er- par Du Breul, texte qu'il serait intéressant de pouvoir comparer
mite Philibert, qui ligure dans le Débat du corps et de l'âme. aux leçons françaises du poëaie des TroisMorts et des trois Vifs.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 53
semblables. Dans la collection Nagler, du cabinet des estampes de Berlin, il existe une vieille gravure en
bois avec les trois vivants et les trois squelettes couronnés. Nous avons cité ailleurs d'autres gravures où
le même sujet est traité. Au xvi- siècle on le représentait encore très fréquemment. Un vitrail , annoncé
par Massmann comme étant en la possession de la comtesse de Berzelsternau d'Emmerichshofen, à Franc-
fort-sur-le-Mein, donne, avec la date de 1568 et des rimes en allemand, une représentation figurée de la
légende. La Danse des Morts ne fut que le développement sur toute l'échelle sociale du contraste symbo-
lique qui , dans les compositions précédentes, opposait le néant à la royauté. A une époque où la divi-
sion par castes était de rigueur, où les hommes étaient parqués chacun dans des limites qu'il ne pouvait
franchir, le mode d'énumération hiérarchique, tel qu'il a lieu dans les productions dont il s'agit et dans
beaucoup d'autres du même temps, devait s'offrir naturellement à la pensée. Après le pape, l'empereur;
après l'empereur, le roi ; après le roi , le duc, et ainsi de suite. C'eût été manquer aux règles de l'étiquette
et même aux lois de l'ordre social que de procéder autrement. En cela seulement on pourrait dire que la
Danse des Morts est soumise et respectueuse, si ce respect et cette humilité n'étaient encore de l'ironie. En
vérité, le squelette n'a jamais été un bon courtisan. Si les petits viennent les derniers, si les plus grands
commencent, c'est que, suivant V énonciateur , ils ont le plus péché et doivent être les premiers punis. A
tout seigneur, tout honneur, chacun sera jugé selon ses œuvres, ainsi le dit l'axiome vulgaire, et mieux que
cela l'Evangile. Nous allons donc les voir défiler, ces pauvres humains, emmenés les uns après les autres
par leurs larves avides. Mire tes yeux dans mes yeux, semblent -elles dire d'une voix non moins
éraillée que railleuse. C'est bien là en effet un miroir où chacun peut lire qu'il lui convient ainsi danser (I).
Le marbre de la tombe est plus fidèle qu'une glace de Venise; il renvoie au vif l'image du mort. La femme
vaine et coquette ne peut s'y mirer sans effroi ( Danse du Rlingenthal et Danse du Grand-Bâle ) ; et
comme tout chrétien doit l'employer pour faire sa dernière toilette, on n'est pas surpris de le retrouver, au
xvi" siècle, très gracieusement brodé sur des draps mortuaires parsemés d'ossements (PI. Il, fig. \l\) (2).
Quelle riche et curieuse galerie de portraits évoque cet objet magique et prestigieux ! Voyez comme ces
squelettes, comme ces têtes dépourvues d'yeux , de bouche, semblent vous regarder et parler; comme ils
affectent de prendre un langage, une physionomie, une attitude conformes au sexe, au rang, à la condi-
tion, et même aux infirmités physiques et morales des personnages qu'ils entraînent. Quels mimes exercés,
quels habiles parodistes ! Vraiment , si les humains sous leur forme lémurique sont aussi gais, aussi rail-
leurs, aussi spirituels, aussi puffistes que nous les voyons paraître dans la Danse des Morts, il y aura plaisir
à n'être plus du nombre des vivants.
A côté de cette immense ronde où l'opposition de la vie et de la mort trouve son expression la plus
large , la plus complète et la plus tranchée , viennent se placer des compositions où la même idée , le
même contraste, le même conflictus sont rappelés d'une façon plus brève, plus laconique, et qui font ressou-
venir de l'ancien caractère du symbole. Par exemple, ce sera, dans la Danse des Morts gravée parMerian,
cette tête d'homme à deux faces qui termine la série des planches. D'un côté elle est fort belle ; mais
qu'on retourne le livre en sens inverse, on ne verra plus qu'une tête de mort. Tel est aussi le dessin que
l'on remarque à la fin de l'édition des gravures d'Holbein, par Mechel. Là nous trouvons un crâne surmonté
(1) Ce présent livre est appelé Miroer salutaire pour toutes le Miroer du monde; j'ai dit précédemment qu'on y voyait pa-
ïens et de tousestats, et est de grant utilité. (Titre de l'édition de raître des gens de toute condition qui s'écrient au moment de
la Danse Macabre de i486 ; Paris, Guyot Marchant.) passer de vie à trépas, je vois mourir. Au surplus ce titre de Mi-
. . . ,. roir (spéculum) fut très en vogue au moyen âge et appartient à un
En ce miroir chacun peut lire \r ' D . - rt
Qui le convient ainsi danser, grand nombre d ouvrages sur divers sujets, principalement sur
saige est celui qui bien si mire, des sujets de morale et de piélé, publiés dès les premiers temps
le mort le V.FFAH avancer de l'invention de l'imprimerie.
(Texte servant de préface à toutes les Danses Macabres). r
(2) Cette figure est ,1a copie d'un miroir brodé en jaune sur le
N'oublions pas qu'une très ancienne pièce de vers, tirée du Ms., fond noir d'un drap mortuaire, provenant de l'église de Folleville
n° 7595 de la Bibliothèque nationale et réimprimée par Crapelet (Somme) ; lequel date du commencement du xvr siècle, et n'est
avec les vers sur la Mort, de Thibaud de Marly, est aussi intitulée pas postérieur, à ce que l'on croit, à l'année 152/i.
SU SYMBOLISATÏON, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
d'un sablier et reposant sur des ossements en croix ; mais cette fois, du moins, le symbole de la mort n'est
pas celui de la stérilité ; au contraire, par toutes les ouvertures de la boîte osseuse s'échappent des épis de
blé, et cette promesse d'une nouvelle existence dont la mort contient le germe, empêche qu'on ne reste
sous le coup d'une pensée accablante. II existe à Paris, d'après le témoignage de M. Hippolyte For-
toul, un tableau dans lequel on a cru reconnaître la touche d'Holbein. Ce tableau représente une jeune
fille, belle et parée, jouant de la guitare. Un squelette s'agite derrière elle, et un magicien, couvert
de son chaperon, lui présente un miroir où elle peut voir son image mêlée à celle de la Mort. Au-dessus
de cette composition on lit le distique suivant:
Formosam speculo te cernens, respice formam
A Tergo posilam quae notai esse uiliil.
Il n'y aurait pas beaucoup de recherches à faire sans doute pour trouver d'autres œuvres d'art inspirées
par la même pensée philosophique. L'esprit religieux du catholicisme, nous l'avons vu, a lui-même per-
pétué l'usage du symbole antique qu'il nous offre encore aujourd'hui , mêlé aux prières quotidiennes, sous
la forme d'une petite tête d'ivoire à deux faces, que l'on suspend aux chapelets et qui représente d'un côté
le visage du Christ, de l'autre un masque de squelette. Non moins habile à figurer en nature le Mémento
mon, le clergé continue d'exposer à nos yeux et de semer sous nos pas des emblèmes funèbres. Les- voya-
geurs ont pu voir à Rome, dans l'église de la Mort, une chapelle décorée avec des ossements humains si
artistement agences, qu'au premier aspect ils produisent l'effet de nombreux et riches ornements. A la porte de
cette chapelle , se .tient un pénitent noir qui agite à tout moment un tronc de fer-blanc, prononçant ces
mots d'une voix sépulcrale : Per i poveri morti! Per i poveri morti ! Dans la même ville, pendant l'octave
des morts, au cimetière du bourg Saint-Esprit (1), un squelette d'enfant drapé d'or et d'argent est placé
sur une table ; des religieuses se tiennent auprès et inscrivent les noms des fidèles qui apportent leurs
offrandes pour faire dire des messes et des prières. Le sanctuaire des reliques de l'église Sainte-Ursule, à
Cologne, tout rempli d'ossements humains, n'est qu'un joli boudoir en comparaison de la chapelle des
Crânes du couvent des Franciscains, à Madère, où près de trois mille têtes de morts, dépouillées et polies,
placées en sautoir sur des fémurs en croix, lambrissent de leur étalage uniforme les voûtes et les murailles.
Ajoutons que cette chapelle n'est rien encore auprès des galeries funèbres des couvents de la Sicile, où
les Morts, debout ou penchés dans des niches, offrent aux regards épouvantés de la foule qui visite ces
sombres lieux l'ignoble spectacle de la corruption et de la ruine dont le corps humain subit les phases hideuses
avant de tomber en poussière. A Païenne il existe de ces vastes musées souterrains de la mort entretenus
avec art et recherche pour la plus grande édification des vivants. Ceux qu'on ouvre au public le jour con-
sacré à l'anniversaire des trépassés présentent à droite et à gauche une longue file de cadavres soigneuse-
ment parés des différents costumes que chacun porte pendant la vie. Le prêtre y est revêtu de sa soutane,
le magistrat de sa robe, le soldat de son uniforme, la jeune femme de ses atours, et l'élégant cavalier de
l'habit à la mode. Pour tempérer l'horreur de cette exhibition et son effet sur les sens, pour imiter peut-
être aussi l'usage de leurs ancêtres touchant l'embellissement des lieux funèbres, les Italiens ornent ces
cavernes sépulcrales d'immenses corbeilles de fleurs et d'arbustes qui répandent un parfum suave et péné-
(1) C'est dans le même cimetière qu'on représentait autrefois, peint des damnés au milieu des flammes. Il était surmonté d'un
tous les ans, et qu'on représente peut-être encore de nos jours des ange en cire, tenant à la main la trompette qui doit réveiller les
scènes religieuses. On y dressait un théâtre avec des décorations morts. Ceux-ci, véritablement décédés la veille dans l'hôpital
analogues au sujet et dont les personnages étaient des figures de Saint-Esprit, avaient été placés au bord des fosses, comme s'ils
cire habillées. Le spectacle offert, en pareil cas, comprenait ordi- allaient ressusciter ; et pour racheter leurs âmes, les fidèles s'em-
nairementlemartyreeilamortd'unsaintoud'unesainte.Enl81o, pressaient d'offrir quelques pièces de monnaie. (V. Thomas, Un
on avait représenté dans la cour du cimetière une scène du juge- an à Rome et dans ses environs; Paris, Firniin Didot, 1823.)
ment dernier. Au centre, était un piédestal sur lequel on avait
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 55
trant autour des squelettes, en même temps que des lampes remplies d'huile parfumée jettent un demi-jour
mystérieux sur leur lugubre image.
Pensez à la mort, mon très cher frère , se disaient obligeamment les religieux de l'ordre de saint Paul,
ermite, dès qu'ils s'abordaient; et, pour mieux y penser, ils chargeaient leurs vêtements des emblèmes
du trépas. C'est ce genre de parure qu'affectionnaient aussi les membres d'un autre ordre qu'un prince et
une princesse d'Allemagne fondèrent, en 1652, dans un but moral et philosophique, sous le nom de
l'ordre de la Tète-de-Mort. Enfin nos Hussards de la Mort, redoutables concurrents des Hussards de la
Mort prussiens, ont crânement fait honneur pendant les guerres de la république au lugubre patronage
qu'ils s'étaient choisi (1). Voilà donc un ordre religieux, un ordre civil et un ordre militaire placés sous
l'invocation de la terrible divinité qui domine tout le genre humain.
Je crois avoir prouvé que l'idée de mettre en présence un squelette et un personnage vivant dans les
Danses des Morts, aussi bien que dans la légende des Trois Morts et des trois Vifs, recèle une intention
analogue à celle qui motiva l'évocation des larves chez les anciens, et que cette idée dut naître d'autant
plus facilement que le squelette lui-même ne fut originairement, parmi les chrétiens, qu'une personnifica-
tion de larve identifiée avec le mauvais principe, avec Satan. Or, nous savons que Satan ayant été con-
fondu avec Hadès et Thanatos, la larve-squelette, type de celui qui n'est plus, devint en dernier lieu le type
de la Mort. Opposer le squelette à l'être vivant, c'était donc opposer la mort à la vie, et former ainsi un
symbole à la portée de tous. Mais dans un sujet aussi grave, aussi austère, comment s'expliquer la bouf-
fonnerie du spectre, qui gambade et joue des instruments? Précisément comme je vais le prouver par la
confusion des idées des larves et d'esprits malfaisants, par l'assimilation des squelettes aux démons. Non
seulement les dieux et les mortels avaient été partagés en deux classes distinctes, en deux camps opposés,
mais on s'était pris cà considérer chacun de ces empires rivaux comme la répétition, ou pour mieux dire
comme la contre -partie de l'autre (2). Dans le séjour de la lumière comme dans celui des ténèbres, il y avait
des jeux, des divertissements, des danses, des chants et des concerts, aussi bien que des luttes et même,
des combats. Tout y rappelait les plaisirs, les occupations, et jusqu'aux vicissitudes de la vie terrestre. A
l'exemple des faibles humains, les dieux immortels semblaient craindre que l'ennui ne vînt les surprendre.
Ceux d'Homère passaient le temps dans des banquets continuels, ou se plaisaient à entendre les chœurs
harmonieux des Muses. La Danse et la Musique étaient sans cesse appelées à charmer les illustres con-
vives, et elles avaient elles-mêmes une origine céleste. Certaines divinités, surtout les divinités de la lu-
mière, passaient pour les avoir inventées. Pour honorer le culte des dieux, on institua des cérémonies ou
ces arts privilégiés tenaient le premier rang (3). Heraclite, cherchant une expression brève et frappante à
son principe fondamental de l'opposition, cause première de toutes choses, de l'harmonie du monde résul-
tant de la dissonance, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort en combat nécessaire, choisit
les emblèmes à demi transparents de l'arc et de la lyre (4). Ainsi, la Musique et la Danse, toutes les deux
étroitement unies, furent mêlées, dès la plus haute antiquité, aux symboles relatifs à l'antithèse, qui forme
• (1) Le peuple de Naples appelle les Pauvres de Saint-Janvier, bords du Nil, était le symbole de la lumière éternelle. Des chanis
qui forment une compagnie chargée des enterrements et qui, cou- le saluaient à la naissance du jour, et il répondait à ces chanis par
verts de longs manteaux, portent une lance avec une banderole un son où se révélait son immortelle vie.
noire : les Lanciers de la Mort. (4) Suivant Heraclite, le combat est le père de toutes choses, et
(2) Les Indiens des Pampas et des Andes se figurent aussi qu'il y il développe cette idée de l'opposition primitive, sous diverses
a dans l'autre vie des danses, des divertissements, des combats et formes, telles que le lever et le coucher, le jour et la nuit. C est
des courses champêtres. là cette dissonance de l'univers d'où résulte un accord semblable
(3) A Délos et à Delphes, les deux foyers du culte d'Apollon à l'harmonie de l'arc et à celle de la lyre. (Creuz., Rel. de l'Ant.,
parmi les Hellènes, les jeux de la musique et les combats d'instru- trad. p. Guigniaut, t. II, lrc partie, p. 153.) Le philosophe dut
ments étaient établis et célébrés en l'honneur des dieux de la lu- puiser ses images à la même source où il avait puisé ses doctrines,
mière. Les Rhodiens avaient aussi des jeux musicaux en l'honneur Dans les temples de Patare, d'Ephèse et de Délos, il avait vu ces
du Soleil. (V. Martini, Ueber die musikal. Wettstreite der Alten. symboles mystérieux auxquels les anciens ont fait tant d'allusions
Bibl. d. schœn. Wissensch., VU, p. II 36.) En Egypte, Memnon, significatives; il avait vu l'arc et la.lyre, l'arc et le flambeau unis
cité comme le père des Muses, et dont l'image reposait sur les l'un à l'autre ; il avait vu cet arc de vie, comme l'appelle Euripide,
56 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
la base de l'édifice compliqué des religions. De là, pour ces deux arts comme pour tout le reste, une double
apparence, une application différente et même totalement opposée. Tantôt c'étaient d'ineffables accords
exprimant une joie sereine et provoquant d'angéliques sourires et de douces prières; tantôt des mélodies
lugubres ou des sons farouches peignant une agitation sinistre ou une angoisse douloureuse. Les danses
religieuses par excellence, les danses circulaires, furent tour à tour des danses de fêtes respirant une pure
allégresse, et des danses guerrières rappelant des temps d'épreuves et de combats (1). Quand un dualisme
conforme au génie de l'Orient eut assombri les dogmes fondamentaux des cultes qui ne séparaient jamais
originairement la joie de la pensée de la mort, les chants et les danses furent appelés à reproduire sym-
boliquement les idées métaphysiques de l'existence d'un bon et d'un mauvais principe continuellement en
guerre et luttant avec des forces à peu près égales. On sait que, dans cette croyance, les hommes prê-
taient, aux divinités ou aux génies qu'ils supposaient armés d'un pouvoir nuisible, les instincts pervers
de ceux d'entre eux qui éprouvent une joie cruelle à voir souffrir autrui. Ils se représentaient donc ces di-
vinités malfaisantes défiant, injuriant et tournant en ridicule les autres divinités qui essayaient de les sub-
juguer, ou qui mettaient obstacle à leurs projets. Dès lors, et comme conséquence de ce fait nouveau,
l'élément satirique s'introduisit dans les dogmes, et tout ce qui tint à la représentation figurée des mythes
tourna à la parodie et à la caricature. Les occupations, les divertissements, les plaisirs des dieux justes et
bons, comme ceux des mortels qui s'efforçaient de leur plaire et de leur ressembler, furent imités d'une
façon comique et dérisoire par la gent turbulente et incorrigible des mauvais esprits. L'enfer prit alors la
physionomie d'un vaste théâtre de bouffons cyniques sans cesse occupés à faire une application scanda-
leuse et malveillante des choses les plus sacrées. Aux chants célestes répondaient les cris et les blasphèmes ;
aux danses des bienheureux, les plus grotesques contorsions ; au sourire de béatitude des âmes plongées
dans la contemplation d'un sublime idéal, le rictus sarcfonique des anges déchus, réduits à ne plus com-
prendre que la laideur. Tout ce qui peut déformer le corps et lui donner une apparence ridicule et gro-
tesque, tout ce qui peut troubler l'esprit et porter l'homme à des actes insensés, mauvaises habitudes,
mauvaises passions, manies (2), affections nerveuses, maladies extraordinaires, tout cela était rapporté à
l'influence ou à l'action directe des démons caustiques etdes génies pervers (o). 11 semblait que dans leurs
que tient en main le dieu du feu céleste lançant ses flèches puis- (2) Le nom de fu»t« était le nom donné, chez les Grecs, à la
santés, c'est-à-dire ses rayons tantôt salutaires et tantôt funestes, folie furieuse ; il était dérivé, comme le verbe pouvojfa. être furieux.
(Creuzer,/oc. «'«.p. 153-154.)L'arc est donné également à l'Apollon du radical man, men, âme des morts. Les Latins pensaient que le
lycien et pythien. furieux était agité par les mânes, par la dée-se Mania, la mère
(1) fresque toutes les danses de l'antiquité se rapportaient à des des Lares et des Mânes, toutes personnifications que nous savons
phénomènes aslronomiqueselphysiquesqui finissaient par recevoir se rapportera la Mort ou aux morts. J'ai dit dans une note précé-
une interprétation figurée et par correspondre à des phénomènes dente que les empreintes d'argile ou de farine qu'on prenait sur le
moraux. A Samothrace, à Sparte, il y avait des danses planétaires, visage du défunt et que l'on enterrait quelquefois avec eux, por-
danses où étaient imitées les révolutions du soleil, de la lune et taient aussi le nom de maniés ou larves.
des étoiles. La danse du labyrinthe, chez les Déliens, rappelait la (5) Quelquefois aussi à celle de divinités vengeresses. Les Grecs
signification de l'édifice visité par Thésée, antique symbole de la reconnaissaient même deux sortes de possession en vertu de la
course du soleil et de celle des âmes à travers tous les signes, distinction qu'ils avaient faite des bons et des mauvais démons. Les
course tortueuse et qui revient sur elle-même par mille et mille fous, les furieux, les insensés devaient leur état de perturbation
détours. On pouvait y voir aussi une image de la vie, car le peloton, intellectuelle à l'action d'une divinité perverse, d'un mauvais génie,
gage d'amour dont le fil aida Thésée à se reconnaître dans les si- tandis que des sages tels que Pythagore, Sociale, Platon, Diogène
nuosités du labyrinthe, fait de sa maîtresse Arianne, suivant Creu- étaient redevables de leur sagesse à l'excellente nature de leur dé-
zer, une Parque, une Proserpine-Vénus qui introduit l'âme dans mon familier. La même croyance faisait ranger d'un côté les pro-
ie labyrinthe de cette vie et qui l'en fait sortir, qui met le fil con- phètes, les prophétesses et les visionnaires dont on écoutait avec
ducteur dans nos mains et nous dirige à travers ses détours. Image respect les oracles et les prédictions, et de l'autre, les éner-
des deux principes de la vie et de la mort ramenés au principe gumènes, les possédés dont les divagations émanées d'une source
unique de l'immortalité, de l'éteinité des choses, les danses reli- maudite causaient autant de scandale que d'effroi. Le tableau que
gieuses des anciens devaient être forcément des danses circulaires, les anciens nous ont tracé de ce qu'ils appellent l'esprit prophé-
Par cette raison, il est tout simple que la Danse des Morts, véri- tique, montre que c'était un trouble intellectuel dû à une affection
table danse symbolique du moyen âge qui rattache les deux bouts cérébrale passagère ou à une prédisposition naturelle au somnambu-
de la chaîne des destinées humaines, qui lie le vieillard à l'enfant, lisme. Le christianisme distinguait aussi ceux qui communiquaient
le puissant au faible, le riche au pauvre, l'oppresseur à l'opprimé, d'intelligence avec Dieu, et ceux qui recevaient les inspirations de
ait été, elle aussi, une danse circulaire, une ronde, une carole. Satan. Les visionnaires, les hallucinés, les épileptiques étaient
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 57
jeux cruels, ceux-ci n'eussent en vue que de réduire les malheureuses créatures, dont ils avaient convoité
la possession, au degré d'abjection physique et morale où ils étaient eux-mêmes parvenus. Les privant de
leur raison, de leur libre arbitre, ils les réduisaient à la condition de marionnettes, et, suivant les fils mor-
bides qu'ils faisaient mouvoir, c'est-à-dire suivant les maladies qu'ils jugeaient à propos de leur communi-
quer, ils les obligeaient à prendre toutes sortes d'attitudes excentriques, si bien que la cour infernale avait
dans les damnés, dans les hallucinés, ses pantins et ses fous (1). Cette identification des maladies physi-
ques, morales et intellectuelles avec la possession; date de fort loin ; car Homère, dans un passage de son
Odyssée, parlant d'un homme en proie à une maladie violente, dit qu'un démon cruel le tourmente, et ail-
leurs, traitant des mauvaises actions des hommes, il les envisage comme une folie envoyée par les Dieux (2).
Il est facile de voir qu'une telle superstition se rapporte à l'idée qui lie la mort au mauvais principe, au
principe du mal ; et que la coutume d'identifier les maladies qui sont comme les messagères de la Mort
avec les démons, qui sont les ministres des dieux malfaisants, doit son origine à cette idée. En outre,
comme la possession a pour effet d'anéantir l'individualité de celui qui en est atteint et d'y substituer l'ac-
tion d'une puissance étrangère, les fous, les furieux, les insensés, les maniaques, les convulsionnaires, et
généralement tous les malades, furent eux-mêmes confondus avec les démons qui les possédaient, c'est-à-
dire que, en raison de la perte de leurs facultés, on les considéra, par anticipation, comme déchus de
l'existence et comme tombés dans l'empire des mânes, des lares ou des larves. De là ce nom de larvatvs,
de larvarumplenus, donné à celui que troublaient des hallucinations. Les faits qui précèdent eurent ce
résultat, que la Mort et tous ceux qu'elle semblait vouloir attirer à elle s'offrirent à l'imagination avec le
caractère diabolique que le dualisme oriental prêtait à ses divinités malfaisantes. La laideur des formes,
l'extravagance des gestes, le cynisme des actions, l'obscénité des paroles, la malignité des sarcasmes,
enfin ce rire moqueur et impitoyable pour lequel il n'est rien de sacré, furent des traits communs aux fous,
aux possédés, aux démoniaques, tout aussi bien qu'aux larves et aux esprits des ténèbres. Dès lors une
certaine ironie, une gaieté amère, un élément de trouble, se glissèrent dans l'interprétation symbolique de
l'opposition fondamentale, la mort et la vie. L'idée de faire danser les larves paraît en avoir été la première
manifestation. Certes, en prenant une attitude joyeuse, le spectre du mort, cause naturelle de tristesse,
d'effroi, nargue le vivant. C'est ainsi qu'en agitant ses grelots, le pauvre halluciné, le larvarum plenus,
le fou, cause naturelle de pitié, raille les hommes graves qui ont la prétention d'être moins insensés que lui.
Remarquons bien ce rapprochement nouveau et cette origine commune du squelette et du fou. Remarquons
bien aussi le rôle qu'ils ont joué concurremment comme personnages allégoriques. Si le squelette apprit a
tous les humains indistinctement l'inévitable loi du destin, le fou, pendant plusieurs siècles, continua auprès
tantôt des saints et tanlôt des sorciers. Dans l'antiquité, le nom du langage figuré servait chez quelques peuples, notamment chez
Vénergumènes, .v^p,*», s'appliquait aux fous, parce qu'on sup- les Samoïèdes, a désigner une maladie réelle, une sorte d lystéiie.
posait qu'un souffle de la divinité les inspirait, qu'un dieu agissait Etre troublé est encore une expression qui provient de la même
en eux. Le verbe Sù^W s'employait dans le sens de délirer, source. On dit être troublé par une idée, être possède d une idée
d'exiravaguei^wZeren«nseMe,parcequ'onsefiguraitqu'un dieu, parce qu'on a supposé que les idées étaient envoyées a 1 homme
un démon, parlait alors par la bouche du malade. Des dénominations par les dieux : les bonnes par les divinités propices, les mauvaises
particulières établissaient la nature de la possession, suivant la di- par les esprits de ténèbres. De là la croyance au démon familier,
vinité qui passait pour en être l'auteur'. C'est ainsi que les Grecs tantôt bon, tantôt méchant ; delà encore le nom de InbulaU donné
nommaient «v^ofe»! les hydrophobes qu'ils croyaient tour- aux fous. {Voy. ce mot dans Du Cange, Gloss. mfim. lat.)
mentes par les nymphes, et les Latins cerruti, ceux qui étaient (1) Platon {De kg., lib. I)compare nos passions aux fils qui font
frappés de la colère de Cérès. De là encore les noms de lymphatici, mouvoir les marionnettes ; or, les passions étant les causes les plus
lymphati, et le corybanlisme ou fureur des corybantes dont il est réelles et les plus fréquentes de nos maladies, on comprend com-
question dans ce passage de la tragédie d'Hippolyte où le chœur, ment les démons, en agitant ces fils léthifères, conduisaientl'hommc
parlant à Phèdre, s'écrie : « 0 jeune fille, un dieu te possède ; c'est de gambades en gambades, de folies en folies jusqu'à la dernière
ou Pan ou Hécate, ou les vénérables Corybantes, ou Cybèle qui et suprême cabriole.
l'agitent. «Etre agité par un dieu ou inspiré de Dieu, ou seulement (2) Odys^lY, 261 ; XV, Ï78 ; Iliad., XVIlf, .88. Pythagorc
inspiré, c'est avoir du génie; en d'autres termes, c'est avoir le pensait que les maladies qui attaquaient les hommes et les ani-
diable au corps, comme disait un jour Voltaire à une grande ira- maux étaient dues à des démons répandus dans l'air. -jDiog.
gédienne, qui ne se doutait probablement pas que cette expression Laert, Vit. Pythagor.)
58 8YMB0LISATI0N , PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
des grands l'enseignement du squelette. Ces deux formes de larves symbolisèrent, durant tout le moyen
âge, la brièveté de l'existence humaine, le néant des biens terrestres et l'égalité dans la mort. Elles sont
sœurs et naissent de la même conception : l'homme forcé de se contempler dans le miroir de la mort comme
être dépourvu de vie, et dans celui de la folie comme être dépourvu de raison, c'est-à-dire forcé de recon-
naître qu'il est sujet à. une double mort, lfune physique, l'autre intellectuelle. Non, sans doute; ceux qui
ont rapproché les rondes funèbres du moyen âge du fameux Navire des fous, dont Brandt a fait le sujet de
ses humoristiques inspirations, n'ont point commis une erreur. Et de même, Érasme et Holbein, l'un par
son Eloge de la Folie, l'autre par ses Simulachres austères, se rencontrent et se donnent la main.
J'ai dit que la danse des larves me semblait avoir pour but d'établir une sorte de contraste ironique de
la gaieté avec la douleur. Telle est du moins la signification qui me paraît devoir être attachée à la danse
lémurique de la poupée d'argent du festin de Trimalcion, aussi bien qu'à celle du squelette de la sar-
doine de Gori. Mais ces deux témoignages ne sont pas les seuls que je puisse invoquer en faveur
de cette opinion. En janvier 1809, des paysans découvrirent, près de Cumes et de l'ancienne voie domi-
tienne, une sépulture souterraine renfermant des sarcophages et des bas-reliefs. Ignorant l'importance de
leur découverte, et n'obéissant qu'à un sentiment de vile cupidité, ils brisèrent les sarcophages, espérant
y trouver un trésor. Cet espoir fut déçu ; pour se venger et par dépit, ils mutilèrent les bas-reliefs en
stuc qui ornaient l'intérieur des chambres sépulcrales. Le chanoine André de Jorio, custode de la galerie
des vases peints du musée royal de Naples, arriva néanmoins assez à temps sur le lieu des fouilles, pour
retirer des mains de ces Vandales quelques précieux débris archéologiques. Ayant réuni et dessiné tout ce
qui restait des bas-reliefs, il fit de cette curieuse découverte le sujet d'un Mémoire qui intéressa au plus
haut point le monde savant (1). Parmi les scènes représentées sur ces monuments, il en est une qui prête
matière à plus d'une conjecture : on y voit trois squelettes ayant à peu près tous les trois l'attitude de per-
sonnages qui dansent ; deux d'entre eux, toutefois, ont plutôt l'air de gens qui prennent plaisir à voir dan-
ser. Celui du milieu, reconnu pour un squelette de femme, et le plus important des trois au point de vue
de certains commentateurs, s'y présente avec un bras levé, l'autre sur le côté, et avec une jambe en l'air
comme les danseurs de l'Opéra. Millin, Sickler, Goethe etd'Ôlfers(2), ont essayé, après le chanoine André
de Jorio, de pénétrer le sens de celte représentation figurée en la rapprochant des deux autres bas-reliefs
qui 1 accompagnent. Leurs suppositions, quelque ingénieuses qu'elles soient, sont trop contradictoires, trop
vagues même, pour qu'on puisse en tirer rien de certain. Mais s'ils ont été impuissants à deviner, dans
tous ses détails, le sujet traité par l'artiste, ils paraissent en avoir fort bien saisi la donnée principale, et
surtout le caractère esthétique. Suivant Millin, en cela d'accord avec de Jorio, les trois bas-reliefs repré-
sentent le départ des âmes de dessus terre pour se rendre aux enfers. Dans le premier bas-relief, trois
mortels dansent pour faire voir que le passage de cette vie dans l'autre n'a rien de fâcheux et qui soit à
craindre. D'Olfers et Gcethe ont pris les scènes représentées sur les trois bas-reliefs pour une sorte d'épopée
lunebre conçue en l'honneur d'une danseuse, qui se montrerait dans le premier bas-relief sous sa forme
d'ombre ou de lémure; mais ils n'ont pas refusé d'admettre que ce sujet, indépendamment de son appli-
cation directe, et pour ainsi dire individuelle, pourrait se prendre dans un sens général et allégorique.
D après Goethe, il faut voir là un antique trait d'humour, plaçant, entre un drame spirituel et une comédie
humaine, une farce lémurique, c'est-à-dire entre ce qui est beau ou sublime, ce qui est bouffon et gri-
maçant. Cette opinion de l'auteur de Faust me semble venir à l'appui de ce que j'ai moi-même avancé
plus haut touchant le caractère ironique et satirique de la danse des larves. Au surplus, les développements
qui vont suivre feront voir ce caractère d'ironie prenant chaque jour plus de relief et d'extension dans les
œuvres ou l'esprit humain, par suite de l'inclémence des dogmes religieux ou de la dureté des temps, se
(!) Scheletri Cumani dilucidati dal canonico Andréa de Jorio. Gœlhe, Dos Grab der Ttnzerin, œuvres posthumes, IV. — Olfers
™J'7 stamPe™ Simoniana, 1810, fig. Ueber ein merkw. Grab bei Kumae dans Hist. philol. Abhand-
(-) Millin, Mag. Encycl., 1813, janv. p. 200. Sickler, deMonu- lungen der Berl. Akad. aus d. J. 1830, ou Mém de l'Acad. des
menks ahquot Gr., e sepulcro Cumœo erutù, etc. Vimar. 1812- Sciences de Berlin, ann. 1830.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 59
montre profondément pénétré de son néant et de sa misère. Sans doute les anciens n'ont point eu des
Danses des Morts en tout point semblables à celles du moyen âge, mais ils ont fait danser les larves pour
rendre plus émouvantes, plus sensibles, la peinture et l'opposition de la mort et de la vie, de la joie et de la
douleur. Quelquefois aussi, en assignant aux morts ce doux exercice, ils voulaient simplement prouver
qu'au delà de cette vie il est encore des plaisirs pour les hommes justes. Mais alors ils ne songeaient pas
aux larves errantes représentées sous la forme de hideux squelettes ; ils entendaient parler des âmes pai-
sibles qui retrouvent aux Champs-Elysées leurs occupations d'ici-bas, les jeux, les chants, la danse. Ainsi
le disent les poètes dans leurs gracieuses images :
Pars pedibus plaudunt Choreas etcarmina dicunt (1).
et encore :
Hic Choreae cantusque vigent (2).
Là point d'ironie ; car il n'y a ni désespoir ni effroi. Mais quand l'idée de la mort s'enveloppe de teintes
sombres, les génies du Trépas, s'incarnant dans les démons, prennent des allures diaboliques pour railler
la pauvre humanité. C'est cette transformation qui donne au coryphée des rondes du moyen âge son
aspect excentrique et bouffon.
Les chrétiens, qui puisaient largement aux sources religieuses de l'Orient et amalgamaient les éléments
du mazdéisme avec ceux du paganisme helléno-latin, composèrent des tableaux analogues à ceux des
anciens pour exprimer l'antagonisme, vieux comme le monde, du bon et du mauvais principe. Le royaume
de Dieu eut ses fêtes et ses réjouissances, ses pieuses cérémonies et ses rites consacrés; le royaume de
Satan eut ses pratiques impies et sa liturgie extravagante qui parodiaient les saints mystères. Ouvrez les
traités bizarres où les anciens théologiens ont essayé de coordonner les rêveries et les superstitions qui
avaient cours dès les premiers temps du christianisme, vous y verrez d'un côté des chœurs d'anges et de
bienheureux occupés à des danses et à des chants d'adoration, et soutenus dans leurs célestes concerts par
un accompagnement instrumental très varié (3); de l'autre des hordes échevelées de démons et d'esprits
de ténèbres, la Mesnie hellequin (h) ou la ronde du Sabbat, s'élançant avec furie au son d'une musique
(1) Virg. JEn., VI, Glili. virons d'Arles, qui avait porté primitivement, comme cime-
(2) Tib. Carm., I, 3,59; on lit aussi dansAnacréon : '»ré païen, le nom de Champs-Elysées. Dans ce lien reposaient
„, , . ._,, , . une foule de martyrs et de héros chrétiens; c'est là que Je Laba-
t*\> viovipov jfopEÎaç. mm apparut à Constantin et qu'un ange, en lui montrant le signe
(ahack., Od, iv, 16). du salut, lui dit ces paroles : Constantine, 'in.ho'c signo vince!
(3) Ainsi que nous l'apprend M. Ferdinand Denis, certains doc- C'est là encore qu'une terrible bataille fut livrée par Charlemagne.
leurs du moyen âge démêlaient dans les chœurs célestes le psalté- aux Sarrazins. Le jour, rien ne troublait la tranquillité de ce
rion, la saquebute, les sons éclatants du cornet redoublé, les sons champ des morts; mais la nuit, les fantômes sortaient de dessous
plus doux du [reste], les retentissements de la naquaire, les voix terre, menant un bruit épouvantable et s'en allant de là en tous
prolongées de la vielle. (Voy. Ferd. Denis, le Monde enchanté, pays. Cette troupe infernale qui n'était autre chose, comme on
Paris, Fournicr, 1843, p. 111.) Le Pomeranche et Le Guide n'ont voit, qu'une bande de larves déchaînées, s'appelait les Arlecans
peint les anges dansants que d'après saint Basile, qui nous les repré- ou Allecans. Elle avait un chef, YAllecan par excellence, qui devint
sente. toujours occupés à cet exercice dans le ciel, en nous exhor- très populaire, sous le nom d'Hellekin et d'Ilerlekin. La forme
tant à les imiter sur la terre. (Saint Basile, Epist. adGreg.) On par- primitive de ce nom se trouve aussi bien dans Hell'sking, en aile-
lait aux chrétiens des chœurs de jeunes vierges qui se rassem- mand Erlenkbnig , par corruption peut-être de Hdllenkonig, roi
blaient autour de l'époux etdont les danses vives et modestes pei- de l'enfer ; que dans Elyscamps ou Akscampsytlétte a élé rappro-
gnaient les chastes et pieux désirs. On représentait encore la foule chée, non sans fondement, de celle d'Arlequin. Notre Arlequin.
des saints, partagée en différents chœurs et célébrant par sa danse personnage tragi-comique, avec sa face toute noire, sa moralité
triomphante la miséricorde, les bienfaits et la gloire de Dieu. suspecte et son glaive de bois, pourrait bien n'être qu'un échappé
To , . , , , de la Mesnie hellequin. Ce personnage nous offre peut-être une
Te gloriosus apostolorum chorus, UL "* 1"cc""c "^ "1 ' ° ,,,,.,,
Chorus sacratus mavtyrum ; parodie du grand Hellequin, roi de l'enfer et de la Mesnie dont on
Chori sanctarum virginum, etc. apprit à se moquer après en avoir eu grand'peur. C'est ainsi que
(à) Le roman de Fauvel, commencé en 1310 par François Des notre Croquemitaine, parodie du diable, n'effraie plus que les
Rues, et terminé en 131/i par messire Chaillon de Pertain, nous petits enfants et joue, comme Arlequin, un rôle burlesque. Serait-
montre la Mesnie hellequin ou bande hellequine, qui accompagne ce aller trop loin que de supposer le bonhomme noir de la Danse
le chaiwali ou charivari. En cherchant l'étymologie du mot Macabre un peu parent des membres de la famille hellequine ?
hellequin, on a été conduit à supposer que cette bande maudite Je fais à tout hasard cette conjecture, car je manque de preuve
tirait son origine du cimetière lYElycamp ou Eleschans, aux en- pour l'appuyer.
60 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
étrange du sombre gouffre qui vomit les flammes pour aller s'abattre dans les solitudes terrestres où vien-
nent se joindre à elles tous ceux qui ont renié le Seigneur et donné leur âme h Satan. Plusieurs hymnes fort
anciennes font allusion à cette croyance superstitieuse aux orgies du Sabbat , et un démonographe du
xvne siècle rapporte en ces termes la première strophe de l'une d'elles :
Déjà le héraut du jour chante,
La sentinelle de la nuit
Au chant duquel s'évanouit
Le bal de la troupe méchante.
Le bal de la troupe méchante, opposé à celui de la troupe céleste présidé par le Saint des saints, ne pouvait
se passer de la présence du Diable. Ce personnage, indispensable à l'intérêt dramatique des légendes
chrétiennes, assistait à ces réunions, soit comme simple spectateur, soit à titre de coryphée; et alors,
comme le spectre osseux dans la Danse des Morts, c'est lui qui menait la danse, changeant souvent de
main , mais ayant toujours soin de se mettre à la main des femmes qui lui plaisaient le plus (1). Une mu-
sique douce et insinuante, semblable à un chant de sirène, préludait quelquefois aux lascifs ébats des
danseurs ; mais le plus souvent un effroyable charivari , des sons bizarres et confus, excitaient les mouve-
ments désordonnés de la bande maudite. Les rondes infernales ou diaboliques, comme parodie des danses
religieuses, étaient presque toujours des danses circulaires ou demi-circulaires ; ce qui avait fait dire de la
danse des sorciers, et en général de toutes les danses qui déplaisaient à l'Église, è un cerchio ch'a il diavolo
per centro. Un auteur, qui se prétend bien informé, affirme que l'on exécutait au Sabbat trois sortes de
branles : le branle à la bohémienne; car, dit-il, les Bohèmes coureurs sont à demy-diables ; le branle vil-
lageois, comme nos artisans font es villes et villages -par les rues et par les champs, et enfin un dernier branle
d'une espèce particulière où les danseurs étaient placés alternativement à rebours, les uns le dos tourné
d'un côté, les autres de l'autre, de manière à former un demi-cercle et à s'approcher de si près qu'ils se
touchaient, mais ne pouvaient se voir. Toutes sortes de gestes, de postures, de contorsions et de sauts
extravagants caractérisaient ces exercices diaboliques, auxquels prenaient part des gens de toute condition,
de tous états, comme les personnages des Danses des Morts; mais ici principalement des sorciers, des sor-
cières, pêle-mêle avec des démons et de mauvais esprits, qui parfois, pour mieux se livrer à d'impudiques
excès, se transformaient en boucs. Telles étaient les idées absurdes du vulgaire sur ces bals fantastiques,
à la formation desquels on faisait concourir tous ceux que l'Eglise avait repoussés de son sein, soit pour cause
d'impiété , comme les bohémiens ou les hérétiques, soit à raison d'un goût trop vif pour certains plaisirs
défendus, notamment pour les danses voluptueuses. 11 faut dire que l'autorité ecclésiastique, après avoir
toléré et même introduit les danses dans les cérémonies du culte, en était venu peu à peu à les considérer
comme dangereuses. En cela elle n'avait pas tort. La promiscuité des sexes dans des réunions, qui se tenaient
ordinairement la nuit, ne pouvait manquer d'entraîner des abus. Quelques traces de ces abus, devenus
extrêmement graves dans la suite, s'étaient déjà fait remarquer du temps de saint Paul dans les agapes ou
banquets religieux des premiers chrétiens (2). Une exaltation singulière, un dévergondage contagieux
s'empara des populations et se mêla d'une façon insolite aux pratiques de la vie religieuse. Des sectes de
flagellants, d'illuminés, de convulsionnaires se formèrent de toutes parts sous l'empire de cette surexcita-
tion étrange qui portait les hommes à se couvrir des dehors de la piété pour commettre les extravagances
les plus honteuses. On ne saurait attribuer uniquement à la grossièreté des mœurs et à la naïveté des
(1) « Le diable, transformé en bouc, dance au sabat avec les (2) Les agapes ou feslins de charité, mêlés de danse malgré les
» filles et femmes et avec les plus belles, ores menant la dance, abus qui s'y étaient glissés du temps ;de saint Paul , subsistaient
» ores se mettant à la main de celles qui luy sont plus à gré et sac- encore lors du concile de Gangres, en 320, où l'on tâcha de les ré-
» couple en celte forme avec elles. » (Pierre de Lancre, Tableau former, et ils ne furent totalement abolis qu'au concile de Cartilage,
de l'inconstance des mauvais anges et démons. Paris. Nicolas en 397, sous le pontificat de Grégoire le Grand.
Buon, 1613, liv. IIf,p. 207.)
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 61
croyances un pareil phénomène, et il paraît raisonnable de penser que les fléaux terribles dont l'humanité
subit les ravages pendant plusieurs siècles communiquèrent aux organisations débiles ou appauvries une
sorte d'ébranlement nerveux entraînant à sa suite toutes sortes de désordres physiques et moraux. Les
extases, les convulsions et la Dansomanie tiennent trop de l'hystérie, de l'épilepsie, de l'aliénation mentale
pour que cette dernière conjecture ne soit pas parfaitement fondée. Le moyen âge, il est vrai, loin de croire
à un fait naturel , attribuait les manifestations extatiques ou frénétiques, tantôt à l'inspiration du Très-
Haut, tantôt à l'instigation du Diable (1). L'Église, selon son intérêt, admettait dans son sein ou bien en
repoussait les illuminés ou les convulsionnaires. Ceux dont les excès ne portaient atteinte ni à la morale
publique, ni à la dignité de la religion , étaient considérés par elle comme des saints visités par l'esprit de
Dieu ; mais les folles créatures qui poussaient trop loin l'ardeur de ce moderne corybantisme et se livraient
à des divertissements voluptueux et mondains, notamment à des danses immodestes de nature à scanda-
liser le public, devenaient aussitôt passibles des censures ecclésiastiques, et prenaient rang parmi les
ennemis de l'Église, parmi les démoniaques et les sorciers. Dès lors la passion déréglée qu'ils montraient
pour la danse passait pour être un résultat des manoeuvres de Satan. C'était l'esprit impur qui agissait en
eux, qui agitait leurs membres et les forçait de sauter en cadence. Aux caractères attribués à ce genre de
possession, il est facile de reconnaître tous les symptômes d'une maladie nerveuse; les médecins appellent
encore aujourd'hui l'épilepsie, chorée ou danse de saint Guy ou de saint Vit , en souvenir de l'ancienne
danse morbide du moyen âge. Celle-ci fut une véritable épidémie de l'espèce la plus bizarre. Environ
vingt-cinq ans après l'apparition de la peste noire, appelée en Allemagne la Grande-Mortalité, das Grosse-
Sterben, et en Suède et en Danemark la Mort noire, der Schwarze-Tod , elle éclata pour la première fois
en 1374 sur les bords du Rhin et dans les Pays-Bas. Ceux qui devenaient ses victimes dansaient une
grande partie du jour à la même place ; ils faisaient des contorsions extraordinaires et s'avouaient pos-
sédés du diable (2). En Hollande, les danseurs étaient cà moitié nus et portaient sur la tête des couronnes
de fleurs. Ils avaient les idées excentriques de véritables hallucinés. La couleur rouge leur causait une
profonde aversion ; quelques uns d'entre eux ne pouvaient supporter la vue de gens qui pleuraient ; d'au-
tres, celle de certaines chaussures d'une forme particulière. Pendant leur état de crise, ils proféraient des
mots incohérents, quelquefois des paroles impies. Le plus souvent ils semblaient adresser à saint Jean une
sorte d'invocation douloureuse, et répétaient, tout en continuant leur danse convulsive : Hère sent Johan,
so so, vrisch und vro, hère sent Johan! Des femmes, des jeunes gens, des moines, mais pour la plupart des
gens dissolus et de basse extraction composaient ces troupes nomades de danseurs convulsionnaires, qu'on
appelait Chorisantes, Dansatores, Tripudianles . A leur passage dans les villes, ils faisaient presque toujours
de nombreuses recrues , comme s'il avait suffi de les voir danser pour être immédiatement possédé du dé-
mon de la danse. Ce qui n'est pas douteux, c'est que tous les individus portés à la débauche par la faiblesse ou
par l'ardeur de leur tempérament, trouvaient là une excellente occasion de satisfaire leurs penchants vicieux.
Que leur en coûtait-il de jouer pour un temps le rôle de démoniaques ? Ils avaient par devers eux la perspec-
tive consolante d'un exorcisme qui les réconciliait avec l'Eglise et mettait sur le compte du démon con-
(1) Celte croyance, nous l'avons vu un peu plus haut, était celle esprits supérieurs, sont des hommes attaqués de chorée et d'épi-
des Grecs et des Lalins. Elle fut commune à presque toutes les na- lepsie.
tions de l'anliquité, et elle se retrouve de nos jours chez un grand (2) M. Maury rend compte des motifs qui portaient les larvati
nombre de peuples. Dans l'Inde, elle s'est conservée parmi les du moyen âge à faire cet aveu : D'après lui, la terreur qu'inspirait
sectes bouddhistes et brahmaniques. En Chine, elle donne lieu à le démon multipliait singulièrement la folie démoniaque. L'aliéna-
des incantations et à des sortilèges. Au Japon, elle fait considérer tion mentale prenant ordinairement la forme des opinions qui
les maladies nerveuses et surtout l'épilepsie comme une suite de la régnent à l'époque où elle se produit, le catholicisme qui parlait
possession des démons. Nous savons que les gamoïèdes sont sujels toujours du diable et des pièges qu'il ne cesse de tendre aux
à une sorte d'hystérie qu'ils nomment le diable au corps. Dans hommes, devait naturellement porter les idées des fous de ce côté,
les îles de l'Cteéanie, les hommes qu'on appelait enchantés étaient en sorte que ceux-ci se figuraient tous être victimes de l'esprit im-
de véritables démoniaques ; on attribuait leurs actes et leursparoles monde, et demandaient eux-mêmes à se faire exorciser. L'exor-
aux oromatouas ou esprits des morts qui les possédaient. Enfin les cisme recevait ainsi de cette conviction du malade une force dont
sorciers des Patagons qui passent pour avoir commerce avec les il aurait été sans cela dépourvu.
62 SYMBOUSATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
gédié leurs extravagances et leurs turpitudes. Comme preuve de l'état de dépravation où ils se com-
plaisaient, on rapporte que, dès la première invasion du mal et dans un court espace de temps, cent
femmes non mariées devinrent enceintes pour avoir pris part à la danse. Du reste, ces malheureux
n'étaient peut-être pas tous des imposteurs. Beaucoup d'entre eux paraissent même avoir été sujets à des
maladies nerveuses bien caractérisées. Le peuple, qui attribuait leur frénésie au pouvoir de Satan, leur
donnait d'abondantes aumônes pour qu'ils allassent en pèlerinage à la chapelle du saint qui devait les
guérir. Ce saint était ou saint Vit ou saint Jean. Souvent ils s'y rendaient au son des instruments de mu-
sique ou bien au chant des psaumes. Ils entraient dans la chapelle ou dans l'église, et se mettaient à danser.
Leur danse était si violente, que dans leurs soubresauts convulsifs ils dépassaient quelquefois la hauteur
de l'autel. Le clergé les recevait avec pompe, et disait pour eux des prières ; puis il les exorcisait et, comme
formule d'exorcisme, récitait le commencement de l'Evangile de saint Jean, ou bien interpellait vivement
le démon caché dans l'intérieur du corps de chaque possédé, ordonnant au nom de Jésus-Christ à cet
esprit impur de déguerpir au plus vite. Quelques mots latins et quelques aspersions d'eau bénite ache-
vaient le miracle. Les prêtres de la ville de Liège se firent une très grande réputation dans toute l' Alle-
magne par leur habileté à guérir les danseurs convulsionnaires. Dans quelques localités, l'épidémie se
prolongea pendant près de six mois. Elle sévit avec une grande intensité à Cologne, à Anvers, et pénétra
jusque dans le royaume de France. Elle mit à parcourir ces différents pays l'espace de plusieurs années.
Elle devint aussi célèbre qu'elle était redoutée, et donna lieu au proverbe jadis très répandu en Allemagne :
Que la danse de saint Fit te prenne! Dass dich Sanct-Veits-Tans ankomme (1). En 1418, la même maladie,
ou une maladie analogue, se montra en Alsace, ainsi que nous l'apprend Schiller dans sa vingt et unième
remarque sur la Chronique de Jacob von Kœnigshoven. On la nommait aussi danse de saint Vit, Sanct
Veits-Tanz. La ville de Strasbourg compta bientôt près de deux cents femmes qui en étaient atteintes. Les
magistrats mirent à leur disposition de grandes salles où elles se réfugiaient pour se livrer à leur exercice
favori et involontaire. Le fléau devenant contagieux, on envoya les malades à Saverne où se trouvait une
chapelle de saint Vit ou saint Guy. Les danseurs partirent escortés- d'un pauvre diable de ménétrier qui
jouait de la cornemuse et dansait lui-même nuit et jour comme un fou. Arrivés au but de leur pieux pèle-
rinage, ils furent reçus par le clergé qui vint au-devant d'eux en chantant des prières. Malheureusement la
chronique s'arrête là, nous laissant ignorer s'ils furent guéris. Il existe encore en Alsace, à l'état de tradi-
tion populaire , une danse que je crois devoir rattacher à ces bizarres épidémies du moyen âge. Cette
danse, que l'on connaît encore dans quelques villages et que des personnes âgées se rappellent avoir pra-
tiquée dans leur jeunesse, n'est qu'une suite de contorsions et de grimaces simulant évidemment un accès
de fureur épileptique. Les mouvements du corps y sont tellement violents, tellement exagérés, que les
danseurs, des genoux et des coudes, frappent la terre en cadence.
L'analogie des danses convulsives avec les rondes diaboliques, c'est-à-dire la relation du fait réel avec
le fait supposé, ressort de cette circonstance que les individus atteints d'affections nerveuses ou d'aliéna-
tion mentale, et se livrant, sous l'empire de ces maux divers, à des mouvements extravagants et dés-
ordonnés, étaient assimilés le plus souvent aux possédés, aux démoniaques, aux sorciers, à tous ceux en
un mot que la crédulité populaire, étayée des préventions religieuses, mettait au nombre des créatures de
(1) Voy. Agricola, Teutsche Spruchwurter. On peut consulter m'a faitconnaîire une dissertation médicalesur laDansedesaintYit;
sur la Danse de saint Vit et de saint Jean, et sur. les pratiques des cet ouvrage, sorti des presses de Kursner, à Strasbourg, est intitulé
flagellants, Dr. K. V. Ideler, Versuch einer Théorie des religiosen Q. D. B. V. Dissertatio inaugurait s medica exhibens casum de Cho-
Wahnsinns. Halle, C. A. Scliwetsclike \mASo\m, \.%h%,erstertheil, reaS. Viti, quam duce et auspice numine supremo ex decreto et
p. 509 et suiv. — Dr. C. F. Staudlin und H. G. Tzchirner, Archiv authoritate gratiosœ facultatif meclicœ in celeberrima Argenti-
fur alte und neue Kirehengeschichte. (Leipzig, F. G. W. Vogel , nensium universitate pro summis in medicina honoribus et pri-
1810. T. HT, p. 6ZiO et suiv.) —Die Atteste Teutsch so ivol Allge- vilegiis doctoralibus rite capessendis ad D. XVI septembres
meineals insonderheit Elsassische und Strasburgische Chronicke anno MDCCXXX, solemni eruditorum examini submittit Bar-
von Jacob von Kœnigshoven mit hist. Anmerkungen , von Dr. tholomœus Martinus, Helv. Glaronensis. Argentorati, typis Si-
Johann Schiltern. Slrassburg, Josias Staedel, 1G98. Voy. 21 Anm. monts h'ursneri Cancell. typ.
kung. - Dr. Hecker, Die Tanzwuth, Berlin, 1832, in-8°. M. Jung
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 63
Satan, et se figurait adonnées comme telles aux débauches de la troupe impure qui se réunissait la nuit
dans les carrefours pour fêter la présence de son chef maudit (1). Indépendamment des fous, des malades
et des maniaques dont l'exorcisme n'avait pu opérer la guérison (2), l'Eglise considérait comme aban-
donnés au pouvoir du malin esprit tous ceux qui résistaient, à ses admonitions, à ses remontrances et obser-
vaient des pratiques préjudiciables à ses intérêts. C'est ainsi que les divertissements, les jeux, les danses,
qu'elle avait tolérés de temps immémorial et qui s'étaient mêlés en quelque sorte au culte, devenaient à
ses yeux impies et sacrilèges dès qu'ils semblaient contrarier sa règle et revêtir un caractère par trop
mondain. En lisant les arrêts portés contre les sorciers, les sorcières, les démoniaques, les possédés, depuis
le moyen âge jusqu'au xvu' siècle, on demeure convaincu que la plupart des victimes de la superstition
judiciaire n'étaient que de faibles créatures en démence, ou bien des êtres dévergondés goûtant avec excès
tous les plaisirs sensuels. Bon nombre de femmes accusées de sorcellerie, et présentées comme des démo-
niaques, se font reconnaître pour n'avoir été que des hystériques ou des femmes dépravées, menant une
vie dissolue et se livrant avec fureur aux danses condamnées par l'Eglise (3). La croyance aux rondes du
Sabbat, aux danses sataniques (Choreœ salanicœ), aussi bien chez les chrétiens que chez les peuples qui
eurent plus anciennement la même croyance, a donc pris sa source dans l'observation d'un fait psycholo-
gique et pathologique d'une incontestable réalité. C'était, d'une part, un goût très vif et en quelque sorte
universel pour les divertissements baladoires ; de l'autre, l'existence d'un certain genre de maladie que
l'on pouvait regarder à bon droit comme la contre-partie douloureuse de ces divertissements, puisque les
mouvements réguliers et volontaires du corps y étaient remplacés par des soubresauts involontaires et con-
vulsifs, et que la danse prenait ainsi un caractère morbide. En raison du rapprochement établi par là
entre un plaisir et une souffrance, la pensée de la mort et, d'après les idées religieuses, la pensée du mal,
du péché, furent intimement liées à celle de la danse ; de même que l'on se représenta le diable donnant le
branle aux fêtes mondaines et aux fêtes du Sabbat, de même on se représenta la Mort venant chercher ses
victimes dans la salle du bal parmi les danseurs. Nous retrouvons encore ici une suite de l'identification
de la Mort avec Satan. Saint Cyprien, parlant contre les danses en général, s'exprime comme il suit :
Chorea est circulus cujus centrum est diabolus; qui in medio trip udiantium ignem concupiscentiœ inflammat (h);
(1) Ces débauches, ces saturnales auxquels les possédés eux-mêmes mesque, originaire d'Italie ; la volte, appelée aussi nissarda, com-
croyaient avoir pris part, n'étaient que des visions, des hallucina- mune aux Piémoutais et aux Provençaux, et regardée par Bodin
lions enfantées par la maladie ; quant aux actes obscènes ou extra- comme une danse dé sorciers ; enfin Ja cliaiona (ebaconne) ou sara-
vagants qu'ils commettaient en réalité, c'étaient les effets mêmes bande venue de ce maudit royaume d'Espagne. « C'est, dit- il, à
des crises nerveuses auxquelles ils étaient sujets, ce qui faisait dire » propos de cette dernière, la dance la plus lubrique et la plus ef-
que les sorciers et les sorcières, au retour du sabbat, c'est-à-dire » fronlée qui se puisse voir; laquelle les courtisanes espagnoles
à la suite d'un de leurs accès convulsifs, éprouvaient une telle. las- » s'estant depuis répandues comédiantes, ont tellementes mise en
situde qu'ils étaient souvent obligés de garder le lit pendant plu- » vogue sur nos théâtres, que maintenant nos petites filles font
sieurs jours. » profession de la dancer parfaitement. D'ailleurs c'est la dance la
(2) Ceux-là étaient réputés incurables et pour toujours la proie » plus violente, la plus animée, la plus passionnée, et dont les-
du démon. Un jurisconsulte du xvnc siècle dit froidement : L'église » gestes, quoyque muets, semblent plus demander avec silence ce
catholique, apostolique et romaine, qui ne peut errer, les punit de » que l'homme lubrique désire de la femme que tout autre. Car
mort. {Voy. P. de Lancre, Tableau de l'inconstance des mauvais » l'homme et la femme passante! repassant plusieurs fois à certains
anges et démons, ouvrage précité, p. 99. ) * » pas mesurez l'un de l'autre.. . » Mais je ne crois pas devoir suivre
(3) Ces danses étaient des danses volupteuses très répandues le subtil Pierre de Lancre dans sa démonstration. toujours est-il que
parmi les courtisanes. Pierre de Lancre prétend qu'on en exécutait le sentiment particulier decetauteurdonne une très juste idée de l'a-
de ce genre au sabbat avec encore plus de dévergondage et de lu- \ersion conçue en général pour les danses voluptueuses, regardées
hricilé. Il met au nombre des exercices dangereux pour les bonnes comme une cause de péché, de perdition, de mort spirituelle, et
mœurs, les tours de force, les pyrrhyques, les morisques, les sauts attribuées à l'action de Satan, par conséquent devenant des danses
périlleux, les danses sur la corde, la cascataduhaut des eschèles, diaboliques. Or, pour qu'un tel fait parvînt à frapper l'imagination
le voler avec des aisles postices, les pyrouettes, la danse sur les d'une sainte terreur, il était nécessaire de donner une forme ma-
demy-piques, l'escarpolette, les rodades, les forces d'Hercule sur térielle à cette opinion et de supposer qu'il existait de véritables
la femme renversée sans toucher du clos à terre, les Canaries des danses diaboliques auxquelles les créatures de Satan prenaient part
pieds et des mains et autres bastelages qui sont presque tous ve- en chair et en os avant même d'avoir quitté ce monde.
nus, dit-il, de ce mauvais et pernicieux voysinage d'Espagne. Il y (6) D'où semble avoir été fait le proverbe italien que j ai cite
ajoute plusieurs danses usitées de son temps, telles que la berga- plus haut : È un cerchio ch'a il Diavolo per centra.
64 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
et saint Chrysostôme fait entendre qu'en tout lieu où l'on danse, la Mort et le Diable, si ce n'est sous
des apparences réelles, du moins invisiblement, prennent part à la danse (1). Ubi lascivus saltus , ibi
diabolus,dit eue ore ailleurs le même écrivain ; et un auteur moderne (Rumpff, dans sa Disputalio deChoreis
earumque moralitate, §V) nous explique la raison de ce jugement sévère : Quia hœ Choreœ diabolicœ
sunt, libidinosi animi argumentum, ad carnis illecebras instigant, scandalum prœbent speclantibus et ad extre-
mum periculum deducunl ipsos saltanles. Tous les exemples de morts subites au milieu des fêtes et des
divertissements mondains étaient donc présentés comme une juste punition de Dieu. L'imagination populaire
donnait volontiers un caractère fantastique à ces événements si naturels, et pour cela elle évoquait ou le
Diable ou la Mort en personne. D'après le témoignage de Valvasor, l'an 1507, à Leybach, sur la place
où se tenait le marché et où l'on dansait suivant la coutume, le Diable apparut sous la forme d'un beau
jeune homme habillé avec recherche. Il fit choix d'une danseuse qui s'appelait Ursule. C'était une fille de
joyeuse humeur et de mœurs un peu libres. Tout alla bien d'abord, mais vers la fin du bal le cavalier,
entraînant sa danseuse, s'élança dans un torrent peu éloigné de l'endroit où l'on dansait et disparut avec
elle (2). Un autre enlèvement, non moins tragique , fut celui d'une riche jeune fille de Naumburg qui ,
nonobstant la promesse qu'elle avait faite à un jeune homme pauvre de lui donner sa main, épousa un autre
prétendant au mépris de la foi jurée. Le jour de ses noces étant venu, comme elle prenait une vive part
aux joies de la fête, deux élégants cavaliers entrèrent dans la salle. L'un de ces cavaliers mystérieux, qui
se donnait pour un étranger de distinction, vint à elle et l'invita poliment à danser. Elle accepta; mais
lorsqu'ils eurent fait deux ou trois tours ensemble, il la saisit avec violence , la traîna hors de la salle et, à
la grande douleur des assistants qui poussèrent de vains cris de détresse, il s'enleva avec elle dans les airs (3).
Je n'ai pas besoin de faire observer que les deux cavaliers de cette légende étaient deux diables déguisés.
D'autres fois c'est le personnage même de la mort qui joue le rôle de trouble-fête. En 1284, lorsque le
roi d'Ecosse, Alexandre III, convola en troisièmes noces, la Mort, assure-t-on, se montra telle que les
peintres ont coutume de la représenter dans la salle du bal , où le monarque et toute sa cour se livraient
au plaisir de la danse. Elle-même en prit sa part, et fut aperçue sautant et gambadant au milieu de la foule
consternée (4). Comme derniers témoignages du caractère morbide qu'ont revêtu accidentellement cer-
taines danses, je citerai un fait consigné dans la Chronique de Nuremberg (Liber chronicarum Mundi, par
Hartmann Schedel). Là on apprend que vers l'année!025, dans un village de l'évêché de Magdebourg, dix-
huit hommes et quinze femmes, s'étant mis à danser et à chanter dans le cimetière pendant qu'on célébrait
la messe de minuit, à la fête de Noël, le prêtre qui disait la messe, indigné contre eux, souhaita qu'ils
continuassent de danser et de chanter ainsi, sans paix ni trêve, durant toute une année, afin de recevoir
la juste punition de leur sacrilège. Sous le coup de cette malédiction, les infortunés danseurs ne purent
cesser ni leurs chants ni leurs danses. Comme des êtres dépourvus de vie et pourtant animés, comme des
larves ou des fantômes insensibles aux besoins matériels de l'homme, ils poursuivirent à la même place,
pendant un an , leur exercice imprudemment commencé, et, tout en accomplissant cette étrange péni-
tence, ils ne connurent ni les tourments de la soif ni ceux de la faim ; ils ne souffrirent ni des injures de
l'air ni de l'intempérie des saisons ; bien plus, ils n'usèrent ni leurs vêtements ni leurs chaussures. Quand
ils eurent atteint le jour fixé pour leur délivrance, quelques uns perdirent la vie, d'autres dormirent trente
nuits de suite sans s'éveiller et plusieurs conservèrent un tremblement nerveux clans tous les membres (5).
(1) Chrysost. , Ilom., 56, in Gen. prêtre, dit-il, fut troublé dans son ministère par le bruit que faisait
(2) Barl. Valvasor; Beschreibung des HerzogthumsCrainMb.il, un nommé Others qui dansait dans le cimetière avec quinze
fol. 685 ; lib. XV, fol. 461. hommes et trois femmes. On voit que cette version diffère un peu
(3) Kornmann , De Miraculis mortuorum , part, h, c. 20. — de 1,aulre- Be''ger ajoute que la terre fo,,lée par les danseuls s'af"
Goedélman, De Mal. Diab. lib. I c I n" 8 faissait graduellement sous leurs pas, au pointqu'ils s'y enfoncèrent
,,, .. , jusqu'aux genoux et enfin jusqu'au milieu de la cuisse. Le neveu
{h) Kornmann, loc. cit., p. h, c. 10. ,.,.,..,., ,
* du cure ayant Voulu retirer de cette position meneuse sa sœurengagée
(5) Berger rapporte ce fait avec plus de détails. Il nomme le dans celle danse néfaste, le bras qu'il saisit lui resia dans la main
prêtre qui célébrait la messe de minuit et qui s'appelait Robert. Ce sans que la victime jetât aucun cri, ni donnât le moindre signe de
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 65
On remarque tout d'abord l'analogie de cette danse forcée et involontaire, effet d'une malédiction, d'un châ-
timent divin, avec les danses convulsives causées par un principe morbide et les prétendues rondes du
Sabbat attribuées aux maléfices de l'esprit impur. Par tout ce que nous avons dit précédemment et par les
exemples que nous avons rapportés à l'appui de nos paroles, il faut reconnaître dans le rôle attribué à
Satan, comme principal auteur ou instigateur des danses licencieuses et des danses de fous et de démo-
niaques, une allégorie ingénieuse de l'héritière de Thanatos, toujours présente, toujours prête à frapper,
là où l'excès, l'abus des plaisirs anéantit la raison, altère les sources de la vie, et amène, avec la perte de
l'intelligence, celle de la santé. La danse du diable, c'est donc proprement la Danse de la M ort, etcomme
le diable est censé se complaire à donner les violons et à mener le branle (1), on s'est représenté le spectre
osseux, auquel il fut souvent assimilé, dans la même attitude de coryphée galant, tendant la main à
celui-ci, offrant le bras à celle-là pour former l'immense ronde. Cette attitude est celle qu'on lui voit
prendre dans presque toutes les Danses des Morts illustrées que nous possédons. Dans quelques unes, il
est vrai, comme dans les peintures de Bâle, ses gambades sont moins vives et ses contorsions moins bur-
lesques; mais dans la vieille Danse allemande dont je publie les figures (pi. VI et suiv.), le squelette
s'agite en tous sens et paraît s'en donner à cœur joie. Ayant fait danser le squelette, il était tout simple
qu'on lui fît jouer des instruments, car il n'est pas de bonne danse sans musique. Le diable lui-même,
comme nous savons, ne haïssait pas un petit accompagnement instrumental (2). Au Sabbat, il affectionnait
le son des clochettes, et les sorciers et les sorcières égayaient volontiers son oreille de l'harmonie de la
flûte et du tambourin. On prêtait aux démoniaques l'usage de ces instruments, parce qu'ils étaient l'ac-
compagnement ordinaire des danses, et c'est pour la même cause qu'on les donne aussi , dans plusieurs
douleur. L'année étant révolue, saint Héribert, archevêque de Co-
logne, fit lever la malédiction et réconcilia les pénitents avec
l'Eglise. Cependant une grande partie des danseurs moururent peu
de temps après. (Trithem., Chronicum, ap. Berger, Tractatus
delarvis seu mascheris, fol. 203.) On trouve encore d'autres his-
toires de danses tragiques, rapportées comme autant d'exemples
des suites dangereuses de l'abus des danses mondaines, dans Er-
nesti, Bilder-Hauss, I et II part.; Georg. Faber, Annales misn.;
Spangenberg , Ehe-Spiegel ; Bernsprung, Yorstellung der Wel-
tlichen Tàntze; Daulen, Tantz-Teuffel ; Johann von Munster,
Tractât vom Tantzen ; D. Dielricli Coheletli, sur les mois : Tan-
tzen hat seine Zeit (La danse a son temps).
(1) D'après les auteurs ecclésiastiques, le diable, s'il ne fut pas
l'inventeur de la danse, enseigna du moins la manière d'en abuser
pour nuire à la religion. Saint Chrysoslôme, qui ne rejetait pas
les danses honnêtes, et après lui un grand nombre de prédicateurs,
parlant des danses voluptueuses, les appellent: Choreas diabolicas,
barathrum diaboli, pompam satanicam, opus satanicum, anima-
rum pemiciem, corporis deformitatem, morum corruptelam,
iniquitatis fomenta, etc.
(2) Un moine allemand, Abraham à Sancta-Clara, de l'ordre de
Saint-Augustin, après avoir reconnu que le diable est un grand
amateur de danses, cherche à décider quel est l'instrument dont
l'accompagnement peut lui être le plus agréable. « Est-ce une
» harpe? dit-il. Non sans doute; car c'est à l'aide de la harpe
» qu'il fut chassé du corps de Saiil. Est-ce un trombone (posaune :
» ce mot est ici pour trompette) ? Pas davantage ; car les sons écla-
» tants du trombone ont maintes fors réussi à disperser les enne-
i> mis de Dieu. Serait-ce un tambour? Encore moins ; car Marie,
» sœur d'Aaron, après la^submersion de Pharaon et de son armée
« dans la mer Rouge, prit en main cet instrument, et avec toutes
» les femmes qui l'accompagnaient loua et remercia le Seigneur.
» Est-ce un violon ? Non certes ; car ce fut â l'aide d'un violon qu'un
» ange réjouit saint François. Ne voulant pas davantage abuser de la
ii patience du lecteur, je dirai que rien n'est plus agréable a Satan,
» pour accompagner sa danse, que la lyre antique, et chacun com-
» prend bien ce que cela veut dire. » Effectivement, Abraham à
Sancta-Clara, par ce qu'il ajoute encore, nous donne clairement à
entendre pourquoi il attribue la lyre à Satan. D'abord lalyrc antique
est l'instrument païen par excellence ; ensuite le nom même de
cet instrument, die dite letjer ou die alte leier (en allemand, au
fig., la même chanson), lui fournissait un jeu de mots assez spiri-
tuel pour faire allusion aux tendances de ses contemporains,
toujours enclins à retomber dans les mêmes défauts, dans les mêmes
pratiques condamnées par l'Église, notamment dans celles qui pa-
raissaient entachées de paganisme. Sa pensée est celle-ci : on ne
veut point se corriger : Es istdie alte leyern, c'est toujoursla même
chanson. {Voy. Abraham à Sancta-Clara, Wohl angefiillter Wein-
Keller. Wurlzbùrg,1710,ia-û°.) Mais, quoi qu'en aitpudirelebon
moine que je viens de citer, Satan paraît avoir affectionné à peu
près tous les instruments. Il doit être très fort sur le violon, s'il
faut s'en rapporter au témoignage de Tarlini. On connaît cette
anecdote ou plutôt celle légende musicale. En 1713, le célèbre
violoniste Tartini, étant dans un couvent, rêva, une nuit, qu'il
avait fait un pacte avec le diable et que tout lui réussissait à sou-
hait. Imaginant alors de donner son violon à son nouveau maître
pour voir si celui-ci parviendrait à lui jouer de beaux airs , il fut
bien étonné lorsqu'il entendit une sonate si singulière et si belle,
exécutée avec tant de supériorité et d'intelligence, qu'il fut forcé
de reconnaître n'avoir jamais rien conçu qui pût entrer en paral-
lèle. Sa surprise, l'émotion l'ayant éveillé, il courut à son violon
pour y reproduire les sons enchanteurs qui l'avaient charmé pen-
dant son sommeil ; mais il s'y appliqua en vain, et tout ce qu'il put
faire fut de composer un morceau de musique, à la vérité très
beau et très difficile, mais si fort au-dessous de ce qui l'avait frappé,
que de dépit il pensa briser son violon et renoncer pour toujours a
l'exercice de son art. Toutefois sa composition vit le jour ; il l'in-
titula lui-même la Sonate du diable, et c'est sous ce titre que
cette production jouit encore d'une grande célébrité.
66 SYMBOLÏSATION, PEllSONMFiCATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
Danses des Morts, aux squelettes chargés de convier la foule au bal mortuaire ( I ). L'idée de faire jouer des
instruments au spectre osseux peut être venue aussi de l'antique application de la musique à la thérapeutique,
usage qui remonte aux premiers tempsdu monde, et dont le mythe de la confraternité d'EscuIape et d'Apollon
est une des sources traditionnelles. Dans la croyance populaire des Grecs, les prophètes, les chantres inspirés,
furent les premiers médecins. C'est pourquoi Chiron passait pour avoir été le maître d'EscuIape. Les incan-
tations, les conjurations, formaient une partie importante de la médecine antique. Le médecin , chantre
sacré, pouvait même conjurer les morts (2). Ceux qui savaient à la fois charmer et guérir furent appelés
enchanteurs, de l'emploi qu'ils faisaient du chant comme moyen curatif. Les sirènes, dont le nom est
devenu synonyme de celui d'enchanteresses, quoiqu'elles eussent à remplir un rôle funéraire, chantaient
pour séduire les âmes qu'elles devaient accompagner au lugubre séjour, et semblaient vouloir adoucir par
des accords'mélodieux l'horreur du trépas. Le rapprochement des Muses et des Parques sur des vases,
des urnes et des sarcophages antiques, rappelle celui d'Apollon, dieu de la lyre, et celui d'EscuIape, dieu
des signes inférieurs. Catulle nous présente les Parques sous la forme de belles jeunes filles chantant pen-
dant le repas nuptial l'union de Pelée et de Thétis, du héros et de la déesse. C'est ainsi que le joyeux
épithalame, l'hymne des noces, se transforme et prend un caractère funèbre pour être, comme le mariage
l'était lui-même parfois sur les vases grecs, une expression adoucie de la mort. La musique, qui naturelle-
ment éveille des idées riantes, ne pouvait manquer, par son contact avec l'art du médecin , de prendre
une teinte austère et lugubre; comme elle rappelait'les maladies qu'elle avait mission de guérir, elle rap-
pelait aussi le dénouement fatal qui en était souvent le terme, et qu'elle ne parvenait pas toujours à con-
jurer. La plupart des affections nerveuses, attribuées, comme on sait, à l'action d'une divinité malfaisante ou
vengeresse, étaient soumises au traitement des sons mélodieux, qui devaient charmer ou mettre en fuite le
démon logé dans le corps du patient. C'est ainsi que l'on cherchait à guérir les victimes du corybantisme
ou possession de Cybèle. Chez les Hébreux, où les mêmes idées. avaient cours, David jouait de la harpe
pour calmer les fureurs de Sauf. Mais ce ne fut pas seulement contre la folie, l'épilepsie, l'hystérie, la
lypémanie que la musique fut employée avec succès; on y eut aussi recours pour triompher de maladies
bien autrement cruelles et redoutables, notamment de la peste, qui passait pour être l'œuvre d'un mauvais
démon. Homère raconte que ce dernier fléau, qui ravageait le camp des Grecs sous les murs de Troie,
fut éteint par le secours de la musique. De nos jours, des médecins ont assuré que l'action de cet art pou-
vait arrêter les progrès de la contagion, en dissipant l'inquiétude qui s'empare des esprits, et que Pigray
appelle l'aliment de la peste (o). On provoquait et l'on excitait à dessein les danses convulsives des xiv° et
et xve siècles par le son des instruments, et l'on croyait cette excitation nécessaire pour opérer la guérison
du malade (h). C'est à l'aide d'un violon, d'une cornemuse, de la flûte ou du tambourin qu'on accompa-
gnait les danseurs pendant leurs crises nerveuses : cela durait quelquefois des journées entières. Mais à la
suite de ces accès frénétiques les malades tombaient par terre sans mouvement, dans un état de prostra-
tion complète. Après quelques heures de tranquillité, ils rec ommençaient avec un nouvel acharnement leur
(1) Voyez le dessin du fronlispice ou image du charnier placée en » joueurs qui, au son de leurs flûles, exécutèrent des danses capa-
tèle des Danses du Grand-Bâle et du Petit-Baie (pi. III, fig. 22, » blés, disoit-on, d'apaiser la colère des dieux, mais qui, dans le
23;. Voyez aussi la gravure des qualre squelettes de la Danse Ma- » fond, n'avoienl d'autre but que celui de distraire les esprits et de
cabre (pi. IV, fig. 26), celle du Doten-Dantz (pi. Vf, fig. 38), et » leur faire oublier le fléauqui venoitdefrapperleursconcitoyens.»
ci-après le texte explicatif des instruments. (Voy. l'eignot, Recherches hist. et iittér. sur les Danses des Morts,
(2) Voyez Creuzer, Relig. de l'ant., Irad. par Guigniaut. p. xxx. ) Boccace, en inolivant le sujet de son Décaméron, nous
(3) La manière dont M. Peignot rapporte un fait tiré de l'histoire donne encore une preuve de l'usage des divertissements em-
de Home semble justifier celte opinion. L'an 36i avant Jésus- ployés comme antidotes de la peste. Peut-être la conviction où
Christ, ou l'an 390 de Rome, la peste sévissant avec fureur, on l'on était que les plaisirs offraient un puissant préservatif contre le
consulta l'oracle. « Le dieu consulté, bien persuadé qu'une diver- fléau fut-elle cause en partie du dérèglement des mœurs pendant
» sion joyeuse et agréable étoit le moyen le plus propre à dissiper ces temps de calamités. Mais tout excès alors était aussi nuisible
» la terreur et l'abattement des citoyens, ordonna pour remède le qu'une sage modération pouvait être efficace.
» carmen, la poésie la plus gaie, la plus amusante, la plus propre [h) Voy. Bodinus, De re publica, lib. V, cap. i. — Berndt, De
» à adoucir l'esprit. On fit donc venir d'Etrurie des histrions ou chorea S. Viti. Prague, 1810.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 67
danse d'énergumènes. Il paraît naturel de penser que la transpiration et l'épuisement, suite naturelle de cette
gymnastique, étaient le véritable remède contre l'irritation nerveuse dont lesconvulsionnaires étaient atteints.
Le même procédé fut employé plus tard dans le traitement d'une affection morbide assez semblable à la
danse de Saint-Guy. Kircher et plusieurs autres, qui ont beaucoup parlé de cette singulière affection, l'at-
tribuaient, d'après la croyance populaire, à la piqûre d'une grosse araignée désignée par les naturalistes
sous le nom de Phalangium apulum, et par -le peuple de la Pouille et de la Calabre sous celui de taren-
tule (1). Il est reconnu aujourd'hui que la tarentule n'est pas dangereuse, ou qu'elle l'est du moins très
peu. Fr. Serao, en examinant en philosophe les symptômes de la maladie qu'on attribuait aux effets du
virus de cet insecte, reconnut, l'un des premiers, qu'ils étaient déterminés par un fort accès de mélancolie
chez les hommes, et par un principe d'hystérisme chez les femmes (2). Cette opinion est à présent géné-
ralement adoptée, et il ne reste plus de l'ancienne croyance que le nom de larantolati donné aux malades,
et le nom plus populaire encore de tarentelle, lequel désigne une espèce de composition musicale rappe-
lant les formes rhythmiques et mélodiques des airs dont on se servait autrefois pour exciter à la danse les
personnes atteintes du mal qu'on supposait provenir des blessures faites par la tarentule. Le P. Kircher
a rapporté quelques unes de ces formules médico-musicales dans son ouvrage De arte magnelica.
La musique et la danse, qu'on appliquait à la guérison des fous, des épileptiques, des hystériques, des
mélancoliques, des hypochondriaques, devenaient en quelque sorte une danse et une musique de larves ou
de larvati, de démoniaques. Par ce côté triste de leur emploi, on s'habituait à les mêler plus souvent à
l'idée du principe fatal qui anéantit l'humanité, le principe du mal, ou, si l'on veut, la Mort, Satan. D'un
autre côté, l'antique usage de la musique et de la danse dans les funérailles, et la coutume non moins
ancienne de célébrer des jeux clans les cimetières, soit pour honorer la mémoire de ceux qui n'étaient plus,
soit pour fêter le saint jour du Seigneur, transportaient deux arts enfants des dieux de la lumière dans
l'empire des dieux de ténèbres, dans le royaume d'Hadès et de Thanatos. Cependant, nous l'avons dit, la
musique et la danse, quoique émanées du bon principe, d'un principe tout céleste, ne durent pas moins se
conformer, dans quelques unes de leurs applications, à l'antithèse fatale, au dualisme qui pèse sur les
destinées de l'univers. On n'a pas oublié que la danse et son accompagnement harmonieux symbolisaient
tour à tour des luttes et des combats (3). Cette idée de lutte, de combat, a produit la danse armée que
les anciennes théogonies font passer des dieux aux mortels. Les guerriers dansèrent avant l'heure du
danger, qui pouvait être pour eux celle de la mort; ils dansèrent après chaque victoire autour de la dé-
pouille de leurs ennemis, dont les restes sanglants évoquaient la pensée du trépas. Eh bien, malgré les
(1) Ce nom, donné par les gens du pays au Phalangium apulum, exercitationes medico-philologicas sacras et profanas. — Caspar
vient probablement de celui de la ville de Tarenle, où ce genre Loseher, De Saiilo per musicam curato.—D. lleinhardl, Abhand-
d'inseele passait pour être très venimeux. lung von den Bibelkranhkeiten. — D. Semlert, De dœmoniacis.
(2) Voy. Fr. Serao , Lezzioni accademiche sulla Tarantola. — Schmidt, Biblische medicus, etc. — Bartholotnaeus. Martinus,
Naples, 1742. In-Zi°. — Voyez encore, pour les différentes opinions Q. D. B. V. Dissertatio inauguralis medica exhibens casum de
exprimées sur celle maladie et sur plusieurs autres affections ner- chorea S. Viti. Argentor., lypis Simonis Kursncri (1730).
veuses, telles que la danse de Saint-Guy, la démonomauie, l'épi- Abhandlung von dem Einflusse der Musik in die Gesundheit der
lepsie, etc., aussi bienque sur l'emploi delà musique dans le traite- Menschen. Leipzig. J. G. Biischel, 1770. — Dissertation sur la mu-
mentdes maladies en général : Athan. Kircher, De arte magnetica, sique appliquéeà l'hygiène et à la thérapeutique. Thèse présentée
fol. Rom., 165Zi.— Alhen., Deipnosoph., t. XlV,c. 5.— Tiraquellus, " et soutenue à la Faculé de médecine de Paris, par J. Aug. Guil-
De nobilitate et jure primigeniorum, 3e éd. Lyon, 1579, gr. in-f", laume, de Joinville. Paris, de l'inipr. de Didot jeune, 1817. ln-/i".
cap. 31; les curieux paragraphes 299-306 : Morbos curari carmi- —Die Musik als Heilmittel von Dr. H. S. K Wien., 1847.
nibus et cantionibus. Ischiadicos carminé curari etmusica. Luxa A. Doll's Enkel.
membra cantionibus curari. Omnes morbos incantationibus ou- (3) La plupart de ces luttes et de ces combats faisaient allusion
rari. Dœmoniacos cantu curari ; et lymphaticos, et mentes tur- aux révolutions des astres; en sorte que la plupart des danses
bâtas, et furiosos. Et viperarum morsus; et omnes morborum guerrières lurent dans l'origine des danses planétaires. C'est ainsi
dolores ; et pestilentias fugari Musicam mores animi sanare. que la légende du Jupiter de Crète nous fait voir les Curetés,
Citharam Apollini, medicinœ inventoris, assignari. — Thomas armés d'airain, menant leurs danses rapides autour du dieu enfant
Bartholinus, De morbis biblicis. — Christian Warlilz, De morbis et de sa nourrice Melissa , et frappant en cadence leurs boucliers
bibliciset pravadiœta, animique affectibus resultantibus. — Joh. de leurs épées, pour empêcher Cronos d'enlendre ses vagisse-
lleinr. Alsted, Medicina sacra. — Georg. Wolfgang Wedels mente.
68 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
images sinistres que la danse armée ne pouvait manquer d'offrir à l'esprit, elle fut une de celles que les
hommes introduisirent le plus fréquemment dans leurs jeux. Chez les anciens, elle était de plusieurs espèces
et avait reçu différents noms. Les peuples appelés barbares en connaissaient également l'usage, et s'y
livraient avec une sorte de frénésie. Enfin, dans les xve et xvie siècles de notre ère, les paysans et les
soldats exécutaient ensemble des danses armées auxquelles on donnait en Allemagne le nom de Schwert-
Tànze, et dont les Matassins ou Bouffons, que l'on connaissait encore en France au siècle dernier, sem-
blent avoir été une imitation abâtardie. De cet ancien et constant usage des danses guerrières, est dérivée
l'expression populaire aller à la danse pour combattre, lutter ; ce qui a fait supposer à quelques uns que le
nom de Danse des Morts pouvait avoir été imaginé dans cette acception pour exprimer la lutte de la mort
contre la vie (1). Le jeu de tarots, qui offre l'image des vicissitudes de la guerre, est en même temps une
allégorie des destinées de l'humanité ballottée sans cesse du berceau à la tombe, et peut-être aussi de la
tombe au berceau. Si dans la bouche du soldat aller a la danse signifie se rendre à la guerre, voler au-
devant du trépas, dans le langage figuré de l'Église, cela veut dire se livrer au pouvoir du démon, cher-
cher une mort intellectuelle hors du royaume céleste. Dans le langage du mondain , aller à la danse, c'est
se rendre à la fête, courirjes aventures galantes, c'est même autre chose encore, et il n'est pas nécessaire de
consulter le cynique dictionnaire de Leroux ou les ouvrages du facétieux Arena pour savoir quelle significa-
tion obscène s'attache parfois au mot danse. Rappelons seulement, pour expliquer la liaison de certaines
idées , que les poètes erotiques chantent les combats de l'amour, les combats de Vénus, et que les philo-
sophes et les moralistes nous représentent ces voluptueux combats comme un acheminement à la mort.
C'est parce que la danse, en vertu de son antique application, emporte une idée de lutte, d'épreuve, voire
de châtiment, que nous disons encore donner une danse pour châtier, réprimander, corriger quelqu'un. La
langue allemande a conservé du mauvais renom des danses ou de leur extrême vulgarité l'expression carac-
téristique vertanzen, qui signifie perdre ou dépenser son bien en dansant, expression dont s'est servi fort à
propos un prédicateur assez excentrique du xvne siècle, Abraham à S. -Clara, en parlant de ceux qui per-
dent, par un penchant immodéré pour la danse, tous leurs droits à la vie éternelle. Toutes les causes que
nous venons d'énumérer, et qui se réduisent à ce fait principal , l'identification de la mort avec le mauvais
principe, ont produit la représentation symbolique du squelette qui danse et joue des instruments; et
comme ce squelette, personnification du mort, de la larve ou du larvatus, finit bientôt par devenir une per-
sonnification de la Mort même, celle-ci apparut à l'esprit avec tous les traits de gaieté diabolique que l'on
avait prêtés aux habitants des ténèbres. On la vit danser, gambader, faire de la musique pour mieux railler
tous ceux qu'elle conduit au lieu de la fête, au charnier transformé par elle en maison de bal. Aucune Danse
des Morts n'est plus musicale, si l'on peut employer ici cette expression, et ne rappelle mieux les idées qui
ont fait assigner au sujet lugubre la forme de danse, de branle, de carole , que le Doden-Dantz mit Figu-
ren, Clage und Antvoort, dont on trouve à la fin de ce livre les intéressantes gravures sur bois. Sur quarante
et un sujets qu'elles représentent, il n'y en a que trois où le spectre n'ait point pour attribut quelque instru-
ment de musique. Son aspect est effrayant et grotesque à la fois. Ce qui le rend surtout horrible à voir,
ce sont ses chairs pantelantes que traversent en tous sens des vers ou des serpents (2). Cet accessoire qui
(1) Les idées de lutte, de combat, dominent presque toujours » dans une intrigue, dans une guerre à laquelle on n'avait pris
dans les locutions proverbiales où figure le mot danse. Nous n'en » d'abord aucune part, dont on n'avait été que spectateur. Ce prince
voulons d'autres preuves que les exemples rapportés par l'Acadé- » a évité tant qu'il a pu de se mêler dans cette guerre ; mais
mie au sujet de ces locutions. « Avoir l'air a la danse, avoir une » enfin il est entré en danse. » (Dict. de l'Àcad. franc., b' édit.)
« grande disposition à la chose dont on parle. Ainsi, en parlant d'un (2) Cette image symbolique, liée aux idées de mort, de destruc-
v jeune homme qui a une grande disposition à la guerre, on dit tion et en même temps à celles de reproduction, de régénération,
» qu>7 a extrême ment l'air à fa dansfe. Coiimencer la danse, mener et par conséquent d'immortalité, a tantôt une bonne, tantôt une
» la danse, se dit proverbialement et figurément de celui qui est mauvaise signification. Sur le diadème d'Isis, sur le casque de
» le premier à faire ou à souffrir quelque chose, en quoi il est suivi Pallas, sur le trépied d'Apollon, le serpent, selon Miinier, est
» par les autres. Nous nous battrons l'un après Vautre, et c'est l'emblèmedela Sagesse qui connaît le présent et l'avenir. Auloiirdu
» vous qui commencerez la danse. — Entrer en danse se dit pro- caducéed'Esculape, c'est l'hiéroglyphe des connaissances qui peu-
» verbialement et figurément, pour dire s'engager dans une affaire, vent servir au traitement des maladies, et près dTlébé, c'est le signe
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 6.)
accompagne presque toutes les figures, et" la représentation d'un très grand nombre d'instruments de
musique, sont les traits distinctifs de cette danse. Il n'est point d'autres ouvrages du même genre qui pos-
sèdent une partie instrumentale aussi riche, et où l'image du ver ou du serpent, cet antique symbole du
péché, se rencontre aussi fréquemment. La Danse Macabre, qui, à certains égards, a quelque ressemblance
avec ce vieux monument de la littérature germanique, compte fort peu d'instruments, et, bien que la phy-
sionomie du spectre dans l'une et dans l'autre soit grossière et repoussante à peu près au même degré, il
faut remarquer que la Danse Macabre nous met la plupart du temps sous les yeux un corps entièrement
dépouillé de ses chairs, un véritable squelette, tandis que le Doten-Dcmts, ainsi que beaucoup d'autres
danses anciennes, comme celles du Grand-Bàle et du Petit-Bâle, celles de Strasbourg et de la Chaise-Dieu,
exposent presque toujours à nos regards un cadavre ou un corps en pourriture dont les chairs se détachent
par lambeaux. Une erreur que plusieurs écrivains ont partagée, c'a été de croire que toutes les Danses du
moyen âge nous présentaient l'image du trépas sous la forme bien accusée du squelette (1). La compa-
raison des monuments nous apprend au contraire que le spectre y apparaît aussi souvent à l'état de cadavre
à moitié pourri qu'à l'état de charpente osseuse. M. Branche, auteur d'un travail sur les Danses des Morts,
s'autorise de l'opinion dont je viens de faire ressortir l'inexactitude pour distinguer la Danse Macabre de
la Danse des Morts. « La première a été jouée, c'était un mystère que dialoguaient les personnages; la
» seconde a été peinte, différence énorme, comme on va' le voir. Dans le second cas, la Mort est un sque-
» lette comme on le représente ordinairement; dans le premier, la Mort n'est qu'un cadavre se mou-
« rant (sic), conservant sa chair, ayant seulement le ventre ouvert, vidé et la peau pendant toute pante-
» lante et ensanglantée. C'est-à-dire que les acteurs du mystère se mettaient nus et posaient sur leur ventre
»- un lambeau d'étoffe rouge qui était censé représenter l'horrible déchirement de cette partie du corps,
>; tel que je viens de le dépeindre. De plus, ils teignaient leur peau d'une couleur bise jusqu'au noir
» et se crêpaient les cheveux; ils se travestissaient en une espèce de nègres. C'est ainsi du moins qu'on
» trouve peinte sur un vieux manuscrit de la Bibliothèque royale, et sur tous ceux d'une date postérieure,
de la san lé. (Dr. Fr. Miinter, Sinnbilder und Kunstvorstellungen
der Allen Christen. Altona, 1825.) Chez les Egyptiens, le serpent
était l'image du kneph ou du bon démon, le symbole de l'esprit du
monde, de l'esprit créateur, de l'éternité. Quelquefois il servait à
caractériser Isis infera, ou Isis considérée comme reine des
morts. En d'autres cas, il fut attribué aux divinités infernales ou
souterraines et identifié avec le mauvais principe. Les doctrines de
l'Orient, principalement le mazdéisme qui en faisait la représen-
tation figurée d'Ahriman, décidèrent le mauvais côté de son rôle.
Confondu uvecle dragon, où revivait l'antique souvenir du Typhon
égyptien, il devint, sous sa double forme, l'allégorie de Satan, de
l'ange des ténèbres, du démon, en d'autres termes du mal, du
péché, de l'enfer, de la Mort. Le symbolisme chrétien lui donne
presque toujours cette signification et n'en fait que rarement l'em-
blème de la prudence, comme allusion à ces paroles du Christ :
Soyez prudents comme les serpents. L'ancienne Église, à l'excep-
tion de l'école d'Alexandrie , reconnaissait dans le serpent du
paradis l'hiéroglyphe de la volupté. C'est pourquoi les artistes
du moyen âge l'ont quelquefois doté d'une tète de femme,
quand ils n'avaient pas la fantaisie de le représenter avec
une tête de mort. Le serpent, sur les médailles de Constantin,
peut être pris pour une allégorie du paganisme vaincu, ou bien
pour un symbole de Satan terrassé par le Christ. La plupart des
légendes où le serpent joue un grand rôle célèbrent le triomphe du
bien sur le mal, du bon principe sur le mauvais. C'est ainsi qu'il
faut interpréter les légendes de saint Georges tuant le dragon ; de
saint Marcel et de saint Germain armés de la croix et faisant la
chasse a des serpents ailés; de saint Romain enchaînant avec son
étole la Gargouille de Rouen ; de sainte Marthe triomphant de la
Tarasque de Tarascon. Les processions instituées en souvenir de la
défaite des monstres malfaisants ont été elles-mêmes regardées par
des écrivains catholiques comme un symbole de l'homme racheté
du péché ou de la mort. Le serpent, devenu l'emblème du mal,
s'est dédoublé et multiplié pour couvrir la surface des lieux de té-
nèbres et prêter de nouveaux traits aux descriptions de l'enfer telles
que les a conçues l'imagination de certains peuples. Les Pères
de l'Église, qui puisaient à différentes sources, n'ont eu garde
d'oublier ce hideux accessoire dans la peinture qu'ils ont tracée des
antres infernaux. Saint Antoine de Padoue, après avoir fait l'énu-
mération desobjetsde dégoût ou d'effroi qui attristent le séjour mau-
dit, ajoute : Item vermesqui scaturient in carne et similiter tineœ.
Item serpentes horridi qui ingredientur per os... Ad tacifim per-
mis, ignis, frigus, ulcéra, tortores, tineœ. {Feria III, hebd. et
quadr. ap. Oper.) Ne reconnaît-on pas dans ces serpents qui ingre-
dientur per os les reptiles de nos Danses des Morts ? Quant aux
rats qui figurent aussi dans le cimetière et le charnier de la
vieille Danse germanique, der Doten-Dantz (pi. XII, fig. 78, et
pi. VI, fig. 39), ce sont encore là des banqueteurs de tombeaux. Il
y en avait toujours une grande quantité rôdant autour des sépul-
tures. De là le mot d'Arétin au curé qui venait lui administrer
l'extrème-onction : Guardate mi da' topi,or che son unlo.
(1) Voy. dans A. Jubinal, Explication de la Danse des Morts
de la Chaise-Dieu , la note où l'auteur fait remarquer que la Mort,
dans la danse qu'il décrit, se montre partout, non pas à l'état de
squelette , comme dans les Danses du moyen âge, mais revêtue
de chairs, ainsi que dans les monuments de l'antiquité : ce qui
lui paraît être une anomalie, une singularité propre de celte
danse.
70 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
» une danse macabre (1). » Tout manque de justesse, de clarté et de précision dans ces explications de
M. Branche. La Danse Macabre est aux Danses des Morts ce que l'espèce est au genre. Il ne faut point
distinguer la Danse Macabre de la Danse des Morts, car au fond la Danse Macabre n'est que cela; mais il
faut distinguer la Danse Macabre des autres Danses des Morts, c'est-à-dire qu'il faut lui assigner un rang
particulier dans la classification de ces Danses. Ensuite, rien n'empêche de faire la différence de la Danse
Macabre jouée d'avec la Danse Macabre peinte, car je partage bien volontiers l'opinion de ceux qui admet-
tent l'existence de ces deux modes de production de la pensée funèbre, non seulement pour la Danse Ma-
cabre proprement dite, la Danse du cimetière des Innocents, mais en général pour la Danse des Morts, en
quelque pays qu'elle se produise. Un usage commun à presque toutes les nations chrétiennes de l'Europe,
est celui des danses et des jeux scéniques dans l'intérieur des édifices religieux. Les historiens nous appren-
nent que les jours de Pâques et de Noël il y avait des danses, des chants, des jeux dans les cloîtres et chez
les évêques. Les prélats eux-mêmes prenaient part à la danse. On exécutait le jour de Pâques, dans le
diocèse de Besançon, une danse nommée Bergeretta, qui était réglée par les statuts mêmes de l'Église (2).
En Allemagne, en Angleterre, en Portugal , en Espagne, de même qu'en France, on exécutait, à certaines
époques de l'année, des danses solennelles en l'honneur des mystères et des saints. Le cardinal Ximenès
rétablit de son temps, dans la cathédrale de Tolède, l'ancien usage des messes mosarabes, pendant les-
quelles on danse dans le chœur et dans la nef (3) avec autant d'ordre que de dévotion. Les premières traces
des jeux scéniques, des représentations théâtrales, des spectacles ambulants chez les peuples chrétiens, se
font remarquer à une époque très reculée de notre ère. Les écrivains du vu" au xf siècle nous fournissent
un certain nombre de courtes chansons narratives (histoires bibliques, légendes de saints, récits profanes),
parmi lesquelles le savant M. Magnin croit pouvoir reconnaître plusieurs de ces cantica destinés à servir
d'explication orale à de petites pièces pantomimes que des jongleurs ambulants, et peut-être aussi des
acteurs de cire ou de bois, représentaient dans les foires ou sous le porche des églises. Quelquefois c'était
auprès du tombeau du Christ, pendant la semaine sainte, qu'on exécutait une sorte de dialogue ou de drame
religieux analogue au spectacle qui devait apitoyer les âmes des fidèles sur les misères et les souffrances du
Sauveur. Dans son discours sur l'état des sciences sous Charlemagne, l'abbé Lebœuf parle de deux comé-
dies de cloître datant de l'an 815. La bibliothèque de Munich possède sur la naissance de Jésus-Christ
deux drames en vers latins qui appartiennent au ixe et au xie siècle. En 1322, on joua un de ces mystères,
(1) Voy. Sur les Danses des Morts et les Danses Macabres, par
M. Branche, p. 131, des Séances générales tenues, en 1842, par
la Société française pour la conservation des monuments histori-
ques. Caen, Hardel, 1842. 1 vol. in-8°.
(2) «Finito prandio, post sermonem finita nona, fjimt choreœ in
« claustro, vel in medio navis ecclesiae, si tempus fuerit pluvio-
» sum, cantando aliqua carmina, ut in proeessionariis conlinetur.
» Finila cliorea... fit collalio in capilulo cum v'ino rubeo et claro
» et pomis vulgo nominatis des carpendds. » Dans d'autres
statuts, il est question des chansons qui accompagnaient la danse :
« Post nonam vadit chorus in prato clausliï, et ibi cantantur can-
>' celina? de resurrectione Domini. » On y trouvait les paroles et
l'air de ces chansons dont on cite ce fragment :
Si si la sol la ut ut ut ut si la si
Fidelium sonet vos sobria
Si si la sol la ut ut ut ut si la si
Convertere Sion iu gaudia.
Si si ta sol la ut ut ut si la si
Sit omnium nna Ixtitia,
Ut re re sol la ut ut si la sol fa sol
Quos unica vedemit gratia.
(Voyez, dans le Mercure de France, du mois de septembre 1747, la
lettre écrite de Besançon, le 4 juillet de la même année). D'autres
diocèses que celui de Besançon eurent aussi leurs danses spéciales
à certaines époques de l'année. La plupart de ces danses étaient
accompagnées de chansons et souvent de chansons burlesques qui
n'étaient quelquefois autre chose que des espèces de parodies des
chants religieux.
(3) En Fiance même, vers le milieu du siècle dernier, on
voyait encore le peuple et le clergé de Limoges danser en rond
dans l'église, le jour de Saint-Martial , et répéter au lieu du
Gloria, à la fin de chaque chant,
San Marceou, pregas per nous,
Et nous espingaven (nous sauterons) per vous.
Ces danses religieuses, accompagnées de chansons, étaient presque
toujours circulaires, d'où le nom de caroles qui leur fut donné au
xinc siècle. Le mot carole, en effet, veut dire entourage circu-
laire; comme tel, il avait loules sortes d'emplois, ce qui a empê-
ché du Gange et ses continuateurs d'en bien démêler le sens. Il
s'employait indifféremment pour désigner une galerie autour d'un
chœur d'église, une monture autour d'une pierre précieuse, une
bordure au bas d'une robe, une danse en rond, une chanson ac-
compagnée de danse. Jusqu'au siècle dernier, l'usage se per-
pétua à Paris d'appeler carole la galerie autour du sanctuaire
de Saint-Martin des Champs; mais dans son acceplion musicale,
il y a fort longtemps que le mot carole est tombé en désuétude.
Les Anglais seuls l'ont conservé dans leur langue pour désigner les
chants de Koè'l, ces chanis ayant été fort souvent mêlés de danses.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 71
les J'iergessages et les Vierges folles, devant le margrave Frédéric de Meissen. En Italie, il y avait quelques
sociétés de prêtres représentant des scènes de la Passion. En 1.261 et en 1 '26i, on en découvre deux qui
s'intitulaient confrérie du Gonfalone et confrérie des Batutti, la première à Rome, la seconde à Trévise.
Après les danses baladoires et les représentations dramatiques, il faut citer les ballels ambulatoires qui s'y
rattachaient. C'étaient de longues processions qui parcouraient les villes et les campagnes en y promenant,
d'abord la représentation , puis la parodie des principales scènes de la vie du Christ ou de la vie des saints. Main-
tenant on se demandera si dans ces jeux, si dans ces divertissements sacrés, on a quelquefois mis en scène le
personnage redoutable qui joue un si grand rôle dans les Danses des Morts. L'interprétation que l'on donne à
un passage fort curieux d'un vieux manuscrit a pour effet d'établir que les Frères mineurs firent représenter,
en 1/|53, devant un de leurs chapitres provinciaux, par des hommes à qui l'on distribuait quatre mesures
de vin, une danse que l'on appelait danse Machabée (1). La Mort y figurait-elle? Cette danse était-elle
de tous points conforme à celle dont le Journal du bourgeois de Paris faisait mention à l'année 1/j2Zi , sous
le nom de Danse marâtre, et à la Danse Macabre dont le libraire Guyot-Marchand donnait à Paris, en 1Zi85,
le texte et les figures? Cela n'a pas été prouvé d'une manière certaine; mais Carpentier, dans son Sup-
plément au Glossaire de du Cange, a accrédité l'opinion que la Danse Machabée ou Macabre avait été un
spectacle religieux, car il en donne cette définition : « Machabaeorum chorea , vulgo Danse Macabre,
» ludicra quaedam ceremonia ab ecclesiasticis piè instituta, qua omnium dignitatum , tam ecclesiœ quam
» itnperii personse choreamsimul ducendo,alternis vicibus a chorea evanescebant, ut mortem ab omnibus
» suo ordine oppetendam esse significarent. » Il se peut clone que la Danse des Morts ait été véritablement
donnée ou représentée quelquefois en France sous les noms de Danse Machabée, de chorea Machabœorum,
chorea morhiorum, et qu'elle l'ait été de même en Allemagne dans les maisons religieuses, soit antérieu-
rement, soit postérieurement, sous les mêmes noms ou sous celui de Todlenlanz. Pour décider cette ques-
tion, il faut que le temps et le hasard amènent la découverte de documents plus solides et plus nombreux
que ceux dont on a tiré jusqu'à ce jour les faibles inductions qui précèdent (2). Une autre hypothèse nous
donne lieu de vérifier si la Danse des Morts ne faisait point partie du répertoire des pièces dramatiques
intitulées mystères au moyen âge. La forme et le plan de cette composition n'indiquent point précisément
une œuvre de cette nature; elle est divisée par strophes régulières ainsi qu'un long poëme, et non pas
comme une pièce de théâtre proprement dite (o). J'avoue toutefois que cette production bizarre, si elle
a vu le jour comme conception dramatique sur les échafauds, peut avoir été dramatisée soit d'après l'œuvre
du poëte, soit d'après celle du peintre ou du sculpteur, et dans ce cas le texte explicatif des sujets serait
(1) « Sexcallus (senescalcus) solvat D. Joani Golcti malriculario d'une manière quasi dramatique, et qui pourrait faire croire que le
» S. Joannis quatuor simasias vini per dictum malricularium exi- lecteur passait de la récitation au chant et peut-être à l'action. En
» bitas illis qui choream Machabaeorum fecerunt 10 julii (1/|53), effet, les endroits les plus pathétiques du récit sont reportés au
» nuper lapsa hora missae, in ecclesia S. Joannis evangelistœ, prop- bas des pages avec la musique, et on lit à la marge des rubriques
«ter capitulum provinciale Fratrum Minorum. » (Mercure de telles que celle-ci : Judas cantando. C'est ainsi qu'un grand nombre
France, septembre 17/|2, p. 1955.) d'ouvrages composés dans la forme épique contiennent des portions
(2) Voyez ci-après Origine et statistique des Danses des Morts, de dialogues accompagnées de la notation musicale, portions évi-
l'examen comparatif des différentes étymologies proposées pour la demment destinées à être chantées et peut-être jouées par un ou
Danse Macabre. plusieurs personnages. Une pièce de mille neuf cents vers, com-
(3) Surtout comme les pièces de théâtre du xvc siècle. Anté- posée par le poëte Chardry et intitulée le Petit-Plet, offre sous la
rieurement à cette époque, on peut, il est vrai, rencontrer des forme d'un dialogue bien coupé, bien soutenu, une discussion
dialogues et même des monologues qui semblent avoir fourni la entre un vieillard et un jeune homme sur le bonheur et les vicissi-
malière de petites actions dramatiques. C'étaient ou des poèmes tudes de la vie humaine. Roquefort est tenté de croire que c'est en-
composés pour certaines solennités religieuses ou des fragments core là une de ces pièces qui devaient être répétées et chantées par
tirés de quelques grands ouvrages en vers. Pour embellir l'œuvre deux personnages. Quelquefois, au moyen âge, les histoires de
du poëie, pour rendre ses images plus frappantes, on ne parlait l'Ancien et du Nouveau Testament étaient figurées dans des repré-
pas seulement au nom du personnage qu'il mettait en scène, on senlations dépourvues-de paroles ou dont les paroles étaient pro-
ie représentait, c'est-à-dire qu'on prenait le ton, le geste et même noncées par d'autres que les acteurs. Ces spectacles s'appelaient
le costume convenable à ce personnage aussi bien qu'à la situation, proprement pageants, chez les Anglais, et ils étaient chez eux,
M. Magnin cite une Bible manuscrite écrite en vers français, à la lin comme chez nous, donnés en plein air et sur des échafauds, no-
du xuic siècle, dans laquelle les parties les plus louchantes, tellesque lamment aux mariages et aux entrées de rois. (Ch. Magnin, Les ori-
l'histoire de Joseph et celle de Moïse sauvé des eaux, sont disposées gines du théâtre moderne, t. T, p. 20.)
72 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
devenu celui des scènes du mystère , passant dans la bouche des acteurs , quand la pièce était jouée
par des personnages vivants, ou bien restant exposé aux regards dans des cartouches ou des rouleaux,
quand le spectacle prenait le caractère d'une exhibition muette. Le bibliophile Jacob croit que les ouvrages
intitulés Danse des Femmes , Danse des Fols, Danse des Aveugles , ont tous été joués. « Ils annoncent,
» dit-il , par leur titre, une suite d'acteurs qui viennent tour à tour sur la scène, comme les danseurs d'un
» ballet, montrer leur savoir-dire en monologue ou en dialogue (1). Peut-être ces danses étaient-elles
» accompagnées de sauts, de pas et de pantomimes au son des instruments. J'ai adopté de préférence cette
» supposition d'autant plus vraisemblable que j'ai vu dans un manuscrit de la bibliothèque du roi plusieurs
» mystères et farces entremêlés de ces sortes d'intermèdes, qui ont des coryphées allégoriques tels que la
» Mort, la Raison, la Vérité.» J'ignore quels sont les mystères et les farces que l'ingénieux bibliophile a
eus sous les yeux; mais, pour mon compte, après avoir compulsé un grand nombre de ces ébauches dra-
matiques, je n'en ai trouvé qu'une, Y Homme pêcheur, où la Mort jouât un rôle, tandis que le personnage
du fol s'y rencontre très fréquemment et a une très grande importance ; c'est même ce personnage qui, dans
la Mort de Narcissus, moralité du commencement du xvic siècle, me fournit le seul exemple que j'aie pu
trouver dans les ouvrages dont je parle, d'une allusion à la danse sinistre à laquelle tous les humains sont
conviés dès leur naissance. Le fol, s' adressant à son auditoire, invite chacun à ne pas imiter le héros de
la pièce:
« Bourgeoises, filles et pucelles,
» Fuvez de tout outrecuidance.
» Ne soyez pourtant cruelles,
» Vers vos servants d'humble souffrance;
» Vous pourriez danser à la danse
» A laquelle Narcissus danse,
» Qui est mort par son orgueil. »
Du reste, nos anciennes pièces de théâtre ne nous offrent rien qui rappelle directement la Danse des
Morts. Toutefois, je le répète, s'il est douteux que cette danse ait été primitivement consacrée à la scène,
le témoignage du botirgeois de Paris, et l'opinion de plusieurs historiens, prouvent qu'elle y fut transportée
à une époque qui touche de près celle de son exécution en peinture. Aussi quelques uns admettent-ils que
le tableau a donné naissance au spectacle, opinion qui paraît jusqu'ici d'autant plus aisée à défendre que
la découverte de Bùchel, et les renseignements puisés dans Noël du Fail, reportent l'origine des danses
peintes au xive siècle. On verra plus loin que le fait de la représentation de la Danse Macabre aux Inno-
cents, regardée généralement comme la source originelle de cette danse, ne remonte qu'à l'année 1424 (2).
Cependant d'autres ont voulu que les images peintes ne* fussent que la reproduction d'une sorte de proces-
sion ou de mascarade analogue aux Ballets ambulatoires, et représentant le défilé funèbre des humains
passés en revue par la Mort. Les preuves historiques à l'appui de cette opinion manquent presque complè-
tement. Sait-on à quelle époque et dans quel lieu cette procession fut d'abord en usage? A-t-on une date
authentique pour "avancer qu'elle était antérieure aux danses peintes? Nullement, car le seul exemple
que l'on puisse citer d'une cérémonie à peu près semblable appartient au xvie siècle (3). Vasari nous apprend
qu'en 1512, à Florence, Pierre de Cosimo, l'un des artistes les plus originaux de l'école toscane, eut
(1) Cependant les premiers mois du texte de la Danse Macabre fc'um, ce qui indiquait qu'à cetendroit devaient être représentés les
font clairement allusion aune peinture. quatre squelettes servant de frontispice aux autres Danses Ma-
Hacc pictura decus, pompam luxumque relegat , cabres.
lnque clioris nostris ducerc testa monet. , , , ■ ,,»»./.,
(2) Il n est pas certain que le personnage de la Mort ait ligure
L'édition latine du Spéculum salutare Chorœ Macabri, dans la originai,emcnt dans les jelIX de ,a p,ocession de la Fête-Dieu d'Aix,
réimpression de Goldast, rappelle de même qu'il s'agit d'une série d(mt on altdbue ,,jdée au bon René) comte de Pl.0Vence, qui vécut
de figures, bien que ces ligures ne soient pas, dans cet ouvrage, dans , sv,c s-^c]p
annexées au texte. Ainsi, peu après le distique rapporté ci-dessus,
on lit : Figura quatuor mortuorum instrumentis musicis luden- (3) v°y- ci-après Origine et statistique des Danses des Morts.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 7S
l'idée d'organiser une sorte de cortège triomphal de la Mort, rappelant la poésie de Pétrarque et les pein-
tures du Campo-Santo. La sombre divinité, promenée dans tout l'éclat de sa pompe lugubre à travers les
quartiers de la ville, faisait à chaque station apparaître des squelettes qui sortaient de leurs tombes en
chantant :
Morli siam,come vedete,
Cosi morli vedrem voi :
Fummo gia come voi siele ,
Vol sarde come noi (1).
Les Danses murales, étant bien antérieures à cette mascarade, n'en sauraient être la reproduction figurée.
D'ailleurs je suis porté à croire que ce n'est point comme imitateurs serviles du spectacle offert par une
danse religieuse, un jeu scénique, une procession ou une mascarade, que les artistes, soit peintres, soit
sculpteurs, entreprirent de retracer en grand, sur des édifices, la funèbre carole. Leur imagination , plus
indépendante, dut procéder comme celle des écrivains du moyen âge; elle dut, après l'observation d'un
fait matériel, se pénétrer peu à peu des souvenirs traditionnels attachés à l'interprétation symbolique du
combat de la Mort et de la Vie. Sous leur pinceau et leur burin, de même que sous la plume des poètes, la
représentation figurée de ce combat produisit d'abord des images isolées où l'on n'envisageait que le sort de
l'humanité en général. Telle était, en effet, la signification du squelette ou de la tête de mort mis en opposition
avec l'image d'un être vivant ou avec un objet pris pour emblème de l'existence. Mais bientôt la même pensée
philosophique, le même symbole, se particularisant et passant de l'espèce aux individus, enfanta non plus
des images isolées, mais une suite de tableaux où la donnée fondamentale se montra enrichie de tous les
détails, de tous les accessoires qu'elle comporte. Le mémento mori, d'un sens vague et général dans l'emblème
du crâne et des ossements, devint précis dans l'image du squelette et tout à fait significatif dans les tableaux
où ce squelette se trouve uni à un personnage vivant d'une condition déterminée. La galerie funèbre de la
Danse des Morts est donc l'expression la plus complète du contraste allégorique, dont l'idée existe en germe
non seulement dans les pierres gravées de la basse antiquité qui représentent des squelettes, mais encore
dans les peintures à deux faces suspendues aux voûtes des églises, et surtout dans la légende des Trois
Morts et des Trois Vifs. Aussi païen que chrétien au fond, le contraste dont je parle n'en revêt pas moins
une forme tout à fait appropriée au christianisme, et surtout au catholicisme, dans la suite des tableaux
qui célèbrent le pouvoir de la Mort. C'est principalement à dater de la fin du xve siècle, c'est-à-dire préci-
sément à l'époque où les idées de la Renaissance commentaient à influer de toutes parts sur les produits
de la pensée humaine, que les artistes, poussés par leur désir de paraître habiles et entendus dans l'inter-
prétation des mythes religieux, rappelèrent, autour de l'idée fondamentale du contraste de la Mort et de
la Vie, les principaux points de dogme sur lesquels est basé ce contraste dans la religion chrétienne. Ils
introduisirent et placèrent, en tête de leurs images, la représentation figurée de la chute de la première
femme séduite par le serpent, et expliquèrent de la sorte, avant de commencer la ronde, comment la Mort
est née du péché. A cette allégorie consacrée, ils joignirent le jugement de Dieu, et quelquefois la figure
du Christ terrassant la Mort. Ces sujets se trouvent dans la Danse d'Holbein, dans celle de Conrad Meyer
et dans plusieurs autres danses des xvie et xvir siècles. M. Achille Jubinal nous a appris que les person-
nages d'Adam et d'Eve, entre lesquels on aperçoit le serpent, ouvrent la scène funèbre de la Chaise-Dieu.
Ces représentations manquent dans des danses plus anciennes. On ne les trouve ni dans le DodenDantz, ni
dans les Danses de Bâle, ni dans la Danse xylographique, citée, expliquée et reproduite par Massmann (2}.
Le charnier plein d'ossements, le mort couché dans son cercueil, le prédicateur en chaire, l'auteur dans son
cabinet d'étude, tels sont les seuls sujets épisodiques annexés aux figures principales de la ronde. En général,
(1) C'est la complainte qu'on attribue au poète Antonio Ala- xv sièle (n° Zi38 f.) qui se trouve à la bibliothèque de Heidelberg.
manni et qui se trouve dans le recueil des Canli Carnascialeschi. Massmann en a reproduit toutes les figures dans l'atlas de sa pu-
Voy. précédemment : Texte des Danses des Morts. blication sur les Danses de Bàle : Atlas zudem Werke: Dit Baseler
(2) C'est la Danse tirée d'un Recueil d'ouvrages manuscrits du Todtenttinze. Leipzig, 18Û7.
10
lit SYMROLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.
toutes ces vieilles Danses gothiques visent beaucoup inoins que celles d'une date plus récente à l'allégorie
religieuse. Empreintes du cachet populaire, elles sont plus simples et moins savantes. Je dirai même
qu'elles impriment à l'idée de la destruction de notre être un caractère de fatalité, de matérialisme, une
sorte de brutalité dédaigneuse et de nécessité implacable, que le système emblématique des mythes religieux
qui font appel à la foi du chrétien parvient à adoucir, sinon à effacer entièrement dans les autres Danses.
L'inhabileté du faire de l'artiste est souvent, je l'avoue, une des principales causes de la laideur et de
l'excentricité des personnages comme de l'aspect hideux et repoussant de certains tableaux. Quelquefois,
dans ces vieux monuments, le spectre n'est qu'ébauché de la façon la plus grossière. On s'inquiétait fort
peu, dans ces temps, de la précision anatomique des formes du corps humain, et, jusqu'à Holbein, le dessin
de la charpente osseuse laissa beaucoup à désirer. D'après cela, on pourrait croire que les Danses des
Morts, pleines d'intérêt pour le philosophe et l'archéologue, sont indignes, comme œuvres artistiques, de
l'estime et de l'attention des connaisseurs. II n'en est rien pourtant, car celles de ces productions qui ont été
exécutées avec le moins d'art, ont encore, à défaut d'autre mérite, celui de l'originalité. Comme toutes les
œuvres du moyen âge, les Danses des Morts ont trouve des détracteurs parmi les partisans exclusifs de l'an-
tiquité païenne. Un archéologue français, en parlant de la Danse de Lucerne attribuée à Meglinger, exprime
un jugement qui englobe dans la même réprobation toutes les rondes funèbres. « Je ne sais, dit-il, quel
» attrait peuvent avoir aux yeux de ce peuple ces dégoûtantes caricatures de la vie humaine, qui du moins
» se recommandent, dans les esquisses d'Holbein, par quelque artifice de pinceau. Mais, dans ces copies,
» les traits hideux de la Mort, reproduits sans cesse au milieu des plus burlesques travestissements, forment
» un spectacle si repoussant, qu'il autoriserait la prévention la plus fâcheuse contre le goût du peuple, qui
» se complaît à de pareilles images (1). » Cette critique, chagrine et acerbe, ne prouve, ce me semble,
qu'une chose, c'est que la personne qui l'a faite, comme ce bon M. Klolz, dont les opinions ont tant égayé Les-
sing, vent éloigner le plus possible de ses yeux le génie de la Mort, et voir h toute force des amours partout.
Cependant, si l'on ne devait accueillir que les idées riantes et les sujets folâtres, combien de pages signées
des noms les plus célèbres ne faudrait-il pas encore rejeter et proscrire? Ne restons donc pas enchaînés à un
point de vue aussi étroit, aussi exclusif ; sachons pénétrer plus haut et plus avant que les yeux du corps ne
peuvent lire. L'esprit humain triomphe aisément d'une première impression des sens, et toutes les grandes
vérités philosophiques , tous les enseignements supérieurs de la morale et de la religion, ayant leur beauté
et leur utilité relatives, sont du ressort de l'art. Depuis qu'un système d'éclectisme bien entendu règle
avec impartialité le prix de chaque chose, on est revenu de cette antipathie systématique pour les travaux
de certaines époques et de certaines écoles. De même que Shalcspeare, condamné par Voltaire, a été réha-
bilité, de même les œuvres funèbres, jugées d'abord avec prévention, ont fini par trouver grâce auprès des
connaisseurs. « Ce qu'il y a de remarquable dans ces tableaux, disait en 1826 l'auteur des premières re-
» cherches sur les Danses des Morts, c'est le talent avec lequel les artistes ont exprimé les sensations
» qu'éprouve chaque individu de tout sexe, de tout âge, de tout état, en passant de la vie à la mort. Ils
» ont parfaitement saisi les différentes nuances delà douleur, de la crainte, des regrets et de l'indifférence,
» selon le rang que les personnages qu'ils ont mis en scène tenaient dans le monde. » Ce jugement est
encore celui que Ton porte généralement sur ces Danses. « On ne saurait imaginer sans l'avoir vu, dit
» M. Emile Souvestre dans la relation de son voyage à Bâle (2), en parlant de la Danse du cimetière des
» Dominicains, combien le peintre a dépensé d'imagination pour varier cette trame, et donner à chaque
» scène de ce drame uniforme l'intérêt et l'imprévu de l'œuvre la plus variée. » Cela ne surprend pas moins
M. Achille Jubmal, qui se demande comment, avec un sujet toujours et aussi tristement le même (un sque-
lette dépourvu d'yeux, de bouche, etc., ou bien un cadavre décharnéj, les Apelles inconnus du moyen âge
ont pu retracer le rire, l'étonnement, la moquerie, la colère, etc. Pour le baron Taylor, cet esprit si cul-
(l) Lettres sur la Suisse, 2«édit. Paris, 1823. 2 vol. in-S", I. I, (2) Revue des Eeux Mondes. Taris, 1836, W série, I. VIII,
p. 259-261, cilees par G. Peignot dans ses Recherches. p. 62-68.
IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 75
tivé, ce juge si compétent, tous ces caprices du sublime, bouffon, « sont de curieux et intéressants vestiges
du passé qu'il eût fallu préserver avec soin de l'oubli au lieu de laisser la main du temps y apposer sa,
funeste empreinte (1). » On observera, néanmoins, que si toutes les Danses des Morts indistinctement sont
remarquables par l'originalité et la bizarrerie du sujet, il y en a dans le nombre qui se recommandent
plus particulièrement par le mérite de l'exécution. A ce dernier point de vue, la Danse du Grand-Bâle fut
de toutes les Danses murales celle qui obtint le plus de célébrité. Comme il était impossible de n'y point
reconnaître le faire d'un grand artiste, et que le nom de cet artiste demeurait un secret, on trouva tout
naturel de l'attribuer à Holbein. Cette erreur s'accrédita si bien, et demeura tellement enracinée, que,
aujourd'hui encore, malgré tout ce qu'on a écrit et publié pour la détruire, beaucoup de personnes conti-
nuent d'y donner aveuglément. Holbein sans doute n'est pour rien dans les peintures du cimetière bâlois,
mais il y a de fortes présomptions pour admettre que ces peintures ne sont pas restées étrangères à la
composition des Simulacres. Le séjour que le célèbr e peintre allemand fit à Bâle dut lui fournir l'occasion
de les voir et de s'en inspirer. Toutefois, en s'appro priant le sujet traité par ses devanciers, Holbein sut
le rajeunir et en augmenter la valeur artistique. « Il y a déployé, dit Coxe dans ses Lettres sur la Suisse,
» une richesse d'imagination si surprenante, il a montré tant de jugement dans sa manière de grouper les
» figures, et tant d'esprit dans leur exécution, que R ubens se plaisait à étudier ces dessins avec une atten-
» tion particulière, et ne dédaignait pas d'en faire lui-même des copies. » Selon M. Hippolyte Fortoul,
Holbein, dans cet ouvrage, s'est montré le représentant fidèle des révolutions de la Renaissance. Les
Danses des xvie et xvne siècles, exécutées d'après lui, participent plus ou moins des qualités distinctives de
son œuvre. Quant aux autres compositions puisées à la même source ou inspirées par des monuments plus
anciens, il y en a peu qui soient vraiment originales au fond, mais quelques unes offrent néanmoins de
l'intérêt en ce qu'elles reflètent l'esprit, les mœurs, les usages et les tendances de l'époque qui les a vues
naître. Par cette raison, les Danses des Morts, publiées depuis 1848, ayant été enfantées par le spectacle
de nos luttes politiques, seront toujours pour l'observateur, pour le philosophe et pour l'historien, un pi-
quant sujet d'études, lors même qu'elles n'auraient point, sous le rapport de l'art, un degré de mérite
aussi prononcé que celui qui recommande aux amateurs les excellentes compositions des Réthel et des
Merkel. Quant aux œuvres gothiques et populaires proprement dites, on ne doit point les juger avec trop
de rigueur. Sans doute le DotenDanlz, dont j'ai réuni les groupes à la fin de ce livre, ne peut qu'exciter la
curiosité par sa bizarrerie, mais d'autres monuments d'un travail moins grossier, par exemple la Danse
murale de Strasbourg, ou celle de la Chaise-Dieu, méritent d'attirer l'attention des artistes. Enfin, notre
vieille Danse gauloise, la Danse Macabre, telle que Guyot Marchand nous l'a fait connaître, ne laisse pas
d'être pour le temps extrêmement remarquable. Le dessin des figures, suivant M. Hippolyte Fortoul, se
ressent encore du style à la fois grand et fin de nos vitraux du xive siècle ; les têtes douées d'une belle
expression sont aussi plus achevées qu'on ne l'attendrait d'une époque où les artistes italiens n'étaient pas
encore venus en France ; elles permettent de penser, observe le même écrivain, qu'il y avait dans notre
pays, au moyen âge, des artistes dignes de rivaliser avec les disciples les plus élégants des anciennes
écoles de Cologne et de Florence.
Ici se termine tout ce que j'avais à dire sur la signification symbolique et sur la valeur artistique des
images de la Danse des Morts. Je n'ai plus qu'à faire connaître et à examiner en particulier les différents
monuments où cette Danse s'est produite et multipliée de toutes parts. Tel est l'objet auquel sera consacrée
la troisième partie de mes recherches.
(1) Voyez le tome V de la splendide et intéressante colleclionpu- dont il a reproduit quelques personnages dans une des planches de
bliée par M. le baron Taylor, et intitulée Voyages pittoresques dans son livre, et dont M. Achille Juhinal a lait, après lui, une descnp-
V ancienne France, où le savant écrivain a traité le premier de la tion complète clans un ouvrage spécial.
Danse des Morts de l'église de la Chaise-Dieu en Auvergne, danse
76 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
III
ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES.
Si l'origine de cette conception étrange et hardie qui porte le nom de Danse des Morts demeure en partie
couverte d'un voile mystérieux que les érudits n'ont pu soulever qu'imparfaitement, celle d'un grand
nombre de monuments où cette conception s'est produite sous des formes diverses au moyen âge
n'est pas moins enveloppée d'énigmes et d'obscurité. Il n'est pas de question qu'on ait plus embrouillée
à force de vouloir y apporter des éclaircissements nouveaux. Puissé-je éviter cet écueil et rencontrer une
voie sûre. Pour étudier avec fruit le sujet dont je parle, je crois qu'il est indispensable de bien déterminer
d'avance les différents points de vue sous lesquels il convient de l'examiner. C'est pour avoir négligé ce soin,
qu'on a commis les erreurs les plus graves, tout en se livrant à des recherches d'ailleurs très conscien-
cieuses. Ces erreurs, il faut le reconnaître, sont en partie la cause de la difficulté qu'éprouvent encore
chaque jour les savants à résoudre l'intéressant problème historique dont j'ai fait moi-même une étude
assidue, mais dont je ne prétends pas néanmoins avoir triomphé. Que mes efforts, toutefois, aient fait
avancer la question de quelques pas, ou seulement déblayé la route qui peut mener à la découverte de la
vérité, je ne me repentirais pas d'avoir entrepris une pareille tâche, puisqu'elle aurait encore ainsi un ré-
sultat utile à la science.
Pour débrouiller le chaos d'opinions contradictoires qui ont surgi d'une suite de travaux assez diffus, pu-
bliés en divers temps sur les Danses des Morts, et pour donner au lecteur des notions exactes et précises sur
cet objet, je distinguerai :
A. Les Danses des Morts exécutées comme tableaux inanimés ou comme tableaux vivants, soit sur les
murs, soit le long des murs des cimetières, des couvents, des églises, des châteaux , etc. , c'est-à-dire les
Danses murales, peintes ou sculptées, et encore celles qui peuvent avoir été représentées par des person-
nages inanimés (poupées, figures de cire) ou par de véritables acteurs.
B. Les Danses des Morts, soit manuscrites, soit imprimées, existant comme œuvres de littérature,
comme recueils d'images ou comme images isolées dans les bibliothèques publiques et dans les cabinets
d'amateurs.
C. Les Danses des Morts figurées sur différents objets, tels que vitraux, tapisseries, bannières, meubles,
ustensiles, armes, bijoux, etc.
Ces trois catégories une fois établies, on va se demander si l'ordre chronologique y est observé, et si la
première contient les Danses des Morts les plus anciennes. Il résulte de l'examen et de la comparaison des
Danses de tout genre découvertes jusqu'à ce jour, que la priorité semble devoir appartenir aux Danses
murales. En effet, la première de ces Danses est du commencement du xiv" siècle et porte la date de \ 312,
suivant le millésime retrouvé dans la Danse du Petit-Bâle, et certifié authentique par M. Massmann,
d'après Emmanuel Bùchcl (1), tandis que la première Danse manuscrite découverte dans les bibliothèques
ne paraît pas remonter plus haut que la moitié du xv° siècle (2), à moins qu'on ne veuille ajouter foi à
l'hypothèse qui fait d'un juif de la Vieille-Castille, né vers la fin du xive siècle pu le commencement du xv%
(1) Voy. l'ouvrage de Massmann, Die Baseler TodtenUinze in- 1/J43, 1446 et 1447. La première et la dernière de ces dates
getreuen Abbildungen. Stuttgaid, 1847. peuvent être fixées avec d'autant plus de probabilité que l'un des
(2) Cette Danse est l'un des six manuscrits en langue aile- manuscrits les énonce dans une partie de texte qui se trouve
mande, conservés dans les bibliothèques publiques de Munich et de jointe à la Danse des Morts et qui paraît être du même temps que
lleidelbcrg. Le savant Massmann les fait remonter aux années celle-ci.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 77
l'auteur d'une vieille Danse des Morts en langue espagnole retrouvée dans un manuscrit avec d'autres
pièces qui paraissent dater de cette époque (1). Pour les Danses imprimées, la date présumée la plus
ancienne est 1459 (2). Jusqu'à présent on ne connaît donc point de texte de Danse des Morts parfaitement
authentique qui soit antérieure à la première Danse des Morts figurée sur un édifice. Cela n'empêche pas,
toutefois, de supposer qu'un monument de ce genre a pu exister à une époque beaucoup plus reculée qu'on ne le
pense généralement. Pour ma part, je suis bien convaincu que l'œuvre du poëte a précédé celle du peintre
ou du sculpteur, c'est-à-dire que ce lugubre sujet a été du domaine de la littérature avant de passer dans
celui des arts plastiques. Quoi qu'il en soit, faute de renseignements établissant le contraire, on est forcé
de considérer les Danses murales comme les plus anciennes connues. Pour ce qui est des autres catégo-
ries, on remarquera que, parmi les Danses manuscrites ou imprimées, et parmi celles qui figurent sur dif-
férents objets, il en est un grand nombre qui ne sont que la reproduction plus ou moins exacte des Danses
murales, dont la célébrité paraît avoir engagé les artistes et les libraires à en multiplier les copies, tandis
que d'autres sont de simples imitations nées d'une interprétation nouvelle du sujet fondamental, et aussi
variées entre elles que le génie des auteurs pouvait y donner lieu. Toutefois, en rapprochant les unes des
autres et en comparant entre elles les représentations des Danses des Morts qui nous restent, on ne tarde
pas à s'apercevoir qu'il a existé des Danses en quelque sorte privilégiées, c'est- à-dire qui ont eu plus de
succès et de popularité que d'autres, et dont les reproductions et les imitations se sont multipliées à l'infini.
Il était naturel que les artistes chargés de traiter le sujet en vogue s'inspirassent de ce que d'autres artistes
plus habiles qu'eux, ou du moins plus renommés, avaient exécuté en ce genre de manière à plaire au public ;
et voilà pourquoi sans doute il y a toujours beaucoup d'analogie et parfois une entière conformité entre
les figures d'un grand nombre de Danses des Morts, relativement à la physionomie, aux gestes, aux atti-
tudes et aux intentions railleuses et comiques des personnages. Tous les monuments que nous possédons
sur les rondes funèbres se réduisent donc à un petit nombre de types principaux , lesquels paraissent s'être
insensiblement modifiés en passant sous la plume, le pinceau, le ciseau ou le burin de ceux qui se les appro-
prièrent à différentes époques, et qui furent naturellement conduits à y faire pénétrer non seulement leurs
propres idées, mais encore les tendances du siècle où ils vivaient. Parmi les types principaux que l'on
peut signaler, il faut ranger la Danse de Bâle, le Doten Dantz, dont je publie les figures, la Danse Macabre
et la Danse dJHolbein , encore cette dernière n'est-elle plutôt qu'une imitation des anciennes Danses des
Morts, faite néanmoins avec assez de génie pour prétendre au titre d'œuvre originale. Je vais passer en
revue toutes les Danses des Morts comprises dans les trois catégories ci-dessus , et je rapporterai ,
en les discutant , les diverses opinions des auteurs sur chacune de ces Danses. Je tâcherai d'observer,
(1) Ce manuscrit se trouvait encore, à la fin du siècle dernier, lieux, de guindé, d'artificiel, qui dénote le travail d'un bel es-
dans la bibliothèque de l'Escurial (rayon IV, lettre B, n° 21). De prit, soigneux d'embellir, dans la copie qu'il en donne, le modèle
ce qu'il renferme un petit poème connu sous le titre de Consejos dont il a fait choix. Au surplus, le lecteur, pour être tout à fait
y documentes del Judio Rabbi don SanCo al Rey don Pedro, on a fixé sur la nature de cet ouvrage, n'a qu'à prendre connaissance
conjecturé que deux autres poèmes qui font suite à celui-là et sont de ce que j'en ai dit plus loin à propos des Danses manuscrites,
de la même écriture, la Doctrina Christiana et la Danza gênerai (2) La Danse des Morts imprimée, que l'on s'accorde à regarder
de laMuerte enque entran todos los estadosdegentes, était de l'au- comme la plus ancienne, est une Danse allemande qui a pour litre :
teur de la première pièce, c'est-à-dire de ce même Rabbi don Santo. Der doten dantz mit ftguren, Mage und Antwort schon von allen
Telle est du moins l'opinion qu'a émise D. Th. Antonio Sanchez, Staten der Welt. Il s'en trouve un exemplaire à la bibliothèque
en publiant cette Danza gênerai de la Muerte, dans sa collection de Munich ; deux ou trois autres existent encore ailleurs. Mass-
de poésies espagnoles antérieures à l'année 1400 (Coleccionde poe- mann présume qu'elle date de 1459. Celle Danse imprimée est
sias Castelanas anteriores al siglo xv% 1. 1, p. 179 et suiv.), opinion beaucoup plus ancienne que la première édition connue delà
dont l'Anglais F. Douce s'est fait le reproducteur dans son livre Danse Macabre (1485) avec laquelle elle a, quant au texte, beau-
sur la Danse des Morts. Ce qui donne lieu de penser que celte coup de rapport. Le savant professeur Jung a découvert à la biblio-
composilion en langue espagnole n'est pas aussi ancienne qu'on le thèque de Strasbourg, dans un recueil imprimé, une Danse des
prétend, c'est la forme mêmede son style et le caractère recherché Morts qui paraît être la même chose que cette ancienne Danse
de sa poésie. Tout y rappelle les tournures et les images propres allemande. Le titre est le même : Der Doten dantz nul figuren.
aux tendances littéraires du xve siècle. Loin d'y voir une œuvre klageund Antwort schon von allen Staten der Welt; seulement
originale et populaire, comme l'ancien texte des Danses allcman- l'édition est postérieure et paraît dater de la fin du xve site e
des et des Danses françaises, j'y trouve quelque chose de préten- (1482).
78 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
autant que je le pourrai, l'ordre chronologique; mais comme il est plusieurs de ces monuments dont
l'origine est très problématique; qu'il en est d'autres où la date manque complètement, et qu'enfin
des recherches postérieures aux miennes peuvent amener la découverte de Danses des Morts beaucoup
plus anciennes que celles dont on a parlé jusqu'ici, il est facile de concevoir que cet [ordre chronologique
ne saurait être d'une rigoureuse exactitude, et qu'il est destiné à subir, tôt ou tard, quelques changements
et quelques modifications.
On peut ranger dans la catégorie des Danses des Morts exécutées en grand sur des édifices publics
ou seulement auprès de ces édifices , comme représentations inanimées ou comme tableaux vivants.
1° La Danse des Morts du Petit-Bale, ou Danse du Klingenthal (1312.) — Dans l'état actuel des
choses, cette Danse doit être considérée comme la plus ancienne. Elle fut découverte ou pour mieux dire
retrouvée en 1766 par Emmanuel Bùchel , maître boulanger à Bâle et dessinateur habile. Conformément
à l'opinion de Gabriel Peignot, l'un des premiers explorateurs des annales illustrées de la Mort, on a répété
jusqu'à ce jour que la Danse de Minden, en Westphalie, exécutée en 1383, était la première en date
(bien qu'il soit douteux que le monument dont il s'agit ait été une véritable Danse des Morts) et devait
ouvrir la liste. Cette prérogative revient, au contraire, de droit aux peintures murales du Petit-Bâle.
M. Massmann a parfaitement établi que l'état de plusieurs de ces peintures, l'emploi qu'on y remarquait
des couleurs à l'eau et des couleurs à l'huile, la nature des inscriptions placées au bas de chaque tableau,
lesquelles présentent un mélange d'idiome ancien et d'idiome renouvelé , ne permettent pas de consi-
dérer le millésime de 1517^ qui s'y fait lire en plusieurs endroits, comme la date de l'exécution primitive de
cette Danse , mais bien comme celle de sa restauration. Ce qui lève d'ailleurs tous les doutes à cet égard,
c'est que, dans le tableau représentant le baron entraîné par la mort, on découvre, à travers les modifica-
tions et les renouvellements que le texte et la peinture ont subis, la date originelle, tracée en toutes let-
tres de la manière suivante :
SMifTcnt. int fevi tjiuitert »nï> ïij.
(Mil ti'ois cent douze) (1);
M. Massmann, en relevant ces particularités, a soin de faire ressortir toute l'importance de la découverte de
Bùchel. 11 insiste sur l'intérêt particulier que présente une Danse des Morts à laquelle on doit celle dont on s'est
le plus préoccupé jusqu'ici; je veux parler de la Grande Danse des Morts de Bâle, tant de fois citée par les voya-
geurs, par les poètes, par les peintres et par les historiens, et tellement en honneur auprès de tous, que
pour donner raison de sa célébrité il a paru nécessaire d'en attribuer l'invention et l'exécution à l'un des
artistes les plus renommés du xvr siècle, à.Holbein, qui pourtant a fait mieux que cela encore, comme
l'attestent les Simulachres. Bùchel reconnut le premier la similitude des deux peintures murales, et vit clans
la Danse du Petit-Bâle le prototype de celle' du Grand-Bâle. Comme sa modeste profession et son âge
avancé ne l'empêchaient nullement de satisfaire sa passion pour les beaux-arts, qu'il cultiva pendant toute
sa vie avec succès, il entreprit, en 1767, de faire une copie à la détrempe de tout ce qui restait des pein-
tures du Petit-Bâle, travail analogue à celui qu'il exécuta quelques années après pour l'autre danse bâloise.
Son manuscrit existe encore à la bibliothèque de l'université de Bâle, où il est coté B. III, 18. c. (2). Il
est d'autant plus heureux que ces dessins aient été conservés qu'il ne restera bientôt plus la moindre trace
du monument primitif. Ce dernier s'offrait jadis aux regards du public dans un chemin dépendant du
Klingenthal, et appelé chemin de la Croix (Kreuzgang). Le Klingenthal, ancien couvent de nonnes fondé
en 1276, se voit encore sur la rive droite du Rhin, du côté opposé au Grand-Bâle. Toute la Danse des
(1) Massmann , Die'Baseler Todtentiinze. Stutgard , 1847; und ans Liecht gestellt von Emanuel Bùchel im Jahr. 1767,
p. 35-36. pages m-h" ms. Le même auteur avait donné une copie des
(2) Bùchel a intitulé son ouvrage : Der von unsern Geschichts- légendes rimées de la danse qu'il venait de découvrir ; cette copie
chreibern gantz vergessene und nirgend aufgezeichnete Todten- est également déposée à la bibliothèque de Bâle avec le manuscrit
Ta-ntz in dem Klingenthal zu Basel, Nach dem Original gezeichnet de Bùchel.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 79
Morts, y compris le charnier, occupait un espace d'environ soixante-dix pas. Le bâtiment ayant été con-
verti en magasin à sel, on perça dans les murs du chemin de la Croix des jours qui mutilèrent plusieurs
tableaux de la ronde mortuaire ; d'autres dégradations furent occasionnées par le séjour du sel et par les
effets du salpêtre sur les murs. Enfin, par suite de démolitions, la moitié des peintures disparut complè-
tement; quant à l'autre moitié, elle est fortement endommagée, et il est à craindre que la main du temps
et l'incurie des hommes n'en laisse bientôt plus subsister aucun vestige. Peu de personnes, jusqu'à pré-
sent, ont eu connaissance de cette danse. C'est tout au plus si quelques habitants de Bâle, quelques
archéologues amoureux des vieux débris, savent qu'elle existe, et qu'un de leurs compatriotes l'a préservée
de l'oubli par la copie qu'il en a tirée. N'en parlez pas aux Cicérones attitrés de l'endroit ; ils ne sauraient
ce que vous voulez leur dire, et dédaigneraient de vous conduire au Rlingenthal. Le Guide Book anglais
de Bàlefait pourtant mention de cette Danse (1), et c'est à celte source que François Douce en a puisé la
notion incomplète qu'il en donne (2). Dans la nouvelle édition des planches de la Danse du Grand-Bâle
par Merian(â), il est fait mention de la Danse du Rlingenthal comme d'une peinture qui a servi de modèle
à celle du Grand-Bâle. M. Massmann s'est attaché à fortifier cette conjecture par des inductions habiles ; non
seulement il adonné une description très exacte et très détaillée de cette Danse, mais encore il y a joint une
suite de dessins qui la reproduisent en entier, concurremment avec les figures de la Danse du Grand-Bâle,
mises en regard pour faciliter la comparaison (h). Les éditeurs de l'Alphabet de la Danse des Morts par
Holbein (5) citent M. Massmann, et adoptent son opinion, sans pouvoir se décider encore à mettre la
Danse des Morts, découverte par Bùchel, en tête de la liste chronologique qu'ils ont dressée de toutes les
Danses connues. M. Jubinal en fait autant. Ni G. Peignot dans ses Recherches, ni M. Hippolyte Fortoul
dans le précis historique de son édition des Simulachres de la Mort d'Holbein (6), n'ont parlé de- la Danse
du Petit-Bâle, qu'ils sont d'autant plus excusables de n'avoir pas connue qu'à Bàle même, en 1843,
c'est-à-dire quatre ans avant la publication du livre de M. Massmann (lequel est venu fournir les preuves
jugées nécessaires pour décider la question), on imprimait ce qui suit : Quelques auteurs ont aussi pensé
» que la célèbre Danse des Morts de Bâle n'était qu'une reproduction améliorée de celle qui se trouvait au
» Rlingenthal ; cependant on n'a pas pu prouver qu'une peinture de ce genre ait réellement existé au Klin-
» genthal, ou si elle existait, elle n'était probablement qu'une copie de celle de Bâle (7). » Cette assertion
mériterait bien le point d'exclamation entre parenthèses que d'ordinaire les auteurs allemands placent à la
suite d'une citation qui leur a paru renfermer quelque inexactitude ou quelque extravagance. Du reste, à
la même époque (et beaucoup de gens ne sont pas encore tout à fait revenus de cette opinion), Holbein conti-
nuait d'être généralement regardé comme l'auteur de la Danse du Grand-Bâle, tant est grande la force
de l'habitude, surtout quand elle tend à propager une erreur qui flatte l'amour-propre des nations ou des
individus!
2° La Dàwse des Morts de Minden, en Westphalie (1383). — On ne sait rien de positif sur cette
Danse, que l'on cite ordinairement d'après un passage de Fabricius contenant de nombreuses inexactitudes
(1) « In llie Utile Basle on the opposite side of the Rhine, tlierc (A) V°Y- Oie Baseler Todtentdnze, pag, 27 et suiv.; et Atlas zu
» was a nimnery called Klingenthal, erected towards the end of dem Werke: Die Baseler Todtentiinze. Leipsig,18i7. PI. I-XXXIX.
» thel3lh centnry. In an oldCloister,belonging to it there are re- (5) ft Eolbein's Initial -Buchstaben mit dem Todtentanz, von
» mains of a Dance of Death painted on its walls, and said to hâve If , oe(]el und jjr A. Eilisseil. c.ôttingen, 18/|9, pag. 85 et 88.
» been much truer in exécution than that in the Dominican cc-
» metery at Basle. » (6) lIiPP- ForIolll> La J)<Inse des V'°rts, dess. par Holbein, grav.
(2) The Dance of Death, exhibited in élégant engràvirigs o» sur pierre parSchlotthauer. Paris, J. Labilte.
ivood ivith a. dissertation on the several représentations of the ,y\ ym. Pavant-propos de la brochure dont le titre allemand-
subject but more particularly on those ascribed to Macaber and français, en style de réclame, porte : DerTodten-Tanz wie derselbe
Hans Holbein. By Francis Douce. Esq. F. AS. etc. London , WiU in . der weitberuhmten Stadt Basel, etc.... Ganz Kilnstlich mit
liam Tickering. 1833, in-8. lebendigen Farben gemahlet, etc. La Danse des Morts, miroir de
(3) La Danse des Morts, gravée d'après les tableaux à fresque la nature humaine, peinte en couleurs véritables, telle qu'elle se
qui se trouvaient sur les murs du cimetière de l'église Saint-Jean t,0,-j non sans une ufHe admiration dans la célèbre ville de Bâle.
à Bâle. Publié par Birmann et (ils (Bàle, 1830). h", texte français gaic cncz Maehly-lanry édit. 1843.
et allemand; roy. p. x, xi.
80 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
(voy. Bibliotheca mediœ et infimœ œtatis, Hambourg, 6 vol. in-8; tom. V, pag. 2). Celte Danse était-elle
peinte ou bien sculptée ? C'est ce que ne décident ni G. Peignot ni l'écrivain anglais Douce, qui tous les
deux se contentent de reproduire le peu que Fabricius en a dit (1). M. Achille Jubinal admet que c'était
une fresque , M. Fortoul prétend la même chose ; mais comme il se défie avec raison de la légèreté de Fa-
bricius, il déclare que sur un simple renseignement donné par cet auteur on ne peut affirmer que la fresque
de Minden ait existé et qu'elle ait été peinte en 1383. Au reste, cela s'accorde avec le dire de Fiorillo,
lequel présume que le monument de Minden n'était qu'un simple tableau , ou , comme le veut M. Massmann,
une simple bannière (kirchenfahrie) représentant d'un côté une belle femme et de l'autre un emblème de la
Mort. Ce qui donne quelque fondement à cette conjecture, c'est qu'à Schlottau, à Chemnitz, et dans beaucoup
d'autres lieux, il a existé de semblables images à doubles faces, symbolisant la jeunesse et la décrépitude,
la fécondité et la stérilité, la vie et le néant, le bon et le mauvais principe, en somme, le Jean qui rit et le
Jean qui pleure de l'humanité. Ainsi que je l'ai dit plus haut, telle est la signification d'une figure que l'on
remarque à la fin de quelques éditions de Danses des Morts, notamment de celles qui contiennent les
planches exécutées par Matthieu Mérian. Le christianisme, comme nous savons, multiplia au moyen âge ces
sortes d'emblèmes qui , loin d'appartenir en propre à sa symbolique, ont été communs à un grand nombre
de religions, et ne sont pas même tout à fait étrangers à l'antiquité classique. La légende des trois Morts
et des trois Vifs, comme je l'ai dit ailleurs, aussi bien que la Danse des Morts, sont le fruit de la même
pensée et renferment la même antithèse ; seulement, dans ce dernier ouvrage, l'idée mère est traitée avec
plus de détails, et s'applique non à l'humanité en bloc, mais à tous les individus considérés chacun par rapport
à leur sexe, à leur âge, à leur état et à leur condition. Pour en revenir à la Danse de Minden, elle avait
jadis la priorité parmi les Danses des Morts ; aujourd'hui la découverte de Bùchel la rejette en seconde
ligne dans la nomenclature de ces sortes de Danses, où elle n'a peut-être d'ailleurs aucune raison
de figurer.
3° La Danse des Morts, dite Danse Macabre (1424). — Par son ancienneté, qu'on ne peut mettre en
doute, par la célébrité populaire dont elle a joui pendant plusieurs siècles, par l'attention que lui ont
accordée les savants , par la multitude des recherches qu'elle a provoquées et qu'elle provoque encore
chaque jour, par le grand nombre d'auteurs qui en ont fait mention, par la fréquence de ses reproductions
sur toute espèce de monuments, enfin par l'intérêt particulier qui s'attache pour nous, Français, à la décou-
verte de son origine, la Danse Macabre mérite de piquer la curiosité du lecteur et d'exciter son intérêt, à
meilleur droit peut-être que ne sauraient le faire la Danse de Bâle et celle d'Holbein. Mais comment pour-
rons-nous traiter avec clarté un sujet si obscur? Comment parviendrons-nous à nous orienter dans un laby-
rinthe de contradictions, qui sans cesse tendent à nous faire perdre la trace de la vérité ! Que n'a-t-on pas dit
sur le caractère primitif de cette œuvre ! Les uns en ont fait une représentation animée, une scène en action,
un spectacle ou une véritable danse; d'autres simplement une peinture ou une sculpture; d'autres encore
un poëme d'après lequel la représentation figurée, soit théâtrale, soit plastique, aurait été conçue et exé-
cutée. Mais tout cela dans quel temps , dans quel lieu , dans quel but et de quelle manière? Nouveaux sujets
de doute '.Est-ce en Angleterre, en Allemagne ou en France que la première idée de cette production bizarre
vint à éclore? Faut-il, comme plusieurs l'ont fait, demander à quelque tradition orientale le mot de
l'énigme? L'honneur de cette invention revient-il à un individu nommé Macabre, comme le titre pourrait
le faire supposer, ou bien ce nom n'est-il qu'une simple épithète, une qualification, un mot spécifiant la
nature du sujet? Enfin cette date de 1424, à laquelle on s'est tenu généralement, est-elle bien authen-
tique ? Telles sont les questions qu'on est en droit de faire, et auxquelles je répondrai par les éclaircisse-
ments qui vont suivre.
Ce n'est point dans les manuscrits et dans les imprimés, connus des bibliophiles sous le titre de Danse
(1) Sunt aulem vel imagines mollis adposiiis versions, aeie des- Noiïmb. 1&93 ; in-fol.. .. vel in templis arcibus, basilicis ut Mindœ
criptae alligno in libre- aliquo ut in Ilartmanni Schedellii Clironico, in Westphalià, A. 1383. {Voy. Fabricius, au mol Uacaber.)
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 81
Macabre ou Macabée qu'il faudrait chercher la preuve de l'existence d'une Danse Macabre sous une autre
forme que la forme littéraire, car il n'est pas un seul de ces documents où l'on puisse trouver à cet égard
le moindre renseignement. Si parfois les textes semblent faire allusion à des images, à des tableaux, rien
ne dit que ces tableaux, ces images aient été autres que ceux dont l'art du dessinateur ou de l'enlumineur
enrichissait ces sortes d'ouvrages. Deux passages d'une vieille chronique, ouverte sans doute par hasard,
sont venus révéler un fait que les historiens ont diversement interprété. Je mettrai d'abord les deux pas-
sages de la chronique sous les yeux du lecteur.
Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et Charles VII (cité par Villaret en marge de son histoire,
et inséré par Labarre dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, contenant un
Journal de Paris des règnes de Charles VI et Charles VII, pag. 103 et 120).
A l'année 1424 on lit :
« Item, l'an 1424 fut faite la Dance marâtre aux Innocens, et fut commencée environ le moys d'aoust
» et acheuee en karesme ensuivant. »
Et plus loin , à l'année 1429 :
« Le cordelier Richart, preschant aux Innocens, estoit monté sur ung hault eschaffault qui estoit près
» de toise et demie de hault, le dos tourné vers les charniers, encontre la charonnerie, à l'endroit de la
» Dance Macabre. »
Quel sens donner aux indications qui précèdent? Ces mots fut faite la Dance marâtre peuvent aussi bien
s'appliquer à un travail artistique de peinture ou de sculpture qu'à un de ces spectacles semi-profanes,
semi-religieux, qui se donnaient dans les rues ou sur les places publiques, soit avec le concours d'acteurs
vivants, soit au moyen de poupées, de mannequins, de figures de cire, sur des théâtres provisoires appelés
échafauds (1), que l'on adossait souvent aux murailles des églises ou de quelque autre édifice. D'après
les historiensVillaret, de Barante et Dulaure, la Danse Macabre, qui fut faite aux Innocents, c'est-à-dire au
charnier du cimetière des Innocents, à Paris, était une peinture en action et non une action en peinture (2).
(1) Le mot échaffaut fut longtemps pris dans la signification
de théâtre. Ronsard parlant de Jodelle, poëte dramatique du
xvie siècle.
n . . . . Heureusement sonna,
» D'une voix humble et d'une voix hardie,
» La comédie avec la tragédie,
» Et d'un ton double ores bas, ores hault,
» Remplit premier le franrois échaffault. •
(2) Le fait, suivant Villaret, s'accomplit à Paris, en 1U1U, après
la bataille de Verneuil. « On donna en même temps, dit l'auteur,
» un spectacle anglais. Le cimetière des Innocents fut choisi pour le
i) lieu de la scène. Les personnages des deux sexes, de tout âge et
» de toutes conditions y passèrent en revue et exécutèrent diverses
» danses, ayant la Mort pour coryphée. Celle triste et dégoûtante
» allégorie s'appeloit Danse Macabrée. » (Villaret, Histoire de
France, t. XIV.) M. de Barante dit que ce spectacle fut donné a
l'occasion des fêles qui eurent lieu à Paris, quand Philippe le Bon,
duc de Bourgogne, y vint en i/i2/|. Voici ses expressions : « Il n'y
p> avoit point de divertissements pour les seigneurs seulement ; le
» peuple avoit aussi les siens. Durant six mois, depuis le mois
» d'août jusqu'au carême, on représenta au cimetière des Innocents
» la Danse des M orts, qu'on nommoitaussii)fl;iseil/aca&ree. Les An-
» glais s'y plaisoient surtout, dit-on; c'étoit des scènes entre gens
» de tout étal et de toutes professions, où, par grande moralité, la
» Mort faisoit toujours le personnage principal.» (De Barante, Hist.
des Ducs de Bourgogne, t. V, p. 182.) — Dulaure, après avoir
parlé des spectacles donnés par les confrères de la Passion, les
clercs de la Basoche et du Cliâlelet, les Enfants Sans-Soucis, les
écoliers, décrit la Danse Macabre ou Danse des Morts, dans les
termes suivants : « Autre genre de spectacle qui, pendant celte
» période (règnes de Charles V, Charles VI, Charles VII, etc.) fut
» offert aux yeux des Parisiens. On y représentait les hommes et
» les femmes dans les diverses conditions de la vie, leurs vains
» projets, leur espérance et leur fin inattendue. La Mort, en forme
» de squeletle, jouait le principal personnage. Chaque acteur dé-
» plorait à sa manière la rigueur du Destin qui allait les priver de
» la vie ; mais la Mort restait inflexible. L'auleur du Journal de
» Paris, sous les règnes de Charles VI et Charles VII, annonce
» qu'en 1624 fut faite la Dance Macabre aux Innocens, et que ce
» spectacle, commencé au mois d'août, ne fut achevé que pendant
» le carême suivant. Le même auteur en parle encore, sous
» l'année 1&29, et nous apprend que le théâtre était adossé aux
» charniers des Innocents, du côté de la rue de la Ferronnerie,
«nommée alors Charronnerie. •> Jusqu'ici, on voit que Dulaure
tend â considérer la Danse Macabre comme un spcclacle, une re-
présentation scénique; mais à la fin de l'article, qu'il consacre à
cette matière, il change tout à coup de sentiment : « 11 est incer-
» tain, dit-il, si les personnages de ces tristes scènes élaient des
» êtres vivants ou des êtres en peinture ; j'incline vers celte dei-
» nière opinion, » et plus bas, quand il fait allusion aux Danses
des Morls de la Suisse, notamment à celle de Bàle, qu'il commet
la faute d'attribuer à Holbein : « Tous ces témoignages tendent à
» faire croire que les personnages de ce spectacle n'étaient qu'en
» peinture, et qu'un démonstrateur récitait au public les vers que
» la Mort adressait aux divers individus, ainsi que les réponses qui
» lui étaient faites, » (J.-A. Dulaure, Hist. physique, civile et
morale de Paris, t. II, p. 552-556.)
11
82 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
Villeneuve-Bargemont y voit toute une procession de personnages en chair et en os (1). M. Paul
Lacroix, clans son roman la Danse Macabre , par une fantaisie de littérateur que son talent justifie,
a imaginé de la convertir en un lugubre spectacle exécuté au moyen de squelettes et au son du violon par
un individu nommé Macabre, personnage grotesque et de pure invention. Cette donnée, qui fait le fond
du roman, n'a rien de sérieux au point de vue historique, et M. Paul Lacroix ne se le dissimule pas, car,
dans la préface de son ouvrage, il discute avec la'gravité de l'historien les différents sentiments des auteurs
relativement à la Danse Macabre. Se fondant sur les textes de la chronique citée plus haut, il avance que
ce genre de spectacle, dont la durée était de plusieurs mois, devait être une pantomime avec de la musique,
et il distingue la Danse Macabre jouée au cimetière des Innocents en 1420 (il faut 1424) de celle qui fut
maintes fois reproduite dès la fin du xve siècle par les procédés de l'imprimerie et par ceux de la gravure en
bois. Nous verrons tout à l'heure qu'il est resté fidèle à cette opinion. Quant aux autres détails donnés par
le bibliophile Jacob, ils prouvent qu'à l'époque de la publication de son roman (1832), l'histoire de la
Danse des Morts, nonobstant les recherches de G. Peignot, demeurait encore, pour la plupart des écri-
vains, profondément enfouie parmi les arcanes de la science archéologique. Dans un ouvrage publié récem-
ment, M. Fortoul a exposé sur un plan nouveau, mais non sans commettre quelques inexactitudes que
j'aurai plus tard l'occasion de relever, les arguments favorables à cette opinion que la Danse Macabre
peut avoir été une représentation théâtrale donnée au peuple sous le règne de Charles VI, et même une
véritable danse du genre de celles que les moines exécutaient dans les couvents. G. Peignot n'est point du
tout de cet avis, comme le prouve son commentaire des deux passages du Journal de Paris. « Il est bien
» certain, d'après ces deux citations textuelles, dit-il dans ses Recherches, que la Danse des Morts, faite aux
» Innocens, commencée environ lemoys d'aoust et acheuée au carême suivant, n'était point une danse exécutée
» par des personnages vivants, mais bien une peinture dont l'excessive dimension a exigé six mois de tra-
» vail ; et ce qui le confirme (cela ne confirme rien du tout), c'est que le cordelier Richart, cinq ans après, a
» prêché monté sur un haut échafaud placé vis-à-vis cette peinture. » Ce raisonnement n'a point eu le don
de convaincre M. Fortoul qui , reprenant l'opinion de Dulaure pour la défendre contre les attaques de
G. Peignot, remarque que la société des Frères de la Passion, ayant établi à Paris, au commencement
du xve siècle, le premier théâtre où furent publiquement représentés les mystères qu'on n'avait guère joués
jusqu'alors que dans les églises et dans les maisons religieuses, il ne serait pas étonnant qu'à la même
époque une compagnie rivale, inspirée comme la première par l'esprit des ordres mineurs (conjecture fort
judicieuse), ait entrepris de donner aux Innocents des représentations accommodées tout ensemble à la
tristesse du lieu (il aurait pu également dire aux calamités de l'époque), et à la turbulence des spectateurs.
« Pour qui connaît la langue du moyen âge, poursuit M. Fortoul, il sera impossible de prêter un autre sens
à. ces paroles : «Item , l'an 1424, fut faite la Danse Macabre aux Innocents. Ce spectacle fit courir Paris
» pendant plus de six mois; il fut commencé environ le moys d'aoust et acheué au karesme suivant. » Le
» second passage que M. Peignot a extrait du Journal de Charles VI, et qu'il cite à l'appui de son opi-
» nion, me paraît se tourner contre elle d'une manière encore plus directe. Il est évident que cet échaffault,
» hault de près de toise et demie, appuie aux Charniers des Innocents, sur lequel prêcha le cordelier Richart,
(1) « Le duc de Bedfort, surpris sans doute du succès inespéré de de joie, inconnu jusqu'alors et qui ne s'est jamais renouvelé, n'eut
ses armes, célébra la victoire de Verneuil par une fête qui parut guère pour témoins que des soldats étrangers ou quelques mal-
alors plus étrange même que les revers des Français, et il en plaça heureux échappés à tous les fléaux réunis (d'autres prétendent, au
le théâtre au centre de la capitale, dont les habitants commençaient contraire, qu'il attira un grand concours de spectateurs) et qui
à peine à oublier l'horrible famine qui venait d'en moissonner le avaient vu descendre tous leurs parents, tous leurs amis dans ces
plus grand nombre. Nous voulons parler de cette fameuse procès- sépulcres qu'on dépouillait alors de leurs ossements. Tandis que
sion qu'on vit défiler dans les rues de Paris sous le nom de Danse cette hideuse fête témoignait d'une manière indécente le barbare
Macabrée ou Infernale, épouvantable divertissement auquel pré- orgueil des vainqueurs, les événements successifs de la guerre
sidait un squelette ceint du diadème royal, tenant un sceptre dans avaient forcé Charles VII à errer de ville en ville, etc. » (De Ville-
ses mains décharnées, et assis sur un trône resplendissant d'or et neuve-Bargemont, Histoire de René d'Anjou, t. I, p. 54-55.)
de pierreries. Ce spectacle repoussant, mélange odieux de deuil et
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 83
» était le théâtre même où l'on avait donné des représentations cinq ans auparavant, et qu'ainsi le frère prê-
» chait à Vendroitde la Danse Macabre (1). <> Ces observations ne manquent pas de justesse. Pour ma part, j'ai
déjà fait connaître ci-dessus les raisons qui m'autorisent à penser que la Danse des Morts peut avoir affecté
différents modes de représentations, ainsi qu'il arrive d'ordinaire pour les sujets en possession des sympa-
thies de la foule et en quelque sorte choisis par elle. Toute œuvre revêtue de ce caractère occupe à l'instant
non seulement l'écrivain, le poète, le dramaturge, Yacteur, comme on disait naguère, et enfin le musicien,
mais encore l'imagier, le dessinateur, le peintre , le graveur, le sculpteur et le statuaire. Dire, comme
M. Achille Jubinal, entièrement d'accord sur ce point avec G. Peignot, qu'une représentation scénique
n'aurait pas duré six mois, c'est expliquer la phrase suivante , fut commencée environ le moys d'aousl et
acheuee en karesme ensuivant, comme on pourrait expliquer celle-ci : Les Huguenots furent donnés à l'Opéra
depuis le mois de février 1836 jusquaumois d'avril 1840, époque de l'apparition sur ce théâtre du nouveau
chef-d'œuvre de Meyerbeer , le Prophète, comme on pourrait l'expliquer, dis-je, si l'on entendait par là
qu'il a fallu treize ans pour achever la représentation (et non les représentations) de la pièce intitulée les
Huguenots (2). Une telle interprétation, à coup sûr, serait absurde, tandis que celle de M. Fortoul est parfai-
tement admissible. A l'appui des motifs qui m'engagent à penser que la Danse Macabre, aussi bien que
toute autre Danse des Morts, peut s'être produite de différentes manières, j'ai remarqué deux autres pas-
sages du Journal de Paris auxquels personne, que je sache, n'a encore fait attention, et dont il me paraît
facile de tirer parti "pour établir, par analogie, que l'exhibition de la Danse Macabre aux Innocents a pu
revêtir la double forme de peintures murales et de tableaux vivants. Il m'est d'autant plus licite de former
cette conjecture que plusieurs productions de la Muse populaire ont eu cette double forme à l'époque même
dont il s'agit. Mais revenons au texte dont j'ai parlé. Dans le Journal de Paris, page 72, on lit'qu'en 1420
(quatre ans avant l'exhibition présumée de la Danse Macabre aux Innocents), lorsque le roi de France et
le roi d'Angleterre entrèrent dans Paris, fut faille en la rue de Kalende, devant le Palais, un moult piteux
Mystère de la Passion Nostre Seigneur au vif, selon que elle est figurée autour du cueur de N oslre-Dame
de Paris, et duraient les eschaffaulx environ cent pas de long, venans de la rue de la Kalende, jusques aux
murs du Palays; et n'estoit homme qui veist le Mystère, à cui le cueur ne apileast. Et plus loin il est di
encore : « En 1424 (la même année où fut faicte, suivant ce Journal , la Danse Marâtre aux Innocents),
devant le Chastelet, avoit ung moult bel Mystère du vieil Testament et du nouvel que les enffans de Paris
firent, et fut fait sans parler ne sans signer, comme ce ce feussent ymages enlevez contre ung mur. » De ces
citations j'infère deux choses : la première, c'est qu'on avait coutume.de représenter au vif, c'est-à-dire
par des personnages vivants, des scènes dramatiques exécutées en peinture et en sculpture ; la seconde,
c'est que les Mystères n'étaient pas toujours des pièces dialoguées ou des pantomimes, et qu'ils se rédui-
saient quelquefois à des exhibitions muettes, faites seulement pour intéresser les yeux et présentant une
suite de tableaux vivants analogues à ceux qui se sont produits de nos jours comme intermèdes sur quelques
uns de nos théâtres (3). Qu'y aurait-il alors d'impossible à ce que la Danse Macabre eût été représentée
de la même manière en 1424, d'après une peinture exécutée antérieurement? Cette Danse, comme Danse
(1) Hippolyle Fortoul, La Danse des Morts, dessinée par Hans raient de quatre à six jours, il y en avait d'autres qui n'en du-
Holbein, ouvr. précité, page 89. raient qu'un ou deux. A présent les choses ne se passent plus ainsi.
(2) Au moyen âge, sans doute, la représentation du même ou- Une soirée suffit aux plus longs drames. Les sombres et tragiques
vrage dramatique durait quelquefois plusieurs journées, mais on élucubrations de II. Alexandre Dumas sont peut-être les seules
ne peut vraiment induire de la qu'en aucun cas elle aitduré six mois qui, de nos jours, aient obligé les spectateurs à venir chercher le
entiers. Les premières pièces jouées par les confrères de la.Passion lendemain au théâtre le dénouement ou la seconde partie du drame
sous le titre de Mystère de la Conception, Passion et Résurrection de inachevé de la veille.
Jésus-Christ, formaient une espèce de cycle dramatique dont l'exé- (3) Toutefois, il pouvait y avoir en pareil cas une sorte d'e-
cution en jeux de théâtre représentant toute la vie du fils de Dieu, nonciateur, de sermonneur chargé d'exposer le sujet et d en
se faisait en six jours. Un autre mystère, celui de sainte Catherine, tirer la moralité, ou bien des cartels, des écriteaux placés sur le,
représenté en l!i3U, était distribué en trois journées. La règle du théâtre, à côté des personnages , avec des rimes ou des légendes
temps était d'ailleurs facultative, car s'il y avait des pièces qui du- explicatives.
84 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
peinte, ne serait-elle pas beaucoup plus ancienne qu'on ne le croit généralement? L'un de nos vieux auteurs
français, Noël du Faïl, partisan de la bonne gausserie rabelaisienne, venant à parler dans ses Contes
d'Eulrapel , de l'alchimie et de ses adeptes, cite, à propos de Flamel et du cloître des Innocents, la Danse
Macabre, appelée selon lui Marcade, du nom d'un poète parisien, et peinte aux Innocents sous le règne
du roi Charles V. Ce passage de Noël du Faïl, dont j'ai appris par quelques lignes de M. Achille Jubinal,
sur la Danse des Morts de la Chaise-Dieu, que M. C. Leber s'était également préoccupé, est conçu dans
les termes suivants : « Lupolde dit qu'il avoit congneu un grand nombre d'hommes ruinez par ceste fine
» fohe (l'alchimie), et avoir veu de son temps que le grand rendez-vous de tels académiques estoit à
» Nostre-Dame de Paris ou aux portaux d'églises que Nicolas Flamel , grand et souverain arracheur de
» dents en ce mestier, avoit fait construire (1), et surtout on les voit par bandes et régimens, comme
» estourneaux , se promenant aux cloistres Sainct-Innocent, à Paris, avec les trespassez et secrétaires de
» chambrières (2) visitans la danse Marcade, poëte parisien, que ce savant et belliqueux roy Charles le
» quint y fit peindre, où sont représentées au vif les effigies des hommes de marque de ce temps-là et qui
» dansent en la main de la Mort. Parmy lesquelles peintures y a des deux costez du cimetière deux pour-
» traits d'un lion rouge et d'un serpent verd, illec fait mettre par iceluy Flamel, avec bonne dotation, pour
» l'entretenement d'iceux, etc.» (Contes d'Eulrapel, tom. I). Voilà, sans contredit, d'étranges assertions
et un témoignage qui bouleverse à peu près toutes les idées reçues touchant l'origine de la Danse Macabre.
(1) Nicolas Flamel, célèbre alchimiste du xivc siècle, avait été
loin- à tour écrivain public et libraire. La fortune rapide qu'il fit,
on ne sait trop comment, donna lieu à mille bruits sur son compte.
Ses détracteurs, entre autres, Naudé, l'accusaient d'avoir acquis
ses richesses en spoliant lés juifs que l'on persécutait à celte épo-
que ; ses partisans prétendaient, au contraire, qu'il s'était enrichi
avec l'aide de Dieu, par ses découvertes, dans la science hermé-
tique. Quoi qu'il en soit, il paraît à peu près certain que de nom-
breuses donations furent faites par lui à des églises de la capitale.
Peut-être voulait-il ainsi remercier le ciel de ses succès d'alchi-
miste, ou dans l'hypothèse de sa culpabilité, expier les fautes ou
■es injustices qu'il avait pu commettre. Un de ses plus chauds dé-
fenseurs, le docteur Salomon.qui a réimprimé, au xvir5 siècle,
les écrits de Flamel, dans sa Bibliothèque chimique, nous fait
connaître que les monuments, dont l'édification fut le résultat
de largesses de ce singulier personnage, sont les suivants : 1° Au
cimetière des innocents, l'arche du côté de la rue Saint-Denis ,
et, vis-à-vis de l'arche du côté de la rue de la Lingerie, le
Charmer. Sur l'un des piliers du charnier ou arche voûtée pour
mettre les ossements des morts, on voyait un Net un F gothiques,
puis les mots : Ce charnier fut fait et donné à l'église pour
amour de Dieu l'an 1399. 2° A l'église Saint-Jacques-la-Boucherie
sa propre image au pied de saint Jacques et celle de Perrenelle, sa
femme, aux genoux de saint Jean ; la Vierge au milieu d'eux.
3° Au portail de Sainle-Geneviève-des-Ardents sa statue à genoux
dans une niche. k° RueduCimelière-Saint-Nicolas-des-Champs, un
balimeni en pierre de taille avec des figures gravées dans la pierre
et accompagnées de ses initiales N. F. Ce bâtiment, destiné à un
hôpital, ne fut pas achevé. A droite, on y lisait cette inscription
fa,t Van 1*07, et à gauche celle-ci fait Van 1Z.10. Ce n'était pas
seulement a l'église Saint-Jacques-la-Boucherie que l'on voyait les
deux images de Flamel et de sa femme; la fidèle Perrenelle se
trouvait également représentée à côté de son mari dans l'arche du
cimetière des Innocents. Comme elle s'était dit-on, associée aux
travaux de l'alchimiste, celui-ci avait voulu l'associer à sa gloire.
(2) Le cimetière des Saints-Innocents fut un lieu vraiment ex-
traordinaire : à la fois vénéré et profané par la foule qui s'y ren-
dait, tantôt pour y faire ses dévotions, tantôt pour y chercher des
plaisirs impurs, il fournissait aux vivants, dansleséjour des morts,
ce qui donne la vie et ce qui la fait aimer. Ce n'était pas seulement
un cimetière, c'était aussi une sorte de marché et de promenade
publique. Dans cet endroit, encombré d'ossements et de têtes de
morts, on vendait quantité d'objets de mode et de luxe, lesquels
faisaient un singulier contraste avec les tristes et mornes débris
étalés de toutes parts. Ce fut vers la fin du xne siècle, l'an 1186, et par
les soins de Philippe-Auguste, que l'ancien marché des Cham-
peaux, depuis le cimetière des Saints-Innocents, fut clos etentouré
de hauts murs afin d'empêcher les désordres qui s'y commettaient
la nuit. L'église consacrée aux innocentes victimes des fureurs
d'Hérode et contenant les reliques des jeunes martyrs, était atte-
nante à ce cimetière et attirait un grand nombre de chrétiens ja-
loux de gagner les indulgences et les pardons octroyés par plusieurs
papes à tous ceux qui visiteraient l'église desSaints-Innocenls à
certaines époques de l'année. Avant de pénétrer dans le lieu saint,
ils contemplaient avec recueillement l'histoire des Trois Morts et
des Trois Vifs que le duc de Berry avait fait sculpter sur le portail,
en liOS, puis au sortir de l'église, ils se répandaient dans le séjour
des Morts, afin d'y chercher de nouveaux sujets d'édification. Là
ils assistaient, émerveillés, aux miracles qui s'opéraient sur la
tombe de saint Richard, que les Juifs avaient crucifié et mis à
mort à Pontoise, ainsi que nous l'apprend frère Robert du Mont,
moine de Saint-Hemi de Ueims, dans l'appendice de la chronique
de Sigebert. Ensuite, ils visitaient les charniers, c'est-à-dire les ga-
leries voûtées qui entouraient le cimetière et qui servaient de ré-
ceptacle aux ossements des trépassés. Ces charniers avaient été
construits à différentesépoques et, comme nous l'apprend Dubreuil,
rebâtis en divers temps des aumônes de plusieurs personnes de qua-
lité, ce qui fut cause sans doute delà disparition delà Danse Macabre.
La partiedece charnierfaite par Nicolas Flamel datait de 1399. Dans
la suite plusieurs arcades furent démolies; d'autres converties en
boutique. A la partie extérieure des murs du cimetière, du côté
de la rue de la Charronnerie, nommée plus tard rue de la Ferron-
nerie, étaient accrochés des auvents, desquels, dit Dubreuil, n'y
a à présent que quatre ou six habités. C'est dans ces boutiques et
probablement aussi sous ces auvents que se tenaient les marchandes
lingèreset les écrivains publics qui venaient de préférence s'établir
en ce lieu, d'où les sobriquets d'écrivains des Saints-Innocents et
& écrivains de Chambrières.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 85
Mais Noël du Faïl était-il bien informé, et en fait d'histoire se piquait-il d'érudition? C'était, nous le
savons, un écrivain satirique et burlesque, singeant Rabelais et voulant faire de l'esprit à tout propos. Où
a-t-il puisé ce renseignement que la Danse Macabre avait été exécutée par ordre de Charles V? Christine
de Pisan, qui nous a donné le détail de tous les embellissements et de toutes les constructions que ce mo-
narque fit faire pendant son règne, ne dit mot de cela. A la vérité, les écrivains qui, comme Villaret et
Villeneuve-Bargemont, font de la Danse Macabre un spectacle, une procession imaginée par les Anglais,
n'indiquent pas mieux les documents originaux qu'ils ont consultés. Noël du Faïl a encore sur les auteurs
modernes cet avantage, qu'il vivait à une époque où l'on ne pouvait avoir entièrement perdu de vue l'ori-
gine de la Danse Macabre, surtout si, comme il le dit lui-même, et comme tout porte à le croire d'après les dé-
tails qu'il donne sur d'autres images peintes dont l'existence dans les mêmes lieux est incontestable (1), cette
danse figurait au nombre des curiosités de Paris qui attiraient de son temps la foule des étrangers et des visi-
teurs. Son témoignage d'ailleurs est précis. C'est bien d'une Danse des Morts qu'il veut parler, d'une Danse
des Morts où étaient représentés au vif les effigies des hommes de marque de ce temps-là. Il est bon de rappeler
à cette occasion, que l'on a cru reconnaître dans plusieurs Danses des Morts les portraits de quelques per-
sonnages historiques, notamment ceux du pape Félix et du réformateur OEcolampade, dans la Danse du
Grand-Bâle, et ceux de Maximilien Ier, empereur d'Allemagne, et de François 1", roi de France, dans la
Danse d'Holbein. Il se pourrait donc que Charles V, monarque dévot et en même temps lettré, voulant
donner à sa noblesse une leçon de sagesse et d'humilité chrétienne, ait emprunté à quelque ouvrage ma-
nuscrit ou à des peintures murales déjà connues, soit dans le royaume même, soit en pays étranger (on
(1) Noël du Faïl, comme on a vu plus liant, dit que, paimi les pein-
tures de la Danse Macabre, il y avait des deux côtés du cimetière
doux poitrails d'un lion rouge et d'un serpent vert, Mec fait met-
tre par iceluy Flamel avec bonne dotation ^our l'entretenement
d'iceux. La mention qui est faite ici d'un lion rouge coïncide
avec les détails donnés sur les peintures du cimetière des Innocents,
dans un livre publié au xvuc siècle, sous le titre suivant : Le Livre
des figures hiéroglyphiques de Nicolas Flamel, escrivain,
ainsi qu'elles sont en la quatrième arche du cijmetière des Inno-
cens à Paris, entrant par la porte, rue Saint-Denys, devers la
main droite, aveci'explicationd'icelles,par ledit Flameltraitant
de la transmutation métallique. Nonjamais imprimé. Paris, 1612.
111-4°. Que le livre de Flamel soit, comme on le prétend générale-
ment, un livre apocryphe, c'est ce que nous n'entreprendrons pas
de discuter, car cela est indifférent à noire sujet. Toujours est-il
qu'il établit d'une manière authentique l'existence au cimetière
des Innocenls de peintures si étranges qu'elles donnaient lieu à
maints commentaires. On a prétendu qu'elles avaient un sens em-
blématique, que savaient pénétrer les chercheurs du grand-œuvre.
Cela est fort possible, car alors l'alchimie était un art sérieux dont
on ne riait pas encore. Un praticien aussi célèbre, aussi exercé que
l'était Nicolas Flamel, pouvait avoir eu l'idée d'élever ce monument
à la gloire des découvertes qu'il croyait avoir faites ou qu'il avait
faites réellement.daus cette science. On retrouve le lion rouge dans
le tableau hiéroglyphique qui est ainsi décrit : « 8e ligure : sur un
» champ violet obscur, un homme rouge de pourpre, tenant le
« pied d'un lion rouge de laque, qui a des aisles et semble ravir et
» emporter l'homme. » Quant au serpent vert dont parle Noël du
Faïl, il faisait vraisemblablement partie de quelque autre tableau
du même genre. Par la nomenclature raisonnée que Fiamel, ou
l'auteur qui prenait son nom, a dressée des peintures hiéroglyphi-
ques ou prétendues telles, du cimetière des Innocenls, et par les
remarques que le compilateur Salomon, dans sa Bibliothèque chi-
mique,a jointes à la description de Flamel qu'il reproduit en entier,
on peut se convaincre qu'à l'exception du Bonhomme noir dont
je parlerai plus loin, rien dans ces peintures ne saurait être com-
paré aux images de la Danse Macabre. Aucun passage du texte ne
rappelle le souvenir de cette Danse, n'y fait la moindre allusion.
Faut-il en conclure qu'à l'époque de l'apparition de cet ouvrage,
elle était effacée ou cachée par un enduit quelconque ou par quel-
que autre construction de date récente? Le rédacteur du livre de
Nicolas Flamel prétend qu'il écrivait en 1413; de son côté, Noël
du Faïl, qui vivait au milieu du xvc siècle, présente la Danse Macabre
comme une des merveilles parisiennes les plus goûlées de son
temps. Quelle conclusion peut-on tirer de ces assertions contra-
dictoires? Pourquoi les peintures de la Danse Macabre auraient-
elles disparu sitôt , tandis que la majeure partie des figures hié-
roglyphiques subsistaient encore en 1683, ainsi que l'atteste
Salomon, qui se plaignait amèrement de ce qu'on ne les entretenait
pas? Faut-il supposer que la Danse Macabre était cette procession
peinte contre la muraille d'un et d'autre côté. Flamel disait y avoir
fait représenter par ordre toutes lescouleurs de la pierre, et y avoir
mis cette inscription en français :
Moult plaist à Dieu procession
S'elle est faite en dévotion.
Salomon assure que cette procession n'existait plus de son temps:
Mais la procession qu'il (Flamel) avait fait mettre contre la mu-
raille où estaient représentéesles couleurs de la pierre n'y est plus
(1683) Flamel en avait parlé en ces termes : Je ne fis qu'étudier
» et travailler ainsi qu'on me peut voir hors de cette arche où j'ai
» mis des processions contre les piliers d'icelle, sous les pieds de
» saint Jacques et saint Jean priant toujours Dieu, le chapelet en
)> main, etc. « Sans doute la Danse Macabre pouvait offrir jusqu'à'
un ceriain point l'aspect d'une procession, mais il n'est guère pro-
bable qu'elle ait trouvé assez de place sur les deux piliers pour
s'y déployer entièrement sous les pieds de saint Jacques et de saint
Jean. Il faut abandonner cette conjecture et nous arrêter plulôt à
celle-ci que , par suite des reconstructions et des changements
faits dans les charniers, les images de cette Danse auront élé dé-
truites entièrement ou tout au moins cachées et délériorées.
86 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
se rappelle que la Danse du Petit-Bâle date de l'an 1312), le sujet d'une Danse des Morts dont un poëte
parisien aurait écrit les rimes françaises, et dont un artiste demeuré inconnu aurait exécuté les peintures
au cimetière des Innocents. Selon toute probabilité, celles-ci offraient une suite de personnages du sexe
masculin, et, ce qui est digne de remarque, c'est que les premières éditions de la Danse Macabre (1485,
i486) contiennent seulement une Danse d'hommes. Ce qui est encore plus singulier, c'est que, dans ces
éditions et dans beaucoup d'autres postérieures à celle-là, on trouve le plus souvent, à côté de l'acteur ou
sur la dernière page de la série, un personnage désigné par ces mots ung roy mort ou le roy mort
( édit. de 1485, 17e grav., Ung roy mort. — L'acteur ; édit. de i486, V Acteur et le Roi mort). Ce person-
nage énigmatique, qui est rapproché comme à dessein de l'acteur ou auteur dans les Danses françaises
seulement, n'est probablement pas le même que celui qui, avec le Pape, l'Empereur et le Cardinal, com-
mence d'ordinaire la ronde funèbre, et personnifie d'une manière générale la dignité de roi. S'il y avait
identité entre les deux interlocuteurs, il y aurait double emploi, et l'on ne s'expliquerait pas bien pourquoi
le roi, de préférence à tout autre personnage de la série, en aurait été l'objet et reparaîtrait à l'état de roi
mort. D'ailleurs, je le répète, cette circonstance est particulière aux Danses Macabres; dans aucune danse
étrangère il n'est question du roi mort. La vieille ronde allemande der Doten Dantz, qui n'est pas sans ana-
logie avec nos Danses françaises, de même que la Danse de Liibeck, qui s'en rapproche également, ne nous
offre rien de semblable. De tout cela, je conclus que ces mots : le roi mort, peuvent concerner Charles V,
qui s'était peut-être fait représenter avec les hommes marquants de son époque dans la ronde qu'il avait
fait peindre, au dire de Noël du Faïl, sur les murs du charnier des Innocents. Je ne prétends pas donner
à cette conjecture plus d'importance et de fondement qu'elle n'en saurait avoir en l'absence des preuves
nécessaires pour éclaircir une question d'ailleurs tout à fait embarrassante. Je la soumets au jugement du
lecteur, dans le seul but de l'engager à chercher lui-même le mot de l'énigme renfermée, selon moi, dans
cette indication laconique : Ung roy mort (1).
La supposition que la Danse Macabre remonte jusqu'à Charles V prend une nouvelle consistance de la
découverte d'un poëme intitulé Respit de mort, dans un manuscrit de la bibliothèque de Bruxelles (n° 1352, 4°),
lequel date du xv° siècle (2). L'auteur de ce poëme, après avoir raconté qu'il l'entreprit à la suite d'une
maladie dont il avait ressenti les premières atteintes huit jours après la Saint-Remi de l'an 1376 (date
significative, puisqu'elle est très rapprochée de celle de 1373 signalée par l'apparition en Europe d'une
nouvelle épidémie), après avoir ajouté qu'il le dédiait nunc sociissuis dileclis in Rhetorica ponetis optantibus
solatium Parisius palatium regale frequentantibus, se déclare l'auteur de la Danse Macabre dans le passage
suivant :
« Tomes gens, toutes nacions,
» Par toutes obligacions
n Ils sont lyez dès leur naissance,
)) Je fis de Macabree la danse,
» Qui toute gent maine à sa trace,
w Et à la fosse les adresse.»
L'auteurdu Respit de mort était, si je ne me trompe, Jean Lefébure; et ce Jean Le Fébure vivait au temps
de Charles V. Le titre d'une des éditions de son poëme nous fournit sur son compte des renseignements
précis : Le Respit de mort, fait par feu maistre Jehan Le Febure, en son vivant avocat en la cour du parle-
ment, et rapporteur référendaire de la 'chancellerie de France, au temps que le feu roy Charles le Quint
vivoit et regnoit en France. Et lequel traicté a este corrige et veu de nouveau et apostille par ung scientifique
personne, comme aperra aux lisans. Avec privilège. Mil cinq cents XXXIII. On les vend à Paris, à la rue
Neufve-Notre-Dame, à l'enseigne de l'Escu de France (3). Ainsi la paternité littéraire de la Danse Macabre
(1) Peut-être faut-il voir dans la reproduciiondece type du .Roj/ mann ; dans le Serapeum, de Leipzig, du 15 mai 1847,
mort un souvenir de la légende des Trois Morts et des trois Vifs, pages 129-139.
(2) Voy. le compte rendu de l'ouvrage de AI. Achille Jubinal, (3) Voy. Brunet, Manuel du libraire, tome III, 1" partie.
Explication de la Danse des Morts de la Chaise-Dieu, par Mass-
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 87
dont Noël du Faïl gratifiait un poëte parisien, nommé M arcade, retournerait de droit à Jean Le Fébure,
si toutefois les paroles de cet auteur doivent être prises au pied de la lettre. J'admets ce doute, parce qu'il
se pourrait que l'expression de Danse Macabre ou Danse Macabrée ait eu, à une certaine époque, un sens
général et figuré, et que ces mots : Je fis de Macabrée la danse, fussent les équivalents de ceux-ci : Je fis une
Danse des Morts, ma Danse des Morts ; ou bien : j'entrai dans la Danse des Morts, pour dire je fus à toute
extrémité. N'ayant eu sous les yeux ni le Respit de mort du manuscrit de Bruxelles, ni celui de l'édition
de 1533, je ne puis dire jusqu'à quel point les textes s'accordent. Quoi qu'il en soit, et de quelque manière
que l'on accueille les témoignages de Noël du Faïl et de Jean Le Fébure, qui impliquent évidemment con-
tradiction relativement au véritable auteur de la Danse des Morts, mais qui se fortifient l'un l'autre pour
ce qui est de l'époque de l'apparition de cette danse, on n'y puise pas moins cette conviction, déjà préparée
par la découverte de Bùchel d'une Danse des Morts de 1312, que la Danse Macabre doit être beaucoup
plus ancienne qu'on ne l'admet généralement, lorsqu'on accepte comme date primordiale de son appa-
rition celle de la première Danse Macabre imprimée (1485), ou celle dont le passage extrait de la Chro-
nique du bourgeois de Paris fait mention (1424). Il est probable que des recherches postérieures exhume-
ront de la poussière des bibliothèques, où ils gisent encore enfouis, des documents à l'aide desquels on
pourra établir avec la dernière évidence que les premiers essais de la Danse des Morts appartiennent aux
premières années du xive siècle , s'ils ne remontent encore au-delà, c'est-à-dire dans le xnp siècle. Une
chose tout à fait singulière et qui a tous les caractères d'une énigme, est la présence, dans quelques éditions
de la Danse Macabre, d'un bonhomme noir, sorte de nègre accoutré de la façon la plus bizarre,' tenant d'une
main un cor ou une corne, et de l'autre une flèche (1). Gabriel Peignot a identifié le bonhomme tout noir
à une figure qui existait jadis au cimetière des Innocents, et qu'il considère comme ayant pu se trouver mêlée
aux peintures de la Danse des Morts exécutée dans ce cimetière. Il se fonde sui\le passage suivant de Dulaure :
« Au-dessus de la voûte construite par N. Flamel , du côté de la rue de la Lingerie, étoit une peinture
» qui représentoit un homme tout noir; le temps l'avoit fait disparaître; mais en 1786, avant qu'on eût
» ôté les pierres des charniers qui contenoient des inscriptions (2), on voyoit encore celle-ci , ou plutôt les
» débris de celle-ci :
n Hélas! mourir convient
» Sans remède, homme et femme.
» Nous en souviennent.
» Hélas ! mourir convient,
» Le corps
» Demain peut-être dampnées,
» A faute
(1) Dans l'édition de Troyes de Jacques Oudot (1641), cette fi- De tenir ce cornet en main
gure se reproduit plusieurs fois en changeant un peu d'aspect. Et d'en réveiller tout le monde, etc.
La première fois, se trouvent en regard les vers suivants : Immédiatement au-dessous de la figure de l'homme noir, on
Pourquoy nous viens-tu réveiller? lit une petite pièce qui se détache du reste par sa coupe parlicu-
Laisse-nous encore sommeiller, Hère, c'est une sorte de rondeau. Elle débute en ces termes : Tous
Qui est cet homme sombre et morne. w ,. ■ ■ j r i * •■ ™ • ..y-.
C'est un vray charbon en noirceur, et toutes mourir convient. La seconde fois, l'homme noir, coiffé
Son cry, son visage, sa corne, d'un turban et revêtu d'une tunique, est monté sur une espèce de
Me font presque mourir de peur. tour ou clocher. 11 annonce la Danse des femmes et en donne le
Las ! il nous vient amonester . . ,.
Qu'il nous faut tous ressusciter, S,Snal en dlSant :
Son cor partout se fait entendre, Tôt, tôt, femmes venez danser
Allons, morts qui dormez à plat, Incontinent après les hommes, etc.
Voici l'heure qu'il se faut rendre
Dans la plaine de Josaphat. (2) " Depuis plus de deux siècles, on réclamoit la suppression
Un peu plus loin on lit encore • " du cimetièredes Innocents ; enfin elle fut prononcée par un arrêt
« du conseil d'Etat du 9 nov. 1785. M. l'archevêque de Paris, après
Cependant ce maître corneur . ^
Plus sec et noir qu'un ramoneur, " les informations convenables, donna, le 16 nov. 1786, un décret
Redouble ses coups et nous presse, » conforme à l'arrêt du conseil, et on disposa tout pour le transport
Il n'a plus qu'un coup à sonner „ des corps et ossemens de ce cimetière dans les anciennes car-
Et ne croiez pas qu il nous laisse,
Quand il devroit toujours corner. " ™anes situées sous la plaine de Mont-Souris, dont on fit un ci-
II a l'ordre du Souverain » metière souterrain. » (G. Peignot, Recherches, p. 85.)
88 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
» Hélas! mourir convient
» Sans remède, homme et femme (1). »
L'auteur des Recherches, après cette citation, fait remarquer que la figure du nègre de la Danse Macabre
est accompagnée de vers qui, pour n'être pas les mêmes que ceux de l'inscription précédente, n'en ont pas
moins beaucoup de ressemblance avec la poésie des charniers, surtout par le refrain, comme on en peut
juger ci-après :
« Tous et toutes mourir convient,
« Foibles et forts on le peut lire;
« David l'a dit dessus sa lyre,
» Et l'heure sans y penser vient,
a Tous et toutes mourir convient. '
» La juste raison nous l'inspire,
» C'est de Dieu le jour de son ire.
» De la mort le dernier empire,
» Le jour pour tout le monde vient;
» Tous et toutes mourir convient :
» Personne ne s'en peut dédire,
» Les uns y trouvent a redire ;
» L'autre sur ses gardes se lient,
» Car il sait cet antique dire :
» Tous et toutes mourir convient (2).
Après avoir rappelé que la partie du charnier faite par N. Flamel et Nie. Boularddate de 1389 et 1397 (on
lit autre part 1399) (3), et que la Danse Macabre, d'après le témoignage du Bourgeois de Paris, fut repré-
sentée en 1424, Gabriel Peignot observe que l'homme tout noir se trouvant peint sur la voûte construite
en 1389 et 1397 (ou 1399), et le temps seul l'ayant fait disparaître, il est présumable que les personnages
de la Danse des Morts figuraient avec cet homme noir, et qu'ils auront disparu ainsi que lui (pour mieux
dire avant lui) par l'effet du temps et de l'humidité qui auront successivement enlevé la couleur. Là dessus
M. Hippolyte Fortoul fait à G. Peignot une mauvaise chicane, et il ne s'aperçoit pas qu'il commet lui-
même une erreur assez grave. «M. Peignot, dit-il, a beaucoup parlé d'un homme tout noir qu'on avait vu
» longtemps peint sous l'arcade deN. Flamel, et qu'il voudrait représenter comme faisant partie d'une Danse
» des Morts. Mais on peut se convaincre (malheureusement M. Hippolyte Fortoul n'a point tenté de le faire)
» par les descriptions apocryphes de N. Flamel , et par l'estampe qui s'y trouve jointe, que cet homme
» noir est un saint Paul, sous la protection duquel le célèbre escrivain s'était fait peindre lui-même, ayant
» en face de lui sa femme Perrenelle, accompagnée aussi d'un saint patron. » Nul doute, d'après une con-
clusion aussi erronée, que M. Fortoul n'ait complètement négligé de vérifier à la source dont il parle les
idées qu'il a émises, autrement il n'eût point fait de l'homme noir un saint Paul. En effet, les descriptions
apocryphes de Flamel (et qui n'ont ce caractère qu'en tant qu'elles traitent des prétendues découvertes de
l'alchimiste et du récit qu'il nous en adonné) contiennent sur les peintures du cimetière des Innocents, et sur la
disposition des lieux où elles se trouvaient, des renseignements que l'on'est d'autant mieux fondé à croire
exacts, qu'à l'époque où ces descriptions parurent, chacun était à même de constater l'existence des monu-
ments originaux dont elles faisaient mention (4). Or pour donner du crédit à un témoignage réputé suspect,
(1) Diilaure, Description des Environs de Paris, 1791, 2 vol. semble cire une intercalation après coup de quelque pièce déjà
in-12, t. II, p. 131. connue et déjà populaire.
(2) Je ferai remarquer que cette pelile pièce de vers forme un (3) Voy. la préface de Flamel, dans la Bibliothèque des philo-
poëme Completel en quelque sorte indépendant du reste de l'ou- sophes chimiques, ouvr. précité.
vrage. La coupe, la répétition du refrain Tous et toutes mourir (li) Ainsi que l'affirme lui-même le compilateur de la Biblio-
convient n'ont rien qui ressemble aux autres parties du texte de thèque chimique en donnant les explications suivantes : « On n'a
la Danse Macabre et aux rimes qui accompagnent la figure de » pasjngé qu'il fût nécessaire de mettre dans le livre de Flamel, les
l'homme hoir, lesquelles se suivent au hasard et ne sont point » figures particulières après le titre et au-dessus de chaque cha-
soumises à des divisions régulières. Ce petit poëme ou rondeau » pure, -Où elles sont expliquées comme les a fait mellre le sieur
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 89
il eût été bien maladroit de commencer par se faire prendre soi-même en flagrant délit de mensonge sur
un point que tout le monde avait la possibilité de vérifier immédiatement. Une réimpression du livre de
Flamel dans la Bibliothèque des philosophes chimiques prouve que les peintures hiéroglyphiques ou préten-
dues telles du cimetière des Innocents existaient encore en 1683, et qu'on les pouvait voir. Le saint Paul
dont parle M. Fortoul était peint dans l'un des tableaux de l'arche que Nicolas Flamel , dit-on, avait
fait construire; tableaux qui, pour le vulgaire, représentaient simplement la résurrection des morts et
le jugement dernier (1). Loin d'offrir l'aspect d'un homme tout noir, cette figure apparaissait sous la cou-
leur riante du blanc orangé (2). Elle était placée à la droite du Christ, en pendant avec saint Pierre, qui
était de l'autre côté," revêtu de la couleur orangé rouge. Quant à l'homme noir, il était peint sur l'un des
piliers du charnier, lequel faisait face à l'arche, le cimetière étant au milieu, comme l'établit clairement la
description de l'auteur qui prenait le nom de Flamel (3). Par conséquent, l'homme noir n'avait aucune
identité avec le saint Paul vis-à-vis duquel il était placé. Nous avons vu, par les inductions que Peignot a
tirées des faits qu'il a recueillis, comment l'image de cet être bizarre avait pu figurer au cimetière des
Innocents concurremment avec les sujets peints de la Danse des Morts. Si ce sont effectivement ces der-
niers qui ont passé dans les illustrations des manuscrits ou des éditions de la Danse Macabre, il serait alors
assez naturel de penser que le bonhomme noir y aurait été recueilli, ainsi que l'inscription qui , peut-être,
se faisait lire près de lui, non parce qu'ils faisaient partie de la Danse des Morts, mais parce qu'ils existaient
» de la Chevalerie, gentilhomme poitevin, à qui l'on a l'pbliga-
« lion de la première édition de ce livre, parce que ce n'eust esté
u que de la dépense inutile, puisque l'on peut voir et consulter
» chacune de ces figures particulières dans la ligure générale, qui
» les comprendra toutes , ainsi que. Flamel les a fait mettre, et
» comme on les voit encore présentement dans l'une des arches
» du cimetière des Saints-Innocents en cette ville, qui estoit alors
« la quatrième et qui est maintenant la seconde en entrant par la
» grande porte du cimetière de la rué' Saint-Denys, depuis les
ii nouveaux bastimentsque l'on a faits ces deux dernières années,
» pour eslargir la rue de la Ferronnerie (la date de la Bibl. chimi-
» que est 1683) . « — A un autre endroit de la Bibliothèque des phi-
losophes chimiques, les figures dont il est pailé ci-dessus sont dé-
crites de. la manière suivante : « i" lig. Une écritoire dans une
u niche faite en forme de fourneau. 2e fig. Deux dragons de cou-
» leur jaunâtre, bleue et noire comme le champ. 3e fig. Un homme
ii et une femme veslue de robe orangée, sur un champ azuré et
i- bleu avec leurs rouleaux. &e fig. Un homme semblable à saint
» Paul, vestu d'un robe blanche orangée, bordée d'or, tenant une
« épée nue; ayant à ses pieds un homme à genoux, vestu d'une
» robe orangée, blanche et noire, tenant un rouleau, où il y &:Dele
« mala quœ feci, c'est-à-dire, oste le mal que i'ay fait. 5e fig. Sur
« un champ vert, deux hommes et une femme qui ressuscitent
» entièrement blancs, deux anges au-dessus, et sur les anges la
» figure du Sauveur venant juger le monde, vestu d'une robe par-
» faitement orangée, blanche. 6e fig. Sur un champ violet et
» bleu, deux anges de couleur orangée et leurs rouleaux. 7e fig.
ii Un homme semblable à saint Pierre, vestu d'une robe orangée
» rouge, tenant une clef en la main droite et niellant la main
» gauche sur une femme vestuë d'une robe orangée, qui est à ses
» pieds, à genoux, tenant un rouleau où est écrit : Christe, precor,
» esto pius : ie vous prie, ô Christ, soyez-moy miséricordieux.
» 8e fig. Sur un champ violet obscur, un homme rouge de pourpre,
» tenant le pied d'un lion rouge de laque, qui a desaisles et semble
» ravir et emporter l'homme. 11 y avait encore indépendamment
» de ces figures plusieurs tableaux représentant, aux termes de
n l'inscription placée au bas : Comment les Innocents furent occis
» par le commandement du Roy Hérodes. » Dans une publication
récente, le Moyen âge et la Renaissance, on a reproduit le dessin
des figures hiéroglyphiques de Flamel.
(1) « Aussi il semble, dit Flamel ou l'écrivain qui prend son nom,
» que cette arche n'aye esté peinte que pour représenter cela (la
» résurrection du jugement futur) ; c'est pourquoy il ne faut point
» s'y:-.rrester davantage puisqueles moindres et les plus ignorans
u lui seauront bien donner cetie interprétation. »
(2) Voyez dans l'avant-dernière note la description de la quatrième
figure peinte sur l'arche de Flamel, et comparez avec ce passage
tiré du Livre de l'alchimiste. « Au costé droit du Sauveur est
» peint saint Paul, vestu de blanc orangé, avec une espée, aux
» pieds duquel est un homme vestu d'une robe orangée, en laquelle
« apparaissent des plis noirs et blancs, qui me ressemble au vif,
» lequel demande pardon de ses péchés, tenant les mains jointes,
» desquelles sortent ces paroles écrites en un rouleau, Dele mala
» quœ feci -.osiez les maux que j'ai faits. De l'autre costé, a la main
» gauche, est saint Pierre avec sa clef, vestu de rouge orangé,
» tenant la main sur une femme vestuë d'une robe orangée, qui
» esta ses genoux, représentant au vil'Perrenelle ayant un rouleau
» où est écrit : Christe, precor, esto pius : ô Christ , soyez-moi
» miséricordieux, etc. » {Le livre des figures hiéroglyphiques. )
(3) « J'ay donné à ce cimetière (le cimetière des Innocents) un
» charnier qui est vis-à-vis de cette quatrième arche (celle qu'il
» avait fait construire), le cimetière au milieu : et contre l'un des
» piliers de ce charnier, j'y ait fait crayonner et peindre grossière-
ii ment un homme tout noir qui regarde, ces hiéroglyphes à l'en-
« tour desquels y a écrit en français : Je voy merveille dont moult
» je m'ébahis. Cela et encore trois plaques de fer et cuivre doré à
» l'Orient, l'Occydent et Midy de l'arche où sont ces hiéroglyphes,
» le cimetière au milieu, représentant la saincte passion et ressur-
» reclion du fils de Dieu ; cela, dis-je, ne doit point eslre austre-
» ment interprété que seten le sens commun théologique, si ce
» n'est que cet homme noir peut aussi bien crier merveille de
» voir les œuvres admirables de Dieu, où la transmutation des
« mélaux qui sont figurés en ces hiéroglyphiques, qui regarde
» si attentivement, que de voir enterrer tant de corps morts qui se
» lèveront hors de leurs tombeaux au jour redoutable dujuge-
» ment. » (le livre des hiéroglyphes.)
12
90 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
dans le même lieu conjointement avec les images de cette danse, et avaient avec l'allégorie lugubre de la ronde
funèbre un rapport que le sens des vers établit, mais que la figure de l'homme noir, je l'avoue, rend fort problé-
matique. Pour ce qui est de cette dernière figure, on a bien de la peine à trouver ce qu'elle signifie, soit dans les
hiéroglyphes du cimetière des Innocents, soit dans les images de la Danse Macabre. En tout cas, je me suis
assuré que l'édition de 1/|86 ne la possédait pas, tandis que je l'ai vue dans plusieurs éditions plus récentes,
notamment dans celle de Troyes de Jacques Oudot. Elle se trouve aussi dans l'édition de Nicolas le Rouge,
qui porte la date de 1528. Pourquoi se trouve-t-elle ici et point là? En vérité, on ne saurait le dire. D'après
le langage figuré des alchimistes, cet homme noir, au cimetière des Innocents, devait symboliser le pro-
duit du soufre combiné avec le mercure (le soufre, le mercure évoquent les idées d'enfer et de divinité
psychopompe, d'ange lugubre, de démon). Dans le texte de la Danse Macabre que j'aijsous les yeux
(en langage le plus poli), et dont les vers cités précédemment en note sont extraits, il revêt le carac-
tère d'ange de la mort, de héraut funèbre, conviant, à son de trompe, par ordre de son souverain, les
mortels au trépas.
Ce rôle d'ange du jugement dernier (ou plutôt d'ange du dernier jour), que le texte attribue à ce per-
sonnage fantastique (1), ne paraît pas cadrer tout à fait avec les idées religieuses de l'époque : un ange,
un messager de Dieu, noir comme un nègre, bizarrement costumé à l'orientale, monté sur un clocher
comme un muezsim , armé d'une flèche et donnant du cor, cela ne rentre pas positivement dans l'esprit
des dogmes chrétiens. S'il s'agissait, au contraire, d'un envoyé du diable, d'un habitant des ténèbres,
l'aspect sombre et la physionomie étrangère du corneur seraient plus faciles à expliquer. Sans cette
origine toute céleste du mandat confié à Yhommenoir, j'aurais été tenté de prendre celui-ci pour quelque
échappé de la Mesnie Hellequin ou pour une personnification de la peste. A présent, je me demanderai
s'il ne convient pas mieux de l'envisager comme un type emprunté au répertoire des mystères, comme
un acteur ayant rempli ce rôle de nègre ou de Sarrasin, ou s'étant costumé de la sorte pour jouer l'ange
du jugement ou Y avertisseur dans une Danse Macabre transformée en jeu scénique(2)? Enfin, ne serait-il
pas plus simple d'y voir une sorte de crieur, de guetteur, de réveilleur funèbre (3)? J'avoue toutefois que
(1) Voyez plus haut le commencement de ce lexte et comparez-
le avec les rimes suivantes :
Il a l'ordre du souverain
De tenir ce cornet en main
Et d'en réveiller tout le monde ;
Et quand on voudrait résister,
Il va faire si bien sa ronde,
Qu'il fera tous ressusciter.
Nul ne saurait présentement
Reculer à so:i jugement,
Ni de Dieu fuir sa colère.
Il va des hommes triompher,
Et, selon qu'ils auront fait,
Ils auront le ciel ou l'enfer.
Grand saint Michel, conserve-nous,
Nous t'en prions à deux genoux, etc.
(2) Ce genre de travestissement était très commun sur le théâtre
au moyen âge, et l'on y avait recours parfois dans des occasions où
l'emploi n'en était nullement justifié. 11 servait principalement à
ceux qui annonçaient un mystère.
(3) Dans presque toutes les villes, bourgs et villages de France,
et- dans plusieurs contrées de la Flandre et de l'Allemagne, une
ancienne coutume voulait qu'un homme allât la nui!, de par les
rues, recommander aux prières des fidèles les âmes des trépassés.
Il réveillait les habitants [endormis, en agitant sa sonnelle, ou
bien en tirant des sons d'un instrument lugubre, ou bien encore
en criant l'heure et en récitant d'un ton traînant, nasillard et la-
mentable, quelque formule analogue à celle que voici :
Réveillez-vous, gens qui dormez;
Priez Dieu pour les trépassés.
Pensez à la mort ! pensez à la mort !
A Nancy, jusqu'au règne de Stanislas, on continua d'èlre importuné
la nuit par des gens affublés d'une dalmatique blanche chargée de
têtes de mort, d'ossements et de larmes noires, et qui, frappant
aux portes, psalmodiant d'un ton lugubre de tristes litanies, agi-
taient constamment une sonnette qu'ils tenaient à la main, et
criaient à chaque carrefour : Réveillez— vous, gens qui dormez;
priez Dieu pour les trépassés, etc. Cet usage ayant été restreint
à l'octave des Morts, les clocheteurs, au lieu d'une sonnelle, em-
ployèrent un pot de terre couvert d'un parchemin tendu, dans k>
milieu duquel était attaché un boyau ciré qui leur servait de trom-
pette funèbre. La même coutume existait dans beaucoup d'autres
localités; elle n'est pas tout â fait tombée en désuétude. On
dit qu'à Crécy, la voix du clocheteur des morts répand encore
l'épouvante dans ce champ de bataille où reposent 30,000 Fian-
çais morts pour la patrie. En quelques endroits de la Flandre et
des Pays-Bas, on a conservé de semblables crieurs qui ont intro-
duit cette variante : Il est dix heures, onze heures sontiées (ou
telle autre heure), réveillez-vous, etc. L'heure est aussi criée
par des guetteurs du haut des tours de quelque église de la
ville. On raconte qu'a Péronne, en 1758, le duc de Chanlnes, gou-
verneur de Picardie, fit supprimer le sinistre héraut de la Mort,
parce que la haute et puissante dame, son épouse, passant une
nuit à Péronne, avait été grandement effrayée du terrible Mémento
proclamé au sein des ténèbres. En Alsace, de même qu'en Alle-
magne, la voix du waechter, du veilleur, trouble encore parfois le
silence des nuits. L'idée du crieur de la Danse Macabre a peut-être
été prise de cette institution bizarre. Dans l'édition de 1528 (Troyes,
Nicolas le Rouge), où il apparaît (rois fois, les paroles qu'il pro-
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 91
ces conjectures seraient de nature à soulever beaucoup d'objections ; je les ai néanmoins présentées dans
l'espoir qu'elles ouvriront une voie nouvelle aux recherches ; d'ailleurs, dans un sujet aussi obscur, n'est-il
pas permis de s'accrocher à tout, pourvu qu'on ne prétende pas donner de vagues hypothèses pour des
faits certains? Au demeurant, que vient faire ce nègre dans la Danse Macabre imprimée, s'il n'est pas un
vieux ressouvenir de la Danse Macabre représentée en action ou en peinture au cimetière des Innocents?
L'auteur du texte qui accompagne cette figure, texte qui est peut-être à la vérité une intercalation après
coup, savait-il lui-même ce qu'elle signifiait? Il est à croire que pour les lettrés de l'époque, comme pour
les savants d'aujourd'hui , cette bizarre représentation est une énigme à laquelle les alchimistes seuls ont
pu trouver un sens (1). Quoi qu'il en soit, l'auteur des Recherches arguë de là que la Danse Macabre était
d'origine parisienne. « Ce rapprochement de l'homme noir peint sur le charnier des Innocents, et de l'in-
» scription qui l'accompagne avec l'homme noir qui se trouve sur la Danse Macabre, également accom-
» pagnée de vers à peu près identiques, semblerait annoncer que cette danse est'd'origine parisienne, et
» que les vers français qui se lisent au bas des figures dans les éditions françaises ont été par la suite tra-
» duits ou imités en allemand, en latin et en anglais. » Gabriel Peignot n'aurait pas eu besoin de faire ce
raisonnement s'il avait eu connaissance du passage des contes d'Eutrapel où l'origine parisienne de la
Danse Macabre est assez clairement démontrée, quoique je ne conteste pas que le souverain qui a fait
peindre cette danse, et le poëte qui en a composé les rimes, aient pu s'inspirer à une source étrangère et
imiter un modèle exécuté précédemment chez une autre nation. Noël du Faïl, reportant l'époque de l'ap-
parition du lugubre sujet au temps de Charles V, nous amène à prendre la date de 1424, consignée dans
le Journal du bourgeois de Paris, pour celle de l'exhibition d'une Danse Macabre représentée par des per-
sonnages vivants, ou, si l'on ne veut point admettre cette supposition, pour celle de la restauration d'une
nonce à sa seconde apparation : Tost, tost, tost, que chacun
s'avance, sont intitulées : Cry de mort. On pourrait aussi voir là,
comme je l'ai dit plus haut, une allusion à l'usage de crier les
mystères, et en général les spectacles, les fêles qui devaient être
données en public. Cet avertissement ou programme, publié
quelquefois plusieurs jours d'avance, s'appelait le cry. Le même
nom était aussi donné aux annonces que l'autorité royale, la jus-
lice et le commerce faisaient faire à haute voix dans les rues. 11 y
eut d'abord, en France, une charge unique de juré-crieur pour pro-
mulguer, au son de trompettes et des tambours, les actes émanés
de l'autorité du roi. Plus tard, il exista des jurés-crieurs, institués
en confrérie, qui eurent charge d'annoncer toute espèce de mar-
chandises, de crier le vin, les objets à vendre et les objets perdus.
Chose singulière, ce fut à eux que l'on confia le service des pompes
funèbres et le privilège de fournir les robes, manteaux, chaperons
et draperies pour obsèques ou funérailles. A ces fonctions, on ajouta
celle d'aller crier l'es morts par les rues de la ville, a condition que
chacun d'eux n'en crierait qu'un par jour pour laisser de la besogne
à ses confrères. C'est ainsi que, dans l'ancienne Home, les libiti-
narii, ou designatores, disposaient l'ordonnance des funérailles et
conduisaient lé deuil; ils avertissaient les amis et les parents du
défunt de se rendre à l'enterrement par la formule suivante, les in-
vitant à se presser : Ad exequias N. Quiri letho datus est quibus
est commodum ire,jàm tempus est; ollusex œdibus effertur.
(1) Chose étrange, dans les jeux de tarots où figure, comme on
sait (voyez précédemment la note l, p. 12), le personnage de la
Mort et où les atouts (a tutti) symbolisent les différentes positions
sociales, de manière à offrir, ainsi que dans la Danse des Morts,
une allégorie humaine, au point de vue chrétien, on a quelquefois
représenté le valet de trèfle sous la figure d'un nègre aux cheveux
crépus et nattés. Cette particularité bizarre que l'on peut relever
dans le jeu de tarots de Jean Valoy, se rapporte évidemment,
d'après quelques érudils, au naïb ou jeu de cartes des Sarrasins
Je me demande encore si ce bonhomme tout noir, qui ressemble à
un nègre, ne serait pas un peu l'allié ou le compatriote' de ce valet
de trèfle? On a prétendu que les cartes ont été importées en Eu-
rope à la suite des croisades, et que les Français les tenaient des
Maliens ou des Espagnols. Or, il faut se rappeler que Flamel, qui
passe pour avoir fait peindre l'homme noir du cimetière des In-
nocents, avait été en Espagne ; qu'il y avait compulsé des ouvrages
de magie et de cabale où se trouvaient conservées un grand nombre
de traditions des Orientaux, et qu'il pouvait y avoir puisé l'idée
première de cet homme noir qu'il fit peindre à son retour au cime-
tière des Innocents. Ce serait en raison de cette origine tout orien-
tale que nous verrions jouer à ce personnage, dans la Danse Ma-
cabre, le rôle d'Ange de la Mort qui n'est étranger ni aux dogmes
des Arabes ni à ceux des Juifs. Quant à déterminer la signification
qu'il eut dans l'origine ou qu'on se proposa de lui donner, en le
plaçant sur le pilier du charnier des Innocents, c'est ce qu'il est
impossible de faire ; cependant, si l'on voulait recourir a l'in-
terprétation allégorique, peut-être serait-on fondé à y recon-
naître une personnification de la peste noire ou de quelque autre
contagion. Je dois dire que les suppositions qui précèdent, jointes
aux éclaircissements donnés par Van Praet, sur le mot Macabre,
qu'il dérive un peu arbitrairement de l'arabe, Makbar ouMakbara
ou (au pluriel) Makabir, étymologie que d'autres confirment en
traduisant Danse Macabre par tanz a-makabiri, ainsi que le mode
d'interprétation adopté parceux qui rapprochent le nom de Macabre
de celui de Macaire, l'ermite, l'anachorète égyptien, m'avaient un
moment engagea chercher en Orient, puis, par un acbeminemen
naturel, en Espagne, la trace primitive de la Danse Macabre. Mais,
lors même que d'autres considérations ne m'en auraient pas dis-
suadé, les. renseignements que j'avais recueillis pour me guider
dans cette voie étaient en trop petit nombre et offraient trop d'in-
cenitude pour que je songeasse à en faire le point de départ d'un
système nouveau sur l'origine de la Danse Macabre.
92 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
danse peinte qui remontait au règne précédent. De cette manière seulement on peut concilier les témoi-
gnages de Noël du Faïl et de l'auteur du Journal de Paris, qui placent la première exécution de la Danse
Macabre, l'un sous le règne de Charles V, l'autre sous celui de Charles VI. Quant à l'idée assez singulière
de voir dans cette danse un spectacle imaginé par les Anglais, nous n'aurons pas de peine à en faire jus-
tice. D'abord le renseignement qui nous est fourni par Noël du Faïl établit positivement le contraire; en-
suite, si les Anglais avaient eu quelque droit à cette invention , et si , comme le prétend Villeneuve de
Bargemont, le duc de Bedford avait été l'ordonnateur de la fête, Francis Douce, leur compatriote, en
aurait certainement tenu compte. Loin de là, il écrit, au sujet d'une danse exécutée dans l'église de Saint-Paul
et appelée Danse deMachabray ou Danse de saint Paul : « Une semblable danse était peinteautour de l'enceinte
33 des Saints-Innocents, à Paris; les vers qui l'accompagnaient furent traduits du français en anglais par
» John Lydgate, moine de Bury, sous le règne de Henri VI. Les vers de Lydgate furent d'abord imprimés à
33 la fin de l'édition de Tottel dans sa traduction de la Mort des princes de Boccace (155û, in-fol.), et ensuite
>3 dans YHisloire de la cathédrale de Saint-Paul, de sir Dugdale. » Enfin, ce qui achève de prouver que les
Anglais, loin de nous avoir donné la Danse Macabre, nous l'ont empruntée, c'est que les inscriptions d'une
Danse des Morts, qui existait dans la chapelle de Wortleij-Hall (comté de Glocester), étaient les mêmes
que celles qui avaient été traduites du français. La part que les Anglais eurent aux représentations de la
Danse Macabre se réduisit donc au plaisir qu'ils y prenaient à titre de spectateurs, car on assure que ce
spectacle avait pour eux un grand attrait. Si la question est vidée entre la France et l'Angleterre, elle reste
pendante, comme on va le voir, entre la France et l'Allemagne. Selon plusieurs écrivains, parmi lesquels
il faut citer la Monnoye, le mot macabre vient de l'allemand macaber, et ce mot, .au lieu d'être une simple
épithète, est le nom même de l'auteur présumé de la Danse. Ces écrivains se fondent sur le titre d'une
édition de la Danse Macabre ainsi conçu : Chorea ab eximio Macabro versibus alemanicis édita, et àPetro
Desrey emendata. Parisiis, per magistrum Guidonem Mercatorem pro Godeffrido de Marnef(ili90, in-fol.
goth.). A ce sujet, Gabriel Peignotfait l'observation suivante: «Le titre de cette édition latine semblerait
33 annoncer que la Danse Macabre a été composée en allemand, et que son auteur se nommait Macabre ; mais
33 cela n'est pas plus suffisant pour le prouver, que les mots, nouvellement composée par G. Marchant qui se
33 trouvent dans la suscription de l'édition française de I/186, ne prouvent que c'est Marchant qui en est
33 l'auteur. » Dans l'opinion de cet estimable écrivain, le mot édita peut signifier composé ou simplement
publié, car il eut autrefois ces deux acceptions ; ensuite le mot macabre n'est probablement pas un nom
propre, et l'épithète à'eximio qui lui en attribue le caractère n'est peut-être que le résultat d'une erreur
imputable à celui qui a donné l'édition latine. Ces observations ne manquent pas de justesse, et on
les approuve d'autant plus que dans une réimpression de ce texte latin publié à la suite du Spéculum
omnium statuum totius orbis terrarum, auclore Roderico episcopo Zamorensi (1), le titre relaté ci-dessus
contient, après les mots versibus alemanicis, la phrase suivante entre parenthèses (id est, in morem ac
modos rithmorwn germanicorum compositis) : ce qui semblerait indiquer que l'œuvre du bonhomme Macabre
(si tant est que ce nom ne fût point un nom supposé) était plutôt une imitation qu'une conception origi-
nale (2). Rien d'ailleurs dans cette phrase et dans le reste du titre n'établit d'une façon certaine que ce
Macabre fût un poëte allemand, et que l'œuvre publiée sous ce nom eût une origine germanique. A la vérité,
ce n'était pas là du tout un motif pour considérer cette édition en langue latine comme une supercherie ima-
(1) Roderici, episc. Zamor., spéculum omnium statuum totius musica et de ejus laudibus et utilitate, acillius incommoditate,
orbis terrarum, sortent generis humani, ejusque commoda et in- miseriis et laboribus.) Il existe à la bibliothèque de Strasbourg un
commoda reprœsentans. Ace. Macabri spéculum morticinum, ex bel exemplaire de cet ouvrage.
bibl.Melch. Goldasti. Hanov., 1613, in-4°. Dans cet ouvrage, il est ., t • • -j ,
liaitédesaits libéraux, selon l'ancienne dv son du trivium et du . . ■ -n. ■ ■*■ ■■
,»i»rf«w«to. tw „ „ ■ . '""«'"«««• m morem ac modos rtthmorum germanicorum composites, s ap-
quadrivium. Des quatre sciences mathématiques conmosant le , ,,,.,■ j i
LnH™,;„m i= m„c- , .i j c"",u,l«es> tomposain ie ent système adopté par les Allemands pour la composition
quaanvium, la musique est la seconde, et occupe, vre I". tout un , . . ,. ... • - . a.a
rhan.-tro Àvr>„n «vJL i . T , iouiuii u t n'indlquent pas des Vers qui auraient été
cnapitie ou Ion expose les avantages et les inconvenants de cet . ...... „ An
art ivn. ^r, ia r, on n j .t • ., , , écrits primitivement en langue allemande,
art. (Voy. cap. 39, p. 99, De secunda mathematice, videlicet de
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 93
ginée par un libraire français, afin d'écouler plus facilement en Allemagne les gravures de la Danse Macabre.
Telle est pourtant l'opinion de M. Fortoul, qui n'a vu dans le texte rapporté ci-dessus qu'une mauvaise plai-
santerie. Voici ses termes : « Qu'est-ce que ce nom emprunté de Godeffrido de Marnef avec sa maladroite
» particule française et ses deux lettres initiales qui correspondent aux initiales de Guyot Marchant? Ne dit-il
» pas lui-même assez hautement qu'il a été forgé par le libraire parisien dans l'intention de donner au livre
» une apparence germanique, et de le faire sûrement agréer des Allemands (1)?» Si M. Fortoul avait eu
le loisir de s'occuper de bibliographie, s'il avait eu seulement sous les yeux quelques catalogues de livres an-
ciens, il n'eût certainement point commis cette erreur, et il se fût convaincu qu'il existait en effet à Paris
un libraire nommé Godefroi de Marnef, et que ce libraire n'était pas le seul en France qui portât ce nom (2).
Ses réflexions relativement à cette prétendue supercherie occupent donc fort inutilement deux pages entières
de son livre, et l'on se prend à regretter qu'un homme aussi instruit que paraît l'être M. Fortoul n'ait pas
reconnu à temps sa méprise. Lorsque Peignot disait que tous les savants sont d'avis que le mot macabre
peut aussi bien passer pour une épithète que pour un nom propre, et que l'auteur des explications ou rimes
françaises n'était point connu et ne le serait probablement jamais, il était loin de s'attendre à la révélation
du nom de Marcade qui nous serait faite par Noël du Faïl , et de celui de le Fébure que nous ferait con-
naître un passage du Respit de mort.
Mais le Fébure fût-il l'auteur de la Danse Macabre, comme le vers suivant samble le donner à entendre,
Je fis de Macabrée la danse, on aurait encore à trouver l'explication de ce mot macabrée, lequel ne serait
peut-être autre chose, dans ce cas, qu'une épithète, une expression qualificative. La danse de la vieille
église de Saint-Paul, à Londres, imitée de notre Danse Macabre, selon Douce, s'appelait indifféremment
Danse de Saint-Paul ou Danse de Machabray. Voici d'ailleurs les différentes dénominations qui ont été
appliquées à la Danse française :
Danse Marâtre (Journal du bourgeois de Paris, 1424).
Danse Macabre (édit. de 1485, Paris, Guy Marchant, et la plupart des éditions postérieures).
Danse Machabray ou Machabrey (d'après Douce et d'après l'édit. in-8° de 1589, Paris, Jacques Va-
rangue) (3).
(1) Hipp. Fortoul, loc. cit., p. 115. Marie, avec le mariage d'icelle, la Nativité, la Passion, etc., jouée
(2) Pour en avoir la certitude, il suffit de jeter les yeux sur la ^ Paris l'an de grâce mil cinq cens et sept, imprimée au dict lieu
nomenclature bibliographique ci-après : 1° La nef des folz du p0ur jehean Velit, Geuffroy de Marnef el Michel le Noir, libraires-
monde; au recto de Payant-dernier feuillet on lit : Cy finist la nef \m&s en l'Université de Paris, demeurant en la grant rue Saint-
etés folz du monde premièrement composée en alleman par maistre Jacques.
Sébastien Brandt, docteur es droitz, consécutivement d'alleman en 30 L'Histoire et Cronicque de Clotaire premier de ce nom,
latin, rédigée par maistre Jacques Locher. Reveue et ornée de yjj roy des Frûcoys et monarque des Gaules. Et de sa très illustre
plusieurs belles concordances et additions par le dit Brandt, et de espouse : Madame saincte Radegonde, etc., par Bouchet Potiers,
nouvel translate de latin en français, etc., et imprimé pour Enguilbert de Marnef, 1517, in-8". (Voy. Brune t, Man. dulibr.,
maistre Iehan-Philippe Manstener et Geoffroy de Marnef, libraires t- j 2e part., p. 431.)
de Paris, l'an de grâce MCGCGXCVIJ (in-fol.) Dans une édition /,« ies friumphes de la noble z amoureuse dame et lart de hon-
postéiieure , à la date du V1IJ jour du mois de feburier nestement aymer compose par le traverseur des voyes périlleuses,
MCCCCXCIX, on lit ces vers : Et sont a vCdre a Poictiers a lenseigne du Pellican par Jean de
.... Dedâs ceste nef Marnef... et par Enguilbert de Marnef frères, 1532, in-fol.
Qui de salut est la porte et la clef, 50 histoires prodigieuses les plus mémorables qui ayent esté
Chascun peult veoir qui vault vertu ou vice, observées depuis la nativité de Jésus-Christ, jusques à nostre
Parce livret et petit ediffice uut>ei vixs »t»
Que trouverez chez Geoffroy de Marnef. siècle : extraictes de plusieurs fameux aulheurs grecs et latins ;
Cette citation ne prouve pas seulement que Geoffroy Marnef était mises en nostre langue par P. Boaistuau, surnomé Launay. Paris,
réellement libraire à Paris, elle prouve aussi que ce libraire de Marnef, 1566, in-8° (Voy. le Catal. des livres, dessins et es-
s'occupait de répandre dans le public des traductions d'ouvrages tampes de feu M. J.-B. Huzard. Paris, 1842, l'e partie, p. 532.)
jouissantd'une célébrité populaire. Or, l'allégorie de Brandtrivalisait 6° Les 15 livresde la Métamorphose d'Ovide interprète en rimes
à cet égard avec la Danse Macabre, dont l'édition latine avait paru françoises par Fr. Habert. Paris, Jérôme de Marnef, éd. de 1573,
en 1490, c'est-à-dire sept ans avant l'édition française de la Nef 1574, 1580, etc. (Voy. Brunet, Man. dulibr., t. II, 2e partie, p. ^599.)
des fous. Il se peut que Marnef, qui avait publié pour les Français (3) Les L. XVIII huictains, ci-devant appelles la Danse Mâcha-
l'ouvrage de Brandt, ait publié à l'intention des Allemands la brey, par les quels les chrestiens de tous estats sont Stimulés et
Danse Macabre avec un texte latin. invités de penser à la mort. Paris, Jacques Varangue, 1589, in-8°,
2° Le mystère de la Conception et Nativité de la glorieuse Vierge sans figure?.
. 9/i ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
Danse Macabrée (d'après le Respit de mort, ms. du xvc siècle et le ms. de la Bibl. nat. n° 7310, ancien-
nement au fonds Colbert, sous le n° 18/i9).
Danse Marcade (d'après Noël du Faïl , Contes d'Eutrapel).
Danse des Macbabées (édit. de 1728, Troyes, Pierre Garnier, et plusieurs autres éditions de la Danse
Macabre renouvelée du vieux gaulois, Id., Carpentier, Supplément au Glossaire de du Cange, 1766) (1).
Danse Macabée (édit. de 1729, Troyes, veuve J. Oudot et Jean Oudot fils, et la plupart des grossières
éditions de Troyes).
Le mot marâtre du texte de la Chronique du bourgeois de Paris peut passer pour un lapsus lincjuœ ou
pour une erreur de copiste ; car on ne saurait admettre que l'auteur ait voulu qualifier ici la Mort de ma-
râtre, d'autant plus que dans le second passage de cette chronique, où la même danse est encore une fois
mentionnée, elle reçoit son nom ordinaire de Danse Macabre. Cette dernière dénomination, qui lui est
communément attribuée, est la seule qui se rencontre sur le titre des plus anciennes éditions du poëme. On
a proposé pour le mot macabre un grand nombre d'étymologies , mais il faut avouer qu'elles sont assez
peu satisfaisantes. Raynouard, dans son Choix des poésies des troubadours (t. V, p. 251), cite un
chevalier nommée Marcabrus, originaire du Poitou, lequel vivait en 1346 (d'autres disent vers 1250) et
composait des vers (2). Dans un vieux poëme intitulé Parthonopeus, il est aussi question d'un comte Mar-
cabers (pour Marcabres); mais ni le troubadour poitevin , ni le comte Marcabers n'ont rien à voir dans
l'origine de la Danse Macabre. Francis Douce (3), après s'être appliqué à combattre ceux qui font du mot
macabre le nom d'un poëte français ou allemand, s'attache à démontrer la fausseté de quelques unes des
autres étymologies d'où l'on fait venir cette expression. Parlant ensuite de la peinture dans laquelle Orcagna,
au Campo-Santo de Pise, a représenté les Trois Morts et les trois Vifs, il remarque que les trois vivants
arrivent à la cellule de saint Macarius, anachorète égyptien, qui leur donne, en leur montrant les trois
morts, une leçon de morale {h). Rapprochant cette circonstance de ce que l'histoire des Trois Morts et des
trois Vifs était rappelée dans la Danse des Morts des Innocents, à Paris, de ce qu'elle avait été peinte (5)
sur le portail de l'église du même nom en 1408, de ce qu'enfin toutes les éditions de la Danse Macabre con-
tiennent cette légende, Douce s'exprime à peu près ainsi : « D'après ce qui précède, il y a toute raison de
» croire que ce nom de Macabre, si fréquemment et sans autorité appliqué à un poëte allemand inconnu,
» se rapporte en réalité au saint, et que son nom a subi une faible et évidente altération. Le mot macabre
» est fondé seulement sur des autorités françaises, et le nomdusaint, qui dans l'orthographe moderne de cette
» langue est Macaire, aurait été dans beaucoup d'anciens manuscrits écrit Macabre, au lieu de Macaure, la
» lettre b étant substituée à la lettre u par le caprice, l'ignorance ou l'inattention des copistes. » Cette docte
supposition n'a point eu l'assentiment de M. Achille Jubinal ; nous savons que l'auteur de l'Explication de
la Danse des Morts de la Chaise-Dieu fait observer que la vie de saint Macarius, ermite égyptien, rap-
portée par les Bollandistes avec toutes les légendes qui y ont trait, ne contient pas l'histoire des Trois Morts
et des trois Vifs. Selon lui, dans la peinture d'Orcagna, saint Macaire joue le rôle assigné au Docteur ou
Coryphée dans nos premières pièces de théâtre ; ce serait donc à ce titre que figurerait dans la Danse
Macabre publiée h Troyes, en 1528, par Nicolas le Rouge, l'ermite (larmite) placé auprès des trois morts. Plu-
sieurs écrivains, entre autres M. Fortoul, adoptent la version de Douce et rapportent le nom de Macaire à saint
Macaire ou Macaure (6), en sorte qu'ils en font un nom propre. Comme nom propre, on ne l'a rencontré jus-
(1) « Machabœorum chorea, vulgo Dance Macabre. » Livorn., 1767, t. I, p. 431); Baldinucci, dans son examen sur
(2) Voy. encore Histoire littéraire des troubadours (anon. v, Orcagna et Morona, dans sa Pise illustrée.
Lacurnede Sainte-Palaye ; Paris, 1774, II, p. 250). Dans Nos- (ô) C'est sculptée et non -peinte qu'il faut dire: M. Achille
tradamus {Vitœ poetarum provincialium, 62), le nom de ce Jubinal n'a point remarqué celte erreur.
troubadour est écrit : Marchebrusc. (6) Le nom de Macaire, qui s'écrivait aussi Machaire, n'était
(3) Cité par M. Ach. Jubinal, Expl. de la Danse des Morts de pas à beaucoup près aussi rare que celui de Macabre. Il se ren-
te Chaise-Dieu , en note. contre même très fréquemment aux xmc et xivc siècles , comme
(h) Voy. Vasari, dans sa vie d'Orcagna (Vite de'pittori, éd. on peut s'en convaincre à l'ouverture des anciens titres. On cite
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 95
qu'ici qu'une seule fois dans le texte même de la Danse française. L'exemple qu'on en cite est la leçon
du ms. de la Bibl. nat.. coté Supplément 632, où le Docteur est appelé Machabre. Mais ce manuscrit,
comme tous ceux qui contiennent des versions du même poëme, est supposé n'être qu'une translation
des Danses imprimées. Du reste, la présence de l'ermite qu'on prend pour saint Macaire ne prouve pas
grand' chose, et n'a probablement pas eu l'influence qu'on lui suppose sur la dénomination du lugubre col-
loque de l'envoyé funèbre et de ses victimes. En effet, dans le Débat du corps et de l'âme, qui fut joint à
la Danse Macabre non moins anciennement que le dit des .Trois Morts et des trois Vifs, car il est déjà dans
l'édition de i486, ou première édition de la Danse des Femmes (Paris, 7 juillet, Guy Marchant), on
trouve un autre ermite, l'ermite Philibert ou Fulbert, qui préside à ce débat, dont on lui attribue la vision.
Pourquoi le premier saint visionnaire aurait-il la préférence sur le second (1)? Mais il est une autre éty-
mologie, un peu forcée peut-être, à laquelle Van Praet a cru devoir s'arrêter (2). D'après cette nouvelle
opinion, Macabre serait tiré de l'arabe magbar ou magbarah, cimetière, et Danse Macabre signifierait danse
de cimetière (3). Cela est savant, ben trovato; mais il est douteux que cela soit vrai. Ailleurs on a écrit (h)
que la ronde funèbre tirait son nom de deux mots grecs, d'après lesquels on pourrait l'appeler Danse infer-
nale. Peut-être, en disant cela, songeait-on à deux vers grecs qui furent ajoutés à une inscription latine,
lors de la restauration de la Danse du Grand-Bâle par Jean Hugues Klauber, en 1568. Ces vers, par un
double jeu de mots, font allusion au nom de Macabre, lequel , grâce à l'imprimerie, était déjà très répandu
hors de la France :
Opa Tcko; paxpoù (3iou,
Ap^/jv opa paxapiou.
Massmann, après avoir passé en revue toutes ces étymologies, qui le laissent dans le doute, se décide
lui-même à faire une supposition, vaille que vaille, comme on dit vulgairement. Ayant lu quelque part (5)
qu'il existe, dans le village de Cervières, département des Hautes-Alpes, une danse armée qui s'appelle
Bachu-ber, il se demande si le nom de macabre ne devrait pas son origine à une formation analogue :.
ainsi Macha-ber. Il ajoute que ce rapprochement entre une danse armée et une Danse des Morts se conçoit
aisément. En cela il a parfaitement raison, mais sa formation de Machaber sur le modèle de Bachuber est
tout à fait conjecturale. Il en est de même de l'origine que Chorier prétend assigner à notre Danse, lors -
qu'il avance assez légèrement, dans ses Recherches sur les antiquités de Vienne en Dauphiné (1659, p. 15),
qu'un bourgeois appelé Marc Apvril fit présent, au chapitre de Saint-Maurice, d'une pièce de terre et de
moulins dits de Machabray, et que de là est venu le nom de Danse Macabre par corruption. A la vérité,
le nom de Machabray a également- appartenu à la Danse Macabre. Nous savons que la représentation
(Thés. anecdot.,l. I, p. 784) un Machaire de Sainte-Menehould, » la Danse des Morts usitée en Fiance. » {La Danse des Morfs
chevalier français vivant en 1204. Un autre chevalier, nommé dessinée par H. Holbein , p. 110.)
Macaire ou Machaire, figure dans l'anecdote légendaire du Chien (2) Dans son Catalogue des livres imprimés sur vélin de la
de Montargis. Enfin, il parut à Venise, dans le temps où les Bibliothèque du roi (t. IV, p. 170).
premières danses macabres voyaient le jour en France , l'ouvrage (3) D'autres écrivent Makbàr et Makbarat, au pluriel Makabir.
suivant, d'un certain Macarius : Macarii Mutii equitis camertis Cette étymologie, assignant une origine orientale à la Danse Ma-
de triumphoChristi poéma (in fine). ImpressitVenetiis presbyter cabre, reporte notre attention sur le Bonhomme noir et sur les
Franciscus Lucensis cantor ecclesie S. Marci et Antonius Fran- sources cabalistiques où Flamel puisait, dit-on, les secrets de son
cisci (alias de consortibus). Venetiis litterarum artifex , anno art,et probablement aussi certains modèles de figures allégoriques.
MCCCCLXXXXVIIII (1499), die XXflJJ mensis marlii. In-4" (ca- L'idée de Van Praet a été souvent combattue, mais elle a trouvé
ractères romains). Cet ouvrage a été réimprimé à Strasbourg, in quelquefois des écrivains disposés à l'admettre. (Voy. Miliin,
œdibus Matthias Schiireri, en 1509 et en 1513; puis à Cologne, Magasin encyclopédique, 1811, déc, p. 367 ; et J. Grimm.,
in œdibus Martini Werdensis,oxi 1515 (in-4°). Deutsche Mythologie, 1844, p. 810.)
(4) Voy. Mélanges tirés d'une grande bibliothèque (par le mar-
(J) C'est là ce qu'on peut opposer au raisonnement suivant de quis de Paulmy et Constant d'Orville). Paris, 1780, t. VI! ; poésies
M. H. Fortoul : « On peut conclure, en toute rigueur, que, comme du svic siècle, p. 22.
» il n'y a point de Danse Macabre sans la légende de saint Macaire, (5) Dans Kilian, Georgia oder der Mensch im Leben und im
» c'est cette vision même qui a fait donner le nom de Macabre à Staate. (Leipzig, 1806, 1. 1, p. 396).
96 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
figurée qui existait jadis de celle-ci dans la vieille église de Saint-Paul, à Londres, était appelée indiffé-
remment Danse de Saint-Paul ou Danse de Machabray ; nous savons aussi que ce dernier nom figure en
tête de l'édition de Jacques Varangues, qui parut en 1589. On pourrait croire que Machabray est la forme
anglaise de Macabre, de même que Macaber paraît en être la forme latine ou allemande, et que la tra-
duction de John Lydgate aurait fait connaître cette dénomination en France auxvc siècle. Mais on lit dans
le Respit de mort, qui fut composé sous le règne de Charles V, vers 1379 : Je fis de Macabrée la danse.
Entre Macabray et Macabrée, il n'y a que l'orthographe qui diffère, si bien qu'il faut en induire que les
Français employaient, antérieurement à la traduction du moine anglais, les deux désignations Danse Ma-
cabre et Danse Macabrée, bien que la première ait prévalu dans la suscription des plus anciennes éditions
du poëme. Le mot Macabrée, par une inadvertance de copiste ou par un caprice de prononciation, aura
fait quelquefois Macabée ou Machabée (Macaire, suivant Douce, a bien fait Macabre) (1), et l'on se sera
plu à voir là une allusion au nom des sept frères martyrs du livre des Machabées, bien que les cir-
constances de leur supplice n'aient rien qui motive un rapprochement avec la Danse des Morts (2). De
même Macaber, forme latine ou allemande de Macabre, fut confondu avec Maccabaer ou Macchabeer,
d'où la définition de Carpentier dans son Supplément au Glossaire de du Gange : Machabœorum chorea,
vulgo Dance Macabre, ludicra quœdam ceremonia ab ecclesiasticis pie instiluta, etc. (3). 11 faudrait que
.cette confusion remontât assez haut pour qu'on s'expliquât la mention, faite dans un ancien document, d'une
Danse des Machabées exécutée dès l'année 1453. Ce document est celui dont l'existence a été révélée par
l'auteur de la lettre insérée dans le Mercure de France, du mois de septembre 1742. J'en ai donné plus
Jiaut connaissance au lecteur ; mais le passage cité, quelque positif qu'il soit à certains égards, n'établit
point que la Danse des Machabées ait été absolument la même chose que la Danse Macabre, et la seule
attestation qui permette à cet égard de conclure pour l'affirmative, est celle que nous venons d'emprunter
tout à l'heure à dom Carpentier. Le mot Marcade, que nous donne Noël du Faïl, m'inspire assez peu de.
confiance ; j'y vois, comme dans celui de Marâtre du Journal du Bourgeois de Paris, une erreur de copiste
ou bien une inadvertance de l'auteur lui-même. 11 y a des écrivains qui ne se défient pas assez de leur
mémoire, et qui ne se font aucun scrupule d'orthographier au hasard un nom dont ils ne se souviennent
pas exactement. Au surplus, Marcade, de même que les autres formes, Macaire, Macaure, Macabée, Ma-
chabée et Macaber, se rapprochent beaucoup de Macabre (4). Au contraire, Magbarah ou Makbarah,
(1) 11 faut se rappeler qu'au moyen âge les règles de l'orlliographe
étaient très variables, ou pour mieux dire, qu'il n'y en avait point.
La plupart du temps on écrivait comme on parlait; chaque indi-
vidu réglait son orthographe sur le mode de prononciation usité
dans la province, ou dans la conlrée où il élait né. Je pourrais citer
des mots tellement défigurés par ces différentes orthographes,
qu'on est à cent lieues de croire, au premier abord, qu'ils dési-
gnent tous le même objet. Les variantes du mot Macabre, où l'es
commentateurs voient autant de sources étymologiques diffé-
rentes, ne sont peut-être que le résultat de semblables caprices
d'écrituieou de prononciation.
(3) O créature raisonnable
Qui désire le firmament,
Voici ton portrait véritable :,
C'est la danse des Machabées,
Où chacun à danser apprend...
(Texte de la Grande Danse Macabre. ïroyes, Pierre Carnier.) Ce
sont les grossières éditions de Troyes qui nous donnent Macha-
bées et Macabée : La grande Danse Macabée des hommes et des
femmes historiée et renouvelée. A Troyes, chez la veuve de J. Oudot
et Jean Oudot fils, 1729, in-Zi".
(3) Un cloître, attenant à la cathédrale d'Amiens et détruit
en 1817, portait le nom de Macabée. M. Maurice Rivoire y remarqua
des vesiiges d'une peinture qui avait probablement motivé cette
dénomination, à moins que l'on ne préfère admettre que ce soit la
peinture qui ait tiré son nom du cloître.
(/l) Suivant la prononciation allemande, Macaber, Maçhabeir,
Maccabaer, sonnent à l'oreille des Français ù peu près comme
Macabre, si bien qu'on en a pu faire, en les introduisant dans notre
langue, tantôt Macabre, tantôt Macabée ou Maccabée. Les diverses
étymologics proposées pour cedernier nom sont du reste tout a fait
appropriées à l'idée fondamentale de la Danse des Morts. Suivant
Drusius, Machabeus signifie einerloschener; littéralement un éteint,
en d'autres termes, un mort. Ilollinger prétend que cela veut dire
qui abat beaucoup, qui frappe et renverse .par terre {der viel zu
Boden schliigt). C'est une interprétation analogue à celle des his-
toriens qui dérivent Macabre des deux mots anglais to ma/ce (faire)
et to break (rompre, briser.) Quant au nom de Macaire, quelques
uns le font venir de mâcha, percussio et rio, magister, comme s'il
devait cire puisé à la même source que les mots grecs exprimant
une idée de destruction : par exemple, pajcaipa, fait de^xo^t, pour
machœra, épée, sabre, coutelas, cimeterre ; d'où les expressions
latines de macherium, courte épée, poignard, couteau, et machero-
phorus, qui porte une épée. S'il fallait suivre cette voie commode
et ne s'attacher qu'au sens, on pourrait aussi former quelques
conjectures avec macère, maigrir, devenir maigre; macerare,
amaigrir, atténuer, s'affaiblir; macer, maigre, mime; macérât io,
macération, corruption.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 97
ainsi qu'une autre étymologie très artificielle qui fait de Macabrée le composé des mots anglais to make
(faire) et lo break (rompre), semblent constituer des rapprochements de pure fantaisie. Somme toute, le
nom de la Danse Macabre est et demeurera peut-être longtemps un mystère. Quant à la Danse même,
qu'elle ait été à la fois et presque simultanément une poésie, et peut-être un sermon en vers, une peinture,
une représentation plastique, un spectacle drainatico-religieux, une véritable danse, c'est ce dont il me
paraît impossible de douter à présent. Je vais donc plus loin que M. Paul Lacroix, qui, dans un travail
récent (1), assure de nouveau que la Danse Macabre a été jouée ou peinte au cimetière des Innocents, à
Paris; je. dis qu'elle a été probablement l'un et l'autre, et cela non seulement au cimetière des Innocents,
à Paris, mais encore ailleurs. La raison en est simple : dans ces temps extraordinaires, quand une idée
frappait les esprits et avait en elle un germe de popularité, elle surgissait en tous lieux, pour ainsi dire
spontanément, et prenait aussitôt mille aspects divers. Chacun s'en emparait pour la façonner suivant ses
aptitudes propres ou les besoins de son public, qui le prédicateur, qui le poète, qui Vymagier, qui le
sculpteur, qui le peintre, qui le musicien. Elle appartenait à tout le monde et n'appartenait à personne,
si bien que l'œuvre de l'un n'était pas inspirée par le travail de l'autre, mais par le rayonnement de la
pensée universelle. Voilà pourquoi il est si difficile de déterminer l'ordre chronologique des manifestations
littéraires ou artistiques d'un sujet quelconque à cette époque. Voilà pourquoi on ne peut dire avec cer-
titude si la ronde funèbre fut, comme poésie, antérieure à la représentation figurée (peinture, sculpture), et
comme représentation figurée, antérieure au jeu scénique, ou si le contraire eut lieu. Voilà pourquoi enfin la
nationalité même de l'œuvre est en quelque sorte introuvable, et lorsqu'elle semble se révéler, elle n'inspire
que des doutes. Toutefois, que la Danse Macabre soit française ou qu'elle ait pris naissance en Allemagne,
je ne suivrai jamais l'exemple de ceux qui appellent indifféremment de ce nom toutes les rondes funèbres.
Les anciennes Danses allemandes qui ont le plus de rapport avec les Danses imprimées en France sous le
nom de Danses Macabres ont un tout autre titre. Pourquoi les appellerait-on Danses Macabres quand ce
nom sert si bien à distinguer un type spécial de Danses des Morts, dont la popularité, sinon l'invention,
revient principalement à la France. C'est en France que cette composition lugubre est devenue célèbre sous
le nom de Danse Macabre, et quand vous nommez celle-ci, je comprends sur-le-champ que vous voulez
parler de la Danse exécutée au cimetière des Innocents, ou du texte avec figures dont les nombreuses leçons
manuscrites et imprimées forment une des parties les plus précieuses de nos richesses bibliographiques.
Mais si vous employez cette dénomination au hasard, je ne sais plus si vous voulez faire allusion à la Danse
d'Holbein, ou à celle de Bâle, ou à toute autre. De là une confusion inévitable dans les données qui les
concernent. L'histoire des Danses des Morts n'est-elle pas déjà suffisamment embrouillée? Pour ce qui est
de mon désir de la rendre plus claire, en ce qui touche la Danse Macabre, je n'ose me flatter de l'avoir
rempli ; mais pour justifier auprès du lecteur les incertitudes que je laisse planer encore malgré moi sur cette
matière, je dirai, en empruntant les paroles d'un de nos écrivains les plus estimés, que « n'estant moy
» mesme raisonnablement satisfait pour ce regard, je ne conclu rien, et suffit que, suivant ma devise,
» j'ai recueilli ce qui étoit espars et délaissé : ou si bien caché qu'il eust esté malaisé de le trouver sans
» grand travail ('2) . »
4° La. Danse des Morts de l'église Saint-Paul, a Londres, dite Danse de Saint-Paul ou Danse de
Machabray (1430). — Cette Danse, qui exista jadis dans la vieille église de Saint-Paul, autour d'une ga-
lerie, paraît n'avoir été qu'une copie de la Danse française du cimetière des Innocents (3). On a ci-dessus
la date approximative de cette reproduction. Les vers qui accompagnent la Danse française furent, suivant
l'écrivain F. Douce, traduits du français en anglais par John Lydgate, moine de Bury, sous le règne de
(1) Le Moyen âge et la Renaissance; Cartes à jouer, par vait et qui avaient une grande célébrité. Quant à la Danse Macabre,
M. Paul Lacroix. ils s'en emparèrent pour orner l'église de Saint-Paul, soit qu'ils
(2) Fauchet, De la langue et poésie française, liv. I. l'eussent vue représentée sur l'échafaud des Innocents, soit qu'ils
(3) On sait que les Anglais, cliassés de Paris, enlevèrent de l'eussent trouvée reproduite à Paris, ou dans tout autre lieu en
l'église et du cimetière des Innocents les reliques qu'on y conser- France, par la peinture ou déjà même par la gravure sur bois.
13
98 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
Henri VI, et imprimés d'abord à la fin de l'édition de Toltel, dans sa traduction de la Mort des princes,
de Boccace (155/i, in-folio). Ils parurent ensuite dans le troisième tome du Monasticon anglicanum, de
Guill. Dugdale et Rog. Dodsworth (Londini, 1655, 61 et 73, 3 vol. in-folio, fig.; voy. t. III, p. 368
et suiv.), et enfin dans Y IHslôria ecclesiœ calliedralis Sancti Pauli Londinensis (en anglais) du même Dug-
dale (voyez l'édition de Londres 1658, car ils manquent dans celle de Londres 1716, in-folio). Quant aux
figures de la Danse murale, on commença à les détruire le 10 avril 1549, en même temps que la galerie
où elles étaient placées (1).
5° La Danse des Morts du cloître de la Sainte-Chapelle, a Dijon (1Z|36). — Le rang que j'assigne
à cette production ne lui appartient peut-être pas, c'est-à-dire qu'entre elle et la Danse Macabre, consi-
dérée comme Danse murale, il peut avoir surgi d'autres monuments du même genre, soit en Allemagne,
soit en Angleterre. Toutefois, comme j'ai déjà exposé les raisons pour lesquelles on ne saurait considérer
l'ordre chronologique que j'ai suivi comme invariable, je ne me fais aucun scrupule de passer outre, pré-
venant le lecteur que je renouvelle ici cette observation une fois pour toutes. On avait complètement perdu
le souvenir de la Danse des Morts du cloître de la Sainte-Chapelle, lorsque, un peu avant 1826, un ama-
teur de recherches sur l'histoire, les mœurs et les usages du moyen âge, M. Boudot, découvrit dans les
archives du département un renseignement qui lui révéla l'existence de ce monument artistique. La nou-
velle de cette découverte fut communiquée par M. le docteur Vallot, membre de l'Académie de Dijon, à
son confrère Gabriel Peignot, qui ne manqua point d'en instruire le public dans ses Recherches. Cette
danse fut, dit-on, exécutée (peinte ?) en 1/J36 par un nommé Masoncelle. Quant à décider si elle était une
reproduction ou une imitation de quelque autre danse plus ancienne, ou si elle avait les caractères d'une
œuvre originale, c'est ce qu'on ne peut faire, attendu qu'il n'en est resté aucun vestige. Il faut, du reste,
se garder de la confondre avec une Danse des Morts "brodée sur étoffe qui se trouvait autrefois dans l'église
de Notre-Dame de Dijon, où elle servait de décoration mobile pour les cérémonies funèbres. J'en parle
ailleurs.
6" La Grande Danse des Morts de Bale, ou Danse des Morts du Grand-Baie (1436-1441). — On
ne peut fixer avec certitude l'époque où cette danse fut peinte; les dates rapportées ci-dessus ne sont
qu'approximatives: Peignot opine pour la seconde et Achille Jubinal l'adopte sans hésiter, ce dont Mass-
mann, je crois, lui a fait un reproche. Pour édifier le lecteur sur les particularités de cette Danse, il me
suffira d'emprunter, à la dernière édition des gravures de la Danse de Baie, par Merian, une narration
historique fort bien faite dont j'ai constaté l'exactitude sur presque tous les points. J'y ajouterai, en note,
les réflexions que certains passages m'ont suggérées et les additions que j'ai cru devoir y faire.
« Cette Danse des Morts (la Grande Danse des Morts, de Baie) fut longtemps attribuée à llolbein par
» la voix publique (2), qui se plaisait à faire honneur à cet artiste célèbre de tout ce que sa ville natale
» offraitde plus remarquable en peinture. Cette erreur en entraîna une autre qui est un exemple, après mille,
1SC
rcs
(1) Les débris en furent recueillis par le duc de Sommerset qui ment les sujets de celte Danse peints sur le mur voisin de régi
gouvernait la Grande-Bretagne sous le nom du jeune Edouard VI. Saint-Jean, tandis qu'elles n'étaient antre chose que les ima;
(2) Massmann a dressé, pourainsi dire, l'itinéralrede celte erreur dessinées par Holbein, jointes à quelques aunes tirérs de la véiï-
en énumérant toutes les circonstances qui ont concouru à la pro- table Danse du Grand-Bàle. Cependant cette dernière avait éié pu-
pager depuis l'instant où elle prit naissance jusqu'à l'époque ac- bliée dès 1621, à Bâle même, par Jean-Jacques (Jacob) Meria.n;
tuelle. Les étrangers sont d'autant plus excusables de s'être laissé mais, chose. inconcevable, J. -Conrad Mechel, en 1715, ne se lit
séduire par une aussi fausse opinion, que les Suisses eux-mêmes aucun scrupule d'en prendre le tilre mot pour mot, dans son édition
ne l'avaient point repoussée. En effet,- dès 1588, c'était déjà un fait des gravures d'ilolbein, de telle sorte qu'une confusion devint
généralement accrédité parmi eux qu'Holbein pouvait être auteur inévitable entre les publications de ces deux artistes et de leurs
de la Danse du Grand-Bàle. Le Poëta laureatus Planensis et ci- successeurs. 11 suffit de confronter les litres de ces publicaiions pour
toyen de Bâle, Huldrich Frolich , puis Jean Conrad de Mechel, voir combien il était facile de se méprendre et de croire, non pas
dans ses diverses éditions renouvelées des gravures sur bois de à une différence d'ouvrage, mais à une différence d'édition.
Frolich (1718, 1724, 1735, 1740, 1769, 1786, 1796 , trompèrent Johann Jacob merian, 1621. Danse du Grand-Bàle.
le public en laissant croire que les gravures qu'ils annonçaient Todten-Tantz, WiederselbeindérweitberumbtenStatt Baselals
comme étant la Danre des Morts de Bâle reproduisaient effective- ein Spiegel Menschlicher Beschaffenheit cjantz kunstlichmit leben-
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 39
» du pouvoir de la prévention. On voulut retrouver dans ces tableaux les traits caractéristiques et le mérite de
» son pinceau (M. Alexandre Dumas, entre autres), sans faire attention que, indépendamment de l'infériorité
» de ces peintures, les costumes et plusieursautres circonstances attestent une époque beaucoup plusancienne.
» Aujourd'hui tous les doutes sont dissipés à cet égard, et c'est à peine si on laisse à Holbein l'honneur d'avoir
« retouché ces tableaux (1), honneur dont sa réputation peut se passer. Du reste, Holbein a inventé et
» dessiné aussi une Danse des Morts qui a été fort bien gravée en bois, format in-12, probablement par
» Hantz Leutzelburger, surnommé Frank (2). Elle existe en plusieurs éditions qui toutes sont devenues
» rares (3) ; on peut les voir dans la bibliothèque de l'université de Basle, ainsi qu'une seconde (Zt), où les
digen Farben gemahlet, nicht ohne nutzliche Verivunderung zu
sehen ist. Getruckt zuBaselbey Johann Schruter, 1621. la-h".
Jouann Conrad Mechel, 1715. Danse d'Holbein (la même que
celle de Froli'ch.)
Der Todten-Tantz Wie derselbe in der iveit beriïhmten Stadt Ba-
sel, als ein Spiegel Menschlicher Beschaffenheit, gantz kilnstlich
mit lebendigen Farben gemahlet ; nicht ohne nutzliche Venvun-
derung zu sehen ist. Basel, Drukts Johann Conrad von Mechel,
anno MDCCXV.
Aussi une foule d'écrivains, dupes de la supercherie de Fro-
lich et de Conrad de Mechel, ont répété à l'envi jusqu'à ce jour,
que la Danse des Morts de Bàle avait été peinte par Holbein. Cette
opinion se trouve exprimée dans l'Antiquaire du Bhin [Denk-
ivtird., niitz. Bheinisch Antiquarius, 1739, p. 127); dans le Schil-
derboekde Van Mander (Amster., 1608 et 1618): dans YEncomium
Morice, d'Erasme, publié par Charles Patin, en 1676; dans la Vie
des peintres flamands, allemands et hollandais, par J.-B. Des-
camps (Paris, 1753, t. I, art. Holbein) ; clans la Bibliothèque de
Fabricius; dans le Dictionnaire géographique de la Martinière (au
mot Basle) ; dans les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque,
par le marquis de Paulmy (l. II, p. 136) ; dans le Nouveau dic-
tionnaire historique, publié en 1789; clans le Dictionnaire étymo-
logique de Fr. Noël et G. Carpenticr; et dans beaucoup d'autres
livres, notamment dans un grand nombre d'Itinéraires et récils
de voyage, comme le Voyage de Suisse, par Burnet, publié
en 1690 (p. 382). Celle opinion élait si universellement accréditée,
qu'en Amérique et Angleterre il a paru des éditions de la Danse des
Morts d'Holbein dont le titre laisse également supposer qu'elles
reproduisent la suite des tableaux de la Danse du Grand-Bâle. Les
auteurs qui se sont tenus en garde contre celle opinion, ou qui l'ont
combattue avec force, nesontpas à beaucoup près aussi nombreux
que ceux qui l'ont soutenue et reproduite. Jansen, Origine de la
gravure, t. I, p. 119; WaIpole,.l?iecr<ofe* of painting in England,
1762-71, t. I, p. 7/i; Martin Gerberl, Iter alem. {Voyage en Alle-
magne et en France pendant les années 1759-02), Francfort et
Leipsig, 1767, p. 337-338 ; Coxe, Lettres sur la Suisse, traduites
de l'allemand en fiançais par M, Uamond, 1782, t. Il, p. 309-311,
commencèrent à en faire soupçonner l'inexaclitude. En France,
G. Peignot, mû par le désir de dissiper tous les doutes à cet
égard, entreprit un travail destiné à prouver au public que la
Danse de Bâle différait entièrement de la Danse d'Holbein. Les re-
cherches auxquelles il se livra dans ce but l'entraînèrent si loin,
qu'au lieu de traiter purement et simplement cette question, il
' embrassa toutes celles qui se rapportaient directement ou indirec-
tement aux Danses des Morts. De cette manière, son ouvrage
acquit les proportions d'une monographie complète du sujet, et
devint un excellent guide pour les historiens comme pour les
bibliographes qui prenaient quelque intérêt à cette matière.
MM. Hippolyte Fortoul et Achille Jubinal , l'écrivain anglais
Francis Douce, les éditeurs des Lettres initiales ornées d'une
Danse des Morts par Holbein, et quelques autres encore, insis-
tèrent, à l'exemple de G. Peignot, sur la fausseté de l'allégation
qu'Holbein était l'auteur de la Danse des Morts peinte sur
le mur du cimetière de l'église Saint-Jean. Grâce à ces constants
efforts, il faut espérer que la vérité sera bientôt généralement
reconnue et que l'on tiendra compte à l'avenir de ces révélations.
Je sais bien que les auteurs qui se piquent/l'amuser le public, et
qui se soucient fort peu de l'instruire, se font volontiers les com-
plices des préjugés populaires qui peuvent donner du relief et de
l'intérêt à une tradition locale. Toutefois on ne devait point s'at-
tendre à voir un écrivain comme M. Alexandre Dumas mettre de
nouveau en doute et traiter aussi légèrement qu'il l'a fait, dans
un feuilleton sur Jean Holbein, écrit il y a quelques années, une
question d'art que les hommes les plus compétents ont définitive-
ment résolue. Parlant de la Danse des Morts de Bàle, qu'il place
sur les murs du cimetière Saint-Pierre, cet écrivain s'exprime
ainsi : « Cette célèbre composition, attribuée à Holbein, clans sa
» patrie même, luiest contestée aujourd'hui par quelques savants...»
— Les savants contestent toujours (et ils font bien, quand il s'agit
d'assertions aussi hasardées que celles qui échappent ici à la plume,
de M. Alexandre Dumas). i< En tout cas, comme l'auteur inconnu
» appartient évidemment ( évidemment ! ) à l'école d'Holbein ;
» comme l'oeuvre est de l'époque où Holbein habitait Bàle (M. Du-
i) mas sait cela péremptoirement), et que puisqu'on la lui conteste,
» c'est qu'il y a des raisons pour qu'elle soit de lui (charmant so-
» phisme!). Nous aimons mieux la lui laisser (d'autant plus qu'il
» fallait avoir un motif pour allonger la biographie d'Holbein par
» la description de la Danse de Bâle), jusqu'à ce que l'auteur ano-
» nyme se fasse connaître, et nous allons emprunter à l'une des
n mille copies qui en ont été faites la description de cette danse
» que nous reproduisons avec ses explications simples el naïves. »
(1) Massmann (Die Baseler Todtentânze, p. 82-83) est un de
ceux qui contestent que l'on doive attribuer à Holbein une
restauration des tableaux de la Danse murale, de Bàle. Cherchant
s'il est d'autres artistes qui auraient pu prétendre à cet honneur,
il nomme Holbein père et Ambroise Holbein frère, mais en inférant
toutefois qu'ils n'y ont pas plus de droits que l'autre Holbein.
(2) L'une des gravures de la Danse d'Holbein, celle qui repré-
sente la duchesse éveillée dans son sommeil par l'archet de la
Mort, porte au bas du lit les initiales accouplées H,, que l'on con-
sidère généralement comme le monogramme de Hans Lutzel-
burger. Quelques uns sont d'avis qu'Holbein a gravé lui-même sa
Danse; celle opinion, quia rencontré de nombreux contradic-
teurs, est encore aujourd'hui le sujet de très vifs débats.
(3) Voy. plus loin les détails bibliographiques et historiques qui
concernent la Danse d'Holbein.
(û) C'est celle que l'on a publiée tout récemment à Gbitingen,
sous le titre suivant : Hans Holbein's Initial- Buchstaben mit dem
Todtentanz. Nach Hans Lutzelburger's original-Holzschnitten ,
im Dresdner Kabinetzum ersten mal treu copirt von Heinrich
Loedel. Mit erlàuternden Denkversen und einer geschichth-
chen Abhandlung ueber die Todtentânze von Dr. Adolf
100 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
» figures sont insérées dans un alphabet de lettres initiales ; elle est aussi gravée en bois par le même artiste
» avec une grande délicatesse (•!).
» 11 résulte des recherches faites par plusieurs amateurs des arts, que l'usage de peindre sur les murs des
» cloîtres ou dans les galeries des tombeaux une suite d'images de la Mort entraînant avec elle des person-
» nages de toutes les conditions , existait dès le xiv siècle, et même peut-être plus anciennement. Selon
» quelques uns, l'idée de ces peintures aurait été suggérée par des mascarades tout à fait pareilles, usitées
» en temps de carnaval; selon d'autres, la grande dépopulation occasionnée par la peste, alors assez fré-
» quente en Europe, aurait donné lieu à ces bizarres compositions. Qu'on admette l'une ou l'autre de ces
» suppositions, le vaste spectacle de mortalité que présentait fréquemment la triste période du moyen âge
» est médiatement ou immédiatement l'origine de ces représentations; il importe peu de savoir si Ton
» commença par la pantomime ou par la peinture proprement dite. A l'époque du concile de Basle, et
» lorsque la peste venait de ravager cette ville (2), les religieux dominicains (3), d'autres disent (4) les Pères
» mêmes du concile, voulant conserver un monument instructif et édifiant de ces jours de deuil, firent
» peindre à fresque (5), sur un mur voisin de l'église de Saint-Jean, une Danse des Morts, peut-être à l'imi-
» tation de celle qui se voyait dans un couvent de femmes au Petit-Basle (6). Le nom du peintre est inconnu ;
Ellissen (Der Beinertrag ist fiir die deustche Kriegsfliite bes-
timmt). Gœltingen, im Verlag der Dielerichschen Buchhandlung,
1849.) C'est-a-dire : « Initiales ornées de la Danse des Morts, par
» Mans Holbein, fidèlement copiées pour la première fois, d'après
» les gravures sur bois de Hans Lulzeeburger, conservées dans le
» cabinet de Dresde, par Henri Loedel , avec des rimes explica-
» lives et une notice historique sur les Danses des Morts, par le
» docteur Adolphe Ellissen (publié ait protit de la flotte de guerre
» allemande). » Gœtlingen, librairie de Dieterich, 18/|9. — Une
autre édition de celte copie de l'alphabet d'Holbein, par H. Loedel,
a été donnée au public en 1849, avec des encadrements du peintre
George Osterwald et des légendes tirées de l'Écriture et des Pères
de l'Église; mais elle ne contient pas, comme la précédente, une
notice historique sur le sujet funèbre.
(1) Cet alphabet a donné lieu aux mêmes débats que la grande
Danse d'Holbein , au sujet de l'artiste qui en grava les dessins.
(2) Dès le commencement du xiv° siècle et pendant une période
d'environ cent années, Bâle fut à différentes reprises visité par la
peste. De 1312 à 1314 , il y périt près de 10,000 hommes ; dans le
courant de 1 année 1314, 14,000 ; un pape, un empereur, un roi,
furent atteints. En 1349, vint la mort noire, fléau désastreux qui
sévit à Bâle avec autant de rage qu'elle en montra dans le même
temps en France et ailleurs. Dans le siècle suivant, de 1431 à 1 448,
pendant toute la durée de la tenue du concile, et même après cette
époque, le souffle pernicieux de la contagion ravagea tout l'empire
d'Allemagne , ne ménageant ni le peuple, ni les grands. Les mem-
bres du haut clergé, ceux de la haute noblesse, réunis à Bâle poul-
ie concile, virent chaque jour s'éclaircir leurs rangs et diminuer
le nombre des leurs. La disette , compagne inséparable du fléau ,
ajouta aux horreurs de cette situation. Effrayé de tant de maux, le
concile de Bâle prescrivit de pieux pèlerinages. Parson ordre, vingt-
quatre ecclésiastiques, choisis dans les églises et dans les couvents,
se rendirent, aux frais de la ville, avec la croix et un appareil
solennel, vers Tod'mas, dans la forêt Noire. Le concile avait
annoncé que des indulgences plénières, pour sept ans, seraient
accordées à tous ceux qui prendraient part à cette pieuse mani-
festation. Près de 400 individus des deux sexes accompagnèrent
le clergé. Le pèlerinage commença la veille de Saint-Vit. D'au-
lics pèlerinages eurent lieu quelque temps après ; et c'est là un fait
qui témoigne de la persistance du fléau que les chaleurs.de la
canicule avaient porté à son plus haut période. « C'était , â ce
» point, dit un chroniqueur, que le saint-sacrement et l'extrême-
» onction ne quittaient plus les rues; qu'on voyait d'heure en
» heure passer des cadavres , et que toute maison comptait
» au moins un mort. » Les cimetières étant pleins, on creusa
d'immenses fosses auprès des églises. Dieu sait combien cette
mesure peu hygiénique dut hâter les progrès de la contagion.
La frayeur gagna toutes les classes de la société. Le concile lui-
même, auquel la mort venait d'enlever quelques uns de ses mem-
bres les plus illustres, notamment le savant Ludovic Ponlanus,
qui, en trente-six heures, passa de vie à trépas, ne put se défendre
de partager la terreur générale. En commémoration de cette époque
néfaste, on frappa des médailles représentant d'un côté trois roses,
image de la fraîcheur du printemps etemblèmedevie; et de l'autre
côté une tête de mort, d'où sortaient des épis de blé, double sym-
bole de mort et de résurrection. (Voy. pi. II, fig. 12.) La devise
portait : Hodie mihi , cras tibi (aujourd'hui pour moi, demain
pour loi). Les survivants échangeaient cette médaille an mémento
mori , pour se familiariser avec l'idée de la mort et en rendre les
approches moins redoutables. C'est celte même figure symbolique
que Mechel a eu l'idée de placer à la fin de ses éditions de la
Danse des Morts. La tête, à deux faces, qui termine la série de
gravures de la Danse de Bâle , de Mérian , répond au sens de 1a
médaille ; c'est la même allégorie différemment exprimée.
(3) Voy. Massmann Die Baseler TodtentUnze, p. 38 et 67.
(4) Ebel, Manuel du voyageur en Suisse (1816, in-12); Ma-
thieu Merian, dans la préface de ses anciennes éditions de la
Danse des Morts de Bâle, et plusieurs écrivains qu'il serait trop long
de citer. Celte opinion a été combattue par Peignot ( Recherches
sur les Danses des Morts) , et par Massmann (Die Baseler Tod-
tentUnze).
(5) Ils furent plus tard retouchés et restaurés à l'huile. Quel-
ques uns prétendent même qu'ils furent exécutés de la sorte dès
l'origine. Massmann cite Dans Bock comme ayant touché, dès
1480, à ces peintures.
(6) Voyez précédemment ce qui concerne la Danse du Petil-
Bâle , ou Danse du Klingenthal. L'emprunt dont il est question
est d'autant plus naturel, que le couvent de femmes où se trouvait
la Danse des Morts qui dut servir de modèle à celle du Grand-
Bàle était placé sous la tutelle et la surveillance des dominicains
de celle ville.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 101
» on ne connaît que celui de Jean-Hugues Klauber, qui fut chargé en 1568 de réparer cette peinture (1).
» Trouvant quelques places vides , il mit au commencement de la série le portrait du réformateur OEcolam-
»pade, alors vivant, qu'il montra prêchant sur la mort et le jugement dernier à une foule d'hommes de
» toutes les conditions ; et à la fin de cette funèbre procession, il se représenta lui-même, averti par la mort
» de suivre sans délai ceux dont il venait de retoucher les images. Le tableau suivant, qui est aussi de lui,
» représente sa femme et son enfant recevant la même invitation (2). C'est alors seulement, dit-on, que furent
» composés les vers qu'on lit en tête et au bas de chaque scène (3). Comment supposer, en effet, que les
» quatrains datent de l'époque du concile? C'était déjà beaucoup d'offrir des grands du monde et des princes
» de l'Eglise, victimes de la Mort, qui les entraîne pêle-mêle avec les derniers des humains : ce trait de satire,
» assurément, vaut tous les autres ; mais il est indirect, et la satire renfermée dans les quatrains est trop
« expresse et trop découverte pour qu'on puisse croire qu'ils aient été écrits pendant l'assemblée et à la vue
» même du concile. Sans doute les grands dignitaires de l'Eglise n'étaient pas épargnés dans les produc-
» tions naïves de la littérature de cette époque : les fabliaux en font foi ; mais il est douteux qu'une assem-
» blée de cardinaux etd'évêques eût permis , et que les dominicains eussent ordonné cette satire en quelque
» sorte solennelle et monumentale. 11 est donc plus naturel de croire que ces quatrains sont contemporains
» des premiers temps de la Réformation. Au reste, ces vers, où il n'y a guère de poésie, roulent sur un
» fonds d'idées très borné, ou plutôt sur la même idée sans cesse reprise et modifiée suivant la condition
» et la circonstance du personnage. Nous les avons rendus par des vers français, qui expriment , autant
» que possible, le trait principal de chaque quatrain. Ces peintures furent encore plusieurs fois réparées (4) ;
» mais au commencement de ce siècle elles se trouvaient tellement endommagées, que le mur où elles
«étaient appliquées ne parut plus digne de l'espace de terrain qu'il occupait : on l'abattit en 1805,
» après avoir détaché un petit nombre de morceaux assez bien conservés, dont quelques uns sont déposés
» dans la bibliothèque de l'université de Basle (5), et l'emplacement de la Danse des Morts devint une pro-
(1) Maintes erreurs ont été commises au sujet de ce Jean-
Hugues, ou Hans Hug Klauber. Nous ne pouvons les relever
toutes , mais nous en indiquerons quelques unes. On a voulu que
Jean-Hugues Klauber fût le premier peinire de la Danse de Bâle,
et qu'il eût entrepris ce travail d'après les ordres du concile de
Bâle. Or, il est prouvé que cet artiste, vivant en 1568 , ne pouvait
avoir obtempéré à des ordres qui auraient eu plus de 130 ans de
date, puisque l'ouverture du concile de Bâle remonte à l'an IZiZiI.
Ensuite on a fait de Klauber le maître d'IIolbein , et d'autres ont
prétendu qu'il était son disciple. Tout cela avait fort embrouillé la
question, mais les recherches de Gabriel Teignot et celles de
M. Massmann ont r.imené les choses h un point de vue plus exact.
Nous renvoyons les personnes curieuses de connaître cette polé-
mique de savants aux ouvrages que ces deux estimables auteurs
ont publiés.
(2) Selon toute probabilité, Klauber ne fit que s'approprier
deux groupes plus anciens qu'il restaurait en même temps que les
autres tableaux de la Danse de Baie, groupes où l'artiste qui avait
exécuté ou réparé antérieurement cette peinture, s'était peut-être
représenté lui-même, ainsi que sa femme et son enfant. Ceux qui
ont composé des Danses des Morts à l'imitation de celles de Bâle
(les deux Danses du Klingenthal et du cloître des dominicains),
ont assez volontiers suivi cet exemple. Nicolas Manuel, entre au-
tres, s'est représenté en famille dans sa Danse des Morts à Berne.
Le. réformateur OEcolampade, le peintre Hugues Klauber, ne sont
pas d'ailleurs les seuls personnages historiques de la ronde du
Grand-Bâle. Suivant Mathieu Merian et les auteurs qui l'ont pro-
bablement copié, notamment Martin Gerbert, dans le récit de ses
voyages, la figure du pape est le portrait fidèle de Félix V, élu
chef de l'Église en remplacement du pape Eugène IV; la figure de
l'empereur offre les traits de l'empereur Sigismond, et celle du
roi est l'image d'Albert l", roi des Romains, personnages qui tous
assistaient au concile. C'est ainsi que la Danse Macabre exécutée
aux Innocents sous le règne de Charles V contenait, au dire de
Noël du Faïl, les effigies de tous les hommes marquants de ce
temps-là. C'est ainsi encore que dans la Danse des Morts d'IIolbein
on a cru reconnaître l'empereur d'Allemagne Maximilien 1" dans
la figure de l'empereur, et François I", roi de France, dans celle
du roi.
(3) Ceci est une erreur ; mais les vers empruntés aux inscriptions
du Petit-Bâle ou imités de ces derniers subirent, en passant sous
les tableaux du Grand-Bâle, des changements qui déjà modifièrent
sensiblement le texte primitif, et les réparations successives qui
furent faites au monument à différentes époques, principalement
dans des temps très rapprochés de la Réformation, altérèrent de
plus en plus l'esprit des vieilles rimes où la forme ironique et sati-
rique, comme dans les peintures qui les surmontaient, ne tarda
pas à prédominer en haine des abus du clergé catholique et de
l'autorité papale.
(Zl) En 1616, puis en 1658 et même 1703 ; mais cette fois très
grossièrement, ainsi que le rapporte Blainville dans son voyage.
Pour préserver cette peinture, on avait cru devoir construire
le long du mur où elle se trouvait une galerie couverte. C'est
pourquoi Mathieu Merian l'aîné, ou son père, écrivait, en 1616,
que le tableau de la Danse des Morts de Bàle était fermé d'une
galerie et d'un toit. Nonobstant cette précaution, le temps, et plus
encore le travail des cordiers qui se faisait le long de ce mur,
acheva de la ruiner. Elle n'eut point perdu sans doute à quitter un
emplacement aussi défavorable, si l'on avait su l'enlever avec
adresse et intelligence.
(5) Elles sont probablement encore dans le vestibule où je les ai
vues il y a trois ans, ainsi qu'une copie des autres tableaux com-
plétant la Danse. Les autres fragments de la peinture originale ont
passé dans des cabinets d'amateurs.
102 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
v menade agréable qui' n'a rien de triste que le nom qui lui est resté. Vers le milieu du xvnc siècle, Ma-
» thieu Merian, graveur habile, avait reproduit dans une suite de planches les quarante-deux tableaux dont
» se composait la Danse des Morts (1), et les avait publiés avec une ample collection de pièces historiques,
» de réflexions édifiantes et de poésies religieuses analogues au sujet des peintures. On fit en llhk et
» en 1789 deux nouvelles éditions de ces gravures, et c'est des mêmes planches que nous nous servons
» aujourd'hui. Nous avons aussi les mêmes gravures soigneusement coloriées d'après un dessin pris sur les
» peintures originales (2). »
7° La Danse des Morts du Temple-Neuf (ancienne église des Dominicains, à Strasbourg) (1450). —
Je laisse à M. Massmann la responsabilité de la date assignée à cette Danse des Morts, car je ne sache pas
que rien ait permis jusqu'ici de déterminer cette date d'une manière aussi positive. Toutefois, comme je
partage plutôt l'avis de ceux qui font de ce monument une production du xvc siècle que je ne suis tenté de
me ranger du côté des écrivains qui en placent l'origine dans le commencement du xvic, je n'hésite pas à
consigner ici cette date et à accordera la décoration funèbre du Temple-Neuf le sixième rang parmi les
Danses des Morts. Strasbourg, longtemps désolé au moyen âge par des épidémies et des tremblements de
terre comme Bâle et d'autres villes allemandes, ne pouvait manquer de posséder aussi son lugubre Mémento,
et puisqu'elle avait eu pareillement, dès les premières années du xme siècle, des frères prêcheurs pour
l'endoctriner dans l'art du bien vivre et du bien mourir, sa Danse des Morts, exécutée sur les murs d'un
couvent habité par cet ordre de moines, devait nécessairement reproduire quelques traits de la Danse des
dominicains de Bâle , et dater de la même époque. Elle ouvre en effet, comme cette dernière, par le sermon
du dominicain, et comme cette dernière encore elle choisit pour représenter le coryphée des morts, non pas
une forme hideuse, décharnée, cadavérique et repoussante, mais simplement un corps aux formes dessé-
chées et amaigries. Toutefois elle diffère de l'autre par la réunion de personnages qui figure dans les
groupes et qui est toujours assez nombreuse, tandis que la Danse de Bâle et la plupart des autres repré-
sentations du même genre admettent rarement -plus de deux personnages à la fois pour chaque sujet, à
savoir : le spectre et l'individu qu'il entraîne. Un des soutiens les plus éclairés de la foi évangélique, qui est
en même temps un ami des arts et des lettres, M. l'inspecteur Edel, ministre protestant, dans un ouvrage
peu volumineux, mais rempli de doctes recherches, nous a donné, en 1825, une description fort exacte de.
cette fresque gothique. Nous y renvoyons le lecteur pour tous les détails qui n'ont pu trouver place ici (3).
Pendant longtemps la ville de Strasbourg ignora l'existence de cet intéressant débris de ses antiquités, car
l'église, en 1531, n'appartenait déjà plus aux frères prêcheurs. Convertie en magasin jusqu'en 1550, puis
attribuée au culte évangélique, il est présumable que durant cette période elle cessa d'offrir au public la
jouissance de la peinture qu'elle renfermait et dont les tableaux même furent entièrement cachés sous des
couches de badigeon avec d'autres peintures à fresque existant dans le même lieu , et qu'on a aussi retrou-
vées depuis. En Î82/|, le hasard le plus singulier fit reparaître cette fresque sur un des murs de l'édifice
pendant l'exécution de quelques travaux de maçonnerie. Les différentes particularités de cette découverte
(1) ... « La ville de Bâle, dans laquelle je suis né, à l'honneur (2) Voyez ci-après les détails relatifs aux Danses des Morts im-
» de laquelle j'ai copié cette peinture de la Danse des Morts, selon primées et les tables bibliographiques qui s'y trouvent jointes.
» l'original, il y a à présent trente-trois ans ; ensuite je l'ai gravée (3) Cet ouvrage, indispensable à tous les archéologues qui visi-
« en taille-douce; et quoique j'aie cédé ces planches à d'autres tent Strasbourg, a pour titre : Die Neue-Kirche in Strassburg ,
» personnes, néanmoins je les ai rachetées et gravées de nouveau Nachrichten vonihrerEntstehung, ihren Schicksalen und Merh-
» et fait réduire dans la forme dans laquelle vous les voyez. » iriirdigkettcn,bcsondersauchvomneuentdecktenTodtentanze.Ein
(Préface de Mathieu Merian l'aîné.) Dans la préface de cet habile Beitrag zur Geschichteunserer Vaterstadt von Friedrich, Wilhelm
graveur, il n'est nullement question d'Holbein, et l'on ne sait trop Edel, Pfarrer an dieser Eirche. Mit sieben lithographirten Abbil-
pourquoi les héritiers de cet artiste ont laissé introduire le nom dungen. Strassburg, Druch und Verlag von J.-H. Heilz, 1825,
de l'auteur des Simulachres dans les mauvais vers français qui jn-8. (Le Temple-Neuf de Strasbourg, renseignements sur sa fon-
forment ia légende explicative du tableau de la femme du peintre dation, son histoire, ses monuments remarquables, et plus parti-
répondant à l'appel du squelette. 'Voici ces vers : culièrement sur la Danse des Morts retrouvée récemment, publiés
Mourons, puisqu'il le faut, chers enfants d'un bon père! p0Ul- servir à l'histoire de notre pays, par M. F.-W. Edel, pasteur
lof SlSSSS^ * cette église. Strasbourg, imprimerie et librairie de J.-H. Heitz,
(la Danse des Morts, de merun, édit. de 1744.) 1825, ifl-8 avec six dessins lithographies).
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 103
furent consignées par M. Schweighaeuser (1), dans le Globe, journal littéraire, et c'est de là que M. Peignot,
qui malheureusement ne connaissait pas l'ouvrage de M. Edel , a tiré tout ce qu'il en rapporte. S'il avait
pu consulter la source à laquelle nous puisons, il aurait vu qu'on n'est pas éloigné d'attribuer la fresque
du Temple-Neuf au pinceau du célèbre Martin Schcen ou Schœngauer, surnommé, à cause de l'admiration
qu'inspirait son talent, le beau Martin. C'est là toutefois une simple conjecture, fortifiée néanmoins par
cette circonstance que Martin Schœn mourut à Colmar en 1/|S2 (2). Les tableaux de la fresque du Temple-
Neuf commencent à sept pieds au-dessus du sol et ont plus de sept pieds de hauteur. Les figures sont un
peu plus que de grandeur naturelle. Les groupes, séparés par de petites colonnes peintes et surmontées
chacune d'un arc également peint (cet encadrement architectural rappelle celui de la Danse Macabre), ont
de cinq pieds et demi à sept pieds de large. M. le pasteur Edel en a donné le dessin dans les planches
lithographiées de son ouvrage.
8° La Danse des Morts de la. cathédrale de Salisbury, en Angleterre (1460). — On n'a pas de
renseignements très précis sur cette danse. M. Achille Jubinal en fait mention, d'après le témoignage de
Francis Douce : « Du moins on vit longtemps, dit l'écrivain anglais, dans la chapelle Hungerford de cette
» église, une figure (la seule qui restât ) qu'on appelait la Mort et le Jeune homme. En 1748, on publia un
» dessin de cette danse. La destruction de ce monument est d'autant plus regrettable qu'il remontait
» à 1460, et que les vêtements du temps y étaient fidèlement représentés. »
9° La Danse des Morts de Lubeck (1463). — C'est celle que l'on voit encore à Lubeck peinte sur les
murs de la chapelle clés Morts de l'église Sainte-Marie. Une inscription en détermine la date. Elle fut
retouchée en 1588, en 1642, et plusieurs fois depuis dans le dernier siècle, notamment en 1701. Elle était
accompagnée, dans l'origine , de huitains en bas allemand remarquables par leur, naïveté ; mais à l'une
des dernières réparations faites aux peintures de cette danse, on jugea convenable d'y substituer des vers
en haut allemand de Nathaniel Schlott qui rappellent un peu les procédés malencontreux du langage renou-
velé de quelques éditeurs puristes de la Danse Macabre. Il parut à Lubeck , en 1496 et en 1520, une
Danse des Morts imprimée où l'on retrouve en partie tes sujets de la danse peinte. Massmann en a parlé
très en détail dans un article du Serapeum du 31 octobre 1849 (Serapeum, herausgegeben von Dr. R. Nau-
mann ; Leipzig, voy. n° 20 de l'année 1849). Quant à la ronde murale qui a joui d'une grande célébrité
en Allemagne, elle existe encore ; c'est l'un des plus anciens monuments de ce genre qui se soient conservés
jusqu'à nos jours. Elle offre cette particularité., que tous les personnages, au lieu de s'avancer deux à deux
comme dans presque toutes les représentations du défilé mortuaire, se montrent tous unis de manière à former
une véritable ronde universelle. Les sujets en sont pour la plupart originaux ; quelques uns cependant semblent
accuser des réminiscences de la Danse de Bâle. Fabricius (Bibliot. lat., p. 2) a fait mention de cette
curieuse peinture murale, et renvoie pour les renseignements qui la concernent aux ouvrages suivants-:
Venerandi senioris Jacobi à Mellen griindliche Nachricht von Lubeck, 1713, in-8 (p. 84 et suiv.) ;
Nath. Schlott gedanensis Lilbeckischen Todtentanz , 1701, in-8; ejusdem N. Schlott poelischer Blâtter,
ibid., 1702, in-8 (p. 57 et suiv.). Le docteur Nugent en a aussi donné une description, et en 1783
L. Suhl en a mis au jour une copie formant un recueil de planches gravées et enluminées avec quelques unes
des anciennes strophes, le tout accompagné d'une notice historique. Enfin, une autre copie avec des vers
de Hautmann en haut allemand a été donnée plus récemment au public (voy. Massmann, art. Todtentanz,
(1) « On <Hait occupé, dit M. Schweighaeuser, a regratter et à » on découvrit une série de tableaux représentant, à l'exception
» reblanchir l'intérieur de l'église prolestante, dite le Temple- » d'un seul , différents groupes d'une Danse des Morts. »
» Neuf , construite au xm° siècle, et qui, dans l'origine, avait (2) Et non pas en 1A99, comme il est dit dans le Conversations-
» appartenu aux dominicains , lorsque les ouvriers , près de ter- Lexicon allemand.
» miner leur travail, s'aperçurent, en peignant un bas de muraille (3) Ce ne sont certainement pas ceux de la Danse imprimée de
» où il existait une crevasse , qu'il se formait sous la brosse des Lubeck où le squelette paraît armé d'une faux , attribut que l'on
» bulles colorées. Celle circonstance donna lieu à l'architecte, ne rencontre jamais dans de plus anciennes peintures murales de
a M. Arnold, de soupçonner l'existence de peintures cachées ; et, Danse des Morts, qui n'est point dans les Danses bàloises, et que
» en effet, les anciennes couches ayant été soigneusement lavées, l'on chercherai! vainement aussi dans le gothique Daden dantz:
104 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
du Pierer's Encijclopâdischcs Woerterbuch der W issenschaften). On croit que la Danse de Lubeck a été
traduite aussi très anciennement en danois. Il existe même des fragments d'une Danse danoise du xvie ou
même du xvc siècle, que Massmann a rapprochée de celle de Lubeck et qu'il croit avoir été tirée de la
même source. On trouve des renseignements à ce sujet dans R. Nijerup almindelig marskabslesnigi
Danmark og Norge ig jennen Aarhundreder (Kopenhagen, Seidelin, 1816, in-8), et dans Massmann, Neuer
Todlendans (Serapeum, loc. cit.). Douce, en parlant de la Danse dont il s'agit, a commis une singulière
erreur géographique ; il a pris Lubeck pour une ville de la basse Alsace.
10" La Danse des Morts de l'abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne (xve siècle). — Cette Danse,
qui a été découverte de nos jours, est placée dans le bas côlé nord de la basilique, sur le mur qui sert de
clôture au chœur. Elle est peinte à sept pieds du sol, sur une longueur totale de vingt-six mètres environ,
y compris le développement des piliers qui coupent par intervalle la surface plane du mur où elle est tracée.
Les personnages ont plus de trois pieds de hauteur, et il n'y a pas de légendes au-dessous ni au-dessus
d'aucune figure. Comme il n'y a pas non plus de chiffre ou d'inscription indiquant la date, il a fallu déter-
miner par le style de la peinture et par les costumes des personnages l'époque à laquelle elle fut exécutée,
et M. Achille Jubinal infère de cet examen qu'elle remonte environ à la moitié ou tout au moins aux der-
nières années du xve siècle. Ainsi que dans la Danse du Petit-Bâle et surtout dans celle de Strasbourg, le
spectre s'y montre partout, non pas à l'état de squelette, mais revêtu de chair. Les personnages y sont tous
unis et non groupés deux par deux, en sorte qu'elle forme une véritable ronde. Telle est aussi la disposi-
tion de la vieille Danse de Lubeck dont j'ai parlé ci-dessus. Le monument de la Chaise- Dieu a été signalé
au public et mentionné pour la première fois dans la belle publication de M. le baron Taylor : Voyage
dans l'ancienne France, liv. V ; ensuite il a été décrit et copié d'une manière très fidèle dans un ou-
vrage spécial: La Danse des Morts de la Chaise-Dieu, fresque du quinzième siècle, par Ach. Jubinal.
Paris, 1841.
11° La Danse des Morts de Berne (1515-1520). — Tous les doutes ne sont pas dissipés relativement
à l'année de l'exécution de cette Danse, mais le nom de l'artiste qui en peignit les tableaux est bien connu.
Cet artiste, à la fois peintre, poëte, soldat, homme d'Etat et réformateur, fut Nicolas Manuel, dit Manuel
Deutsch, contemporain d'Holbein et, suivant quelques auteurs, élève du Titien (1). Ce fut dans le cime-
tière des dominicains, à Berne, sa ville natale, qu'il traça cette composition, fidèlement imitée de la
Danse de Bâle et dont il ne reste plus aujourd'hui que les dessins. Àlbr. Kauw et'Wilh. Stettler en ont
fait des copies avec des couleurs à l'eau, et Hulderich Frôhlicb en a donné une reproduction sur bois, con-
jointement avec la Danse d'Holbein. Les connaisseurs sont d'avis qu'elle peut rivaliser avec cette dernière,
et il en est qui la préfèrent à celle du Grand-Bàle. Dans la copie que la lithographie en a donnée en 1832,
M. Hippolyte Fortoul dit qu'on se plaît à voir l'union de l'art gothique avec le goût et les procédés de la
Renaissance.
12° La Danse des Morts d'Anneberg (dans la haute Saxe) (1525). — Mentionnée d'abord par Fabri-
cius, ensuite par Peignot, par Massmann, et par quelques autres sans plus de détail.
13" La Danse des Morts du château de Dresde (1534) (2). — Cette Danse était sculptée sur la façade
du palais que le duc Georges, l'ennemi de Luther, s'était fait construire et dont on voit encore la cour
principale dans la demeure actuelle des rois de Saxe. Elle fut transportée en 1721 au cimetière du vieux
Dresde (3). Paul Christian Hilscher en a donné une monographie publiée à Dresde en 1705, et plus tard à
Bautzen en 1724 (4). Elle est gravée dans une description de la ville de Dresde par Antoine Week (Anton
(1) Dr. G. Grùneisen, Niclaus Manuel, Leben und Werke eines écrivait dans son article Todtentanz du Pierer's Encyclopiid.
Malers und Dichters,eic, und Reformators im XVI Jahrhundert. Woerterb., que l'original de cette danse avait été détruit en 1600
Stuttgart, 1837. par u:i incendie et que la copie seule en était restée.
(2) On lit dans Peignot : 152Zi ; c'est probablement une faute (lt) Paul Christ. Hilscher's Beschreibung des Dreidener Tod-
typographique. Le docteur Adolphe Ellissen a 1535. tentanzei. Ed. Leipzig und Dresden, 1705, et Budissen (Bautzen)
(3) Massmann n'était probablement pas bien informé, lorsqu'il Richter, 1721, in-8.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. *-0&
JJreckens Bcschreibung von Dresden , p. 26). Cette Danse contenait vingt-sept personnages; la douzième
figure représentait le duc Georges lui-même,
îll° La Danse des Morts du cloître des Dominicains, a Constance (antérieure à l'année 1588.) —
Cette Danse, comme celle de Jacob Wyll mentionnée ci-après, constituait, suivant Massmann, une imita-
tion de la Danse d'Holbein ; c'était une peinture.
15° Les trois Danses des Morts de Lucerne (1631-1637). — Je crois devoir réunir sous un seul
numéro d'ordre ces trois- Danses que Ton cite presque toujours ensemble, quoiqu'on se borne pour l'ordi-
naire à décrire celle de Gaspard Melynger ou Meglinger. La Danse peinte par cet artiste décore l'un des
ponts de Lucerne qu'on appelle le pont des Moulins (Muhlenbrucke ou Spreuerbrùcke) . Elle forme une suite
de tableaux à double face au nombre de trente-six. C'est encore là une copie de la Danse du Grand-Bâle, faite,
dit-on, avec assez de talent. M. Saint-Marc Girardin a parlé de celte Danse des Morts dans le Journal des
Débats du 13 février 1835. On présume qu'elle vit le jour à l'époque que l'on précise par les dates ci-
dessus, cependant on n'est pas bien fixé sur l'année; elle fut restaurée en 1728. Quant à la peinture-a
l'huile de Jacques Wyll qui se trouvait aussi à Lucerne, et qui était non pas une reproduction de la Danse
du Grand-Bâle, mais une imitation d'Holbein ; on la place au commencement du xvii". 11 y a un peu de
confusion dans les renseignements recueillis par Peignot sur les Danses dont nous nous occupons ici. Pour
lui, Lucerne n'en possède que deux : celle de Meglinger, puis une autre Danse des Morts qu'il supposait
exister dans le cimetière de l'église paroissiale et canonicaie d'Im-Hof. Mais il est reconnu que cet estimable
écrivain avait été induit en erreur par des renseignements inexacts, et que cette dernière Danse était placée
dans l'église des jésuites de Lucerne. Ce qui l'avait trompé, c'est que dans le cimetière de l'église d'Im-
Ilof il existe un tableau peint à fresque au-dessus de la tombe d'un respectable chanoine fondateur de la
Société de musique. Là ce studieux personnage est représente tenant à la main un livre ouvert qu'il lit
avec attention. « La Mort, jouant du violon, vient l'avertir; il n'en est point effrayé, et marquant tran-
» quillement avec le signet l'endroit de sa lecture, comme s'il devoit la reprendre, il paroît disposé à
» suivre la Mort, comme il suivroit quelqu'un qui seroit venu l'interrompre un moment. Cette seconde
» Danse de Lucerne est plus moderne que celle que l'on voit sur le pont. » (G. Peignot, Recherches, p. xlvi.)
On trouve des détails plus ou moins exacts sur les Danses de Lucerne dans plusieurs relations de voyage
en Suisse et dans des Guides ou Manuels des voyageurs. L'auteur des Lettres sur la Suisse ( 2e édition , Paris,
1823, 2 vol. in-S") n'en parle que pour les décrier ; mais Ramond , traducteur des Lettres de Coxe (édit.
de 1782), et beaucoup d'autres écrivains les mentionnent avec éloge.
Toutes les Danses dont on vient de lire la nomenclature sont les seules des xv% xvic et xvne siècles qui
me paraissent se prêter à un classement chronologique par années. 11 en est un grand nombre que j'ai dû
laisser en dehors de cette nomenclature, parce que c'est tout au plus si l'on peut procéder à leur égard
par siècles, tant les renseignements donnés sur l'époque de leur exécution sont rares et douteux; il est
même quelques unes de ces Danses dont l'existence est tout à fait conjecturale. Quoi qu'il en soit, nous
enregistrerons comme devant appartenir encore au xv" et au xvie siècle :
La Danse des Morts de la chapelle de TVorlley-Hall, dans le comté de Glocester;- Danse dont les inscrip-
tions étaient les mêmes que celles de John Lydgate, le traducteur des vieilles rimes françaises de la Danse
Macabre.
La Danse des Morts de l'église de Stratford-sur-Avon, connue par une note manuscrite de John Slowc
dans sa copie de l'Itinéraire de Leland (1).
(1) On présume que Sliakspeare a vu ces images pendant son de tout ce qu'il y a de plus bas; tu n'as en toi nul courage, car lu
enfance, et qu'elles lui ont inspiré la belle tirade récitée par le crains jusqu'au dard fourchu d'un pauvre ver... Qu'y a-t-il encore
duc, scène l", acte III, de la comédie Mesure pour mesure. C'est dans ce qu'on appelle la vie? Mille morts cachées; et nous crai-
toule une méditation sur la mort ; on y remarque les passages sui- gnons la mort qui finit tous ces maux bizarres. » C'est peut-être
vanis : .< Soyez déterminé à la mort , et soit la vie , soit la mort, aussi ù la même source que Sliakspeare a puisé l'idée de la scène
l'une ou l'autre vous en paraîtra plus douce... Homme! tu n'as du fossoyeur dans Hamlet.
rien de noble ; car tous les avantages que tu produis sont nourris
106 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MOUTS
La Danse des Morls de Croydon, qui existait sur les murs de la grande salle du palais archiépiscopal, et
dont quelques vestiges à demi-effacés subsistaient il y a peu de temps encore.
La Danse des Morls de l'église de Ilexham, dans le Northitmberland, dont il existe aussi des restes.
La Danse des Morls d'Erfurl, en Allemagne, que G. Pcignot dit avoir été peinte dans le couvent de cette
ville, sur les panneaux entre les fenêtres de la cellule qu'habita Luther, mais que Francis Douce, d'après
Nicolas Karamsin qui en a donné une description, place sur l'aile latérale de la maison des Orphelins.
Massmann parle aussi d'une Danse des Morts très moderne exécutée à Krfurt de 1735 à 1795, avec le texte
en haut allemand de la Danse de Lubeck.
La Danse des Morls de Leipsick, mentionnée par Fabricius, Peignot, Massmann et autres, sans aucun détail.
La Danse des Morls de Nuremberg, qui doit être fort ancienne, mais sur laquelle on ne sait à peu près
rien. J'ai vainement interrogé, au sujet de cette Danse, la célèbre Chronique de Nuremberg, qui n'en parle
pas; mais dans le Nouveau voyage en Italie de Maximilien Misson (la Haye, Henri van Bulderen, 1G98,
3 vol. pet. in-8; — voy. tom. 1, pag. 85, Voyage d'Allemagne), j'ai puisé un renseignement assez
curieux qui paraît se rapporter sinon à celte Danse, du moins à une représentation analogue. L'auteur
raconte les différents épisodes d'une noce nurembergeoise à laquelle il avait assisté. Cette noce, dit-il,
eut lieu le soir. « Le futur époux, accompagné d'une longue cohorte de ses amis, vint le premier à
» l'église. 11 estoit sorti à pied d'une maison qui n'en est qu'à deux cents pas, et dans laquelle il s'estoit
» rendu en carrosse. Son épouse, qui estoit dans le mesme lieu, le suivit quelque temps après, estant aussi
<> escortée d'un grand nombre de ses amies. Tous deux estant entrez dans l'église, l'un s'assit d'un costé
» avec sa bande, et l'autre se mit vis-à-vis, au costé opposé. Chacun avoit au-dessus de sa teste, contre la
» muraille, une représentation de la Mort. Ils s'approchèrent tous deux du ministre qui les attendoit au
» milieu du chœur ; et après que l'office fut fait, quatre ou cinq trompettes, qui estoient sur le haut de la
» tour, sonnèrent beaucoup de fanfares, et les nouveaux mariés s'en retournèrent comme ils estoient venus.»
Ces représentations de la Mort placées au-dessus de la tête des époux, n'était-ce qu'un ornement de cir-
constance, ou bien était-ce une décoration de l'édifice existant depuis longtemps à cet endroit?
La Danse des Morts de Vienne, en Autriche, qu'un voyageur (Bruckmann, Epislolœ itinerariœ, vol. V,
ep. 32, cité par Douce, The Dance of Dealh, p. liS) a signalée comme ayant été peinte jadis dans un
monasLère des augustins. Un groupe de cette Danse des Morts, selon Douce, ou plutôt selon Bruckmann,
représentait la Mort entrant par une fenêtre avec une échelle. Le premier de ces écrivains parie également
d'une autre chapelle du même monastère où l'on voyait la Mort emportant un écolier, Arlequin faisant des
grimaces à l'inévitable déesse, enfin celle-ci brisant toutes les fioles d'un apothicaire.
La Danse des Morls de Berlin, que M. Hippolyte Fortoul, d'après l'indication de Douce, crut devoir
chercher dans l'église Sainte-Marie, mais qu'il n'y put découvrir, soit que le monument eût été détruit ou
caché aux regards, soit qu'il n'eût jamais existé.
La Danse des Morts de l'église Saint- André, à Brunswick, que mentionne Fiorillo, d'après le témoignage
d'un nommé Erasm. Rofhaler, et sur laquelle on ne sait du reste absolument rien.
La Danse des Morts de Landshut, que Fiorillo dit avoir existé dans un cloître de dominicains.
La Danse des Morls de Gandersheim , qui, d'après Fiorillo, se trouvait dans un couvent de religieux
déchaussés, et dont parle une vieille chronique.
La Danse des Morts de Fuessen, que peignit sur bois dans une église, au xvie siècle, Jacques Hiebler
( Jacob Hiebler) (I), et à laquelle fut jointe un texte qui n'est la plupart du temps qu'une reproduction de
celui de la Danse du Grand-Bàle, et par conséquent du texte primitif des Danses suisses et de la plupart des
Danses allemandes.
(1) la docteur Ellisscn commet une suite d'erreurs en altri- et surtout mal ponctué, dans le Pierer's Encyclop. Wœrterb., le
buant la Danse de Constance à ce Jacques Dybler, la Danse de passage de l'article Todlentanz dont il fuit un exilait. ( Voyez
Fuessen, qui est de ce dernier, à Jacques Wyll, l'auteur d'une des //. IMbeins Init. Buchst.,. p. 89. )
Danses de Lucerne. Son inexactitude provient de ce qu'il a mal lu,
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 107
La Danse des Morts de Freiberg, en Saxe, mentionnée par Massmann (Serapeim, 1847, n" 9) sans aucune
explication.
La Danse des Morts de Ilaag, ou cle la Hague, en Hollande, qui fut peinte dans un château appartenant
au prince d'Orange, et qui représente la Mort armée des flèches dont elle perce l'humanité. Cette pein-
ture, qui existe peut-être encore, doit tout au plus dater du xvi" siècle, et semble appartenir au style de la
Renaissance.
La Danse des Morts d'Amiens ( en France, département de la Somme), laquelle existait , à ce que l'on
présume, dans un cloître attenant à la cathédrale; ce cloître, qui fut détruit en 1817, portait le nom de
Machabée, et l'on pense que ce nom avait rapport à une peinture dont M. Maurice Rivoire a encore vu
les vestiges, et dont il a parlé, je crois, dans une brochure publiée en 180G.
La Danse des Morts de Sainl-Mae.hu, à Rouen, dont l'existence n'est pas suffisamment prouvée (1).
La Danse des Morts de l'église de Fécamp, sculptée sur un pilier.
La Danse des Morts de l'église Sainte-Marie aux Anglais, près de Lisieux, dont il est question dans la
note suivante que publiait un journal en I8b.li : « Il est question de démolir une église située près de Lisieux,
» à huit kilomètres de Livarot et dans le voisinage de Vieux-Pont. Cette église, qui s'appelle Sainte-Marie
» aux Anglais, possède deux grands tombeaux, des inscriptions importantes et des chapiteaux bien con-
» serves. Sous le badigeon qui s'écaille, on voit paraître une de ces Danses Macabres si célèbres et si rares
» en France. » Cette note, qui m'a été communiquée, est le seul renseignement que j'aie pu me procurer
sur la Danse de l'église de Sainte-Marie aux Anglais.
La Danse des Morts d'Angers. M. Achille Jubinal croit se rappeler que cette Danse a été découverte de-
puis peu d'années, sous une couche de badigeon ; néanmoins il n'affirme pas qu'elle existe. Pour ma part,
tout ce que je peux dire à ce sujet, c'est qu'il y avait autrefois dans l'église de Saint-Maurice d'Angers
une représentation lugubre analogue à celle dont nous parlons, et qui, si elle ne se confond pas avec cette
dernière, a dû se trouver exposée là dans le môme temps. Un passage des contes d'Eutrapel établit en effet
qu'on remarquait dans cette église un riche tableau où le bon René de Sicile était peint mort, rongé de
vers, couronné et tenant un sceptre en main. Il n'y avoit, ajoute l'auteur de ces contes, si controngle et dur
cœur qui ne se retirast à la contemplation de la caducité cl vanité de ce monde. Serait-ce par hasard cette
image du bon René qui aurait été prise pour un reste de Danse des Morts?
La Danse des Morts du château de Blois, dont l'existence est douteuse (2).
Aux Danses murales qui appartiennent aux xive, xve, xvic et xvne siècles, et qui figurent dans la nomen-
(1) M. Ltfnglois a dessiné, dans un ouvrage de M. de la Que- » ceux de la maison de Châtillon, oomtesÇe Blois, it parcelle âOr-
riôre, intitulé : Description historique des maisons de Rouen » Uans. Ce livre, qui a exercé l'érudition de M. Van l'raet, de
(Paris ,1821, in-8), des encadrements qui ornaient les galeries de » M. Pcignot et de M. Lebcr, ne contient rien qu'on ne trouve dans
pierre et cle bois placées autour d« cimetière de Saint-Maclou. Ces ». la Danse Macabre imprimée à la lin du xvc siècle par Guyol
encadrements consistaient en ossements, en têtes de mort et autres » Marcliand. Louis XII s'élailil borné à reproduire sur les mm s
emblèmes funéraires, le tout sculpté. G. Pcignot a argué du ca- » de son château les gravures et les vers publiés par le libraire
ractère spécial de ces ornements, qu'ils avaient accompagné une >» parisien? Mais esl-il bien sûr qu'une fresque représentant la
Danse des Morts peinte sur les murs. On trouve dans le livre de » Danse Macabre ait existé an château de Blois ? Je crains Ion que
M. Fortoul la note suivante : « M. Langlois a laissé sur la Danse » la suscription que j'ai citée tout à l'heure n'ait un fragile fonde-
» des Morts de ?aint-Maclou un travail auquel M. Leber a contri- .. ment. Sur le verso de la feuille où elle se trouve , ] ai lu ces mots
» bué, et dont M. Poilier, bibliothécaire de la ville de l'.ouen , » écrits en caractères gothiques :
» a promis la publication. » gcg hitttyxei et livrée en franchi. Pucl° 2°
(2) « On trouve au cabinet des estampes de Paris, dit M. II. For- contre la muraille te berriere la court.
» toul, un magnifique livre composé de huit grandis feuilles de 3Moty£.
» vélin, où des images, richement enluminées, accompagnent un , ,r, tliinur-
» texte gothique de la Danse Macabre; sur la couverture on lit la » 11 me semble assez, naturel de croire que c est celle no e h «mque
» suscription suivante , tracée de nos jours : Danse Macabre, ou » qui a inspiré l'auteur de la suscription récente. Mais .1 n»p jW ^
» l'Empire de la mort sur tous les états de la vie humaine, peinte » aussi qu'elle a été singulièrement entendue par lui et qu i.
» contre le mur de la cour du CHATEAU de Blois , vers 1502, » désigner une fresque , elle indique évidemment e lieu.
» temps où Louis XII, roi de France, fit embellir ce lieu occupé » où ce livre se trouvait dans la bibliothèque de \, 01 M V^ ■
« avant ce prince par les seigneurs de la maison de Champagne, Fortoul, La Danse des Morts dess. par Eoloein, p.
108 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
clature précédente, la plus complèle que les renseignements obtenus jusqu'à ce jour m'aient permis de
donner, il faut joindre quelques Danses du xvme siècle, exécutées çà et là par pure fantaisie d'amaleurs
en veine d'archaïsme, le sujet ayant perdu depuis longtemps sa vogue et sa popularité. Ainsi :
La Danse des Morts de Kulmksbaden, en Bohème (170/i).
Elle fut peinte, d'après les ordres du comte Antoine de Sporck fou Sparck), sur les murs d^un hôpital
que ce seigneur avait fait bâtir à Kukuksbaden, et, d'après ses ordres aussi, gravée par Michel Rentz,
et publiée à Vienne en 17G7, sous un titre que je ferai connaître plus loin. (Voy. Massmann, Pierer's
Encyclop. Wœrterb., &\'\.Todtentanz, et du même : Literatur der Todtentànzc , Leipsig, F. O. Weigel,
18/jO, p. 52.)
La Danse des Morts d'Erfurt (1735-90). Elle fut le résultat d'une sorte de fondation ou d'œuvre'pie,
à laquelle concoururent des particuliers.
La Danse des Morts de Fribourg, en Suisse (1 744). Elle est citée sous cette date par Massmann.
La Danse des Morts de Straubing (17G3). Cette Danse fut peinte dans la crypte de Saint-Pierre par un
nommé F. Hœlzl. Massmann dit qu'elle existe encore.
On a pu voir, par la nomenclature qui précède et par le tableau synoptique des Danses murales que j'ai
donné (Tab. 1) à la fin de cette première partie, que la France, l'Allemagne, la Suisse et l'Angleterre ont
seules fournies des représentations peintes ou sculptées de la Danse des Morts. D'autres nations , comme
l'Italie et l'Espagne, ne nous en ont point donné. Cependant je ne fais point de doute qu'elles n'en aient
eu. Quand on connaîtra mieux l'intérieur de ces sombres monastères, encore peuplés de moines, d'où la
sévérité des règlements repousse les étrangers, ou du moins empêche qu'on expose aux regards des curieux
les merveilles qui y sont conservées avec un soin jaloux, on découvrira, j'en suis persuadé, quelques
Danses des Morts jusqu'ici demeurées inconnues. L'Espagne surtout ne peut manquer d'en fournir; elle
aime les pages sinistres qui mettent à nu le côté hideux de l'humanité ; elle se complaît en des sujets ter-
ribles et farouches. Déjà M. Douce parle d'une personne qu'il a connue et qui avait retrouvé sur une mu-
raille de la cathédrale de Burgos quelques fragments de squelettes, malheureusement défigurés par une
couche de badigeon. Ces squelettes peuvent avoir fait partie d'une Danse des Morts vraisemblablement plus
ancienne que ne l'est le Trionfo délia Morte du palais ou du cloître Saint-Ildefonse, peinture exécutée au
xvie siècle par le Flamand Jérôme (Hieronymus) Bos. On ne saurait dire avec plus de certitude qu'il
existait aussi à Naples une ronde funèbre, lorsqu'on veut parler seulement d'une certaine représentation
allégorique de la mort sculptée sur un marbre dans l'église Saint-Pierre le Martyr. Ce n'est là, en effet,
qu'une image isolée comme il en existait dans beaucoup d'édifices religieux, souvent, il est vrai, en com-
pagnie des sujets de la ronde funèbre (on se rappelle le squelette de Germain Pilon du cimetière des Inno-
cents). Sur ce marbre de Saint-Pierre le Martyr, la Mort, c'est-à-dire le spectre auquel on donne ordi-
nairement ce nom, est représentée portant deux couronnes sur la tête et un faucon sur le poing. Elle pa-
raît prête à partir pour la chasse; sous ses pieds sont abattus un grand nombre de personnages des deux
sexes et de tout âge auxquels elle adresse la parole. Vis-à^vis la figure de la Mort est celle d'un homme
vêtu en artisan ou en marchand, qui jette un sac de monnaie sur une table, en- disant:
TutU li voglio dare
Se mi lasci scamparc.
Dans ce caractère de chasseresse que prend ici la Mort et dans ce faucon qu'elle tient sur le poing, il y a
comme une vague réminiscence de la légende des Trois Morts et des trois Vifs qui fut peinte, comme on
sait, au xive siècle sur les murs du Campo-Santo de Pise ; d'un autre côté, la présence du marchand et le rôle
qu'il joue vis-à-vis sa terrible interlocutrice rappellent les colloques en action des Danses des Morts. S'il
fallait ranger cette sculpture parmi ces dernières, à plus forte raison devrions-nous y faire figurer un
tableau peint jadis dans le cloître derrière le chœur de la cathédrale de Strasbourg. Ce tableau, qui datait
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 109
du xvc siècle (1480) et dont aucun des auteurs qui ont écrit sur les Danses des Morts n'a fait mention (1),
contenait plusieurs figures avec des légendes rimées en allemand et en latin. On y voyait un ange tenant
un sablier; les vers allemands disaient :
O Mensch, merk gar eben,
Es gilt dir Seel und Lcbcn.
Vis-à-vis de l'ange était la Mort avec un jeu d'échecs devant elle. Elle parlait ainsi :
Ich sag dir es ist darar.,
Du soit todtlichen Schaclimatt han.
Ainsi que dans la.fresque du Campo-Santo, on voyait réunis à côté de l'ange, des papes, des empereurs,
des rois, des évêques, des prélats et des prêtres; au-dessus on lisait :
In diesem Spiel, ô lierre min,
Jlin Seel lass dir befohlcn sin.
La figure de la Mort était accompagnée de douze vers allemands (2), et à l'endroit où le peuple était re-
présenté on lisait, au-dessous de l'image, des vers latins (3). 11 est impossible de ne pas reconnaître l'ana-
logie frappante qui existe eirtre le sujet de ce tableau, les sens des rimes qui raccompagnent et les pein-
tures, le texte de la Danse des Morts.
On a retrouvé de nos jours, dans des contrées lointaines, quelques monuments où l'allégorie de la Mort est
traitée à peu près de la même manière que dans les rondes funèbres de nos églises. Voici ce qu'on lit, à ce
sujet, dans la relation d'un ingénieur français qui avait visité les Kosaks du Don. « Les arts du dessin
» sont à peu près inconnus des Kosaks. Cependant les formes extérieures de leurs églises nouvelles et de
» leurs habitations prouvent qu'un certain goût règne chez eux. Une seule fois, il m'est arrivé de rencon-
» trer sur les murs d'une maison, au sein d'une vieille slanilza(a), une peinture étrange, d'une exécution
» fort imparfaite, mais qui se rattache d'une manière très remarquable aux idées du moyen âge en Occi-
» dent. Elle représente un homme revêtu d'un uniforme militaire et portant une tête de mort couronnée
» de lauriers. Une inscription slavonnc explique le sens de cette singulière figure. C'est un guerrier que la
>> mort a surpris au milieu de la victoire, et qui exhale ses plaintes sur l'instabilité et le néant des prospe-
» rites humaines que la Mort vient frapper sans pitié. II paraît que la maison entière était couverte na-
» guère encore de peintures analogues, et offrant toutes le même sens sous des formes différentes. Elles
m.
(1) il. Edt'l en a parlé dans l'addition à la nage 62 de l'ouvrage
dont on a donné le litre plus haut. °l"ls <:»tlc,'', ™?<ri'cUml Tf^TiïT
1 Et redit in niluliiiu, quod Tintante niliil :
(2) Ailes «las da lebt gross uml klein Félix tpii instituit tranimiUàm ducerc vilain
Das musa mir werden gei.icin, Et l?1» stal,ilcs claudere Une d.es.
Bolist, Kûiiig uml Kardiiial 1480'
Biscliof, llerzog allzumal, Sous le tableau on voyait une petite pierre de forme carrée sur
«rave», Uuer und l'rawcr, . . „ - rf , fa lêl de mort) cl au-dessous des trois
lliirger, knaben unit Jiiriktraven iiujuun. ■.■ o rVnit
ici. sag ucl, iiss freyem Wolm têtes de mort , un cartouche avec ces mots : AU hei nacli. U t lait
Keinen ich des snicls erlolm lc monument funèbre d'un des piètres de la cathédrale. D après
Bèvval.rent .ici., jung umi ait, l'inscription , il portail le nom d'Eucharius Tracta. (Voyez
Eucr Jalir suid uss gezahlt ' " . 't"*"1' ' ' , , . .
Leuger «ill ichs iiièht gestaltcn Schaedeii summum Argentoralensntm Templum das ist ausz-
Zu todt wille ich uch inatteii. fuhrliclie un F.igendtliche Beschreibung dess viel leunstlichen, etc.
i. Munsters zu Strassburg. Strassburg in Verlegung Lazari
(î) Mos est hîc hominum semper cmri lempore nasei, Zetzners seligen Erben, 1617, p. 51-52.)
Et .ramper .uiadam coroliiioi.e mori. .. . po„ulalion kosake est répartie en deux villes el cent dix-
Oiiinibiiscsteadciiilcthi via, non tanicu unus ^ w lupuia ... , . „i,„„„. , „„ nnmn
Est vil* «métis cxitij.mc moVlu.. neuf stanitzas ou stations principales, dont chacune a un alaman ,
n. chef suprême de l'autorité à la nomination de l'empereur, son
Mors reseca. , mors omne nè'cat, qnodo....(|..e necabit, corps de garde, son relais de poste, etc. Il y a de plus une foule de
Magiiifk'os iirtiuit et inodicos, eiinciis doiuiiiatur, khoulors ou hameaux peuplés en grande partie par des sei •. ]
Sobiscmn tenet imperium, luilliini rcveretiir ; cultivent les terres environnantes au profit d'un ou de plusieurs
'lam ducibns ipiaiii priiicipibus cominunis liabetiir;
Mors jnveues rapît atqnc senes iiubi mkerehir. nobles kosaks.
HO ORIGINE 'ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
» avaient été faites par l'ancien ataman de la stanitza, homme d'une imagination sombre. L'injure du
» temps les a peu à peu effacées, et le possesseur actuel de la maison se proposait de faire bientôt dispa-
» raîlre ce nouvel emblème. On ne saurait méconnaître, dans la fiction kosake, une inspiration tout à fait
» semblable à celle de la fameuse Danse Macabre. N'est-il pas étonnant que cette idée originale du moyen
» âge ait été reproduite à plusieurs siècles d'intervalle et à mille lieues de distance, dans un pays où l'on
» n'en avait certainement jamais eu connaissance (1). »
En visitant toutes les églises et tous les cimetières de l'Europe, on n'aurait pas de peine à trouver en-
core des fresques, des sculptures et des statues offrant des symboles de la fragilité de notre existence. Sur
les riches sépulcres, à l'intérieur des églises, de grandes et mornes figures armées d'une faux, couvertes
d'un linceul et portant un sablier, fournissent des représentations du Temps ou de la Mort. Sur les tombes,
à l'intérieur des cimetières et des cloîtres, des ossements et des crânes sculptés composent les sinistres
emblèmes du Mémento mori. Mais, à proprement parler, tout cela n'est point une imitation de la Danse
des Morts ; la plupart de ces représentations appartiennent à une époque peu reculée, d'autres sont très
anciennes et ont devancé l'apparition des rondes murales, circonstance qui donne lieu de penser qu'elles
n'ont pas été sans influence sur leur exécution. Toutefois, parmi les monuments qui peuvent avoir été in-
spirés directement par les Danses des Morts, ou remarquera celui de Lezardrieux, au fond de la Bretagne.
Là, sur les stalles du chœur, sont sculptés des groupes de personnages qui, en se livrant à tous les plai-
sirs de la vie, tiennent dans la main des têtes de mort qui leur en rappellent la brièveté. Ne faut-il pas
accepter ces images comme une nouvelle interprétation figurée de l'antique Comedeamus et bibamus, cras
enim moriemur, ou bien du Cantica de la pantomime lémurique du festin de Trimalcion ?
Quant aux Danses des Morts consistant en manuscrits, recueils imprimés, gravures et tableaux, elles
ont d'autant plus de valeur pour nous qu'elles nous fournissent de nombreux et utiles renseignements sur la
musique instrumentale des rondes funèbres. Ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, elles se rap-
portent ou semblent se rapporter, pour la plupart, à des peintures murales qui ont joui d'une grande
vogue, et dont elles servent ainsi à conserver le souvenir après la destruction des monuments originaux.
Les plus anciens manuscrits contenant des .représentations illustrées de la Danse mortuaire sont les ma-
nuscrits allemands dont parle M. Massmann en traitant des Danses de Bâle, et qu'il fait rapporter à ces
Danses en raison de la conformité des textes. Ces textes, en effet, offrent presque généralement le même
sens, la même suite d'idées, la même coupe, et souvent le même choix d'expressions que les rimes bâ-
loises, ne différant de celles-ci, et même ne différant les uns des autres que par la variété des dialectes
dont il y est fait usage, ou par l'emploi d'expressions nouvelles et d'inversions qui ne changent rien au
fond des idées, et que les peintres restaurateurs ou les écrivains arrangeurs et copistes ont introduites soit
à dessein, soit involontairement dans la leçon primitive du poëme. Les manuscrits dont il est question pro-
viennent de la première moitié du xve siècle (de 1443 à 1447), mais ils ne sont peut-être que des copies
ou des leçons nouvelles d'une œuvre antérieure exécutée dans le xive siècle, en même temps ou peu après
la Danse du Petit-Bâle, qui date, comme on sait, de 1312 (2). Quatre de ces manuscrits sont dans la bi-
bliothèque de Munich, les deux autres dans celle de Heidelberg (3). Ils contiennent des planches xylogra-
(1) Voyez dans le Magasin pittoresque, ann. 3839, p. lift, les (3) Ces manuscrits sont :
Kosaksdu Don. Souvenirs d'un voyage fait en 1837 par un A. Les quatre manuscrits de la bibliothèque de Munich :
ingénieur français.
(2) Dans son premier sermon , qui sert comme d'exorde à la 1o Cod m?na?- Germ-> n° 270' chart- foL> colé dans Mass~
Danse des Morts, le prédicateur fait clairement allusion a des mann M .
images peintes : Des gemeldes ftwm, ce que le texte latin joint ~° CocL mo"ae; ^3/%™^., n* 39, chart. fol., colé dans
an texte allemand rend par figuré et exempli pictura, (Voy. le Massmann M .
ms. de tleidelberg, Cod. palat., n° 314, chart. fol.). On lit dans 3° CocL momc- bavar" h de Pan ihm ' colé dans Mass"
le même ms. au-dessus du prédicateur (prédisant) qui paraît à la mann M .
fin pour tirer la conclusion et faire la moralité : « Item alius doctor U° Mallusciit P"blilî dans ^Indicateur littéraire de 1806.
» depictus in opposita parle. » (Liter. Anzeiger, p. 388, 352, 612 , 616), sans désignation spé-
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 111
phiques représentant les sujets indiqués par un texte adhérent à ces planches mêmes, ou bien tracé à la
plume au-dessus et au-dessous des figures. Ces gravures manquent dans celui des manuscrits de la biblio-
thèque de Heidelberg, que Massmann a désigné par H1 (Cod. palat., n° 314, chart. fol.), mais elles au-
raient dû y figurer, puisque le texte, en plusieurs endroits, y fait directement allusion. Une autre particu-
larité de ce manuscrit, c'est que les strophes explicatives sont accompagnées d'une traduction latine (1),
de même que dans une des éditions de la Danse Macabre le texte français a aussi sa version en latin. Dans
ces quatre manuscrits, décrits avec beaucoup de soin par Massmann, la Danse des Morts est en quelque
sorte encadrée dans un sermon (2). Le prédicateur commence par adresser une première allocution à tous
les serviteurs du Christ, petits et grands ; il semble les inviter à porter leurs regards sur le charnier où
Dieu se plut à confondre les ossements des maîtres et ceux des serviteurs. Pour consoler ensuite son audi-
toire attristé par ce désolant spectacle, il rappelle aux pécheurs repentants les promesses conditionnelles
du jugement dernier, et proclame la résurrection des morts. « £eux-là, dit-il, qui dorment dans la pous-
» sière se réveilleront un jour ! » Aussitôt après ce sermon, on voit paraître le squelette qui vient chercher
le pape, l'empereur, l'impératrice, le roi, le cardinal, et successivement tous les autres personnages de la
Danse. Les appels et les réponses des mourants forment une suite de quatrains qui se termine à la réponse
de la Mère (DiuMuoler). Alors commence un autre sermon (dy ander predig), invitant l'humanité perverse
au repentir (3). Ici le prédicateur et les assistants ne sont plus que des squelettes. A cette fin, un des
ciale, mais que Massmann rapporte à la leçon du ms. précé-
dent, et cote M4.
B. Les deux manuscrits de la bibliothèque de Heidelberg :
1° Cod. palatin., n° 314, chart. fol., coté dans Massmann II1.
2* Cod. palatin., n" 438, chart. fol., coté dans Massmann H2.
La danse contenue dans ce dernier manuscrit est celle dont
Massmann a publié le texte et les figures comme supplément à
son ouvrage sur les Danses bàloises et sous le titre : Todtentanz
in Holzschnitten des fùnfzehenten Jahrhunderts. (Voy. Massmann,
Die Baseler Todtenlàhze, Anhang. et Taf., I., VIII, p. 120.)
(1) Le texte latin précède le texte allemand (theutunice).
Voici le début du sermon :
O vos ûiuentes, huius mundi sapientes,
Cordibus apponite duo verba Cbristi venite
Nec nunc et ite. per primum ianua vitœ
Justis erit nota sed per aliùd quoque porta
Inferi monstratur : sic res diversitieatur.
Gaudia vel pêne sine fine snnt ibi plene.
Uinc voce sana vos hortor spernere varia.
Tempus nainque brève uiuendi, posfea ve ne.
Mors geminata parit, sua nulli uis quoque pareil.
Fistula tartarea vos iungit in una eborea,
Qua licit inuiti saliunt ut stutti periti.
Hec ut pictura docet exemplique figura.
(2) Celte circonstance semble venir à l'appui d'une conjecture
que j'ai formée, au sujet de la Danse Macabre (voy. plus haut), et
que je crois devoir étendre à d'autres Danses des Morts, notamment
aux Danses allemandes dont je parle ici. il serait très possible
que le texte de plusieurs de ces danses eût été lu et récité en chaire
par des prédicateurs, et qu'il tirât même son origine d'une forme
littéraire appropriée aux enseignements de ces zélés propagateurs
de la foi. Au surplus , il était d'usage fort anciennement de farcir
les sermons de compositions poétiques empruntées non seulement
à la littérature sacrée, mais aussi à la littérature profane. On for-
mait des collections de légendes à l'usage des prédicateurs. On
alla jusqu'à écrire pour eux un Gesta Romanorum moralisé, et il
est prouvé qu'ils ne dédaignaient pas de recourir à des versions du
Roman des sept sages. Enfin, les fablesd'Ésope participèrent à l'hon-
neur d'être racontées en chaire. Au xntc siècle, il y eut aussi des
sermons versifiés, comme celui de Guichard de Bcaulieu que l'on
a publié de nos jours (Paris , 1834). On ne saurait contester que
la complainte de l'Ame damnée, le Débat du corps et de l'âme ,
aussi bien que le Discours des trois Morts et des trois Vifs, ne
fussent aussi des épisodes moraux tout à fait dignes d'inspirer
les sermonneurs jaloux de produire de l'effet et d'émouvoir forte-
ment leur public. Bien n'empêche de conjecturer qu'ils ont fait
partie du répertoire des Frères prêcheurs, auquel ce mode de
prédication était familier, d'autant plus que saint Dominique lui-
même, comme nous l'apprend Iléroldt, dans son Promptuarium
exemplorum à l'usage des prédicateurs , abundabat exemplis.
Ce qui fortifie cette conjecture aussi bien que celle que j'ai
exprimée relativement à la Danse Macabre, c'est que la version
espagnole de cette ronde funèbre , dans le manuscrit de la bi-
bliothèque de lEscuiial, version attribuée, comme on sait, à
Rabbi don Santo,est précédée d'une courte introduction en
prose où se trouve une phrase qui semble contenir une allusion au
prédicateur chargé de réciter ce poëme en public , car on y re-
commande gue vean e oyan bien lo que los sabios predicadores le
disen e a monestan de cada dia.
(3) Dans le manuscrit de Heidelberg, coté par Massmann II', ce
second sermon, au lieu d'èlre placé à la fin de l'œuvre, comme
dans les autres manuscrits, est placé au commencement, et la
figure du prédicateur qui parle ici opposée a celle du prêtre qui a
fait entendre le premier sermon. En effet , on lit cet avertisse-
ment : « Item alius doclor depictus predicando in opposita parte
» de contemptu mundi. » Le sermon est d'abord en latin, puis en
allemand. Voici le texte latin :
O uos moi-taies peruersi mundi sodates,
Finem pensateque futura considerate,
Qualibus ad primum tempusque reqniritur ymuni.
Pro loco duplatur, ubi finis perpetuatur.
Mors horrenda niinis est cunctôrurri quoque finis.
Qualiter aut quando yenerit, manet iu dubitando.
Sic etiatn dura noscuntur inde futura,
Propter ignotum remanendi locum quoque totum.
Pendet a factis in isto mundo peraclis.
Ergo peccare desistite, si properare
Ad finem cupitis optatum, nam benc scitis
Quod celum dignis locus est, sed fit malis ignis.
Ainsi se trouve naturellement lié le sujet du mépris du monde, qui
inspira tant de fois les prédicateurs , a la Danse des Morts qui
112 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
manuscrits de Munich ajoute une petite moralité appelée le troisième sermon (dy trill prediy), où revien-
nent tous les lieux communs relatifs au sort de l'homme après cette vie; puis la Mort, ou plutôt un mort
conclut en se donnant comme exemple aux vivants des effets de la destruction charnelle et de la décom-
position cadavérique qu'opère le séjour du tombeau.
II existe encore dans plusieurs autres bibliothèques de l'Allemagne des manuscrits renfermant des com-
positions du même genre ; je citerai particulièrement la bibliothèque de Sluttgardt. Espérons que le savant
et laborieux Massmann parviendra à en dresser l'inventaire complet, et enrichira de ce nouveau travail ses
études bibliographiques sur la littérature des Danses des Morts.
Les manuscrits français que nous possédons sur la funèbre allégorie paraissent tous se référer à la Danse
Macabre et avoir été copiés sur les anciennes éditions de cette Danse. C'est ce qu'il faut dire du manuscrit
de la Bibliothèque nationale, n° 7310,3 (anciennement au fonds Colbert sous le n° 1849), qui n'a point de
titre spécial, mais qui porte au dos de la reliure ces simples mots : Danse Macabrée. Ce superbe manuscrit,
orné d'images enluminées avec un grand soin, contient les rimes de la Danse imprimée de 1685. Les autres
manuscrits de la Bibliothèque nationale où se trouve la Danse des Morts française n'ont que du texte et
point de miniatures. Tel est, par exemple, le manuscrit coté Supplément 632, où le docteur est appelé
Machabre, circonstance que j'ai déjà fait remarquer; le manuscrit 543, du fonds Saint-Victor, où le docteur
est nommé un maistre qui est au bout de la Danse; enfin, le manuscrit 7398, anciennement 394, du fonds
de Bouhier, contenant à la fin un fragment intitulé : cy après s'ensuit la Danse Macabre aux hommes. Le
texte est le même que celui du manuscrit 7310.
Je ne passerai pas aux Danses imprimées sans avoir complété ce que j'ai dit des Danses manuscrites
par la relation d'une découverte bibliographique qui, pour n'être pas aussi importante qu'on l'avait cru
d'abord, n'en est pas moins digne d'attention. Nous lisons, dans l'ouvrage de M. Hippolyte Fortoul, que
M. Douce cite (en les tronquant), quelques vers d'un ancien poëme espagnol qu'il attribue, sur la foi de
D. Th. Antonio Sanchez, à un troubadour juif du xivc siècle, et qu'il faudrait prendre, si l'on se rangeait
de son avis, pour le premier monument authentique où la Danse des Morts se montre entièrement formée.
(Il ne tient pas compte des Danses murales du xive siècle, comme la Danse du Petit-Bâle et la Danse
Macabre du cimetière des Innocents.) Ce poëme, connu par un manuscrit qui, à la fin du dernier siècle,
était encore déposé à la bibliothèque de l'Escurial (rayon IV, lettre b, n° 21), porte le titre suivant : Danza
gênerai de la Muerte en que entran todos los estados de génies. M. Hippolyte Fortoul expose les raisons qui
lui font douter de l'authenticité de cette Danse comme œuvre du xive siècle, et surtout comme production
originale de Rabbi don Santo. L'emploi d'une forme de versification qui ne fut en honneur que dans les
premières années du xve siècle, sous le règne de Jean II, lui paraît déceler clairement l'anachronisme.
Ensuite on possède si peu de renseignements sur la vie du poète qui en est supposé l'auteur, qu'on ne peut
inférer de la réunion d'une pièce de vers portant le nom de ce dernier avec deux autres ouvrages, la Doc-
trina christiana et la Danza gênerai de la Muerte, qui ne portent aucun nom, mais qui, dans le manuscrit
de l'Escurial, se trouvent être de la même écriture que la pièce de vers ci-dessus ; on ne peut inférer,
dis-je, de cette rencontre, peut-être fortuite, que le poëme intitulé Consejos y documentos del Judio Rabbi
don Santo al Rey don Pedro, et la Danza gênerai de la Muerte, soient précisément du même individu et de
la même époque. L'écriture, d'ailleurs, aussi bien que les rimes du monument littéraire dont il s'agit, si
elles étaient soumises à l'examen des savants, rajeuniraient peut-être d'un siècle. Enfin, il n'est pas prouvé
que le juif Rabbi Santo, ou don Mose (son véritable nom d'après Sanchez), se fût converti au christia-
nisme, et que, par conséquent, il eût été en position d'écrire la Doclrina christiana, aussi bien que la
semble en être une glose dramatique. M. Edclestand du Meril, qui tour vers la pensée première du christianisme que les moines
probablement ne connaissait pas le passage que je viens de citer, provoquèrent avec tant de persistance, et que la peinture voulut
n'en a pas moins observé, avec une profonde sagacité, que la aussi seconder par les fresques du Campo-Santo de Pise et toutes
donnée morale du contemptu mundi élait l'expression de ce re- les Danses des Morts. [Poésies populaires latines, 1847, p. 125.)
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 113
Dama gênerai de la Muerte, qu'on lui attribue. Somme toute, M. Hippolyte Fortoul, d'après les divers
motifs qu'il allègue, et surtout d'après les observations qu'il présente sur les anciennes phases de la versifi-
cation espagnole, croit devoir conclure en rapportant à la seconde partie du xvc siècle le monument litté-
raire auquel M. Douce avait assigné un âge encore plus respectable. Quelques détails maintenant sur le
poëme : il commence par une courte introduction en prose (1) ; puis vient le prologue, composé de huit
octaves (^2). II y a ensuite le sermon du prédicateur, et finalement l'appel général de la Mort, conviant
tous humains à la danse. Alors la folle tourbe s'ébranle, et la ronde suit Tordre accoutumé. A la fin est une
prière que tous les morts élèvent en chœur vers Dieu. Suivant une assertion de. Rodriguez de Castro,
Rabbi Santo aurait aussi composé un Débat du corps et de l'âme. Je ne nie point que ces sujets n'aient pu
être traités en Espagne aussi fréquemment qu'ils l'ont été partout ailleurs, mais j'ai peine à croire qu'une
poésie aussi recherchée, aussi travaillée, aussi prétentieuse même, que me paraît l'être celle de la Danza
gênerai de la Muerte, puisse être l'ébauche du genre, la première donnée d'une composition qui, en Alle-
magne, se montre dans le principe éminemment populaire de style, de forme et de pensée. Il faudrait donc
admettre que l'Espagne, en cette occasion, prit une route toute différente de celle qui fut adoptée généra-
lement, et fit entrer d'emblée l'allégorie de la Mort dans les sentiers fleuris de la haute littérature? Cela
n'est guère probable. Voici, au reste, une strophe d'après laquelle on pourra se former une idée du style
de cette composition. C'est la Mort qui parle :
A esta mi danza traxe de présente
Estas dos Donzellas que vedes fermosas:
Elias vinieron de muy mala monte
A oir mis canciones que son dolorpsas.
Mas non les valdran flores nin rosas
Nin las coniposturas que poner salian :
De mi, si pudiesen, partirse qtterrian :
Mas non puecle ser, que son mis esposas (3) .
La plus ancienne Danse imprimée que l'on ait découverte jusqu'à ce jour, indépendamment des Danses
.xylographiques des manuscrits de Munich et de Heidelberg, est en allemand, et a pour titre : Der doten
danls mit figuren klage und antwort schon von allen siaien derwerll, 22 feuilles, 42 gravures, petit in-
folio. La première édition date, à ce que l'on croit, de l'an 1/|59. Peignot ne l'a point connue ; M. Mass-
mann, dans sa Littérature de la Danse des Morts, et M. Brunet, dans son Manuel du libraire, l'ont men-
tionnée en citant les différentes éditions qu'ils savaient en avoir été faites ; mais le second de ces estima-
bles bibliographes a oublié celle dont le riche dépôt de Strasbourg possède un magnifique exemplaire. Cet
exemplaire est relié avec un autre ouvrage du xvc siècle intitulé Buch der S eusse , 1482, in-folio, et avec
une Pronosticalio lalina (ti). D'après la date de la Pronosticalio Mina, qui fut imprimée d'abord en U8S,
et parut de nouveau à Mayence en 1Z|<J2, et d'après les inductions que fournissent encore d'autres parti-
cularités, notamment l'unité observée dans l'exécution matérielle des différentes parties du volume, on
peut être fixé, je crois, d'une manière assez certaine sur l'époque où cette édition du gothique Doden
(1) Voyez la note précédente. (3) Strophe que M. Villemain, dans ses leçons sur la littérature
(.) Yo so la Muerte cierta a todas criaturas du moyen âge, a traduite de la manière suivante : » J'appelle d'abord
Que son y scran en el mundo durante : » à ma danse ces deux jeunes filles que lu vois là si belles. Elles
Ilcmando y digo : O orne ! pomuc curas . . , • „!._„.„_„
De vida tau brève en punto pasarite? » sont venues à mauvaise inlenlion pour entendre mes chansons
» qui sont tristes ;mais ni les fleurs, ni les roses, ni les parures
Les deux premiers vers ci-dessus pourraient être rendus très „ qu'elles ont coutume de porter ne les défendent. Si elles le pou-
cxaclemcnt par les deux suivants tirés de la Dan.se des Aveugles et » vaient, elles voudraient bien se séparer de moi ; mais cela ne se
d'une pièce de vers, selon loute probabilité, plus ancienne, que „ peut, car elles sont mes fiancées. » (H. Forloul, la Danse des
l'on trouve dans quelques éditions de la Danse Macabre, où elle Morts dessinée par Holbein ; Essai sur les poèmes et surlesima-
a pour litre : Mort menace l'humain lignage. ges de la Danse des Morts, IV.)
Je suis la Mort de nature ennemye, , , , . . , .,„ ,„ i„.„nahlp": est coté
#v • ■ • ■ r i-i ' ' ' i (h) Le vo unie nui contient ces précieux inclinâmes esi ujic
Oui tous vivans finableinent consomme. v*i UK- vull»"c 4'" i-u""^"1- V-»-3 1»*"
M. 851.
15 .
114 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
Dantz vit le jour. J'ai comparé la copie que j'en ai fait prendre avec la description que Massmann donne
de l'édition de 1^59 (regardée jusqu'ici comme la plus ancienne, mais qui n'est peut-être pas la pre-
mière) (1), et je me suis assuré qu'à l'exception de quelques inversions peu importantes dans l'ordre des
gravures, de quelques variantes orthographiques et de quelques changements de mots dans les strophes,
ces deux éditions coïncident parfaitement. On doit la découverte de ce précieux incunable au savant
bibliothécaire de la ville de Strasbourg, M. Jung, qui se montre animé d'un zèle peu commun pour tout
ce qui tend au progrès des lumières ainsi qu'à la prospérité du bel établissement confié à ses soins. Instruit
par lui de l'existence de cette édition, M. Massmann en a donné avis au public dans sa Literatur (1er Tod-
tentânze, et ensuite avec plus de détail dans le numéro du Serapeum du 15 novembre 1842. J'ai moi-
même à M. Jung l'obligation plus grande encore d'avoir pu enrichir mon livre sur les Danses des Morts
d'une copie des sujets, vraiment curieux, que le Doden Danlz contient, et qui sont du plus haut intérêt
sous le rapport musical. Il serait difficile de trouver une plus riche collection d'instruments anciens. Beau-
coup de ces instruments n'existent dans aucune autre Danse, et il en est plusieurs dont les exemples sont
en général fort rares sur les monuments qui nous restent du moyen âge. Divers motifs donnent lieu de croire
que cette Danse est un des premiers modèles du genre, et qu'elle appartient à une époque beaucoup plus
reculée que ne l'indique la date de son impression. Si elle n'est antérieure à la Danse Macabre, elle est du
moins contemporaine de cette œuvre dont le texte en plusieurs endroits répond exactement au sien (2).
Mais cette ressemblance des textes n'est pas la seule qu'on puisse signaler, il y a encore entre elles cette
analogie remarquable que les strophes y sont de huit vers, tandis que les légendes communes aux Danses
bâloises, à celles de Berne, de Lucerne, à quelques autres encore des mêmes contrées, imitées des
tableaux de Bâle, enfin aux manuscrits des bibliothèques de Munich et de Heidelberg , ont des rimes en
forme de quatrains. Un autre rapprochement est à faire entre les séries de personnages qui figurent dans
ces deux rondes de la Mort et qui sont à peu près composées des mêmes éléments (3). Au contraire, les
Danses qui affectent le type propre aux Danses bâloises offrent une tout autre disposition et des person-
nages qu'on ne retrouve point clans les compositions dont il s'agit. J'avoue que les images qui ornent
les textes ne confirment point le rapport qui semble exister entre eux. Les figures de la Danse Macabre
sont d'un tout autre caractère que celles de la vieille ronde allemande. Dans celle-ci chaque gravure ne con-
tient qu'un sujet ; dans celle-là , au contraire, il y a deux sujets par gravure. D'un autre côté, les cos-
tumes diffèrent ainsi que l'attitude des personnages et la composition des groupes. Seul, l'envoyé de la
Mort se montre à peu près sous les mêmes traits dans chaque Danse. 11 y est réduit à l'état de squelette
et quelquefois à celui de cadavre à moitié décharné, ce qui n'a point lieu dans d'autres peintures, notam-
ment dans les tableaux de Bâle, dans la fresque de l'abbaye de la Chaise-Dieu et dans celle du Temple-
Neuf de Strasbourg, où le spectre conserve presque toujours l'aspect moins repoussant d'un corps amaigri
et desséché. La vieille Danse allemande offre cela de particulier, que les serpents y jouent un rôle très
animé et se montrent à peu près partout, tantôt passant à travers les os du squelette, tantôt s'échappant
(1) M. Massmann cite en lotit trois éditions de cette danse: danse macabre.
une première avec la date approximative de 1459 ; une seconde avec Le petit enffant.
celle de 1470, et une troisième sans date, qui néanmoins lui paraît
être plus récente que les deux autres. i a. a: *•."•.**? p'"'ler
1 * Enfant suis, îay la langue mue,
(2) L'exemple le plus frappant que l'on puisse donner de cette Hycr naquis, huy men fault aller,
conformité est le discours de l'enfant. Je ne fais quentre et yssue,
Rien nay meffait, mais île paoursue
doten dantz. Prendre engre me faulx cest le mieulx
Das kyndelin. Lordonnance de dieu ne se mue
À à à icli kan noch mjl sp-echeu J"ssi tost "'""' icune (lue vieuls-
Hude geboren hude musz ich auffbrechen,
wann kcyn stuml mag icli sycher syn Le texte anglais commence aussi par A a a a, woorde I canot
Wie wol ich byn eyn kleynes kyndelyn speake.
Dysz mercltn aile gar eben
Ich han noch nyt leren leben (3) pom. ce ; es[ des hom„ies car j| y a ,rcs peu de femmes
Unu mus/, doch sterbenalso baldt ■ j*
Aïs wollslirbt dasjung als das ait. dans le Doten Dantz.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 115
de sa bouche, de son crâne, de ses entrailles ou sortant de l'instrument dont il joue (1). Ces serpents
manquent à la Danse Macabre, qui ne possède non plus qu'un très petit nombre d'instruments de mu-
sique, du moins comparativement à l'autre danse dont les gravures, à l'exception de trois, contiennent
chacune un dessin d'instrument. Puisqu'elles diffèrent à ce point sous le rapport iconologique, il n'est guère
présumable qu'elles aient été calquées l'une sur l'autre, mais on peut admettre que l'idée en a été puisée
à une même source. Laquelle, dira-t-on? C'est ce que le temps seul nous apprendra. Effectivement, rien
n'a pu déterminer encore si la Danse allemande que je viens d'examiner est la copie exacte d'une ancienne
peinture murale, ou bien si, de même que celle d'Holbein, elle est simplement l'œuvre d'un artiste jaloux
d'imiter quelques unes des sinistres allégories exposées sur les murailles pour attirer les regards du peuple
et exciter sa dévotion.
La première Danse des Morts publiée en France est la Danse Macabre. La plus ancienne édition connue
de cette Danse est celle de 1485. Les images qui s'y trouvent passent pour avoir été prises des peintures
murales du charnier des Innocents. Quoi qu'il en soit, elles forment ici un ouvrage bibliographique spé-
cial. A la fin du volume, on lit au recto du feuillet : « Cy finit la Dàse Macabre imprimée par ung nomme
Guy Marchant, de morant au gràt hostel du collège de Nauarre en champ Gaillart a Paris, le vint hui-
tième iour de septembre MU quatre cet quatre vingz et cinq (1 vol. pet. in-fol. goth., composé de deux
cahiers de dix feuillets et vingt pages, sans chiffres, signatures, ni réclames. — Voy. Peignot, p. 93).»
Dans cette première édition, les personnages de la ronde appartiennent tous au sexe masculin; c'est une
Danse d'hommes (2). Il en est de même dans la seconde édition qui parut aussi le 7 juin i486 chez
Guyot Marchant (3). La même année, et un mois après, le 7 juillet, le libraire parisien publia la Danse des
Femmes, vraisemblablement imitée de celle des hommes (4). Enfin la série des femmes fut jointe à la série
masculine dans une édition imprimée à Lyon en 1499, mais qui n'est peut-être pas la première en ce
genre. La quatrième édition de la Danse Macabre s'annonce comme étant une traduction latine faite d'après
l'allemand. Elle a pour titre : Chorea ab eximio Macabro versibus alemanicis édita et à Petro Desrey Trecacio
quodam oratore imper emendala (5). Parisiis, per magistrum Guidonem Mercatorem pro Godeffrido de
Marnef, 1400, in-fol. goth. Cette édition a jeté une grande incertitude sur l'origine de la Danse Macabre.
M. Brunet, dans son Manuel du libraire, en annonçant cette. édition, n'hésite pas à dire : « Son titre atteste
que la Danse Macabre a été composée originairement en allemand. » J'ai traité cette question plus haut ;
(1) Ces serpents se montrent pourtant dans quelques tableaux seconde édition, plus complète sous ce rapport, parut en 1491. Les
de la Danse duCrand-Bàle, et Conrad JMeyer s'est pin à en inlro- personnages de celte Danse sont : 1" l'auteur ; 2" l'orchestre des
cluirc un assez grand nombre dans la sienne. quatre morts; 3" la reine, la duchesse ; 4° les trois morts et un her-
(2) Indépendamment de Y Acteur, du Roy mort et du squelette, mite ; 5" deux personnages dont un fou ; 6° la bergère, l'impotente ;
on y trouve les personnages suivants, lesquels défilent deux par 7" la bourgeoise, la femme veuve : S° un squelette à cheval empor-
denx, de manière à former deux sujets pour un seul tableau. Ainsi : tant un cercueil et repoussant, avec une flèche, le diable qui le pour-
Le pape, l'empereur ; — le cardinal, le roy ; — le patriarche, le suit ; 9° la régente, la femme du chevalier ; 10° l'abbesse, la femme
connestable ; — larcheuesque, le chevalier ; — leuesque, lescujer ; de l'écuyer ; 11" la marchande, la baillie ; 12° la jeune épouse, la mi-
— labbe, le bailly ; — le maistre, le bourgeois ; — le chanoine, le gnonne ; 13" la pucelle, la théologienne ; lZp la nouvelle mariée, la
marchant ; — le chartreux, le sergent ; — le moine, lusurier; — femme grosse ; 15° la vieille demoiselle, la cordelière ou dévote ;
le médecin, lamoureux ; — laduoeat, le ménestrel ; — le cure, le 16" la chambrière, la recommandresse ; 17" la femme d'accueil, la
laboureur; — le cordelier, lenfant ; — le clerc, le hermite. Celte nourrice; 18° la prieure, la demoiselle ; 19" la femme de village,
édition ne contient ni le Dit des Trois Morts et des trois Vifs, ni la vieille chambrière ; 20° la revenderesse, la femme amoureuse ;
les autres pièces qui se trouvent ordinairement jointes à la Danse 21° la garde accouchée, la jeune fillette ; 22° la religieuse, la sor-
Macabre. cière ; 23" la bigote, la sote ; 2/i° la reine morte.
(3) Quelques personnages nouveaux étendent la série de Pédi- (5) Pierre Desrey (Desray ou Desrez) était d'une ancienne fa-
tion précédente, savoir quatre squelettes formant un orchestre ; le mille de Troyes et vivait sous les règnes de Charles VIII et de.
légat, le duc ; — le maistre. descole, lhomme darmes ; — le pro- Louis XII. Il paraît que c'était un écrivain laborieux;. On lui doit,
moteur, le geôlier; — le pèlerin, le bergier; — lhallebardie, le outre son travail sur la Danse Macabre, une édition cl continua-
sot; Cette édition contient le Dit des Trois Morts et des trois Vifs lion du Parement et Triumphe des Dames d'Honneur, par Olivier
et plusieurs autres pièces- qui ne se trouvent point dans celle de la Marche, Paris, Jeh. Petit, in-/i° goth.; les Chroniques de
de 1&S5, et qui depuis ont presque toujours été annexées à la Danse Monstrelet, lZi8i-l/i9G. Du reste , les vers lalins de cette édition
Macabie. corrigée par Desrey sont les mêmes pour le sens que ceux des
. (/|) On n'y trouve que les gravures des trois premiers sujets. Une éditions françaises.
116 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
je n'ai donc pas besoin d'y revenir, et je renvoie le lecteur aux explications relatives à la Danse du cime-
tière des Innocents.
A la fin de cette première partie, le lecteur trouvera la table bibliographique des éditions de la Danse
Macabre que l'on a pu découvrir jusqu'à ce jour; le chiffre élevé qu'elles atteignent prouvera combien ce
sujet était goûté en France et y trouvait en tous lieux de nombreux lecteurs (1). Les éditions d'un ouvrage
pouvant être suffisamment distinguées entre elles par le nom de l'imprimeur, le lieu et la date de l'im-
pression, je n'ai pas jugé qu'il fût nécessaire de reproduire l'intitulé de chacune de celles que l'on possède
de la Danse Macabre, d'autant plus, qu'à l'exception de l'édition latine citée plus haut (édition qu'on
retrouve encore sous la date de 1499) et de deux ou trois autres, elles portent toujours en tête soit la Danse
Macabre, soit la Grand' Danse Macabre. Il existe, comme on sait, une traduction en langue anglaise de
la Danse Macabre attribuée au moine John Lydgate. Elle a été imprimée dans les ouvrages suivants : Tottel,
Fall of Princes (1554, in-fol.) ; Will. Dougdale et Roy. Doclsworth, Monasticon anglicanum (London, 1655,
1661, 1673); Will. Dugdale, History of St.-Paul's Cathedral in London (London, I6/18, in-fol.) ; Francis
Douce, The Dance of death painted by H. Holbein and engraved by W . Tlollar (1796, 1804, p. 73 :
The Dance of Macaber, annoncée dans la dernière édition en ces termes : « The Daunce of Machabree :
« Wherein is lively expressed and schewed the slateof manne, and how he is called at uncertayne tymes by
» Death , and when he thinketh least thereon : made by Dan John Lydgate Monke of S. Edmunds-Bury. »
Une autre Danse publiée à Londres sous le titre ci-après : La Dance Machabre or dealh's duell by W. C.
(Colman, London, s. d. , in-12), est annoncée par Ebert, n° 5677.
On ne connaît pas encore d'éditions allemandes de la Danse Macabre, si ce n'est la réimpression de
la traduction latine Chorea ab eximio Macabro, faite par Goldast dans une compilation qui réunit cette
traduction et l'ouvrage de l'évêque fioderiguez : Speadum omnium statuum orbis terrarum, auclore Roderico
episcopo Zamorensi (Hanovriœ, 1613) (2). Quant à La Danse Macabre, histoire fantastique du xvc siècle par
le bibliophile Jacob (Paris, Rendue], 1832, in-8°), ce n'est point une édition nouvelle de l'ancienne Danse
française, mais bien un roman dont le sujet est tiré de quelques particularités de l'histoire de cette Danse.
Le détail minutieux des différentes éditions de la Danse Macabre a été fait par Peignot ( Recherches sui-
tes Danses des Morts, p. 93 et suiv.) , par Massmann (Literatiir der Todtentànze , p. 91 et suiv.), par Brunct
[Manuel du libraire); j'y renvoie le lecteur.
Dans les livres d'Heures gothiques publiés en France, on retrouve souvent les sujels gravés et réduits
delà ronde funèbre. J'emprunte au Manuel du libraire une courte notice sur les Heures gothiques impri-
mées, et à Massmanu la table bibliographique qu'il a donnée de toutes celles qui contiennent la Danse Ma-
cabre. « Simon Vostre, libraire, ditBrunet dans son Manuel, fut le premier, à Paris, qui réussit à allier la
» gravure à la typographie ; et, avec l'assistance d'un artiste, que Papillon nomme Jolat, et celle de l'im-
» primeur Philippe Pigouchet, il commença à publier, dès l'année i486, et peut-être même deux ans plus
» tôt, ces Heures si remarquables par la beauté du vélin, la qualité de l'encre, et surtout par la variété
(1) On remarquera que la ville de Troyes en Champagne, dont ions la table bibliographique de la Danse Macabre a fait comme
les presses actives approvisionnaient les foires de la France des lui.
livres les plus recherchés du peuple, fut celle qui reproduisit la (2) Un bel exemplaire de cet ouvrage est à la bibliothèque de
Danse Macabre avecle plus de fidélité et de constance, malhenreii- Strasbourg. J'ai déjà dit qu'en le parcourant j'y ai trouvé, liv. I",
sèment on ne peut dire aussi avec le plus d'art ct.de goût. Au mi- p. 99, un long chapitre sur la musique, sur ses avantages et sur
lieudu siècle dernier, elle n'avait pas encore cessé de la réimprimer ses inconvénients. Non seulement l'auteur, l'évêque liodrigr.c?,
sous son litre primitif, annonçant seulement que le vieux gaulois divise les arts libéraux, conformément à l'ancienne classification
en était renouvelé en langage plus poli, rénovation délestable et de trivimn et quadrivium, et assigne à la musique le second
bien appropriée aux grossières images sur bois qui figurent à côté rang parmi les sciences mathématiques dont l'ensemble forme le
du texte. L'édition de 10/tl, exécutée d'après celle de 1551, est déjà quadrivium; mais plus loin, page 179, dans un antre chapitre
fort mal imprimée, et plus pitoyables encore sont celles qui se (chap. xv), il traite de la dignité et des prérogatives des chanteurs
vendent à Troycs, chez Baudot, acquéreur des fonds réunis des et des primtiers, de la vénération qui leur est due et de plusieurs
Oudois et des Garnier. A partir de 1729, Peignot ne les a plus autres objets relatifs à cet le matière. Les pages 232 à 277 contien-
jugées dignes d'une mention,- et Massmann, à qui nous emprun- nent le Spéculum salutare Choreœ Macabri.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 117
» des bordures où, à des arabesques les plus agréables, à des sujets grotesques les plus singuliers, succè-
» dent alternativement des chasses, des jeux, des sujets tirés de l'Écriture sainte, ou même de l'histoire
» profane et de la mythologie, et enfin ces Danses des Morts imitées de la Danse Macabre des hommes et
» des femmes, qui était alors dans toute sa vogue, petites compositions dont on admire encore la piquante
» expression. Ces bordures, qui sont d'ailleurs plus remarquables pour le fini de la gravure que pour le
» dessin, se composaient de petits compartiments qui se divisaient, se changeaient, se réunissaient à vo-
» lonté, selon l'étendue et le format du volume où elles devaient figurer; en sorte que tout en employant
» presque toujours les mêmes pièces, il était cependant si facile de donner aux différentes éditions qu'on
» publiait une apparence de variété, qu'à peine en trouve-t-on deux qui se reproduisent exactement page
» pour page. Les grandes planches destinées à recevoir l'embellissement de la peinture sont en général
» moins terminées que les petites, mais on y reconnaît toujours un même faire. Les Heures de Simon
» Vostre furent bien accueillies, et ce qui le prouve, c'est que d'autres libraires cherchèrent à les imiter,
» et y parvinrent avec plus ou moins de bonheur. A cette époque parurent donc des productions du même
» genre chez Ant. Vérard, déjà si célèbre par la publication de ses grands volumes de chroniques, de romans
» de chevalerie, etc., chez Thielman Kerver, chez Gilles et Germain Hardouin, chez Eustace et chez
» d'autres. C'est ainsi que la fabrication des Heures devint une industrie toute parisienne, ou du moins
» on ne la cultiva nulle part avec autant de succès qu'à Paris. C'est ainsi que pour cet objet la France tout
» entière, une partie des Pays-Bas et l'Angleterre elle-même, demeurèrent pendant assez longtemps tri-
>-■ butaires des presses de la capitale. » Suit dans Brunet le catalogue des livres d'Heures, classés d'après
le nom des imprimeurs et décrits avec soin. Je remplace ici cette nomenclature par la table bibliogra-
phique de Massmann. ( Voy. à la fin de cette première partie, tabl. III.)
En 1538, à Lyon, un an après la publication dans cette ville d'une nouvelle édition de la Danse Ma-
cabre due au libraire Pierre de Sainte-Lucie, surnommé le Prince, parut, chez un autre libraire, un ou-
vrage avec gravures sur bois intitulé: Les S imulachres et Historiées faces de la Mort, avtant elegammct
pourlraictps que artificiellement imaginées. A Lyon, soubz l'escu de Coloigne, MDXXXVI1I (à la fin on lit :
Eœcvdebant Lvgdvni Melchior et Gaspar Trechsel fratres, 1538); pet. in- 4 de k ff. prélimin., et kS ff.
Cet ouvrage renferme 41 figures représentant une Danse des Morts. Au haut de chaque planche, on lit un
texte latin extrait de la Bible et analogue au sujet ; au-dessous sont imprimés quatre vers français qui les
expliquent. Quelle est, se demande-t-on, cette Danse des Morts? Une reproduction de la Danse Macabre?
Non. Une copie de la Danse de Bâle ou de quelque autre Danse murale de la Suisse ou de l'Allemagne?
Pas davantage. C'est, disons-le sur-le-champ, une œuvre originale présentant, sous des formes plus pures
et plus artistiques, une nouvelle interprétation du lugubre sujet traité dans les tableaux gothiques des anciens
monuments avec rudesse et naïveté. C'est, en un mot, ce qu'on peut appeler à bon droit la Danse des Morts
de la Renaissance. Quoique nous ayons dit qu'il s'agissait d'une œuvre originale, c'est-à-dire d'une compo-
sition nouvelle sur un sujet déjà vieux, mais que le talent devait rajeunir, on comprend sans peine que
l'artiste qui l'exécuta ait plusieurs fois reporté sa pensée, pendant la durée de son travail, sur les anciens
monuments qui avaient mis, longtemps avant qu'il y songeât lui-même, ce sujet en vogue. Or dans le
siècle où il vivait, la Danse Macabre, loin d'être oubliée en France, s'y réimprimait encore chaque jour, et
la Danse de Bâle commençait à exciter l'admiration universelle. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient donc lui
être inconnues, surtout la dernière, qui appartenait à une ville où s'écoulèrent, dit-on, les premières années
de sa vie^ et où plusieurs même veulent qu'il soit né (1). Cet artiste, dont nous n'avons pas encore fait
(1) Bâle et Augsbourg se disputent l'honneur d'avoir servi de Holbein, considéré comme l'aîné de ses fils, Valérius Holbein peut-
berceau à Ilolbein. Ce qu'il y a de certain, c'est que le père de être le cadet, Hans llolbein, surnommé le jeune, sans doute parce
cet artiste, peintre lui-même, était né à Augsbourg. Vers 1Z|98, qu'il était le dernier. Ces enfants du vieux citoyen d'Augsuburg
il quitta celte ville, traversa quelques parties de la haute Aile- embrassèrent la profession de leur père ; ils s'y distinguèrent par
magne, séjourna au pied du Taunns, à Grunsladt et enfin s'arrêta un talent précoce et illustrèrent la ville de Bâle. Qu'ils soient nés
à Bâle. 11 fut le chef d'une jeune et intéressante famille : Ambroise dans cette ville ou à Augsbourg ou à Grunstadt, c'est ce qu'on n'a
118 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
connaître le nom, n'est autre que le célèbre Hans Holbein, au sujet duquel Henri VIII , roi d'Angleterre,
dit un jour qu'il pouvait bien faire de quatre paysans quatre comtes, mais non de quatre comtes un seul Hol-
bein (1). Les œuvres de cet artiste, ses dessins comme ses tableaux, sont très estimés des connaisseurs. De
tout temps les plus grands maîtres ont rendu justice à son talent. Sa Danse des Morts excitait particulière-
ment l'attention de Rubens, qui se plaisait à l'étudier et à en exécuter lui-même des copies (2). Mais sait-on
où furent faits les dessins originaux? Est-ce à Bâle , est-ce à Londres? A vrai dire, on l'ignore. D'après le
costume et le caractère de quelques unes des figures qui s'y présentent, on a présumé qu'ils dataient du
séjour qu'Holbein fit en Angleterre; mais cela n'a pas été prouvé (3). Quoi qu'il en soit, ces dessins y
furent retrouvés par Wenceslas Hollar dans une collection que Coxe croit avoir été celle d'Arundel. Ils par-
vinrent, on ne sait comment, dans le cabinet de M. Crozat, qui fut vendu en 1771. Le prince deGallitzinenfit
l'acquisition, et quelques uns assurent qu'ils sont à présent en la possession de l'empereur de Russie. L'édition
de Lyon, que nous avons citée plus haut, ne peut être considérée comme la première des dessins d'Hol-
bein. Ceux-ci furent publiés pour la première fois vers 1530 sur des feuilles imprimées d'un seul côté avec
une inscription en allemand au haut et au bas, format in-8, sans c'ate ni lieu d'impression, et vraisembla-
blement sans titre (h). Celui que porte l'édition de Lyon est probablement de l'invention des libraires Trechsel,
à moins qu'il n'ait été imaginé par l'auteur des quatrains en langue française joints à cette édition, lequel
était aussi un libraire, un savant libraire de Paris, Gilles Corrozet , né en 1510, mort en 1568. Papillon
(Traité de la gravure en bois), Rumohr (Hans Holbein der Jungere in seinem Verhaltniss zum deutschen
FormschniUwesen, Leipsig, 1836), ont prétendu qu'Holbein avait dessiné sur bois et gravé lui-même les
dessins de sa Danse (5) : opinion que Jansen (Origine de la gravure, t. Ier, p. 119), Bartsch (Le Peintre
graveur, t. VII, p. 19 et suiv.) et quelques autres ont combattue avec assez de fondement. En effet,
le monogramme H. qui se voit à l'estampe de la Princesse (d'autres l'appellent la Duchesse) semble prouver
que les gravures sont de Hans Lutzelburger, surnommé Franck, artiste qui vivait à Bâle au commencement
pu savoir jusqu'ici. Dans le registre de la corporation des peintres
de Bâle, on trouve deux passages qui fournissent de nouvelles don-
nées sur cetle question. A Tannée 1517, on litque le jour de Saint-
Mathieu, Ambroise Holbein, peintre d'Augsbourg, étant dans sa
dix-septième année, fut reçu membre de la corporation et qu'il
jura d'en observer les règlements, comme tous ses collègues
s'y étaient engagés. A l'année 1520 , on lit encore : Item la
corporation, le dimanche qui précéda la Saint-Michel, reçut
le peintre Hans Holbein, âgé de dix-sept ans. Si Hans Holbein
avait dix-sept ans en 1520, il est donc né en 1503, et non pas en
1A98, ni en 1495, encore moins en 1489, comme d'autres le pré-
tendent.
(1) Ilippolyle Fortoul, La Danse des Morts dessinée par Hol-
bein, p. 13/i. Rapporté quelque, peu différemment dans Moreri, où
l'on trouve qu'un grand seigneur de la cour d'Angleterre ayant été
rudoyé par Holbein, en porta sa plainte au roi; mais le roi, au lieu
de donner satisfaction au susceptible courtisan, se contenta de ré-
pondre qu'il lui serait plus facile de faire sept comtes de sept
paysans qu'un seul Holbein de tant de comtes.
(2) « En traitant ce sujet, il (Holbein) a déployé une richesse
d'imagination si surprenante, il a montré lant de jugement dans sa
manière de grouper les figures, et tant d'esprit dans leur exécu-
tion, que Rubens se plaisait à étudier ces dessins avec une aiten-
tion particulière et ne dédaigna pasd'en faire lui-même des copies. »
(Coxe, Lettre sur la Suisse, trad. par M. Ramond, t. II, p. 309-
311, édit. de 1782.) C'est ce qui a fourni à quelques écrivains le
prétexte d'avancer élourdiment que Rubens était l'auteur de la
Hanse de Bâle.
(3) Suivant M. Peignot et quelques autres, il arriva à Londres
en 1520, âgé de vingt-deux ans. Holbein se serait donc rendu en
Angleterre l'année même de sa réception clans le corps des pein-
tres de Bâle. Cela n'est guère probable. Toujours est-il qu'il aurait
eu à cetle époque dix-sept ans et non pas vingt-deux ans. On a
reporté avec plus de raison son départ de Bâle -à l'année 1526.
C'est, d'après Moreri, le comte d'Arundel qui l'engagea à faire ce
voyage. Holbein, protégé, dit-on, en Suisse, par Erasme dont il
avait orné les productions littéraires , trouva , en Angleterre,
d'autres protecteurs non moins illustres, entre autres le chancelier
Thomas Morus et le roi lui-même, qui le logea à Whitehall et lui
donna des appointements annuels de 30 livres sterling.
(!i) Les gravures tirées sur des feuilles séparées, et non réunies
en corps d'ouvrage, sont au nombre de quarante (hautes de deux
pouces, quatre lignes et demie, sur un pouce dix lignes de largeur)
et disséminées dans les cabinets d'estampes. On en trouve des sé-
ries plus ou moins nombreuses, mais bien rarement de complètes.
Toutefois on cite comme atteignant le chiffre de quarante planches,
les collections de la bibliothèque de Bâle en Suisse, de William
ï'oung Ottley en Angleterre, et du cabinet du roi à Berlin.
M. Brunet, dans son Manuel, blâme les ailleurs qui ont avancé Irop
légèrement, selon lui, que ces premières épreuves dataient de 1530.
Cependant M. Massmann tient à celte date, et fait remarquer que
les premières gravures de la Danse d'Holbein figurent dans des
ouvrages qui ont paru avant l'an 1538, témoin celui que publia
Jacob de Licsvclt, à Anvers en 1535. C'est celte année-là aussi
qu'Albrecht Glockendon de Kuremberg imita deux sujels de la
Danse d'Holbein pour en orner le livre de prières des ducs de Ba-
vière.
(5) Ainsi que tous ceux qu'il composa sur des sujets de l'Ancien
Teslamenr.
FRANÇAISES ET ETRANGERES. 119
du xvic siècle (1). Mais parce qu'on refuse à Holbein l'honneur d'avoir gravé lui-même son œuvre, ce n'est pas
une raison pour le déclarer à peu près étranger à la composition de cette Danse des Morts, comme l'a fait Douce,
et d'après lui M. Brunet dans son Manuel du libraire. Ce qui a jeté du doute sur cette partie de la question,
c'est un passage singulier de l'épître dédicatoire des Simulachres, publiés en 1538 chez les frères Trechsel, à
Lyon (2). Dans ce passage, que M. Leber a signalé, l'éditeur (les Trechsel, peut-être), ou Fauteur anonyme
de la dédicace, exprime ses regrets sur la mort de celuy qui nous a icij imaginé de si élégantes figures.... et
qui ne peut parachever plusieurs autres figures jà par lui tracées (3). Or cela ne peut s'entendre d'Holbein
dont la vie s'est prolongée jusqu'en 1554 ; mais Ottley (Enquiry into the origin and early history of engra"
■ving, II, p. 759) veut qu'il s'applique, non pas à celui qui a fait les dessins, mais à celui qui les a gra-
vés. M. Hippolyte Fortoul, de son côté, suspecte la bonne foi et la franchise de l'écrivain qui traça les lignes
rapportées ci-dessus, et présume que cette déploration sentimentale sur la mort du peintre n'est qu'un artifice
de rhétorique employé pour démontrer le pouvoir de la Mort sur les hommes les plus illustres, ou bien
pour justifier l'omission de quelques dessins, entre autres de celui qui représente le charretier froissé et
espaulti soubs son ruiné chariot, dessins qu'il n'avait peut-être pu se procurer, et qu'il a trouvé commode
de dire inachevés par suite de la mort de l'artiste (4). Douce, ayant contesté à Holbein l'invention de la
Danse dont nous parlons, devait naturellement songer à lui chercher un remplaçant. Mais son choix, il faut
en convenir, n'a pas été heureux, et c'est sur un nom tout à fait obscur, ou du moins inconnu clans l'his-
toire de l'art, qu'il s'est fixé. Selon l'écrivain anglais, un certain Reperdius, artiste que dans une pièce de
vers latins le poëte Bourbon a mis en parallèle avec Holbein (5), serait l'auteur des dessins des Simu-
lachres de la Mort restés inachevés, et Holbein en aurait donné plus tard la suite. M. Hippolyte Fortoul
croit que le poëte qu'on vient dénommer n'a composé ces vers que pour flatter quelque vanité pro-
vinciale aujourd'hui tout à fait oubliée. Ce qui donne du poids à cette conjecture, c'est que Nicolas Bourbon
lui-même, dans ses ouvrages, attribue clairement les images de la Mort au peintre de Bâle :
DE MORTE PICT A A I1ANSO PICTOP.E NOBILI.
Dùm Morlis Hansus pictor imaginem exprimit, s
Tantâ arte Mortem retulit, ut Mors vivere
(1) Il se peut que, faute d'un examen attentif, on ait pris les » lent painctre ne la paignist tant vifve, qu'elle ne fut plus crainte
lettres HL, liées ensemble, pour le monogramme d'Holbein, qui a » pour mort, et que pour cela luy même n'en devint immortel,
toujours signé son nom par un H et un B également liés. » que a celte cause elle lui accéléra si fort ses jours qu'il ne peult
(2) Cette épître, adressée à Jeanne du Touszelle, abbesse du » parachever plusieurs aultres figures, jà par luy tracées; mesme
couvent de Saint- Pierre à Lyon, est écrite de ce style prétentieux et " celle du charretier froissé et espaulti soubs son ruiné cliarriot,
recherché qu'affectionnèrent les beaux esprits de la Renaissance, » les roes et chevaulx duquel sont là si epouvantablcment trezbu-
et que Pontus de Thiard, dit Solitaire second, l'une des étoiles de » chez qu'il y a autant d'horreur à veoir leur précipitation, que de
la pléiade, nous montre, dans ses œuvres, déjà passé à l'état de » gaie à contempler la friandise d'un mort, qui furtivement succe
phœbus et de galimathias. L'auteur de l'épître dédicatoire des » avec un chalumeau le vin du tonneau effondré. » {Les Simula-
Simulachres faisant montre de son mépris pour les anciennes édi- » dires et Historiées faces de la Mort, épît. déd.)
tions gothiques qui n'étaient plus dignes des lecteurs raffinés du {h) Suivant M. Hippolyte Fortoul, il existe une preuve assez
xvic siècle, dit d'un ton de pédant : « Cessent hardyment les an- convaincante que l'auteur de la dédicace n'avait pas sous les yeux
tiquailleurs et amateurs des anciennes images de chercher plus ces dessins inachevés lorsqu'il les décrivait. On peut voir, en effet,
antique antiquité. Pour lui, il donnait à son public diverses tables dans la gravure des Simulachres qui représente le charretier, que
demort non painctes,mais extraites de l'Escriture saincte, colo- ce n'est point celui-ci, mais le cheval qui est froissé et espaulti
rées par Docteurs ecclésiastiques, et ombragés par philosophes, soubs le ruiné chariot.
On voit d'après ces paroles que les simulachres sont bien nommés (5) videre 1ui vult Paj-rliasium cura zeuxide
la Danse des Morts de la Renaissa
nce.
Accersat à Britannià.
Hansum Ulbium, et Georgium Reperdium
(3) « Très grandement vient à regréter la mort de celuy qui tugduno ab urbe Galiiœ.
» nous a icy imaginé de si élégantes figures (de la Mort), avan- L'auteur de ces vers, Nicolas Bourbon, type du poëte du xvie siècle,
» çantes autant toutes les patronnés jusqu'icy comme les paintures l'un des flatteurs d'Erasme, l'ami de Rabelais, était né en 1503,
» de Appelles ou de Zeusis, surmontent les modernes, car ses à Vandœuvres, près de Langres. Il visita l'Angleterre, s'y rencontra
» histoires funèbres, avec leurs descriptions sévèrement rimées avec Holbein qui fit son portrait et revint à Lyon, où, selon toute
» aux advisauts donnent telle admiration, qu'ils en jugent les morlz probabilité, il avait déjà résidé auparavant. C'est dans cette ville
» y apparoistre très vivement, et les vifs très mortement repré- qu'il publia ses poésies latines en 153S, l'année même de l'impres-
» senter. Qui me faict penser que la mort craignant que cet excel- sion des Simulachres.
120 ORIGINE ET STATISTIQUE DÈS DANSES DES MORTS
Videaliir ipsa : et ipse se immorlalibus
Parem diis fecerit, operis luïjus gloiia (1).
Après cela, si l'on conserve encore des doutes, on pourra éclairer son jugement par la lecture des ouvrages
où cette question est longuement discutée avec des preuves pour ou contre, qui , espérons-le, réussiront
un jour à clore le débat (2). En 15/|2, une édition latine, considérée comme la troisième des Simulachres ,
parut sous le titre ci-après : Imagines de Morte et epigramata,ègallico idiomateàGeorgio Aemylio in lalinû
translata; his accesservnt medicina animœ, tam Us qui firma, quam qui aduersa corporis valetudine prœditi
sunt maxime necessaria, etc. Lvgdvni sub scuto Coloniensi , apud Joannem et Franciscum Frellonios. fra-
tres, 1542, in.-8 (3). Ce Georgius Aemylius, qui traduisit le texte de Corrozet et qui est nommé dans le titre
ci-dessus, était le beau-frère de Luther. D'autres éditions suivirent celles que nous venons d'indiquer ; jus-
qu'en 1547, il y en eut encore trois en latin (4) publiées par Franz et Johann Frellon ; de 1547 à 1576
quatre en latin, trois en français et une ou deux en italien ( publiées par Jean Frellon) (5). Telles
sont les éditions originales des dessins d'Holbein. Le titre qu'elles portent n'implique aucune relation entre
cette Danse et les peintures de Bâle. Comment est-on venu à les rapprocher si bien qu'on ait fini par ne
plus pouvoir les distinguer? C'est, il faut le dire, en ajoutant foi aux suscriptions mensongères que les
éditeurs Hulderich Frolich (6) et Konrad et Joh. Jacob. Mechel imaginèrent pour leurs publications mixtes
qui se composent de la suite plus ou moins complète des gravures d'Holbein , jointe à quelques gravures
copiées de la Danse murale du Grand-Bâle et de quelques autres encore empruntées soit à la Danse de
Berne (peinte par Nicolas Manuel), soit à d'autres Danses allemandes (7). La première édition faite d'après
ce système date de 1588. Elle a pour titre : Zwen Todtenlânlz Deren der eine zu Bem dem Anderem Ort
Hochloblicher Eydtgnoschafft zusant Barfiissern : Der Ander aber zu Basel dem Neundten Ort gemelter
Eydtgnoschafft auff S. Predigers Kirch-Hof mit Teutschen Versen, darzu auch die Lateinischen kommen,
ordenlich sind verzeichnet... Mit schônen und zu beyden Todentântzen dienstlichen Figuren , allerley Stàndt
und Vôlcher gebreuchliche Kleydung abbildende, gezieret... Jetzt erstmals in Truck verferligt ; Durch Hul-
derichum Frôlich Plavensem, jetzt Burger zu Basel , in-4 (8).
(1) Nie. Borbonii, Nugœ, Ed. Lugd. 1538, fol. 427. (Voy. Pei- téiieurcs, ce qui porte désormais le nombre total des sujets de la
gnot Recherches.) Danse d'Holbein à cinquante-trois. Dans ce nombre figurent les
(2) C. Fr. von Rumohr, Hans Holbein derJiingere, etc. Leipsick, groupes d'enfants joints, on ne sait trop pourquoi, à cette danse
R. Weigel, 1836, in-8°. Douce, The Dance of Death, London. Ce et qu'on y a toujours conservés depuis. On ignore si ces gravures
dernier croit que Bourbon ou Borbonius a fait allusion à une pein- ajoutées sont d'Holbein, mais on s'accorde à dire que quelques unes
ture du palais de Wbitehall que les Anglais ont voulu attribuer à d'entre elles méritent de lui être attribuées.
Holbein, mais dont l'existence est plus que douteuse. ^ Avec le même litre que les éditions françaises et latines de
(3) Ce titre est la traduction de celui que Frellon avait donné à ns^i, Simulachri, historié e figure de la Morte, lamedecina de
son édition française de 1542 (la seconde des Simulachres), et qui i'anima, etc. In Lyone, appresso Giovan Frellone, 1549.
était conçu en ces termes fies Simulachres et Historiées faces de {6) Hulderich Fi.ôlich; ciloyen de BàlCf nl0unU dans celie ville
la Mort contenant la médecine de l'âme, utile et nécessaire non ]e 3 ^ 1(H0> n émU de gon nature, enc]in à lr0Jnper )c p„_
seulement aux malades, mais à tous qui sont en bonne disposi- ^ ^ ^ ^^ 8,aUribuer ,a tradllction cn vers latins de la
tion corporelle. D'avantage, la forme et manière de consoler ^^ ^ ^ tandis ^ ^ ^ sfi t|.ouven[ déj. dans Ca$pari
lesmalades. Sermon de sainct Cécile Cyprian, intitulé, De morta- Laudismmmi DecemaUa mundanœ peregrinationes. (Voy. Fa-
litate. Sermon de S. Jan Chrysostome , pour nous exhorter a ^.^ ^ ^ gf to_ ^ c[ daM m auU.e ouwage d(J
patience : traictant aussi de la consommation de ce siècle, et du m Consilium integrum et perfectum de exoticis linguis
second aduement de Iesvs-Christ, delà ioye éternelle des mstes, de ... .. " , ,., „jj.v„,„j;. „. „ j„M™ t.™.
, . qallica et itahca recte et eleganter addiscenciis et aausumtians-
la peine et damnation des mauuais. Et austres choses nécessaires .^ q , ^^ p_ ^ ^ Mdm ,,auteul, Kl(>lïcl.
à vn chascun chrestien pour bien viure et bien mourir. A Lyon, ^ comeni . de ^ ^ dlangements à celte traduction
à l'Escu deColoqne, chez Jean et François Frellon, frères. 1542. ... , .. . , , , „. ~i;„--.-
J ' v ,.■-,, latine, et il osait appeler cela transferre et redtgere.
In-8". Cette médecine de l'âme contenue dans les Simulacbres,
utile, dit-on, et nécessaire non seulement aux malades, mais à (?) On remarque dans la suite des gravures de l'édition de
tous qui sont en bonne disposition corporelle, va de pair, comme Prôlfch différentes signatures ou monogrammes, comme GS. Dlï.
titre, avec la Seringue spirituelle pour les âmes constipées en UW. IIIW.
dévotion, par un missionnaire. (8) Cette compilation renferme trente-six gravures qui se rap-
(4) L'une des éditions qui ont paru en 1545 offre eclteparlicu- portent à la Danse d'Holbein, quatre à celle des tableaux du Grand-
larité qu'elle contient douze gravures de plus que les éditions an- Bâle, quatre outres à celle de Berne. <
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 121
Une seconde édition du même ouvrage fut publiée en 1G0S; Johann Conrad de Mechel en fit paraître
encore une autre en 1715, et commit, selon moi, une supercherie beaucoup plus condamnable que celle de
son prédécesseur, en donnant à cette édition un titre qu'il savait appartenir à la suite des tableaux du
cimetière de Bâle gravée et publiée par Mérian (1). De là successivement une confusion entre les deux
ouvrages, confusion que le nombre des réimpressions et des éditions faites des deux parts accrut singu-
lièrement, et qui réussit à perpétuer jusqu'à nos jours (2), parmi les curieux, les voyageurs et les habitants
de Bàle eux-mêmes, la notion inexacte que Holbein était l'auteur de la Danse murale du cimetière des
dominicains. Les autres copies sur bois, où le travail de ce peintre célèbre est reproduit avec plus ou moins
d'art et de fidélité, sont celles de Vaugris, publiées à Venise depuis 1545 (ou 1546) jusqu'en 1677 (3);
celles des Denecker, publiées de Ibhh (ou 1542) jusqu'en 1561 à Augsbourg, en 1572 à Leipsig et
en 1581 à Saint-Gall (k); celles d'Arnold Birkmann et de ses héritiers, publiées à Cologne et à Anvers
de 1555 à 1637 (neuf éditions avec texte latin) ; celles qui durent paraître à Cologne sans indication de
lieu, et environ de 1557 à 1575 (avec un texte allemand de Caspar Scheyt de Worms) ; celle qui fut
publiée à Prague en 1563 avec un texte en langue bohème, et enfin, à une époque plus récente, les éditions
anglaises de Bewick (annoncées d'abord chez Court, à Londres, en 1789 ; ensuite chez Wright, en 1825) ,
(1) Il en avait déjà paru plusieurs éditions depuis 1G21.
(2) On ne saurait croire combien l'esprit de spéculation est pré-
judiciable aux intérêts de la science. L'n libraire de Bille, nommé
Maelily-Lamy, voulant sans doute faire concurrence aux éditeurs
des planches de Mérian, vend audacicusement au public, pour une
copie fidèle de l'ancienne Danse du cimetière des dominicains, une
mauvaise petite brochure qui n'est autre chose qu'une copie
de la Danse des frères Mechel contenant les gravures d'Hol-
bein. J'ai acheté moi-même à Bàle, chez ce libraire, un exemplaire
de celte brochure dont le titre est absolument semblable à celui des
anciennes éditions des frères Mechel. Der Todten-Tanz wie derselbe
in der Weitberuhmten Stadt Basel...zusehen ist, ou, en français :
La Danse des Morts, miroir de la nature humaine, telle qu'elle
se voit (telle qu'elle se voit ! il y a quarante-quatre ans qu'elle est
détruite) non sans une utile admiration dans la célèbre ville de
Bâle. Bàle, chez Maehly-Lamy, éditeur, 1843. On peut penser que
ce titre mentait déjà suffisamment et qu'il n'était pas nécessaire
d'y rien ajouter. Point du tout : l'éditeur, dans un Avant-
Propos, où il annonce qu'il veut expliquer le but et la valeur
de son édition , et où il entreprend de donner quelques éclair-
cissements historiques sur la Danse de Bàle, ne craint pas
d'avancer que les planches qu'il offre au public sont les pre-
mières et les plus exactes copies de la célèbre Danse des
Morts, telle qu'elle était originairement. 11 est impossible de
pousser plus loin une supercherie bibliographique. Mais comme
le libraire suisse pense que les travaux du savant Massmann
ont bien pu faire connaître de par le monde l'ouvrage de
Mérian , et qu'il est de son intérêt d'assimiler cet ouvrage au
sien afin que l'un, au besoin, passe pour l'autre, il s'empresse
d'ouvrir une parenthèse et de déclarer qu'une autre copie, mais
seulement faite vers le milieu du xvac siècle, a été publiée par
l'habile graveur sur cuivre, Mathieu Mérian ; puis, la conscience
en repos, après avoir fait cette, belle déclaration, il signe : l'édi-
teur : Maehly-Lamy. Alors on tourne le feuillet et on lit : Danse des
Morts de la ville de Bâle, au cimetière des Prédicateurs. Les
étrangers, sur la foi de ce titre, parcourent le livre et s'imaginent
avoir sous les yeux les anciens tableaux de la vieille peinture mu-
rale. Cependant, un beau jour, les gravures d'Holbein leur tom-
bant sous la main, ils sont tout étonnés d'y retrouver les sujets
qu'ils se figurent avoir été ceux de la Danse de Bàle. En consé-
quence ils font ce raisonnement : « Si la Danse que m'a vendue
M. Maehly-Lamy est la copie de la Danse du cimetière des Pré-
dicateurs, et si les gravures que j'examine en ce moment sont bien
de la main d'Holbein, il faut donc qu'Ilolbein soit l'auteur de la
Danse bàloise, quoi qu'en dise ce même M. Lamy. » Ecrivons donc
dans nos impressions de voyages : L'une des curiosités de Bâle
qui mérite le plus de fixer l'attention des étrangers, est la célèbre
Danse des Morts peinte au cimetière des Prêcheurs par l'illustre
Holbein. .
(3) Vincent Vaugris (Valgrisius), imprimeur fiançais établi à
Venise, et dont l'enseigne et la marque (le poi Irait d'Erasme)
semblent indiquer qu'il avait de fréquentes relations avec Bâle.
Dans l'édition de 1545, la première de Vaugris, on trouve encore
le monogramme de Dans Lulzelburger IL, mais la lettre L y est
plus petite que dans l'original.
{Il) Ces éditions prêtent à d'intéressantes remarques pour l'his-
toire de la satire religieuse au moyen âge. Holbein, qui avait em-
brassé les idées de la réforme, a placé près du pape, dans la gravure
consacrée au successeur de saint Pierre, deux diables ailés dont l'un
est représenté voltigeant et tenant déroulé une charte sur laquelle
on dislingue des lignes tremblées imitant l'écriture. Dans la
première édition de Jobst de Neckcr (Augsburg, 15M), au lieu
d'un simple griffonnage illisible, cette charte contient distincte-
ment les mots : Ve tibi corona superbia mea. Le texle y ajoute
cette rude apostrophe du squelette au saint-père : « Toi, pape, vrai
anlechrist tu veux être un dieu sur la terre et tu n'es qu'une
vile créature. » Dans les éditions qui parurent postérieurement, y
compris celle de Saint-Gall (1581), les deux diables disparurent et
le texte reçut des modifications qui en adoucirent le sens. Dans
une des copies de Vaugris, de la Danse d'Holbein avec gravures
(Discorsi morali deW eccellente S. Fabio glissenti contra il dis-
piacer del morire, Venetia, Domcnico Farri, 1596), le diable qui
vole auprès de la figure du pape a été pareillement supprimé.
Cette invention d'Holbein fut, dit-on, un sujet de scandale pour
lesparlisans de Rome. Un exemplaire des Iconesmortis (Bâle, 1554)
que possédait Hollar portait les mots suivants tracés par une
main dont l'écriture devait daterdu xvnc siècle : Iste liber est pro-
hibitus, ce livre est prohibé. Cet exemplaire avait appartenu,
en 1588, au prieur de la Sainte-Croix d'Augsbourg, Wolfgnng An-
dréas Rem a Ketz.
16
122 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
et celles de Bonner et de Byfield clans la Danse publiée par Douce (London, chez Pickering, 1833) (1).
Huant aux copies exécutées sur cuivre, on doit citer celle d'Eberhard Kieser, en cinq éditions, publiées à
Francfort-sur-le-Mein, de 1617 à 1638 ; celle de Strauch et Kohi, publiée en 1647 (chez Paul Furst, à Nurem-
berg); celle d'un anonyme, publiée à Leybach et à Salzburg, en 1682, chez J.-Bapt. Mayr., sous le titre sui-
vant : Thealrum Morlis humanœ tripartilum, avec un texte de Joh. Weichard Valvasor ; celle du célèbre gra-
veur bohémien VinceslasHollar, publiée à Londres, avec texte anglais, en dix éditions, de 1667 à 1816; celle
de David Deuchar, avec texte anglais, en trois ou quatre éditions publiées à Edimbourg et Londres, à
partir de 1788 ; celle de J.-R. Schellenberg, qui parut sous ce titre : Le Triomphe de la Mort, comme
première partie des œuvres de J. Holbein, éditées par Ch. v. Mechel, en 1780; enfin celle de Frenzel, publiée
avec un texte de Lndwig Bechstein, chez Léo, à Leipsig, en 1831. La gravure sur pierre a aussi repro-
duit l'œuvre d'Holbein. La copie la plus fidèle obtenue par l'emploi de ce procédé est d'un artiste dis-
tingué de Munich, professeur à l'Académie des beaux-arts de cette ville, M. J. Schlotthauer. Elle a paru
en 183*2, à Munich, avec un texte par Schubert et des éclaircissements historiques par Massmann. C'est
cette copie que M.' Fortoul a fait connaître en France dans l'ouvrage qui a pour titre : La Dame des Morts
dessinée par II ans Holbein, gravée sur pierre par Joseph Schlotthauer, professeur à l'Académie de Munich,
expliquée par IJippolyte For (oui, professeur à la Faculté des lettres de Toulouse. Paris, chez J. Labitte. Enfin,
en 1835, Hellmutb, àMagdebourg, a aussi donné la Danse des Morts d'Holbein en une suite de lithogra-
phies de plus grande. dimension, exécutées d'après les gravures de Denecker.
N'oublions pas d'ajouter à ces nombreuses copies des Simulachres la suivante, qui fut l'œuvre d'un
médecin hollandais, Salomon van Rusting. Elle a pour titre: Het Schouw-Toneel des Doods door Salomon
van Rusting , med. doct., Amsterdam , by Jan ten , Hoorn 1707, in-8. 11 en a été fait plusieurs édi-
tions, deux encore à Amsterdam en 17*26 et 1741 , et une à Nuremberg avec un texte allemand du pasteur
George Meintel (2).
A la suite de ces copies, viennent se placer les imitations, c'est-à-dire les Danses des Morts à la manière
d'Holbein. On doit principalement distinguer les suivantes:
Rudolf Meyers Todten-Dantz, Ergàntzet und herausgegeben Durch Conrad MeyemMalem in Zurich, In
Jahr 1650. Gelruckt zu Zurich bey J,-J. Bodmer, 1650, in-Zj. (3). (La Danse des Morts de Rodolphe Meyer,
complétée et mise au jour par Conrad Meyer, peintre à Zurich, l'an 1650. Imprimée à Zurich, chez
J.-J. Bodmer, 1650). Cette Danse, dont le titre qui précède indique la première édition, a été réimprimée
plusieurs fois de 1650 à 170/j. A la fin se trouve un supplément intitulé : Anhang dess Tod tendances, In
acht erbaulichen Sterbgesàngen ; il contient huit chants sur la- mort, mis en musique et notés h quatre parties
sur des mélodies de psaumes.
(1) M. Massman [Literatur der Todtentiinze, Leipzig, O. Wei- porte entièrement au format de cette édilion que M. Massmann
gel, 18/id, p. 29)- cite une copiede la Danse d'Holbein exécutée sur indique comme un petit in-S° ou un in-12. Cela, du reste, pourra
bois, à Strasbourg, en 1569 ; mais il ne la connaît que par l'exis- être facilement éclairci, si l'on veut.
tence dans la collection de M. Wilhem Haas, conseiller à BâTe, de (2) Il faut remarquer que toutes les gravures de la Danse de
plusieurs tailles de bois préparées, sans doute, pour cette édition, Musting ne sont point tirées de l'œuvre d'Holbein. Je doute que
et contenant les planches 6, 7, 13, l'i, 16, 23, 31, 3Zi, 37, 38, 39. M. Massmann ait examiné attentivement l'édition de 1707, dont
M. Heitz, libraire à Strasbourg, dont l'imprimerie est une des plus je possède un exemplaire, et ce qui me le fait supposer, c'est que,
anciennes qui existent, et date des premiers temps de la typo- contrairement à son habitude, il n'est point exact dans le relevé
graphie, m'a montré, il y a un an, une taille sur bois dont il ne du titre. Ce titre est le même que celui de l'édition de 1726. Ainsi,
connaissait pas l'origine et qui n'est autre chose qu'une reproduc- au lieu de Schomvtonel des Dodts mitplaten, Amsterdam, O. J.H.
tion de la gravure de la Danse d'Holbein qu'on a coutume d'in- (Voy. Literatur der Todtentànze, p. 53), il faut lire: HetSchouw-
titulcr le Triomphe de la Mort. C'est celle qui représente une Toneel des Doods ;ivaar opna't leeven vertoontwort, etc.; le reste
réunion de squelettes jouant de toutes sortes d'instruments, et qui comme dans l'édition de 1726, mentionnée par Massmann, p. 5/i, a
dans un grand nombre d'éditions, notamment dans celle de Baie l'exception des mots Twede Druck (seconde édition).
[Icônes mortis, 15Zi/t), se trouve être la cinquième. Peut-être la (3) Et aussi sous ce titre : Sterbensspiegel, Bas ist sonnen-
petite planche sur bois qu'en possède M. Heitz était-elle destinée, klare Vorstellung menschlicher Nichtiglceit durch alle.Staend'
comme celle du conseiller de Bàle, à l'édition de Strasbourg und Geschlechter.
de 15Û9 : ce qui donnerait lieu de le penser, c'est qu'elle se rap-
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 123
Massmann a porté la Danse des frères Meyer sur sa liste des éditions et des copies de la Danse d'Hol-
bein (voy. ci-après les tables bibliographiques) ; bien qu'il eût été plus rationnel, je crois, de ne l'y point
admettre, car elle ne contient pas une seule planche qui soit proprement une copie de l'œuvre d'IIolbein.
Freund Heins Erscheinungen in Holbeins Manier -von J.-ll. Schellenberg. TFinterthur, bey Heinnch
Steiner, 1785, in-8 ( L'ami Heinz, représentations à la manière d'Holbein, par J.-B. Schellenberg. Win-
terthur, 1785, in-8). Il en a paru une nouvelle édition à Manheim, en 1803, avec un texte en vers et en
prose de J.-L. Musaeus.
Taschenbuch zum nutzen und Vergnugen fûrs Jahr 1792, mit Kupfern von Chodowiecky. Lauenburg,
bey JohnGeorg. Berenberg, in-] 6 (Almanach utile et agréable pour l'année 1792, avec des gravures de
Chodowiecky. Lauenburg, chez Joh. Georg. Berenberg, in-12 ou in-16).
Voyages pour l'éternité, service général des omnibus accélérés, départ à toute heure et de tous les points du
globe, par J. Grandville, in-4 obi.
Il existe encore beaucoup d'autres productions inspirées par la Danse d'Holbein ou par d'autres monu-
ments du même genre, telles que la Danse des Morts du Père Abraham, donnée à Bruxelles en 1730
( 67 planches gravées sur cuivre, in-12) ; une Danse hollandaise publiée par Abraham Allard, et imprimée
à Amsterdam dans le commencement duxvme siècle, par Carel Allard, sous le titre suivant : Derstandvaf-
tige Monarchye des Doods en de zieltoogende Mars in Europa; Tôt vermcliging der belrachte VyfdeMonar-
chye in't Christenryk... Allé door Nederduitse Versen, en Latynse Epigrammata verklaard, en op dezelyd,
als ook geëstelyck tocgepast door Abraham Allard. Gedrukl to Amsterdam, by Carel Allard, op den Dam met
Priviligie van de E. G. M. H. Staalen vanHolland en Vestvriesland. Une autre Danse du xvme siècle,
anonyme , publiée d'abord en 1753 , chez Mangold , à Passau , puis à Linz , chez Ilger (52 estampes de
Mich. Rentz, in-folio) ; une Danse des Morts, en langue italienne, publiée en 1671 , à Milan, d'après
les dessins du P. Giov. Batista Manni de la compagnie de Jésus, et tirée des œuvres d'un autre révérend
père jésuite nommé Gio. Eusebio Neiremberg (1).
Plusieurs opuscules, qui ont la même allégorie pour objet, ont paru sous divers titres, mais je ne crois
pas qu'ils aient eu des éditions ornées de gravures. De ce nombre est un petit ouvrage singulier que l'ai-
mable et obligeant bibliothécaire de Strasbourg, M. Jung, a bien voulu me communiquer. C'est un poème,
en langue latine, publié à Strasbourg, en 1731, sous le titre suivant : Vado mori, sive V 'ia omnis camis ,
morte duce , Morlalibus , in Processione mortuorum , monstrala , authore Anthonio Steinliavero. Argento-
rati, typis Melchioris Pauschingeri , 1731, 80 pages petit in-8 (y compris Yerrata) (2). Enfin, diverses
(1) .M. Ileller de Bamberg a fait connaître cette Danse clans le cours dechacun. En effet, tous les personnages du défilé mortuaire
Serapeum (publié par Robert Naumann, à Leipsig, u° 15, 18/i5), récitent un distique commençant et finissant par l'inévitable vado
d'après un exemplaire qui lui appartient et sur lequel on lit mori. La Mort, après s'être adressée à l'homme en général, homo,
le litre suivant : Varii e veri ritratti délia Marte desegnati in fait appel à tous les membres de la hiérarchie séculière. Le pape
immagini, ed espressi in essempij al peccatore dvro di cvure dal commence, disant : « Vado mori, libi Roma novum nunc elige pa-
Padre Gio. Battista Manni delta compagnia di Giesù. Nouamen- pain ! Movs jussit claves reddere, vado mori. » Suivent immédiate-
te ordinati, et accresciuti di nuoue figure, e di più per maggiore ment, et sans que la Mort intervienne comme d'habitude au mi-
vtilità arrichiti colle più importanti considerationi délia Morte. lieu d'eux, pour adresser a chacun un nouvel appel :Cardinalis —
Cauate dalle Opère del P. Gio. Eusebio Nierembergh délia compa- palriarcha — ai chiepiscopns — nuncius apostolicus — opiscopus
gnia di Giesù. E nel fine di vna consideratione importantissima — suffra^aneus — prœpositus — decanus — archipresbyter —
di alcuni frutti, che si deuono cauare dal pensiere délia Morte. fiscalis — camerarius — definiior — custos — canonicus prœ-
A Gl'ilb™, et. Eccell™ Sig" li Signori Prefetto, e confra telli bendarius — concionalor aulicus — capellanus aulicus. Après
délia nobilissima congrégations di S. Giovanni Decollato, detto celte série vient ce que l'auteur nomme hierarchia religiosa. La
aile Café Rotte di Milano. In Milano nelle stampe dell' Agnelli Mort se montre de nouveau pour faire comparaître devant elle :
seul tore, e stampatore. 1617. Con licenza de' superiori. In-8". Abbas — visitator ordinis— provincialis— socius provinciale — ex-
Ci) La division de cet ouvrage est originale et ingénieuse. L'au- provincialis — prior— rector— 'guardianus-superior— sub-prior —
teur traite d'abord de la nécessité de mourir : Statutum est homi- minisler— vicarius— senior— concionalor — professor iheologias—
nibus semel mori ; vient ensuiic la préface : Prefatio ad benevolem lector theologiae - professor philosophiae — leclor philosophiae — ■
lectorem, puis De doctrina mortis. Un peu plus loin, un dialogue bibliothecarius — magister novitiorum — confessionarius — cclla-
s'engage entre le poète et la Mort. A la fin de ce dialogue, le poète rius archimagyrus — procuralor, dispensalor — bursaiius, grana-
annonce que les mots Vado mori seront l'alpha et l'oméga du dis- riùs — sacrista — leclor mensae — monachus — ostiarius — fra-
124 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
Danses des Morts ont paru dans ces derniers temps en Angleterre et en Allemagne. Les productions
anglaises ont pour titre : The Dame of Death modernisai (par G. M. Woodward , 1800); The English
Dame of Death (London , 1815, avec des planches coloriées de Thomas Rowlandson) (1) ; Death's
Doings (London , 1826 , in-8, avec des planches attribuées à Adrian van Venne) ; The Brilish Dame of
Death , printed by and for. George Smeeton , Royal arcade, Pall-Mall (sans date, in-8, avec des planches
de Van Assen); Danse des Morts pour Ladies, Favs (éditée par Fores de Piccadilly, planches de John
Nixon Colewrinc); Dames of Death, by Wm. Holland, n° 50, Oxford street. (Planches de Richard
Newton, 1796); une autre édition de cette Danse a paru sous ce titre singulier : Bonaparte's Dame of
Death, etc.
Les publications allemandes sont intitulées : Ein Todtentanz erfunden und gezeichnel von Alfred Rethel
mit erklàrendem Text von R. Reinick ausgefuhrt im Akademischen Atelier fur Holzschneidekunst su
Dresden unler Leitung von A . Burkner. Fùnfleaiiflage. Preis, 15 sbgr. Leipzig, Georg. Wigand's Verlag
Quer-fol. (Danse des Morts imaginée et dessinée par Alfred Rethel, avec un texte explicatif par R. Rei-
nick, etc.), contenant 6 gravures sur bois. Bilder des Todes oder Todtentanz fur aile Staende. Erfunden
und gezeichnet von C. Merkel, in Holz geschnitten von J.-G. Flegel, Leipzig, W. Engelman-Rudolph
Weigel , 1850 (contenant 25 gravures sur bois, dont la première et la dernière sont expliquées par six vers
allemands et toutes les autres seulement par un distique). De ces deux Danses modernes, la première a
le plus vivement impressionné le public, tant en France qu'en Allemagne. L'auteur n'y considère l'empire
de la mort qu'à un seul point de vue, celui des luttes politiques. Dans la conception de son œuvre, il a
mis autant de laconisme que de vigueur. Six tableaux lui suffisent pour expliquer sa pensée, pour com-
poser son drame; car c'est bien un drame, en effet, que cette série de dessins qui se déduisent l'un de
l'autre, qui s'enchaînent et ne cessent de faire marcher l'action avec intérêtet rapidité depuis l'armement du
sinistre cavalier jusqu'à son lugubre triomphe. Tout le monde remarquera le talent que l'auteur a déployé
dans l'interprétation de la donnée poétique du Cheval de la Mort. L'image du morne coursier, du cheval
pâle, est partout admirablement rendue. L! 'Illustration , dans son numéro du samedi 28 juillet 1849
(vol. XIII , n° 335) , a reproduit l'œuvre du peintre (en proportion réduite) et celle de l'écrivain. De son
côté, la Revue des deux mondes, en faisant une appréciation philosophique de cet ouvrage et en appuyant
s ur les qualités qui le distinguent , a contribué à en augmenter le succès , succès auquel , toutefois , l'esprit
de parti n'est pas resté tout à fait étranger.
Disons- le, la plupart des Danses qui viennent d'être présentées comme des imitations de la Danse
ter, cleiïcus — iïaier laicus — no vi lins — eremita. Los divisions medicina;, professor anatomiae, professor chimiœ, professor bota-
cl subdivisions passent ensiiile aux ordres civils. La Mort reparaît nicae, licentiatns medicina?, medicina; candidatus, etc. J'interromps
chaque fois en tète pour faire l'appel. Les personnages se succè- ici celte longue nomenclature, l'espace me manquant ; mais on voit,
dent jusqu'à la lin de l'ouvrage, comme je l'indique ci-après, par ce qui précède, avec quel soin minutieux railleur passe en
Status Aulicus. Cassai-, rex, elector, dux, princeps, cornes, baro, revue les conditions sociales, n'étant profession si minime ou si
eques, nobilis. Ministeiuom, vice-rex, primus minister, pleni- obscure que ce soit qui échappe à son aptitude de classificaleur.
potenliarius legatus, cancellaiius, auke prœfectus, consiliarius in- Une énuméialion aussi prolixe pourrait à la longue devenir très
timus, ceremoniaiïus, camerarius, nobilis aulicus, thesaurarius, da- fatigante, si chacun des personnages ne prenait à tâche de se
pifer, pincerna, cphœbus, mono (le fou). Musici : capella? nia- rendre agréable au lecteur et de faire diversion par des jeux de mots
gister, vocalistse, discantista, allisla, tenorista, bassista. Instru- plus ou moins spirituels, dont sa propre qualification ou la pro-
mentistœ : organista, tiorbisla, cymbnlista, violinista, gambisla, fession qu'il exerce lui fournit le prétexte. Ou pourra juger du
violoncellista, violonisla, cornicen, buccinator, fagolista, hautboista, style jocosus de cette production par l'extrait que j'en ai fait pour
tubicen, lympanisia. Status judicialis : Judex, assessor, protocol- la partie musicale de mon ouvrage. (Voy. Le ménestrel ou le mené-
lista, advocatus, nolarius, actor, trstis. rcus. Academia : Pedellus, trier des Danses des Morts.)
pector magnifiais. Facilitas theologicœ : Doctor S. thoologiae, in- (1) C'est un recueil de caricatures très peu piquantes, au dire
îerpres sacra; scripturœ, controversista, casuisla, moralisla, cano- de M. Brunet. D'après M. Ucnouard, rien dans ces étranges com-
nisla, licenliatus theologiœ, tlieologus spéculatives , Ihcologiae positions ne peut cire comparé à l'inimitable Hogarth. On a aussi
candidatus. Facilitas juridica : Juris utriusque doctor, professor publié en Angleterre : La Danse de la Vie (The English Dancc of
juris public!, professor feudorum, professor novellarum, professor Life, by the auihor of doct. Syntax, with 26 coloured plates, Lon-
codicis, professor digestorum, professor instilutionum, licentiatns don, B. Ackcrmann, gr. in 8°).
j iris, jurisla practicus, candidatus juris. Facilitas medica : Doctor
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 125
d'Holbein, n'ont de commun avec celle-ci que le fond du sujet ; par conséquent, on ne saurait les prendre
pour des imitations proprement dites, encore moins pour des copies, la manière dont l'idée primitive y est
rendue ne donnant lieu à aucun rapprochement direct. Ce sont, en définitive, autant de productions
distinctes. Si l'on doit éviter de confondre entre elles la Danse de Mérian et celle de Mechel qui ont pour-
tant quelques sujets communs, à plus forte raison , ce me semble , est-il bon de faire une distinction entre
les œuvres dont je parle et celle d'Holbein, puisqu'on a sous les yeux des images qui diffèrent autant
par la disposition générale des groupes et l'ordre dans lequel ils se suivent que par l'attitude , la physio-
nomie, le costume des personnages. Sans doute le maître célèbre, qui fut longtemps considéré comme
l'auteur des tableaux de Bàle, dut exercer une grande influence sur les productions des artistes qui illus-
trèrent des rondes funèbres, mais rien n'établit d'une manière positive que d'autres sources du même
genre, telles que les peintures bâloises et les images de la Danse Macabre , n'aient point également fourni
des modèles au crayon ou au pinceau de ces artistes. Ne sait-on pas qu'Holbein lui-même prit beaucoup de
choses aux Danses bâloises (1), qu'il consulta peut-être la Danse Macabre, voire la vieille Danse alle-
mande, dont j'ai reproduit ici les images, et que, nonobstant ces imitations partielles, les dessins
qu'on lui attribue ne constituent pas moins dans leur ensemble une œuvre originale qu'il faut classer à
part?
On ne cite ordinairement qu'une seule Danse des Morts d'Holbein ; il a pourtant dessiné d'autres séries
funèbres. Une d'abord pour un fourreau de poignard , une autre ensuite pour un de ces alphabets xylo-
graphiques destinés à fournir des initiales ornées aux ouvrages de luxe que l'on publiait de son temps.
L'alphabet qu'il a illustré de la sorte, et dont il a fait un véritable petit chef-d'œuvre, comprend vingt-
deux sujets appartenant pour le fond à sa grande Danse et deux sujets nouveaux décorant les initiales
S. V. Le débat soulevé à l'égard des Simulachres , sur la question de savoir quel était le graveur des
dessins , s'est renouvelé pour l'ouvrage dont il s'agit. Les uns veulent que ce soit Holbein lui-même qui en
ait gravé sur bois les lettres ornées ; d'autres prétendent que c'est cet Hans Lutzelburger dont il a été déjà
question. Le nom de celui-ci se trouve , en effet , sur un tirage de la collection complète des initiales dont
il existe deux exemplaires, l'un à Bàle, l'autre à Dresde. Je laisse les connaisseurs débattre cette question
qui n'est point de ma compétence. Les lettres de l'alphabet d'Holbein , conformément à leur destination,
furent employées à orner un grand nombre d'anciens ouvrages publiés à Bàle par les Hervagius, les Fro-
benius, les Bebelius, les Cratander, les Isingrin , etc. lis embellirent aussi les livres sortis des presses de
Cephaleus, à Strasbourg, notamment la Bible grecque de 1526 et les Huttichii Romanorum principum
effigies de 1522. 11 en a existé des collections plus ou moins complètes, dont les épreuves sont tirées d'un
seul côté de la page ; deux de ces collections sont devenues la possession de Douce ; une autre , composée
de 23 lettres , celle de H. -T. Fùssli, continuateur du Dictionnaire des artistes à Zurich; une autre, qui
ne comprenait que huit lettres, celle de feu le baron de Bumohr; une quatrième, très complète, avec
des passages extraits de la Bible, appartient au cabinet Winlder, à Leipzig; une cinquième est con-
servée à la bibliothèque de Bàle, et une sixième, à peu près semblable à la précédente, au cabinet
d'estampes de Dresde. C'est de cette dernière que s'est servi Heinrich Loedel pour son excellente repro-
duction de la Danse des Morts — Alphabet d'Holbein. J'ai déjà parlé de cet ouvrage, mais c'est ici le lieu
d'en rapporter exactement le titre : Hans Holbein Initial-Uuchslaben mit dem Todtentanz. Nach Hans
Lutzelburger' s Original-HolzchniUen im Dresdner Kabinet zum ersten mal treu copirt von Keinrich Loedel
mit crlàulernden Denkversen und einer Geschichtlichen Abhandlung ueber die Todlenlaenze von Dr. Adolf
(1) On pourrait supposer avec quelque vraisemblance, dit Mass- la Reine Danse d'Holbein, et le Fou : Danse de Mérian; le duc et
manu, qu'Holbein, étant encore dans sa première jeunesse, porta la duchesse, Danse d'Holbein, et le duc et la duchesse Danse de
surtout son attention sur les tableaux de Bàle, lors d'une restau- Mérian. 11 a encore pris le charnier, le sermon du dominicain,
ratiou qui y fut pratiquée en ces temps et dont profila aussi plusieurs détails de Vabbé, et peut-être aussi le petit broyeur de
Nicolas Manuel Deutscb. Deux figures de squelettes de la Danse de couleurs qu'il a placé dans ses armoiries, les bras levés, tenant la
Bile se trouvent exactement reproduites dans la sienne. Compirez pierre (Voy. Massmann, Die Baseler Todlentiinze , p. 81.)
126 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
Ellissen. Die Reinerlrag ist fur die Deutsche Kriegsflotte bestimmt. Goetlingen, im Verlag der Dieterichs-
chen Buchhandlung , 1849. ( Les lettres initiales avec Danse des Morts d'Holbein , copiées pour la première
l'ois d'après les gravures originales du cabinet de Dresde, par Henri Loedel , avec un texte explicatif en
vers et une dissertation historique sur les Danses des Morls, par le docteur Adolphe Ellissen, publié au
profit de la flotte allemande. Goettingen, librairie Dieterich, 1849). Une nouvelle édition de cet alphabet
parut en 1849 avec de jolis encadrements de page dessinés par George Osterwald. Elle pour titre : Holbe-
nii pictoris alphabètum mortis. Des Malers Huns Holbein Todtenlanz-A Iphabet Zum erslen Maie nachge-
bildet von H. Loedel, in Goetlingen, mit Randzeichnungen vom Malet George Osterwald, Kôln , Bonn
und Brussel (Cologne, Bonn et Bruxelles), J. M. Heberle, (H. Lempertz et comp.), 1849. Quelques uns
des sujets que l'on remarque en tête de la Danse des Morts d'Holbein, et que l'auteur n'avait peut-être
pas dans l'origine l'intention d'y placer, figurent dans un assez grand nombre d'ouvrages religieux con-
curremment avec d'autres compositions bibliques du même artiste. Massmann a donné une liste de ces
ouvrages dont il fait une catégorie spéciale. Appartiennent à cette catégorie : les images de l'ancien
Testament. Icônes tlistoriarum veteris Testamenti, intitulées aussi : Historiarum ueteris Instrumenti icônes .
ad uiuum expressa , publiés pour la première fois en 1538, à Lyon , par les frères Trechsel, puis par les
frères Frellon , à dater de 1543 ; les Bibles , sorties des mêmes presses et quelques autres , contenant
des copies des gravures d'Holbein, telles que les Bibles publiées à Anvers (1535, 1540 , 1541 , 1561) , à
Taris (1554, 1552) , à Francfort-sur-le-Mein (1551, 1552, 1553, 1554), à Louvain (1550), à Bâle
(1552); les réimpressions des images de l'Ancien Testament, publiées à Anvers, par Joh. Steelsius,
en 1540, et à Londres, par John et Marie Byfield, en 1830, avec une introduction de Francis
Douce ; enfin les Quadrins historiques de la Bible , par Gilles Corrozet , dont il y eut des éditions faites
à Lyon et à Paris en 1553 et 1554. Il y aurait un volume tout entier à écrire sur les productions d'Hol-
bein, qui ont trait à l'idée de la mort. On a calculé que, dans l'espace d'environ trois cents ans, il avait
paru jusqu'à 106 éditions et copies des Simulachres . Dans la table bibliographique, n° IV, on trouvera l'in-
dication de toutes celles qui ont été jugées les plus authentiques.
En 1616, Mathieu Mérian l'aîné, graveur à Bâle, alors âgé de vingt-trois ans (il était né en 1593), dessina
la Danse du cimetière desdominicains quarante-huit ans après les réparations que fit à cette peinture H. -H. Klu-
bert, et la grava lui-même en taille-douce vers 1618 ou 1619; il céda ces planches à d'autres personnes, et
néanmoins dans la suite (vers 1646) il les racheta, les fit réduire et graver de nouveau en la forme, dit-il,
dans laquelle on les voit (édition de 1649, la première qu'il ait donnée lui-même). Massmann attribue à
Johann Jacob Mérian, père de celui-ci, les trois ou quatre premières éditions de cette Danse qui parut
pour la première fois en 1621 , chez Johann Schrœter, avec une préface de Johann Jacob Mérian, citoyen
de Bâle, graveur (1). La même année il en fut publiée une autre édition chez Mathieu Mieg, puis une
encore en 1625 et une peut-être en 1646. L'ouvrage parut aussi à Berlin en 1649, 1689 (2), 1696, 1698,
à Francfort en 1700, 1725, 1733, et de nouveau à Bâle en 1789 et 1830. Dès 1744, Chauvin ou Chovin
retoucha ces planches avec assez peu de succès. Une belle édition lithographiée de la Danse de Bâle, en
grand format, a été publiée à Wissembourg, dans ces derniers temps, par Wentzel. Il est à regretter que
l'éditeur ait eu la malheureuse idée d'attribuer à Holbein la Danse de Bâle, erreur que le titre reproduit
(1) Sous le litre que Froiîch plus tard s'appropria pour ses La Danse dés Morts comme elie est dépeinte dans la louable et
éditions des gravures d'Holbein : Todten Tanz luie derselbe in der célèbre ville de Bâle, pour servir de miroir de la nature humaine,
Weitberumbtem Statt Basel als ein Spiegel Menschlicher Bes- dessinée et gravée sur l'original, de feu M. Mathieu Mérian. On
chaffenheit gantz Kilnstlich mit Lebendigen Farben Gemahlet , y a ajouté une description de la ville de Basle, chez San Rodolphe
nichl ohne niitzliche Verwunderung zu sehen ist. Getruckt zu im. Hoff, 1789. (Planches retouchées par Chauvin, avec le texte et
Basel, bey Johann Schrœler, 1621. I11-/10. Ce qui est à peu près le litre de ilàh.) In-4°. Ce titre, un peu emphatique, a été sim-
le sens du titre français qui accompagne le litre allemand dans une plifié dans l'édit. de 1800 , de Birmann et fils dont les planches
des éditions postérieures, lesquelles, pour la plupart, ont un double ont subi encore des retouches.
texte allemand et français. Je copie ce litre sur mon exemplaire :
S'
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 127
en trois langues, comme pour tromper plus de monde à la l'ois (1). J'aime à croire que le charlatanisme
est étranger à cette suscription mensongère, qui est la contre-partie de celle de M. Maehly-Lamy.
M. Wentzel n'a pas besoin du nom d'Holbein pour fixer l'attention du public sur son œuvre, qui se recom-
mande par la modicité du pris et par le mérite de l'exécution. On conserve encore à la bibliothèque de
Bàle une copie très fidèle de la Danse du cimetière des dominicains faite en 1773 par le boulanger Bùchel ,
celui-là même qui copia aussi la Danse du Petit-Bâle. Elle est restée jusqu'à présent en manuscrit. Une
autre œuvre d'art, qui est également la reproduction de la Danse de Bàle, se voit dans le même établis-
sement, et consiste en une suite de tableaux peints par Bod. Feyerabend. Ces petits tableaux, imités à la
fois des planches de Mérian et des copies de Bùchel, sont encadrés sous verre. Joh. Budolf Brenner a
publié, d'après cette suite, une riche collection de 42 groupes de la Danse des Morts de Bâle, mais en
plus grande dimension. (Voy. la table bibliographique, n° V, indiquant les éditions de la Danse du
Grand -Bàle.)
Les représentations de Schellenberg à la manière d'Holbein nous offrent déjà une Danse des Morts
avec les costumes du xvii" siècle. On ^modernisé aussi celle dont Mérian a dessiné les groupes; et en 1788
parut l'ouvrage suivant : La Dame des Morts, pour servir de miroir à la nature humaine, avec le costume
dessiné à la moderne et des vers à chaque figure, au Locle, chez Saint-Girardet, libraire fin-8 de 96 pag.).
II existe dans des ouvrages de différents genres un certain nombre d'estampes isolées contenant des
ujets de Danses des Morts. Ces gravures sont ou des compositions originales, ou des imitations de produc-
tions déjà connues, comme la Danse Macabre, la Danse de Bâle, celle d'Holbein et quelques autres en-
core. L'une des pièces les plus curieuses que l'on puisse mentionner en ce genre est une gravure sur bois
qui figure (feuillet CCLXIII, recto) dans le Chronicarum liber, plus connu sous le nom de Chronique de
Nuremberg (par Hartman Schedel, 1493, in- fol. , max, goth. , illustrée de plus de 2,000 gravures sur bois
qui sont l'œuvre de Wohlgemuth, maître d'Albert Durer). Elle a pour titre Imago mortis, et représente
cinq squelettes, dont l'un en manteau joue du hautbois, trois dansent avec beaucoup de vivacité, et le cin-
quième, couché parterre, sortant de dessous un long manteau qui tient à celui du musicien, semble vouloir
se soulever pour venir prendre part à la danse (voy. pi. II, fig. 16). Dans les éditions latines de la Chronique
il y a dix vers latins sous cette gravure, et au verso du feuillet les vers sont continués sur deux colonnes. Il
n'en est point ainsi clans l'édition avec texte allemand que je possède, les vers manquent sous la gravure;
mais, par contre, on y trouve placée en regard du feuillet CCLXIII une page entière de prose contenant
des réflexions sur la mort. Autant que je puis me le rappeler, ce texte figurait aussi dans un exemplaire
de l'édition latine qui appartient à la bibliothèque de la ville de Strasbourg ; mais il manquait sans doute
à l'exemplaire que G. Peignot a compulsé, sans quoi cet auteur n'eût pas dit qu'à l'exception de la gra-
vure accompagnée des vers latins, nul autre passage clans ce fort volume ne rappelait l'allégorie de la
Mort. Un incunable plus rare et plus précieux encore que le précédent, est le livre d'Albert Pfister, im-
primé à Bamberg en 1462 et contenant trois ouvrages distincts : Une Allégorie sur la Mort (voy. précé-
demment, page 21 , ce qui a été dit sur cette composition); quatre histoires, celle de Joseph, celle de
Daniel, celle de Judith et celle d'Esther, et enfin une Bible des pauvres. Dans V Allégorie de la Mort on
trouve cinq estampes analogues au sujet (voy. la description que M. Peignot a donnée de ces estampes).
La seconde estampe représente la Mort sur un trône, recevant les plaintes et les hommages des mortels qui
déposent à ses pieds les attributs de leur dignité. A la tête de ceux-ci est un pape fléchissant un genou en
terre. La troisième a deux figures de la Mort ou deux Morts; l'une, marchant à pied, fauche garçons et
filles; l'autre, à cheval , armée d'un arc et d'une flèche, poursuit des cavaliers. Dans la célèbre Nef des
Fous {Stultifera navis) de Sébastien Brandt, dont j'ai examiné, à la bibliothèque de Strasbourg, cinq édi-
(1) La Danse des Morts à Bâle de J. Holbein (nouvelle édilion tentanz vonHans Holbemherausgegeben ton Fr. ïYentzehnWeis-
.composéc de quarante feuilles. Fr. Wentzel, éditeur à Wissem- senburg.
bourg}. — The Dance of the deadat Baie, by Holbein.— BasleiTod-
128 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
tions différentes (1), un passage assez étendu traite de la mort et des raisons qui doivent l'empêcher de
paraître redoutable. Tous les arguments de l'auteur sont puisés aux sources antiques, soit païennes, soit
chrétiennes. Ce sont des sentences tirées de l'Ecriture ou bien des œuvres de Virgile, d'Horace, de Sénèque,
deJuvénal,le tout arrangé et amalgamé parBrandt dans le style à la fois naïf et mordant qui lui est propre.
L'édition de Bâle (1499) orne ce passage d'une gravure qui représente un squelette et un fou, c'est-à-
dire, comme je l'ai démontré ailleurs, un Mort et un Vif, ou, si l'on veut, la Mort et l'Homme, c'est-à-dire
l'humanité. Le fou agite un paquet de grelots, il a des souliers à la poulaine à la pointe desquels pend
aussi un grelot. Le squelette tient d'une main un brancard à porter les morts et de l'autre le vêtement du
pauvre fou qui fait un geste de surprise et d'effroi. Sur la planche même sont gravés les mots du blibst ;
au-dessus de la planche on lit un quatrain, et au-dessous commence un texte explicatif assez développé
sur la matière qu'exprime le sujet de la gravure. J'ai donné une copie de celle-ci (pi. V, fig. 37). On
pourra la comparer avec celle que j'ai tirée de la Danse du Grand-Bâle publiée par Massmann (Die Baseler
Todtenlânze), et qui représente aussi le squelette avec la personne du fou qu'il emmène par la main ( pi. XX,
fig. 18Z|). La, Nef des fous ne se rapproche pas seulement parce sujet de la Danse des Morts, elle a aussi de
commun avec celle-ci la figure du docteur, que l'on voit en tête de l'ouvrage, assis auprès d'un pupitre
chargé de livres (dans l'édition de Bâle, 1499, c'est la seconde figure après celle du titre). Les paroles
qui accompagnent le portrait du docteur rappellent une expression favorite du texte des rondes funèbres:
Den Vordants, dit-il , han man mir gelan ( on m'a laissé le droit de commencer la Danse ); et il en explique
la raison : car f ai possédé inutilement beaucoup de livres que je n'ai ni lus ni compris. Plus loin on remarque
(13e estampe après le frontispice) la figure d'un squelette qui se montre derrière une femme ailée. Les autres
personnages de cette scène sont deux fous, un Cupidon qui a les yeux bandés et lance une flèche, un prêtre
ou un moine, un âne et un singe. La planche XVI, qui représente des buveurs et des gourmands attablés,
mérite une mention particulière à cause de sa ressemblance avec une gravure de la Danse d'Holbein qui traite
le même sujet. La planche LXXX1I , dont j'ai parlé plus haut, le Squelette et le Fou, n'est pas la seule où le
spectre se montre, car on le voit aussi, planche XCI, assis à rebours sur une mule qu'un autre personnage
est occupé à ferrer. La figure 103 de la même édition (Bâle, 1499) reproduit la terrible gueule de l'enfer
d'où s'échappent des flammes, et nous retrouvons encore, fig. lOli, un bonnet de fouet une couronne
placés en pendants et à côté l'un de l'autre, chacun au bout d'un bâton. Pour compléter ces renseigne-
ments, je ferai observer qu'à la place des figures du squelette et du Fou, j'ai trouvé dans l'édition de Stras-
bourg , 1549, Wendel Rihel , une autre gravure représentant une femme couchée dans un lit derrière
lequel sont trois morts ou squelettes ; à droite, un homme paraît se disposer à sortir de la chambre. Cette
composition n'est pas sans analogie avec celle qu'Holbein a dessinée dans sa Danse des Morts pour la
Princesse (Die Filrslinn) . J'ai eu l'occasion d'examiner à la bibliothèque de Strasbourg un livre, format in-4,
du xvie siècle, contenant le Parvus Mundus ou Microcosme, Miy.pox.o<7lu.oç (1579), et l'Apologie des créa-
tures (1584) par Gerardt cle Jode. J'ai trouvé dans le Parvus Mundus, feuillet D, fig. 13, une gravure
intitulée De Morte et Cupidine; au-dessous de cette gravure, on lit Stipendium peccali mors, Rom. b. d.
Sur le premier plan, on voit un squelette couché qui pose ses pieds sur un Amour qu'il semble avoir ren-
versé. Au milieu, près d'un arbre, un autre Amour qui vole lance des flèches sur les humains; de l'autre
côté de l'arbre, un squelette décoche pareillement une flèche sur un groupe de personnages (homme et
femme dans une attitude un peu lascive). On aperçoit dans le lointain un autre groupe qui, bien que dans
une position moins caractéristique, paraît animé des mêmes sentiments. En regard, feuillet dy, on lit des
vers latins. A un autre endroit du livre se trouve une ^gravure singulière avec un grand nombre de têtes
de mort, la statue de Priape et deux couples de chats. Elle a pour titre : De Priape et Veneficis, L'Jstro-
(1) Ces éditions sont les suivantes : 3° Doctor Drants Narrenschiff. Bàlc, 1/|99 (texte allemand).
1° Stultifera nains. Bâle, Bergmann de Olpe, 1497 (texte U" lbid. Nid., Lamparter, 1509 (id.).
lalin). 5° ■Dfls alt lmci new Narrenschiff. Strasbourg, Wendel ililiel,
2" Stultifera navis. Strasbourg (Jean Gruniger), U97. 15^9 (id.).
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 129
logie des créatures de Jode contient, page 65, une gravure enclavée dans le texte, où le squelette est repré-
senté tenant de la main gauche une longue flèche et levant la main droite pour faire un signe d'appel
à un personnage coiffé d'un chapeau à plumes et portant sur le poing un faucon (voy. pi. III, fig. 20).
A droite, il y a une chapelle et un cimetière ; au-dessus on lit : Mortis icon.; au-dessous : Mors juvenis. Huit
vers latins accompagnent cette image. En regard de la page où elle est placée, d'autres vers donnent une
interprétation plus détaillée du sujet de la gravure, et proclament l'empire universel de la Mort. G. Pei-
gnot n'a point parlé de ces deux ouvrages de Gerardt de Jode, mais il en cite un autre du xvne siècle, qui
est en français et qui a pour titre : Emblèmes nouveaux esquels le cours de ce monde est dépeint et repré-
senté, etc. ; en allemand par André Frédéric, et en français par Jacques de Zettre, Francoforti, 161 7, '.in- à,
avec 88 figures. Au nombre des planches de cet ouvrage, on en trouve une dizaine qui sont relatives à la mort,
et représentent l'envoyé d'outre-tombe persécutant les humains. Je citerai particulièrement les suivantes :
1° La planche LXVI, où l'on voit, d'un côté, plusieurs personnes à table et le spectre funèbre armé d'une
flèche et d'un sablier, entrant dans l'appartement par une fenêtre supérieure, derrière la table. Au milieu
de la salle, un homme et une femme dansent ; un autre squelette, ayant également à la main une flèche et
un sablier, danse à côté d'eux sans qu'ils s'en aperçoivent. 2° Planche LXXX, où se montre, portant par
derrière un carquois rempli de flèches et un arc, un squelette qui , debout, sonne d'un cornet à bouquin.
Sur sa tête est un vase en forme de ciboire, d'où s'échappe une fumée épaisse. On lit au-dessus : Tran-
sitoire et fragile est la vie de l'homme. 3° La planche LXXXV, où l'on voit une longue suite de personnages
de toute espèce qui défilent en sautant. A leur tète sont un squelette et un diable qui semblent conduire labande,
tandis qu'un autre squelette et un autre diable sont sur le côté, sonnant de la trompette pendant que le
cortège défile. On lit au-dessus : La file des péchés est jà toute accomplie. (Pour les autres gravures de ce livre
où l'on trouve des représentations analogues, voyez G. Peignot, ouv. précité, Additions, p. 307 et suiv.)
P>eaucoup d'autres ouvrages, sans doute, contiennent encore des sujets relatifs aux Danses funèbres, ou
du moins à l'idée philosophique qu'elles expriment; mais ces ouvrages me seraient-ils tous connus, je ne
pourrais les mentionner ici, de peur de grossir démesurément ce volume. Je ne citerai donc plus que les
deux suivants qui sont demeurés inconnus à Peignot, et dont plusieurs personnes, occupées comme lui à
dresser l'inventaire des formes artistiques de l'allégorie mortuaire, n'ont point parlé. Le premier de ces ou-
vrages, qui m'a été signalé par M. Piton, à Strasbourg, et dont je vais faire la description d'après
l'exemplaire qui lui appartient et qu'il a bien voulu me communiquer, est intitulé : Spéculum Corneliaivum
in sich Imitent viel arliger Figuren belreffent das Leben eines vermeynden Studenlen. Jetzt auffs netce mit
vielen schœnen Kupfferstùcken, samptder Beschreibung des Lebens Cornelij Relegati, vermehrt und gebessert
an Tag gegeben Durch Jacobum von Heyden,chalcographum. Strasbourg, 1618. Le titre ne ment pas;
les gravures dont ce livre est orné sont charmantes ; elles concernent et représentent des particularités
d'une vie d'étudiant. Deux d'entre elles nous offrent la figure du squelette. Dans l'une, qui forme la planche V
de l'exemplaire que j'ai eu sous les yeux, se trouvent cinq personnages différemment costumés, selon leur
sexe, leur rang et leur profession. Au-dessus de chaque figure est une légende qui indique le type propre
du personnage en le faisant parler. Le premier, à gauche, dit : Ich bette fur euch aile (Je prie pour vous
tous); le second dit: Ich fecht fur euch aile (Je combats pour vous tous); le troisième dit: Ich rede fur
euch aile (Je parle pour vous tous); le quatrième dit : Ichemehr euch aile (Je vous nourris tous); le cin-
quième, qui est une femme, dit : Ich erfrew aile euch aile (Je vous réjouis tous). Mais le squelette placé
dans un coin à côté de ce dernier personnage, faisant avec sa faux le geste de raser tout ce qui se présente
devant lui, dit à son tour : Ich tôdt euch aile ( Je vous fais tous mourir ). Il y a au bas de cette image
deux distiques placés en regard , l'un en allemand, l'autre en latin. L'autre sujet dont j'ai parlé est celui
de la planche XLV11I : c'est une délicieuse composition allégorique etmorale. Elle représente l'intérieur d'une
chambre d'étudiant ; à gauche, est une spacieuse cheminée antique sur laquelle sont placés trois verres.
Yis-à-vis de cette cheminée, on voit accrochés à la muraille un luth, un chapeau pointu orné d'une plume,
un manteau, une rapière et un poignard. Au milieu de la chambre est une table sur laquelle sont placés
17
130 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MORTS
un pupitre et tous les objets nécessaires pour écrire. Devant cette table, le bras droit appuyé sur le pupitre
et la tète mélancoliquement appuyée du même côté sur sa main, un étudiant paraît plongé dans la rêverie,
ou pour mieux dire dans le monde des visions, où son imagination, peut-être, s'élance tantôt à la pour-
suite du bien, tantôt à la recherche du mal. A sa droite est un ange, à sa gauche une femme qui tient
dans sa main un cœur humain mordu par une vipère (la conscience). Près de l'ange, sur le premier plan,
se tient la Mort sous la figure d'un squelette tenant de la main gauche un sablier, et de la main droite une
flèche qu'elle s'apprête à décocher. Vis-à-vis, et du même côté que la femme, symbole de la conscience,
on voit un vilain démon qui a les pieds, les cornes et la peau d'un bouc , le visage et les bras d'un homme.
L'étudiant, qui lève ses regards vers le ciel , semble averti de dangers de ce monde par une apparition
soudaine. Au-dessus de sa tête, au milieu de nuages et des rayons lumineux, Dieu se montre portant le
globe surmonté de la croix. Par contre, tout au bas de la gravure, on aperçoit la fameuse gueule de dragon
d'où sortent des flammes au milieu desquelles se dessine la silhouette des malheureux damnés. Cette ingé-
nieuse composition, qui résume les idées chrétiennes relativement au ciel et à l'enfer, au bon et au mau-
vais principe, à la vie et à la mort, a pour légende quatre vers latins et quatre vers allemands exprimant
la même pensée. Voici les vers latins :
Fili mi noli peccare; quoniain
Dcus videt, Angélus adslat,
. Conscientia nrget, mors minatiir
Diabolus accusât et infernus cruciat.
Le second ouvrage, dont j'ai promis de dire quelques mots, m'a été indiqué par le savant M. Jung, qui
m'en a fait voir un exemplaire à la bibliothèque de Strasbourg. Cet ouvrage, qui est assez important ,
parut vers la fin du xvne siècle ou les premières années du siècle suivant. C'est un recueil de planches gra-
vées dont les dessins furent exécutés par un religieux de l'ordre de Saint-François. L'œuvre se divise en
trois parties contenant chacune 13 gravures, et en tête une grande estampe servant de frontispice : en tout,
Ù2 planches. La plupart de ces compositions ont pour but de préparer les chrétiens à une bonne mort. En
conséquence, elles établissent un parallèle, entre les souffrances du malade et celles du Christ pendant la
Passion. La grande estampe qui sert de frontispice à chacune des trois divisions de l'ouvrage représente
la Mort armée d'une faux, et portant en outre dans la main gauche un sablier auquel sont attachées d'un
côté une aile d'oiseau, de l'autre côté une aile de chauve-souris. La Mort frappe avec le manche de sa
faux à la porte du palais ; au-dessus de cette porte on lit: Statutum est omnibus hominibus semel mort (Hebr. IX).
Au fond, on aperçoit le paradis et l'enfer. Cet ouvrage fut publié avec un texte explicatif en espagnol; il
parut aussi avec un texte français attribué à un prêtre nommé de Chertablon. Enfin le célèbre prédicateur
Abraham, à Sancta-Clara, se chargea d'y joindre des méditations en langue allemande (1). Elles sont dans
l'édition que j'ai sous les yeux. Cette édition a pour titre : Sterben undErben dass ist die schônste Vorberei-
tungzum Tode, ûberzetzet durch J . A.F . und nochmals in etioas vermehret und herausgegeben von P. Abra-
ham, à Sancta-Clara. Amsterdam, Georg. Gallet, 1702, 1 vol. in-4 (2).
Quant aux estampes et aux tableaux qui renferment isolément des Danses des Morts plus ou moins
(1) Esprit original et amoureux des sujets qui, en raison de leur productions non moins singulières par le litre que par le contenu,
excentricité, frappent l'imagination et se gravent dans la mémoire On cite aussi une édition de sa Danse des Morts (Allgem. Todten-
par l'effet de la surprise oude l'effroi, le père Abraham, à Sancla- spiegel), donnée a Bruxelles en 1730, et ornée de soixanle-sept
Clara, dont le vrai nom est Ulrich Megerle, a plus d'une fois puisé estampes in-12.
ses inspirations dans le spectacle allégorique du squelette frappant (2) Des sujets relatifs à la pensée de la Mort se trouvent en-
les humains. On a de lui un ouvrage intitulé : Spéculum musico- corc dans un ouvrage conservé à la bibliothèque de Strasbourg
mortuale das ist musikalischer Todtenspiegel mit geistreichen et publié, vers le commencement du xvi" siècle, à Strasbourg
ReimenwidandiichtigenGebetten, m. Kupff. 1680 (Miroir musico- même. Il est intitulé : Adolescentia Jacobi IVimphelingii cum
funéraire, c'est-à-dire miroir musical de la Mort, avec des rimes novis quibusdam additionibus per Gallinariurn. Argent., 1507.
et des prières édifiantes, fig.). Ce moine, célèbre par son élo- In-/ic. Voy. fol. LXXXI et fol. LXXXIir, trois images sur le sujet
quence populaire, mourut en 1709 et a laissé un grand nombre de que j'indique.
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. 131
complètes, ou seulement des sujets analogues à ce genre de représentations, il s'en trouve un assez grand
nombre dans les cabinets d'amateurs; nous ne citerons que les principaux , savoir :
Le Cheval de la Mort ou le Manège (en Allemagne, on l'appelle le Chevalier, la Mort et le Diable,
Ritter, Todund Teufel), estampe fort rare d'Albert Durer, représentant un homme armé à cheval suivi
par le diable, qui a la griffe étendue comme pour le saisir sur l'ordre de la Mort, également à cheval, qui
lui présente une horloge de sable. Cette estampe porte la date de 1513. Fiorillo a dit par erreur que cette
gravure était une gravure sur bois.
Le Triomphe de la Mort (Triumphus Mortis), l'une des gravures de la collection connue sous le titre
des Quatre Triomphes de Pétrarque, dont le Titien a fait quatre tableaux gravés en 1748, à Rome, par
Silves'tre Pomarède.
La Mort armée en chevalier, gravure à l'eau-forte du Titien.
L' Empire de la Mort, cinq estampes par Habelle et Galestruzzi. (Voyez le catalogue de dessins et d'es-
tampes de M. Mariette. Paris, 1775.)
Deux femmes nues entre les rras de la Mort , gravure, de Lucas Krug, dit le Maître à la cruche.
(Lucas Krug naquit à Nuremberg en 1489. )
Adam et Èviî près de l'arbre de la vie (la Mort est entre les deux). — Jeune femme élégamment
vêtue se promenant avec un homme à tète de mort coiffée d'une marotte. — Autre représentation de la
mort qui forme comme la contre-partie de la précédente. — La Mort et les trois Sorcières , pièces de
Hans Sebalde Béham , élève d'Albert Durer (né en 1500, mort en 1550).
Sujets de la Danse des Morts, par Henri Aldegrever ou Aldegraff (né en 1 502 à Soest en Westphalie), en
une suite de huit petites gravures représentant la Mort qui entraîne des personnes de tout âge et de tout
sexe. Ces gravures furent publiées en 1541.
La Mort entraînant un moine, estampe de Corneille Bosch ou Busch, né à Bois-le-Duc en 1506;
elle est datée de 1550.
La Mort conduisant un homme et une femme, pièce d'Adrien Collaert graveur (né à Anvers en 1519).
Elle fut publiée en 1562.
La Mort tenant une fourche et terrassant une Muse. — La Mort aux pieds de la Renommée
qui sonne de la trompette. Deux ovales faisant partie d'une collection de six petites gravures de même
dimension, par Salomon dit le Petit Bernard (célèbre graveur du xvic siècle).
Triomphe de la Mort , deux frises exécutées d'après le Titien par Jean Théodose de Bry, graveur au
burin (né à Liège en 1561).
Mortis ingrata Musica, gravure de Pierre Schenk (dessinateur et graveur né à Elberfeld, au duché
de Berg, en 1645). Dans cette gravure on voit un vieux richard auquel la Mort se présente jouant du
violon.
Un billet d'enterrement, gravé sur bois par Pierre Lesueur (né à Rouen en 1663), d'après un dessin
exécuté par F. Chauveau.
Une estampe mentionnée par Peignot, page 310, et, d'après lui, du xvir° siècle. Elle représente diffé-
rents sujets. A gauche, sur le devant, deux moines à genoux devant un prie-Dieu sur lequel est posée une
tête de mort; à droite, à côté, un seigneur accompagné d'une dame et d'un guerrier qui porte une tête de
mort sur sa main. Un cavalier avec deux dames ; la Mort, près d'eux, est dans l'attitude d'un faucheur qui
va les moissonner avec sa faux.
Cinq estampes à l'eau-forte, de forme ovale. Une Mort emportant un enfant ; un enfant sur le dos de la
Mort ; la Mort à cheval prête à sonner de la trompette (plusieurs squelettes à pied paraissent jouer d'in-
struments militaires; à gauche, une armée dans le lointain); la Mort enlevant une jeune femme; deux
vieillards , homme et femme, auprès desquels on voit la Mort qui semble sortir de la terre : elle montre
son sablier.
Une estampe de Sadeler représentant, par des figures allégoriques, l'homme entre la chair et l'esprit.
132 ORIGINE ET STATISTIQUE DES DANSES DES MOUTS
La Mort est par derrière, menaçant avec sa lance.
Une grande estampe de Joli. Jacob Rediriger, décrite par Peignot, page 327 et suivantes, contenant
une Danse des hommes dans les médaillons qui l'encadrent, et, comme sujet principal , une Danse des
femmes au milieu de l'estampe. (OEuvre du xvine siècle. )
On n'en finirait pas, si Ton voulait donner un relevé complet des tableaux, tant anciens que modernes,
où le peintre s'est inspiré du lugubre sujet dont les Danses des Morts offrent une représentation complète.
Je n'en puis donc citer ici qu'un très petit nombre, bien que ce nombre, tout minime qu'il soit, dépasse
encore de beaucoup celui des indications fournies par G. Peignot.
Deux scènes de Danses des Morts attribuées à Hans Baldung, appelé aussi Griin , lequel florissait
vers 1515. La Mort donnant un baiser à une femme presque nue ; une femme dans les bras de la 'Mort.
(Catalogue des œuvres d'art de la bibliothèque de la ville de Bâle, 1er livr.)
Deux têtes de mort, par un auteur inconnu (collection des œuvres d'art de la bibliothèque de Bâle).
Tadleau représentant une jeune fille belle et parée jouant de la guitare, tandis qu'un squelette s'agite
derrière elle, et qu'un magicien, couvert deson chaperon, lui présente un miroir où elle peut voir son image
mêlée à celle de la Mort. Suivant M. Fortoul, ce tableau, où l'on a cru reconnaître la touche d'Holbein, fait
partie d'un des cabinets d'amateurs de la capitale.
La Danse des Morts, tableau dans le genre d'Holbein mentionné (tome XV des Annales des voyages ,
par M. Malte-Brun, in-8°, p. 321) comme faisant partie de la collection des tableaux de M. Masoch.
Tableau de Jean Steen , représentant un avare qui pèse son or; la Mort, lui montrant une hor-
loge de sable, lui annonce que son temps est fini. (Galerie du roi de Danemark, au château royal, à
Copenhague. )
Tableau de Henri Ditmar, peintre danois, représentant un vieux philosophe tenant une tête de mort.
(Galerie du roi de Danemark, au château royal , à Copenhague.)
Tableau de l'école hollandaise, représentant un vieillard occupé à lire des parchemins qu'il a tirés
d'un coffre entr'ouvert près duquel gisent pêle-mêle différents objets, entre autres une basse de viole. Au
fond du tableau, dans la partie la plus obscure, la Mort se laisse entrevoir et semble venir à l'improviste
pour surprendre le vieillard (1).
Un artiste distingué de Strasbourg, M. Théophile Schuler, a peint tout récemment un tableau très com-
pliqué qu'il intitule : La Dernière station ou la Poste de la Mort. Sur un char emporté par des che-
vaux-squelettes, la cruelle divinité s'y montre conduisant au cimetière la foule des humains. L'artiste
semble avoir pris à tâche de réunir dans ce tableau toutes les formes anciennes et modernes de l'allégorie
funèbre.
Également inspiré par la donnée philosophique qui a produit tant d'œuvres austères, M. Flaxland , jeune
et habile peintre, né aussi à Slrasbourg, s'est appliqué, dans un tableau de petite dimension, mais plein
de mérite, à traduire le Mémento mori d'une façon originale, en unissant à la tête de mort des accessoires
nouveaux et qui ne laissent pas d'avoir leur signification emblématique. Ici un paquet de tabac et une pipe ;
là un livre, plus loin un verre. Tous ces objets accompagnent le crâne dénudé qui, placé sur une table,
occupe triomphalement le milieu de la toile, et semble dire : Regardez-moi. L'auteur de ce charmant petit
tableau à l'huile a désiré qu'il devînt ma propriété.
Comme si les événements de février 1848 avaient renouvelé l'antique vogue du squelette, on trouve assez
souvent aujourd'hui cette lugubre image dans de très élégantes illustrations de romans, de poëmcs et de
nouvelles dont les auteurs font jouer à la Mort un rôle poétique ou satirique. C'est ainsi qu'en parcourant
(1) Je possède ce tableau, mais la personne qui l'avait avant qu'une teinte blanchâtre qui ressort indique encore fort bien ren-
moi trouva convenable de faire mctire une couche de peinture droit où celte image est peinte.
sur l'image du squeletie. Toutefois celte couche est si peu épaisse,
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES. .133
les dernières années des Fliegende BUitier, sorte de Charivari qui paraît à Munich, on rencontrera comme
satire des fêtes imprudemment organisées de nos jours pour le jeune âge, une Danse des Morts d'enfants,
ou pour mieux dire une ronde échevelée, dans laquelle ces petits êtres, costumés de toutes sortes de façons,
dansent un branle infernal, poussés et excités par des spectres qui font de la musique et viennent, sous la
figure de laquais galonnés, leur offrir des friandises et des rafraîchissements. Quelques uns de nos alma-
nachs contiennent aussi des histoires fantastiques où la Mort joue un rôle et où elle est figurée. Etrange
destinée des conceptions humaines! Dans quelques pays, par exemple en Alsace, le squelette armé
d'une faux et son partner obligé, le diable, sont devenus deux personnages dramatiques, deux acteurs du
théâtre des marionnettes ; ilsservent de jouets aux petits enfants qui, à peine de ce monde, apprennent ainsi à
se familiariser avec les deux créations symboliques les plus terribles de nos dogmes religieux. Le diable et la
Mort du théâtre des marionnettes sont des petites poupées de bois peint à articulations mobiles. On en fait
beaucoup à Strasbourg. 11 est vraiment impossible, en voyant danser le naïf simulacre du squelette, de ne
le point comparer à la larve du festin de Trimalcion qui devait danser ainsi pour amuser les convives.
Les tableaux de sainteté et les images destinées à orner les livres de prières ou les murs des habitations
de paysans ne reproduisent pas moins fréquemment le sinistre emblème (1). Il n'est pas jusqu'aux bijou-
tiers qui ne trouvent des acheteurs pour leurs jolies petites têtes de mort richement montées en épingles.
Ceci me conduit à parler des Danses des Morts exécutées sur différents objets de luxe, de décor ou d'ameu-
blement. C'est la troisième et dernière catégorie dont j'ai promis d'occuper le lecteur. Sans doute elle
n'est pas à beaucoup près aussi riche que les deux autres, mais si l'on voulait consulter les catalogues de
toutes les collections d'objets d'art un peu importantes qui existent, je ne doute pas qu'elle ne fournît aussi un
contingent assez remarquable. Néanmoins, comme une telle recherche m'entraînerait hors de la spécialité
où j'ai voulu me renfermer, je me contenterai de mentionner ici :
1° Une Danse des Morts brodée et découpée en blanc sur une pièce d'étoffe noire qui avait à peu près
deux piedsdehaut sur une très grande longueur, et dont les personnages étaient hauts de 18 à 20 pouces.
Elle appartenait à l'église Notre-Dame de Dijon, et servait de décoration mobile pour les cérémonies
funèbres. A la première révolution de 1789, elle disparut avec le mobilier de l'église. On ignore si elle fut
détruite ou si elle existe encore.
2" Une Danse des Morts en tapisserie qui existait jadis dans la tour de Londres.
3° Une Danse des Morts attribuée, quant au dessin , à Holbein , et ciselée sur un fourreau de poignard.
Ici finissent mes recherches concernant la partie littéraire, archéologique et bibliographique de l'his-
toire générale des Danses des Morts. C'est maintenant sous le rapport musical que je me propose d'exa-
miner les curieuses et antiques productions dans lesquelles le moyen âge a honoré l'inflexible et cruelle
souveraine des humains.
(1) Dans les villages, on renconlrc quelquefois appendue aux rible faucheur apparaissanl au moment fatal, tout au bout- de la
murs des maisons de vignerons et de laboureurs une grossière longue kyrielle des jours écoulés. A Troyes, dans l'église Saint-
image gravée et enluminée à Epinal. Comme les tarots et les Nizier, est un vitrail qui date, à ce que l'on croit, de 1&9S ou
penterties hollandais, ce n'est pas autre chose qu'une allégorie de de 1510. On y voit les sept âges de la vie humaine représentés
la vie humaine figurée par un escalier ou perron que montent et par divers symboles, et comme conclusion un squelette tout blanc
descendent des personnages des deux sexes, représentés sous les qui porte une faux sur l'épaule gauche et lient un aviron à la
traits caractéristiques de chaque âge de la vie humaine, depuis main droite; ce squelette arrive pour réclamer le moribond qu'un
l'enfant au berceau jusqu'au vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui faible souffle animait encore. Au troisième étage de la célèbre bor-
ne peut plus marcher qu'appuyé sur des béquilles. Au personnage loge de Strasbourg, sont les cymbales ou timbres qui sonnent les
qui symbolise le dernier état de la décrépitude humaine, on voit quarts d'heure frappésparquatreJaquemartsreprésentantlesqualre
immédiatement succéder la Mon portant sa faux sur l'épaule et âges de l'homme. Plus haut, on voit la clochelte qui sonne les
prête à trancher le dernier reste de vie qui retient sur la terre le heures. Jésus-Christ est d'un côté, la Mort de l'autre qui, s'avan-
vieil homme el la vieille femme. Il a existé, au moyen âge, un grand çant à chaque quart pour frapper l'heure, est repoussée pur lii ;
nombre de représentions analogues où figure aussi le squelette, l'heure cependant étant venue, elle s'approche pour la sonner, et
Presque toutes les allégories des âges de la vie humaine que l'on Jésus se relire,
élail dans l'habitude de personnifier ainsi nous montrent le 1er-
TABLEAU DES DANSES MURALES,
PAR GEORGES KASTNER.
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TABLE BIBLIOGRAPHIQUE DES EDITIONS DE LA DANSE MACABRE
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TABLE BIBLIOGRAPHIQUE
DES ÉDITIONS ORIGINALES ET DES RÉIMPRESSIONS DE LA DANSE DU GRAND-BALE
(D'APRÈS MASSMANN).
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Joh. Schroeter, in-4 (ail.).
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Matth. Mieg, in-4 (ail.).
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LOCLE (?).
Joh Rud.Im . Hoff, in-4 (ail. et fr.),
in-4 (fr.).
Joh. Rud. Im. Hoff et fils, in-4
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Birmann und Soehne , in-4 (ail
et fr.).
Rudolf Brenner.
En manuscrit in-fol., biblioth. de
Bâle.
FRANCFORT.
? in-4 (ail).
? in-4 (ail.).
? (ail.).
? p. in-4 (fr.).
p. in-4 (ail.).
BERLIN.
ln-i (texte fr.
Joh. B. Andreae et
H.Hort.,in-4(all).
Samuel Girardet?
LES
DANSES DES MORTS.
SECONDE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
lia Danse «les IVIorts an son des instruments.
J'ai dit ailleurs que les Danses des Morts fourmillent d'allusions directes a la danse et à la musique. Je
vais donner la preuve de ce que j'ai avancé par des exemples empruntés aux textes des plus anciens de
ces monuments. Je joindrai à ces citations, toutes les fois que le sujet le demandera, des éclaircissements
que je renverrai en note au bas des pages. Une seule observation générale que je ferai dès à présent,
c'est qu'un grand nombre d'expressions appliquées à la saltation funèbre établissent positivement son
caractère de danse circulaire. La Danse des Morts est en effet une danse circulaire, une ronde, un branle (1),
une carole. De là les noms de reyen ou reien, ring, qui, concurremment avec celui de Tantz, servent à la
désigner dans les textes allemands (2). On devait d'autant mieux se représenter le défilé mortuaire sous la
forme d'un branle, que les branles furent généralement en vogue depuis une époque très reculée jusqu'au
xvme siècle (3), et qu'ils constituaient un genre de divertissement propre à gens de tous états, de toute con-
dition, aux hommes et aux femmes, aux maîtres et aux serviteurs, aux adolescents et aux vieillards (/j).
Bien plus, ils se prêtaient souvent à un artifice d'imitation dont nous voyons le spectre faire usage lors-
qu'il cherche, comme un Sosie moqueur, à identifier ses poses avec celles de ses victimes. C'est ainsi que
dans les branles, dits branles morgues, on se plaisait à prendre des attitudes et à faire des gestes en rap-
port avec la profession ou le caractère des personnes que l'on voulait railler. Celui des ermites, par exemple,
admettait toutes sortes de momeries, et ce terme de momeries, que j'emploie ici à dessein , nous reporte
lui-même à l'origine sinistre des mascarades, c'est-à-dire aux jeux, aux grimaces, aux contorsions des
monstres, spectres, larves ou masques (5). Le jeune disciple du facétieux Thoinot Arbeau, auteur de
(1) La grant danse Macabre des hommes et des femmes, ou est » dance. Les anciens dancent gravement les branles doubles et sim-
desmontre tous les humains de tous estais estrc du bransle de la » pies :"les jeusnes mariez dancent les branles gayz : et les plus
Mort. (Lyon, Olivier Arnoulel.) Sans date (vers 1500?). » jeusnes comme vous dancent légièrement les branles de Bour-
,„, T . ■ ,,, , ... ««soigne : et néanlmoins tous ceulx de la Dance s'acquittent du
(2) Jr muezet an minen reien (d autres leçons donnent aussi ° b , .....
, . , „ . ..., , . » tout comme ils peuvent, chacun selon son aage, et la disposition
ray, rayen, rainen et raden) komen (texte primitif des anciennes ' , , .
Danses allemandes tir*» des mss. de Munich et de Ileidelberg, cités » de sa dexlérilé- » (Thoinot Arbeau' Orchesograplue, f. 69. _
par Massmann\ -Herr Cardinal un springet an diszen reyen (Der ^ Momon se disait P'opre^nt d un masque qui ne disait
Doten tantz mit Figuren, clag und Antwort). Ir tanzend ouch mot> et momerie> de ]a V™*™™ et de la flanse de « »'a^»c i
__iji-i, ■ «iv ■ .-j Y tv- a t. \ delà, au figuré, momerie, jeu joué pour tromper quelqu un. L allc-
an cmenrmg. (Texte delà Danse de Berne.) ' ° ' u j j i i . i
mand a aussi mummerei pour mascarade, et ce mot rappelle celui
(3) L'Allemagne les avait aussi adoptés. Ils partageaient la fa- je mumie, momie. Dans celte langue, se masquer, se rend indif-
veur dont jouissait l'ancienne ronde, sorte de danse primitive qui féremment par sich verlarven ou sich vermummen, delarven et
fut commune à presque tous les peuples, tant anciens que mo- cie mummen, masque. Suard, dans son essai historique sur l'ori-
dernes, tant barbares que civilisés, et qui, par tradition, est encore gjne el ies progrès du théâtre anglais, parlant d'une troupe d'his-
dansée de nos jours. trions qui fut condamnée à être fouettée hors les portes de Londres
(4) « Les joueurs d'instruments sont tous accoutumez à com- en vertu d'un acte du parlement, jsous le règne d'Edouard IN, dit
» mencer les dances en un festin par un branle double, qu'ils ap- que les acteurs dont elle se composait étaient probablement de
» pellent le branle commun, et en aprez donnent le branle simple, ceux qu'on appelait mummers, sortes de comédiens (les premiers
» puis aprez le branle gay et à la fin les branles qu'ils appellent peut-être que l'Angleterre ait eus) qui couraient les campagnes,
«branles de Bourgoigne, lesquels aucuns appellent branles de habillés d'une manière extraordinaire, chantant et jouant des pan-
» Champaigne. La suyte de ces quatre sortes de branles est appro- tomimes. Il observe toutefois que le mot mummer signifie celui qui
» priée aux trois différences de personnes qui entrent en une se masque et se déguise pour faire le fou sans parler. Le mot an-
136 LA DANSE DES MOUTS AU SON DES INSTRUMENTS.
VOrchésorjraphie, disait naïvement : Les branles me plaisent, parce que plusieurs y preignent plaisir en-
semble. Et son maître, poursuivant ses instructions au sujet de cette danse, lui disait à son tour : « Quand
» vous commencerez un branle, plusieurs aultres se joindront avec vous, tant jeusnes hommes que damoiselles :
» et quelquefois vue qui est la dernière en la dance, prendra vostre main gaulche , et ainsi se fera une dance
» ronde (1). C'est ainsi que dans la Danse des Morts les derniers rejoignent les premiers; que les jeunes
hommes tendent la main aux vieillards, que les humbles serfs prennent rang à côté des plus hauts po-
tentats, que les femmes se réunissent aux hommes, et que sexes, âges, conditions, tout finit par se con-
fondre en un branle général. Commencer le branle, c'était mener la danse. Le pape, dans la Danse Ma-
cabre, s'écrie douloureusement : Faut-il que la danse je mène (2) ! L'usage voulait qu'on laissât cet honneur
au personnage le plus marquant d'une assemblée, comme cela se fait encore de nos jours pour les rois, les
princes et les hauts fonctionnaires, dans les fêtes où il leur plaît de figurer (3). Le spectre moqueur rap-
pelle avec un malin plaisir cette circonstance au saint-père. Il lui dit d'un ton patelin : « Dom pape, vous
» commenceres comme le plus digne serviteur ; en ce point honores serez : au grand maistre est deu l'hon-
» neur. » (Texte ms. d'une Danse Macabre de la Bibl. nat., n° 7310, anciennement au fonds Colbert, sous
le n° 1849.) Dans d'autres textes, par exemple dans les textes en langue allemande des Danses du Petit-
Bâle, du Grand-Bâle, de Fuessen, de Berne, des manuscrits de Munich et de Heidelberg, lesquels corres-
pondent entre eux, sinon toujours par les formes du langage, du moins par le fond des idées , cette
invitation au souverain pontife de danser le premier est partout formulée dans des termes qui témoignent
de la même déférence ironique pour son rang suprême. On lit dans la Danse du Grand-Bâle : Komm hei-
liger Vater, werther Mann! Ein vortanz mussl ihr mit hann. Ici le mot de vorlanz et le verbe composé
vortanzen, que nous rencontrons aussi ailleurs plusieurs fois, doivent s'entendre de l'action d'ouvrir le bal,
d'exécuter le premier branle, de mener la danse. De même qu'il y eut en France des branles dansés au
commencement de la fête et d'autres exécutés à la fin qui se nommaient branles de sortie, de même il
y eut en Allemagne une division analogue qu'on appelait Vortanz et Nachtanz. Johann de Munster nous
initie à l'ordre d'un bal germanique et au cérémonial chorégraphique qui s'y observait encore au commen-
cement du xvnc siècle. D'abord le cavalier, sans oublier la révérence d'usage, l'humble salutation, le bai-
sement des mains et la génuflexion , invitait gracieusement à danser la jeune fille qui avait eu le privilège
de fixer ses regards. L'invitation acceptée, danseur et danseuse se prenaient par la main et commençaient
à s'embrasser tendrement; quelquefois même ils se donnaient le baiser sur la bouche, si la coutume du
pays sanctionnait cette privauté. Bientôt après le ménétrier, le Pfeiffer, le joueur de flûte ou de chalumeau,
donnait à l'assemblée le signal du Vortanz. Cette première danse avait quelque chose de grave, de retenu,
qui la distinguait de celle qui devait y succéder. Les figures en étaient simples et les mouvements mo-
dérés. Elle durait quelque temps, puis la musique se taisait et les danseurs prenaient du repos. Des sons
joyeux annonçaient ensuite le Nachtanz. C'était un tumultueux mélange de sauts, de cabrioles, de gam-
glais mum, dont on se sert pour recommander le silence, comme que l'on réunît, si je puis dire ainsi, les deux bouts de la danse,
nous disons chut, aurait, selon lui, la même origine. Mum se comme l'indique fort bien Thoinot Arbcau.
retrouve dans plusieurs dialectes de l'Orient et signifie cire. Or, (2) « Comandô la reina,che una danza fosse presa, c quella me-
on sait que les masques ou larves furent faits dans l'origine avec » nando la Laurelta, Emilia cantasse. » (Bocc, g. 1, f. 8.)
cette substance. Chez les Romains, les simulacres employés dans (3) L'auteur de VOrchcsographie parle encore de cet usage en
les funérailles reproduisaient, moulés dans de la cire, les traits du décrivant les branles : « Capriol, celuy qui mcyne le devant de la
visage de la personne dont on pleurait la mort, et quelquefois son dance, quand il n'y a point de ronde, demeure-t-il tousiours
corps tout entier. On lit pour Jules César une statue de cire qui le le premier? — Arbeau : Ouy, bien souvent, car il ne se treuve
représentait avec les vingt-trois blessures qu'il avait reçues. Un point d'aultre qui, avec sa damoiselle, veuille présumer d'aller le
masque ou larve, étant considéré comme l'image du mort ou premier, mesmemët quand cest un seigneur de réputation, et sur
du larvatus, devint synonyme de fantôme, apparition des lieux de lequel on ne veult pas entreprendre. — Capriol : Quelle place
ténèbres, de l'enfer. Delà rnomon, personne masquée qui ne disait prendra cestuy-cy qui vouldra eslre de la partie ? — Arbeau T 11
rien. De là mum, invitation au silence; de là encore le môme des se mettra à la queue, en prenant sa damoiselle par la main droicte,
gamins de Paris. ou kjCM treuvera gracieusement quelque place entre ceulx qui
(1) Les branles, qui se dansaient de côté, ne formaient pas ton- sont en la ronde. » [Orches., Lengres, 1589, 1 vol. in-Zt".) C'est ce
jours la ronde; il fallait, pour qu'ils devinssent une véritable ronde, qui s'appelait entrer dans la danse.
LA DANSE DES MORTS AU SON DES INSTRUMENTS. 137
bades, de tours et de figures insolites, qui ne tardaient pas à mettre tout le monde en belle humeur. On
s'explique à présent les fréquentes allusions des Danses des Morts allemandes à cette division chorégra-
phique, aussi bien que les locutions commencer la danse, danser un branle de sortie, et autres analogues qui
se rencontrent dans les textes français. L'usage naguère très répandu du fifre, de la flûte, du chalumeau ,
du hautbois, pour accompagner les danses que Thoinot Arbeau appelle danses récréatives, nous donne éga-
lement raison des citations multipliées qui ont été faites de ces instruments sous le nom générique de Pfeiffe
dans les différents textes des Danses des Morts de l'Allemagne (1). Si les images de plusieurs de ces
Danses mettent sous nos yeux des instruments de différentes sortes et de différents noms, les rimes, peu
jalouses d'observer une grande exactitude, nous parlent encore du Pfeiffenthon, quand la gravure repré-
sente tout autre chose. Je reviendrai sur cette anomalie au chapitre des Instruments de la Danse des Morts.
Voici quelques uns des nombreux passages qui contiennent des expressions techniques ayant Irait à, la
musique et à la danse. Je commencerai parla Danse Macabre (Troyes, Oudot, texte renouvelé).
La Mort Vous qui vivez joyeusement,
Ou jeune, ou vieux, vous danserez.
La Mort au Cardinal Vous danserez comme les autres.
Le Roy à la Mort Je n'ai pas appris a danser;
Votre danse est un peu trop sauvage.
La Mort au Duc Il faut mourir, le temps nous presse,
Et danser pour gagner le prix.
La même au Chevalier 11 faut danser une autre danse (1).
La même à VEcuyer Avancez-vous, notre écuyer
Qui sçavez les tours de la danse (3).
La même à YHomme d'armes. . . Fussiez-vous un second Artus,
Vous'danserez à notre danse.
L'Homme d'armes A cette danse, par la main,
Malgré mes dents, la Mort me mène.
Le Geôlier Mais puisqu'il faut sitôt mourir
Et suivre vos fatales danses.
La Mort à VEnfant Plutôt que plus tard celle danse,
Petit drôle, il te faut souffrir.
La même au Fou Ce que dansez n'est en usage ;
Mais, pauvre sot, bien vous avient.
Autant le fou comme le sage,
Tout homme à danser il convient.
La même à la Reine Vous commencerez celte danse.
La Reine Cette danse m'est bien nouvelle.
La Duchesse Mes amis, mon or et mon bien,
En qui j'ay mis mon espérance,
Contre la Mort ne peuvent rien,
Et moins encore contre la danse.
(1) « lier Bawes, merlu uf der phifen don. >. (Texte ms.). ciens instrumentistes n'en gardaient pas moins le nom dcpfei/fercn
« Und tanz'n nach meiner Pfeiffen Thon. » (Danse du Grand- tout autre cas, c'est-à-dire lorsqu'ils jouaient d'un instrument à
Bàle.) vent quelconque. Ainsi pfeifferélail devenu un nom générique, a
-< So mercken auff, der Pfeiffen Schall. » (Id.) P™ Près Par la lais011 clui fail qu'aujourd'hui encore, en Allemagne,
« DesTodcs Pfeiffùànl dem onglych. « [Id.) la dénomination de haulboislc est généralement reçue pour désigner
« ISis de pfiffeiti ton gewint. » (Danse du Petit-Baie.) celui qui appartient a une musique militaire, quel que soitl'inslru-
« Und Nyemant weys wenn ds pfeiffes auf pfeiffen wil. » (Danse ment donlil joue. Va corps de musique militaire est aussi nommé,
xylograpbique, publiée par Massmann.) Le ménétrier ou mènes- par la même raison, corps des liaulboistes.
trel, dans les Danses allemandes, reçoit le nom de pfeiffer. Il est (2) Un peu plus loin, la Mort dit au marchand : Il faut chinter
vrai que. les instruments ordinaires des ménétriers étaient la flûte, «in autre chant. Ce qui a la même signification,
le fifre, le chalumeau, le haulbois, la cornemuse ; mais les mira- (3) Revient à ceci : Vous qui savez les tours du métier.
18
136 LA DANSE LES MORTS AU SON DES INSTRUMENTS.
La Mort à la Nourrice Laissez entons et poeslons,
Hochet, moulinet et boulie;
Venez danser sans violon (1)
Le dernier bransle de sortie (2).
La même à la Femme amoureuse. Dansons un branle de sortie.
La même à la Salle. Sus tôt, Margot, venez avant;
Etes- vous maintenant derrière ?
Vous déviiez bien marcher devant
Et danser toute la première.
Vous en sçavcz bien le métier,
Puisque vous portez la marotte;
Je vous attends à mon mousiier
Où danse bien sot que sotte.
La Danse Macabre n'est pas la plus riche en locutions empruntées à ki musique et à la danse, de même
qu'elle n'est pas la mieux partagée en fait de dessins d'instruments. Les textes des rondes allemandes pré-
sentent plus d'intérêt à ce double point de vue ; mais pour ne point multiplier outre mesure les citations, ce
qui pourrait devenir fastidieux, je me contenterai de placer .ici.la traduction littérale de quelques passages
qui prêtent à des remarques.
La Mort au Pape. (Mss. de Munich
et de Ileidelberg, fig. I.)
La Mort à l'Empereur. (Danse du
Grand-Bàle.)
La Mort à V Impératrice. (Danse
du Petit-Baie, du Grand-Bàle et
des anciens mss. allemands.)
La Mort au Roi. (Texte des anciens
mss. ; Id. des Danses deBàlc.)
Seigneur Pape, prête l'oreille au son du fifre (3)
Et fais en sorte de bien sauter.
11 n'est point pour cela de dispense ;
C'est la Mort qui t'offre à danser.
Sire Empereur à la barbe grise,
Votre tour tardait à venir ;
Vous n'avez rien perdu pour attendre.
Vous danserez au son de ma flûte ('j).
J'ouvre la danse, madame l'Impératrice;
Entrez-y après moi, cette danse est la mienne.
Vos courtisans vous ont quittée ;
C'est la Mort seule qui brigue vos faveurs.
Site P.oi, il est un terme à votre puissance ;
Je veux vous conduire par la main
A la danse des frères noirs (5)
Où la Mort vous donnera sa couronne.
(1) Je le ferai bien danser sans violon, se dit encore sous forme
de menace.
(2) Le dernier branle dansé à une fête qu'on appelait effective-
ment branle desortie.
(3) Ou de la flûte. Le texte de la Danse xylographique, publiée
par Massmann et tirée du ras. de la bibliothèque de Ileidelberg
(Cod. palat. n° 438, chart. fol.), ne porte point, comme les autres,
pfeyffen don, mais pawken don. Il est vrai que le spectre, clans la
gravure sur bois de cette danse, joue effectivement des timbales ou
naquaires.
(4) Und tanz'n uffder pfiffen ton, lilt. Et danser d'après le (au)
son de la flûte. [Et mon fifre discord vous invite à partir, traduc-
tion de Pëdit. de Bâle, Birmann, 1830.) L'usage de danser au son de
la flûte, du fifre, du chalumeau, et de régler ses pas sur l'air joué
par le ménétrier, le pfeiffer, a doté la langue allemande de plu-
sieurs expressions qui ont fini par devenir autant de proverbes.
C'est ainsi que, dans quelques contrées de l'Allemagne, danser
comme Ton siffle se dit figurément pour se conformer aux désirs,
aux volontés, aux exigences de quelqu'un. C'est même une locu-
tion très usitée et très populaire.
(5) An diser swarzer brueder tanz. Cette nouvelle manière de
désigner la Danse des Morts mérite d'être remarquée. Elle est com-
mune au texte des manuscrits allemands cités par Massmann, ainsi
qu'à la Danse du Pelil-Bàlc. La Danse du G rand-Bàle porte : An diesen
durren brud'er tanz', ce qui signifie littéralement, à la danse des
frères maigres ou décharnés, rapprochons ce passage de celui où
l'enfant parle de {'homme noir qui vient l'enlever : Ein swarzer
mann ziuchtmich dû hin. La Danse du Petit Bâle met à la place
du -mot noir une autre épilhète, magere, maigre, et la Danse du
Grand-Bàle, diirr, qui veut dire décharné. Ces diverses qualifica-
tions expriment toutes au fond la même pensée et sont encore le
produit d'une confusion entre les traits de la Mort et ceux de Satan.
Observons que la Mort, der Tod, en allemand comme en grec (Tha-
natos), est du genre masculin, et que la couleur noire lui sied aussi
bien qu'à son frère le Diable (lladès\ qui n'en a pas seul le privi-
lège. L'homme noir, ravisseur de l'enfant, peut donc être à la fois
Satan et la Mort. Tn grand nombre de légendes germaniques
expliquent d'une manière poétique le fait de la mort des enfants,
par l'apparition subite de spectres, de fantômes qui viennent mur-
murer à l'oreille de ces petits êtres des paroles fatales, en les cm-
LA. DANSE DES MORTS AU SON DES INSTRUMENTS.
La Mort au Cardinal. (Danse du Monsieur le Cardinal au chapeau rcuu;e,
Grand-Bille.) Saulez, la danse est bonne.
La Mort -au Duc. (Mss. de Munich 0 Duc orgueilleux, vous avez bien dansé
etdeHridelbergctlesdeuxDanscs Ou bien chanté avec les femmes ;
de Bals ) Vous paierez tout cela en entrant dans la ronde.
Allons, venez saluer les morts.
Le Duc à la Mort. (Danse du Grand- Maintenant je vais être semblable à mon danseur.
Baie.)
VEvêque à la Mort. (Mss. etDauses Je fus très respecté
de Bàle.) Quand je faisais partie de l'ordre des évèques,
Et maintenant les monstres infernaux
Me traînent à la danse ni plus ni moins qu'un singe (1).
La Dame noble à la Mort. (Mss. ail
Danse du Petit-Bàle.)
Le fifre de la Mort tue cause une tristesse infinie:
La chanson à danser (2) est ici bien lugubre (3).
La Mort au Marchand. (Mss. ail. La Mort ne prend ni l'argent ni les biens.
Danses de Bàle.) Ainsi dansez avec courage.
Réponse de l'Enfant. (Mss. ail. O douleur, ma bonne petite mère,
et les Danses de Bàle, etc.) Un homme noir m'attire à lui.
Comment peux-tu m'abandonner?
Je ne sais pas marcher et l'on veut que je danse (4) •
1X9
poisonnantde leur souffle. Un de ces esprils de ténèbres est dési-
gné sous le nom de Roi des Aunes (Erlen Kcinig), dans une légende
dont une belle mélodie de François Schubert a fait revivre le sou-
venir. Quelques uns ont pris ce nom d'Erlen Koniij, pour une cor-
ruption de Hollen Konig, roi des enfers. Toujours est-il que cette lé-
gende rappelle d'une manière frappante l'épisode de Y homme noir de
la Danse des Morts. L'enfant y adresse à son père les mêmes plaintes
que dans la ronde funèbre,' il fait entendre à sa mère, sur les souf-
frances mystérieuses qu'il endure pendant que le fantôme lui parle
et cherche à l'attirer. Ce roi des Aunes, ce spectre, c'est encore un
de ces esprits infernaux qui engendrent la maladie ou la mort par
leur contact impur et qui justifient le surnom de poison de Dieu,
donné à Satan, auteur des fléaux, de la contagion, de la peste. Il
existe dans la littérature populaire d'un grand nombre de pays
des créations analogues, personnifications multiples de l'esprit
malfaisant qui essaie toutes les formes et joue tous les rôles pour
«ffrayer les humains et leur porter malheur. Ainsi, en Bretagne,
on redoute la visite de celui qu'on appelle le Petit charbonnier,
parce que la présence inattendue de cet esprit des ténèbres annonce
toujours la mort de quelqu'un que l'on aime, ou quelque autre
•événement fâcheux. Lorsqu'une femme l'aperçoit, elle craint aus-
sitôt pour les jours de son enfant. Je considère comme un reste de la
croyance superstitieuse qui fitéclore ces légendes, l'habitudequ'onl
«ncore de nos jours les mères et les nourrices de couvrir d'amu-
lettes ou d'objets bénits les petits enfants pour écarter de leurs ber-
ceaux les influences insalubres et étouffer les germes de certaines
maladies qu'elles continuent d'attribuer à l'action d'un esprit mal-
faisant, principalement aux effets du mauvais œil. Dans plusieurs
contrées, et surtout en Allemagne, où les souvenirs légendaires
sont très vivaces, il y a des mères qui se persuadent que des
spectres ou des fantômes sont venus leur enlever les êtres chéris
dont elles pleurent la mort. Une d'elles, au milieu de ses larmes,
racontait un jour qu'une petite fille qu'elle avait perdue, mais à
qui la souffrance n'avait nullement ôté l'usage de la raison, en-
tendit, quelques instants avant de mourir, trois coups distincts
frappés à la muraille auprès de son chevet, et que l'enfant, pleine
de terreur, s'était alors écriée : « Le voici, c'est lui, je le vois; il
vient me chercher ! » 11 n'est pas étonnant que de jeunes imagi-
nations se montrent frappées des images bizarres dont on les
nourrit a plaisir. Les parents qui ont renoncé , pour leur
compte, aux chimères du passé, ne contribuent pas moins a jeter
un levain de superstition dans ces esprits faibles et amoureux du
merveilleux, par leursévocalions journalières du diable, de l'homme
noir qui, sous les traits d'un personnage de -convention dont le
ramoneur jouera le rôle au besoin, doit venir s'emparer des en-
fants mutins pour leur administrer une bonne correction. Ce per-
sonnage, en France, sera Croquemitaine; en Allemagne, Hans
Trapp, et en Italie, à l'époque des fêtes de Noël, la Befana armée
de sa redoutable poignée de verges. Dans toutes ces apparitions,
le fantôme, le spectre, personnifie toujours l'esprit du mal, l'esprit
méchant, le mauvais ange, 'l'ange de la mort, devenu le type de
Satan. Son rôle est celui de vengeur ou d'exterminateur. De là la'
synonymie des expressions : que la peste l'étouffé, que le diable
l'emporte, que la fièvre le tienne, puisse-t-il aller à tous les dia-
bles. De là aussi le rapport de l'homme noir, le spectre de laMort
avec les frères noirs,. les spectres des morts, les larvati et ceux
mêmes, peut-être, qui étaient morts de la peste.
(I) Nu zielient mich die ungescliaffcn
Zem tanze als einen affen.
(Teste des Mss. cités par Wassmann.)
(2) La chanson à danser était l'air qui accompagnait la danse ;
on l'empruntait ordinairement à une chanson très connue dont on
chantait quelquefois les paroles en dansant ou dont les instruments
jouaient simplement la mélodie. On composait encore, au siècle
dernier, de ces sortes de chansons et l'on se plaisait à en recueillir
de très anciennes. Nos rondes enfantines sont presque toutes de
vieilles chansons à danser qui faisaient les délices de nos ancèlres.
(3) Le ms. de Heidelberg II1 : Nobilissa. Plaudere deberem, si
ludicra vite vider em [Fistula me fallit mortis quœ dissona psal-
litl. On se rappelle que la gravure de Pierre Schenck, représentant
un squelette jouant du violon à un vieux richard, est intitulée :
MORTIS INGRATA JIUSICA.
(i) Tel est aussi le sens des paroles de l'Enfant dans la Danse
140 LA DANSE DES MORTS AU SON DES INSTRUMENTS.
Tour les autres passages du texte des Danses des Morts qui offrent quelque intérêt sous le rapport mu-
sical , je renvoie le lecteur aux chapitres suivants.
Après tout ce qu'on vient de dire, il est suffisamment prouvé, je crois, que la Danse des Morts a réelle-
ment été conçue sous laforme d'une danse, et qu'il n'y arien défiguré dans le titre qu'on lui donne, c'est-à-
dire que le mot danse y conserve son acception propre, et ne signifie nullement moralité, remontrance, leçon.
Que cette danse ait le caractère d'une bonne leçon morale, cela n'est pas douteux; mais ce n'est pas de
cela qu'il s'agit. 11 s'agit de démontrer que l'attitude du squelette, l'usage qu'il fait des instruments de
musique, la manière dont il s'accouple, en changeant d'aspect, aux personnages vivants qu'il invite à la
danse, afin de former une suite de groupes d'un caractère différent destinés à constituer le branle mor-
tuaire, ne sont point les résultats d'une intention vague ou d'un acte de pure fantaisie. 11 n'y faut pas voir
les traits accessoires de l'idée principale , il faut y reconnaître la donnée essentielle de l'œuvre. Que s'est-
on proposé, en effet? De parodier d'une façon satanique (1), c'est-à-dire funèbre, les biens de la vie et la
vie même, qui n'est que néant et pourriture sous ses beaux dehors. Mais pour exécuter cette parodie de
telle sorte que tout le monde en comprît sur-le-champ la portée philosophique, ne convenait-il pas de
choisir des images tirées de la vie réelle, partant accessibles à tous par leur vulgarité même? Or les images
qu'évoque l'idée de la danse en général devaient naturellement s'offrir à la pensée , puisque la danse peut
être considérée comme une des manifestations les plus spontanées de la gaieté humaine, et qu'elle symbo-
lise, en quelque sorte, les joies et les plaisirs de l'existence ici-bas. C'est donc comme danse que le sujet
funèbre a été conçu ; c'est comme danse qu'il s'est produit, soit en réalité sous forme de spectacle, soit
par images, sous forme de peinture et de sculpture ; c'est comme danse qu'il a été compris et a obtenu une
immense popularité ; c'est comme danse enfin qu'il a été reproduit et imité postérieurement, car l'ouvrage
de Michault ne prend pas seulement le titre de Danse aux Aveugles, mais dans les vignettes dont plu-
sieurs de ses éditions et de ses copies manuscrites sont ornées, il met en scène des personnages qui se
tiennent par la main et qui dansent un branle. On voit donc que le mot danse conservant ici sa significa-
tion littérale, rien ne se conçoit mieux que la présence des instruments de musique dans les images des
bizarres productions auxquelles il s'applique ; rien ne se conçoit mieux, en outre, que l'emploi des termes
techniques de la danse et de la musique dans les textes donnant l'explication de ces images.
Macabre. M. Edouard Thierry a dit avec aulant de grâce et de mêmes avec les démons en lant qu'êtres voués au mauvais principe;
naïveté, mais avec, plus d'élégance et de poésie : en d'autres termes, possédés du diable. Aussi se représentait-on
Mes petits pieds sont comme ceux des anges, ces danses nocturnes également sous la forme de défilés choré-
Ma mère avec amour graphiques ou de branles, mais de branles dansés à rebours. C'est
Ole et remet 1 épingle de mes langes , . . , , , , . . , e .. ,
Pour les voir tout le jour. ce qui résulte de la description qu en fait le superstitieux Pierre
Sur ses genoux, pauvre enfant, tète blonde, de l'Ancre, dans son Tableau de l'inconstance des mauvais anges
Je fais à peine un pas, t fomons, p. 121. « On ydance (au sabbat) en long, deux àdeux,
Comment veux-tu que j'entre dans ta ronde , ■ . , , . , , , . , ,
Moi iiui ne marche pas? " ct dos a dos, et parfois en rond, tous le dos tourne vers le centre
(Éd. Thierry, lu Danse Macabre. Voy. ce » de la dance, les lilles et les femmes tenant chacune leurs démons
charmant poème à la lin du présent volume.) „ par la maill) lesquels leur apprennent des traits et gestes si las-
(1) J'ai déjà dit, dans la première partie de mon ouvrage (Sec- » cifs et si indécens qu'ils feroient horreur à la plus effrontée
îion II, Symboiisation, personnification et représentation de la » femme du monde. Avec des chansons d'une composition si bru-
it ort), que l'idée du branle mortuaire doit provenir de la même » taie, et en termes et mots si licentieux et lubriques, que les yeux
source que celle des danses nocturnes de démons et de sorciers, » se troublent, les oreilles s'estourdissent, et l'entendement s'en-
comme suite nécessaire de l'identification de la Mort et de Satan, » chante de voir tant de choses monstrueuses qui s'y rencon-
puis des morts avec les larvati ou hallucinés, confondus eux- » tient a la fois. »
L'ORCHESTRE DE LA DANSE DES MORTS. Ul
CHAPITRE DEUXIÈME.
Ii'Orcliestre de la Dause des Morts.
Des danseurs ne sauraient se passer de musiciens, un bal ne peut manquer d'avoir un orchestre; aussi
la fête de la Mort a-t-elle eu ses ménétriers pour inviter la foule à venir goûter au cimetière les joies du
tombeau. L'idée des squelettes musiciens placés en tête des rondes funèbres, le plus souvent sur une
estrade auprès du charnier, fut probablement suggérée par la coutume, très répandue pendant le moyen
âge, de pratiquer des jeux et des divertissements après les saints offices autour des églises, dans le lieu
même qui servait d'asile aux morts. C'est là que les pèlerins récitaient des cantiques et des légendes, que
les trouvères et les ménestrels fablaient et chantaient, que les jongleurs faisaient leurs tours d'adresse, que
les marchands vendaient mille babioles, et que la jeunesse des deux sexes tenait de doux propos et dansait.
Cette coutume ne fut à la vérité qu'une tolérance de la part du clergé qui s'y opposa formellement toutes
les fois qu'elle occasionna des abus et devint un sujet de scandale. Le Manuel du péché, compose, à ce que
l'on croît, au xnie siècle, par l'évêque Grosthead , et cité par Douce, proteste contre cet usage dans les-
vers que voici :
Karoles ne lûtes ne deit nul fere
En seint église, ki me voil crere ;
Kas en cimetière Karoler
titrage est grant u lutter.
Mais la force de l'habitude l'emporta sur les exhortations et les remontrances. Ce fut en vain que l'auto-
rité ecclésiastique essaya par des mesures plus rigoureuses et par des défenses réitérées d'abolir cet usage,
qui, loin de s'affaiblir, se perpétua de siècle en siècle (1). On est même tenté de croire que l'Eglise ne
voyait pas au fond, avec autant de répugnance qu'elle tenait à en manifester, l'amour que ses enfants con-
servaient pour les saints lieux jusque dans la pratique des divertissements frivoles. Comme une mère en
qui la sévérité n'exclue pas la tendresse, elle pouvait en quelque sorte les surveiller dans leurs jeux , épier
à toute heure leurs moindres penchants, leurs tendances les plus secrètes, afin de les réprimander ensuite
plus sûrement et plus fructueusement du haut de la chaire chrétienne par la voix de ses prédicateurs. De la
sorte aussi, elle parvenait à retenir sous son aile les esprits volages et inconstants que la rigueur de sa loi
effrayait et que les séductions de l'esprit tentateur menaçaient à tout moment d'attirer dans les voies pé-
rilleuses. Bref, ce qu'elle perdait d'un côté elle le regagnait de l'autre ; si bien qu'elle-même permit sou-
vent qu'après les saints offices on commençât les danses. C'est en effet le signal de ces joyeux ébats que
donnent après le sermon des dominicains les deux squelettes ménétriers de la Danse du Grand-Bâle
(voyez à la fin de ce volume, pi. III, fig. 23). Ces deux squelettes ne sont que la copie des deux musiciens
qui dans les tableaux du Rlingenthal (voy. fig. 22) ouvrent la ronde devant le Todtenhaus, ou charnier où
sont empilés les ossements des morts. Quant aux instruments de musique dont ils se servent dans l'une
(l) Le concile d'Exeter, tenu eu Angleterre en 1287, ordonne les comédiens, contena't les prescriptions suivantes : Par quoi
aux curés de ne point souffrir dans les cimetières l'exercice de la mandons et très expressément enjoignons à tous prieurs , rec-
lulte, des danses ou autres jeux, surtout pendant la célébration des teurs, curez ou leurs vicaires, chasser hors de l'église ( à laquelle:
veilles ou des fêtes des saints. L'assemblée du clergé de France, comme maison de. Dieu et d'oraison convient la sainteté) et des
tenue à Melun en 1579, dans son règlement sur l'observance des porches et des cimetières et autres lieux sacrés et circonvoisins
fêles, défend les spectacles comiques et renouvelle l'ordonnance toutes sortes de tambours et joueurs d'instruments, farces et
des anciens conciles, de ne point jouer des comédies et de ne point quelconques représentations par personnages masquez ou de-
danser dans les cimetières. Le rituel de Cahors, donné en 1604 , guises, danses, jeux. etc.
par l'évêque Etienne de Popian , et principalement dirigé contre
1-42 L OKCHESTKE DE LA DANSE DES MORTS.
et l'autre peinture, ils faisaient partie de ceux qui, au moyen âge, formaient l'accompagnement ordinaire
des danses, savoir : la flûte, le tambourin', plus le chalumeau. Rapportons-nous-en sur ce point à Thoinot
Arbeau : « Le tambourin, dit-il, accompagné de sa fluste longue, entres aultres instruments, estoit du temps
» de noz pores emploie pour ce qu'un seul joueur suffiseoit à mener des deux ensemble, et faisoient la sym-
» phonie et accordance entière, sans qu'il fust besoing de faire plus grand despence et d'avoir plusieurs
» austres joueurs, comme violons et semblables. Maintenant, ajoute-t-il (c'est-à-dire vers 1589), il n'est pas
» si petit manouvrier qui ne veuille a ses nopees avoir des hautbois et saqueboutes. » Le joueur de flûte
et de tambourin figure aussi clans la Danse Macabre (Guy Marchant, 1686) conjointement avec trois autres
collègues, dont le premier tient une cornemuse, le second un petit orgue portatif, le troisième une
harpe (pi. IV, iig. 24) (1). Les Danses les plus anciennes qualifient ces musiciens de premier, de second,
de deuxième, de troisième, de quatrième ménestrel ou ménétrier; d'autres ne les appellent que le premier,
le second, le deuxième, le troisième et le quatrième mort. Cet orchestre est placé devant la Danse des
hommes dans presque toutes les éditions, à commencer par celle de 1686, mais il n'est point, je crois,
dans la première. On le trouve aussi en tête de la Danse des femmes avec un texte que je vais rapporter
ci-dessous, d'après l'une des leçons les plus anciennes, en donnant en regard les variantes du langage
plus poly ou renouvelé :
LE PREMIER MENESTREL (2).
Venez dames et damoiselles
Du siècle et Me religion
Befues : mariées et pucelles
Et autres sans exception
De quelconque condition
Toutes : danser a ceste danse
Vous y vantez vueilles ou non
Qui sage est sonnent y pense.
LE SECOND.
Quels sont vos corps : je vous demâde
Fênies jolies tant bien parée
Ils sont pour certain la viande
Ouun jour sera aux vers donnée
Des vers sera donc deuoree,
Vostre chair : qui est fresclie et tendre
.Ta il nen demourra goulee
Vos vers après deuiendront cendre.
LE TIERS.
Compaignon bonne est ta raison
De ses femmes oullrecnidees ■
Que leur corps sera venaison
De vers puans ung iour mengees
En pourroyent elles eslre gardées
rour or : argent ne rien qui soit
Nenny. bien sont doneques abusées,
Qui ne samende il se decoit.
LE QUART.
0 Cernes mirez vous en ung tas
Dossemens de gens trespassez
LA MORT AliX DAMES (3).
Venez, dames et damoiselles,
Chrétienne ou de religion,
Veuves, ou femmes, ou pucelles,
Et sans aucune exception,
Fussiez-vous de condition,
De laide ou de belle prestance,
il faut, le vouliez-vous ou non,
Venir danser à notre danse.
LE SECOND MORT.
Quels sont nos corps, je le demande,
A vous femmes d'états divers ?
Sinon une puante viande,
Après notre mort, pour les vers.
Pourquoi donc si fort la flatter,
Et si délicate la rendre?
Puisqu'elle doit sans contester,
Quelque jour, retourner en cendre.
LE TROISIÈME MORT.
Compagnon, bonne est ta raison
De ces femmes outre cuidées,
Leurs corps sera la venaison,
Des vers dans le tombeau gardées,
Leurs beautez tous les jours fardées,
Quand dans la tombe elles seront,
Pour or, argent regardées,
De personne plus ne seront.
LE QUATRIÈME MORT.
Femmes, mirez vos doux appas
Dans cette triste sépulture.
(1) Dans redit, de Paris, Ve Jehan Ticpperel et Jehan Jehannol (2) Celexteest le même que celui du ms. 7310. 3 de la Bibliothè-
(1500), on voit en tète delà danse deux squelettes dont l'un joue quenat., portant, au dos de la reliure, le titre de Danse Macabrée.
de la flûte et du tambour et rauire.de la vielle [hjramendicorum). (3) 1m, grande Danse Macabre des hommes et des femmes his-
11 en est de même dans quelques éditions postérieures, entre au- toriée et renouvellée de vieux gaulois en langage le plus poly de-
très celle de Lyon (Pierre de Sainte-Lucie, 1537). nôtre tems. Troyes, Jacques Oudo t.
L'ORCHESTRE DE LA DANSE DES MORTS. 143
Lesquelz ont en divers estas Regardez ces os en un tas,
Au monde este leurs temps passez Qui font horreur à la nature,
Et maintenant sont entassez Us ont été" d'états divers,
Lun stir l'autre gros et menus Reines, bergers, grandes dames :
Ainsi serez, or y pensez On ne sçait plus, mangez des vers,
La chair pourrie les os tous mis. S'ils sont os d'hommes ou de femmes (I).
J'ai donné (pi. IV, fig. 25 a, 25 b) les quatre joueurs d'instrument placés avant la Danse des femmes-
dans le beau manuscrit de la Bibliothèque nationale (n° 7310. 3). Les deux gravures qui les représen-
tent sont sur deux pages en regard. Au-dessous des deux premiers squelettes, dont l'un tient une gigue et
l'autre un hautbois, on lit avant le texte rapporté ci-dessus une poésie en mauvais latin commençant de la
manière suivante :
Lmh'te formose teneres cantate puelle,
Kam defluunt anni more fluentis aque,
Nec que preleriit iterum revocahitur undn,
Nec que preleriit hora redire potest.
Les deux autres ménestrels jouent, l'un de la flûte et du petit tambourin, l'autre de la chifonie (lyra menili-
corum), appelée vielle actuellement en français. On voit que les illustrations de ce manuscrit ne rappel-
lent qu'un seul des musiciens de l'orchestre de la Danse Macabre imprimée, à savoir, le joueur de flûte et
de tambourin. La ronde germanique du xvc siècle, der Doten Dantz mit figuren, clage uni anttvort, ouvre
d'une façon plus joyeuse et plus gaillarde par un concert d'instruments à vent, auquel Ie-son du tambour
ne tarde pas à se joindre. La figure 38 (voy. pi. VI), gui est la première du Doten Danls, représente
quatre squelettes musiciens, comme dans la Danse Macabre, mais avec d'autres instruments. Trois de ces
instruments sont ornés de petits drapeaux flottants, pennons, fanons ou banderoles aux armes de la Mort.
Les quatre musiciens formant l'orchestre se tiennent sur une sorte d'estrade ou de théâtre couvert. Trois
d'entre eux sont assis sur un banc placé au milieu de cette estrade. Au bas de la gravure se montrent jus-
qu'à mi-corps trois danseurs squelettes, qui paraissent fort animés par les sons qu'ils entendent. Au-dessus
de l'image est le quatrain dont j'ai donné plus haut la traduction :
lion gré, mal gré, maîtres et serviteurs,
Dansez ici, quel que soit voire sexe, etc.
A la page suivante, une représentation qui est le complément de celle qui précède expose à nos regards un
mort couché dans son sépulcre. Par derrière, trois horribles spectres enlacés par des serpents figurent, d'une
manière peu antique et excessivement grotesque, une sorte de groupe de Laocoon. A gauche, on aperçoit
le charnier rempli de têtes de morts; à droite, sur le premier plan, trois autres squelettes, dont un bat la
caisse avec un os en guise de baguette ; ils prennent l'attitude de conscrits enivrés d'une joie belliqueuse à
l'idée de leur enrôlement sous les classiques drapeaux de Mars. Holbein semble s'être proposé d'annoncer
le défilé lugubre avec encore plus d'éclat et de retentissement. Dans son orchestre d'outre-tombe, il intro-
duit plusieurs sortes d'instruments bruyants et nasillards, hautbois, trompettes, Krumhœrner (cromornes)j.
timbales, et jusqu'à une pauvre chifonie ou lyre cle mendiants (vielle), qu'il place avec malice dans les
mains d'un squelette de vieille femme coiffée d'une cornette de nuit, comme pour, montrer que les vieilles
femmes répètent toujours la môme chanson , ce qu'un jeu de mot allemand sur la lyre donne à entendre
ici. (PI. IV, fig. 26.)
(1) Les discours des ménestrels, qui servent de prologue à la
Danse des hommes, se trouvent rimes en latin dans le Spéculum
salutare choreœ Macabri de la réimpression de Goldast. Le pre-
mier mort y prend ainsi la parole :
MORTUUS l'IUMCS MISICIS CnORE-C.
Vos qui diva vero scnlenlia
In diversis vivilis seculo,
Scquimini Cluisti vestigia
Providendo morlis articulo.
Sero, mane, ,tut in diluculo
Hanc choream sic clmreabitis.
Suspicite vestro nos oculo,
Sicut sumus, ita vos eiitis.
1M LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
Il n'y a point d'orchestre de morts dans la Danse xylographique du xve siècle, tirée du manuscrit de
Heidelberg ( H1 ) et publiée par Massmann. Je n'en ai pas trouvé non plus dans la Danse de Lubeck, ni dans
beaucoup d'autres Danses plus modernes (1). Le frontispice de celle de Valvasor, allégorie dans le goût des
xvnc et xviii0 siècles, contient deux musiciens à cheval. L'un blouse les timbales, l'autre sonne de la trom-
pette (pi. IV, fig. 27}. C'est proprement ici le Triomphe de la Mort, avec sa pompe sévère et magis-
trale; ce n'est plus la Danse des larves ou des larvati menée avec un burlesque entrain, aux accords
piquants et ironiques des ménétriers.
CHAPITRE TROISIEME.
te Ménestrel ou Ménétrier de la Danse des Morts.
Ce n'est point pour accompagner au son d'un instrument la saltation funèbre, ou bien pour donner le
signal de la danse, à l'exemple des musiciens squelettes dont nous parlions tout à l'heure, que se présente
ici le ménestrel. Ce gai compagnon n'est pas encore rayé du nombre des vivants, mais son heure a sonné
et la Mort vient le prendre : elle veut qu'il soit aussi de la fête. Celui qui tant de fois invita les autres au
plaisir va donc trouver enfin l'occasion de se divertir pour son propre compte! Allons, beau ménétrier,
entrez dans la ronde !
De toutes les professions représentées dans le bal des Morts, aucune peut-être ne fut plus populaire que
celle de ménestrel ou ménétrier. Quand je dis populaire, je donne à ce mot toute l'extension dont il est
susceptible, car les ménestrels n'étaient pas seulement les musiciens du peuple -, ils s'employaient aussi à
divertir les grands. Descendants directs des anciens bardes, selon les uns, des rapsodes et des mimes de
l'antiquité, selon d'autres, mais avec plus de probabilité, sans doute, continuateurs, sous des noms nou-
veaux, d'une institution qui florit de temps immémorial chez les nations barbares comme chez les peuples
civilisés (2), ces musiciens gyrovagues allaient de ville en ville, de village en village, de tribu en tribu,
célébrant la valeur des héros et les exploits des chefs, les doux combats de l'amour et les tendres con-
quêtes des amants, les plaisirs frivoles de la terre et les joies incommensurables du ciel, la vie tumultueuse
des camps et l'existence paisible des cloîtres. De l'humble chaumière cachée dans les profondeurs de la
vallée, ils montaient au donjon féodal dont les tourelles orgueilleuses semblaient menacer les nues. Emplis-
sant le monde de glorieux souvenirs et de suaves harmonies, ils exaltaient tour à tour la constance des
martyrs morts pour la défense de la foi et le courage des guerriers morts pour la défense de la patrie.
Présents en tous lieux, ils marchaient à la tête des armées, ils suivaient les processions (3), ils portaient
(1) En tête de la Danse hollandaise de Rusting, qui n'est qu'une qui d'ordinaire est une caisse sur laquelle ils ballent avec les mains
imitation de celle d"Holbein, on voit assis sur un trône un sque- ou avec deux petites baguettes. Ce sont les Guirols qui portent le
lette couronné. A droite et à gauche de cette figure , sont placés tambour royal, VOlamba, et qui, pendant les luttes et les exercices
deux autres squelettes sonnant de la trompette ; au-dessous dan- gymnastiques auxquels se livrent fréquemment les nègres de ces
sent sept personnages du même genre. D'autres interprétations de contrées., excitent au son d'un tambour ou d'un chaudron lecou-
l'anciennc Danse des Morts contiennent quelques figures isolées rage et l'ardeur des athlètes. (Voy. mon Manuel général de mu-
de squelettes donnant le signal de la ronde ou bien accompagnant sique militaire à l'usage des armées françaises. Paris, Firmin
le branle au son d'un instrument de musique; mais ces rep'ré- Didot frères, p. 158.)
««nations, étant plus récentes, ont peu d'intérêt pour l'histoire (3) Un antique cérémonial d'une église de Toulouse parle de
des instruments -c'est pourquoi il faut s'en tenir aux anciens types pêcheurs (piscatores) qui auraient amené des ménestrels dans
principaux dont j'ai parlé. une fête célébrée en l'honneur de la Sainte-Croix. «Item eliam con-
(2) De nos jouis encore elle est en honneur chez des peuples à gregabuntur Piscatores qui dtbent inler esse isto die in proces-
momé civilisés ou tout à fait barbares. Je citerai quelques pays de sione cum minisin'sseiiJOCULATORiBUS,quiaipsi Piscatores tenen-
la cote de Guinée où la société nègre se partage en plusieurs tur haberc islodiejocu/atorMseu mimos ob honorem crucis. — Et
classes, cl où les seigneurs , de même que les souverains, ont vadunt prim'ï anle processionem cum ministris scti joculaloribus
auprès d'eux des espèces de bardes ou ménestrels appelés Gui- semper pulsantil.us usque ad ccclcsiam sancli Slephani. (Du
rots. L'office des finirais est de chanter l'antiquité , la noblesse et Fresne, Gloss., vv Rex ministellorum.) Le concile de Novon de
la valeur de leurs princes; ils s'accompagnent d'un instrument l'an 1334 défendit les processions faites par des jongleurs.
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 145
des messages, ils favorisaient les entreprises galantes. Souvent on les rencontrait mêlés à des bandes de
pèlerins, ou bien accompagnant une troupe de croisés partant pour la terre sainte. 1 Is égayaient par le jeu des
instruments ou par les poétiques accents de la muse, lesspectacles publics, les montres des fêtes solennelles, les
entrées triomphales des seigneurs, des princes et des rois. Admis dansl'intimité du foyer domestique, ils pre-
naient part aux divertissements de famille; ils composaient des épithalames pour les jeunes mariés, amu-
saient de leurs récits les convives et mettaient le bal en train par de joyeux accords. Flatteurs des cours et
flatteurs de la plèbe, ils cherchaient en toute occasion à se concilier les suffrages de leurs auditeurs. Mal-
heureusement ils n'y parvenaient pas toujours sans blesser la vérité ; et plus d'une fois le désir de plaire à
leurs hôtes les rendit, sous ce rapport, peu scrupuleux. Quelques uns cependant, obéissant à de meilleures
inspirations, osaient parler avec franchise au nom de la justice et du droit méconnu. Interprètes éloquents
des ressentiments et des jalousies de castes qui divisaient alors la société , ils avaient l'adresse de mêler
à leurs accents mielleux des traits fins et acérés qui allaient droit au but sans blesser directement per-
sonne. C'étaient d'amusants conteurs, des orateurs habiles déguisant avec art leurs témérités. En tout cas,
le bon mot qui faisait sourire valait mieux que le froid sermon qui eût offensé.
Tant que les ménestrels jouèrent ce rôle honorable, tant que l'impartialité, non l'intérêt, guida leurs
actions, ils conservèrent l'estime dont ils avaient joui dans les premiers temps de leur institution. Leur
personne était pour ainsi dire sacrée, et leur voix ne retentissait jamais en vain. Comme exemple de la
confiance et de la considération qui leur étaient souvent accordées, même à une époque où ils avaient déjà
beaucoup perdu de leur prestige, on peut rapporter T anecdote suivante. En 1316, dit Stow dans la
Description de Londres, Edouard II célébrait sa fête à Westminster, le jour de la Pentecôte ; il était à table,
entouré de ses pairs, lorsqu'une femme, vêtue et parée comme un ménestrel, entra dans la salle sur un
grand cheval richement harnaché, comme en avaient d'ordinaire les poëtes-chanteurs. Après avoir tourné
quelque temps autour des tables, elle s'approcha de celle du roi et mit devant lui un placet; puis elle salua
profondément la compagnie, piqua son cheval et disparut. Ce placet contenait une remontrance au roi
sur les faveurs qu'il prodiguait a ses favoris, tandis qu'il négligeait ses plus braves chevaliers et ses plus
fidèles serviteurs. Les courtisans, dit-on, blâmèrent le portier d'avoir laissé passer cette femme; mais il
répondit que ce n'était pas l'usage de refuser jamais l'entrée des maisons royales à un ménestrel. Nous
verrons bientôt que les musiciens-poëtes, au lieu de s'appliquer à conserver de si honorables prérogatives,
s'abandonnèrent à une facilité de mœurs qui compromit leur dignité.
L'art des ménestrels était complexe, et se divisait en plusieurs branches. Il comprenait le récit en vers,
le récit en prose, le chant, la déclamation, la pantomime, les tours de force et d'adresse, les jeux et les
spectacles de différente nature avec des animaux dressés, la pratique des instruments de musique en usage,
et jusqu'à l'improvisation et à la composition des chansons et des poèmes. La répartition de ces talents
divers entre les membres de la communauté, ou plutôt de la corporation artistique dont je parle, ne fut pas
toujours réglée d'une manière uniforme et invariable : on peut dire, au contraire, qu'elle semble avoir con-
sidérablement varié suivant les temps et les lieux; mais comme on manque des documents nécessaires
pour en avoir une juste idée, les auteurs, les historiens, sont généralement peu d'accord sur ce point (1).
Tout ce que l'on peut tirer de leurs conjectures et de leurs observations à cet égard, c'est que souvent le
même individu réunissait tous les genres de talents qu'exigeait sa profession, et que quelquefois il n'en
possédait qu'un certain nombre, laissant à ses confrères le soin d'exercer ceux qui lui manquaient. Toutes
les branches de l'art du ménestrel , placées à peu près sur la même ligne dans les commencements, se dis-
(1) C'est ainsi que la distinction à établir entre les membres de qu'une distinction très tranchée ait réellement existé à cet égard
cette nombreuse classe d'artistes et de poètes, d'après les noms qui et qu'on n'ait pas confondu souvent les dénominations , c'est à-
lenr ont été donnés, est l'objet de très grandes difficultés qui, dire donné des applications différentes aux termes que, dans
pour être aplanies, exigent une parfaite connaissance des usages certains cas, on prenait dans une acception particulière en la.
le chaque pays et de chaque époque. D'ailleurs, il n'est pas prouvé restreignant a une seule branche de l'art du ménestrel.
19
1&6 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
tancùrcnl peu à peu, c'est-à-dire qu'il y en eut qui conservèrent le même degré d'importance, tandis que
les autres ne furent plus que secondaires : celles-ci tombèrent bientôt dans le discrédit, principale-
ment quand elles n'exigeaient qu'une certaine force physique ou une certaine habileté manuelle, corame
les tours de funambule et d'escamoteur. Il est même prouvé que le jeu des instruments, aussi bien que la.
pantomime et les farces proprement dites, fut regardé comme une occupation moins noble que la pro-
duction des ouvrages de l'esprit, parce qu'elle tenait plus directement de l'action physique que de l'action
intellectuelle, et se rapportait plus au corps qu'à la pensée. C'est ce qui permet de réduire toutes les divi-
sions et subdivisions établies jusqu'à présent à deux classes principales, à deux ordres de ménestrels:
d'un côté, ceux que l'on pourrait appeler les ménestrels lettrés, qui chantaient et récitaient des contes,
des romans, des fabliaux, des poèmes, écrits et conçus par eux dans une forme plus ou moins littéraire,
sur un sujet de leur invention ou sur un fait conservé à l'état de souvenir historique ou de légende; de
l'autre, ceux qui n'inventaient rien et qui se contentaient d'être les reproducteurs ou les arrangeurs de la
pensée d' autrui, joignant parfois, il est vrai, à ce genre de mérite celui d'égayer l'oreille par des con-
certs, et d'amuser les yeux par des spectacles, tels que des bouffonneries et des tours de passe-passe.
Comme l'art, dans ce cas, devenait proprement un métier, et qu'il n'était plus indispensable d'avoir du
génie et de l'instruction pour s'y exercer avec succès, il en résultait que le premier venu pouvait briguer
l'honneur d'être admis dans cette seconde classe de ménestrels. Cela eut de fâcheuses conséquences. Des
gens sans aveu, tout au plus doués d'une certaine routine dans l'art du geste ou dans l'art musical , no-
tamment dans la pratique des instruments, s'introduisirent au milieu des chanteurs-poëtes, apportant avec
eux la contagion de la paresse et des mauvaises mœurs. Bientôt la corporation tout entière finit par
tomber victime de la déconsidération qui flétrissait à bon droit ses membres gangrenés. A compter de ce-
jour, les poètes cessèrent de prétendre au titre de musicien, et les musiciens doués de quelque talent
se refusèrent à conserver le nom de ménestriers, ce nom qu'ils portaient jadis avec orgueil et qui n'était
plus pour eux maintenant qu'une injure. Fâcheux revirement de toute destinée ! Le ménestrel, qui hantait
jadis les palais des rois, qui menait fièrement les armées au combat, qui faisait délicieusement palpiter
le cœur des belles, trouve à peine aujourd'hui un asile dans l'humble chaumière du paysan, ou bien sur
les tréteaux avinés du cabaret, ou bien (dernière ressource de sa vieillesse indigente,!) sur le pavé boueux
de nos grandes villes! Non, je me trompe, le ménétrier n'est point descendu jusque-là! Ce pauvre paria du
monde musical a trouvé un refuge, un appui. Sur son front aride, sur son instrument discord , brille en-
core un doux reflet de sa gloire passée. L'un de nos plus grands poètes l'a chanté dans ses vers, et la
lyre immortelle de Béranger a seule pu sauver de l'oubli le violon détraqué des premiers âges.
Les anciennes chroniques attribuent différents noms aux ménétriers. La basse latinité a ceux de mimi,
histrîones,joculalores, scurrœ, buffones, gogliardi, famelici, parasiti, minislrelli (1) . Ce dernier nom a passé
dans plusieurs langues modernes : les Anglais disent minslrels et les Français ménestrels (2). Dans les
écrits émanés de l'Eglise et des conciles, la plupart de ces dénominations ont le même sens et sont déjà
prises en mauvaise part; car ce fut l'intolérance religieuse qui la première confondit à dessein avec les
vagabonds les musiciens et les poètes, et se plut à déclarer les comédiens infâmes. La vieille langue
romane s'appropria une partie des dénominations latines; mais à toutes celles dont elle fit usage survécut
(1) On a proposé différentes élymologies pour ministrellus , chanteurs, en Angleterre, s'appelaient minsters. Ils sont men-
fnùMsfraum , mmistellus . Ménage entend ce mot dans le sens tionn.es très anciennement dans les Constitutions apostoliques
d artisan et le dérive de ministeriarius, qui avait celle signifi- (lib. III, cap. il) , comme faisant partie des serviteurs ou minis-
catteti a>u moyen âge. D'autres disent qu'on appelait les poêles- très de second rang (ordines minores) auxquels on interdisait le
musiciens ministelli, parce qu'ils se trouvaient au nombre des droit d'administrer le baptême. Delà, danslasuite, la synonymie des
serviteurs de cour qui remplissaient des fondions de second noms de clercs, chantres ou ménestrels (clerici, cantores, minis-
ordre. l'eut-ètre Junius (Etymol. angl.), n'était il pas aussi telli) , noms qui finirent par s'appliquer aux chanteurs pro-
éloigné (8e la vérité que quelques uns l'ont cru, en donnant à ce fanes.
mot une origine ecclésiastique et en le faisant venir du nom de (2) Ménestrel, menestreil, menestre, ménestrel; memslreux,
ceux qui servaient le chœur dans les églises cathédrales Ces menestrex, men&fréy, menestrier.
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 4S|
le mot ménestrel, dont on fit plus tard ménétrier. Malgré la rigueur qu'affectait de déployer contre eux
l'Église militante, les enfants de l'harmonie trouvèrent au berceau même du christianisme, parmi les
membres du haut clergé, de puissants protecteurs. Au commencement du second siècle, il était dans les
mœurs chrétiennes de chanter des chansons profanes dans les églises en frappant des mains et en. dan-
sant (A). La musique figurait encore au nombre des divertissements autorisés pendant les repas pour égayer
pieusement les convives; comment les ménestrels, les jongleurs, auraient-ils été proscrits? D'ailleurs la celé-?
bralion de certaines fêtes annuelles, d'origine païenne, mais dont le nouveau culte toutefois n'avait point
dédaigné l'héritage, leur fournissait l'occasion de braver les défenses dont ils pouvaient être l'objet en.
d'autres temps. Peu à peu ils gagnèrent du terrain du côté de l'Eglise; on toléra leur présence dans les
lieux les plus saints et jusque dans les monastères. Au vuic siècle, c'était un usage en quelque sorte gé-
néral; mais comme il en était résulté des abus, on essaya plusieurs fois de l'abroger. Un capitulaire de
Charlemagne de l'année 789 défendit aux évêques, abbés etabbesses, de recevoir chez eux des jongleurs.
Plusieurs défenses de ce genre furent renouvelées par les conciles, mais toujours sans succès. Au xiiie siècle,
saint Thomas d'Aquin éleva la voix en faveur des comédiens (hislriones), que la portion la moins éclairée
du clergé ne cessait de persécuter injustement. Le célèbre dominicain déclara que l'art du comédien et
du musicien n'avait rien de mauvais en soi au point de vue religieux, et qu'il était permis à tout chrétien
de payer des histrions pour se divertir, si ces histrions se renfermaient dans les bornes de la décence et
s'obligeaient à respecter les lois de la morale chrétienne (2).
Tous les hommes vraiment éclairés furent du même avis que saint Thomas, et le nombre des protecteurs
de l'institution poétique et musicale dont il s'agit devint par là, en peu de temps, très considérable. Aussi
voyons-nous cette institution florir généralement en Europe. L'Angleterre n'eut pas seulement ses bardes
druidiques qui, à une certaine époque, se confondirent avec les minslrels ou bardes chrétiens; elle eut aussi
ses rymours, ses gestours, ses juglears et autres musiciens appelés gleemen. L'Allemagne, indépendam-
ment de ses minnesœnger et de ses meistersœnger (3), posséda un grand nombre d'artistes ambulants
désignés sous les noms génériques de Fiedler et Spielleute. A cette armée musicienne et chantante, la France
put opposer ses clercs, ses trouvères, ses chantères, ses troubadours, ses conteurs, ses romanciers, ses
jongleurs (&), enfin ses ménestrels ou ménétriers. Dès les premiers temps de la monarchie, ils furent admis
isolément ou par bandes auprès de la personne du souverain, ou bien dans les armées. Clovis avait son
musicien favori, nommé Acharède, que Théodoric, roi des Ostrogoths, avait chargé Boëce de lui pro-
curer. Acharède était réputé l'un des plus habiles joueurs de cithare de toute l'Italie (5). Nous voyons dans
la Vie de saint Ansbert que Thierry 1 11 avait des chantres et toutes sortes de musiciens. Philippe-Auguste
(1) llauser, Geschichie des Kirchengesanges, p. S). — Gerb^ri, se rendirent célèbres en Fiance. Les meisiersœnger, qui leur suc-
Vecaniu et musica sacra, t. I, p. 71. cédèrent cl formèrent des associations poéliques et musicales,
(J) « Liulus, sicut dicliim esl supra, est necessarius ad conserva- d'abord à Mayence, ensuite dans plusieurs villes importantes,
tionem vitœ humanœ : ad omnia aulem, quae sunt ulilia conserva- comme Nuremberg, Strasbourg, Augsbourg, Colmar, Ulm, ne
•tioni humanœ, depulari possunl aliqua officia licila : et ideo eliam datent que du commencement du xivc siècle, bien que les annales
«flkium hislrionum,..quod ordinalur ad solatium liominibus ex- de plusieurs de ces associations, notamment celles des artisans
ïiibcndum, non estsecundum se illicitum , nec sunt in statu pec- meistersœnger, de Strasbourg, aient la prétention de faire re-
■cali, dummodo moderatcludo utantur, idest, nonulcndoaliquibus monter l'institution au ix° siècle.
illicitis verbis et non adhibendo ludum negotiis et temporibus (4) Jongleors, jugleors, juglers, du moi latin joculator, qui
indebilis ; unde illi, qui moderato iis subveniunt, non peccant, sed vient lui-même de jocus, parce que, d'après l'abbé de la Hue, les
juste faciunt mercedem ministeiio eornm iis Iribuendo. Et licel jongleurs accompagnaient leurs chants de gesticulations et de tours
D. Auguslinus dicat, quod donarc res suas histrionibns. qui in d'adresse qui pouvaient amuser les spectateurs,
ludo utunlur illicitis, vel de i.ll s qui supcrllua sua in laies cousu- (5) Cassiod., Varor., lil). Il, 41. Cet écrivain nous a conservé
punit, non de illis liisirionibus, qui moderato ludo utunlur. » la lettre que Théodoric adressa au monarque des Franks pour lui
(Thom. Aquir,., Summa 11,2 quœsl. 108 , art. 3. ) Comme ces annoncer l'envoi du cilliarède : « Nous vous ayons aussi envoyé,
paroles miséricordieuses contrastent avec les paroles de haine que dit Tuéodoric, pour réjouir la gloire de voire puissance, un ciiha-
<ie faux dévots ont encore osé proférer, de nos jours, contre les iède habile dans son art et qui joint à son chaut les sons luirmo-
àrUstes et les comédiens.! nieuxd'nn instrument. « (Voy. Manuel général de mùsiquemdi-
(3) Les minnesœnger ou poêles souabes llorirc.nl en Allemagne, taire à l'usage des armées françaises, par Georges Kasmer.
ii peu près dans le temps où les troubadours ou poêles provençaux Paris, 1848, p. 63.)
148 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
Se plaisait à écouter le poëte Elinand, qui lui racontait pendant son repas des aventures de chevalerie et
d'autres sujets tirés do la fable ou de l'histoire (1). L'usage d'ajouter aux plaisirs de la table, au luxecon-
vival , par des spectacles, des jeux et des concerts, est encore un de ceux qui furent communs à l'antiquité
et aux temps modernes. Tous les peuples semblent l'avoir connu : il existait encore dans les Gaules après
l'invasion des Franks (2). Sidoine Apollinaire, dans sa description de la table de Théodoric, roi des Visi-
goths de France, loue ce monarque de ce qu'il n'abusait point des spectacles de mimes et de baladins pen-
dant ses repas (3). La noblesse eut aussi la même habitude : des jongleurs attitrés et des poètes courti-
sans égayaient ses festins. Les laïques seuls ne se procuraient pas l'agrément des propos de table et des
concerts de musique convivale. Les évèques, les abbés et plusieurs autres grands dignitaires de l'Eglise,
parmi lesquels les révélations impartiales de l'histoire nous autoriseraient à ranger des papes, se plurent à
embellir leurs fêtes de la présence des chantres inspirés (4) ; souvent aussi ils allèrent jusqu'à introduire
dans leur intimité des comédiens et des bouffons (5); enfin il y eut des prêtres et des moines qui prirent
part à ces divertissements, et remplirent eux-mêmes, au grand regret de l'Eglise indignée, le rôle de mé-
nestrels et de jongleurs (6). Si l'on voulait rapporter tous les exemples de cet usage chez les différents
peuples qui l'ont connu et observé généralement depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, on ferait un gros
volume (7). Je m'en tiendrai donc à ceux que je viens de citer. Quant aux preuves de la présence des mé-
nestrels à la tête des armées et au milieu des camps, elles ne sont ni moins anciennes ni moins nombreuses.
Maniant l'épée aussi bien que la parole, ils prenaient souvent part à l'action dont ils devaient faire ensuite le
récit. Tels les bardes et les scaldes des peuples du Nord, qui ne se retiraient du champ de bataille que pour en
reproduire, dans leurs vers héroïques, les mille bruits tumultueux. Au souvenir des hauts faits de leurs compa-
gnons d'armes ils joignaient celui de leurs propres exploits. Ce n'était pas là du reste une apologie men-
songère; souvent leur valeur égalait celle des plus braves soldats. Dans mon Manuel général de musique
militaire, j'ai rappelé le fait suivant: A la bataille d'Hastings (ll\ octobre 1066), un jongleur normand,
qui marchait au premier rang de l'armée de Guillaume, poussa son cfieval en avant du front de bataille et
entonna le chant fameux dans toute la Gaule de Charlemagne et de Roland. Ce jongleur s'appelait Tail-
lefer. C'était, dit Geoffroy Gaimar, poëte anglo-normand , un vassal noble et audacieux. Il avait des
armes, un bon cheval et une grande intrépidité. En chantant, il faisait manœuvrer sa lance, la prenait par
(1) On cite fréquemment le passage suivant de VAlexandre
d'Alexandre de Bernay, qui en fournit la preuve :
Quant li Rois ot mangié, s'appela Elinant.
Por li esbanour commande que il chant.
Cil commence a noter, ainsi corn li Jaïant (géants)
Vourent monter au ciel, corne nombreux gens mescréants.
(2) Edelesland du Méril, Poésies populaires latines du moyen
âge. Paris, A. Franck, p. 195, et note 2 de la même page. Celte
coutume existait chez les Anglo-Saxons, dès le vip siècle.
(3) « Sanè intromiltuntur, quanquàm raro , inter cœnandum
» mimici sales. » (Apoll. Sid. Epist., lib. I.)
(h) «Et cantabiit joculator quidam, nomine Therebertus, canti-
» cum Colbrondi nec non geslum Emmaî reginœ a judicio ignis
>• libéral» in aula Prions, » (Regist. Priorat. S. Sioithini Winton,
ms. ad ann. 1338; cite" par Warton, History of the English
poetrxj, t. I, p. 93.) <, in feslo Alwini episcopi... Et durante pic-
» tancia in aula convenlus ex niinislralli cum quatuor cilharisa-
» toribus faciebant ministralcias suas. Et post ccnam in magna
» caméra arcuata dom. prions cantabant , idem gestum , in qua
* caméra suspendebatur, ut moris est, magnum doi sale prioris, ha-
» bens pictura trium regum Colein. Veniebant autem dicti jocula-
» tores a castelli domino régis, et ex familia episcopi... » (Regist.
Priorat. S. Swithini Winton, mss. ad ann. 1374; ibid., t. III,
p. 11.) ■< Dat. Sex ministrallis de Bockyngbam canlaniibus in re-
» fectorio marlyiïum seplem dormienlium infestoEpiphanii.» (In
Thesaurario Coll. Trin. Oœo»., mss. ad ann. 1432; ibid , t. III,
p. 11-12.) Dans beaucoup de monastères, les jongleurs furent
employés à traduire en langue vulgaire des légendes de saints,
ainsi qu'à composer et représenter de petites pièces ou scènes
dramatiques sur des sujets puisés dans les saintes Écritures.
(5) Aux vme et IXe siècles, les évêques, les abbés et jusqu'aux
abbesses en avaient auprès d'eux, en titre d'office. Nous savons
que Charlemagne, dans un capitulaire de l'année 759, défendit cet
usage; mais ni les ordonnances des souverains, ni les arrêts de pro-
hibition des conciles, ne purent l'abolir.
(6) Le concile de Saltzbourg, l'an 1310, défendit aux clercs de
faire les bouffons et les bateleurs {ne smi joculatoressewgogliardi),
défense que réitérèrent plusieurs autres conciles. Le synode dio-
césain de Chartres, de l'an 1358, interdit aux prêtres, et surtout
aux curés, de faire le métier d'histrions et de jongleurs (non his-
triones, non joculatores). Ces prohibitions confirment la réalité et
l'universalité du fait que nous signalons.
(7) Les Grecs, les Romains, avaient des danses, des chants, des
concerts, des pantomimes pour égayer leurs repas. Plaute et Té-
rence en font foi. Athénée donne à cet égard des renseignements
pleins d'intérêt. On lit dans Ïite-Live : « Tum psaltria-, sambu-
cistriaeque et convivalia ludionum oblectamcnta addita epulis.
(Tite-Live, lib. XXXIX, cap. 6.) Les Romains introduisaient aussi
dans les festins des parasites, des bouffons et des acteurs. De là le
nom de parasiti, buffones, donné aux ménétriers dans les temps de
la basse latinité.
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 149
le bout, la jetait en Pair et la recevait par le fer. Tout à coup il la lança contre les Anglais, et perça l'un
d'eux au milieu du corps; ensuite il tira son épée et se mit a jouer de cette arme comme il avait joué de
la lance. Les assistants, selon Gaimar, se disaient les uns aux autres que c'était un enchantement. On
ajoute que les Normands encourageaient l'adroit jongleur, en répétant ses refrains et en criant : Dieu aide!
Dieu aide! Mais le sort ne fut point favorable au noble champion de Guillaume. Comme il venait de frapper
encore plusieurs Anglais, il fut lui-même rudement assailli par une grêle de javelots et de dards. Bientôt
il tomba mortellement blessé, ainsi que son cheval. Malheur à lui! s'écrie à cet endroit de son récit le vieux
poëte normand , malheur à lui qui demanda à frapper le premier coup! L'auteur du Romande Bou, Ro-
bert Wace, environ un demi-siècle après Gaimar, à ce que l'on croit (1), rappela le même fait dans un
passage que l'on a souvent cité (2). Berdic, autre ménestrel , remplaça Taillefer près de Guillaume le Con-
quérant. Il chantait, dit-on, comme son prédécesseur, des chansons héroïques avant le combat.
L'époque de la chevalerie, époque de mignardise guerrière et d'afféterie galante, imprima une nou-
velle physionomie aux œuvres de la Muse. On vit surgir alors de tous côtés une foule de poètes de cour
dont la principale occupation était de parcourir les châteaux des suzerains pour y faire le récit des joutes,
des tournois et des fêtes rendues célèbres par le double attrait de la valeur et de la beauté. Dans les pays
du nord de la France, on les appelait trouvères; dans les contrées du midi, troubadours (S). Quelquefois
ils voyageaient isolément, chacun pour leur compte ; ce qui arrivait surtout quand, doués d'une égale habi-
leté dans plusieurs parties de leur art, ils pouvaient se passer du secours de leurs confrères pour amuser.
le public et lui offrir tous les genres de divertissements que l'on demandait aux gens de leur profession. Le
plus souvent, à la vérité, ils se réunissaient plusieurs et faisaient de petites associations où chacun exerçait
une industrie spéciale. Les uns se chargeaient de la composition et de l'invention du récit ; quelquefois aussi
de la déclamation et du chant; les autres se livraient principalement à la pratique des instruments , aux
jeux de différentes sortes et aux tours d'adresse (k). H pouvait donc arriver, et il arrivait souvent, qu'un
troubadour menait avec lui ses ménestrels et ses jongleurs, à peu près comme on a vu depuis le maître de
danse se faire accompagner par le ménétrier qui joue de la flûte ou racle du violon. C'est ainsi encore que
les poéteraux du siècle de Molière avaient souvent à leur gage des musiciens attitrés qu'ils conduisaient
avec eux pour chanter la petite pièce de circonstance, ou pour donner le régal en musique. Quand l'art de
la méneslrandie se scindait de la sorte et admettait plusieurs spécialités de talents affectées à différents-
individus, les noms de ménestrels et de jongleurs ne s'entendaient plus guère que des chanteurs exécutants,
des joueurs d'instruments, des farceurs et des faiseurs de tours (5). Peu à peu ces petites associations partiel les
devinrent plus nombreuses, plus fréquentes, plus régulières. Elles finirent par se réunir, par s'agglomérer et
par se soumettre, non plus à des conventions particulières, mais à des lois générales. Comme toutes les autre»
corporations d'artisans qui existaient au moyen âge, elles eurent leurs règlements, leurs statuts, discutés
en commun et sanctionnés par les lois du pays. Le but qu'elles se proposèrent fut l'application des efforts
(i) Uoqiiefurl (Etat de la poés. fr.) dit que Gaimar composa vères sont donc synonymes sous ce rapport. Mes de ce ne palloienl
son histoire des Rois anglo-saxons de 1142 a 1145. Cette histoire mie, ne ne cressoient li trouveor qui ont trouvé pour faire les
se trouve au Muséum brUannicum, Bibl. rcg., n° 13, A, xxi. rimes plaesans. (Voy. Fauchet, Orig. de la Poésie.)
(2) Taillefer ki molt bien cautoit Li trouverre qui sa bouche œuvre
Sur un ceval ki tost aloit Por bonne œuvre conter et dire.
Devant ax s'en aloit cantant ( Tournoyé meut de l'antechrht, )
De Karlemaine et de Roland
Et d'Ohvier et .les Vasseaus W Cl1 chante I,1C". c est un Jongleur ;
Ki morurerit à Uainscevaus. cil clit be™* mols' c'est un,S 'buveur,
t Voy. Manuel général de musique militaire, p. 73. ) <■ Voy' Jl0"e' Ameiger, 1S35, p. 299. )
(3) Ainsi nommes de l'action de trouver, d'inventer, de com- (î>) Là estoient bat-peurs, (lustcurs
poser, qui faisait le fond de leur art. En provençal, l'art du lion- Etde moult diustrumens jongleurs.
.,.,., , . ... ... {Roman de la Rose.)
badour était lait de trobear, et devint, au xtv siècle, sous lin-
fluenec des lois académiques de l'institution toulousaine des Jeux Et ''Jongleurs qui lot -vicient.
1 ( Roman de Perceeal. )
Floraux, la gaie science ou le gai savoir {la çiençia gaya, el gay
. . , . ... . . Amenez ca un ménestrel
saler), parce qu'on incitait tous ses soins a trouver des choses jo- D'aucuns instruments.
lies, agréables, récréatives et amoureuses. Troubadour el trou- (Jiiblehisloriatix, cité par Bord. )
150 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
individuels h des entreprises utiles et profitables au bien-être de tous. Il ne faut pas le contester, les jon-
gleurs et les ménestrels étaient alors assimilés aux artisans, aux ouvriers, et leur art portait le nom de
métier. Il est vrai que ces expressions n'avaient pas encore le sens affaibli qu'elles ont de nos jours lors-
qu'on leur oppose les dénominations d'arts et d'artistes, qui pourtant en sont naturellement dérivées. Dans
la langue de nos pères, la signification des termes métiers, ouvriers, artisans, se rapportait en bien des cas
A l'exercice des plus nobles facultés intellectuelles. Tout homme qui par son génie, son talent, son adresse,
produisait une œuvre utile à ses semblables, pouvait à bon droit se déclarer ouvrier et se trouver fier de
porter ce nom. Il n'avait pas môme besoin, -pour composer avec son orgueil, de recourir à la distinction
vaniteuse et blessante, imaginée de nos jours par quelques uns de ceux qui , voulant obtenir un renom po-
pulaire, n'ont rien trouvé de mieux que de se qualifier d'ouvriers de l'intelligence, donnant ainsi maladroi-
tement à entendre que les dons de l'intelligence n'appartenaient qu'à eux. Quoi qu'il en soit, les noms
d'artisans et d'ouyriers, donnés aux musiciens de profession dans le moyen âge, rappelaient celui d'arti-
fices par lequel ils étaient désignés chez les Romains. Nous lisons dans les deux Bordcors ou Troveors
ribaux , petit poème publié par Roquefort dans son Etat de la poésie française dans les xii° et xmc siècles ,
comme accusation d'ignorance dirigée par l'un des troveors contre son rival :« Tu n'es mie menes-
» treux , ne de nule bone œuvre ovrieis. » Nous trouvons aussi dans le règlement fait au xiv1' siècle
par les ménétriers de Paris la déclaration suivante : « Que plusieurs, qui après avoir fait marché d'amener
» des taboureurs, villeurs, organèurs et autres jongleurs d'autre jonglerie, fournissent les musiciens qu'ils
» veulent, sur lesquels ils gagnent beaucoup, et souvent prennent gens qui rien ne savent, et laissent les
» bons ouvriers. » L'ordonnance du 27 octobre '1372, par laquelle on enjoint aux ménestrels de ne plus
donner de sérénades et de bals de nuit, appelle leur art un métier. « Que doresnavant nuls ménestriers ne
» soyent si osés ne hardys de jouer ne faire leur meslier, soit en tavernes ou dehors, après l'heure du couvre-
« feu sonnée. » Le métier du jongleur était donc sa jangle ou jonglerie, comme on disait autrefois, mot qui
le plus souvent, à partir du xive siècle, ne désigna plus que le jeu des instruments et les tours d'adresse.
Quant à la ménestrandie, c'était la. réunion de toutes les industries que pouvaient exercer les jongleurs et les
ménestrels, considérés soit comme poètes, soit comme musiciens, soit comme acteurs, boulions et presti-
giateurs. La science et la musique de ménestrerie furent donc l'objet de la grande communauté qui réunit
sous la môme bannière et sous les mêmes lois tous les musiciens errants de France. Elles furent égale-
ment celui des institutions du même genre qui ont brillé l'espace de plusieurs siècles en Allemagne et en ,
Angleterre.
L'organisation des sociétés ou associations d'artistes n'appartient point en propre au moyen âge; l'an-
tiquité en a fourni des exemples. L'honneur de cette idée féconde revient aux prêtres du paganisme. L'his-
toire fait mention des confréries artistiques qu'ils avaient instituées, et qui florirent pendant longtemps sous la
tutelle, et quelquefois au sein même des collèges sacrés. En Grèce, l'époque de Dédale et de l'école d'Egine
vit éclore plusieurs de ces confréries d'artistes, qui se livraient, dans l'intérêt du culte et sur les ordres du
sacerdoce, à différents travaux d'ornementation, de sculpture, de peinture, de ciselure et de musique,
ajoutant même à ces fonctions celles de composer des hymnes et de cultiver la danse pour former des
chœurs autour des victimes. Chez les Germains, les Gaulois, les Bretons, florit, comme branche de l'ordre
des Druides, l'institution des bardes, laquelle réunissait les chanteurs et les musiciens de la nation. L'as-
sociation des bardes n'était point établie sur un pied d'égalité ; elle admettait une hiérarchie et se divisait
en trois classes principales : les bardes aspirants, les simples bardes, et les chefs des bardes ou bardes en
chef. Les bardes aspirants étaient les disciples de ces derniers, Selon les commentateurs et les traditions,
dit M. Th. Hersartde la Villemarqué que l'on sait profondément instruit de tout ce qui concerne les anti-
quités bretonnes, « ils formaient diverses catégories et subissaient, durant plusieurs années, divers stages
» ou épreuves devant un chef des bardes qui , d'après leur plus ou moins de génie poétique, les admettait
» dans l'ordre ou les repoussait. Les aspirants, ayant part aux largesses des chefs, et recevant des rétribu-
« tions en argent lorsqu'ils chantaient dans les banquets ou assistaient aux mariages, devaient au chef des
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 151
» bardes, pour prix de ses leçons, le tiers de leur gain. Toutefois, s'ils quittaient leur instituteur, soit pour
» manque de capacité et après avoir échoué dans les épreuves, soit pour toute autre cause, ils avaient
» droit à une harpe; la loi leur assurait ainsi leur gagne-pain. Au contraire, l'aspirant qui était sorti vain-
» queur de toutes les épreuves parvenait au second degré de l'ordre, et prenait place parmi les bardes
» royaux. » Telle était encore l'organisation des bardes longtemps après la chute du druidisme, et lorsque,
n'exerçant plus d'autre sacerdoce que celui de l'art, ils se trouvaient placés à peu près sur la même ligne
que les ménestrels proprement dits, avec lesquels ils finirent par se confondre dans la suite chez la plupart
des nations. En Angleterre, en Ecosse, en Irlande et dans l'Armorique, ils jouirent pendant plusieurs
siècles des anciens privilèges attachés à leur caractère sacré. L'un des plus remarquables était le droit
qui leur était accordé de conduire au roi tout homme qui en insultait un autre, et de protéger quiconque
manquait de protecteur. Ce rôle de médiateurs fut. nous le savons, commun aux bardes et aux ménestrels ;
toujours ils s'interposaient entre le peuple et le souverain pour faire rendre justice au faible et à l'opprimé.
Le barde royal, entre autres, avait des devoirs singuliers à remplir. Si le chef du palais désirait qu'il
chantât, dit M. de la Villemarqué, il devait faire entendre trois chants de trois espèces différentes ; si
c'était la reine qui l'en priait et qu'elle le mandât dans sa chambre, il devait se rendre à ses vœux et lui
dire trois chants d'amour, mais à demi-voix , pour ne pas troubler la cour. Si un noble lui demandait de
chanter, il devait aussi chanter trois chants; « mais si un paysan l'en prie, qu'il chante jusqu'à l'épuise-
ment, » dit le législateur, voulant montrer par là que le barde appartient bien plus au peuple qu'aux rois,,
aux reines et aux nobles (1). Au xir siècle, les bardes du pays de Galles avaient encore une hiérarchie
régulière, qu'ils conservèrent pendant de longues années. Conformément à l'étymologie du nom de mé-
nestrel, qu'on explique comme ayant emporté danssa signification primitive une idée de subordination, et
comme ayant désigné un serviteur ou bas officier, ce furent les bardes du second ordre, ou bardes non
gradés, qui reçurent ce nom, par lequel on les distinguait des bardes gradés occupant à la cour les plus
hauts emplois. C'est ce qui résulte d'un document très curieux du xnc siècle qui détermine la constitution
hiérarchique de l'ordre des bardes dans le pays de Galles. Ce document, que Jones a publié (2),
et que j'ai reproduit page 6 de mon Manuel général de musique militaire, est intéressant à consulter sous
plusieurs rapports, car il n'établit pas seulement les divers degrés de considération dont jouissait chaque
espèce de musicien, il montre aussi le plus ou moins d'estime que l'on avait pour certains instruments, dont
les plus ordinaires, comme la flûte, le violon ou cruth à trois cordes', et le tambour ou tambourin, tombaient
dans les mains des bardes du second ordre ou ménestrels. J'aurai donc occasion , en parlant des instru-
ments, de rappeler plus d'une fois la circonstance de l'appréciation diverse que l'on faisait, dans l'origine,
de plusieurs d'entre eux, par rapport au caractère et au rang des musiciens qui les avaient primitivement
cultivés. C'est pourquoi il importe que l'on ait dès à présent sous les yeux le document dont je viens de
parler. Le voici :
(1) Ilersarl de la Villcmarqué, Poèmes des bardes bretons du (2) Edward Joncs, Musical and poetical relicks ofthe Welsh
vie siècle. Paris, J. Renouard, 1850. 1 vol. in-S. bards, ihe Ibiirlli édition. London, B. Rees, 1825, 2 vol. grand in%
15-S
LE MENESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
f Priv-vardd, ordre primitif, barde inventeur ou chef des baides.
Les quatre ordres gradés
des bardes.
HUIT OKDItES
DE
MUSICIENS.
Les quatre ordres non gradés,
ou ménestrels.
Pos-varrd, barde diplomatique ou barde moderne.
Arvoydd-vardd, barde généalogiste.
Prydydd neu BarddCaw; a hwnw o drî rhyw ; sew Telynawr Crylhawr ;
Datceiniad , c'est-à-dire le poète ou barde investi; ordre qui admettait
trois genres : le harpiste, le joueur de violon et le chanteur.
Quant au barde appelé Cadeirvardd ou Prncerdd, c'est-à-dire barde de la
chaise, ou barde en chef, il portait sur la poitrine un objet (ariandlws) d'or ou
d'argent qui avait la forme d'une chaise, ou bien un bijou ayant celle d'une
harpe , ce qui était tout a la fois une récompense de son mérite et la marque
distinctive du grade de docteur en musique qui lui avait clé conféré.
The piper, le flûlisle.
The juggler, le jongleur.
The crowder that plays on the three strinijed erwth, le ménétrier qui joue sur
le violon garni de trois cordes (c'est-à-dire, vraisemblablement, une sorte
de rebec).
\ And the tabourer, le joueur de tambour, ou plutôt de tambourin.
Chacun de ces ménestrels recevait un penny et devait jouer debout (1).
Dans certaines parties de l'AngleLerre, les ménestrels ou minstrets héritèrent des principales prérogatives
accordées au premier ordre des bardes, notamment le ménestrel en chef, ou chef des ménestrels, qui por-
tait le titre de roi. Comme le barde royal, il exerçait une juridiction sur les musiciens de différents districts
ou comtés. Il en pouvait prendre à son service, et pouvait aussi avoir des officiers de différents grades.
Sous le règne d'Edouard II, nous trouvons un sergent, du roi des ménestrels. La charge qu'il exerçait avait
un caractère intime et confidentiel qui lui donnait accès auprès du roi à toute heure et en toute circon-
stance (2). Je crois que le mode d'organisation des collèges bardiques ne laissa pas d'exercer une grande
influence sur la forme et les règlements donnés en Allemagne et ailleurs à un grand nombre d'institutions
de chanteurs, de comédiens, de poètes et de musiciens. Dans la plupart de ces institutions, en effet, l'ordre
hiérarchique est établi sur des bases à peu près semblables au système d'organisation des anciens bardes.
Ainsi la vaste association de mimes, d'histrions, de chanteurs et de jongleurs, qui se forma en Autriche
dans le xive siècle, sous le nom de Pfeifferschaft, reconnaissait un chef suprême portant le titre de comte
et ayant le droit de nommer un vicaire ou lieutenant, qui portait le titre de roi. Sur le modèle de- cette
société autrichienne, on en, créa d'autres en plusieurs contrées de l'Allemagne. Celles-ci eurent leurs sta-
tuts, leurs règlements, leurs privilèges et leurs cérémonies. Elles se composaient de chanteurs et d'instru-
mentistes; mais les organistes n'en faisaient pas partie. Une exclusion analogue fut décidée pour l'insti-
tution de la ménestrandie en France. Les chanteurs et instrumentistes associés prirent, chez les Alle-
mands^ les noms de Stadtpfeiffer, Kunstpfeiffer, Thiïrmer. Us formaient des élèves et fournissaient des
musiciens à tous les services publics et à toutes les fêtes particulières. Ils s'assemblaient une fois l'année,
à jour fixe, pour fêter l'anniversaire de leur institution ou bien le saint patron qu'ils s'étaient choisi. De
semblables corporations ont existé fort longtemps en Allemagne, jusque dans les plus petites localités. Il
n'y a guère plus d'un siècle qu'elles ont cessé d'avoir une organisation régulière, et que l'institution mère
a elle-même perdu toute prépondérance dans la société artistique. L'Alsace est le pays qui en a conservé
le plus longtemps des traces. A Ribeauvillé, à Bouxwiller, à Detlwiller, le Pfeiffertag, ou jour de fête des mé-
nétriers allemands, était célébré par de grandes réjouissances, de la musique, des chants, des repas, des
exercices poéliques et des luttes musicales (3). Armés de leurs bannières et de leurs instruments, ils par-
couraient la ville et se rendaient processionnellement à l'église pour y entendre une messe. Ils allaient
(1) Cambro britannicœ cymrœeœve legum institutiones. By (3) M existe encore dans les petites villes, notamment à Dcttwil-
r>r. John David Ithys, p. 146, 147 et 303. 1er, une fcle annuelle célébrée par les musiciens de la contrée,
(2) Warlon, History of English poetry, vol. II. comme reste traditionnel de l'ancienne coutume.
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 153
aussi avec beaucoup de solennité faire une visite d'honneur au comte. Enfin, après avoir observé plusieurs
autres coutumes de leur antique cérémonial, ils prenaient part à un banquet fraternel, et terminaient la
fête par des jeux et des danses. Au xvn* siècle, les joueurs de trompettes et de timbales, qui jusqu'alors
avaient été attachés à la maison du prince et placés sous sa juridiction immédiate en qualité de Kriegsbe-
diente ( serviteurs dans les armées), formèrent, en vertu d'un privilège spécial que leur accorda, en 1023,
l'empereur Ferdinand II , un corps particulier, qui reçut le nom de Cameradschafft ( société des Camarades
ou Compagnons). Les membres de cette société se donnaient eux-mêmes le titre de trompettes et timba-
liers savants ou expérimentés (gelernt). Une des clauses de leur privilège leur imposait l'obligation de ne
jouer qu'avec un camarade, c'est-à-dire avec un musicien faisant partie de l'association. Tous ceux qui
n'avaient point cette qualité rentraient dans la classe des trompettes et des timbaliers ignorants ou inexpé-
rimentés (ungelernte). C'est parmi les membres de ce gymnase musical que se recrutaient les trompettes
de la cour {Hof trompeter), ceux de la ville (Stadtrompeter) et ceux de l'armée (Feldtrompeier) (t). Les
poètes artisans et chanteurs eurent en Allemagne des sociétés semblables à celles des musiciens instru-
mentistes. Il faut principalement citer les Meistersœnger, qui s'honorent d'avoir compté parmi eux des
hommes tels que le célèbre Hans Sachs. Les coutumes et les règlements de leur corporation rappellent
beaucoup celle des anciens collèges des bardes.
En France, au xn" siècle, les poètes et les musiciens errants ou gyrovagues, si l'on peut les appeler
ainsi, se donnaient communément le titre de trouvères (troveors) , jongleurs (jugleors) ou ménes-
treux et ménestrels. On croit que leurs mœurs déréglées, leur audace, leur cupidité et leur insolence, aussi
bien que leur affluence par trop considérable, autorisèrent Philippe-Auguste à les frapper d'un arrêt de
bannissement dès la première année de son règne. Mais peut-être cette mesure rigoureuse fut-elle prise
injustement et sur des rapports calomnieux où certains faits étaient exagérés à dessein. Ce qui permet de
s'arrêter à cette conjecture et d'y trouver beaucoup de vraisemblance, c'est que l'exil des jongleurs fut de
courte durée, et qu'un roi très pieux, saint Louis, non seulement leur permit d'exercer librement leur pro-
fession dans tout le royaume, mais encore leur ouvrit gratuitement les portes de Paris (2). Le li sep-
tembre 1321, trente-sept jongleurs, hommes et femmes, celles-ci appelées jongleresses et ménestrières,
présentèrent à la sanction du prévôt de Paris un règlement dont le but principal était de concentrer en
leurs mains les privilèges et les bénéfices de leur métier. Leur société ayant été approuvée peu de temps
après par des lettres qui , selon l'usage d'alors, furent scellées au Châtelet, elle choisit pour patron saint
Julien, le pauvre, l'hospitalier, et saint Genès, le mime romain, qui, sous Dioclétien, en l'année 303, avait
souffert la persécution et le martyre. Les membres de cette première association des musiciens de Fiance
habitaient dans une rue qui prit leur nom, et qui par conséquent se nomma d'abord rue des Jongleurs et
ensuite rue Saint-Julien-des-Ménétriers (3). C'était là qu'on s'adressait pour se procurer ceux qu'on vou-
lait employer dans les fêtes, dans les noces, dans les assemblées de plaisir, comme jongleurs d'aucuns
(1) G. Kastncr, Manuel général de musique militaire , p. 122. mais aux céleslins. Les religieux de cet ordre n'étaient exempts de
(2) Il les exempta du droit de péage à rentrée de Paris sous le payer rentrée de leur boisson qu'à la charge qu'un père célestin
petit Châtelet, à condition qu'ils feraient sauter leurs singes et marcherait ù la tête de la première des charrettes sur lesquelles on
chanteraient une chanson devant le péager. C'est ce que prouve conduisait le vin, et sauterait d'un air gai, en passant auprès de la
un article des Establissements des métiers de Paris, par Estienne maison du gouverneur de la ville. Le père Lecomte, célestin, donna
Boileau, qui fut prevost de Paris depuis 1258 jusqu'en 1258. connaissance à r.ichelet de celle singulière coutume ; il ajoute
(Voy. Ms. fonds de Sorbonne, n° 249, f"204, 2e col., 2e ebap., Del qu'une fois un de leurs frères parut devant les charrettes plus gail-
paage du Petit-Pont.) « Li siogesau marchant doit quatre deniers lard que tous ceux qu'on avait vus auparavant, et que le gonyer-
» se'il pour vendre le. porte; et se li singes est à home qui l'ait neur s'écria : « Voilà un plaisant célestin! » c'est-à-dire un céles-
» acheté pour son déduit, si est quites, et se li singes est au joueur, lin qui, eu matière de gambades, l'emportait sur tons ses compa-
» jouer en doit devant le paagier, et par son jeu doit estre quites gnons. Cela passa en proverbe ; mais lorsqu'on dit à un homme :
» de toute la chose qu'il acheté à sonusage, et ausi tost li jouglcor Vous êtes un plaisant célestin, on marque à cet homme qu il n ;i
« sont quile por I ver de chançon. "De là le proverbe payer en pasle sens tout à fait droit.
gambades ou en monnaie de singe. A Rouen, en Normandie, une (3) 11 n'y a pas longtemps que cette rue a fail place a une rue
franchise semblable fut accordée naguère, non pas aux singes, nouvelle.
20
15/i LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
instruments (1). Deux musiciens ou ménétriers , liés ensemble d'une étroite amitié, l'un nommé Jacques
©rare, dit Lappe, né à Pistoye , l'autre appelé Huet, né en Lorraine, ce dernier « guette du palais du roi»,
conçurent le projet de bâtir un hôpital pour servir de retraite aux ménestrels indigents. Cette bonne idée
ayant été suivie d'une assez prompte exécution, les confrères eurent bientôt un hospice et une église con-
sacrés à saint Julien.
Cependant, malgré toutes les dispositions prises en commun pour mener une vie paisible, honnête et
régulière, l'esprit moral de la compagnie, à ce que l'on prétend , loin de s'améliorer, s'altéra de plus en
plus. De nombreuses infractions aux règlements de police de la corporation furent commises et éveillèrent
l'attention de l'autorité sur les abus qui en résultaient. De méchants musiciens, des apprentis ou valets
ménétriers, usurpèrent les droits des maîtres. Sans talent comme sans dignité, ils hantaient les mauvais
lieux, et cependant prétendaient se faire recevoir auoo noces et assemblées honorables. Souvent ils refusaient
de prêter serment devant le chef de la corporation et même de s'attacher à celte dernière, aux règlements
de laquelle ils refusaient d'adhérer. Tout cela occasionna des désordres et motiva des prohibitions de
diverse nature. Au xive siècle, on distinguait les ménestrels faiseurs de dits, et les ménestrels jongleurs ou
joueurs d'instruments Pour désigner les premiers, on se servait de l'expression ménestrels de bouche.
Ceux-ci exploitaient le domaine de la chanson et captivaient l'oreille du peuple dans les rues et sur les
places publiques, comme celle de la foule dorée dans les salons et dans les palais. Plusieurs fois les pointes
de leurs couplets piquèrent au vif la susceptibilité des partis. Dans ces temps, comme aujourd'hui, la pro-
pagande politique au moyen des chansons, paraissant dangereuse et suspecte à l'autorité, était sévèrement
réprimée par des ordonnances de police. En voici une qui pourrait consoler nos chanteurs des rues des
petites tracasseries qu'on leur fait essuyer : « Soit crié de par le roy, etc. Nous deffendons à tous dicteurs,
» faiseurs de dits et de chançons, et à tous autres menestriers de bouches et recordeurs de dilz, qu'ils
« ne facent, dyent ne chantent en places ne ailleurs, aucuns ditz, rymes ne chançons qui facent mention du
» pape, du roy notre seigneur, de nos diz seigneurs de France, au regard de ce qui touche le fait de l'union
» de l'Eglise, ne les voyages que ils ont faits ou feront pour cause de ce, sur peine d'amende volontaire et
•> d'être mis en prison deux mois au pain et à l'eau. Escript soubs nostre signet, le mardy quatorzième jour
» de septembre, mil trois cent quatre-vingt-quinze (2). » Les différentes conditions que l'on mettait à leur
admission dans la ménestrandie, les dispositions réglementaires auxquelles ils étaient assujettis, firent
prendre aux jongleurs la résolution de se partager en deux bandes. Les uns continuèrent de se livrer à
l'exercice des tours de force et d'adresse: ce furent les bateleurs proprement dits, dont nos sauteurs, nos
danseurs de corde, nos faiseurs de tours de force et de voltige, nos charlatans, nos saltimbanques, nos ba-
teleurs et nos baladins sont les. descendants directs; les autres, après avoir fait divorce avec les singes,
qui restèrent cala cour en compagnie des fous pour l'amusement particulier des princes et des rois, formèrent
proprement le corps des ménétriers ou joueurs d'instruments du royaume de France. Comme tels, ils pri-
rent le titre de ménestrels ou ménétriers (ménestreurs), joueurs d'instruments tant hauts que bas(o). Le roi
Charles Vf confirma ce titre et leur oclroya, le '2k avril 1407, des lettres patentes à la suite desquelles se
(1) « Item, se aucun vient en la rue aux Jongleurs pour louer
aucuns jongleurs ou jonglcrcsscs, elc. » (Règlements concernant
les jongleurs et ménétriers dans les Establissements des métiers de
Paris, par Eslienne Boileau, mss., f. de Sorbonne, R. Zil2, F. C.)
Gomme les ménétriers allaient où ils étaient appelés en plus grand
nombre que celui dont on était convenu, et qu'ils exigeaient tous le
même salaire, le prévôtde Paris, Guillaume deGcrmonl, corrigea
cet abus par une sentence qui défend à ceux des jongleurs ou jon-
gleresses qui auraient été loués d'aller eu plus grand nombre que
celui dont on serait convenu cl d'y envoyer d'autres à leur pbce.
(2) Archives de la préfecture de police, collection Lamoignon,
intitulée : Ordonnances de police, I. III, fol. 198 recto.
(:i) Apres esloient les menestriers du roi ,
Jouant îles hauts instruments.
[Us. des Mémoires de Paris, cité par Borcl.)
« Nous avons reçeul'umble supplication du roy des menestriers
et des autres menestriers joueurs d'instruit eus, tant lianlx comme
bas. » (Arch. du roy., section judiciaire, parlem. de Paris, I!eg.
des ordonn., IIIe vol. des Ordonnances de Henri III, t. 1",
fol. 265 recto.) Dans un compte de l'an 1385, les musiciens de
Châties VI ne sont plus appelés amplement ménestrels, ils sont
déjà qualifiés de ménétriers hauts et bas.
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 155
trouvaient clés ordonnances relatives aux noces et aux autres assemblées de plaisir où devaient aller des
musicien?.
Il existait autrefois un usage singulier qui date des temps les plus reculés, et qui n'est peut-être pas en-
tièrement aboli. Chaque compagnie, chaque corporation ou communauté faisait choix d'un chef portant
le litre de roi. Les ménestrels eurent aussi cet usage, et le conservèrent jusqu'au siècle dernier. Les dynas-
ties et la chronologie de leurs rois ne sont pas exactement connues. On sait que du temps de Philippe le
Bel un certain jongleur, nommé Jean Charmillon, par lettres patentes de l'an 1295, avait été proclamé
roi des jongleurs dans la ville de Troyes, en Champagne. Du Gange nous a conservé les noms de plusieurs
personnages qui furent revêtus de la même dignité (1). Enfin, on sait d'une manière certaine qu'à un sieur
Roussel, qui administra le corps antérieurement à l'année 1575. succéda Claude de Bouchandon, hautbois
de Henri III , puis Claude Nyon, violon ordinaire de la chambre de Henri IV, puis un autre Claude Nyon,
dit Lafont. également violon de la chambre. En 16'20, le même titre fut porté par François Rishomme ;
et en 1G-2A, le roi Louis XIII en gratifia l'un de ses violons, nommé Louis Constantin. "Vint ensuite la dy-
nastie des Dumanoir: Guillaume Dumanoir, premier du nom, et Guillaume II , fils du précédent. Enfin le
sieur Jean-Pierre Guignon vint occuper le dernier le trône de la ménestrandie. Un fait remarquable de
l'histoire de celte royauté, qui en elle-même n'avait rien de burlesque, ce furent les querelles sans nombre
qu'elle suscita parmi les musiciens de France. En effet, une certaine classe d'artistes, composant ce qu'on
pourrait appeler l'aristocratie musicale, tendait depuis longtemps à repousser toute accointance avec les
ménétriers joueurs de rebec, l'inaptitude, les mauvaises mœurs et la présence continuelle de ceux-ci dans
les guinguettes et dans les cabarets étant une cause de déconsidération pour la profession même de mu-
sicien. Dumanoir 1", vraisemblablement dans le but d'arrêter les progrès de la décadence toujours crois-
sante de son empire, substitua à son titre de roi et maître des ménétriers celui de roi des violons. Guil-
laume II, fils du précédent, plus hardi et plus entreprenant que son père, voulut, dit-on, faire peser le
joug de son sceptre et de son archet sur tous les musiciens de France. Non content de régner sur les
maîtres de danse et sur les artistes exécutants qui 5e louaient pour faire danser dans les réunions pu-
bliques ou particulières, il prétendit soumettre aussi à sa domination les compositeurs, les professeurs de
chant, les organistes et généralement tous ceux qui se mêlaient d'enseigner quelques parties de l'art mu-
sical. De là d'interminables débats dans le détail desquels je ne puis entrer. Des plaintes et des récrimi-
nations très vives éclatèrent de part et d'autre et furent portées, à différentes reprises, devant l'autorité
compétente; mais des jugements rendus contradictoirement ne firent qu'alimenter l'esprit de discorde qui
enflammait les adversaires (2). Cela dura jusqu'en 1773, époque à laquelle diverses mesures prises par le roi
contre l'association ménestrière en foveur des musiciens, que l'on déclarait affranchis de toute obligation
envers leurs anciens confrères, réussirent à dégoûter le sieur Guignon de son trône et de ses grandeurs.
Voulant donner, dit-on, une preuve de son désintéressement et de son amour pour l'art, il prit le parti
(1) 11 cite un document de l'an 133S, où l'on trouve : « Je l'.o- antres qualifications, per ce mo'if que plusieurs musiciens qui
bert Caveron, roy des ménesireuls du royaume de France. » Puis jouaient de cet instrument et s'employaient à faire danser dans'
un autre de -1-357 et 1362, faisan I mention d'un individu nommé les bals et assemblées, refusaient de payer les droits dont ils
Copin dp Brequin. roy des menestres du royaume de France, étaient redevables à la communauté de Saint Julien. En 1707, les
Deux cliarles de la (in du xive siècle (1392) filent, en la même ménétriers surprirent des lettres patentes qui les maintenaient
qualité. Jehan PorlcVin, auquel paraît avoir succédé Jehan Boi- dansleurs droits pour tout ce qui concerne la danse, et y ajoutaient
sard, dit Verdelet, dont le nom figure dans un compte des menus le privilège exclusif d'enseigner à jouer de Unis les inslrumcn's
plaisirs de. la reine fsabeau de Bavière (1416-1417), puis Jehan de musique en usage à cette époque, notamment du clavecin,- du
j.'âoien. dessus et de la basse de viole, du théorbe, du luth, de la guitare,
(2) Le nouveau titré de roi des- violons, choisi par Diiman-oif<T!r, de la flûte allemande et traversiez:, etc. D'autres lel'res pn-
ayant paru trop ambitieux, fut abrogé par une sentence du parle- tentes annulèrent celle seconde partie de leur privilège, ou du
ment. Il ne fut plus permis aux confrères de prendre d'autre titre moins y apportèrent de grandes res'rietions pour tout ce qui con-
que cen\ de maître à danser, joueursd'inslruments tant hauts que cern iil les instruments autres que ceux dont on se servait lubi-
bas, et hautbois. Le mol de hautbois avait été ajouté, en 1C91, aux luellement pour accompagner la danse.
156 LE MÉNESTREL OU MÉNËT1UER DE LA DANSE DES MORTS.
d'abdiquer volontairement la couronne et de solliciter lui-même la suppression de son inutile royauté. Un
édil du mois de mars 1773, enregistré au parlement le 31 du même mois, exauça ses vœux. A paTtir de
ce moment, tout rentra dans l'ordre, et la guerre cessa entre les musiciens et les ménétriers (1).
Comme tous les corps de méliers et toutes les confréries artistiques en général, l'association des méné-
triers de France célébrait à certaines époques de l'année des fêtes solennelles, notamment sa fêle patrony-
mique, celle de la Saint-Julien. On voit au xivc siècle les membres de cette association s'assembler aussi
le jour des Rois, et observer une coutume qui était en vigueur parmi tous les corps gouvernés par des
chefs décorés du litre d'empereur, de roi ou d'abbé. Cette coutume consistait à faire ce que l'on appelait
une monstre ou revue générale de tous les associés, de tous les sujets du royaume ou de l'empire. Le roi
et le parlement payaient les dépenses qu'occasionnaient ces joyeuses cérémonies. Le fait qui précède peut
s'induire d'un passage d'un compte pour la rançon du roi Jean de l'année 1367. 11 y est dit qu'une somme
avait été fournie pour l'achat d'une couronne d'argent que le roi donna le jour de la Tiphaine au roy des mé-
nestrels (2). Un tel usage rappelle celui des musiciens de Rome, et les processions masquées et publiques
du collège des Tibicènes pendant les petites Quinquatries [Quinquatrus minores ou minusculœ) (3). Toutes
les associations de ménestrels ou de poëtes-chanteurs, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, comme en
France, ont eu des fêtes analogues; celle de la Saint-Julien des ménétriers fut l'une des plus en vogue et
des plus importantes. Elle occasionnait, à Paris, des promenades nocturnes au son des instruments (h).
Ces promenades réunissaient tous les membres de la corporation , parmi lesquels se faisaient distinguer,
dans les xvie et xvir siècles, les vingt-quatre violons de la chambre royale. On sait que, dès la fin du
xme siècle, les états de la maison des rois mentionnent un certain nombre de ménestrels de cour jouissant
des privilèges d'officiers domestiques et commensaux du palais. Cette musique royale fut complétée et régu-
lièrement organisée sous le règne de François 1er. C'est environ depuis cette époque qu'elle se partagea en
deux branches, en deux corps distincts. Dans le premier figuraient les musiciens de la chambre, c'est-à-dire
les chanteurs et les symphonistes cultivant des instruments, tels que la harpe, le luth, la viole, l'orgue, l'épi-
netle, et donnant leurs concerts dans l'intérieur des appartements ; dans le second, il y avait les violons (basses
et dessus), les hautbois, les saquebutes, les cornets, les musettes, les trompettes, les cromornes, les trompettes
marines, les fifres et les tambours qui formaient la bande de la grande écurie, ainsi nommée parce que ses
membres faisaient partie des officiers de l'écurie. Cette bande d'instrumentistes était ordinairement requise
pour les fêtes et cérémonies militaires, pour les entrées triomphales des princes, ou bien pour les divertis-
sements et les spectacles de la cour qui avaient lieu en plein air, dans les bois ou dans les jardins. A ces
deux corps, il en fut joint plus tard un troisième, composé d'abord de vingt-quatre, puis de vingt-cinq
violons, qu'on appela la grande bande des vingt-quatre violons de la chambre du roi. Enfin l'affection toute
particulière que Louis XIV avait pour Lully donna lieu à la-création d'un quatrième corps de musique, qui
(1) On possède (laissez nombreux documents sur cctle guerre (3) Elles avaient lieu aux ides de juin. Les membres du collée
intestine du royaume de l'harmonie; nous y renvoyons le lecteur, des Tibicènes se réunissaient dans le collège de Minerve, parcou-
Lcs plus intéressants ont pour titre : Discours académique pour raient la ville et se rendaient au forum, où ils amusaient le peuple
prouver que la Danse dans sa plus noble partie n'a pas besoin des par des scènes et des concerts exécutés dans le temple de Minerve.
instruments de musique, et qu'elle est en tout indépendante du (IMagnin , Oriy. du théâtre med., t. I, p. '281.) — Voy. en outre
violon, l'ai is, Pierre le Petit, 1G03. In-12. Plularçli.* Quœst. rom., 89; Val. Maxim., lib. ll,Deinst. antiq.,
Du Manoir (Guillaume) : Le Mariage mlamusiqueavep.la.dance. cap; v, § U; O.vid., Fast., lib. VI, v. G92 ; Crut, Inscript.,
Taris, Giiilh de Luynes, 1654. In-12. p. 175> n» 10> et p. oGy, „• 3 ; Fest., v» Minuscule
liaisons qui prouvent manifestement que le compositeur de mu- (û) KHes furent interdites plusieurs fois à cause des abus qui en
spque ou les musiciens qui.se servent de clavecins, luths et autres Paient résultés'. Un arrêt du- parlement du 26 août 1&95 fait dé-
mstrumenls d'harmonie, pour l'exprimer, n'ont jamais esté et ne fe»se à toutes personnes de s'assembler et aller en troupes parles
peuvent eslre de la communautée des anciens menestriers. Paris, rues, y porter luths, mandolles et autres instruments de musique,
1697. In-Zu - Abrégé historique de la menestrandie. Versailles, et sur quelque prétexte que soit, aller de nuit, à peine de la hart.
1774. In-10. (l'éiibien, Histoire de la ville de Paris, preuves , t. 111 , p. 28.)
(2) Du Cange, Gloss., v's Ministelli et Iïex ministellohum.
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 157
prit le nom de bandes des violons du cabinet ou bandes des petits violons. Il jouissait de plusieurs privi-
lèges (4), et les artistes dont il se composait touchaient leurs pensions sur la cassetle du roi.
Après avoir donné un court aperçu des associations de ménestrels et de poëtes-chanteurs, il nous reste à
entrer dans quelques détails sur l'art qu'ils exerçaient. Les parties les plus importantes de cet art étaient
la composition en vers et en prose, l'invention et l'arrangement des airs placés sur les paroles destinées à
être chantées, la translation des vieilles légendes en langue vulgaire et en beaux dits nouveaux, enfin le
chant pratique et l'accompagnement instrumental. On n'était pas un parfait ménétrier, si l'on ne savait
conter en roman et en latin, chanter toutes sortes de chansons, selon le goût de la compagnie, des chan-
sons guerrières pour les nobles chevaliers, des chansons d'amour pour les nobles dames; on n'était pas
un parfait ménétrier, si l'on ne savait jouer de tous les instruments usités, et divertir ses auditeurs par le
charme de ses concerts, la malignité de ses récits et la grâce de sa pantomime ; enfin on n'était pas un
parfait ménétrier, si l'on ne savait faire des tours de jonglerie et jusqu'à des enchantements (2). Le réper-
toire poétique des ménestrels devait être très varié, très complet; il devait contenir une notable collec-
tion de chansons de gestes, plus ou moins célèbres, et une grande quantité de chants d'amour. La forme
littéraire la plus ancienne, la plus répandue et la plus populaire dans la bouche des ménétriers, fut sans
contredit l'espèce de composition, tantôt gaie, tantôt triste, à laquelle on donnait le nom de lay. Ce nom
paraît même avoir eu un sens général très étendu, comme synonyme de chant, mélodie, air, ce que les
Allemands entendaient par Lieder, Ton, Gesang, Weisen, et ce que nous avons nous-mêmes désigné par
les mots noies, sons, cançons, quoiqu'il y ait eu des cas où l'on ait dit notes et lay, comme on dit encore en
Allemagne Lieder et Tf'eisen, en indiquant plus particulièrement par l'un de ces deux mots les paroles de
la chanson, et par l'autre la mélodie jointe à ces paroles (3). Toutes ces dénominations dans la langue du
moyen âge n'eurent pas à beaucoup près un sens absolu; il en fut de même, comme nous verrons plus
tard, de plusieurs noms d'instruments : c'est là ce qui rend impossible les classifications savantes, les no-
menclatures à bases fixes qui attribuent à chaque chose un seul et même caractère, une seule et même pro-
priété; tandis que la comparaison des documents vient établir à posteriori qu'elles en ont eu plusieurs et
qu'elles appartiennent à des classes tout à fait différentes. La science archéologique est un sable mouvant ;
s'aventurer sur ce sol mobile formé par la poussière accumulée des siècles, c'est se ménager de continuelles
déceptions, des déceptions auxquelles les esprits les plus éclairés et les plus pénétrants ne sauraient
échapper. Dans celte étude laborieuse et ingrate, mais pleine de séduisants mirages, on traverse des
déserts pour arriver à des ruines.
Les trouveurs ou trobadors provençaux enrichirent le répertoire des ménestrels de plusieurs sortes de
poésies qui , dans le xne siècle, acquirent une vogue universelle. Telles furent les sirvenles, les rotruenges,
les pastourelles, les tensons, nommés j eux partis par les trouvères. La plupart de ces compositions étaient
chantées au son d'un instrument, Si l'on se servait ordinairement de la harpe pour accompagner les lays,
on employait- principalement la rote pour exécuter les rotruenges, et c'est de là que ces chansons à refrain
ou retournellc tirent leur nom (4). Les ménestrels faisaient usage de ces différents moules poétiques pour
mettre au jour leurs propres élucubrations ou pour raconter des faits, des légendes, qui avaient acquis une
certaine vogue. Quelquefois les éléments des récits populaires provenaient de faits relatés dans des vieilles
(1) Un des plus curieux est celui dont j'ai Tait mention, Manuel Là peussiéz oïr M. calimels catant,
qénéral de musique militaire, p. 1 lo, note 2. Tal,'"„s et cifo',ies ' ™nt}°] laJs c;1,,ant-
" .. % {Roman de Godefioi de Bomllon. — A oy.
(2) Voyez plus loin l'endroit où il est encore question des Deux Pr' Mic,iel> Tristan, n, 210.)
bordeors ribaux. ' Lai* de role ,et rtc ™mie\\cs
Et autres mélodies bieles.
(3) Et jugleor i cantcnl étalais et son et dis. ( Roman des sept sages, publié par le Dr. Kellcr, p. 2.)
(R:j,i,au du Cheealirr au cygne.) Chansons, sons, lais, vers, reprises.
Cil juqlror vicient lais O'oy . de la Rue", I, p. 00-C7, et Faucliet, OEuvrcs, feuil. 551.)
Et sons et notes et conduis. ('l) On verra plus loin que la rote paraît môme avoir été con-
( Tioman de la Violette.) fondue assez souvent avec la harpe.
158 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
chroniques composées en latin, en grec ou en d'autres langues, et. précieusement conservées par les reli-
gieux et les moines, qui en faisaient connaître et en traduisaient aux trouvères peu lettrés les passages
que ceux-ci pouvaient arranger le plus convenablement sous forme de contes ou de chansons, dans le
style qui plaisait au commun des auditeurs et dans la langue qui se trouvait b la portée de tous. C'est pour-
quoi il existe tant d'œuvres littéraires du moyen âge roulant sur la même tradition, racontant les aven-
tures du même héros et reproduisant d'une manière plus ou moins complèle, plus ou moins embellie, la
même donnée historique ou imaginaire. Quoiqu'on aimât beaucoup les productions consacrées par une
vogue de plusieurs siècles, on n'était cependant pas fâché de porter son attention sur des essais de fraîche
date. Aussi voyons-nous des ménétriers s'annoncer à leur auditoire comme sachant des chansons nou-
velles, de nouveaux sons, de nouveaux dits (1). A peu près tout ce qui fut créé de la sorte au moyen âge
fut chanté dans les fêtes et dans les repas, où j'ai déjà dit qu'on se plaisait à introduire les poëtes-chan-
teurs. Mais il existait aussi des chants composés tout exprès pour ces sortes de circonstances, c'est-à-dire
des chansons de table et des chansons de noces. Ces dernières furent dans l'origine qualifiées par les pré-
dicateurs intolérants de carminu diabolica. Nous dirons aussi, en passant, que l'on donnait encore ce der-
nier nom aux chansons magiques, que le peuple allait répéter la nuit sur les tombeaux pour faire des évo-
cations et des sortilèges.
Quand les ménétriers avaient diverti une noble et brillante assemblée, ils pouvaient s'attendre à recevoir
une rémunération proportionnée au plaisir qu'ils avaient fait. Ces dons n'étaient pas seulement des dons
pécuniaires, ils consistaient aussi en chevaux, en habits et en fourrures : une chaîne d'or, une coupe pré-
cieuse étaient offerts aux plus habiles (2). Les ménestrels avaient soin , dans les grandes occasions,
de se montrer revêtus des" somptueuses parures qu'ils avaient obtenues, afin d'engager tous ceux près des-
quels ils. devaient exercer leurs talents à faire également preuve de générosité. C'est aussi dans une
intention semblable qu'ils se plaisaient à rapporter les traits de magnificence dont ils avaient été témoins
ou qu'ils en attribuaient aux héros dont ils vantaient les exploits. On peut croire que ce fut In une des
principales causes de leur avilissement ; car le sentiment de la cupidité les entraîna souvent à jouer le misé-
rable rôle de parasites. Semblables alors au barde dégradé qui, tout essoufflé et en tendant la main, courait
après le char de Louern, roi des Avernes, pour exiger le salaire de ses louanges intéressées (3), ils justifiaient
(1) Mais an tronveor bien avient Li un orent un biax palefrois.
S'il scait aventure nouvelle. Bêles robes et bianx agrois ( bijoux) ;
( linon de Mery, Tournoyemcnt de l'anleclirist.) I.i aultres selonc ce qu'ils estoieut,
(2) S'appalient a ces jonglconrs, TllU '"obes et deniers avoient ;
Et a ces antres clianteours. Tuit furent paie à lor gré,
Qu'ils ayçiit de ces chevaliers '-' I1'1" I'ovl'c orc à P'-Çntr.
I es robes carc'est lor tneslicrs. (Roman tic i'.Jlre périlleux, cité par Roquefort,
(Fabliau de la Rose vermeille, cité par Bord.) Etat de la poès. franc., etc., p. 80.)
Dans une pièce, en vers du xmc ou du xivc sit cic. intitulée. .Ce la
macille, un jongler se vante, d'elle toujours convenablement ** rémunération pécuniaire des officiers du corps de mnsi ,oe
payé. Il est vrai qu'il ne se montrait pas exigeant et se contentait
<!c lou'i ce qu'on- venait lui offrir.
En aucune place ni'avicnt
des rois de France, au xivc siècle, paraît avoir rarement dépassé
la somme de trois sous par jour. On voit dans un comp'e fie l'hôtel
de Jean, duc de Berry, fils du roi Jean (années 1 373-1 37ii), que ce
Que aucuns prendboiuine me vient prince fît donner III francs LX s. (trois francs soixante sous) à
Por escouter ebançon ou noie, trois femmes menestrières de Paris qui avaient chaulé el fait feste
Oui tost m'a donné sa cote, • ' - , -
son gante-corps son liérigaut. devant lui, en son hôtel a l'aris. En loi9, i! fut délivre une somme
si en sui plus liez et plus liant, de soixanle livres à Robert Caveron, roy des menestres pour dé-
Et en chante plus volontiers. partir aux menestreulx qui avaient assisié aux noces du duc de
Tels 1 a imi de ses deniers ' . . ...
Me donne .iiij, ou .iij. ou .ij. Normandie. Le salaire des musiciens variait, du reste, comme on
oiez, il i a plus de cens le conçoit,- selon le mérite particulier de chacun d'eux et selon le
Qui me douent ai nz moins que plus, ' , f du pel.snnnn„0 qui i,,s employait.
Et je = ms cil qui ne refus ° i . i i j
lienicr, monnoie, ne maaille. (3) Charmes des vers du poêle, Louern prit une bourse el la lui
Ainz le praiug,.ainçois que je faille, jcia. i,e barde s'en saisit ; ci continuant a suivre le char, il chan-
(/)<• In Maille, ap. A. Juhinal, Jongleurs el trouvères, . , . , i . - „: i r„„i „-o,..v.„.. IV»-
Paris, 1S35, 1 vol., in-8°.) ta" : « Les roues de lon cnar snT la teile> ô l01 ! fo,li SeiITlpl ' 0I
au matin, quand il f.i grant jor, d >« faveurs. » (Voy. Hersait de la Villemarqué, Poèmes des bardes
Furent paie lijouglcor; bretons, Discours préliminaire, p. xxn.)
LE MÉNESTKEL OU MÈNÉTHIER DE LA DANSE DES MORTS. 159
la réflexion maligne que la conduite peu honorable de plusieurs de ses confrères inspirait à l'un des bordeors
ribaux. « (lui bien sordit et qui bien ment, dit ce personnage du vieux conte, cil est sires des chevaliers.
» Plus donnent-ils as menteors, as cointeraux (aux flatteurs), as mal parliers, qu'ils ne font as bons Iro-
» veors qui contruevent ce que il dient et qui de nului ne mesdient(l). » La réputation de menteurs et de
flatteurs fut celle que s'acquirent le plus anciennement les trouvères et surtout les jongleurs. On se trompe
peut-être lorsqu'on dit que le mot jonglerie n'eut point, durant longtemps, le sens dans lequel nous l'en-
tendons de nos jours. Déjà dans le Roman de la Rose, et dans quelques productions antérieures, ce mot et
beaucoup d'autres tirant leur origine de la même source ont des acceptions figurées qui semblent faire
allusion aux défauts reprochés d'ordinaire aux poëtes-musiciens : la paresse, la médisance, l'a flatterie, le
mensonge, la dissipation et la sensualité. Ces témoignages défavorables sont toutefois combattus par des
faits d'un tout autre caractère, et d'après lesquels on est autorisé à reconnaître qu'il existait en assez grand
nombre, parmi les gens de cette profession, des hommes rangés, honorables, ayant des sentiments élevés
et l'amour du bien. Une chanson de Colin Muset, sur sa vie de ménestrel, nous fait voir de près quelle
était l'existence ordinaire d'un jongleur dans les premières années du xive siècle. Colin Musct, bon poëte
et vielleur habile, avait femme et enfant; il possédait un cheval, un valet et une servante. Il était bien
vêtu et gagnait de l'argent. De retour au logis, on lui faisait fête. Le riant tableau qu'il nous trace de son inté-
rieur prouve que ce n'était pas à lui qu'il eût convenu d'appliquer le proverbe : Il est comme les ménétriers
qui n'ont pas de pire maison que la leur (2). Des personnages du plus haut rang, des seigneurs et même des
rois se sont fait gloire de porter le titre de ménestrels. Plusieurs en ont pris non seulement le caractère, mais-
aussi le costume. On cite parmi les trouvères etjongleursilluslres: Quênes de Béthune; Charles, comte d'Anjou,.
roi de Sicile ; Jean de Brienne, roi de Jérusalem ; Blondel, gentilhomme et favori de Richard Cœur-de-Lion ;
Richard Cœur-de-Lion lui-même ; Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre ; Lusignan, comte de la
Marche ; Raoul , châtelain de Coucy, et beaucoup d'autres. Les monuments figurés du moyen âge et de la re-
naissance nous offrent assez sou vent des représentations de trouvères et de jongleurs jouant de leurs instruments
et formant des concerts variés. Adenès, trouvère et ménestrel de Henri III, est figuré avec le costume de joueur
de vielle dans le manuscrit n° 428, Suppl. du fonds latin de la Bibl. nationale. La plupart des jeunes héros-
de légendes et de gestes ont souvent aussi en main des instruments de musique, et sont représentés comme
trouvères chantant au son de ces instruments des poésies composées ou apprises par eux. C'est ainsi que
plusieurs miniatures ou vignettes de manuscrits nous montrent Tristan, ou quelque autre amant infortuné;
racontant les peines de son cœur et soupirant des lais d'amour au son de la rote ou de l'a harpe. Nous
voyons aussi dans les livres de piété le roi David prendre la figure et les attributions d'un ménestrel. Un
grand nombre de sculptures, de détails d'ornementation architecturale, dont il ne faut pas retrancher des
statues et des bas-reliefs d'église, représentent des scènes musicales et des personnages figurés comme
musiciens. Ce sont ou des allégories religieuses, des tableaux de piété, principalement des chœurs d'anges (3)r
de ïaints, de bienheureux , des portraits de là sainte Cécile, des représentations des noces de Cana et de
quelque autre sujet biblique, etc., ou des -scènes qui n'ont rien d'allégorique, ni de religieux à proprement
(1) Les deux bordeors ou troveors ribaux, ap. Roquefort, Etat sialùe, celle de saint Julien, et cela donne Heu de penser que les
de la poés. fr., p. 298. statues des deux patrons de la corporation des ménétriers avaient
(2) A, droite du portail de l'ancienne église de Saint-Julicn-des- élé réunies à l'entrée de celle église pour indiquer à la fois
Ménestriers, on voyait une statue représentant un vielleur qui tenait l'origine et la destination du monument. C'est dans le. même but,
son archet d'une main et sa vielle de l'autre. Quelques antiquaires sans doute, que l'on avait aussi sculpté sur la façade de ce dernier
ont voulu que celte statue fût le portrait de Colin Muset qui, un grand nombre de figures d'anges chantant et jouant de toutes
selon des traditions, aurait contribué a la construction de l'église, sortes d'instruments. Milliii, Antiquités nationales, t. IV, n° XL1,
C'est comme telle que Laborde a reproduit cette ligure dans une pi. I, et Dulaure, Histoire de Paris, vol. III, p. 106, ont donn :■
des planches gravées de son Essai sur l'histoire de la musique, des vues de l'ancien portail de Saint-Julien.
t. I, p. 304. Toutefois on conteste l'exactitude d'une pareille at- (3) Voy. pi. XIV, fig. 86, le charmant cl'neur d'anges musiciens,
tribulion, et l'on conjecture avec plus de fondement que la statue tiré d'un projet de frise qui fait parlie des plans primitifs de la
dont il s'agit représentait le moine saint Genès en costume de mé- cathédrale de Strasbourg, lesquels remontent aux xiv", xv* et
nélrier. De l'autre côté du portail, en effet, on voyait une autre xvic siècles.
160 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIEU DE LA DANSE DES MORTS.
palier, mais qui attestent la part que les usages de la ménestrandie eurent dans les mœurs du moyen âge
et jusque dans les cérémonies du culte. La réunion de musiciens qui figure sur le vieux chapiteau de l'église
Saint-Georges de Bocherville est donc interprétée dans le sens littéral comme un simple concert donné
par des ménestrels. Ce curieux monument, que l'on a fait remonter d'abord au xnc siècle, ensuite au xie,
contient onze personnages occupés à jouer de divers instruments de musique. Au milieu d'eux est une
femme qui, le corps renversé, la tête posée sur un vase, les pieds en l'air, semble exécuter un tour de
jonglerie. J'aurai souvent occasion de citer les instruments que tiennent les musiciens du chapiteau de
Bocherville en parlant de ceux qui figurent dans les Danses des Morts; mais il existe -un second exemple
plus positif encore, quoique plus récent, du rôle important que jouaient partout jadis les ménestrels. L'au-
teur d'une magnifique publication, qui seule suffirait pour éterniser la mémoire de l'artiste, du poète, du
savant et de l'écrivain, qui l'a entreprise, M. le baron Taylor, dans son Voyage pittoresque de l'ancienne
France, a, je crois, signalé le premier tout l'intérêt que présente, au double point de vue de l'architec-
ture et de la musique, le curieux édifice situé à Reims, au milieu de la rue du Tambour, une des plus
anciennes de la cité. Ce spécimen remarquable de l'architecture civile du commencement du xive siècle,
ou de la seconde moitié du xm% est la Maison des chanteurs, des musiciens ou des ménétriers, dite aussi,
mais à tort, des comtes de Champagne. On annonçait, il y a quelque temps, la démolition ou la ruine pro-
chaine de cette maison, dont la partie extérieure était encore assez bien conservée quand M. le baron
Taylor entreprit de la décrire. Elle occupait alors, dans la rue du Tambour, une longueur d'environ
67 pieds, et formait deux maisons bien distinctes. Toute l'ordonnance du rez-de-chaussée avait été boule-
versée par suite des travaux nécessaires pour approprier cette partie de la maison à l'usage du commerce
et de l'industrie. On n'apercevait plus de toute la décoration première que deux ou trois arcades, qui
peut-être elles-mêmes provenaient de mutilations postérieures. Cependant, plus haut, la façade de l'édi-
fice avait conservé d'anciennes sculptures pleines d'intérêt, rappelant son aspect originel. Ces sculptures
consistaient en cinq figures de musiciens assis et de grandeur naturelle, qui jouaient chacun d'un instrument
différent. Le premier, à gauche, tenait une flûte et un tambourin. On voit une partie de cette figure et les
deux instruments indiqués planche XX, figure 176. Le second musicien jouait d'une musette ou plutôt
d'une cornemuse, dont le chalumeau a une forme assez bizarre (pi. XV, fig. 108). Le quatrième
avait une harpe montée d'un petit nombre de cordes; le cinquième une vielle à archet. Un seul, celui
du milieu, c'est-à-dire le troisième, avait les mains libres. M. le baron Taylor pense qu'il frappait sur
un instrument de musique que l'on avait cassé et qui, selon lui, devait être un tympanon. Ces musiciens,
ainsi que nous l'apprend le célèbre voyageur, étaient vêtus de simples tuniques et de hauts-de-chausses à
la façon des artistes du xive siècle. Des consoles supportaient ces statues. On voyait au-dessous de cha-
cune d'elles des choristes en surplis engagés à mi-corps dans le mur et servant de culs-de-lampe. Derrière
les musiciens assis, étaient des niches peu profondes à fond plat ; elles étaient terminées en ogives et
lobées. « Quant à l'histoire de cette jolie habitation, dit M. le baron Taylor, elle est parfaitement inconnue,
» et nul document écrit ni imprimé ne l'a encore éclaircie; mais, à défaut d'enseignements historiques,
» son nom, sa décoration singulière, ne peuvent-ils passe prêter à une hypothèse admissible? et ne pour-
» rait-on voir en elle, au lieu d'un hôtel des comtes de Champagne, qui n'étaient rien à Reims et n'y pos-
» sedaient rien, le lieu de réunion de confrérie des musiciens et chanteurs d'église, si nombreux dans
» cette ville, en un mot, quelque chose de semblable à la maison de Saint-Julien des Ménétriers qu'on
» voyait autrefois à Paris?» Tout le monde a si bien compris que cette ingénieuse supposition de M. le
baron Taylor était le vrai mot de l'énigme, que l'on a renoncé à l'ancienne dénomination de Maison des
comtes de Champagne pour adopter définitivement celle de Maison des ménétriers; et c'est sous cette der-
nière dénomination que l'édifice est étudié, dans les copies qui nous en restent, par tous ceux qui s'occu-
pent d'archéologie, et surtout d'archéologie musicale. Il ne faut pas oublier, au sujet des musiciens du mo-
nument gothique de la rue du Tambour, de mentionner un détail assez intéressant qui n'a pas été relevé
plus haut : c'est qu'un de ces musiciens semble être distingué de ses confrères par une couronne de roses
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 161
qui orne son front. Or cette couronne de roses est le chapel de fleurs que les ménestrels obtenaient à la
suite de leurs jeux poétiques comme récompense de leur habileté (1). Quelquefois ces couronnes étaient
leur propre ouvrage ; ils fabriquaient eux-mêmes ces dons galants pour les offrir aux dames ou bien aux
soupirants d'amour qu'ils aidaient de leurs conseils (-2). Je ne pense pas qu'elles aient servi à désigner en
toute circonstance, comme on l'a prétendu, la royauté de la ménestrandie, et qu'elles aient été, à ce titre,
portées uniquement par le roi des ménestrels. C'était, je le répète, une parure galante et quelquefois em-
blématique que l'on aimait à échanger, et dont les jeunes gens se faisaient don réciproquement. C'était,
en tous cas, pour les poètes et pour les musiciens qui s'en étaient rendus dignes, une marque d'honneur, et
souvent, quand ils les recevaient des mains de la beauté, un gage d'amour.
De tous les instruments anciennement cultivés par les poëtes-chanteurs, la harpe occupe le premier rang ;
elle s'employait surtout pour accompagner les lais. On voit, dans un passage du roman du roi Horn, que
les habitudes de salon obligeaient toutes les personnes présentes à une fête ou à un banquet de s'en servir
tour à tour pour faire entendre un prélude et un chant. Mais, indépendamment de la harpe, il y eut
beaucoup d'autres instruments de tout genre entre les mains des ménestrels , selon les ressources de la
musique aux différentes époques et dans les différents pays. Les principaux furent la rote, la vielle, la
chifonie, la gigue, le tambourin, le psaltérion, les cornets, trompes, muses, flageolets, cornemuses, na-
quaires, etc. Je donnerai des détails sur cet objet dans les chapitres suivants. Les instruments les plus
usités pour la danse étaient le chalumeau, la cornemuse, le hautbois, le tambour et le tambourin accom-
pagné de la flûte ou flageolet, la vielle et la rebèbe ou rebec. En Allemagne, quand l'art instrumental eut
fait des progrès, les Pfeiffer employèrent dans le même cas des flûtes, des tambours, des trompettes, des
Zinken, des trombones, l'instrument nommé Lever, dont j'expliquerai ailleurs les différentes significa-
tions, et quelques instruments de percussion d'un genre particulier, principalement les cymbales. On
présume que le luth servit aussi assez anciennement pour l'accompagnement des danses. En dernier lieu,
l'instrument appelé en allemand Drehleier, en vieux français, chifonie, en français plus moderne, vielle, en
latin, lyramendicorum, en italien, girondaribega ou ribeca, fut, ainsi que le violon à trois cordes, abandonné
aux ménétriers apprentis et même aux musiciens ambulants de la plus basse classe, aux mendiants et aux
vagabonds, d'où leur nom d'instruments truands (3). Giraud de Colençon, auteur du xne siècle, donnant
des conseils à un jongleur, nomme les principaux instruments qu'un bon musicien devait connaître :
« Sache jouer, dit-il, du tambour, des tablettes, de la symphonie, de la citole, de la mandore, du mono-
» corde. Fais garnir la rote de dix-sept cordes; sache harper et bien accorder, et tirer des sons agréables
» de la gigue. Fais résonner les dix cordes du psaltérion. » Enfin, à ces divers instruments, Giraud de Co-
lençon ajoute les trompettes (estives), les cornemuses, la lyre et toutes les cloches du temple (cascavels),
c'est-à-dire, peut-être , le carillon. L'auteur des Deux bordeors ribaux fait une énumération analogue.
Comme il imagine, dans sa fable poétique, que deux troupes de musiciens ou jongleurs se sont rencon-
trées dans un château, et veulent divertir le seigneur par une querelle (note) qu'ils font naître, il place
dans la bouche de chacun d'eux toutes les forfanteries que l'amour-propre peut inspirer à des gens trop
prévenus en leur faveur. Les deux ribaux affirment tour à tour qu'ils connaissent tous les poètes, leurs
(1) On lit dans des lettres de grâce de liOl : » Les compagnons Une puceie me pria
» de la paroisse Sainte-Marguerite, en la ville de Saint-Quentin, si- K?»7£S H ?es1sse
» gni lièrent qu'ils donneroient un chapeau de fleurs au mieux chan- com [ongeirienrice g'i mesisse. •
« tant une clianson de ce siècle. » (Du Cnnge, t. VI, p. 20, col. 2.) (Dou capiel [chapel] « oij Flou,-. — Voy. Ach. Jubilai,
(■2) Si sai porter consels d'amors Jongleurs, et trouvères, p. 17.)
Et faire châpelez de Hors.
{Les- deux bordeors ribaux.) (3) Au xvuc siècle) a était défendu aux ménétriers non reçus
Colin Muset, dans une de ses chansons dit : maîtres „ d-entl.eprendl.e à l'avenir sur l'exercice des joueurs d'in-
E' j "E^lfver'îor'r1^' struments de musique et de jouer d'autres violons que du rebec. »
Je le fis bel et coin'te et net Les dessus, basses ou autres parties de violon leur étaient inter-
Et plain de flor. dils . en cas de contravention, ils étaient condamnés à la prison,
(^Chanson de Colin Muset, Laborde, Hist. de la mus., . . .. ,, ,„ •„ „„ K,.{o j.. ipCt,.mT,Pni<!
» t n n 208 i à vingt-quatre livres dameude et au bus des n.stiumenis.
; 21
162 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
contemporains ; qu'ils savent conter en roman et en latin ; réciter les aventures des chevaliers de Char-
lemagne et du roi Arthur ; chanter un grand nombre de chansons de gestes, et d'autres de toute
espèce; jouer des instruments de différentes sortes, comme vielle, muse, frestel, harpe, chifonie, gigue,
armonie, salteire, rote; pratiquer mille jeux plaisants et divertissants, mille tours de force et d'adresse,
mille escamotages et enchantements; enfin, au besoin, dit l'un d'eux, faire un peu de cuisine (1). En
vérité, comment ne pas reconnaître le mérite de gens qui possèdent des connaissances aussi variées, des
talents aussi divers! Ailleurs on trouve encore le portrait d'un parfait jongleur; mais, cette fois, très
sérieusement tracé (2).
La dissertation qui précède ayant pu donner au lecteur une idée générale de ce que fut au moyen âge
la profession de ménétrier, j'appellerai de nouveau son attention sur le personnage qui est le représentant
de cette profession dans la Danse des Morts.
Toutes les rondes funèbres n'ont point ce personnage. On le chercherait vainement dans la Danse des
Morts des manuscrits allemands décrits par Massmann, manuscrits qui appartiennent, comme on sait, à la
moitié du xvc siècle. On ne le trouve pas non plus dans le Doten tanz , mit figuren clag und antwort, mais on
le rencontre dans les deux Danses bâ'.oises, dans la Danse Macabre, dans celle de la Chaise-Dieu, dans les
Simidachres d'ïlolbem et dans quelques autres Danses imitées de celles-là. Ces différentes représentations font
passer sous nos yeux le type du ménestrel ou ménétrier du xive au xvue siècle. 11 se montre à nous tenant
les instruments employés d'ordinaire pour la danse, et portant le costume qui était sans doute le costume
distinctif des gens de sa profession. Ce ne sont pas en effet les vêtements modestes dont les peintres des
groupes funèbres l'ont revêtu que l'on pourrait prendre pour ces riches parures que les seigneurs don-
naient aux ménétriers en récompense de leurs services. Dans la Danse du Petit-Bàle (1312), il. est repré-
senté nu-tête et tenant de la main gauche un dessus de hautbois ou un grand chalumeau; le squelette le
prend doucement par le bras et fait de l'autre main le geste de quelqu'un qui donne amicalement un
avis (voy. pi. V, fig. 28). Les savants qu'intéresse l'histoire du costume au moyen âge ne manqueront
pas de remarquer que le musicien porte un vêtement mi-partie. Dans la Danse du Grand-Bâle (xye siècle),
(1) Voy. le passage où l'un des jongleurs vante ses talents en Por ce qu'il est de si bons sens,
musique et en cuisine, dans Roquefort, Etat de la poésie française, QueuïrtHeTdet logleo"^
p. 290 : Les deux bordeors ribaux. Le fabliau, si intéressant pour Et Dex de tos les ehanteors.
l'histoire des anciens ménétriers, .que je viens de citer encore une 'An- P- Paris. Mss- (>'•> '■ P- -555.j
fois, provient des mss.de la Bibl. nat., fonds Saint-Germain, n°lS30, Dans un passage du roman de Flamenca, onpcutadssi prendre
fol. 69, v", et même fonds, n° 7218, fol. 13, v°. Il n'a pa? été pu- une idée des éléments ordinaires d'un concert de jongleurs :
blié seulement par Roquefort , il se. trouve aussi dans Robert, Fa- Apres si tevon li jugleor;
bliaux inédits, p. 1 6 ; A. Jubinal, OEuvres complètes de Rutebœuf, Cas,cus sc vole faire auzir
1 ' A donc auziras retentir
t. I, p. 331. Le Grand d'Aussy l'a reproduit, mais en l'abrégeant, cordas demanta tempradura.
dans son recueil de fabliaux, l. 11, p. 369; Leroux de Lincy en a Quisoeup nqvellavioladura,
cité et traduit des fragments dans l'introduction de l'ouvrage qui N! canzo' ni Jcscort- nMais.
D A Al plus que poc, avan si trais,
a pour litre : Recueil de chants historiques français , depuis le Dans viola lais del Cambrefoil,
xne jusqu'au xviii' siècle (Paris, 1847), p. xxiv et suiv. Comme Et l'autre cei de Tiniagoii ;
satires des jongleurs contre leurs confrères, on peut citer, outre m^^d^Sto^n™'
les Deux bordeors, une pièce publiée par A. Jubinal, dans ses L'us menet arpa, l'autre viutà ;
Jongleurs et trouvères, sous le titre suivant : Les laboureurs. C'est L'us Aautella, l'autre siulâ ;
,,„„„■, . . .. ,,,-.,,. ,. L'us mena giga, l'autre rota ;
une pièce bonne a consulter pour l'histoire de la meneslrandie. L.us diz ,0sb^9t'z et ra,l(re -ls nota.
(2) Ou du moins d'un personnage qui pouvait passer pour tel. (Ap. Raynouard, Lex, rom., I, p. s et s.)
Blegabrcs régna après li. Ces sortes de concerts avaient ordinairement lieu après les
n!!n!?ide "at'"'e d1 Cant' . . iepas. En voici un qui fut donné pendant les - fêtes d'un tournois
Onqncs nus n en sot plus, ne tant : * i r
De tos estrnmens sot maistrie, dont fait mention un auteur du XIIIe siècle :
Et de diverse Ganterie ; - Facto fine cibis vaga Jurba reeurrit ad artes,
Et nmlt sot de lais et de rote, Quisque suas repetit inde placere volens :
De v:cle sot et d0 rote Hic canit, audituni dulcedinc vocis amicans,
De lire et de saterion Ule refert lvrico carminé gesta dncum.
De liarpe sot et de clioron, Hic tansit digitis distinctes ordine cliordas,
De gigue sot, et de simplionie Hic facit arte sua dulce sonare lyram.
Si savoit assez d'armonie ; Xibia dat varias per mille forâmina voces,
De tous giex et à grant plenté, Dant quoque terribilem Ivmpana puisa sonum.
Plaiu fu de debouinaireté ; (Justin. Lipp., V.Meibom., Script, rcr. Cermv t. I.)
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 163
il a un costume quelque peu différent de celui qu'on lui voit dans le tableau du Petit-Bâle ; il est coiffé d'une
sorte de bonnet, et porte par-dessus ses manches justes des manches larges, ouvertes et tombantes. Il a
une bouteille à sa ceinture, et tient de la même manière que dans la peinture murale du Petit-Bâle l'instru-
ment dont j'ai parlé plus haut. A ses pieds gît un autre instrument que l'on peut prendre pour une flûte.
Le spectre lui joue du violon comme pour lui rendre plus agréable le passage de vie à trépas. Autour des
flancs du squelette passe un cordon ou une courroie qui retient une petite boîte placée devant lui, et dont
je n'ai pu m'expliquer l'usage. Le musicien tient de la main droite le bout de ce cordon (pi. V. fig. 29). Le
texte du Petit-Bâle donne au ménétrier le nom de P fi fj er (Pfeiffer), le texte du Grand-Bâle, celui de
Kilbepfeiffer, ou Kirbepfeiffer (1). Les quatrains explicatifs ne sont pas tout à fait semblables dans les deux
Danses , quant aux idées qu'ils expriment (2) ; mais pour le sens général , on peut les rapporter tous les
deux à la traduction donnée de ceux du Grand-Bâle dans l'édition de Birmann et fils en 1830. Cette tra-
duction, la voici :
La Mort au Ménétrier.
Çà, quel air allons-nous jouer?
Quoi? In chanson du gueux ou l'air du Pot qui danse?
Mais le jeu ne vaut rien, il'le faut avouer,
Si lu n'y viens sauter pour marquer la cadence.
RÉPONSE DU MÉNÉTRIER.
il n'était point de fêle où, malgré la dislance,
On ne me vît porter mon instrument joyeux ;
Adieu tous mes prolits ! sa bruyanie cadence
Ne doit plus animer les danses ni les jeux (3).
La plus ancienne édition de la Danse Macabre, celle de 1â85, regardée comme la première, puisqu'on
n'a pu jusqu'à ce jour en découvrir une plus ancienne, contient, dans la treizième gravure de la suite des
groupes, la figure du ménestrel qui fait pendant à celle de Ladvocat (à). Cette même figure est reproduite
(1) Kirbe ou Kilbe, kermesse, foire; Kilbepfeiffer, ménétrier La mort ad musicien.
forain ou ménétrier de village, autrefois ménétrier du bas métier, Notre Danse des Morts est encore imparfaite,
aujourd'hui simplement ménétrier. " "ous * mam'ue un \°"mr de ,clairon :
J * Vien-ra, compère Alworum !
(2) Danse du Petit-Bile {Klein-Basel) , 1312 : Aussi bien "de ton temps ne fut-il point de fête
Ton. Où ne retentit ta musette;
Stos/. in din pfiff hcr pfiffer Mais sache l™.- chez nol,s' " fa"' chans" 3e t0n :
Du must dan/en don rezèr La Mort ne danse ',as a,ml qUe la s»ubJcl e-
ici, pfiff dir in rcchteu moS Ce sont des a,ltres a,rs ' c, est /ra al|tre r,'edon'
Als ob dv virent des Keisers gnos. Vo*ons sl >e Poun'als rac'er- du J10 °"
Pfifeiî.
our toi qui, si souvent, fis sauter la grisette
Danse, à ton tour, un rigodon.
Icb liab gepfiffen mcngen Reigen réponse du Musicien a la Mort.
lîede pfaffeu vnd leigen , , , . , .. , ...
Nun motz ici, an deu Jomer dantz Cllacu" dans s°n mét,er mer",e llu on„1 honore>
Das nimpt mir muvt und froude gantz. Notre art na d en"e'm l'",e celu' I"1 ' '?n0re-
On sait que la musique est un charme divin,
Danse du Grand-Bâle (Gross-Basel) : Plus puissant que le vin.
Tod. Un joueur sait, avec adresse,
Was wolln w~ir fur ein Tantzle haben : APaiser la douleur, dissiper la tristesse ;
Den Betller oder schwartzen Knaben, Des cœurs les Plus bo,lrr,1.s û adouc,t le l,e :
Mein Kilbehans, spiel wer nicht gantz " déve- cn u" mot' l".lea'T ],ls'lu au CLeU
Werslu auch nicht an diesem Tantz. *'> loln de semr ? Ia danse- f
J'avais, des ma plus tendre enfance,
Kilbepfeiffer. Employé mes talents à des concerts pieux,
Kein kilb war mir wegshalb zu weit, J'irais aujourd'hui, tout joyeux,
Davon ich nicht hab bracht mein Beut : Me joindre au sacré cliceur des anges,
Nun ists auszs, weg musz ich mit noth, Tour chanter avec eux
Die Pfciff ist gTallen mir i ns Ko th. Les divines louanges
( Voy. Massmann, Die Bascler Todtenlànze; II, Die alten Reimzeilen Du monarque des cieux.
der Todtentanz-Gemalde in Deutschand, tab. x.) (i) Un proverbe français du XVIe siècle établit un rapproche-
(3) Dans les anciennes éditions de la Danse de Bâle, gravée par ment semblable dans une inlenlion satirique :
Mérian, on trouve de mauvais vers français qui ne sont point une . , , , ,.
' a . * Tout avocat beau diseur
traduction , mais bien une longue paraphrase des quatrains aile- Ressemble à Bastien le jongleur.
mands. Les voici : (Bovilli, Prov.)
164 LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS.
dans les éditions subséquentes. Le dessin du squelette et du ménétrier que je donne pi. V, fig. 30, est
tiré de l'édition d'Antoine Vérard ( vers 1500), petit in-fol. Ce dessin représente le ménestrel dans un cos-
tume à peu près semblable à celui qu'on lui voit dans la Danse du Grand-Bàle. Il est coiffé d'une sorte de
toque ou béret, et a de grandes manches ouvertes et pendantes. De la main droite il tient un instrument
qui est aussi un hautbois. A son bras gauche est passé le chapel de roses, prix de ses talents ou récompense
de ses services. Derrière lui on voit, couché à terre, un instrument qui, dans la gravure de l'édition d'An-
toine Vérard (1500), est monté de cinq cordes. Le squelette prend le musicien sous le bras. Dans sa main
gauche il tient le manche d'une sorte de bêche ou de pelle de fossoyeur qu'il porte renversée. Dans le beau
manuscrit de la Bibliothèque du roi, coté 7310, 3, et intitulé Danse Macabrée, le ménestrel n'a point de
hautbois et ne tient aucun instrument; mais derrière lui , et vraisemblablement comme une imitation de la
Danse imprimée, gît un instrument monté de quatre cordes que l'on pourrait prendre, à sa forme échan-
crée et à la belle rosace qui le décore, pour une guiterne ou guitare (pi. V, fig. 31) : il porte au bras
droit sa couronne ou chapel. Les vignettes des livres d'heures qui présentent des sujets tirés de la Danse
Macabre reproduisent aussi le ménestrel ou ménétrier, mais réduit à de très petites proportions, en sorte que
le dessin de l'instrument à vent donné au musicien, comme celui de l'instrument à cordes couché à ses pieds,
y est encore plus imparfait qu'il n'était dans les figures précédentes. On pourra, du reste, s'en convaincre
par l'inspection du dessin de la figure 34, pi. V, que j'ai empruntée aux Heures de Simon Vostre (Heures à
Vusage de Rome, 1499, 1 vol. in-8 sur vélin, avec encadrements et figures dans le texte). Quant à la gros-
sière édition de Troyes (Jacques Oudot) elle reproduit l'image du ménestrel comme je l'ai donnée même
planche, fig. 32.
Voici les strophes rimées dans lesquelles la Danse Macabre explique l'apparition du musicien. Le texte
le plus ancien est tiré de l'édition de i486 (Paris, Guyot-Marchant) ; le texte le plus moderne, en langage
plus poli ou renouvelé, est celui de l'édition de Troyes (Jacques Oudot, 1641).
Le Mort (1).
Ménestrel qui danses et notes (2)
Saucz : et auez beau maintien,
Pour faire esioir sos et soles :
Quen dicte vous, alons nous bien,
Môslre vos fault puis 1 vous tien
Aux autres cy : ung tour de danse,
Le contredire n'y vault rien,
Maislr.e doit monstrer sa science.
LE MÉNESTREL.
De danser ainsi neusse cure,
Certes tresenuiz je men mesle :
Car de mort nest painne plus dure,
Jay mis sub le banc ma vielle,
Plus ne corneray sauterelle (3),
Nautre danse : mort men relient,
La Mort.
Menetiier qui danse et nottes
Apprenez avec beau maintien,
A mille sots, a mille soties,
A votre avis allons-nous bien,
Je veux vous apprendre pour rien,
De la mort la légère danse ;
Je suis un danseur ancien,
Maître doit montrer sa science.
Le Ménétrier.
De danser ainsi je n'ay-cure,
Et le désir ne m'en prend point,
Il n'est point de peine plus dure
Que de crever en son pourpoint,
Et neanlmoins, o mort cruelle,
11 faut vouloir ce que tu veux:
(i) Remarquons qu'il y a ici le mort et non pas la mort, et
qu'il en est de même dans l'édition d'Antoine Vérard , qui est du
commencement du xvie siècle. Au contraire, dans les leçons plus
récentes, la mort remplace définitivement le mort. J'ai fait con-
naître la raison de ce changement dans la première partie de mon
ouvrage ( voy. Symbolisatiqn, personnification et représentation
de la mort) ; et je ne crois pas me tromper en disant qu'elle est
encore une preuve significative de l'assimilation de celui qui a
cessé d'être au principe destructeur de l'existence, à la mort,
assimilation qui, je le répète, a déterminé l'emploi du sque-
lette comme représentation de la mort personnifiée.
(2) Une correction à la main, faite très anciennement dans
l'exemplaire de l'édition d'Antoine Vérard , conservé à la iiiblio-
thèque nationale, nous donne comme variante:
Vous mcneslrier qui danse et note
Scai:e; et avez beau maintien....
(3) Danse vive et gaie qui devait être analogue à celle que les
Italiens ont-riomméc saltarello ou saltarella. 11 est à peine néces-
LE MÉNESTREL OU MÉNÉTRIER DE LA DANSE DES MORTS. 165
Il me fault obéir a elle, Adieu violon, chanterelle,
Tel danse a qui a cueur nen lient (1). La mort n'écoule point mes vœux.
{Ce présent livre est appelle Miroer salutaire pour toutes (La grande Danse Macabre des hommes et des femmes his-
gens : Et de tous estatz. et est de grant utilité et recreacion. toriée et renouvellée de vieux gaulois en langage le plus
Paris, Guyot-Marchant, 1686.) poly de notre temps. Troyes , Jacques Oudot.)
L'édition de la Danse Macabre avec texte latin et la réimpression de ce texte dans la compilation de
Goldast donnent en assez mauvais vers la substance des paroles françaises qu'on vient de lire (2). On sait
que dans la réimpression de Goldast les figures manquent. La Danse des Morts de la Chaise-Dieu nous
offre un élégant ménestrel coiffé d'un chapeau à plumes et portant barbiche et moustaches. A ses pieds,
comme dans la Danse Macabre, est un instrument à cordes couché à terre. Le spectre, qui rejette son bras
en arrière pour prendre celui du jeune musicien, lui tourne par conséquent le dos. Lui-même ne voit pas
encore l'horrible apparition , mais le contact glacé de la main avide qui le saisit suffit sans doute pour
l'avertir. ( Voy. pi. V, fig. 33. )
Steinhauer, l'auteur du Fado mori, poëme du xvme siècle dont j'ai fait connaître ailleurs la forme et le
plan, consacre aux musiciens un passage assez étendu. 11 ne choisit pas seulement un type unique pour
les représenter, il fait intervenir successivement tous les membres d'une chapelle et d'un orchestre. Comme
les distiques latins que chacun de ces personnages récite en réponse à l'appel de la Mort ne laissent pas
d'être quelquefois plaisants par les jeux de mots qu'ils contiennent, je les destine à clore le présent
chapitre.
M U S I C I.
MORS.
Musice plaude manu, pede plaudito, voce, chelyque
.•rie omnis tclricœ Mollis amaror abil.
CAPELL.E MAG1STER.
Vado mori , ludat jam Musica mœsta Piano
Allegro laedel ludere, vado mori.
VOCALIST^E.
DlSCANTISTA.
Vado mori, poleram modulando saxa movere ;
Mors immota manet duraque , vado mori.
saire de faire observer que ce nom vient de saut, en italien salto,
parce que l'air et la danse y procèdent toujours en sautillant. La
plupart des danses écrites in modo di saltarello sont à trois
temps, d'un rliythmc boiteux et inégal. Telles furent les forlanes
de Venise et les gigues anglaises. Dans ces derniers temps une
espèce de valse, connue sous le nom de sauteuse, a été â la mode
en France. Les Allemands entendaient par saltarello une danse
courte d'une allure preste et dégagée, d'un mouvement vif et ra-
pide, laquelle n'élait autre chose que le Nachtanz, dont j'ai parlé
longuement dans le premier chapitre de celle seconde partie.
(1) On trouve une variante de celte pensée mélancolique dans
cet autre proverbe : Tel chante qui au cœur n'a joie. Au XIIIe
siècle, il était généralement reçu de dire :
Tel fois cliante li menestriers
Que c'esl de tous li plus courreciez.
« Quelquefois le ménétrier chante, tandis qu'il est le plus triste
de toute la compagnie. »
C2) . Musiçus.
Vado mori, gaudens, n0„ gaiideo lempore longo,
Mundi diiuitlo gaudia, vado mori.
FIGURA MORT1S DtCENTIS MDSICUM.
Veni, mime, qui cantuset odas
Choreasque cum modulantia
Harmonica choreantibus das
Arte tua fusahelilia
Cerne si nos in liac pra?sentia
lmus bene, pande nobis iter.
Scientiam sine fallacia
Bonus débet pandere magister.
Ml'SICUS.
Choreare taliter non euro
Non gratenter hoc volo facere
Si mors adest, vivere non spero
Quomodo t.u'nc possum choreare?
Plus nequibo sonos evomere.
Mors me tenes casibus in islis.
Talis vadit choreas ducere
Cuius cor est languidis et tristis.
(Hoderici, episc. Zamor., spéculum omnium slatuum lolius
orbis lerrarum, sortem generis humani, rjusque commocia et
incommoda représentons , ace. Macabri spéculum moviiei-
num, ex bibl. Melch. Goldasti. Hanov., ICI 3, 4°.)
166
LE MÉNESTREL OU MENETRIER ])E LA DANSE DES MORTS.
Altista.
Vado mori, vox, spes, ei amor festinat in altum ,
Ad cœli propci'o gaudia , vado mori.
Tenorista.
Vado mori, cecini modulamina dulcia (piondam ;
Uaec est finalis naenia : vado mori.
Bassista.
Vado mori, quorulos imiior moribundus olores,
Eala cano rauco gultiire : vado mori.
INSTRUMENTISTE.
Organista.
Vado mori, folles expiraveres gementes,
Nunc mca mutescunt oryana, vado mori.
Tiorbista.
Vado mori , si mors non esse snrda , movere
Te mea deberet musica: vado mori.
Cy.mbalista.
Vado mori , pecudes resonanlia cymbala mulcent,
Moriem non mulcent cymbala, vado mori.
Violikista.
Vado mori , rupla non possum ludere chorda, -
Corde nec abrupto vivere, vado mori.
Gambista.
-Vado mori, cliorda Mors semper oberrat eadem
Est audilori nausea, vado mori.
VlOLONCELLISTA.
Vado mori, resôna mea pandurella Iropliœa,
Augebo cœii cautica, vado mori.
Violonista.
Vado mori, petrumpe tuum pandura tri-um-phum
Ludens illudens tar-ta-ra! vado mori.
Cornicen.
Vado mori, plenis inflavi cornua buccjs
Nunc mea suspendo cornua: vado mori.
Buccinator.
Vado mori-, binas cava buccina clangit in aures ,
Ut sistar coram judice, vado mori.
Fagotista.
Vado mori, vultu consuevi flare rubenti,
Nunc efflans animam palleo, vado mori.
IIautboista.
Vado mori, careo spiramine, nescio flare;
Mors mea conslrinxit guttura , vado mori.
Tobicen.
Vado mori, stertam, donec clangore tubarum
Excitere tumuli fornice, vado mori.
Tympawsta.
Vado mori, resonum date tympana pulsa-tu-multum ,
Sic ego cum sonitu transeo, vado mori (1).
(1) Vado mori, sice, via omnis carnis, Morte duce, mortalibus vero. Argentorati , typis Melchioris Pauschingeri , 1731,
in pracessione mortuorum monstrata. Authore Antonio Steiniia- p. 22-24,
LE CHANTRE, CHANOINE OU CHAPELAIN DE LA DANSE DES MORTS. 167
CHAPITRE QUATRIÈME.
ILe Cltaitive, Cliaitoiue on l'iiapelni» «le la Etatise «les ITIorls.
Les noms de chantre, de chanoine et de chapelain ont été souvent pris dans une commune acception ;
quelquefois aussi ils ont été distingués de manière à indiquer différentes charges ou emplois.
On lit dans Guillaume du Peyrat, que la chapelle de plain-chant du temps de Catherine de Médicis était
composée « d'un maître et de douze chantres ou chapelains, aux gages de sept vingt livres chacun, d'un
« clerc de chapelle à soixante livres de gages par an. Les chantres ou chapelains chantaient tous les
» jours à la suite de la cour les heures canoniales ou réglées, reçues au nombre de sept en l'église chré-
» tienne, suivant le verset du psalmiste : Septies in die laudem dixi tibi, fort à propos a cause des sept dons
» du Saint-Esprit, et pour les mystères du nombre septénaire. Entre lesquelles heures canoniales les ma-
» Unes, y compris les laudes, tiennent le premier rang. » Et à un autre endroit on lit encore dans le même
auteur: « Nous apprenons de Tureturetus (in libro singulari de capellis et capellanis Regum, fol. 75.),
» chapelain de Philippe IV, roy d'Espagne, qu'en la chapelle du roy d'Espagne, de mesme sont distes les
» hautes messes par ses chapelains ; à sçauoir, chapelains de l'autel ou chantres , et les basses messes en
» son oratoire par ses chapelains, qualifiez chapelains d'honneur ou du banc (1), qui sont les plus estimés
» entre les officiers ecclésiastiques du roy. » A la cour des rois de France, avant la révolution de 1789,
tous les officiers ecclésiastiques étaient divisés en trois ordres, dont chacun reconnaissait un chef immé-
diat. Dans le premier ordre étaient les aumôniers du roi servant par quartier, dans le second les chape-
lains ordinaires , les huit chapelains , les huit clercs , le clerc de chapelle ordinaire, le sacristain , les deux
sommiers. Quant au troisième ordre placé sous la direction immédiate du maître de chapelle, il compre-
nait : premièrement, les officiers de la chapelle des grandes messes, lesquels devaient servir à l'autel aux
grandes fêtes; secondement, le corps de musique de la chapelle, composé d'un grand nombre de musi-
ciens, et, comme on disait alors, de symphonistes. L'usage d'avoir une chapelle bien montée et des chape-
lains pour dire la messe ou les prières de chaque jour, ne fut point une prérogative de la royauté, car on
voit, dès le xe siècle, de grands seigneurs déployer le même faste religieux dans leurs' propres résidences.
Il n'y eut pas jusqu'aux simples particuliers qui ne voulussent avoir des chapelains. On donnait jadis la
qualification de principaux chapelains aux chanoines de la sainte Chapelle de Paris. Quant au nom de
chanoine, c'est un mot qu'on, dérive du grec x.avwv, qui signifie règle. D'après l'opinion la plus commune,
ce fut sous les règnes de Pépin et de Charlemagne que l'on commença de donner ce nom au clergé des
églises épiscopales. Dans ces temps-là, les chanoines mangeaient à une même table et demeuraient dans
un même cloître sous la direction de l'éveque. Le sens du mot s'est peu à peu modifié, et quoique le clergé
des cathédrales ait cessé depuis longtemps de vivre en commun, cependant le nom de chanoine est resté
aux ecclésiastiques revêtus de canonicats. Avant la révolution, il y avait des églises dont les chanoines
étaient obligés de faire preuve de noblesse. Mais l'on pouvait aussi posséder un canonicat sans avoir em-
brassé les ordres, surtout lorsqu'on était de.noble lignée. Néanmoins les laïques qui n'étaient reçus que par
honneur et par privilège dans quelque chapitre de chanoines n'avaient pas ordinairement voix au cha-
pitre et n'étaient point prébendes, c'est à-dire n'avaient point droit au revenu temporel du canonicat. Les
chanoines étaient obligés de résider dans le lieu où se trouvait leur église, et d'y chanter l'office divin aux
heures réglées. Du reste, leurs fonctions n'avaient rien de pénible, et ils ont souvent trouvé moyen de se
les rendre tout à fait douces et commodes. Au siècle de Louis XIV, d'après Boileau :
(1) Cappellani da banco. Ainsi pommés parce que clans les sous les tapisseries royales, tandis que les autres chapelains clian-
grandes cérémonies, où paraissait le roi , ils pouvaient s'asseoir taient tous debout.
168 LE CHANTRE, CHANOINE OU CHAPELAIN DE LA DANSE DES MORTS.
Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,
Veillaient à bien dîner, et laissaient en leur lieu
A des chantres gagés le soin de prier Dieu.
Mais les chanoines étaientbeaucoup moins indolents lorsqu'ils songeaient à se divertir. Comme les églises,
les monastères et les maisons épiscopales participèrent pendant longtemps, par toutes sortes de fêtes bur-
lesques, à ce que l'on était convenu d'appeler la liberté de décembre, les chanoines en profitaient eux-
mêmes, et n'étaient pas les derniers à se signaler clans ces réjouissances. A Lisieux , le soir de la Saint-
Ursin, ils faisaient une cavalcade en habits grotesques, avecdes tambours et des hautbois. A Noyon, en i 416,
un chanoine de la cathédrale exerçait les fonctions d'évéque des saints innocents. En d'autres temps de
l'année, par exemple le jour de Pâques, comme à Besançon , les chanoines exécutaient, en chantant, une
sorte de branle sacerdotal, qu'on trouve désigné dans les manuscrits sous le nom de bergeretta, et pour
lequel on croit qu'il existait quatre différents airs ou chansons (1). Dans plusieurs diocèses de France, on
observa pendant longtemps des coutumes analogues. Les chanoines et les chapelains des églises cano-
niales dansaient ensemble en rond dans les cloîtres et dans les églises mêmes, lorsque le mauvais temps
ne permettait pas de danser sur le parterre ou gazon des cloîtres. Il en résultait, assure-t-on, un spectacle
des plus plaisants et des plus risibles. Le concile général de Vienne et celui de Bâle proscrivirent ces
divertissements sacerdotaux ; mais l'ancienneté de cet usage le fit maintenir dans beaucoup d'églises, sinon
intégralement, du moins en partie. En plusieurs endroits, notamment à Besançon, les chanoines se conso-
lèrent d'être privés du plaisir de la danse en se. livrant à celui de la bonne chère. Ils régalaient leurs col-
lègues et subordonnés, et, pendant les fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et de saint Jean l'Évan-
géliste, ils donnaient à dîner au maître de musique et aux huit enfants de chœur. En ces mêmes jours, les
dignités et chanoines donnaient aussi à dîner aux chapelains, qu'on appelait familiers, et aux musiciens..
Ces festins, ces galas ecclésiastiques, tirent leur origine d'une coutume fort ancienne et de la vie commune
observée autrefois dans les chapitres. On lit dans la vie de saint Ulrich, évêque d'Augsbourg au Xe siècle,
qu'au jour de Pâques il invitait ses chanoines à dîner, qu'il leur servait de la chair d'un agneau et des
morceaux de lard qui avaient été bénits à l'autel pendant la messe, qu'il passait le temps de ce repas dans
une sainte joie, et qu'à l'heure marquée une grande troupe de symphonistes venaient dans la salle où ils
exécutaient différents airs de musique. Je terminerai ce qui concerne ces singuliers usages en rapportant
le trait original d'un chanoine diacre d'Evreux, nommé Bouteille, qui vivait vers l'an 1270. Celui-ci avait
fondé un obit le 28 avril, jour où commençait la fête connue sous le nom de Procession noire d'Evreux. A
cet obit était attachée une forte rétribution pour les chanoines, hauts vicaires, chapelains, clercs, enfants
de chœur, etc. Mais le fondateur avait exigé que l'on étendît sur le pavé, au milieu du chœur, un drap
mortuaire aux quatre coins duquel on mettrait quatre bouteilles pleines de vin et une cinquième au milieu,
le tout au -profit des chantres qui auraient assisté à ce service.
En allemand , les chanoines se nomment Stifts ou Domherren, ou bien encore Chorherren , littérale-
ment seigneurs ou maures du chœur, parce que c'est dans le chœur qu'ils se rassemblent pour dire ou
chanter leurs prières.
Dans les chapitres, on désignait autrefois par le nom de chantre des cathédrales et collégiales, ou grand
chantre, un chanoine revêtu d'un office ou bénéfice, qui le rendait ordinairement un des premiers digni-
taires du chapitre, et qui lui affectait L'intendance du chœur. On le surnommait grand chantre et quel-
quefois priinicier, pour le distinguer des simples chantres et surtout des choristes à gages. Le grand
chantre portait dans les fêtes solennelles la chape et le bâton cantoral (2). 11 donnait le ton aux autres
(I) Dans la première partie de cet ouvrage, j'ai donné, p. 70, en l.cber, Collection des meilleures dissertations, notices et traités
note, le premier couplet de l'une de ces chansons : c'est celui que particuliers relatifs à l'histoire de France, IX, p. 620 et suiv.
nous a faitconnaltreVautair d'uneieMre dans leMercure.de France (2) Ce bâton était figuré dans ses armes pour marque de sa
ois de septembre 17i2. Cetle lettre a été réimprimée par dignité.
du moi,
LE CHANTRE, CHANOINE OU CHAPELAIN DE LA DANSE DES MORTS. 169
chantres en commençant les psaumes et les antiennes (1), comme fait en Allemagne celui qu'on appelle
Forsànger. 11 était d'ailleurs obligé à la résidence, et ne pouvait se dispenser d'assister au chœur dont la
police lui était dévolue. Dans les actes latins, les chantres sont nommés cantores, prœcentores, choraules.
Le neuvième canon d'un concile de Cologne leur donne le titre de chorévéques, parce qu'ils étaient les
évêques ou les intendants du chœur. On pense que l'office de chantre existait dans les églises chré-
tiennes dès le ive siècle. A partir du pontificat de saint Grégoire, des écoles furent créées en divers lieux
pour perfectionner le chant ecclésiastique et pour donner de bons chanteurs à l'Eglise; la plus célèbre fut
celle de Rome. Les chantres sortis de cette école instruisirent ceux de la Gaule et de la Germanie. Ces der-
niers, d'après le témoignage des historiens, avaient des voix très rudes, très criardes et très difficiles à
assouplir (2). Cependant ils se figuraient qu'ils savaient bien chanter, et ne se soumettaient qu'avec peine aux
ordres des souverains qui leur enjoignaient d'observer les règles de la musique grégorienne (3). Sous le
règne de Charlemagne, une grande contestation s'éleva entre les chantres français et ceux du pape , les
premiers voulant être supérieurs aux seconds, et ceux-ci, en revanche, prétendant être les maîtres. Char-
lemagne se fit juge de cette contestation, et dans une espèce d'apologue où il laissait clairement entrevoir
sa pensée, tout en évitant de blesser trop profondément l' amour-propre de ses chantres, il donna gain de
cause aux Romains (4). On a toujours reproché aux chantres, chanoines et chapelains, d'être fiers et arro-
gants, de pousser très loin la morgue et l'insolence. Guillaume duPeyrat rapporte quelques traits prou-
vant que ce reproche était souvent fondé (5). On sait comment Boileau, dans son Lutrin, a conçu et tracé le
(1) Dans certains cas , il exécutait an chœur des salutations qui
ressemblaient à une danse grave et antique. Cela s'appelait baller.
Ainsi , par exemple , on disait : « Le grand diantre ballera au
premier psaume. »
(2) « Le chant de toutes les églises des Gaules , avant la pre-
« mière race de nos roys, et même sous leur règne, étoit fort rude
» et désagréable à l'oreille. » {Hist. écoles, de la cour, ou les Anti-
quités et recherches de la chapelle et oratoire du roy de France,
depuis Clovis 1 jusqu'à notre temps , par Guillaume du Peyrat.
Paris, 1645, in-fol.)
(3) « Une plus parfaite science de chanter fut répandue par
» toute la France , à la prière de Pépin , par les chanteurs du
» Pape. » (Du Peyrat, loc. cit., p. 150.) Quelque temps après,
Charlemagne envoya des clercs à Rome pour y recueillir les vrais
préceptes du chant grégorien qu'il désirait introduire en France
dans toute sa pureté. « Carolus rex offensns dissonanlia ecelesiastici
n cantus inter Romanos et Gallos, et judicans iuslius esse de puro
» fonte quam de lurbalo rivo bibere, duos clericos Romain misit,
» utauthenticum cantum a Romanis discerent, et Gallos docerent. »
{Sigiberti chron., ad. ann. 77 h. ) Il pria même, dans la suite, le
pape Adrien de lui envoyer deux de ses chantres les plus fameux,
Théodore et Benoît, et quand il les eut obtenus, il ordonna que.
l'un irait à Metz et l'autre à Soissons, pour y fonder des écoles de
musique. La venue de ces chantres italiens et la fondation de ces
deux écoles déplurent beaucoup aux Français.
(h) «Et reversus est rex piissimus Carolus, et celebravil Romae
Pascham cum Domino apostolico. Ecce orta est contentio per dies
festos Paschae inter cantores Romanorum et Gallorum. Dicebant
se Galli melius cantare et pulchrius quam Romani. Dicebant se
Romani doclissime canlilenas ecclesiaslicas proferre, sicut docli
fueranta S. Gregorio papa, Gallos corruptecaniare, et cantilenam
sanam destruendo dilacerare. Quaj contentio anlc Dominum regem
Carolum pervenit. Galli vero propter securitatem Domini régis
Caroli valde exprobrabant canloribus Romanis. Romani vero
propter auctoritatem magnae doctrinae eos stultos, rusiicos et
indoctos velnt brûla animalia affirmabant, et doctrinam S. Gre-
gorii praeferebant rusticitati eorum ; et cum altercatio de neutra
parle finiret, ait Dominus piissimus rex Carolus ad suos cantores :
Dicite palam quis purior est, et quis melior, aut fons vivus, aut
rivuli ejus longe decurrentes? Responderunt omnes una voce,
fontem, velut caput et originem, puriorem esse; rivulos autem
ejus quanlo longius a fonte recesserint, lanlo turbulentos et sor-
dibus ac immunditiis corruptos. Et ait Dominus rex Carolus : lïe-
vertimini vos ad fontem S. Gregorii, quia manifeste corrupistis can-
tilenam ecclesiasticam. » (Vita Caroli Magni permonachum Engo-
lismens., ap. Du Chesne, Scriptores hist. Francor., I. II, p. 75.)
(5) Cet auteur prétend que les chapelains de Charlemagne
avaient, en général, le défaut d'être orgueilleux à l'excès. Celui,
dit-il, que l'on dépeint, d'après le témoignage du moine de Saint-
Gall, comme ayant été audacieux et superbe entre tous, poussa
un jour la témérité jusqu'à faire une demande insultante et déri-
soire à Notker le Bègue, parent de Charlemagne. Un entretien
que ce dernier avait eu avec le grand monarque ayant excité la
jalousie du chapelain , ce chapelain, le trouvant dans l'église de
Sain t-Gall, appuyé sur son psautier, lui adressa ces paroles : « .Nous
» sçavons que tu es le plus docte homme du monde , que tu sais
» par études toutes sortes de sciences, et par la bonne vie et par
» méditation ordinaire tu as révélation de tous les secrets célestes ;
» c'est pourquoy nous désirons apprendre de loy si tu le sais a
» quoy Dieu s'employe, et ce qu'il fait maintenant au ciel. Ce saint
» personnage lui répondit sur-le-champ : Oy (oui), je le sçayetle
» sçay très bien : car il fait maintenant la même chose qu'il a
i; toujours faite, et laquelle il fera ressentir en bref à loy-mème. 11
«élève les âmes humbles et abbaisse les superbes. » Réponse,
ajoute du Peyrat , qui ne fut point faite par esprit de vengeance,
mais par esprit de prophétie; car peu de temps après le chape-
lain, ayant fait une chute de cheval , et s'étant cassé la cuisse , ne
put obtenir sa guérison qu'après avoir demandé pardon à Notker
et avoir imploré l'assistance du saint homme qu'il avait, offensé.
Guillaume du Peyrat cite encore comme un type, d'orgueil un
ecclésiastique de la chapelle de Catherine de Médicis. Celui-ci, qui
se nommait Philibert de Lorme, eut maille à partir avec Ronsard,
en sorte que VHomère des Français, comme l'appelle du Peyrat,
fit contre lui une satire, intitulée : La truelle crossée, parce que
cet abbé avait été maçon.
9Q
170 LE CHANTRE, CHANOINE OU CHAPELAIN DE LA DANSE DES MORTS.
caractère d'un chantre. Dans le Doten Dantz mit figuren claye und antivort, le spectre, parlant au chanoine,
se sert des expressions suivantes : O toi, chanoine orgueilleux ! (Du Stoker Domherr /) Indépendamment de
la fierté, on reprochait encore à cette classe d'ecclésiastiques sa mollesse, sa nonchalance, son dévot épicu-
réisme. De là le dicton : Mener une vie de chanoine, pour dire mener une vie douce et tranquille. Enfin, les
chantres gagés passaient pour fréquenter trop assidûment les vignes du Seigneur, d'où résulta un autre
dicton : Boire comme un chantre, qui fut l'équivalent de : Boire comme un templier, boire comme un sonneur.
Dans la vieille Danse allemande que j'ai citée plus haut, le Domherr (der Domherr), qui est distingué
d'avec le chapelain (der Kappellan), dont la figure se rencontre un peu après la sienne (voy. pi. VII ,
fig. hh et 46), se montre couvert de son aumusse à oreilles, et tenant à la main un livre d'heures. Le
squelette s'avance vers lui en pinçant de la harpe comme pour accompagner le chant du chanoine. Dans
la Danse xylographique du xve siècle, tirée du manuscrit de Heidelberg, et publiée par Massmann , le
saint personnage affecte de prendre une attitude pieuse et pleine de componction ; il joint les mains et
semble attentif an son de l'instrument dont joue le squelette (voy. pi. XIII, fig. 83). Cet instrument, que
le texte désigne sous le nom de pfeife, est, dans l'image xylographique dont j'ai donné la reproduction, une
corne ou cornet que le squelette embouche. La Danse du Grand-Bâle et celle du Petit-Bâle n'attribuent
point ici d'instrument au spectre, quoique le texte fasse positivement mention du pfeife. Dans le Petit-Bâle,
le squelette n'est remarquable que par le reptile qui lui passe autour du cou. Dans Mérian (Danse du cime-
tière des dominicains), il a cela de particulier, que l'artiste l'a représenté, non pas avec une tête de mort,
mais avec un visage humain dont on distingue parfaitement les traits. Le chanoine qu'il prend par la main
en gambadant ne paraît pas très effrayé. Les quatrains de la Danse du cimetière des dominicains gravée
par Mérian et ceux de la Danse du Petit-Bâle et des manuscrits cités par Massmann présentent le même
sens; mais l'idiome et l'orthographe diffèrent. Voici la traduction libre en vers français qui en a été donnée
dans l'édition de Birmann et fils, en 1830 :
La Mort au Chanoine.
Des sons harmonieux son oreille nourrie
Espère encor goûter d'agréables accords;
Mais de mon sifflet entend les sons discords (1) :
Ce sera désormais la seule mélodie.
Réponse dd Chanoine.
Jour et nuit de mes chants la grave mélodie
Remplissait le saint lieu du nom du Roi des rois ;
La Mort va terminer mes chants avec ma vie ,
Et son aigre sifflet déjà couvre ma voix (2).
Dans les Simidachres d'Holbein, le squelette montre au chanoine une horloge de sable. Derrière eux
est un officier qui tient un oiseau de proie ; un fou ou la Folie l'accompagne. On a joint à cette gravure le
double texte que voici :
Tu vas au chœur dire tes heures ,
Priant Dieu pour toy et ton proche.
Mais il faut ores que tu meures.
Voy tu pas l'heure qui approche ?
(1) « So merket auf ! Der Pfeijfm Schal, » etc. . DER chorherre.
(2) Voici le texte allemand de ces quatrains d'après la plus ich hân als ein chôrherre fri
ancienne leçon : Gesungen manec liepliche melodi.
Des Todes phife stêt dem niht gelich
Der tôt. Sie liât sô sêre ersclirecket mich.
Her eborphaf, haut ir gesungen vor La version du ms- de Heidelberg H1 (1443-47) met :
Siïezeu sanc in iurera chûr, Canonicus.
So inerkt ùf miner philen schal, , . . , ,. , . -
Veikiindet iu des tûdes val. In choras cantavl melodias 1U3J adamav,,
Discrepat isle sonns et mortis fistule tonus
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS. 171
Tu pelis ecce chorum pompa comilanli frequcnli ;
Mox âge, die hoias voce precanle tuas.
Nain te fata vocant, illa moiieiis in uora,
Quae tibi fert tiïstem non revocanda diem.
N'oublions pas de dire que le même personnage est aussi dans la Danse Macabre et dans quelques autres
Danses plus modernes. Dans la Danse Macabre il essuie les sarcasmes du squelette, qui se moque très
irrévérencieusement du chanoine prébende. Ce pauvre chanoine se retire de la scène du monde, en disant :
Que ferai-jc de tous ces biens
Que j'ay moissonnez dans l'église?
CHAPITRE CINQUIÈME.
lies Instruments de musique des Danses des Morts.
J'ai déjà fait pressentir l'importance et l'intérêt qui s'attachent aux Danses des Morts par rapport à
l'histoire des instruments de musique. En effet, malgré l'imperfection évidente du dessin dans les anciennes
représentations de ces Danses, imperfection qui rend certains points douteux, on peut néanmoins se faire
une idée assez exacte, d'après les ligures qu'elles contiennent, des principales formes assignées à un grand
nombre d'instruments dans les xiv% xv% xvic et xvne siècles. La plupart de ces instruments datent d'une
époque très reculée, et furent d'un usage général au moyen âge. Or, si l'on considère la rareté des mo-
numents figurés qui déterminent d'une manière authentique et suffisamment intelligible la nature et
les éléments de la musique instrumentale pendant cette période , on reconnaîtra la valeur et l'utilité des
renseignements que nous fournissent à cet égard les images des rondes funèbres, quoique ces renseigne-
ments, à vrai dire, ne nous amènent pas sous tous les rapports à une certitude complète. Mais cette cer-
titude, doit-on se flatter de l'acquérir en un pareil sujet? Je ne le pense pas. Les musiciens les plus
instruits, les archéologues les plus exercés, n'ont pu triompher jusqu'à ce jour des difficultés sans nombre
que présente l'histoire des instruments en général, et plus particulièrement celle des instruments du moyen
âge. Ce sujet, par l'immense quantité d'objets qu'il embrasse, par la variété d'aspects et les changements
de signification que l'influence des temps y a introduits, engendre de lui-même la confusion et oppose aux
efforts les mieux dirigés des obstacles qui semblent au premier abord presque insurmontables. Cependant,
quelque embrouillée qu'elle soit, on parviendrait à force de patience, et après de longues études, àéclaircir
cette matière, si l'on n'était à chaque instant détourné de la bonne voie par les indications mensongères
ou contradictoires des documents que l'on consulte. Au nombre des causes qui ont contribué à rendre ces
documents extrêmement suspects sous le rapport de l'exactitude et de la véracité, il faut signaler la légè-
reté des écrivains, et surtout des poètes, aussi bien que la négligence des peintres, des sculpteurs et des
statuaires. C'est pourtant à eux que s'adressent d'ordinaire ceux qui veulent plonger leurs regards dans le
passé pour en connaître les mœurs et les usages. Le peu qu'on a tracé de l'histoire des instruments est en
partie basé sur les indications qu'ils ont fournies. Les hommes spéciaux, les théoriciens et les savants
qui étudiaient mathématiquement l'art des sons, tout occupés qu'ils étaient de musique spéculative, ne
nous ont presque rien transmis sur ce point intéressant de la musique pratique. Quant aux musiciens de pro-
fession, aux exécutants, qui auraient pu.le mieux nous faire connaître la nature des agents dont ils se ser-
vaient pour interpréter les œuvres instrumentales, ils paraissent avoir été étrangers à la coutume d'écrire
des traités ou des monographies analogues à ceux que nos artistes exécutants ont publiés et publient encore
chaque jour. On chercherait donc à peu près vainement dans la littérature de l'antiquité, du moins dans
ce que nous en connaissons, des ouvrages exclusivement consacrés à la description et à la pratique des
172 LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
instruments chez les peuples païens. -On ne serait pas plus heureux si l'on fouillait les annales des pre-
miers siècles de notre ère ; enfin, la même stérilité s'est rencontrée jusqu'à présent dans le moyen âge (1),
malgré le nombre assez considérable d'érudits qui s'y mêlaient d'écrire sur des matières musicales. Ce n'est
qu'à partir du xvie siècle que l'on découvre enfin quelques livres traitant spécialement et scientifiquement
des formes, des propriétés et de l'emploi de plusieurs sortes d'instruments depuis longtemps connus, mais
qui jusque-là n'avaient été que nommés ou décrits succinctement dans des ouvrages de tout genre. Les per-
sonnes qui ont des connaissances bibliographiques devineront sur-le-champ que je veux parler ici du petit
traité de Sébastien Virdung, imprimé à Strasbourg en 1511 , de celui de Martin Agricola, publié à Vit-
tenberg en 1519, avec des figures d'instruments et des explications en vers, puis encore d'un autre traité
non moins rare et non moins précieux , composé par Otlomarus Luscinius, dont le véritable nom en alle-
mand était Nachtigall (Rossignol). Ce dernier traité, intitulé Musurgia, fut aussi imprimé à Strasbourg
en 1536(2).
Quelque intéressantes que soient ces deux productions, elles laissent encore beaucoup à désirer pour
l'intelligence des instruments du moyen âge, car on y doit signaler nombre de lacunes et d'omissions. L'Or-
ganographia de Michel Praetorius, laquelle forme le tome second de la vaste encyclopédie musicale que ce
théoricien a publiée sous le titre de Syntagma musicum (3), est infiniment plus complète et plus riche en
dessins d'instruments ; mais on observera que l'auteur vivait à une époque déjà très éloignée de celle où l'on
veut se reporter ; si bien que les renseignements qu'il nous fournit sur les anciens instruments n'ont plus
le cachet de certitude et d'authenticité que le travail d'un contemporain n'eût point manqué de leur im-
primer. De tous les écrivains qui ont traité des antiquités de l'art, Praetorius passe, à juste titre, pour avoir été
l'un des plus exacts ; et cependant que de choses il nous laisse ignorer que d'anciens documents nous révèlent !
Nous ne saurions pas encore les noms d'une foule d'instruments employés par les ménestrels et les jongleurs, si
des passages de romans, de fabliaux et d'autres pièces, en vers ou en prose, ne les avaient fait connaître. Nous
ne serions pas mieux renseignés sur les formes données aux instruments de cette époque, si nous n'en avions
trouvé des représentations dans les vignettes des vieux manuscrits, dans les gravures des anciens imprimés,
dans les sujets des peintures murales, dans les détails d'ornementation des édifices religieux, dans les
compositions des vitraux d'église, et enfin dans les tableaux placés à l'intérieur des temples et des cou-
vents. Malheureusement ces témoignages n'ont pu fournir que des données incomplètes et souvent même
de simples conjectures. Le vague et l'incertitude qu'ils laissent dans l'esprit autorisent les interprétations
les plus contradictoires, et l'on peut penser que, parmi les suppositions auxquelles ils ont donné lieu, les
erreurs ne manquent pas : il en devait être ainsi. Ces témoignages n'émanaient pas d'hommes compétents
et intéressés par leur profession ou par la nature de leurs études à se montrer exacts et bien renseignés sur
tout ce qui avait trait à l'art musical. Quelquefois même ils étaient donnés par des ignorants ou des indif-
férents. Cet inconvénient est inhérent, en général, aux sources qui proviennent de l'antiquité : voici pour-
quoi. Les poètes, dans leurs citations, sont sujets à réunir et à confondre des choses qui n'ont aucun rap-
(1) Il faut dire pointant que M. le baron de Reiffenberg, à
Bruxelles, possède un manuscrit du xm' siècle, contenant le
traité d'Alain de Lille, De planctu nature, avec des annotations
ou gloses en flamand écrites par un contemporain, et que clans ce
curieux document on trouve les instruments de l'époque décrits
et commentés, ainsi que des dessins a la pUime qui en donnent
la figure et sont joints aux notes. (De Reiffenborg, Le dimanche ,
Bruxelles, 183i, in-12, t. Il, p. 2G9. ) Le ms. n" 171 de la biblio-
thèque de C.and contient aussi un petit traité des instruments à
cordes remontant au moyen âge. Peut-être découvrira-t-on dans
la suite plusieurs autres ouvrages du même genre, qui, s'ils ne
sont pas précisément des monographies et des traités spéciaux,
auront néanmoins du prix pour les recherches.
[1) Musica gedutsch und ausgezogen durch, Sebaslianum Vir-
dung, Priester von Amberg, etc. Strasbourg, 1511. — Musica in-
strumentons deudsch, etc., von Martin Agricola. Willeinbcrg,
1519. — Ottomari Luscinii Musurgia, seu Praxis musicœ. Ar-
gentorati, apud Joanneni Schottum, anno Christi 1536.
(3) Mich. Prœlorii syntagma musicum ex veterum et re-
centiorum ecclesiasticorum auctorum lectione, polyhistorum
consignation^, variarum linguarum notatione, hodierni seculi
usurpatione, ipsius deinque musicœ artis observatione collectum,
t. I, 11, III, 1GI4-1GI8, in-4". A la partie qui traite des instru-
ments de musique est annexée une très riche colleclion de gra-
vures représentant la plupart de ceux dont on faisait usage depuis
la fin du xve jusqu'au commencement du xviic siècle. Quelques
instruments encore plus anciens y sont également figurés.
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS. 173
port entre elles, ou bien à les présenter à une place et sous un point de vue qui en donnent une idée tout
à fait fausse. De là des contre-sens inévitables. Tantôt, chez eux, ce n'est qu'une inadvertance passagère ;
tantôt c'est un manque de connaissances fondamentales dans la matière traitée ; mais le plus souvent ce
sont des concessions faites à la rime ou à l'harmonie du style. Comme on cherche dans les productions de
la muse, non la précision scientifique, mais le brillant de l'inspiration , on ne relève ni ne blâme de telles
inexactitudes. C'est un tort cependant, car elles ont dans la suite de fâcheux résultats. Il arrive une époque,
en effet, où le livre, oublié des littérateurs, à cause de son ancienneté, mais à cause de cette ancienneté
même recherché par les archéologues, devient dans l'opinion des érudits un titre précieux, un document
historique. Un mot qu'on y remarque, parce qu'il se trouve amené et placé de telle sorte qu'il paraît avoir
un sens conforme à l'opinion que l'on s'est faite à priori, acquiert la valeur d'un renseignement certain
d'un argument en règle, d'une preuve positive et incontestable. Et pourtant ce mot, que le poëte a pu
mettre là au hasard et souvent à la place du terme propre qui lui manquait, signifie peut-être tout autre
chose en réalité que ce qu'on veut y voir. Indépendamment des noms faussement appliqués à certains
objets, il y a les anachronismes, et, indépendamment des anachronismes, les expressions figurées de la
langue poétique, lesquelles peuvent donner lieu aux plus plaisantes méprises (1); il y a enfin les fautes et
les étourderies des poètes eux-mêmes, celles des copistes et des traducteurs (2), puis les variantes ortho-
graphiques (3) et mille autres causes d'erreurs qu'il serait trop long d'énumérer. Si un instrument se trouve
mentionné dans un livre, il n'est pas dit pour cela que cet instrument ait été encore en usage dans le temps où
le livre parut; et s'il n'est mentionné nulle part dans les écrivains d'une époque qui en citent d'autres, on
ne saurait rien inférer de là contre son existence à l'époque même dont il s'agit. La même observation
s'applique aux représentations plastiques, tant du paganisme que de la chrétienté. Il est vrai qu'au moyen
âge, les artistes qui traitaient des sujets historiques, et même des sujets de l'antiquité, se conformaient gé-
néralement à l'esprit, aux mœurs et aux coutumes de leur époque, si bien qu'ils calquaient le passé sur le
présent de la façon la plus naïvement grotesque (/|). Mais on sait aussi qu'ils ont quelquefois reproduit,
(1) Je me figure quelque musicien des temps à venir, étudiant lui donnaient les anciens Grecs. On va sans doute objecter qu'il
les antiquités de son art, et prenant au pied de la lettre cer- faudrait être plus qu'un ignorant pour commettre de telles ba-
tailles expressions consacrées de nos poètes, par exemple , ces lourdises. Mon Dieu , qui nous dit que nos érudits , en interro-
vers de Lamartine : géant le passé, ne se soient pas exposés a en commettre tous
„. .. , ., ,„.... les jours de semblables. Je pourrais citer des erreurs et des mé-
Et, cédant sans combattre au souffle qui m inspire, J
L'hymne de la raison s'élança de ma lyre. prises échappées à des savants , d'ailleurs fort eslimables , qui
0u bien . valent bien celles-là.
Heureux le poète insensible: (2> Le <™ëm™1 du psaume xcvil, que j'ai cité un peu plus
Son luth n'est point baigné de pleurs. loin, montrera jusqu'à quel point les variantes des traducteurs diffè-
Ou bien encore : rent entre elles et s'éloignent du texte original.
„ , , • , , . (3) " Ceux qui ont jeté les yeux sur nos anciens manuscrits .
Ouelquefois seulement, quand mon ame oppressée, v ' ^ J ' '
Sent en rhythmes nombreux déborder ma pensée, » dit Roquefort en parlant des manuscrits Iracés dans la langue
au souffle inspirateur du soir dans les déserts, „ romane , ont dû remarquer qu'aucun mot n'avait une orlhogra-
*Ia lyre abandonnée exhale encor des vers. . phe fiM e[ détemlinée J?ai quelquefois compté , ajoute-t-il ,
S'il n'est suffisamment instruit, ces divers passages ne manque- «jusqu'à trente variantes orthographiques, et ces variantes se
l'ont pas de lui l'aire supposer : 1° que les poêles du xix" siècle » trouvent dans le même ouvrage, souvent dans la même page ,
étaient de grands musiciens , et qu'à l'exemple des rapsodes de la » si le mot y est répété plusieurs fois , et surtout si l'ouvrage est
Grèce et des ménestrels du moyen âge, ils chaulaient leurs poèmes » écrit en vers. » (Roquefort, Mémoire sur la nécessité d'un gloss.
en s'accompagnant d'un instrument; 2° que le luth et la lyre leur général de l'ancienne langue française.) Le même, auteur a
élaient familiers ; 3° que ces instruments étaient encore d'un usage recueilli trente et une formes différentes pour le seul mot airagne,
général vers le milieu de xixe siècle, puisqu'ils sont mentionnés arache , erane et irantaigne. Il arrive souvent que le nom d'un
par les poètes de celte époque. Si le hasard veut, après cela, qu'il inslrument de musique est complètement dénaturé par ces ca-
ait occasion d'examiner des images satiriques ou des monuments priées de langage , en sorte qu'on est tenté d'appliquer ces diffé-
sérieux, tableaux, statues, dans lesquels l'artiste ait appliqué à un rentes dénominations à des instruments différents,
personnage des temps modernes les traditions iconologiques de (Zt) « On aura sans doute observé que les écrivains français du
l'antiquité ; s'il voit, par exemple, un grand poëte lel que Goethe, » xnc et du xnie siècle ne pouvaient s'imaginer qu'il eût existé
un grand musicien tel que Mozart, représenté tenant en main la » d'autres lois, d'autres hommes, d'autres gouvernements, que
lyre, il sera plus que jamais persuadé que la lyre était un instru- » ceux sous lesquels ils vivaient. En rapporlant les belles actions
ment cher aux poètes et aux musiciens du xtxc siècle, que cet «des grands hommesde l'antiquité, ils leurprêtaient les habitudes,
instrument avait, même encore dans ces temps-là, la forme que » les opinions et les erreurs de leur temps. De cette ignorance qui
174 LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
d'après des types consacrés, certains objets dont on ne se servait plus de leur temps, mais dont on aimait
à se souvenir. Néanmoins, dans les Danses des Morts, je ne les soupçonne pas de cet ingénieux archaïsme;
les instruments qu'ils y ont représentés appartiennent évidemment, sous la forme qu'on leur voit, à l'art
du moyen âge. Si ces dessins, relativement à la structure des instruments, ne corroborent pas toujours les
témoignages des écrivains, c'est que, d'une part, les écrivains, et surtout les poètes, sont fort vagues, fort
inexacts dans leurs descriptions, et que, de l'autre, les peintres sont encore plus vagues et plus inexacts
que les écrivains et les poètes dans les figures qu'ils tracent des instruments. Je veux insister quelque peu
sur cette observation, parce que je ne la crois pas sans utilité pour l'art musical, et en général pour tous
les arts. N'est-il pas reconnu, en effet, que tous les arts et toutes les sciences se doivent un mutuel appui,
un concours réciproque? ne leur appartient-il pas de se consolider, de se développer, de se perfectionner
l'un par l'autre? Eh bien , cette condition serait-elle remplie si , dans les emprunts qu'ils se font, ils ou-
bliaient de tenir compte des lois, des règles, des usages propres à chacun d'eux? Il est permis de répondre
négativement. Sans doute les beaux-arts, notamment les arts plastiques, ne peuvent descendre à une imi-
tation prosaïque et servile ; ce n'est pas là non plus ce qu'on prétend exiger. On veut seulement qu'ils se
renferment dans les limites du vrai et du possible, tout en revêtant la réalité des séduisantes couleurs de
l'idéal ; car s'ils donnaient toujours une idée fausse des choses dont ils sont appelés à conserver le sou-
venir, quel parti en tirerait-on pour la science et pour l'histoire? Il y a bien des questions que l'on n'eût
point agitées en vain , bien des points que l'on eût facilement éclaircis, si l'on eût trouvé dans les œuvres
des artistes, dans les monuments figurés des différents âges du monde, une fidélité de reproduction et un
degré d'authenticité capables de lever tous les cloutes. Mais, au lieu de cela, c'est toujours en hésitant que
l'on y a recours, tant ils semblent porter le cachet du mensonge ou de l'inexpérience. De tout temps, les
peintres, les sculpteurs et les statuaires ont mis une extrême négligence à finir ou même à esquisser les
objets servant d'accessoires ou d'attributs aux figures principales de leurs compositions, quand ces objets
ont un usage qui leur est à peu près inconnu et proviennent d'une source artistique étrangère à celle où ils
ont coutume de puiser habituellement. C'est pourquoi, lorsqu'il leur arrive de représenter un instrument de
musique, il est rare que la figure de cet instrument, dans sa forme générale comme dans le moindre détail
de ses parties, ne soit pas remplie d'inexactitudes. S'agit-il d'un instrument à cordes? il sera représenté
avec un nombre de cordes qui n'est point celui que comporte son espèce ; tantôt il aura plus de cordes qu'il
n'en faut, tantôt il en aura moins. Des erreurs du même genre seront commises dans les figures d'instru-
ments à vent pour les trous, les clefs et autres accessoires , s'il y en a. Rarement on placera ces derniers
comme ils doivent être placés; rarement on en mettra le nombre nécessaire, un ici, un là, comme tombe le coup
de crayon ou le coup de pinceau. Enfin l'oubli de plusieurs autres détails, peu essentiels en apparence, très
importants en réalité, et surtout le manque de précision des contours du dessin dans la reproduction de cer-
taines parties caractéristiques de l'instrument, par exemple de l'embouchure, empêcheront de reconnaître à
quelle classe ou du moins à quelle famille appartient cet instrument. Que faire pour obvier à de pareils
inconvénients, pour prévenir de telles erreurs? Exigera-t-on du peintre qu'il soit musicien? Non, sans doute,
car on n'exige pas de lui qu'il soit soldat lorsqu'il peint des uniformes et trace des batailles , ou bien natu-
raliste, lorsqu'il copie des fleurs, des animaux, des oiseaux ou des arbres dans un paysage. Ce qu'on peut
raisonnablement lui demander, c'est qu'il ne fasse pas tout cela de tête et sans avoir de bons modèles.
C'est, en outre, qu'il s'applique à rendre exactement ce qu'il voit, et qu'il n'hésite pas à recourir aux
hommes spéciaux quand il craindra de se tromper sur des points qui échappent à sa compétence; c'est
enfin qu'il consulte des ouvrages destinés à l'éclairer sur le sujet qu'il traite et sur la nature de tous les
» avait fait négliger les anciens auteurs, on vit sortir cette foule » l'eau bénite et des religieux. Le même oubli des convenances
» d'anachronismes qui blessent tout à la fois l'histoire et le costume. » existait dans les cloîtres : la Vierge dansait aux chansons et rele-
>, Alexandre, vêtu d'un surcot, a un connétable, des barons et des » voit sa cotte. » ( lloquefort, De la poésie franc, dans les xn' et
* pairs. Les funérailles de Jules César se font avec une croix , de xmc «Mes, p. 27/j.)
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS. 175
objets qui devront en faire partie (1). De cette manière il évitera ces grossiers anachronismes, ces bévues
ridicules qui ne sont pas remarquées du vulgaire, mais qui frappent du premier coup les gens instruits (2).
La musique d'ailleurs n'est pas seule intéressée dans la question ; d'autres arts, d'autres sciences, ne ga-
gneraient pas moins à une reproduction exacte des objets que le pinceau, le ciseau ou le burin leur em-
pruntent. En effet, pour retracer l'histoire de leur origine et de leur progrès, ou pour la reconstituer si elle
vient à se perdre, !e témoignage des monuments figurés sera peut-être le seul que l'on pourra invoquer
un jour. Si donc ce témoignage manque de précision ou de véracité, toutes les notions dont il aura été la
base seront incertaines ou fausses.
Développées plus amplement, les considérations qui précèdent pourraient fournir la matière d'un mé-
moire dont il serait facile d'augmenter l'intérêt en citant les cas nombreux où la légèreté, l'insouciance,
l'inexactitude et quelquefois le défaut d'instruction des peintres, des sculpteurs, des statuaires, des gra-
veurs, des poètes et des écrivains, ont été préjudiciables aux sciences et aux arts. Je pense que ce sujet
n'est pas indigne de fixer l'attention des hommes éclairés, principalement de ceux qui composent l'illustre
aréopage dont les doctes arrêts ont tant de poids dans tout l'univers. C'est aux hommes éminents de
l'Institut de France qu'il appartiendrait de traiter cette question et de la résoudre; c'est à eux qu'il con-
viendrait de prendre les mesures nécessaires pour ramener la peinture et les arts plastiques à, un degré de
certitude et de crédibilité capable de sauvegarder les intérêts de l'histoire sans toutefois porter atteinte au
principe d'indépendance dont on ne saurait les priver sans méconnaître les droits du génie. Il est un dicton
que j'ose à peine citer tant il est vulgaire, à savoir, que le soleil luit pour tout le monde : pourquoi le soleil
de la vérité ne pénétrerait-il pas de ses rayons toutes les productions des artistes? Les ingénieux men-
songes d'une fiction ne peuvent être compris eux-mêmes que comme des vérités relatives.
J'ai dit plus haut qu'on ne devait point s'en rapporter aveuglément aux témoignages des poètes en ce
qui concerne l'histoire de l'art musical. Cependant les poètes du moyen âge ont, sur leurs devanciers et
sur leurs successeurs, cet avantage qu'ils possédaient presque tous des connaissances en musique, au moins
celles qu'il était possible d'acquérir de leur temps. Comme trouvères ou troubadours, et comme ménestrels
(1) Qu'on ne dise pas que le soin minutieux apporté pour les moins de nos jours, car les artistes du moyen âge, aussi bien que
plus petits détails dans le choix des modèles et dans la direction les beaux esprits faiseurs d'emblèmes du xvne siècle, se donnaient
des éludes préparatoires soit indigne des préoccupations d'un pleine et entière liberté à cet égard. Au nombre des instruments
grand artiste. J'ai moi-même acquis la certitude que nos plus dont je parle, sont la lyre et la harpe. La lyre, on le sait, fut
grands maîtres se donnaient une peine inliuie pour se procurer l'instrument favori du paganisme et l'un des attributs d'Apollon,
des modèles exacts et authentiques des moindres objets qui de- La harpe, placée entre les mains du roi David et employée dans
vaient figurer dans leurs tableaux. J'en connais qui ont fait venir les concerts des bienheureux, fut particulièrement chère auxehré-
de très loin des costumes et des instruments de musique étran- tiens. Faites l'échange de ces instruments en représentant les per-
gers, afin de les imiter plus fidèlement. D'autres artistes, en sonnages que je viens de citer : donnez aujourd'hui la harpe bar-
revanche , se contentent du petit musée de bric-à-brac qui orne dique au dieu Apollon, la lyre grecque au roi David, vous bles-
les murs de leur atelier. C'est là qu'on voit suspendus à des clous serez la vraisemblance sous deux points de vue différents. D'abord,
ou posés sur des rayons mille objets fanés ou mutilés, ou plutôt vous méconnaîtrez les usages artistiques de chaque époque et de
mille débris d'objets dont l'homme le plus instruit, l'archéologue le chaque nation par rapport a la nature même des instruments;
plus perspicace éprouve de la difficulté à deviner l'origine et l'usage, ensuite vous porterez atteinte aux croyances et aux traditions
Avez-vous besoin d'un instrument de musique pour mettre dans symboliques de chaque culte. Si, dans l'origine, les chrétiens se
les mains d'un soupirant d'amour tel que don Juan ou le comte servirent de la lyre, il fut un temps où cet instrument, tomme
Almaviva, décrochez ce luth, celte guitare ou cette mandoline. Le lom ce qui venait du paganisme, leur fut tellement en horreur,
pauvre instrument n'a, je crois, que deux ou trois cordes qui peu- que la-représentation du roi David avec une lyre eût passé pour
dent des chevilles à terre : De ses grandeurs passées , voilà ce qui ulie profanation. Nous avons vu ailleurs que le sermonaire Abraham
lui reste. Mais, qu'importe ? on y figurera le nombre de cordes que à Sancla-Clara déclarait que la lyre était l'instrument favori du
l'on voudra; à la rigueur, on n'en mettra pas du tout, car une diable. Je. choisis un autre exemple. Mettez dans les mains
corde de plus ou de moins n'empêchera pas don Juan ou Almaviva d'Apollon une lyre à roue (hjra mendicorum , vielle), et failes-
de gagner le cœur de sa belle. lui tourner la manivelle, cela sera très plaisant; donnez-lui un
(2) On ne doit pas oublier qu'il est des instruments de mu- Pelit orgue portatif comme a sainte Cécile, et l'on ne manquera
sique revêtus d'un caractère symbolique ou allégorique dont il pas de vous citer le fameux tableau du Sacrifice d'Abraham, où
faut tenir compte lorsqu'on rappelle les traditions qui leur ont l'arme à feu de nos fantassins intervient d'une façon si "comique et
fait attribuer ce caractère. Ces instruments, dans ces sortes de s' facétieuse.
cas, ne peuvent s'employer indifféremment l'un pour l'autre , du
176 LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
ou jongleurs, ils cultivaient eux-mêmes la musique plastique ou se trouvaient journellement en rapport
avec des gens qui faisaient profession de la cultiver. Les richesses instrumentales de leur époque devaient
leur être parfaitement connues, et les noms des instruments ne pouvaient s'effacer de leur mémoire. Ce
sont donc des fragments de leurs ouvrages qui ont fourni jusqu'à ce jour les matériaux dont on s'est servi
pour dresser la liste, plus ou moins complète, des instruments employés pendant la période dont il s'agit.
DeLaborde, Forkel, Roquefort, Bottée de Toulmon et quelques autres, en traitant ce sujet, s'appuient sur
l'autorité des poètes, et empruntent à des pièces de vers, la plupart firées des manuscrits, divers pas-
sages contenant des noms d'instruments de musique. Se souciant peu , toutefois, de faire de grandes
recherches, ils se sont presque tous copiés et recopiés les uns les autres. Rarement ils ont ajouté aux citations
de leurs prédécesseurs des citations nouvelles. Je vais tâcher de rendre mon travail plus neuf et plus complet.
Aux passages que l'on a coutume de rapporter, et dont je veux profiter également, par exemple celui de Guil-
laume de Machault qui offre des indications vraiment précieuses, je joindrai de nouveaux matériaux que j'ai
réunis après beaucoup de temps et de recherches, et qui, je l'espère, m'aideront à compléter, autant que
possible, les données recueillies jusqu'à ce jour sur les instruments du moyen âge. Par les détails dans les-
quels j'entrerai sur cette matière, je me propose d'éclaircir tout ce qui a rapport à la musique instrumen-
tale des rondes funèbres.
Le document que je mettrai le premier sous les yeux du lecteur, est celui que j'ai déjà indiqué ci-dessus
comme provenant de Guillaume de Machault, poëte musicien du xive siècle. C'est une nomenclature assez
riche et assez étendue de plusieurs sortes d'instruments. Cette nomenclature se trouve dans une pièce
intitulée : Le temps pastour ; elle existe également dans un autre poëme du même auteur, sur la prise
d'Alexandrie : ce dernier poëme nous la donne même complétée et enrichie de nouvelles citations d'instru-
ments. Voici, du reste, le passage tel qu'il est dans chacun de ces ouvrages :
Là avoil de Ions instrumens ;
Et s'aucuns me disoit : Tu mens,
Je vous dirai les propres noms
Qu'ils avoient et les surnoms,
Au moins ceuls dont j'ai connoissancc,
Se faire le puis sans ventance (1) ;
Et de tous les instrumens le Roy
Dirai le premier, si comme je crois :
Orgues, vielles, micamon,
Rubèbes et psalterion,
Leus, moraches et guilernes,
Dont on joue par les tavernes ;
Cimballes, cuilollcs, nacquaires,
Et de flaïos plus de X paires,
C'est-à-dire de XX manières,
Tant des fortes comme des legières;
Cors sarrazinois et doussaines,
Tabours, flaustes traversâmes,
Demi-doussaines et flaustes
Dont droit joues quand tu flaustes ;
Trompes, buisines et trompettes,
Gingues, rôles, harpes, chevrettes,
Cornemuses et chalemelles,
Muses d'Aussay riches et belles,
Eles, fretiaux et monocorde,
Qui à tous instrumens s'accorde;
Muse de bief qu'on prend en terre,
Trepie, l'eschaqueil d'Angleterre
Mais qui veist après mangier
Venir menestreux sans dangier
Pignez et mis en pure corps.
Là furent meinls divers acors,
Car je vis là tout en un cerne
Viole, rubebe, guiterne,
L'enmorache, le micamon,
Citole et le psalterion;
Harpes, labours, trompes, nacaires
Orgues, cornes plus de dix paires,
Cornemuses, fiajos et chevrettes,
Douceines, simbales, clochettes ;
Tymbre, la flauste brebaingne
Et le grand cornet d'Allemaingne
Flaios de saus, fistule, pipe.
Muse d'Aussay, trompe petites,
Buisines, eles, monocorde
Où il n'a qu'une seule corde,
Et muse de blet tout ensamble ;
Et certainement il me semble
Qu'oncques mais tele mélodie
Ne feust oncques veue ne oye.
Car ehaseuns d'eus (des musiciens) selonc l'acort
De son instrument sans descort,
Viole, guiterne, citole,
Harpe, trompe, corne, flajole,
Pipe, souffle, muse, naquaire
Taboure (2), et quanque on peut faire,
(1) Cette déclaration semble garantir l'exactitude des citations t'e (2) Tous ces mots proviennent de la conjugaison des verbes
Guillaume de Machault, qui, d'ailleurs, était un excellent mu- violer, guitarer, citoler,tabourer, tromper, muser, piper, fliiter,
sicien. harper, corner, flageoler, etc., formés naguère pour exprimer
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
De dois, de pennes et de l'archet,
Oïs et vis en ce porchet.
(Li temps pastour, au chapitre Comment li
amant fut au diner de sa dame. — Voy.
Jes Mss. fr. de la Bibl. nat., n° 7612, 7995,
177
Chifonie, flaios de saus;
Et n'avoit plusieurs corsaus
D'armes, d'amour et de sa gent,
Qui cstoienl courtois et gent.
Mais tous les cloches sonnoient
Qui si Ires grand noise menoient
Que c'esloient un grand merveille.
Le roi de ce moult se merveille,
El dist qu'oneques mais en sa vie
Ne visl si très grant mélodie.
(Poème sur la prise d'Alexandrie, Bibl. nat.,
Ms. 25, Lavall, vol. If, fol. 6, verso.)
7609, 7221.)
Un autre fragment tiré d'un manuscrit de la basse latinité, et rapporté par du Cange au mot Baudosa,
contient les noms de quelques uns des instruments qui s'employaient au xc siècle. En regard de ce frag-
ment, je placerai des vers de Giraud de Colençon, qui nous parlent de ceux dont les jongleurs ont fait
usage deux siècles plus tard :
Quidam Baudosam concordabant
rlmimas chordàs cumulantes,
Quidam tripliccs cornu tonabant.
Quaedam foramina inclaudentes,
Quidam choros consonantes,
Duplicem chordam per stridentes ;
Quidam taborelli ruslicabant ,
Grossum sonum praemi lien tes.
Quidam cabreta vasconizabant
Levis pedibus persaltanles.
Quidam litam et tibiam properabant ,
Alios lactu praecedenles.
Quidam harpam aile pulsabant
Prolixas virgulas sic gerentes
Quidam rebecam arcuabant
Muliebrem vocem conlingenles.
(Ex Aimerici de Peyrato, abb. moisacens.,
Vita Caroli M. Ms. )
Fadet joglar
Sapchas
Taboreiar
El tauleiar
E far la senfonia brugir,
E silolar
E mandurcar...
Manicorda
Una corda
E faits la rota
A XVII cordas garnir. .
Sapchas arpar
E ben tempiar
La gîga e'1 sono esclarzir
Joglar leri
Del salteri
Fara X cordas estrangir
IX estrumens
Si be'ls aprens
Bon poiras fols esferezir.
E estivas
Ab votz pivas
E las lyras fai retentir
Et del temple
Per essemple
Fai totz los cascavels ordir.
(Oirarid de Colençon, Fadet joglar.
— xne siècle.)
Voici d'autres fragments qui ont encore de l'intérêt pour nous au même point de vue
l'aclion de jouer de divers instruments aux noms desquels ils se
rapportent. La plupart de ces mots ont perdu leur signification
propre et n'ont plus qu'une acception figurée, comme muser, pi-
per, flageoler, corner, flûter, etc. Ces verbes ayant cessé d'être des
expressions techniques, on les a remplacés, pour certains instru-
ments, par d'autres locutions spéciales, et, pour d'autres simple-
ment par le mol- jouer. Ainsi, on, a d'abord dit donner du cor,
sonner de la trompette, pincer de la guitare, battre le tambour,
blouser les timbales el jouer du fifre, du chalumeau, de la flûte,
de la viole, du violon, du tympanon. Mais, aujourd'hui, on parait
avoir définitivement renoncé à se servir de locutions spéciales, et
l'on applique le mol jouer, comme terme générique, à tous les in-
struments. Cependant lorsqu'il est fait de ceux-ci une application
étrangère à l'art musical, par exemple, lorsqu'on parle d'une
charge de cavalerie, d'un appel de fantassins ou d'une chasse dans
les forêls, ont dit sonner de la trompette, battre le tambour, donner
du cor, etc. J'oubliais de faire remarquer le verbe pianotter qui a élé
forgé de nos jours, mais quiseprenden raillerie comme musiquer.
23
178
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
Plourez harpes et cors sarrazinois
La Mort Machault la noble rhétorique
Rubebes, leuths, vielle, syphonie,
Psalterions, tous instrumens coys,
Rhotes, guiteme, flaustes, chalemie,
Traversâmes, et vous nymphes de boys,
Timpane aussi mettez en euvre dois ;
lit le choro n'y ait nul qui le réplique
Faictes devoir plourez, gentils galois,
La Mort Marchault la noble rhétorique.
(Eust. Deschamps, fol. 2, v. col. 3 et à.
— xivc-xvc siècle.)
Et si ot a grant planté
Estrument de divers mcsiiers
Estives, harpes et sautiers
Vieles , gygucs et rotes
Qui chantaient diverses noies ;
Chascun delmiez chanter s'empresse
Si ni ot pas petit de presse ,
Et des autres oiseillons inendres,
De boisines et de chalemiax
De cors, iVestives, de fretiax.
L'ivoire si forment résonant,
Que l'en ni oïst Dieu tonant.
Cil jugleor en leur vieles
Vont chantant ces chançons noveles;
L'un saile, l'antre corne, l'autre estive,
Chascuns danse, chascuns estrive
De son compaignon sormonter.
(Roman de la Poire.)
N'orgue, harpe ne chyfonie ,
Rote, vieille et armonie ,
Sdutier, cymbale et tympanon ,
Monocorde, lire et coron
Ice sont li XH instrument.
Que il sonne doucement.
(Estoire de Troie la Grant, Ms. Bibl. nat.,
n° 6737-3.)
Mult ot à la cort jugleors ,
Chanteors, estiumenteors ;
Mult poissiez oïs chançons,
lîotruenges et noviax sons ,
Vieleures, lais et notes,
Lais de vielles, lais de rotes ,
Lais de harpe et de fretiax ,
Lyre, tympres et chalemiax,
Symphonies , psalterions ,
Monocordes , cymbes, chorons.
(R. Wace, Rom. du Brut. , publ. par Leroux
de Lincy, H, p. 111-112. — xii° siècle.)
La veissiez maint jogleor,
Maint liiralt et maint leceor,
Giges et harpes et vieles ,
Muses, flaustes et fresteles ;
Tymbres, tabors et sinfonies
Trop furent grans les mélodies.
(Hébert, Roman de Dolopathos. — xm« siècle.)
Le dépouillement des textes qu'on vient de lire nous fournit déjà une série d'instruments assez impor-
tante, savoir : vielle ou viole, rebec ou rebebe, rote, luth, guiteme (guitare), citole ou cuitolle, cythare ou
cythre, lyre; harpe, psaltérion (sautier), tympanon, choron, manicordion, monocorde, décacorde, chifonîe ou
symphonie, armonie, eschaqueil (d'Angleterre), ou échiquier ; morache, micamon, trepie, gigue, flûte, flûte
traversâmes traversière}, flûte brehaigne, flajos, flajos desaus, fresliau (frestel), eles, muse, mitse d'Aussay,
muse de ble, chalemie, chalemelle, cornemuse, chevrette, trompe, petite trompe, buisine, trompette, estive,
cloche, clochette, timbre, timpane, tabour, nacaires. Toutes ces dénominations ne sont pas des termes géné-
riques indiquant chacun un instrument d'une nouvelle famille et d'un nouveau caractère. Il y en a plu-
sieurs qui n'expriment que des variétés du genre; il y en a aussi qui dans un temps ont été synonymes,
c est-à-dire appliquées au même instrument, et dans un autre temps ont varié d'acception et ont signifié
des choses totalement différentes. Quoi qu'il en soit, on n'a pas encore là un tableau complet des ressources
Guiteme rebebe ensement ,
Harpe, psaltérion, doucaine
N'ont plus amoureux sentement,
Vielle, fleulhe traversaine.
(Ballade d'Eust. Deschamps, Bibl. nat.,
Ms. n° 7219, f° 397. — xiv'-xv0 siècle.)
Sonnez, labours, trompes, tubes, clarons,
Flusles, bedons, symphonies, rebelles,
Cymballes, cors doulx, manicordions,
Decacordes, choros, psalterions,
Orgues, herpès, naquaires, challemelles,
Bons échiquiers, guisternes, doulcemelles
Cornemuses, timbres, cloches sonnantes,
Pipelz, flajolz, lucqs et marionnettes.
(Molinet, Chanson sur la journée deGui-
negate. — xve siècle.)
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS. 179
de l'ancienne musique instrumentale. Beaucoup de noms cités par les vieux auteurs ne se rencontrent pas
dans la liste ci -dessus. 1! est vrai que quelques uns de ces termes formeraient double emploi avec les pré-
cédents; mais il en est d'autres qui indiqueraient des instruments d'une nouvelle espèce ou des variétés
d'instruments non encore désignées. Tels sont les motsarasne (araine), clairon, glais, moinel (menuel),
eschelelte, corbondier, canon, demi-canon, oliphant, graile, huchet, tribler (trublice), courlault, veze,pibole,
pandore, mandore, manicordion, sacquebule, tartavelle (crécelle) , tarot, cromorne, dulcian, cliquet (cliquette),
bedon, claquebois (régale) et beaucoup d'autres que je citerai dans la suite avec ordre en traitant des dif-
férentes sortes d'instruments.
Plus on étudie le sujet que je viens d'aborder, plus on voit combien il est difficile , pour ne pas dire im-
possible, d'en bannir tes erreurs et les contre-sens. Non seulement les dénominations ont changé d'appli-
cation suivant les époques , mais elles ont aussi changé de formes suivant les variations du langage, en
sorte que dans les eas où elles désignent un objet unique, on est parfois tenté de les rapporter à des objets
différents. A moins qu'on ne soit très versé dans la connaissance du vieux français, on ne laisse pas d'être
complètement dérouté par ces métamorphoses. 11 sera, par exemple, assez difficile de reconnaître au premier
abord dans salteire ou sautier le mot de psaltérion, dans menuel ou mœnel celui de moinel, dans trublice ou
tremble celui de tribler, et dans flavel celui de flageol. Hoclette ou esquilles ne ramènera pas sur-le-champ
h eschelelte. Macaria, qu'on lit dans Forkel, et qu'on serait tenté de rendre en français par macaire, rap-
pellera plutôt la Danse Macabre qu'il ne fera souvenir des nacaires (1). Groit-on pouvoir arriver plus sûre-
ment à préciser la nature des instruments de musique du moyen âge par les routes savantes de l'étymologie?
C'est encore là une illusion. Que l'on compare les définitions des termes rotes, crwth ou crouth, on verra si
elles ne constituent pas une sorte de dédale d'où l'on ne peut sortir qu'en reconnaissant cette vérité proclamée
depuis longtemps par Yilloteau, qu'un grand nombre de termes de l'ancienne-nomenclature instrumentale ont
souvent à la fois une signification générique et une signification particulière. Je citais tout à l'heure le nom de
crwth : eh bien, cette observation ne s'applique pas seulement à ce nom celtique, elle s'applique aussi au mot
rotta ou roda, comme à une infinité d'expressions du même genre tirées des langues anciennes ou des idiomes
qui en sont dérivés. Ainsi organum, dans la basse latinité, sera employé dans tel passage pour désigner
l'orgue purement et simplement, et dans tel autre il embrassera la généralité des instruments à vent (2).
Le vieux français organes, fait du latin organa, retint cette dernière acception. Rabelais, au sujet de deux
bandes de musiciens qui réglaient au son des instruments les évolutions d'un tournoi, l'emploie dans un
sens général : « Quand soubdain les musiciens de la bande argentée cessarent, seulement sonnoyent les
» organes de la bande aurée (3).» L'antiquité donna une extension analogue aux mots lyra et cylhara, qui
désignaient, dans certains cas, tous les instruments à cordes, et quelquefois n'en indiquaient que des
espèces. Le moyen âge, en se servant des expressions de l'antiquité, et en les faisant passer soit dans
son mauvais latin, soit dans les idiomes nouvellement forgés, n'a pas été moins vague. Sambuca, psalté-
rion, choron (ou chorus), canon, symphonie et plusieurs autres, ont eu, aussi bien que lyra, cythara et orga-
num , des acceptions très diverses et souvent un caractère générique qui permettait d'en faire l'application
à plusieurs instruments cà la fois. Il est plus que probable d'ailleurs, et il est même prouvé que les écri-
vains, principalement les traducteurs, ont été, en bien des cas, très embarrassés pour deviner le sens d'un
mot, quand l'objet que peignait ce mot n'était plus sous leurs yeux et avait disparu depuis longtemps. Ils
(1) « Aber sie halten (les Germains) eïn andres Instrument un- (2) « Organa dicuntur omnia instrumenta rausieorum. Non solum
,. ter dem Kamen Macaria , welcbes der Pauke nicht unliânlich illum organum dicitur quod grande est et inflatur follibus ; sed quid
» gewesen seyn sol), und von welchem der Lebensbescbreiber optaïur ad cautilenam et corporeum est, quo insirumento utitur
» Ludwig des Seehsten, Sugerius in folgenden Wort'en redet : qui canlal, orgra-num dicitur. » (S. Augustinus, in fttaf. lvi, n° 16.)
» Tympanis et macariis et aliis similibus instrumenlis horribililer « Virgosurdasit ad organa.» {HieronymiOp., l.I,epist. adLactan-
» rèsonabant. » Meursius will aber anacaris gelesen baben. (For- tium.) Et saint Jérôme explique l'expression ad organa dont il s'est
kel, Allg. Gesçh, der Musik, Leipzig, 1801, t. U, § à5, p. 120.) servi, en ajoutant : « Tibia, lyra, citlmra cur fada sini, nesciat. »
Le moi anacaris, anacaire, n'a pas mis Forkel sur la voie de noire (3) Kabelais, liv. V, ebap. xxv : Comment les trente deuxper-
vieux français nacaire. sonnages du bal combattent.
180 LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
devaient alors s'en rapporter uniquement aux habitudes de leur pays et de leur époque, et remplacer les
anciens termes par des expressions de leur idiome auxquelles ils supposaient une signification équiva-
lente. Quoique les érudits du moyen âge n'aient pas -laissé d'étudier la musique des anciens comme base de
celle que l'on consultait de leur temps, ils étaient exposés à rencontrer dans cette étude les mêmes diffi-
cultés qui nous arrêtent encore aujourd'hui quand nous essayons d'éclaircir l'histoire des instruments.
L'incertitude et la confusion répandues sur cette matière proviennent des sources mêmes où l'on doit puiser,
et les documents dont ils disposaient, étant entachés de ces défauts, ne pouvaient manquer de les induire en
erreur, comme ils ont induit en erreur les modernes. Pour donner une idée des inconvénients que je
signale, je me contenterai de rapporter quelques versions d'un passage bien connu du psaume cl. Tout
le monde sait combien de fois ce passage a servi pour fixer la nature de certains instruments employés
par les Hébreux, et cependant on verra si, d'après les variantes qu'il comporte, on peut émettre un jugement
certain sur le véritable caractère des instruments mentionnés dans le texte original.
10.
1.
2.
3.
II.
5.
6.
7.
9.
10.
Trad. lat. de l'hébreu. . .
Paraphrase choldéenne . .
Trad. syriaque
La vulgale
Trad. arabe
Trad. de Luther
Trad. angl
Trad. en vieux français du
xuc siècle.
Trad. en français moderne
de le Maisire de Sacy.
Texte de la Bible franc, de
l'Église évangélique.
Trad. lat. de l'hébreu . . .
Paraphrase cbaldéenne . .
Trad. syriaque
La vulgate , . .
Trad. arabe
Trad. de Luther
Trad. en angl
Trad. en vieux franc, du
xiie siècle.
Trad. en franc, moderne. .
Texte de la Bible de l'Église
évangélique.
3) Laudate eum in clangore. .
Laudate eum clangore. . .
— — voce
— — in sono . . .
— — sonitu. . . .
Lobet ihn mit
Praise faim in thesound oftîië
Loez lui en soun de. . . .
Louez-le au son de la . . .
Louez-le au son de la . . .
Il) Laudate eum in
buccinae.
buccinae.
cornu. .
tubae . .
buccinae. .
posaunen
trumpet.
eslive . .
Laudate eum in. . . nehel et cilhara.
psalteriis et cilharis.
cilharis iic lyrK
in psaltcrio et cilhara.
psallerio et cilhara.
lobet ihn mit .... psaller und Ilarfen.
praise him upon ihe Iule and harp.
loez lui en psaltii et en harpe.
trompette
trompette .
Lobet ihn mit
Praise faim inlhesoundofthe
Loez lui en
Louez-le avec le.
Louez-le avec le.
lympano elehoro .
tympanis et choris
tympanis et sistris
tympano et choro .
lympano et sistro.
l'auken und Ueigen
cymhalsanddances
corutli et en tym-
pan,
tambour et la flûte
tambour et la flûte
louez-le avec . .
louez-le avec le .
Laudate eum in.
. l'instrument à dix cordes
el la harpe.
.- psallérioh et la harpe.
. chordis et organo.
. tibiis el organis.
chordis iucUndis.
. chordis et organo.
. chordis et organo.
. Saiten und Pfeifen.
. slrings and pipe.
, cordes et organ.
luth el avec l'orgue,
luth et avec l'orgue.
5).
upon
9.
10.
des
cymbalis audilis. .
cymbalis.
cymbalis sonoris. .
cymbalis bene so-
nanlihus.
fidibus dulcisonis .
hcllen cymbelo . .
welllunedcymbals.
cymbals bien so-
naunlz.
lybales d'un son
éclatant.
cymbales retentis-
santes.
cymbalis ovationis.
voce et clamore.
cymbalis jubilalionis.
instrumenlis psalmodia:.
vvohlklingeiiden cymbeln.
loud cymbals. %:_
cymbals de joie.
. . lymbales d'un son gai et
agréable,
les cymbales de triomphe [!).■
(1) Tous les passages de l'Ecriture où il est question des instru- des musiciens (v. 21), une version latine nous donne : Fuit inven-
ments n'ont pas été traduits dans des termes plus précis. Au cha- tor tangendœ cilharae et tesludiiiis ; une autre : Fuit pater canen-
pitre IV de la Genèse, h l'endroit où Jubal esl cité comme le père tium cilhara et organa ; la version syriaque : cilharam el fides ; la
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS. 181
11 semble qu'un dernier moyen puisse être employé avec succès pour éclaircir le sens des passages inin-
telligibles, des expressions obscures qui se rencontrent dans les auteurs ou dans les documents sur les-
quels on cherche à s'appuyer. N'a-t-il pas existé de tout temps, et même au moyen âge , des investiga-
teurs patients et laborieux dont la vie entière est consacrée à l'œuvre laborieuse de rassembler tous les
termes constitutifs d'une langue, et d'en présenter des définitions? Ne saurait-on consulter avec fruit les
ouvrages qui traitent de la valeur des mots, comme les lexiques et les glossaires? Malheureusement il faut
avouer que cette ressource même est à peu près chimérique, car les livres dont il s'agit fourmillent d'er-
reurs et de contradictions. On n'en obtient des résultats utiles qu'en soumettant à un contrôle sévère
les assertions que l'on y puise. Quelle confiance d'ailleurs accorder aux lexiques du moyen âge quand nos
meilleurs dictionnaires modernes laissent tant à désirer pour l'intelligence des termes scientifiques? Le
plus estimé de ces livres, et le plus utile sans contredit sous le rapport littéraire, ne nous donne-t-il pas,
comme je l'ai dit ailleurs, cette naïve et insuffisante définition de la clarinette : Clarinette, sorte de haut-
bois? Craignons à chaque instant d'être égarés par des définitions aussi peu précises, et soyons d'autant
plus circonspects dans le choix des autorités que nous invoquons. C'est là ce que j'ai moi-même tâché de
faire. Quand je cite un écrivain qui m'inspire des doutes, j'ai soin d'en prévenir le lecteur, et quand je
rencontre des points controversés, je m'applique à signaler les diverses opinions qui les concernent. 11 est
surtout une précaution qu'il m'a paru nécessaire de prendre, et que j'ai prise toutes les fois que je l'ai pu.
Elle consiste à fixer l'époque à laquelle appartient un témoignage mis en avant pour justifier telle ou telle
assertion, afin que l'on n'applique pas ce témoignage à une chose qui serait d'une époque antérieure ou
postérieure à celle dont il est question. L'influence des temps a créé pour chaque instrument des phases
diverses d'après lesquelles il se modifie d'une manière plus ou moins sensible. Souvent, d'un siècle à l'autre,
il change complètement de forme, de nature et d'emploi. Quelquefois l'instrument reste le même, et ce
sont les dénominations seules qui varient. Que de choses à observer pour ne pas commettre d'erreurs!
Jean- Jacques Rousseau, en faisant connaître les motifs qui l'avaient détourné d'entreprendre la description
des instruments dans ses articles de Y Encyclopédie et dans son Dictionnaire de musique, avait bien raison
de iaisser entendre qu'il faut une patience à toute épreuve pour ne pas se laisser rebuter par les difficultés
sans nombre que présente une tâche de cette nature ; et encore il n'avait pas spécialement en vue les
instruments du moyen âgé!
Dans la collection d'instruments de musique que nous offre la partie iconographique des Danses des
Morts, nous retrouvons à peu près tous les éléments, ou du moins les principaux éléments de l'ancienne
musique instrumentale, flûtes, fifres, flajeols, sifflets, chalumeaux, hautbois, muses, cornemuses, cornes
ou cors, cornets, courtauts, cromornes, trompettes, sacquebutes, violes, rebecs, chifonies, harpes, psal-
térions, tympanôns, luths, guitares, mandores, mandolines, monocordes, dicordes (trompettes marines),
tricordes, tambours, tambourins, naquaires, triangles, cloches, grelots, castagnettes, plusieurs instru-
ments à vent du genre de la flûte, plusieurs instruments à cordes du genre du luth, petites orgues porta-
tives et autres instruments dont je dirai au fur et à mesure les noms particuliers. C'est le spectre funèbre,
un mort ou squelette, celui que l'on appelle vulgairement la Mort, qui lire de cette mine instrumentale
les accompagnements ironiques de ses sinistres complaintes. C'est à lui qu'il appartient déjouer le rôle de
musicien et de danseur par excellence. Les personnages vivants qu'il entraîne, à l'exception du ménes-
trel , n'ont point d'instruments. Ce qui paraît singulier , et ce que l'on n'a pu expliquer jusqu'à présent,
c'est que le texte ne fasse que très rarement allusion à ceux qu'il tient dans ses mains décharnées et qu'il
feint de porter à ses lèvres absentes. Pour tant d'instruments de formes et d'espèces différentes représentés
dans les images du musée funèbre, les rimes explicatives ne citent que trois ou quatre noms appartenant
chaldéénnc : Ipse fuit magister omnium canentium in nablio, harp and organ; en français: qui fut le père de tous ceux qui
scientium cantium cilhaiœ et oigani ; l'arabe : lynipanum et ci- touchent le violon et les orgues (toucher le violon!)
tharam. En anglais, on lit : The father of ail such as handle the
18 LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS.
aux espèces les plus connues, tels que flûte ou chalumeau, luth. Dans la Danse de Berne, j'ai rencontré
une fois le nom du cor, Ilorn, et dans la Danse de Heidelbcrg (H1) il est question du Pauken thon, du
son des timbales, à l'endroit où d'autres leçons nous donnent Pfifenthon, son du fifre ou de la flûte. Toute-
fois la légende explicative de cette Danse est en règle avec l'image qui s'y trouve jointe , car dans celle-ci
le spectre est muni d'une sorte de petites timbales que les Européens au moyen âge empruntèrent aux
Orientaux. Du reste, il s'en faut que la relation soit toujours aussi exacte entre le texte et l'image. Sou-
vent l'instrument peint ou dessiné par l'artiste est tout autre que celui dont le texte fait mention ; ou bien,
quand il y a un instrument représenté dans le tableau, il n'en est pas question dans le texte, et vice versa.
Je ferai voir clans la suite les endroits où l'on remarque ces anomalies. La seule observation que je crois
devoir faire dès à présent, c'est que les différents textes des Danses des Morts, comme la plupart des
œuvres poétiques de ces temps-là, ne sont d'aucune utilité pour faciliter les démonstrations qui concernent
les instruments du moyen âge. C'est ailleurs que je puiserai les éclaircissements que ce sujet réclame ; je
comparerai les figures d'instruments qui ornent le musée mortuaire avec toutes celles que d'autres monu-
ments épars çà et là nous ont conservées ; je les expliquerai et les commenterai à l'aide des définitions les
plus exactes qui ont été données de celles-ci par des écrivains dignes de foi et bien renseignés, et c'est en
procédant de la sorte que j'essaierai, malgré l'obscurité de la matière, de trouver quelques bonnes solu-
tions. Je le sais, dans une entreprise aussi scabreuse on doit toujours se défier des résultats que l'on
obtient. Que de fois la découverte du lendemain n'a-t-elle pas mis en défaut l'érudition de la veille!
Un fait accepté comme incontestable peut être à chaque instant démenti. Les assertions présentées sous
la forme du doute ont du moins cela de bon qu'elles exigent une sorte de contre-épreuve, c'est-à-dire qu'elles
provoquent de nouvelles recherches qui atteignent quelquefois le but. Les opinions données pour certaines ont
cela de mauvais qu'elles paralysent l'élan des tentatives ultérieures en posant les limites d'un domaine qui
semble avoir été conquis, et qui souvent n'a pas même été entrevu. L'amour-propre des auteurs s'en trouve
bien , mais la science ne peut qu'y perdre.
Pour expliquer les instruments de musique avec méthode et clarté, on est convenu de les distribuer en
trois classes principales, savoir, les instruments à vent, les instruments à cordes et les instruments à per-
cussion (1). Des exemples de cette division se trouvent dans les plus anciens traités. Aur. Cassiodore, écri-
vain de la première moitié du vic siècle, et Isidore de Séville, mort en 635, ont aussi reconnu deux ou trois
classes principales d'instruments de musique. 11 n'est pas inutile d'ajouter que, parmi les instruments à
cordes, on distingue encore ceux qui sont à cordes pincées ou touchées avec un plectre, et ceux qui sont à
cordes frottées et touchées avec un archet. Enfin on établit d'autres subdivisions et l'on classe les instru-
ments par" familles et par systèmes. Je suivrai cet ordre, et je désignerai en tête des chapitres, sous leurs
dénominations modernes, les principales familles d'instruments de musique dont je passe brièvement en
revue les types les plus essentiels depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, tout en rapportant cette étude à
l'objet principal de mon livre, c'est-à-dire aux instruments de musique des Danses des Morts.
Je dois rappeler ici, une fois pour toutes, que la diversité des sons et d'étendue des voix humaines ayant
donné l'idée de produire par analogie la même variété d'effets sur les instruments, la plupart de ces der-
(1) Cassiodore en admet trois et partage les instruments enper- bulaœnea.etargentea, mais aussi les instruments à cordes delà na-
cussonalia, tensiùilia et inflatilia. Dans la première de ces trois ture de la cîWara et du psaftmwni. Aumoyenâgeeldansdes temps
classes, il range ; Vacitabula œnea et argentea vel alia; dans la plus rapprochés de l'époque où nous sommes, on a continué de
seconde, chordarum fila in quibus sunt species cythararum di- traiter des instruments d'après cette méthode, tantôt en divisant
versarum ; dans la troisième, tibiœ, organa, calami, panduriœ. ceux-ci en trois classes, tantôt en les réduisant à deux classes prin-
Isidorede Séville se contente de deux grandes catégories dont la cipales, savoir les instruments a vent joués par sufllacion, comme
première, qu'il désigne sous le nom iVorganica, comprend les on disait alors, et les instruments à cordes ou tensiles. Mais les
instruments à vent, tels que tubœ, calami, fistules, sambucœ, or- divisions et les subdivisions de ce genre étaient, à celte époque,
gana, pandurœ, tandis que la seconde, qu'il nomme rhythmica, comme elles le sont encore maintenant, purement facultatives,
embrasse non seulement les instruments à percussion proprement c'est-a-dire subordonnées au point de vue de l'auteur et auxexi-
dits, comme les suivants : tympanum, cymbalum, sistrum, acita- genecs de la matière traitée.
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES DANSES DES MORTS. 183
niers furent très anciennement subdivisés et classés d'après les lois toutes naturelles de ce système; chacun
d'eux a donc, comme type principal , fourni plusieurs instruments de son espèce, qui dans leur ensemble
embrassaient une échelle musicale plus ou moins étendue, et constituaient un groupe de sonorités homo-
gènes. C'est à ce point de vue que beaucoup d'instruments anciens et quelques uns de ceux qui existent
encore, ont eu ce qu'on peut appeler leur famille, ou pour mieux dire leur système, système qui répondait
à celui des voix, c'est-à-dire aux quatre parties dessus ou discant, haute-contre, taille et basse (1). Mais on
ne se bornait pas toujours au nombre d'instruments strictement nécessaire pour exécuter les parties prin-
cipales, et l'on admettait un plus grand nombre de dérivés de grandeur différentes, suivant leur étendue.
Ainsi la famille du hautbois, en Allemagne, au xvnc siècle, était ainsi composée : le petit chalumeau, le
chalumeau, le petit hautbois ou pommer alto, le grand hautbois ou pommer alto, le basset ou pommer ténor,
le pommer basse, le pommer contre-basse.
Les distinctions, les différences que l'on introduisait dans cette classification variaient à l'infini (2).
Chaque instrument ainsi organisé, et lorsque son système était complet, pouvait à lui seul former un con-
cert. C'est pourquoi dans les xvi% xvnc et xvine siècles il était toujours question de concerts de flûtes, de
concerts de violons, de concerts de hautbois et de concerts de trompettes (3).
Peu à peu on abandonna ces classifications ingénieuses pour des associations d'instruments moins
rationnelles. Cependant il en est resté des traces dans quelques combinaisons dont on fait encore usage.
Telle est entre autres celle qui, sous le nom de quatuor, forme la partie essentielle de nos orchestres. On
sait qu'elle consiste dans la réunion des premiers violons, des seconds violons, des altos, des violoncelles
et des contre-basses (4).
Une autre observation que je dois faire aussi, une fois pour toutes, c'est que la nature de cet ouvrage
ne comportant pas des détails techniques sur l'étendue, le diapason et l'accord de chaque espèce d'instru-
ment et de ses dérivés, j'ai dû passer sous silence, dans les chapitres qui vont suivre, tout ce qui avait
rapporta cette matière. De pareils développements m'auraient entraîné beaucoup trop loin, et d'ailleurs
ils ne sont vraiment à leur place que dans un ouvrage exclusivement consacré à l'histoire particulière des
instruments, ou bien à l'art de l'instrumentation en général.
(1) Ou, d'après ces dénominations italiennes : soprano, alto,
ténor, basso. Ces quatre parties se réduisaient souvent à trois, parce
que la haute-contre et la taille pouvaient être exécutées sur un
seul et même instrument. Souvent aussi le système était partagé
enjeux, et chaque jeu avait ses instruments relativement graves
et aigus.
(2) J'en ai rapporté plusieurs exemples dans mon Cours d'instru-
mentation considérée sous lés rapports 'poétiques et philosophiques
de l'art. Paris, Ileugel.
(3) Saint Evremont dit, à propos de la pastorale de Cambert :
o On y entendait des concerts de flûtes, ce que l'on n'avait pas
entendu sur aucun théâtre depuis les Grecs et les Romains (les
Opéras, comédie, acte II, scène iv). » On lit dans l'histoire de
l'ordre royal militaire de Saint-Louis, que pendant le siège de
Mons, en 1691, les officiers français eurent la galanterie d'offrir
aux dames de la ville assiégée un concert de hautbois qu'elles
vinrent écouter des remparts. Le passage suivant du Menteur de
Corneille fait aussi allusion à l'usage d'employer plusieurs instru-
ments d'espèces différentes en chœurs séparés. C'est Dorante qui
parle et raconte la magnificence de sa prétendue fête :
Comme à mes chers amis je veux vous tout conter.
J'avais pris cinq bateaux, pour mieux tout ajuster ;
Les quatre contenaient quatre chœurs de musique
Capables île charmer le plus mélancolique :
Au premier, violons ; en l'antre, luths et voix ;
Des liâtes au troisième, au dernier des hautbois,
Qui tour îl tour en l'air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Cependant que les eaux, les roches et les airs,
Répondaient aux accents de nos quatre concerts.
Lorsque ces réunions instrumentales se faisaient entendre pen-
dant les repas, elles prenaient souvent le nom d'entremets. La
chronique de Saint-Denis, parlant des noces de Louis dauphin,
qui fut roi de France et premier du nom, dit : « Du service ne
n doit estre question?; car des viandes possibles à trouver y avoit
i) largement et entremets de trompettes et clairons. »
(ti) 11 y a plusieurs années, dans un de mes ouvrages relatifs à
l'instrumental ion moderne, j'exprimais le désir de voir cet ingénieux
système de classification reprendre faveur parmi nous, et j'entrais
dans quelques considérations sur les moyens de l'approprier à nos
instruments actuels. Je finissais en ajoutant que, satisfait d'avoir
soulevé cette question, je laissais à d'autres plus habiles et plus
experts que moi le soin de la résoudre. Le vœu que je formais
paraît devoir être complètement réalisé sous peu. 11 existe à Paris
un artiste que l'on peut croire appelé à régénérer plusieurs bran-
ches de l'art instrumental. Cet artiste est M. Ad, Sax, qui a déjà
eu la gloire de donner son nom à des inventions d'une incontesta-
ble utilité. Dans ses inventions comme dans ses perfectionnements,
il a résolu de la manière la plus satisfaisante le problème de la
division des instruments modernes par familles. 11 n'en est pas un
seul inventé ou perfectionné par lui qui ne possède ses dérivés de
toutes les grandeurs, de manière à offrir, en conservant l'homogé-
néité du timbre, un système complet embrassant la plus vaste
échelle de l'aigu au grave.
184
INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE SIXIÈME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
FLUTES.
Danse dc Petit-Bale : a.) Charnier. Beinhaus (pi. III, fig. 22) (1). — b.) L'Empereur. Der Keiser (pi. XIV, fig. 88). — c.) Le
Médecin. Der Arzet (pi. XIV, fig. 90). — d.) Le Maire. Der Schulthess (fig. 92). — Danse du Grand-Bale : e.) Charnier.
Beinhaus (pi. III, fig. 23). — f.) L'Empereur. Der Kaiser (pi. XII, fig. 89). — g.) Le Médecin. Der Doctor (pi. XIV, fig. 91).
— Danse Macabre imp'r. : h) Un des quaire Squclelles-Musiciens (pi. IV, fig. 24).— Danse Macabrr, Ms. n" 7310, 3, Bibl. nat. : ».■)
Id. (fig. 25 6). — Der Doten Dantz : /.) Le Roi. Der Konig (pi. VIII, fig. 50). —h.) Le bon Moine. Der Gude Monich (pi. X, fig. 66).
La flûte est l'un des plus anciens instruments que l'on ait inventés. L'observation d'un fait naturel, le
frémissement sonore des touffes de roseaux agitées par le vent paraît avoir donné l'idée de souffler dans
un tube pour en tirer des sons. 11 est à présumer que ce genre d'essai eut lieu d'abord avec une simple
tige de jonc ou de roseau, ou bien avec un brin de blé ou d'avoine, ou bien encore avec les jeunes branches
de certains arbres ou arbustes. Les petits tuyaux obtenus de la sorte furent taillés de longueur différente
et percés de plusieurs façons. La manière d'opérer à cet égard ayant plus ou moins influé sur le nombre
et sur la qualité des sons, il en résulta des variétés du modèle primitif, et quelquefois des types nouveaux.
Bientôt on dépassa les limites de la dimension primitive, et l'on employa diverses substances pour fabri-
quer des instruments analogues à ceux que l'on avait faits d'abord avec une simple tige de roseau. Telle
est probablement l'origine de la flûte, du chalumeau (calamus), et en général de tous les instruments com-
posés d'un tube creux et sonore, instruments qui, dans le principe, reçurent en grec le nom générique dc
syrinx, en latin celui de tuba, et dont les plus petits, rendant un son aigu et sifflant, furent confondus entre
eux sous le nom de fistula; en bas latin, pipa; en vieux français, flausle, flageol, pipe, frestel, fifre,
pipeau, sou/fie, sublet, sible ou sifflet, etc. ; en allemand, Pfeife, Pfiff; en anglais', pipe; en vieux flamand,
Finit et Pijp(2). Le règne végétal seul n'a point fourni la matière dont on a fabriqué les premières flûtes ;
des os d'animaux creusés et percés avec plus ou moins d'art ont eu la même destination (3). C'est pourquoi
(1) Les chiffres romains et les chiffres arabes renfermés dans la
parenthèse renvoient aux planches et aux figures placées a la
fin du présent ouvrage. Pour indiquer les sujets des rondes fu-
nèbres qui contiennent des dessins de l'espèce d'instrument dé-
crit dans le. chapitre, dessins qu'il eût été impossible de donner
tous, je me suis contenté de faire connaître la qualité du principal
personnage qui s'y trouve représenté avec le squelette, et qui ca-
ractérise, comme on sait, le groupe où il figure. Je n'aurais pu me
servir dans le même but des numéros d'ordre des gravures de
chaque Danse, attendu que l'ordre dans lequel ces gravures sont,
placées varie selon les éditions et quelquefois selon les exem-
plaires. Du reste, on n'a pas besoin de faire de grandes recherches
pour vérifier l'application de tout ce qui concerne les instruments
de musique , dont je parle , aux Danses des Morts , puisque j'ai
extrait des Danses les plus raves et de celles qu'on ne peut se procu-
rer que très difficilement les images où se trouvent figurés la plu-
part de ces instruments. Je me suis servi des principaux types de
rondes funèbres qui ont acquis le plus de célébrité et sont les plus
curieux par leur ancienneté, savoir : les deux Danses bàloises, la
Danse Macabre, le Doden dantz et la Danse xylographique du ma-
nuscrit de Heidelberg. Ces Danses représentent l'art instrumental
du moyen âge dans une période de trois siècles. J'ai joint a
ces antiques monuments la Danse d'Holbein, qui contient aussi
quelques instruments assez curieux à étudier, aujourd'hui com-
plètement tombés dans l'oubli. Mais je n'en ai pa&toujours donné
une copie, parce que j'ai pensé qu'on pouvait facilement les avoir
sous les yeux, M. Fortoul ayant publié, en France, une édition
de l'excellent travail de Scblolthauer, qui reproduit très fidèle-
ment l'œuvre d'Holbein. On se rappellera que c'est dans les mains
du squelette qu'il faut chercher l'instrument décrit, à moins qu'il
ne se rencontre des exceptions, ce que j'indiquerai.
(2) Ces noms étant génériques, on déterminait leurs acceptions
particulières au moyen d'un terme indiquant l'espèce d'instru-
ments dont on voulait parler. Ainsi, en allemand, le mot Pfeife
donne Querpfeife, Feldpfeife , Schiveizerpfeife , lorsqu'on veut
l'appliquer à l'instrument que nous appelons fifre. Schaeferpfeife,
littéralement instrument de berger, s'entend d'une sorte de flûle, de
chalumeau. Boekpfeife, sackpfeife, signifie une cornemuseàoulre,
l'instrument que les Anglais, par la même raison, appellent bag-
pipe , comme ils disent aussi horn-pipe, pour désigner une autre
espèce d'instrument à vent. Junius et Kilian traduisent en flamand
les mots latins tibia et fistula par pype et fluyte, et de leur temps
on exprimait dans la même langue par ruispyp, lollepype, le mœzel
ordinaire ou doedelzac, c'est-à-dire la cornemuse ou muselle : ruis-
pyp, de mis, bruissement, bourdonnement; et lollepyp, de lolle,
miaulement, chant langoureux d'une chatte en amour. Pour mœzel,
les Flamands on dit aussi quene, que Kilian interprète par tibia
utricularis.
(3) On prétend que la première flûte de cette espèce fut faite
d'une jambe de grue, et que l'on en construisit aussi avec des os
d'âne.
FLUTES. 185
la flûte proprement dite prit le nom de tibia chez les Latins. Au surplus, beaucoup d'autres matières ont
servi et servent encore pour cet objet ; mais le bois est celle que l'on préfère généralement à toute autre.
Il est bien peu de nations de l'antiquité ou des temps modernes qui n'aient pas connu ce genre d'in-
strument, sinon dans toute sa perfection, du moins à l'état d'ébauche, comme l'emploient encore de nos
jours les sauvages. Dans l'Inde, en Egypte et parmi les Hébreux, il s'en rencontre différents types
d'une origine fort ancienne. Chez les Grecs et chez les Romains, les variétés en furent si nombreuses, que
nos archéologues croient pouvoir en admettre plus de deux cents. Néanmoins toutes ces variétés se rédui-
saient à trois espèces principales: la flûte simple, la flûte à plusieurs tuyaux ou flûte de Pan, et la flûte
double. Les deux premières espèces sont restées en usage jusqu'à nos jours. Quant à la flûte double, on ne
sait pas d'une manière positive si les peuples du Nord l'ont cultivée originairement. Toujours est-il que
cette flûte existe sur des monuments du ix% du x° et du xie siècle. Strutt, dans son Angleterre ancienne,
reproduit un groupe de trois personnages dans lequel figurent deux musiciens qui jouent l'un de la flûte
double, l'autre de la lyre antique. Le manuscrit nu 1118 de la Bibliothèque nationale contient un dessin de
flûte double datant du xie siècle. Ce dessin est fort grossier, mais remarquable à ce point de vue qu'il repré-
sente un instrument dont les tuyaux, au lieu d'être isolés, sont liés ensemble de manière à ne former qu'une
seule pièce. Ils aboutissent en outre à une double embouchure. Cette combinaison fut renouvelée au siècle
dernier sous les noms de flûte d'accord et de flûte harmonique. Si l'auteur des Contes d'Eutrapel ne plai-
santait fort légèrement à propos de tout, et ne donnait presque toujours un sens figuré et parfois obscène
à ses comparaisons, on serait tenté de croire qu'il voulait faire allusion aux flûtes d'accord, lorsqu'il écri-
vait ce qui suit : « Les premiers quarante ans de ce vieillard Mace (continuoit Dupold) furent emploiez
» au mestier de cousturier et de sonneur de fleute, qu'il appelait un coutre (sont ces -flûtes qu'on fait à
» Crouteles, larges par le milieu et à deux accords).» Toujours est-il que c'est en s' appuyant de ce seul
témoignage que l'on a très sérieusement cité le mot coutre dans V Essai de de la Borde comme ayant été le
nom d'un ancien instrument de musique. L'espèce de flûte double qu'on appelait flûte harmonique se com-
posait de deux flûtes à bec réunies et accordées en tierce. Au moyen de divers doigtés on y pouvait
exécuter certains accords (1). On fait encore aujourd'hui , par l'application du même procédé, des petits
flageolets doubles qui servent de jouets à l'enfance. Un peuple de l'Europe moderne, les Russes, possède
un instrument nommé dudà, dutka et dudotka, très ancien dans leur pays, qui est à peu près semblable à
ceux que l'on vient de décrire. Il se compose de deux tuyaux ordinairement d'inégale longueur, joints
ensemble et percés chacun de trois trous.
La flûte, à cause de son origine champêtre, a joué de tout temps un grand rôle dans la poésie buco-
lique. Elle a été en réalité l'instrument favori des pâtres et des bergers. On aime encore à l'entendre au
village, et les sons aigus du flageolet charment toujours le paysan. Comme les poètes s'identifient volon-
tiers avec les héros qu'ils célèbrent, ils ont adopté les pipeaux rustiques dès qu'ils se sont mis à garder les
moutons. Cela nous a valu sur la musique champêtre un grand nombre de métaphores., qui toutes décou-
lent de l'antique fiction du dieu Pan, patron des bergers et inventeur des flûtes pastorales. Marot nous
rappelle cette fable dans son charmant et naïf langage :
Pan, disait-il, c'est le Dieu lriompliant
Sur les pasteurs; c'est celuy, mon enfant,
Qui le premier les roseaux pertuisa,
Et d'en former des flûtes s'advisa.
{Eglogue au Roi.)
La flûte eut aussi un caractère guerrier dont l'origine peut s'expliquer allégoriquement par les traits
(1) Un individu nommé Mockel a publié une méthode pour cet donne une bien pauvre idée de l'effet que devait produire notre
instrument. On y trouve un arrangement de la Marseillaise du beau chant national exécuté sur la flûte harmonique.
même auteur. Cet arrangement est des plus malencontreux et
21
1S6 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
prêtés au dieu Pan dans le mythe de Bacchus marchant à la conquête des Indes. L'invention d'une
espèce particulière de flûte, dont on fait honneur à Minerve, semble donner également la raison poétique
de la destination de l'instrument aux fières harmonies du combat. Cependant, quoique la flûte ait été em-
ployée dans la musique guerrière des anciens presque aussi souvent que l'a été la trompette, c'est à ce
dernier instrument qu'est échu l'honneur de représenter par métaphore la poésie épique.
11 est souvent question dans les Danses des Morts du son de la flûte, surtout dans les Danses allemandes,
où l'on rencontre à chaque instant l'expression suivante : Pfeifenthon. Mais, comme je l'ai dit ailleurs, le
mot. Pfeife ayant dans la langue allemande un sens générique qui embrasse tous les instruments à vent,
l'expression do Pfeifenthon peut aussi bien s'appliquer au son du chalumeau, du hautbois, du flageolet, du
sifflet qu'à celui de la flûte proprement dite. Les traducteurs ne sont donc pas gênés pour en donner l'in-
terprétation, et dans le texte du Grand-Bâle, le Pfeifenthon du funèbre dilettante est souvent rendu par
aigre sifflet, tant il nous répugne d'admettre que l'instrument de la Mort puisse être une flûte douce!
Flûte droite. — Selon toute probabilité, c'est la plus ancienne. Pour en jouer, on tenait cette flûte
verticalement devant soi. Elle comprenait différentes variétés : les plus simples étaient des ébauches d'in-
struments plutôt que des instruments complets. C'étaient des sifflets ou des chalumeaux grossiers, comme
on en fait encore dans les campagnes pour se divertir et pour prendre les oiseaux à la pipée. Une branche
de saule, de jonc , une tige d'oignon ou de roseau, percée seulement de deux ou trois trous, constituaient
ce naïf appareil musical. C'est là ce qui engendra les instruments nommés sifflet de paysan, pipe, sublet,
fistule, flaros de sans, muse de blé, flûte eunuque, flûte à trois trous, appelée aussi flûte à l'oignon et mirliton.
Mersenne, dans son Harmonie universelle, page 227 du livre des instruments à vent, décrit avec soin ces
flûtes et ces chalumeaux primitifs, notamment la flûte qu'il appelle flûte eunuque, qui n'est autre chose que
le mirliton actuel (1). Quand on pense aux choix étranges que faisaient nos ancêtres dans leurs combi-
naisons instrumentales, on est moins étonné de voir une flûte comme la muse de blé, que l'onprend en terre,
jouer un rôle dans la musique sérieuse. L'auteur de Y Harmonie universelle nous dit lui-même qu'on peut
former avec ces sortes de flûtes un concert entier, qui a cela par-dessus toutes les autres flustes qu'il imite
davantage le concert des voix , car il ne luy manque que la seule prononciation, dont on approche de bien
près avec ces flustes. D'après cela, il n'est pas impossible que la muse de blé ait joui de quelque estime.
Les mêmes considérations s'appliquent aux flajos de sans, à la pipe et à la fistule, instruments tout aussi
imparfaits, et que l'on commença par fabriquer dans les champs avec les seules ressources offertes par
la nature.
Les flûtes droites, d'un type moins grossier, avaient trois trous, indépendamment de ceux des extré-
mités et de l'ouverture latérale appelée lumière. Elles étaient faites de différentes essences de bois, et
avaient pour embouchure une sorte de gros sifflet formant la tête de l'instrument, d'où le nom de flûtes à
bec, qui, à une certaine époque, servit à les désigner en France. Peu à peu le nombre des trous fut
augmenté et porté de trois à quatre, puis à six et même au delà.
Les dénominations de flajeol, fifre, fistule, sublet (pour sifflet), furent appliquées d'une façon générique
à toutes sortes de variétés de flûte, mais principalement aux flûtes droites d'une petite dimension et d'un
timbre aigu. Elles ont exprimé aussi des variétés du chalumeau. La dénomination la plus répandue, celle
que l'on rencontre le plus fréquemment dans les vieux auteurs français, est celle de flageol, avec ses diffé-
rentes orthographes; elle semble même, jusqu'au xv° siècle environ, avoir été préférée au mot flûte en toute
occasion.
(1) Pour arriver à définir ce que Guillaume de Machault enten- lionnée par le trouvère du xive siècle était le même instrument
dail par flûte Brehaigne, on avait rapproché les explications don- que la flûte eunuque dont parle Mersenne. Il est probable que c'est
nées par Mersenne a propos de la flûte eunuque du mot français là une opinion erronée, et que le mot brehaigne, dans le cas dont
brehaigne, lequel en vieux langage signifie stérile, impuissant, et il s'agit, n'est pas un adjectif, mais un nom propre de pays, en,
l'on avait induit de ce rapprochement que l'espèce de flûte men- sorte que flûte brehaigne doit plutôt signifier flûte de Bohême.
FLUTES. 187
Flajeol. — Flajel, flagiei, flageols, (lajeols, flageos, jlajeos, flajos, flageuœ, flagieoo, flavel, flaveteau,
flautele, flagolet, flageolet.
Sonnent buisines et labours,
Grans cors d'arain et mœnel,
Freteaulx, flageaulx et chalemel.
(Roman d'Athis, ms. cite" par du Cange.)
I.ors r'oïssicz trompes soner,
Cors, tabours, flageus et chevrettes.
(GuiU. Guiart, xin° siècle.)
Puis prens sa muse et si travaille
Et son flavel de cornoaille (1)
Et espringue et saulcle et baie,
Et fiertdé pié parmi la sale.
{Roman de la Rose, xuf siècle.)
Les cloches sont tabourins et douanes,
Harpes et luz, instruirions gracieux,
Hautbois, flageols trompettes et buccincs.
(Marot, le Temple de Cupido, xvic siècle.)
El les cordes toucher
Des instruments, et les flûtes sonner,
Doubles flageols faisoient tant raisonner.
(Marguerite de Navarre, xvic siècle.)
On appelait flaiolliers,flageolleux, flageolleurs ceux qui jouaient du flajol, et en général de la flûte ou du
chalumeau. Dans l'un des deux états des officiers de l'hôtel des rois Philippe le Hardi et Philippe le Bel,
des années 1274 et 1288, il est question d'un roi des joueurs de flûte, nommé dans le texte latin rex
flaioletus (2). Un ancien compte mentionne à l'année 1492 des flaiolliers qui reçurent xxvi sols à titre de
gratification. On se servait aussi du mot flûleurs, comme le prouve l'ancien dicton flûteurs d'Orléans. Nous
disons aujourd'hui flûtistes et joueurs de flageolet.
Sous la dénomination de flajeol on comprenait autrefois, non seulement des espèces de flûtes différentes,
mais des variétés de la même famille, ainsi que nous le donne à entendre Guillaume de Machault dans ce
passage: « Et de flaios plus de x paires, c'est-à-dire de xx manières, tant de fortes comme des légères. »
Tous ces instruments se réduisent à quelques types principaux , savoir :
La flûte longue a trois trous. — Cette espèce de flûte fut très en vogue dans les xive, xve et
xvie siècles, voire antérieurement, pour accompagner le rhythme du petit tambour ou tambourin. Cette
destination lui était encore attribuée du temps de Thoinot Arbeau, qui dans son Orchésographie, imprimée
à Langres vers la fin du xvr* siècle, nous donne des renseignements très exacts sur la manière de l'em-
ployer: « Quant à notre tabourin, dit-il, nous n'y mettons point de sonnettes et l'accompagnons ordinai-
., rement d'une longue flûtte ou grand tibie : et de la dicte flutte le joueur chante toutes chansons que bon
» luy semble, la tenant avec la main du bras gauche, duquel il soustient le tabourin... Le bout près
>. de la lumière est soutenu dans la bouche du joueur, et le bout d'en bas est soutenu entre le doigt auricu-
» laire et le doigt médecin (le médiaire), et oultre ce afin qu'elle ne coule bas hors la main du joueur, il y
» a une esguillette au bas de la dicte flutte où se met le dict médecin pour l'engaiger et la soutenir; et n'a
» que trois pertuis, deux devant et ung par derrier, et est admirablement inventée, car du doigt démons-
» trant ( l'index) et du doigt du meillieu qui touchent sur les deux pertuis devant et du poulce qui touche
» sur le pertuis derrier, tous les tons et voix de la game s'y trouvé facilement. » C'est-à-dire qu'usant d'un
artifice qui consistait à souffler dans le tube de manière à faire quinter et octavier l'instrument, on obtenait
toutes les intonations qui ne pouvaient être produites naturellement. Un dessin de l'homme jouant du tam-
bour ou tambourin et de la longue flûte à trois trous accompagne dans l'ouvrage de Thoinot Arbeau la
description ci-dessus. Je l'ai donné pi. XX, fig. 178. Mais nous trouvons des exemples beaucoup plus
anciens de cette fonction ménétrière dans les Danses des Morts. L'un des quatre squelettes-musiciens de
(1) Dans l'édition de l'abbé LangletDufresnoy, ce vers est ainsi :
Aux instruments de Cornaialle ; dans le manuscrit que possédait
Roquefort, il y avait : Et son flajos de Corrioaile ; et ailleurs
on lit :
Puis prend sa muse et se travaille
As estives Je Cornoaille.
Ci) Ludwig, Reliquiœ manuscript. omnis medii œvi, t. XII,
p. 10, 25 et 26.
188 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
la Danse Macabre fxiv« et xve siècle) tient de la main gauche, en h et en i (pi. IV, fig. 21 et 25 b), la
longue flûte, et de l'autre main frappe sur un petit tambourin suspendu à son bras gauche au moyen d'une
lisière ou courroie. Le modèle de flûte que l'on trouve dans ces deux dessins est semblable à celui que l'on
voit dans YOrchésographie de Thoinot Arbeau; les trous sont figurés ici tous les trois au-dessus l'un de
l'autre du même côté, tandis que, conformément à la description précédente, il n'en aurait fallu marquer
que deux à cet endroit, en laissant supposer que le troisième existait de l'autre côté du tube. Le squelette
du Doten Danlz joue du même instrument ; mais, par une inadvertance du dessinateur ou du graveur, c'est
de la main droite qu'il en joue. Comme il porte la main gauche sur le bras du roi , il n'est point muni de
l'os ou de la baguette qu'il tient ordinairement pour frapper son tambour. Du reste, ce dessin est fort gros-
sier. En a et e (xiv* et xvc siècle), la forme de l'instrument à percussion est plus aplatie que dans les
exemples précédents, et la flûte qu'embouche le musicien du charnier paraît être une flûte à six trous;
en a (pi. III, fig. 22), cinq de ces trous sont apparents, et en e (fig. 23) seulement quatre, comme on
peut s'en assurer par le dessin que j'ai emprunté à Massmann. Mais cela ne signifie absolument rien, car
dans l'édition de la Danse du Grand-Bâle par Mérian, et clans plusieurs autres de la même Danse, il y a
toujours des différences de ce genre à constater : ce sont là évidemment autant d'erreurs. Quoique la flûte
à six trous fût en usage à l'-époque de l'apparition de la première Danse bcâloise , il n'est pas probable
qu'un même individu l'eût employée simultanément avec le tambour, car il lui aurait fallu en jouer d'une
seule main, ce qui ne lui eût été possible qu'avec la flûte à trois trous. C'est donc ce dernier instrument
que l'artiste aurait dû représenter pour être exact, et qu'il aura voulu représenter peut-être, sauf quelques
petits points de trop qu'il aura mis là sans le vouloir. De la Borde a reproduit, tome II , page 288 de son
Histoire de la musique, une estampe tirée d'une édition de la Danse aux aveugles dont il n'indique pas la
date. On y voit un joueur de flûte et de petit tambour précédant la Mort montée sur un bœuf. La Sciagra-
phia ou Theatrum instrumentorum de Prsetorius contient les deux instruments dont je parle. Le texte qui
s'y rapporte indique qu'on les associait très fréquemment en France et dans les Pays-Bas pour accompa.
gner la danse. Prœtorius parlant de cet usage comme d'un usage étranger, on est tenté de croire que les
ménétriers allemands du xvne siècle ne pratiquaient déjà plus ce genre de combinaison. Il est à remarquer
que les deux instruments reproduits dans la Sciagraphia, et que l'on trouvera ici, pi. XIX, fig. 175 a,
ont encore la forme qui leur était propre à une époque beaucoup plus reculée, notamment au xnr" siècle.
Le tambour, dont le cylindre de bois est presque aussi peu élevé que celui d'un tambour de basque, est
semblable par ses dimensions à celui que tient suspendu à son bras le squelette du charnier des Danses
bâloises. C'est cette forme que l'on remarque dans la plupart des monuments qui appartiennent à une
époque antérieure, et dont on peut citer un exemple assez remarquable au xm6 siècle parmi les sculptures
de la maison de la rue du Tambour, à Reims. Un des cinq compagnons ménétriers qui décoraient la façade
de cet édifice tenait, moitié sur son bras, moitié sur son épaule, un petit tambourin semblable à celui dont
j'ai donné le dessin d'après Pratorius. Le musicien n'était point représenté jouant de cet instrumenl, mais
embouchant une flûte à trois trous qui mérite une attention particulière en raison de sa forme originale.
Le tuyau, au lieu d'être droit dans toute sa longueur, était coudé à chaque extrémité en sens in-
verse (voy. pi. XX, fig. 165). Il est percé, au milieu, de trois trous dont le musicien ne fait pas-us;ige,
bien qu'il paraisse souffler dans son instrument. Mais je répète que l'on ne peut attacher aucune impor-
tance à des particularités de ce genre, parce qu'elles sont la plupart du temps l'effet du hasard. Dans sa
description de la Maison des musiciens à Reims, M. le baron Taylor désigne cette flûte de tambourin sous
le nom de fretiau. L'y/ de la Danse des Morts (Alphabet d'Holbein) contient aussi la représentation
des deux instruments associés. Au xvc et au xvic siècle, la caisse du tambour paraît s'être allongée. Thoinot
Arbeau dit qu'elle avait deux petits pieds de long et un pied de diamètre. Plus tard elle s'agrandit en-
core; en revanche, le tuyau de la flûte diminua en longueur. Au xvmc siècle, l'alliance de la flûte et du petit
tambour, après avoir subi de légères modifications, constitua la combinaison instrumentale que nous appe-
lons encore tambourin, du nom de l'instrument à percussion qui a fini par s'entendre de la réunion même
FUITES. 189
des deux instruments. Les Provençaux ont employé jusqu'à nos jours ce modeste concert pour donner des
sérénades et pour égayer leurs fêtes et leurs solennités. Cette coutume n'est plus générale dans le reste de
la France, et le tambourin que l'on y rencontre en de rares occasions, principalement dans les mains des
conducteurs d'ours funambules, est presque toujours calqué sur celui dont les Provençaux font usage.
C'est une caisse ronde et cylindrique du diamètre à peu près du tambour de guerre, mais d'une longueur
double. Elle est généralement faite d'un bois léger, et se suspend au bras gauche dans la position du tam-
bour ordinaire. La flûte de ce tambourin se nomme galoubet (du provençal galoubé); nous l'appelons
aussi flulet (1). C'est une petite flûte à bec qui n'a que trois trous, et dont le son est fort perçant. Quelques
années avant la fin du xviii' siècle, le tambourin et le galoubet étaient encore rangés dans la classe des
instruments propres à la danse, avec la musette, la vielle, le tambour de basque et les castagnettes. 1^
existait aussi une petite flûte à bec, ouflutet, du même genre que la précédente, mais plus longue de quelques
centimètres, dont on se servait pour accompagner un tambourin à cordes appelé bedon, ou tambourin
basque (2). Les Allemands appelaient la flûte à trois trous, Schwiegel, Schwagel, Stammentienpfeife. «C'est
» cette flûte, ditPr8etorius,qui est delà longueur du Nreoufîslidamiïitaris(Querpfeife), et dont on voit quel -
» ques Anglais faire usage pour accompagner le petit tambour. » Ce petit tambour est celui dont j'ai parlé
plus haut, et dont on trouve le dessin pi. XIX, fig. 175 a. 11 était tout simple que les ménétriers anglais
l'eussent conservé, puisque sous une forme presque semblable, et sous le nom de tabor (pi. XIX, fig. 174), il
avait été particulièrement attribué aux bardes non gradés, ou minstrels. En France, selon Doni , la flûte à
trois trous fut non seulement jointe au tambour, mais aussi à la vielle, ce qui, d'après son témoignage, lui
valut le nom de flûte des vielleurs.
La flûte droite a six tkous. — Quoique cette flûte, par le nombre de ses trous, semble être déjà
plus compliquée que la précédente, elle exigeait si peu d'habileté de la part de l'exécutant, du moins dans son
état primitif, qu'on attribue àcette circonstance l'origine de la façon de parler proverbiale : Pour jouer de la flûte,
il n'y a qu'à souffler et à remuer les doigts; locution qui s'applique encore, de nos jours, à toute chose dont
on vient facilement à bout. Les ménétriers en faisaient usage ainsi que de la flûte à trois trous. Ils l'appe-
laient flageol, flageolet ou flavel, comme tous les instruments en général qui appartenaient à la même
famille. D'anciennes vignettes nous montrent les visiteurs de la crèche, les bergers jouant, non seulement de
la cornemuse, mais aussi du flajeol ou flûte à bec à six trous. C'est ainsi qu'en Italie les pifferari, qui descen-
dent des montagnes aux approches de Noël , continuent cette tradition en s'associant par couples et en se
servant, pour fêter la Vierge et le bambino, l'un d'une cornemuse {piva), l'autre d'une sorte de clarinette
qui lient lieu de l'ancien instrument à vent dont nous parlons ici. Le modèle de flûte à bec qu'on voit
ordinairement représenté dans les mains des bergers dans les xve et xvic siècles est celui dont j'ai donné trois
exemples, pi. XIV, fig. 06, 97 et 98. Les personnages des figures 96 et 98 sont en effet deux bergers. Le
premier est tiré d'une gravure du Mystère delà Conception et Nativité de la glorieuse vierge Marie, imprimé
à Paris dans les premières années du xve siècle. Le sujet de cette gravure est l'Annonciation de la naissance
du Sauveur. Dans le texte du Mystère, les bergers devisent entre eux des cadeaux qu'ils feront à l'enfant
Jésus. 11 en est un, nommé Pelion, qui se décide à offrir au fils de Marie son beau flageolet tout neuf, qui
lui a coûté deux bons deniers (3). On voit dans le dessin que j'ai donné d'un de ces bergers jouant du fla-
(l) Le flutet et le galoubet ont élé quelquefois distingués l'un de
l'a utre et regardés comme' deux variétés du même instrument.
('2) Vuy. l'explication de cet instrument aucliapitre .Monocordes
et au chapitre Tambours.
(o) Le dialogue des bergers a lieu d'un bout à l'autre sur le ton
de la plaisanterie. En voici un fragment :
RlFFLART.
l.uy donras tu ton chien.
Pelyon.
îJenriy.
Oni retounieroit mes brebis?
RlFFLART.
Luy donneras tu du pain bis.
Pelyon.
Nenny.
RlFFLART.
Luy donras tu du let.
Pelyon.
Bref, il aura mon llagollet,
Tout neuf, il n'e.'t pas de refus ;
One puis en Bethlem ne fus
Que a ung de ces petits merciers
i90 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
gcolct que le modèle de cet instrument diffère' dans sa dimension de celui que l'on emploie de nos jours
sous le même nom, et que c'est proprement une flûte ordinaire ou flûte à bec à six trous. La figure 98 en
contient un second exemple. Le berger y est représenté jouant de son instrument; auprès de lui est son
chien fidèle. Cette figure provient des jolis encadrements d'un livre d'heures, publié à la même époque que
le Mystère de la Conception et Nativité de la vierge Marie. Il en est de même de la figure 97. Ici, comme
partout ailleurs , le nombre des points destinés à figurer les trous de la flûte à bec est complètement ar-
bitraire. Du reste, dans ce genre d'instrument, la position des trous était variable. Tantôt il y en avait
quatre devant et deux derrière, tantôt ils étaient tous les six du même côté: il en résultait un doigté dif-
férent. La flûte à bec, percée d'après le premier système, est celle qui a retenu l'ancienne dénomination
de jlajeol ou flageolet, qui s'est prise longtemps dans un sens générique. Mersenne dit naïvement que cet
instrument est l'un des plus gentils que l'on connaisse , et les rimeurs de fadaises et de brunettes ont par-
ticulièrement affectionné cette expression de gentil flageolet. Le nom d'arigot s'appliquait à cette flûte au
xvic siècle, ou du moins à l'une de ses variétés; quelquefois alors on la substituait au fifre pour accom-
pagner le tambour militaire. « Aulcung, dit l'auteur de VOrchésographie, usent, en lieu du fifre, dudict
» flajeol et fluttot, nommé arigot, lequel , selon sa petitesse, a plus ou moins de trous; les mieux faits ont
» quatre trous devant et deux derrière, et est leur son fort éclattant, et pourrait-on les appeler petites tibies. »
A cette description est joint le dessin que j'ai reproduit, pi. XIV, fig. 94 : il représente un soldat jouant de
l'arigot. Ce flageolet primitif, à six trous sans clef, s'est conservé jusqu'à l'époque actuelle. Mais à la fin du
siècle passé il n'était déjà plus qu'un instrument de fantaisie et d'amusement. Aujourd'hui il est cultivé par
quelques ménétriers de village, par des amateurs d'oiseaux (1) et par les petits enfants. Quant au flageolet,
il a subides perfectionnements en rapport avec le mouvement progressif de l'instrumentation, et son rôle
est assez important dans la musique de danse et dans les concerts de société. Je n'ai point rencontré le
flageolet proprement dit dans les rondes funèbres, et quoique les instruments de b, c, d, f,g (pi. XIV,
fig. 88-92), par la forme et la longueur du corps sonore, aient de l'analogie avec les flûtes à six trous , le
nombre tout à fait arbitraire des points figurés sur plusieurs de ces tubes et l'absence de tout signe sem-
blable sur d'autres dénotent ici l'œuvre du hasard et font douter que l'artiste dans ces dessins incorrects se
soit proposé de représenter une espèce de flûte déterminée. D'ailleurs il est à remarquer que le squelette
qui tient cet instrument en joue d'une seule main, ce qui indiquerait plutôt qu'il se sert d'une flûte à trois
trous. En b et en c (l'empereur et le médecin de la Danse du Petit-Bâle, xiv° siècle : voy. fig. 88 et 90),
les points destinés à figurer les trous manquent; en d, il y en a probablement plus qu'il n'en faut. Ces mo-
dèles ne servent donc qu'à fixer la forme générale de l'instrument.' On voit qu'ils indiquent tous les trois
des flûtes à bec de la même longueur et du même diamètre. De toutes les espèces de flûtes employées au
moyen âge, les plus communes, les plus vulgaires, ont été sans contredit la flûte à trois trous, celle à six
trous et la flûte traversière, dont je parlerai tout à l'heure. Cependant , par suite des perfectionnements
apportés au modèle primitif de ce genre d'instrument, on arriva bientôt à des combinaisons moins simples
et plus artistiques. Telle fut celle qui donna naissance à la flûte à neuf trous, employée en France jusqu'au
milieu du siècle dernier sous le nom de flûte douce ou flûte d' Angleterre. Elle composait, par ses modèles
de différente grandeur, tout un système du grave à l'aigu. Mersenne le partage en deux jeux principaux,
il me couste deux bons deniers et Assencion de Nostre Sauveur et Rédempteur ieu Christ jouée a
il sera pour 1 enfant esbatre Paris l'an de qrace mil cinq cent et sept. Imprimé au dit lieu pour'
Homme n'y a qui Icust pour quatre T1 „,.,„ » • , „ <■ ' ,,:,,, »r .
Mais néantmoins et fust-il plus riche Jehan Petit (xeuffroy de Marnef et Michel leNoir, elc.
11 l'aura. (1) Celui dont on s'est servi pour siffler les oiseaux et qu'on ap-
AL0R1S_ pelait flageolet d'oiseau, ou flageolet de serin, élail le plus petit et
composé de deux parties qui se séparaient. On ajoulait au bec de
Le don n'est pas niée. )v , a . ,, . . . .
Mais digne de grant gnerdon. instrument un tuyau ayant un renflement ou 1 on introduisait une
petite éponge. La force de l'air élant mitigée par l'effet de celte
Le mistère de la Conception et Nativité de la glorieuse vierge petite éponge, le son du flageolet imitait la voix des oiseaux capa-
Marie avecques le Mariage dicelle la Nativité Passion Resurection blés de siffler et de retenir les airs qu'on leur serine.
FLUTES. 191
le petit jeu et le grand jeu. Elle avait sept trous devant et un derrière; mais le dernier trou percé au bas
du tube était double, pour que l'artiste pût se servir de sa main gauche ou de sa main droite, selon l'habi-
tude qu'il avait contractée. C'est aussi ce qui s'observait dans les anciens modèles de flûte à six trous,
comme le prouve un dessin de cette espèce de flûte contenu dans la Musurgia de Luscinius. Du reste, ces
deux trous percés à côté l'un de l'autre donnaient le même son; on bouchait avec de la cire celui dont
on ne faisait pas usage. C'est à cela que l'instrument devait son nom de flûte à neuf trous, bien que, en
réalité, il en eût seulement huit principaux. Les basses avaient une clef que le petit doigt faisait mouvoir pour
ouvrir le dernier trou du côté opposé à l'embouchure, et les flûtes les plus graves s'embouchaient au moyen
d'un serpentin qui descendait le long du corps de l'instrument jusqu'à l'endroit où les lèvres de l'exécu-
tant pouvaient facilement s'y appliquer. La planche IX de la Sciagraphia ou Theatrum instrumentorum de
Prœtorius contient la représentation très exacte de tout le système de ces flûtes à bec que les Allemands
appelaient Blockfloeten, Ploekfloeten, Ploekpfeifen. On en trouve aussi des dessins dans Mersenne (liv. V,
page 2o9), au nombre desquels sont deux variétés que Prœtorius ne donne pas, et dont la plus grande,
percée de onze trous, pouvait avoir 7 ou 8 pieds de haut. A la bibliothèque de Strasbourg on voyait autre-
fois deux instruments de cette famille assez bien conservés, et provenant du dépôt d'anciens instruments
appartenant à la ville, et dont on disposait pour la musique et les concerts des fêtes solennelles. Je les ai
essayés pour vérifier l'exactitude des éloges donnés par Mersenne à cesr sortes de flûtes qu'il prétendait
avoir été appelées douces « à cause de la douceur de leurs sons, qui représentent le charme de la douceur
» des voix. » De tels éloges sont" un peu exagérés. Ces flûtes sont douces, en effet ; mais ce qui leur commu-
nique principalement ce caractère, c'est moins la douceur de leur timbre que leur peu de sonorité. Ce-
pendant, sous le règne de Louis XIV, toutes les parties de flûte, dans la musique dramatique, étaient con-
fiées à des instruments de ce genre. Le nom de flûte à neuf trous a été donné aussi à la flûte de Pan, en
sorte que lorsqu'on rencontre cette dénomination dans les vieux auteurs, on est assez incertain de savoir à
quel instrument elle s'applique. Je pense toutefois que dans le passage suivant, tiré de Rabelais, c'est bien
de la flûte dont j'ai parlé ci -dessus qu'il est question : « Il apprint (Gargantua) iouer du lue, de l'espinelle,
» de la harpe, de la flutte d'Alemant et à neuf trous, de la viole, de la sacqueboutte. » (Rab. , liv. ï,
chap. xxiii. ) Dans la dernière moitié du. xvine siècle, la flûte à bec à plus de six trous tomba en désué-
tude. Elle fut reléguée dans les campagnes, et définitivement remplacée par la flûte traversière. Déjà, vers
1761 , quelques auteurs ne la citent plus que pour mémoire. Celle dont ils nous parlent, et dont ils attri-
buent l'usage aux bergers et aux paysans, avait la forme d'un grand flageolet; elle avait six trous par
devant et un par derrière, et une sorte de patte où il s'en trouvait un huitième pour le petit doigt.
Observons ici qu'on ne doit pas donner à \& flûte douce les noms de dulcian, dulcimer, dulce melos , qui
appartiennent à des instruments d'un tout autre genre.
Flûte traversière. — On a donné à cette flûte l'épithète de flûte traversière pour la distinguer de la
flûte droite, et pour indiquer qu'on l'embouche, non point parle haut, dans une position verticale, mais de
côté, par une embouchure latérale, en sorte que l'instrument est plaeé horizontalement en travers du yisage
de celui qui enjoué. On en a un exemple (pi. XIV, fig. 95). Dans cet exemple, le personnage qui joue
de la flûte traversière ou fifre est un soldat que Thoinot Arbeau, clans son Orchésographie, a représenté
avec le joueur d'arigot dont j'ai parlé plus haut Les Français ont connu et cultivé très anciennement la
flûte traversière, car il en est fait mention dès le xive siècle dans un fragment d'une ballade d'Eustache
Deschamps, que j'ai déjà cité :
Guiierne, rubebe ensement,
Harpe, psalterion, doucainc,
N'ont plus amoureux sentement,
Vielle, fleuthe traversaine.
Toutefois elle n'était point aussi populaire que la flûte à bec, parce qu'elle exigeait plus d'art et pré-
sentait plus de difficulté pour la production du son. Au lieu d'être un bec taillé en sifflet, l'embouchure ds
192 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
cet instrument consistait dans un simple trou rond percé d'un côté du tube à peu près à la hauteur où la
lumière était placée dans les flûtes droites. (Voy. pi. XIV, fig. 93, deux modèles de flûte traversière, ou
Querpfeifen, tirés de Prœtorius.) La manière de serrer les lèvres et de les poser sur ce trou pour souffler
dans le tube et en tirer du son exigeait un soin particulier et beaucoup de pratique. Indépendamment de
ce trou servant d'embouchure , il y en avait six autres pour les doigts. Dans la suite, il y en eut un
septième que l'on ouvrait par le moyen d'une clef. Enfin, après de nouveaux perfectionnements, l'instru-
ment fut tellement amélioré, qu'on ne se persuade pas aisément que notre flûte actuelle descende en droite
ligne de la flûte traversière. L'ancien type pourtant existe encore dans le fifre, dont nous n'avons pas tout
à fait perdu le souvenir; car le fifre n'est autre chose qu'une petite flûte traversière employée pour la partie
qu'on appelait le dessus. La flûte traversière avait son système complet ainsi que la flûte à bec; le fifre
était à ce système ce que le flageolet était au système des flûtes droites (1). Le fifre, et en général tous les
instruments de cette famille, sont désignés clans la langue allemande par les mots Querpfeife ou Feldpfeife,
parce que les Allemands se sont principalement servis de la flûte traversière pour accompagner le tambour
des soldats. C'est là probablement ce qui a généralisé en Europe l'épithète d'allemande que les Français et
les Anglais ont souvent employée pour désigner cette flûte, épithète que l'on rencontre dans les vieux au-
teurs dès le xv° siècle, ainsi que le prouve le passage de Rabelais que j'ai rapporté plus haut. Du reste,
on en faisait usage en Allemagne autre part qu'à la guerre. Dans une ancienne gravure de la Chronique
de Nuremberg représentant les danseurs de la nuit de Noël, nous voyons un jouvenceau, qui fait l'office de
ménestrier, jouer du fifre pendant qu'un camarade, placé près de lui, bat le tambour, et que les autres
personnages de la scène, jeunes filles et jeunes garçons, exécutent des pas et des révérences mesurés
(pi. III, fig. 17). Le fifre, que nous ne connaissions encore que par son côté belliqueux, a donc figuré
dans la musique de danse , de même que le flageolet, qui est principalement regardé comme un instru-
ment champêtre, a été associé comme le fifre au tambour des soldats. La flûte traversière ayant définitive-
ment remplacé toutes les autres, hormis la petite flûte à bec appelée flageolet, et cette flûte étant aujour-
d'hui la seule en usage dans les orchestres, on ne la désigne plus par les épithètes qui lui avaient été ori-
ginairement attribuées, et l'on dit simplement flûte.
Flûte de Pan , Syrinx (ou flûte à jdusieurs tuyaux). — Cet instrument, dont l'invention remonte aux
premiers âges du monde, est parvenu jusqu'à nous dans sa forme primitive, et sous le nom de syrinx qui
lui fut particulièrement donné. Il se compose d'un assemblage de petits tuyaux d'inégale grandeur, faits
de roseau , de jonc ou d'autres matières, solidement fixés ensemble avec de la cire ou un autre lien , et ne
donnant chacun qu'une seule note (pi. XVI, fig. 131). L'instrument, dans l'origine, n'en avait que sept
et peut-être un moindre nombre; il en eut ensuite neuf, douze et jusqu'à seize. Pour en obtenir le son, on
les fait passer rapidement et successivement devant la bouche pendant qu'on effleure l'ouverture du bout
des lèvres, comme on a coutume de souffler clans une clef forée. Les anciens appelaient cet instrument
syrinx, et en attribuaient l'invention au dieu Pan (2). Sur les monuments de l'antiquité classique, nous le
rencontrons dans les mains de ce dieu-et dans celles des faunes, des satyres et des bergers. Les mytho-
graphes et les philosophes attachent une signification symbolique à son origine, à sa configuration, et sur-
tout au nombre de ses tuyaux. L'usage et le nom de la flûte de Pan sont passés de la langue et des mœurs
(1) En France, au siècle dernier, on employait dans la musique qu'il aimait, il n'embrassa qu'une touffe de roseaux. La nympht
deux espèces de petites flûtes auxquelles on donnait indifférent- avait été métamorphosée par une faveur particulière des dieux,
ment le nom de fifre., bien que l'une fût une petite flûte à bec et Tout musicien philosophe reconnaîtra sur-le-champ que cette fable
l'autre une petite flûte traversière. est une interprétation poétique de l'invention des instruments à
(9) Syrinx, nymphe d'Arcadie, ayant inspiré à Pan un violent vent, ou, si l'on veut, de la flûte de Pan, invention considérée
amour, était poursuivie par ce dieu. Un jour que ses alarmes étaient comme le résultat immédiat de la découverte de la production du
plus vives et qu'elle fuyait son persécuteur, elle arriva au bord du son par l'air agité dans les roseaux. C'est au même fait que l'on
fleuve Ladon et n'eut que le temps de s'y précipiter. Pan, qui la rapporte aussi l'origine de la personnification symbolique qui a
suivait, courut à l'endroit où Syrinx venait de disparaître et avança pris le nom de sirène. Le chant de la sirène indiquerait celle fa-
la main pour la saisir. Mais au lieu du corps charmant de celle culte de la nature par laquelle l'air pressé rend un son.
FLUTES. 193
des païens dans celles des chrétiens. Notre vieil idiome a retenu le mot grec syrinœ, qui signifie roseau, et
en a fait syringue, syringe, seringe et seringue. Sur le chapiteau de Saint-Georges de Bochorville, monu-
ment du xie ou du xiic siècle, on voit un personnage qui joue de la flûte de Pan. Dans cet exemple, la forme
extérieure de l'instrument est seule un peu modifiée. Les anciens auteurs ont souvent fait allusion à la syrinx,
tantôt en la désignant par son nom grec et antique, tantôt en employant les deux dénominations de
pipeaux et de frestel :
Là s'assisl Pan le Dux des bfstes
Et tînt un frestel de rosi aux
Si clialemeloit li danziaux.
(Philippe de Viliy, Poés. d'Ovid., dis.)
Toutefois on a prétendu que par frestel ou frestiau il ne fallait pas entendre la flûte de Pan, mais l'espèce
de fiùte à bec que nous avons appelée galoubet. Je crois que les deux interprétations conviennent au carac-
tère de ce mot, qui semble avoir eu, comme pipeau, chalumeau, flajeol, un sens générique, et avoir servi
à désigner différentes variétés d'instruments champêtres du genre de la flûte. Quant au mot eles, on a des
doutes sur sa signification , et l'on ne saurait affirmer que l'instrument auquel l'applique Guillaume de
Machault ait été précisément le même que la syrinx. Ce qui en avait fait concevoir la possibilité, c'est ce
nom d'eles (ailes) qui est en rapport avec la figure même de l'instrument, et peut-être avec la matière dont
il était fait, car un théoricien du xvne siècle, le P. Mersenne, observe dans son Harmonie universelle que
l'on peut aisément transformer une aile d'oie en flûte de Pan. On soupçonne que l'ancien instrument que
les Flamands appelaient Vloegel était la même chose que l'eles, c'est-à-dire le frestel ou flûte de Pan du
moyen âge; mais je crois plutôt que le mot vloegel, venant de l'allemand Flugel, mot par lequel on dési-
gnait des instruments à cordes ayant aussi la forme d'une aile, on doit l'entendre d'un instrument à peu
près semblable au clavecin, et surtout au clavecin vertical dont le type existait au moyen âge. Le mot eles
a probablement eu la même signification. De nos jours, la syrinx a perdu le prestige poétique qu'elle tenait
de son origine fabuleuse; elle est tombée dans le domaine de la musique ambulante. Les chaudronniers,
qui avaient autrefois, en France, le monopole de la fabrication des instruments de métal, en vendaient de
fer-blanc et de cuivre, et ils allaient eux-mêmes en jouer dans les rues pour annoncer leur marchandise.
C'est là ce qui fit donner à cet instrument, dans le xviii* siècle, le nom assez trivial de flûteou. sifflet de chau-
dronnier, nom qu'il a conservé jusqu'ici dans le vulgaire. Quelques flûtes de Pan modernes ont un double
rang de tuyaux accordés à la tierce. D'autres ont subi des perfectionnements de mécanisme qui feront peut-
être restituer sous peu à cet instrument la place qu'il est digne d'occuper dans la musique instrumentale.
Il serait d'autant plus injuste de frapper la syrinx d'un injurieux mépris que, selon toute probabilité, elle
a donné naissance à l'orgue. Les Danses des Morts des xiv% xvc,xvr et xvir siècles, que j'ai pu examiner,
ne m'ont pas offert un seul exemple de la flûte de Pan , quoique cet instrument lut en usage aux diffé-
rentes époques où ces Danses virent le jour.
25
19i INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE SEPTIÈME.
Instruments représentés tluias les Omises «les Morts.
CHALUMEAUX. — HAUTBOIS.
Danse du Petit-Bale. : a.) Le Charnier. Beinhaus (pi. W, fig. 22). - 6.) Le Ménétrier. Der Pfifer (pi. V, 11g. 28). — Danse du
Grand-Bale : c.) Le Charnier. Beinhaus (pi. Ut, fig. 23). — d.) Le Ménétrier. Der Kilbepfeiffer (pi. V, fig. 29). — Danse alle-
mande xvlQgraphique, Ms. n" 638 de lu bibliothèque de Ileidelberg : e.) Le Mendiant. Der Bettler (pi. XIII, fig. 84). —Der
Doten Dantz : f.) Squelettes-Musiciens du Charnier (pi. Vl,(ig. 38). — Danse Macabre impr. :g.) Le Ménétrier (pi. V, fig. 30 et Zh).
— Danse Macabre du Ms. n" 7310, 3, de la bibliolli. nat. : h.) Les quatre Squelettes-Musiciens (pi. IV, fig. 25 a). — Icônes
Mortis d'Holbein : ».) Le Triomphe de la Mort (le Charnier) (pi. IV, fig. 26).
Pris dans un sens général , les noms de fishda et calamus s'entendent de tous les dérivés de la flûte pri-
mitive, et surtout des flûtes pastorales, parce qu'on appliquait ces deux noms dans l'origine à celle que les
anciens disaient avoir été inventée par le dieu Pan, et faite d'une tige de roseau ou de plusieurs roseaux
assemblés et retenus par un lien (1).
Le grand dieu Tan avec ses pastoureaux,
Gardant brebis, bœufs, vaches et taureaux,
Faisoit sonner chalumeaux, cornemuses
Et flageolclz, pour esveiller les Muses.
(Marol, le Temple de Cupido.)
C'est dans ce sens, et en raison de cette origine, que les flûtes, les chalumeaux , les muses, musettes et
cornemuses ne sont qu'une seule et même chose pour les poètes bucoliques, qui confondent sous cette dé-
nomination divers instruments que les musiciens ont pris l'habitude de distinguer et de classer à part, soit
à cause de la différence d'embouchure, soit pour toute autre raison. Ces instruments, appelés aujourd'hui
flûtes, flageolets, chalumeaux, hautbois, cornemuses, musettes, étaient désignés au moyen âge par un
assez grand nombre de termes qu'on transportait souvent de l'un à l'autre, ou qu'on employait d'une ma-
nière collective. Tels sont les suivants tirés des écrivains de la basse latinité : fistula, pipa, calamus, cala-
mellus, calamella, cieramela, cabreta, musa, slira, pandorium ou pandurium (2), chorus (3), et ceux-ci,
particuliers aux vieux poètes français : fistule, frestel ou frestiau, pipe, pipeau, calamel, chalemelle ou cha-
lemie, muse, chevrette, etc. La plupart de ces dénominations s'appliquaient à de simples tubes semblables
aux sifflets et aux chalumeaux des campagnards. Quelquefois ils avaient des trous, quelquefois ils en
étaient dépourvus. Le flaios de sans, la fistule, la pipe et la muse de bief, mentionnés par Guillaume de
Machaultau xivc siècle, étaient sans nul doute des instruments de ce genre. Calamel, ou chalamelle, et muse,
se sont dits d'une espèce de chalumeau, d'une flûte rustique à une seule tige et d'une flûte à plusieurs
tuyaux comme la flûte de Pan. Ils ont exprimé aussi des instruments à vent et à outre, c'est-à-dire des
variétés de cornemuses et de musettes.
En cessant d'être un instrument primitif et grossier, et en s'introduisant parmi les éléments de la mu-
sique instrumentale, l'invention du dieu Pan retint quelque chose de son origine champêtre et de sa ma-
î!1a!M,1n?fmils^alcmosce,'il conJ,,ns«'a plurcs la nature du luth, mais d'un instrument à vent dont parle Cassio-
lnstiluit... (Vire;., F.nlorj \i v 39 \
Nam te calamos inflare labëila c!ore eL [si(loi'e cle Sévilie, ce dernier dans le passage suivant:
Pan uoeuit... (Calpurnius, ap. Barlhol., Dellbiis vclerum " Organica est in hisquœ, spiritu inflanle compléta, in sonuinvocis
lit). 1, cap. 4.)
vi,.m-io „. ti„-„„' •,' .. ■ » animantur, ut sunt tubae, calami, fistulœ, organa, pandoria et si-
, ™7Ute " f11'6 dC I!a"' °U SyWnx> dalls les '■ >«"ia instrumenta. » (S. Isid. , lib. III, Etymolog.)
u-uns de leurs berges. (Voy, Virg., Eglog., II, 37 ; et Théocr
hjl., 8,18.
l2) Il ne s'agit point ici de la pandore, instrument à cordes de
aussi à un instrument à cordes.
CHALUMEAUX. — HAUTBOIS. 195
tière originelle. Le petit tuyau ou canal qui a reçu le nom d'anche, et qui forme l'embouchure caractéris-
tique de tous les dérivés modernes du chalumeau antique, se compose d'un fragment de-chalumeau, c'est-
à-dire d'un morceau de roseau taillé d'une seule pièce, ou divisé en deux parties ou languettes très minces,
rapprochées l'une de l'autre et jointes de telle sorte qu'il ne reste entre elles qu'une très petite fente pour
le passage du souffle. C'est comme type générateur des instruments dont on joue au moyen d'une anche,
et dont on modifie le son par la pression des lèvres, que le chalumeau a été distingué d'avec la flûte,
le cor et la trompette qui s'embouchent et résonnent par d'autres procédés. Nous trouvons dans la
Danse des Morts du Petit-Bâle, en a(pl. 111, fig. 22), la figure d'un des plus anciens dérivés du chalumeau
rustique. C'était un simple tube percé de quelques trous, et dont l'extrémité inférieure s'élargissait en
forme de pavillon . comme dans une ancienne espèce de trompette droite. Les trous ne sont pas figurés
dans le dessin que donne Massmann, d'après Bùchel, et que j'ai reproduit d'après Massmann (pi. III,
fig. 22). On en remarque quelques uns en /'(pi. VI, fig. 38), sur des instruments de la même forme que
celui qui précède, et dont jouent trois des squelettes placés en tête du DotenDanti. Comme rien, dans cet
exemple, ne permet de reconnaître de quel genre était l'embouchure, il est à supposer que si ces instru-
ments ne sont pas des zinken droits mal dessinés (les z-inken droits ayant presque toujours eu aussi des
trous), ce sont des chalumeaux de la même espèce que celui de l'orchestre du charnier (Beinhaus) de la
Danse du Petit-Bâle. En Allemagne, on les appelait Schalmeyen ; en Italie, piffari; en France :
Chalumeau,— chalemie, chalemelle, chalemet, chalemee, calemel, calamel,chalemeal, chalemaulx, ciera-
mel. Ils avaient de six à neuf trous, et étaient ordinairement sans clefs, cemine celui qui égaie de ses sons
rustiques la Danse des squelettes de Y Imago M or lis de la chronique de Nuremberg (pi. II , fig. 16). Sou-
vent aussi, comme dans cette curieuse image, l'instrument avait à son extrémité une boîte dans laquelle
était fourrée la languette de roseau qui servait d'embouchure. Ces instruments donnèrent lieu à la forma-
tion d'un système qui embrassait les dérivés. de l'ancien chalumeau, dérivés auxquels les Allemands don-
nèrent les noms de Bombart ou Pommer, les Italiens celui de bombardi ou bombardoni, et les Français
celui de :
Hautbois {haulx-bois). — Ces dérivés ne différaient les uns des autres que dans la dimension ou dans le
nombre des trous et des clefs dont ils étaient munis. Ils étaient semblables pour la forme et pour la qualité
du son. Ils se composaient d'un corps sonore ou tube principal, auquel venait s'adapter le petit tuyau ap-
pelé anche, qui servait pour emboucher l'instrument. Cette anche consistait en deux languettes de roseau
placées horizontalement l'une sur l'autre, et moulées sur un petit corps de métal appelé cuivret. Souvent
elle était cachée sous une boîte spéciale ayant au milieu une ouverture circulaire qu'on plaçait à la bouche.
Les clefs, lorsqu'il y en avait, étaient pareillement enfermées dans une boîte percée tout autour d'une cer-
taine quantité de petits trous en manière de crible, autant pour l'ornement que pour l'utilité (pi. XV,
fig. 100). Les instruments de celte famille du diapason le plus élevé, c'est-à-dire ceux qui avaient parti-
culièrement retenu l'ancien nom de chalumeaux, n'avaient point de clefs ou n'en avaient qu'une (fig.. 99) (1).
Ce fut principalement eette dernière espèce qu'employèrent les ménétriers allemands et français des xv%
xvi° et xvnc siècles, b de la Danse du Petit-Bâle (xix" siècle) représente un instrument de moyenne dimen-
sion, qui semble avoir appartenu aux divisions du système dans lesquelles on rangeait YAlt-pommer et le
Discant-pommer (pi. V, fig. 28). Ce discant, ou dessus de hautbois, que les Allemands appelaient aussi
chalumeau [Schalmei], avait six trous principaux et une clef. Si la clef, dans l'exemple qui précède, n'existe
pas, ou du moins n'est pas visible, la boîte se voit très distinctement. Elle se voit encore mieux en dôe la
Danse du Grand-Bâle, où l'anche qui manquait ci-dessus est assez clairement indiquée (pi. V, fig. 29).
Quant aux points destinés à figurer les trous, ils ont été bien certainement placés au hasard. Le ménétrier
des Danses françaises possède un hautbois de la même espèce et de la même dimension que celui des
Danses allemandes. La figure 30 (pi. V) nous le montre portant cet instrument dans la main droite,
(1) Les figures 99 et 100 soin tirées de la Musurgia de Luscinius, et datent par conséquent de la première moitié du xvic siècle.
196 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
comme nous le représente une édition d'Antoine Vérard (1500). Les ménétriers allemands de la ronde
funèbre tiennent le hautbois de la main gauche. Il faut rapprocher cette figure de celle qu'on voit en h du
Ms. n° 7310, 3, de la Bibl. nat. (pi. IV, fig. 25 6). Dans celle-ci, l'un des quatre squelettes-musiciens de
l'orchestre de la Mort est représenté jouant de son instrument et concertant avec le joueur de gigue placé
à côté de lui.
En France, au xvie siècle, les hautbois furent divisés, comme ils l'étaient en Allemagne, en plusieurs
parties. 11 y avait donc des dessus, des hautes-contre, des tailles et des basses de hautbois. De plus, il y
avait deux sortes principales de hautbois, le hautbois ordinaire et le hautbois de Poitou; mais ces deux
espèces de hautbois différaient peu l'une de l'autre. Je parlerai plus spécialement de la seconde au chapitre
des cornemuses et des musettes. On a pu voir, par les dessins que j'ai fait connaître, que le musicien tenait
le hautbois pour en jouer à peu près de la même manière que de la flûte à bec ; mais il y produisait les sons
d'une façon différente et avec beaucoup moins de facilité. Il était obligé, dit ïhoinot Arbeau, de souffler
avec force. Le même auteur constate que les hautbois étaient, de son temps, -très bruyants et très criards.
A la vérité, le vulgaire -ne songeait pas à remarquer ce défaut. Un ou deux hautbois, quatre au plus, et le
tambourin avec la longue flûte, ou bien une vielle, composaient d'ordinaire à cette époque tout l'orchestre
des réunions dansantes. Or, comme ces réunions avaient souvent lieu en plein air, on n'était pas
fâché d'entendre ce petit orchestre marquer avec une énergie suffisante le rhythme des branles, des
gaillardes et autres danses, et, quoique très médiocre, faire du bruit comme quatre. Le hautbois, dans
la musique de danse, a donc tenu , comme instrument à vent, le même rang que le rubèbe, ou rebec,
comme instrument à cordes. Il y a été aussi populaire et aussi en faveur. Il se divisait ordinairement en
deux parties, c'est-à-dire que l'on employait de grands et de petits hautbois à l'octave l'un de l'autre.
«Cette couple, dit l'auteur de VQrchésogfaphie, est bonne pour faire résonner un grand bruit, tel qu'il
» fault es fêtes de village et grandes assemblées ; mais si elle étoit jointe avec la flultc elle offusqtieroit le
» son de ladite flulte. Bien la peult-on joindre avec le tambourin ou avec le grand tambour. » Les hautbois
n'ayant été perfectionnés que fort tard, conservèrent longtemps cette sonorité acide et. nasillarde. Environ
un siècle après Thoinot Arbeau, le P. Mersenne observe que « leur musique est propre pour les grandes
>> assemblées, comme pour les balets (encore que l'on se serve maintenant des violons en leur place), pour
» les nopees, pour les festes des villages et pour les autres réjouissances publiques, à raison du grand
» bruit qu'ils font et de la grande harmonie qu'ils rendent. « Mersenne voulait bien dire harmonie, mais ce
n'était rien moins que cela. Toujours est-il qu'à défaut de sonorités plus satisfaisantes, on crut devoir s'en
servir à la guerre. C'est une chose à remarquer, et conforme aux idées sur lesquelles j'appelais au com-
mencement de ce livre l'attention du lecteur, que presque tous les instruments qui formaient l'accompa-
gnement ordinaire des danses ont passé dans le domaine de la musique guerrière pour animer les soldats
comme ils avaient animé les danseurs. Il n'en faut excepter que les instruments à cordes. chez les mo-
dernes ; mais la flûte et le tambour, la trompette et la sacquebule, les hautbois et les cymbales, ont figuré
tour à tour dans l'orchestre de Vénus et dans celui de Mars.
Du xvic au xviif siècle il est souvent parlé des joueurs de hault-bois (1), et de gros bois. Par gros bois,
il faut entendre des instruments employés en qualité de basses des hautbois et dépendant de leur système,
ou bien provenant de familles instrumentales dérivées de la leur. Ces familles, qui s'étaient formées peu
peu comme produits des changements successifs apportés au système primitif de la construction des
instruments à un chef, étaient assez nombreuses au xvnc siècle, et sont décrites et figurées dans l'ou-
vrage de Prœlorius ( Synlagma musicum, t. 1 1 , et Theatrum intrumenlorum) sous les noms de fagott, dul-
a
()) Hautbois s cernait dans le principe en deux mois, et l'adjectif terme générique Servant à désigner différentes sortes d'instruments
prenait l'accord. On lit dans P.abeiais : « louant des haulx boys et de bois employés pour jouer les parties de dessus. Alors en disait
» musettes. » (Pantagruel, liv. III, cliap. ?.) haulx 6o!X, comme ondisait aussi hauts soens -.Jouant de Leaucoup
Je soupçonne que le nom de hautbois fut, dans l'origine, un d'instruments et hauts soens.
CHALUMEAUX. — HAUTBOIS. 197
cian, sordunen, doppioni , Rackettai , Krumbhœrner, cornamusa, bassanelli, schryan. Quelques unes de ces
variétés dataient de l'époque même où le docte théoricien que je viens de nommer s'occupait à les décrire ;
d'autres avaient une origine plus ancienne, sinon comme système complet, du moins comme instruments
isolés. Dans une gravure de la Danse d'Holbein, que l'on a coutume d'intituler Triomphe de la Mort, on
aperçoit, au-dessus de la tête du spectre qui joue de la vielle, deux instruments en forme de crosses, tenus
et embouchés à peu près de la même manière que des trompettes. Les squelettes qui en jouent sont au
second rang des musiciens, en sorte que ceux du premier rang nous les cachent. ( Voy. pi. IV, fig. 26.)
Ces instruments en forme de crosses étaient ceux que les Allemands nommaient Kromphœrner ou
Krumbhœrner, les Italiens cornamuti lord, les Français cromornes, cormornes ou tournebouls. Toutes ces
dénominations font allusion à la forme qui leur était propre, car le français cromorne est évidemment une
corruption du mot allemand Krumbhœrner (cors courbés), plutôt qu'il ne signifie cor morne, comme quel-
ques uns l'ont cru (1). Le cromorne, ou tournebout, se composait d'un tuyau de bois muni d'une anche, qui
était renfermée dans une boîte ou capsule, forée au milieu comme celle de certains chalumeaux. Il avait
ordinairement six trous, et plus bas un septième ; quelquefois, pour qu'il descendit davantage, il y en avait
deux ou trois de plus, et dans ce cas on ajoutait souvent à l'instrument une ou deux clefs qui fermaient ces
trous. Ainsi étaient construites les basses du système, car la famille des cromornes était complète comme
celle des hautbois. On réunissait souvent ces deux familles. Les grands cromornes s'employaient comme
basses des hautbois. Je crois qu'on a un exemple de cette réunion en i d'Holbein, car les instruments dont
jouent les squelettes du premier rang qu'on aperçoit derrière les timbaliers se rapprochent par leur forme
des chalumeaux ou des hautbois (pi. IV. fig. 26). Agricola, Luscinius et Prœtorius nous fournissent des
dessins des Krumbhœrner allemands, etMersenne donne la figure du tournebout dont on se servait encore en
France de son temps. Jusqu'au milieu du xvme siècle, ce genre d'instrument fut très en vogue parmi nous.
Louis XIV en avait dans sa musique. Les mêmes musiciens au service de la maison royale, qui jouaient de
la trompette marine, savaient aussi jouer du cromorne. A une époque plus récente, ce nom s'appliquait à
des instruments qui n'étaient pas toujours courbés. Celui qui s'employait comme contre-basse. du hautbois
avaitla forme même du hautbois; il était percé de onze trous, et il n'y en avait que deux qui fussent sans
clefs. L'extrémité du tube était armée d'un serpentin de cuivre à peu près semblable à celui des flûtes
douces de grande taille, mais au bout duquel on mettait une anche. Ce cromorne s'employait dans les
grands chœurs, où il produisait, assure-t-on, un fort bel effet; mais comme il fatiguait extrêmement la
poitrine, on ne tint pas à le conserver. Il disparut complètement dans la dernière moitié du xvmc siècle. Il
n'est pas douteux que l'usage du cromorne n'ait précédé celui du basson, puisque nous voyons des instru-
ments de ce genre figurer dans la Danse d'Holbein, dont la première édition complète date de 1538. Or
ce ne fut que l'année suivante, c'est-à-dire en 1539, qu'un chanoine de Pavie, nommé Afranio, eut l'idée
d'unir ensemble deux gros tubes en façon de hautbois, d'y mettre des ressorts et d'ajouter à cet appareil,
pour l'animer et y produire le son, deux peaux faisant à peu près l'office de l'outre et du soufflet dans certaines
espèces de musettes. Cette combinaison produisit un instrument lourd et volumineux , mais d'un timbre beau-
coup plus agréable que n'était celui des hautbois ordinaires. Un parent d'Afraniô, docteur dé Pavie, nommé
Ambrosio, dans une Introduction à la langue syriaque et arménienne, ouvrage des plus singuliers, qui con-
tient un fac-similé de l'écriture du diable Ammon, a donné l'explication et le dessin de l'instrument dont
il s'agit, et qu'il appelle fagot, empruntant ce terme du grec, <payu. Une étymologie aussi savante et aussi
recherchée n'a point satisfait le vulgaire, qui préfère prendre ce nom pour une allusion à la forme même
de l'instrument. C'est pourquoi on le rapporte au mot fagot et à l'italien fagolto, employés dans le sens de
(1) Une éililion du premier livre de chansons à quatre parties » veaux poix, à l'enseigne du Crom Cornet. » Le Krumm des Alle-
d'Oiiando di Lassus, annoncée sons la dale de 156Zi, à Anvers, niands a fait crom, et Hom, orne. C'est aussi du mot Horn que
portait sur le litre : « Correctement imprimées en Anvers par nous avons fait Saxhorn, qui veut dire cor de Sax.
« Jacob Susa'.o, imprimeur de musique, demeurant devant le nou-
198 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
faisceau ou réunion de plusieurs pièces de bois liées ensemble. Débarrassée de ses peaux, de ses soufflets
et réduite à des proportions moins incommodes, l'invention d'Afranio, qui dans les commencements avait
eu assez peu de succès, se releva rapidement dans l'opinion publique, grâce aux perfectionnements qu'y
apporta, antérieurement à l'année 1578, un des plus anciens facteurs d'instruments de musique de Nu-
remberg, Sigismond Scheitzcr. 11 en résulta que la famille du hautbois fut bientôt enrichie de l'utile élé-
ment appelé :
Basson. — Cet instrument fut désigné de la sorte, parce qu'il s'emploie comme basse des hautbois, et
peut-être aussi parce qu'il a un son bas, c'est-à-dire un timbre doux et un peu voilé, comme l'indique le
mot dulcian ou dulci suono (clulcino), qui fut aussi un de ses anciens noms (1). C'était évidemment pour
exprimer une qualité semblable que l'on appelait domaine (doussaine) ou douane, chulcine, au moyen âge,
un instrument que Bottée de Toulmqn classe parmi les instruments à anche de la nature des hautbois, que
d'autres prennent pour une sorte de flûte douce, et que d'autres encore croient avoir été une espèce de
vielle. Il en est question dans Coquillart :
Où estes vous-les tabourins,
Les cloukines el les rebecs.
Ailleurs il est fait mention des demi-doucaines. Ces dénominations ne doivent pas être confondues avec les
mots dulcemelos, doulcemelles et dulcimer, qui appartiennent non à des instruments à vent, mais à des instru-
ments à cordes et à clavier. Bien que le basson ait été souvent introduit dans le système ou jeu des haut-
bois, il avait aussi sa famille composée d'instruments de différente grandeur. Les plus petits, les plus courts,
avaient reçu des noms grotesques ; ils s'appelaient :
Couktauts et Cervelas. — Le courtaut était fait d'un seul morceau de bois cylindrique; il avait onze
trous, les sept premiers en dessus et les quatre autres en dessous. Outre ces trous, il en avait six autres ,
trois à droite pour ceux qui faisaient usage de la main droite, et trois à gauche pour ceux qui se ser-
vaient de l'autre main. On bouchait avec de la cire les trois trous devenus inutiles. Cet instrument ser-
vait de basse aux musettes. L'instrument nain et trapu que les Français appelaient cervelas n'était
autre chose qu'un courtaut formé d'un gros cylindre, tellement raccourci qu'on le pouvait cacher dans
la main. Il n'avait ordinairement que cinq pouces de long ; néanmoins il donnait un son aussi grave
qu'un instrument qui aurait eu huit fois sa longueur : cela dépendait de la manière de le percer et de
le diviser intérieurement. 11 avait aux extrémités huit trous pratiqués circulairement et bouchés avec- une
feuille de parchemin. Le long du cylindre il en avait quatorze. En Allemagne, ces cervelas harmo-
niques étaient de différentes grandeurs , et on les appelait Rackelten. Selon Prœtorius, ils avaient un son
fort doux et voilé comme celui qu'on produit en soufflant sur un peigne enveloppé de papier. Je laisse à
penser si c'est là un éloge ! Du reste, le théoricien Mattheson, dans un de ses accès de verve humoristique,
n'a pas cru pouvoir mieux faire que d'employer la même comparaison pour donner une idée du timbre
des hautbois.
Dans la Danse dont Massmann a reproduit les images xylographiques, d'après un manuscrit du xv3 siècle
de la bibliothèque de Heidelberg, le squelette qui vient chercher le mendiant estropié (derBettler) est
représenté jouant d'un instrument à anche percé de cinq à six trous latéraux, et dont le tube est beaucoup
plus court que celui des anciens Schalmeyen ou chalumeaux que l'on rencontre dans les autres Danses
funèbres. Au premier abord, cet instrument, par sa dimension, fait l'effet d'être une sorte de cervelas ou
de Racketten, ce qui donnerait en ce genre un exemple assez curieux'par son ancienneté. Mais on aban-
donne cette conjecture lorsqu'on examine attentivement la forme du tube qui va en s'élargissant vers sa
(1) Les Espagnols appellent bajon l'espèce de basson dont ils se nous l'entendons en France; c'est la basse d'un hautbois d'origine
servent dans leur musique. Ce mot vent dire également qui a un arabe que les Espagnols ont adopté.
son bas. Du reste, le bajon n'est pas tout à fait un basson comme
CHALUMEAUX. — HAUTBOIS. "9
base, au lieu de conserver le même diamètre dans toute sa longueur. La disposition des trous ne répond
pas non plus au mode de percement usité pour les courtauts et pour les cervelas. (Voy. pi. XIII, fig. Si.)
Il semble donc impossible de voir autre chose dans cette figure qu'un mauvais dessin du petit modèle de
l'ancien chalumeau des Allemands. Que ce soit un instrument à anche, cela n'est pas douteux, car les
contours de cette partie de l'instrument, dans l'exemple que je cite, sont nettement accusés. Nulle part on
ne trouve le squelette jouant du basson. Cependant cet instrument lui aurait parfaitement convenu, si l'on
en juge par l'effet surnaturel qu'il produit dans la- magnifique scène de l'évocation des nonnes de Robert le
Diable, où Meyerbeer, avec le tact et l 'à-propos que donne la science des grands effets dramatiques,
science qu'il possède au plus haut degré, l'a employé pour annoncer et accompagner la sinistre apparition
des larves sortant de leurs tombeaux.
Les bassanelli , les doppioni , les sordunen, les schryari , qui sont des dérivés assez récents du hautbois
et du basson, ne figurent pas non plus parmi les richesses instrumentales des rondes funèbres. Les bassa-
mdii tiraient leur nom de Giovanni Bassano, compositeur vénitien du xvn" siècle, qui les avait inventés.
Ils étaient de la nature du hautbois, mais d'un timbre plus agréable. Il faut dire la même chose des dop-
pioni et des sordunen. Au contraire, les schryari, comme leur nom l'indique, rendaient un son encore plus
perçant que leshautbois. Ces différentes familles ne furent pas d'un usage général; -abstraction faile des
bassanelli, elles ont été peu .connues en France. On ne les trouve mentionnées que dans Praetorius ; Mer-
senne ne les décrit pas, et aujourd'hui il n'en reste aucune trace.
Les dérivés modernes du hautbois et du basson sont les suivants :
Le hautbois de forêt, ou clarinet, qui avait un son de musette ou de chalumeau, et dont les Français ont
fait usage mêlé au cor de chasse, pour produire des effets d'harmonie agrestes et champêtres. Il fut aban-
donné vers la fin du xvme siècle et remplacé par la clarinette de nos orchestres. Celle-ci fut inventée
en 1690, à Nuremberg, par un individu nommé Dernier, qui , en s' appliquant à perfectionner l'ancien
chalumeau des Allemands, arriva insensiblement à cette utile découverte. Extérieurement, la clarinette ne
laisse pas d'avoir une grande analogie avec le hautbois, mais elle a un tout autre timbre, de tout autres
proportions et une embouchure composée d'une anche simple et d'un bec. Aussi les musiciens trouvent-ils
insuffisante et même inexacte la définition suivante qu'en donne l'Académie : « Cluumïtte , sorte de haut-
bois. » Le cor anglais n'étant proprement qu'un hautbois agrandi ou quinlede hautbois, et le contre-basson
formant la basse du basson , ces quatre instruments, à cause de l'homogénéité de leur timbre, composent
une seule et même famille perpétuant de nos jours le système des instruments à anche.
Quant à l'antique chalumeau, les bergers du Tyrol et de la Suisse, les pâtres de quelques contrées du
midi de la France et les petits enfants de la campagne, sont peut-être les seuls qui en aient conservé la
tradition. Les poètes eux-mêmes ont renoncé à la houlette et aux pipeaux. Ils ne suspendent plus aux
branches du saule en fleur leur chalemie rustique, et personne ne les entend plus répéter d'un ton plaintif
et langoureux :
a 0 ma tendre musette ! »
200 INSTRUMENTS REPRESENTES DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE HUITIÈME.
Eiistruiueiits l'egii'ésentés «laus les Danses des Morts.
CORNEMUSES.
Danse Macabre impr. : 6r.)L'un des quatre Squeleties-Mtisicicns (pi. IV, fig. 2/i). — Danse allemande xylographique, Ms. n° 638, fol.
de la bibl. de Heidelberg : b.) L'Evêque. Der Dischof (pi. XIII, fig. 81). — Der Doden-Dantz : c.) L'Evêque. Der Bischoff (pi. VI,
fig. U'2). — d.) L'Abbé. Der Api (pi. VII, fig, 57). — e.) Le Frère. Der Bruder (pi. X, lig. 67). — f.) Le Bourgmestre. Der Burger-
rneister (pi. XI, fig. 69). — g.) La Bourgeoise. Die Burgerin (pi. XII, fig. "!>).— Danse do Grand-Bale : H.) La Païenne. Die liey-
din (pi. XV, fig. 109). — Icônes Mortis d'IIolbein : e.) Le Fou. Der Narr.
Les instruments à vent composés de plusieurs tuyaux qu'on fait résonner au moyen de l'air contenu
dans une peau de la forme d'une vessie ne sont pas restés inconnus aux peuples de l'antiquité. Les Ro-
mains faisaient usage de flûtes à outre appelées libiœ utriculariœ. On en voit plusieurs sur leurs monu-
ments: une, entre autres, placée dans les mains d'un berger. Certains modèles de syrinx transformés en
cornemuse ou en musette, tels que celui donné ci-après (pi. XYI, fig. 132), prouvent que l'invention
du dieu Pan subit elle-même ce genre de perfectionnement. Les Hébreux, et en général les peuples de
l'Orient, ont connu l'emploi musical de l'outre et des tubes sonores réunis. Cette combinaison est encore
une de celles qui ont un caractère essentiellement pastoral et rustique. 11 semble naturel d'en attribuer
l'idée première aux pâtres, aux habitants des montagnes, qui n'ont point cessé de la pratiquer depuis les
temps les plus reculés jusqu'à nos jours. On en rencontre de nombreux exemples chez les peuples du Nord
comme chez ceux du Midi. On peut dire qu'elle a servi de base à la musique nationale des Écossais. Au
moyen âge, sa vogue fut extrême et en quelque sorte universelle en Europe. Elle avait alors toutes sortes
de formes , et prenait différents noms, tels que :
Muse (1), pipe, pibole, clialemelle, chalemie, cornemuse, saccomuse, musette, chevrette, vèze, hure, et, je
crois aussi, gogue. Comme les instruments auxquels on faisait l'application de l'outre étaient ou des chalu-
meaux, ou des hautbois, ou des espèces de cors ou cromornes dont on se servait même quelquefois, de
deux façons, c'est-à-dire avec ou sans l'outre, on désigna l'appareil complet en nommant une de ses par-
ties essentielles. De là le double sens des mots muse, chalemelle, pipe, pibole, etc., qui signifiaient tantôt
un simple chalumeau ou hautbois champêtre, tantôt la réunion de plusieurs de ces instruments combinés
avec la peau ou réservoir d'air. Musette n'est qu'un diminutif de muse, et en a eu les différentes acceptions.
Chevrette, chièvre, chevrie, comme vèze et gogue, font allusion au sac ou peau en forme de vessie qui
servait à faire résonner les différents tubes au moyen de l'air qu'il contenait lorsqu'il était gonflé. Che-
vrette, en bas latin, cabreta ou cabresta, tire son origine de ce que la poche fut souvent faite d'une peau de
chèvre. Vèze, en patois bourguignon et poitevin, signifie proprement une outre. Saccomuse donne à la fois
l'idée du sac de peau et du chalumeau qui s'y trouve joint. Cornemuse se dit pour corne et muse, et nous
voyons dans Praetorius que ce nom s'est appliqué, non seulement à l'instrument à vent et à l'outre, mais
encore à une variété de cromornes d'un son fort doux. Du reste, tous ces termes, comme expressions mé-
taphoriques, ont en poésie un sens général et s'emploient l'un pour l'autre ; mais, en d'autres cas, ils dési-
(I) On a fait le mot estive équivalent de muse dans le sens de dans quelques passages d'anciens auteurs comme synonyme de
cornemuse ou musette au xive siècle. Je n'ai rien trouvé nulle part trompette. Si l'on voulait s'aider de quelque analogie de forme
qui confirmât l'exactitude de cette assertion. Si jamais le nom pour bien connaître ici la \érilable signification du mot estive,
A' estive a été donné, comme on le dit, à une espèce de cornemuse, on devrait se rappeler que Roquefort le rend par botte. Les
c'est que cette cornemuse était peut-être construite avec des Italiens donnent encore a celle partie du costume des hommes le
tubes qui se rapprochaient du genre des cors ou cornets, ce qui nom de stifali.
aurait fait transporter à ces instruments le nom d'estive employé
CORNEMUSES. 201
gnent souvent des objets que l'on se propose de distinguer. Ainsi Guillaume de Machault nomme" séparé-
ment les chevrettes, les cornemuses et les chalemelles.
Un des plus anciens instrument à tuyaux et à outre que l'on ait employés au moyen âge, est celui qu'on
voit représenté sur une Ceinture de Mère Sotte du xuf siècle, qui naguère appartenait, je crois, à M. de
Tersan (pi. XV, fig. 106). Cet instrument consistait clans un simple tube de bois, ordinairement percé de six
trous et courbé à l'une de ses extrémités comme le cromorne; mais ce qui lui était particulier, c'est qu'il
portait du côté de l'embouchure un sac rond que l'on reconnaît pour avoir été fait d'une peau et non pas
d'une matière dure, puisque les ombres et les traits du dessin, dans presque tous les exemples que j'ai eus
sous les yeux, y figurent clairement des plis. Les Allemands appelaient cet instrument Platerspiel. Luscinius
et Agricola en ont donné la figure. On peut le considérer comme une des formes les plus simples de la cor-
nemuse avec laquelle, du reste, il est représenté sur la ceinture de Mère Sotte, aussi bien que dans le Doten
Danlz où nous le rencontrons deux fois. En f .(pi. XI, fig. 69), le sac est tout à fait semblable, pour la
forme comme pour la dimension, à celui de l'instrument dans lequel souffle le personnage représenté sur
le pelit monument du xme siècle qui servait pour la fête des Fous; mais le tuyau n'est ni aussi courbé, ni
aussi large qu'il l'est dans l'autre exemple. Du reste, cette forme-ci est tout à fait celle que Luscinius et Agricola
attribuent au Platerspiel. En cl (pi. VII, fig. kl), le tube est peu courbé ; il ne l'est guère davantage que
celui d'un cornet à bouquin ou zinke. La poche à laquelle il est fixé ne diffère pas des précédentes. Le
squelette, coiffé d'un béret à plume, pose sur sa mâchoire inférieure l'extrémité du petit tuyau placé du
côté opposé à l'endroit où le tuyau principal entre dans la peau. Malgré les faibles dissemblances que l'on
remarque dans les exemples qui précèdent, le Platerspiel de la Danse des Morts et l'instrument figuré sur
la ceinture de Mère Sotte deux siècles auparavant, sont, à n'en pas douter, le résultat de l'application de
l'outre à des espèces décors ou plutôt de promûmes. Ce qui le prouve, je le répète, ce sont les traits du
dessin qui marquent les plis de la peau et qui excluent l'idée que ce réservoir n'aurait été autre chose qu'une
boîte faite d'une matière dure, et ayant à peu près la même destination que celle qui recouvrait, l'anche
des cromornes. Quant à la ressemblance des tuyaux dans le cromorne et dans le Platerspiel, je ne crois pas
qu'elle puisse être l'objet du moindre doute, si l'on veut bien comparer les figures que j'ai placées ensemble,
planche XV. (Figures 101 et 102.) La figure 101 est tirée de Luscinius, et représente un Platerspiel qui date
de la première moitié du xvie siècle ; il est donc postérieur à ceux que nous trouvons dans le Doten Danlz,
ce qui prouve que l'on n'avait pas encore abandonné l'usage de cet instrument à l'époque où la Musunjia
vit le jour. Toutefois, à partir de cette époque, le Platerspiel devient de plus en plus rare sur les monu-
ments, et semble définitivement céder la place à la cornemuse dont il avait partagé pendant longtemps
la vogue.
L'application de l'outre à un seul tuyau percé de trous se rencontre encore plus anciennement que le
xiii" siècle, et je serais tenté de croire que le Platerspiel a pris naissance du chorus. Ce dernier nom est
attribué par saint Jérôme à un instrument formé d'une peau et de deux tuyaux d'airain, dont l'un était
l'embouchure et l'autre le pavillon. Il est vrai que l'on a donné comme exemples figurés à l'appui de la défi-
nition de saint Jérôme, des dessins qui ne représentent nullement ce que nous cherchons. Mais une figure
trouvée par Gerbert dans un manuscrit du ixe siècle, où elle est désignée sous le nom de chorus, nous ramène
à la forme d'instrument que nous venons d'étudier dans des monuments du xui% du xvcct du xvr siècle.
Ce chorus se compose de deux tuyaux séparés par une énorme poche à l'endroit qui forme à peu près le
milieu de l'instrument. Celte poche est probablement le sac dont parle saint Jérôme. Le tuyau qui n'est
point embouché est percé- de trous comme celui du Platerspiel, mais il est droit au lieu d'être courbé, et
par là en diffère (voy. pi. XV, fig. 103). Il semblerait naturel de penser que ces deux tuyaux étaient de
bois et non d'airain. Mais on ne peut dire s'ils avaient la même embouchure que le cromorne du l'iaters-
piel. Une autre figure, également donnée par Gerbert, et non moins ancienne que la précédente, semble
nous fournir un exemple du Platerspiel, ou plutôt du chorus à outre pressée, qui, par l'augmentation du vo-
lume de la poche ou sac à air, se transforme en saccomusc, o'est-à-dire en cornemuse, moins le bourdon,
26
202 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
qui dans ce modèle n'existe pas encore (pi. XV, fig. 10/t). La seconde espèce d'instrument à vent et à
outre dont je veux parler figure, avec la précédente, sur la ceinture de Mère Sotte (voy. pi. XV, fig. 105)
et dans le Doten Dantz. D'après la forme dans laquelle il s'y présente, cet instrument est bien celui qui fut
généralement employé au moyen âge, et qui est parvenu jusqu'à nous sous les noms de :
Cor.NEMiisiî (saccomuse), chalemie (chalemelle), chevrette, et aussi muse et musette dans les poètes des
xvc et xvie siècles.
Les parties caractéristiques de cet instrument sont : 1° le sac, fait ordinairement d'une peau de chèvre
ou de moulon; que l'on remplit d'air ; 2° les chalumeaux ou hautbois, munis de leurs anches, dont l'extré-
mité s'ajuste à la peau pour recevoir l'air qui y est contenu. Parmi ces chalumeaux, il faut compter d'abord
celui qui s'embouche et sert à gonfler la peau; il est placé sur l'un des côtés de la poche, et se nomme
porte-vent. Ensuite, celui que tient en main le musicien et dont il ouvre et ferme les trous avec ses doigts
pour produire différents sons; enfin les deux tuyaux d'accord qui servent de bourdons à l'instrument, et
dont le plus grand s'adapte à un endroit de la poche qu'on peut appeler le dos de la cornemuse. Tous ces
chalumeaux ne sont pas d'égale dimension, et quelquefois ils sont en plus grand nombre, surtout dans des
modèles d'une époque récente. Jusqu'au xv° siècle inclusivement, ceux qu'on voit représentés dans les
manuscrits ou dans les imprimés sont conformes pour la plupart à la description qui précède. Plus ancien-
nement, ils sont encore moins compliqués, et l'on n'y remarque qu'un ou deux tubes principaux et le porte-
vent (voy. pi. XV, fig. 107, 108).
La manière de tenir la cornemuse et d'en jouer est particulière. Pour que l'on puisse se servir de l'in-
strument, il faut que le réservoir d'air ait été rempli d'avance ; c'est ce qui a donné lieu au proverbe : Jamais
la cornemuse ne dit mot si elle n'a le ventre plein. Lors donc qu'on Ta placée devant soi, de telle sorte que
le grand bourdon passe sur l'épaule gauche et. s'y maintient, on embouche le porte-vent, et, quand la
peau est enflée et arrondie comme un ballon, on détache les lèvres de ces tuyaux et l'on fait agir les doigts
sur les trous du chalumeau ou du cromorne, en ayant soin d'entretenir l'action de l'air par une légère
pression du bras gauche sur le sac. H va sans dire que la provision d'air étant épuisée, on est obligé de
recommencer le même manège, à moins qu'on ne se résigne à la rude corvée de souffler et de jouer en
même temps sans repos. Voici des vers de Ronsard tirés d'un chant pastoral composé à l'occasion du départ
de Marguerite, sœur de Henri II. Ces vers peignent, avec la grâce naïve particulière au langage de l'époque,
l'action d'un pâtre jouant de l'ancienne musette ou cornemuse :
Lors appuyant (le pâtre) un pied sur la houlette,
De son bissae. aveint une musette,
La met en bouche, et ses lèvres enfla,
Puis coup sur coup en haletant souffla,
Et resouffla d'une forte haleinée,
Par les poulinons reprise et redonnée,
Ouvrant les yeux et dressant le soucy. " .
Mais quand partout le ventre fut grossi
De la chevrette et qu'elle fut égale
A la rondeur d'une moyenne baie,
A coups de coude en repousse la voix.
Puis çà, puis là, faisant saillir ses doigts
Sur le pertuis de la musette pleine,
Comme saisi d'une angoisseuse peine,
Pasle et pensif, avec le triste son
De sa musette ourdit ceste chanson (1).
Nous voyons en g le squelette jouer ainsi de la cornemuse : à sa mâchoire décharnée touche le porte-vent ; le
(1) Pasquier, à propos de ces vers, s'écrie dans son enthousiasme pour Ronsard : « Je deffie toute l'ancienneté de nous faire part
» d'une pièce mieux relevée et de plus belle estofle que cette-cy ! »
CORNEMUSES. 203
grand bourdon passe sur son épaule gauche; il fait agir ses doigts sur le chalumeau (pi. XII , fig. 7/i).
Le joueur de cornemuse de la ceinture de Mère Sotte, dont j'ai déjà parlé, est occupé des mêmes soins
( voy. pi. XII , fig. 105 ). Dans ces deux dessins, comme dans la plupart de ceux qu'on rencontre antérieu-
rement au xvr siècle, l'instrument n'a que trois tuyaux, c'est-à-dire qu'il est sans petit bourdon. Le premier
des quatre squelettes de l'orchestre funèbre de la Danse Macabre joue d'une cornemuse de la même forme
que les précédentes; il est censé en avoir rempli le sac qu'il tient sous son bras et presse contre lui , tout
en ouvrant et en fermant les trous du chalumeau avec les doigts de sa main gauche (pi. IV, fig. 2/i ). il
en est de même en c (pi. VI, fig. 42) et en e (pi. X, fig. 67) du Doten Danlz. En c, il faut remarquer la
forme du chalumeau et celle du grand bourdon. Le grand bourdon n'est point droit comme dans les autres
figures; il est courbé en manière de cromorne, et ressemble un peu à celui d'une grande cornemuse que
les Allemands ont appelée grosser Bock. Dans la cornemuse de la ceinture de Mère Sotte (pi. XV, fig. 105)
ce n'est point le bourdon qui donne lieu à cette remarque,, mais le tuyau qui sert pour le jeu des doigts.
On dirait d'une espèce de corne ou de tournebout. Du reste, les tuyaux de la chalemie, et surtout les bour-
dons, ne se ressemblent pas exactement dans tous les instruments que l'on rencontre sur les monuments.
Ils diffèrent quelquefois dans certains menus détails auxquels il est inutile de s'arrêter ; le lecteur en jugera
fort bien lui-même en faisant la comparaison des dessins donnés planché XV (fig. 107-111) , et de ceux
tirés des Danses des Morts indiquées en tête de ce chapitre. De ces différents modèles, celui que l'on trouve
planche XV (fig. 109) mérite une attention particulière. 11 provient de la Danse du Grand-Bâle. C'est
un instrument plus complet que ceux dont on a parlé jusqu'ici, puisqu'il a deux tuyaux d'accord au lieu
d'un. Ces deux tuyaux, qui donnaient deux sons ou deux pédales différentes, s'appelaient le grand et le
-petit bourdon. Us étaient ordinairement accordés en quinte, comme dans la plupart des instruments de ce
genre dont on faisait usage en Allemagne; quelquefois ils étaient à l'octave l'un de l'autre, comme dans
la eornemuse ou chalemie du xvne siècle, décrite par Mersenne. L'endroit où on les plaçait a également
varié. Dans le modèle tiré de la Danse de Bàle et en i des Simulachres d'Holbein, dont j'ai jugé inutile de
donner la figure, ils sont placés ensemble, non loin du porte-vent et près dé l'épaule du musicien. Au con-
traire, dans celui que rapporte l'auteur de V Harmonie universelle, et dont on peut avoir une idée d'après
la figure 110 que j'ai tirée de la Bible de Vence, le grand bourdon reste toujours placé sur le dos de la
cornemuse; mais le petit bourdon vient s'ajuster au goulot -de la poche, au même endroit où s'y ajuste
pareillement le chalumeau dont joue le musicien. Au surplus, les circonstances que je viens d'indiquer ne
sont pas les seules qui aient produit la diversité que l'on observe dans les modèles de cornemuse. Le
nombre des tuyaux d'accord fut porté de deux à trois; d'un autre côté, celui qui servait pour le musicien
était souvent double, ou bien il y en avait deux placés très près l'un de l'autre, dont l'un donnait une série
de notes comprise dans l'intervalle d'une quinte, et l'autre la série immédiatement au-dessus, de telle sorte
qu'on pouvait jouer à deux parties. Enfin les cornemuses étaient de différentes grandeurs, et offraient
ainsi des sons plus aigus ou plus graves, suivant le cas. Les Allemands en possédaient quatre, espèces prin-
cipales : une, appelée Bock ou Polnische Bock, qui n'avait qu'une seule pédale ou tuyau d'accord rendant
un son fort grave; le Schaper-pfeiff (ou Schaeferpfeiff, chalumeau de berger), qui portait deux tuyaux
d'accord ; le Hiimmelchen, qui en avait le même nombre, mais dont les sons pédales étaient plus élevés ;
enfin le Dudey, qui en avait trois, montant encore plus haut.
Tous ces instruments s'employaient pour accompagner la danse et pour ajouter à la gaieté des fêtes
champêtres. Le Sackpfeiffer, ou joueur de cornemuse, était indispensable en bien des cas. -Plus d'une fois
il fut placé en tête des bandes de danseurs convulsionnaires qui se rendaient en pèlerinage à quelque
chapelle placée sous l'invocation de saint Vit.
En France, on appelait les acteurs qui représentaient les miracles, les mystères, ainsi que les joueurs
de cornemuses eux-mêmes, des musards, des cornemusards ou comemuseurs , et leurs femmes des corne-
musaresses.
Cette société d'acteurs et de musiciens propagèrent le bel art de la musarderie, qui, sous le voile de l'ex-
20/t INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
pression figurée, et dans un sens un peu railleur, est devenu l'art de muser, art cher encore, assure-t-on,
aux enfants de la muse. Rabelais dit : « Et le pas terminé au son de ma musette, mesureray la musarderie
des musars. » (Liv. III, Prol.)
Au xvjic siècle, l'instrument appelé indifféremment cornemuse, chevrette et chalemie, resta presque
exclusivement attribué, dans sa forme primitive, aux bergers et aux moissonneurs. C'est pour eux que Mer-
senne se donne la peine d'en expliquer les ressources et d'en indiquer l'étendue. « Puisque les bergers,
» disait-il, ne manquent pas de raison n'y d'esprit, et qu'il s'en rencontre d'assez capables pour comprendre
» les raisons des intervalles dont ils usent en sonnant de leur cornemuse, de leur flageolet et des autres
«instruments qui leur sont familiers , ie metsicy la table harmonique de cette eslendue, afin de les sou-
» lager,car ils méritent que l'on travaille pour eux, puisqu'ils ont eu l'honneur d'estre les premiers advertis
» de la nativité du Fils de Dieu par la musique des anges. » L'importance du rôle des bergers, au point
de vue chrétien, est rappelée non seulement dans un grand nombre de tableaux de sainteté, mais encore
dans une très grande quantité d'images pieuses. Les livres d'Heures des xve et xvic siècles, où la Danse
Macabre prend souvent place , nous font voir les bergers qui reçoivent l'avertissement des célestes
messagers tenant des instruments semblables aux cornemuses de la Danse funèbre, et n'ayant, comme ces
derniers, que trois tuyaux : celui sur lequel on joue, le bourdon et le porte-vent. Dans l'exemplaire des
belles Heures à l'usage de Chartres (imprimées sur vélin) (1), qui esta la Bibliothèque nationale, et dont
les figures sont enluminées, ou plutôt dorées, car les bergers eux-mêmes ont des habits et même des che-
veux entièrement dorés, la poche d'une cornemuse que tient un des bergers est peinte en blanc absolu-
ment comme les brebis. On peut voir, figure 111, un de ces naïfs musards de la crèche. C'est un dessin
tiré des gracieux encadrements dont ce livre d'Heures est orné. En Italie, les descendants des humbles
adorateurs de Jésus au berceau célèbrent encore, par une musique joyeuse et pastorale, la fête de la Nati-
vité. Dès les premiers jours de l'Avent, les montagnards des Abruzzes et de la Calabre, dans leur costume
pittoresque et avec leur petit chapeau pointu planté sur l'oreille, quittent Leurs demeures et se rendent à
Rome. Là ils se divisent ordinairement par couples, et, marchant deux à deux, l'un jouant de la cornemuse,
l'autre du clarinet, se promènent dans les rues en chantant des Noëls et en formant des concerts cham-
pêtres. Comme l'antique vielleux dont parle la légende, ils ne passeraient pas devant une image de la
Vierge et du Bambino sans s'arrêter un moment pour fêter la pieuse image par les accords de leurs voix
et de leurs instruments. On désigne ces paysans musiciens sous le nom de pifferari. L'espèce de corne-
muse dont ils se servent habituellement comporte trois tuyaux d'accord ; le second donne l'octave du pre-
mier et le troisième la quinte intermédiaire. Ils en ont d'ailleurs de plusieurs sortes, nommées piva, musa,
cieramela, cornamusa et zampogna. Par zampogna ou sourdeline, les Italiens et les Français entendent
depuis près de deux siècles une espèce de cornemuse qui n'est qu'une variété de l'instrument auquel on a
donné le nom de musette, pour la distinguer de l'ancienne cornemuse. Nous savons que le nom de musette
n'est qu'un diminutif de muse, mot qui servit d'abord, avec pipa et chalemie, à exprimer des instruments
de la nature des chalumeaux , des hautbois ; tantôt ceux dont on jouait de la manière ordinaire, tantôt ceux
dont on obtenait le son en faisant sortir l'air d'une outre gonflée et pressée. Mais environ à partir du
xvne siècle, on appliqua, dans un sens restreint, à un instrument particulier, le mot :
Musette. — Un inconvénient de la cornemuse était la nécessité, pour le musicien qui en jouait, d'em-
plir la poche au moyen de son haleine, ce qui le fatiguait extrêmement, et pouvait, à la longue, déformer
les traits de son visage. Afin de remédier à cet inconvénient, on supprima le porte-vent et on le remplaça
par un soufflet qui servait à gonfler la poche lorsqu'on le baissait et qu'on le haussait par le mouvement
du bras. Un autre changement fut encore apporté à l'ancienne cornemuse. On substitua au grand bourdon
une sorte de boîte cylindrique d'ivoire , en forme de petite tour, renfermant plusieurs tuyaux d'accord
percés à côté les uns des autres dans une même pièce, et plusieurs anches correspondant à ces tuyaux , le
(I) Pur Cille Couteau (1513), pour Guillaume Eusiache , libraire; in -8, lctlies goiliiques.
CORNEMUSES. 205
plus souvent quatre ou cinq et quelquefois six ou sept. Au moyen de petites coulisses, on fermait les trous
ou rainures du cylindre pour disposer l'accord du bourdon. La musette avait ordinairement deux chalu-
meaux percés de trous et garnis de quelques clefs. On habillait cet instrument, c'est-à-dire qu'on recouvrait
la peau et le soufflet d'une espèce de robe de velours ou de damas ornée de broderies. En cet état, la mu-
sette fut jugée digne de figurer dans les fêtes musicales données à la cour fastueuse et élégante de
Louis XIV. On l'employait ordinairement avec les hautbois. Vers la fin du xvne siècle, elle était devenue
plus rare dans la musique de chambre, mais on s'en servait encore pour faire danser sur la pelouse, à la
campagne. C'était la cornemuse ou chevrette des gens riches. Cependant elle ne fit pas entièrement aban-
donner la cornemuse à porte-vent, à grand bourdon et à hautbois ou chalumeau rustique. Celle-ci s'em-
ployait encore quand l'autre avait la vogue ; elle n'avait rien perdu de sa simplicité originelle. Elle était
surtout cultivée en province, où elle s'était conservée sous différents noms et surnoms. Dans le Gâtinais, la
Bourgogne et le Limousin, on l'appelait chièvre, chèvre et chiàvre; quelquefois aussi vèze , comme dans
les Noëls de Guy Barozai. Ailleurs elle se nommait hure. On croit que le nom de bedon a également servi
à la désigner. Enfin, nos paysans bretons l'emploient encore sous le nom de biniou. Les musiciens de
Louis XIV l'avaient introduite dans la bande instrumentale dite de la Grande écurie. Elle y figurait sous le
nom de cornemuse de Poitou, en même temps qu'une sorte de hautbois ancien, qu'on appelait du même
nom et qui formait le dessus de ces cornemuses.
Quant à la zampogna organisée, ousourdeline, des Italiens, ce n'est, à proprement parler, qu'une variété
de la musette à soufflet. Cet instrument a plusieurs chalumeaux munis de ressorts pour l'action des doigts
et un bourdon d'accord en forme de boîte et de cylindre.
La musette a donné son nom à une sorte d'air d'un caractère naïf et tendre, d'un mouvement calme et
tant soit peu lent, accompagné d'une tenue-pédale à la basse. Sur ces airs, imitant l'instrument dont ils
tirent leur origine , on formait des danses appelées aussi musettes. Elles étaient très en vogue pendant
les règnes de Louis XIV et de Louis XV, règnes par excellence de la houlette et des bergères de cour.
Les flûtes, les chalumeaux , les flajeols, les hautbois, enfin les musettes, composent l'orchestre ordinaire
des pâtres dans les églogues, les idylles et les bucoliques de tout genre. L'abus qu'ont fait les mauvais poètes
des images où ces instruments interviennent comme accessoires ou attributs de la vie champêtre leur a
imprimé un cachet de fadeur et de miévreté enfantine qui leur a beaucoup nui auprès des écrivains mo-
dernes. Néanmoins, dans les chansons et les pièces comiques ou satiriques, on se plaît parfois encore à les
citer. Au xvie siècle, Bemi Belleau a décrit avec beaucoup de grâce et d'ingénuité, et comme allégorie, de
l'art des poètes, l'art des bergers fluteurs et musards dans sa gentille églogue de Bellin, Toinet et Perrot.
Ce passage vaut la peine d'être cité.
Toinet.
On me fit accorder les flustes inégales,
Les chalumeaux de canne, et quelquefois aussi
Le flageol amoureux, et, d'un vent adouci,
Traisner, à petits sauts, la troupe camusette,
Aux fredons animés du son de ma muselle !
Bellin.
Toinet, mon cher souci, Toinet, il ne faut point
Se repentir d'avoir si proprement conjoint
Les chalumeaux ensemble, et d'avoir mis en bouche
Le pipeau, qui si bien en tes lèvres s'embouche.
Pan flusta le premier, et les Faunes après,
Qui firent tressaillir les monts et les forests
Au son de leur bouquin, et n'eurent jamais honte,
En. voyant nos bergers, d'en faire un peu de compte.
206 INSTRUMENTS REPRÉSENTES DANS LES DANSES DES MORTS.
Puis, tu n'as pas appris à manier les doigts
Sous un petit sonneur: Janot a fait ta voix ;
Il l'a montré comment ( et en a pris la peine )
Il falloit retrancher les soupirs et l'haleine ;
Comme il faut donner vent, l'allonger, raccourcir,
L'enaigrir, le hastrr, le feindre, l'adoucir;
Comme il falloit aussi, dessus la chalemie,
Chanter une chanson en faveur de l'amie.
En revanche, un poète moderne, le chansonnier Piis, dans son Harmonie imitative, a lancé contre la
cornemuse champêtre la plaisante malédiction que voici :
— Teste soit du fausset de l'acre cornemuse,
Qui meurt lorsque l'haleine à ses vœux se refuse !
Nos modestes sylvains la fêtent dans les bois,
Mais le seul Pourceaugnac peut sauter à sa voix.
CHAPITRE NEUVIÈME.
Instruments représentés «l«ns les Hanses «les Morts.
CORS. — TROMPETTES.
Danse du Petit-Bale : a. ) Le Roi. Der Konig (pi. XVI, fig. 120). — Danse du Grand-Bale : b.) Le Roi. Der KSnig (fig. 121). —
Danse Macabre : e.) L'Homme noir (pi. V, fig. 35 et 36). —Danse allemande xylographique du xve siècle, Ms. n° 438 de la bibl.
de Meidelberg : cl.) Le Cardinal. Der Cardinal (pi. XIII, fig. 80). — e.) Le Jurisconsulte. Der Jurist (fig. 82). — f. ) Le Chanoine.
Der Chorherr (fig. 83). — g. ) Le Cuisinier. Der Koch (fig. 85). — Der Doden Dantz : h. ) L'un des quatre Squelettes-Musiciens
(pi. VI, fig. 38). — ».) Le Pape. Der Bobst (fig. ZtO). — j.) L'Empereur. Der Kaiser (pi. VII, fig. 49). — k.) Le Duc. Der Hersog
(pi. VIII, fig. 51). — /.) Le Chevalier. Der Ritter (fig. 53). — m.) Le Bandit. Der RSuber (pi. IX, fig. 56). —ri.) L'Usurier. Der
Wucherer (fig. 57). — o.) Le Joueur. Der Spieler (pi. X, fig. 63). — p.) Le Voleur. Der Diep (fig. 64). — q.) Le Clerc. Der Schriber
(pi; XI, fig. 72). — r.) Le Marchand. Der Kaufmann (pi. XII, fig. 76). — s.) Gens de tons états. Der doit von allem staidt (fig. 77).
Icônes Mortis : t.) Le Triomphe de la Mort (pi. IV, fig. 26).
L'invention de l'instrument appelé cor ou trompette, car on emploie indifféremment ces deux dénomi-
nations dans un sens général, est aussi simple en elle-même que celle de la flûte, et n'a pas une origine
moins ancienne (1). Elle est le fruit des premiers essais de l'industrie humaine au berceau de la civilisa-
tion ; et l'on ne peut pas dire qu'elle appartienne à tel peuple plutôt qu'à tel autre. Seulement si le choix
d'un tube formé d'une tige de roseau ou d'une branche d'arbre creusée et percée dénote des mœurs douces
et champêtres, l'emploi des cornes d'animaux ou des grands coquillages de mer dans la fabrication des
premières trompettes accuse des instincts essentiellement chasseurs et guerriers. Aussi les instruments dont
il sera traité dans ce chapitre ont-ils un caractère martial par lequel ils se distinguent des précédents. On
peut voir dans mon Manuel général de musique militaire le fréquent usage qu'en faisaient les peuples de
(1) Il est même prouvé qu'elles ont eu l'une et l'autre une dans ces conditions, étaient confondus à un point de vue général,
commune origine, et qu'il n'y eut d'abord qu'un seul et même d'autant plus que , dans les commencements , ils s'embouchaient
genre comprenant plusieurs espèces qui , dans la suite , se diver- de même et ne différaient que par leurs dimensions qui paraissent
sifièrent et se multiplièrent toujours de plus en plus. J'ai déjà avoir été plus petites dans la flûte que dans la trompette. Telle
dit , dans un des chapitres précédents , que le mot tuba avait eu est , selon Villoteau , la cause de l'équivoque du nom de flûte
un sens très étendu , et que l'on comprenait sous cette dénomina- qu'on a quelquefois donné à la trompette, et vice versa, celui de
tion tous les instruments composés d'un tube sonore , quelles trompette que l'on a donné à la flûte , équivoque dont il se trouve
qu'en fussent la matière ou la forme. Les typesdu genrede la flûte des exemples non seulement chez les anciens, mais aussi chez
et de la trompette , que l'on a différenciés plus tard , se trouvant les modernes.
CORS. — TROMPETTES. 207
l'antiquité, principalement les Hébreux et les Romains, pour assembler les troupes, donner le signal de
l'attaque, annoncer la retraite et célébrer la victoire. On ne leur assignait pas un rôle moins important
dans les fêtes publiques, dans les festins solennels, dans les jeux et quelquefois dans les cérémonies reli-
gieuses. Suivant la matière dont ils étaient faits et les proportions qu'on leur avait données, ils rendaient
un son rauque et sinistre, ou bien un son éclatant et pompeux. Les premiers, les plus anciens, furent des
conques marines ou bien des cornes de bélier ou de taureau. On en construisit ensuite en bois et en
métal, qui eurent à peu près la forme des précédents. La trompette des Égyptiens, qui du temps de
Sésostris n'était encore qu'un tube droit et conique et tout au plus faiblement courbé à son extrémité, à
l'imitation du buccin, étaitde bois, d'argile ou de métal. Au moyen âge, on en fabriqua qui étaient d'ivoire.
Le nom générique de cor, en allemand Horn, sous lequel la plupart de ces instruments sont parvenus
jusqu'à nous, indique clairement leur origine. Enfin, pour obtenir sur les instruments de la nature du cor
et de la trompette une étendue diatonique et chromatique, on se servit quelquefois du procédé que l'on
avait mis en œuvre pour les flûtes et les chalumeaux : on les perça de trous latéraux que l'on fermait et
que l'on ouvrait avec les doigts. Ceux dont le tuyau était de bois furent principalement soumis à ce
procédé.
La dénomination générique cor ou corne sous-entend un grand nombre d'espèces particulières qui ont
reçu des noms spéciaux, suivant les temps et les lieux. Les cors ou cornets dont se servaient les Romains
étaient le lituus, la buccina, le cornu, le classicum; le tuyau de ces instruments était plus ou moins courbé,
excepté celui de la buccina, qui souvent était droit, mais se contournait en spirale.
Les Hébreux faisaient usage d'instruments- semblables sous les noms de keren , schophar, jobel. Ils
avaient en outre une trompette droite appelée chatsoseroh, ou proprement asosra, de la même forme que
celle qui s'appelait salpynx en grec, et tuba en latin (1). Les Gaulois, les Germains, les Bretons et toutes
les populations du nord de l'Europe, ont possédé originairement un certain nombre d'instruments de cette
famille, les uns faits avec de simples cornes, les autres de métal. Selon Bartholinus, les Gaulois se ser-
vaient d'une trompette guerrière nommée cornix; elle se composait d'un tuyau de plomb terminé par une
tête d'animal. C'est peut-être à celte trompette que s'applique le renseignement de Diodore touchant le
son effroyable des instruments dont les Gaulois faisaient usage à la guerre (2). Dio Cassius, dans son
Histoire romaine, parle à peu près dans, les- mêmes termes de ceux qui étaient particuliers aux Germains.
On assure que les cors des bergers danois et irlandais servaient anciennement d'instruments de guerre,
et remontent à une haute antiquité. Quelques historiens donnent aux Irlandais différentes sortes de cors
ou de trompettes, notamment trois espèces principales, savoir : une simple corne de bœuf servant pour la
chasse et pour la bataille, une espèce de clairon semblable au lituus des Romains, et spécialement affecté
à la cavalerie, enfin une sorte de conque marine analogue à la buccina. D'après Strutt , les Anglo-Saxons
possédaient également des trompettes et des cors de formes très variées. 11 s'en trouve des exemples dans
son ouvrage. Quelques uns de ces dessins ont été reproduits dans mon Manuel général de musique mili-
taire (pi. y, fig. Il, 5, 6, 7).
D'après Jones, ce fut l'an 790, sur l'ordre d'Offa, que les trompettes sonnèrent pour la première fois
devant les rois de la Grande-Bretagne. Quant au cor, ou bugle, dont le nom anglais (bugle) dérive de buf-
falo, buffle (3), parce que les premiers bugles furent fabriqués avec les cornes de cet animal, l'usage en
est encore plus ancien. Les lois du pays de Galles nous apprennent que sous le règne du roi Howel on dis-
(1) Voy., pour l'explication de ces divers instruments et de » flatae. » (Diod. Sic, lib. V, 30.) Ce qu'on lit dans Polybe con-
leurs usages, livre 1" de mon Manuel général de musique mili- firme ce témoignage.
taire, et pour les dessins, qui en reproduisent les principaux (3) Dans le pays de Galles, on disait corn buelin pour cornet
modèles, pi. I, figrl-10 du même ouvrage. ou buglehorn. Le mot bugle n'était pas même étranger à notre
vieil idiome national, et dans les xi-i' et xme siècles il se disait
(2) « Barbaricis etiam pro suo more tubis utuntur quœ hor- pour bœuf. On lit dans les Deux bordeors ribaus : Ansi contrefez
» ridum et bellico terrori convenienlem reddunt mugilum in- com un bugles, c'est-à-dire qu'un bœuf.
208 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS,
tino-uait trois corps employés à différents usages pour le service royal, savoir : le cor à boire, le cor de
guerre et le corde chasse. Ce dernier était attribué au veneur en chef ou maître des chiens (mâster of the
hounds). Quand il sortait pour fourrager avec les gens de la maison du roi ou avec son armée, il l'em-
ployait à donner les signaux nécessaires, et recevait en récompense de ses services un taureau pris sur le
butin. Du temps de Llywarch Hên, c'est-à-dire vers l'an 560, le bugle-horn (cor de buffle), était égale-
ment en honneur dans les armées comme instrument belliqueux excitant le courage, et dans les festins
comme vaseàboire servant pour étancher la soif des preux (1). 11 devint aussi la récompense de la valeur,
et passa, à titre de marque honorifique, dans les attributs de la noblesse.
D'après une coutume qui tenait aux moeurs féodales, c'était au son du cor qu'on annonçait le moment
du repas chez les princes et les grands seigneurs : cela s'appelait corner l'eau (corner l'eve), parce qu'on
avait l'habitude de se laver les mains avant de se mettre à table. Or tout gentilhomme n'aurait pas eu le
droit de faire corner son dîner ou son eau : c'était un privilège réservé aux personues de la plus haute
distinction.
Il est souvent fait mention, dans les anciennes chroniques, des cors et des trompettes, et de leurs diffé-
rents usages. Les écrivains de la basse latinité continuèrent de les appeler tuba, tubesta, liluus , corna,
cornua, buccina, salpynx, taurea, classica, comicinus, claro, clarasius, clario, etc. Quelques uns de ces
termes passèrent dans notre vieil idiome, où les instruments dont il s'agit eurent un grand nombre de noms
différents, tels que : tube, burine ou buisine, triblère ou triblers, estives, clarine, claronceau, araine, trompe,
trompette, cor, corne, cornet, menuet ou moinel, graisle ou grêle, huchet, olifan. La forme qui leur est donnée
dans les plus anciens monuments du moyen âge est peu variée, si ce n'est sous le rapport de la dimension.
C'est toujours un simple tube ouvert aux deux bouts, et plus ou moins courbé en forme de corne, comme le
schophar et le keren des Hébreux. Quelquefois cependant le tuyau est droit ; l'embouchure se compose d'une
pièce circulaire convexe à bords arrondis, et qui, ayant la forme d'un petit bocal, en prit aussi bientôt le nom.
Dans certains instruments, par exemple dans ceux qui étaient de bois, cette embouchure adhérait souvent
au corps sonore, ainsi que je l'expliquerai plus tard en parlant des zinken droits, appelés cornetli muli ou
stille zinken; mais dans ceux qui étaient de métal, elle formait une partie séparée et indépendante qui
s'ajustait et se démontait à volonté. 11 est probable d'ailleurs, pour ce qui est des cornes et des cor-
nets, qu'on usait dans ces temps primitifs d'un procédé analogue à celui des bergers, lequel consistait
à introduire dans le bout le plus étroit de la corne une branche de sureau creusée et percée en manière
d'embouchure.
Un manuscrit du v.ine siècle, de la bibliothèque cottonnienne, contient une des plus anciennes figures
de cor ou de trompette du moyen âge. Au bas du dessin qui la représente, on lit : « Tubœ silent, gladii
(1) L'usage de boire dans des cornes remonte aux temps pri- qui, à leurs deux extrémités, étaient ornées des mêmes métaux.
milifs. Il était commun à un grand nombre de nations d'origine Lorsque l'ivoire commença à se répandre en l'Europe , on sub-
différente. Comme il implique nécessairement le goût de la slitua celte matière a la corne pour les vases à boire de prix. On
coasse , ce fut principalement parmi les peuples chasseurs et guer- les orna , en outre , de reliefs offrant des sujets de chasse, ce qui
riers qu'il fut le plus répandu. Ceux que l'on désignait sous le rappelait directement leur origine. Les Allemands, qui ont con-
nom de Barbares se servaient, dans leurs feslins, des cornes du serve jusqu'à une époque très rapprochée de nous l'antique
bœuf sauvage , appelé Ufoch ou Urus. Ils les ornaient avec ma- usage que je signale, en possèdent de fort riches ; ils les appellent
gnificence et les faisaient monter en argent. César mentionne Trinkhoerner. Les deux cornes à boire les plus célèbres sont :
celte particularité. Le Gaulois qui avait terrassé un Urcch en l'une, celle qu'Albert de Habsbourg avait donnée au monastère
prenait les cornes , les ornait richement et les étalait chez lui en de Mur, en Argovie, et que l'on conserve encore à Vienne; el ,
parade comme marque de sa valeur et de son adresse. Lorsqu'il l'autre, celle que l'on connaît, sous le nom de corne à boire
donnait un festin , il y faisait boire ses convives à la ronde. Ces d'Attila, et que l'on a découverte dans une contrée de la Hongrie,
cornes étaient quelquefois si grosses et si longues, qu'elles Les chroniques, les légendes et les poëmes gothiques, font
pouvaient tenir jusqu'à trois pintes. Cet usage se conserva en souvent mention de ces vases à boire dont quelques uns jouent un
France pendant plusieurs siècles. Guillaume de Poitiers , décri- rôle important dans des sujets fabuleux. On en a retrouvé dont
vaut une cour plénière, que Guillaume le Conquérant tint à les reliefs représentent des allégories ou des symboles relatifs
réiamp , aux tètes de Pâques, nous représente ce prince ayant aux dogmes et aux cérémonies des anciens cultes du Nord.; les
sur sa table des vases d'or et d'argent et buvant dans des cornes savants se ïont occupés à en. donner l'interprétation.
CORS. — TROMPETTES. 209
» recunduntur in vagina. » Cet instrument, long d'environ quatre à cinq pieds, s'employait pour la guerre.
C'est le grand cor d'airain des Anglo-Saxons que j'ai donné planche V, figure !i, de mon Manuel général
de musique militaire, et que l'on trouvera ici, planche XV, figure 117. Cette forme n'est pas celle que
l'on rencontre le plus généralement; les instruments dont on faisait usage à la guerre, à la chasse, dans
les jeux, dans les festins, sont de simples cornes, comme celles des figures 112 et 113 (pi. XV) ; ou du
moins s'ils sont composés d'une autre matière, ils ne dépassent pas la longueur des plus grandes cornes
d'animaux. Tels sont ceux que nos vieux romanciers placent souvent dans les mains des héros de chro-
niques, de légendes et de chansons de gestes, à moins qu'ils ne préfèrent les donner à tenir aux nains qui
accompagnaient les preux en qualité d'écuyers.
La plupart des variétés d'instruments à vent appartenant à la famille que nous étudions, et servant , dès
les premiers temps du moyen âge, pour la guerre, pour la chasse, pour les festins et pour d'autres usages,
peuvent être classés sous la rubrique ci-après :
Cor, corn, corne, cornet, corniart, corneteau.
Ce dist H reis : Jo oi le cor lîolant !
{Chanson de Roland, xac siècle.)
Li veneor loi' cor cornant,
Lcsqcz vont durement sonnant.
(Roman du Renard, xinc siècle.)
Là oissiez maint cor de pin.
( Roman de Claris. )
Sont bassinas et cors crocus.
(Le dit des Hérault s.)
Si ot maintes armonies,
Tabours et cors sarrasinois.
(Roman de la Rose , xiu' siècle.)
Oignes, cornes, plus de dix paires.
(Guillaume de Machault, xivc siècle.)
ïyinbre, la flausle brehaingne,
Et le grand cornet d'Allcmaingne.
(Le même.)
J'ai déjà dit que les cors et cornets ne furent primitivement que de simples cornes de bélier ou de tau-
reau. Ils répondaient au cornu ou cornua des Romains, au schophar et au keren des Hébreux, et ressem-
blaient généralement à l'instrument représenté figure 114, planche XV, ou, dans une moindre dimension,
à celui de la figure 113. Dans les langues germaniques, le mot horn, qui signifie corne, était leur nom
générique (1). Pour approprier ces instruments au rang de celui qui s'en servait, on les orna d'abord
comme on put; mais bientôt l'usage de l'ivoire s'étant répandu en Europe, on eut recours à cette matière
pour en fabriquer de plus riches. La substitution de l'ivoire à la corne fit attribuer à ces instruments le
nom tfolifans, nom qu'ils portaient généralement au xme siècle, et qui venait, par corruption, du mot élé-
phant, appliqué par métonymie à l'ivoire. Non content de cette façon de les améliorer, on déploya un nou-
veau luxe dans l'art de les monter et de les ciseler. L'or et l'argent furent employés à cet effet. Enfin, ies
olifans devinrent de véritables objets de luxe, et l'une des parties indispensables de l'équipement des chas-
seurs et des guerriers. On lit dans un vieux poëte :
« C'est olipban en main me baillez,
» Il le regarde et en greille et en chief,
» De six virolles d'or fin estoit liez,
» La gnige estoit d'un brun paille entaille.
(1) Le mot horn , qui signifie corne , dans toutes les langues
germaniques, est dérivé, suivant les uns, du latin cornu, et ,
dans celte bypotlièse, on admettrait que l'usage des cornes à sonner
et à boire a été apporté aux Germains par les Latins. Mais d'au-
tres ont pensé , avec plus de raison , que les peuples germains ont
tiré le mot horn directement de l'Asie, et que, au lieu de dériver
l'un de l'autre, ce mot et le latin cornu proviennent tous deux
du clialdéen keren. Les Allemands, d'ailleurs, sont intimement
persuadés eux-mêmesque leur Zinke est le même instrument que
le keren des Hébreux, et l'on a lieu de croire qu'ils ne se trom-
pent pas, car il existe entre la forme des deux instruments une
analogie frappante, du moins,cnlrc ceux de leurs modèles que j'ai
donnés pour faciliter la comparaison, pi. XV, fig. llû et US. La
première de ces ligures représente un cor antique et la seconde
un Zinke allemand percé de trous.
27
210 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Ailleurs il est encore question de Yolifant:
Plus de cent olyphant sonnent la bondie.
( Roman de Guillaume au court nez. )
Li quens Ilolans, par peine cl par ahans,
Par grant dulor, sunct son olifan.
( Chanson de Roland, xnc siècle.)
Sonnent buisines, cornent cil olifant.
( Cité par Duçange. )
La sonnent moieniaux, tropes cïohjfant.
( Idem. )
Moult part l'ont grant noise en l'ost li oliphant,
Li cors, et li bocines, et li timbres sonant,
Que on ne oïst pas néis danl Diex tonant.
( Roman de la prise de Jérusalem. )
C'est en sonnant de cet instrument avec trop de force que Roland se donna involontairement la mort.
Deux vers qui font partie des citations précédentes , et qui sont tirés de la Chanson de Roland, poëme du
commencement du xnc siècle, ont trait à cet événement tragique. L'exagération populaire ayant passé
dans la légende, on y apprend que le cor du fidèle serviteur se faisait entendre à une distance de près de
trente lieues. Certes on n'aurait jamais supposé une puissance de son aussi extraordinaire à un pauvre petit
instrument auquel les miniatures des manuscrits donnent la forme du cornet de nos vachers. Plaisanterie
à part, ce n'était probablement pas une tâche facile que celle de se faire entendre de loin à l'aide d'un pareil
instrument. Ceux qui soufflaient dans les tubes de corne, d'ivoire, de bois et de métal , usités dans les pre-
miers temps du moyen âge, devaient craindre à toute minute d'éprouver le sort de Roland. Il eût fallu
les poumons de Stentor pour résister à des instruments aussi meurtriers. Pour avoir une idée de leur ru-
desse et de leur grossièreté originelle, il suffit de se représenter les cornes rauques et sinistres avec les-
quelles les masques et les gamins font un vacarme horrible pendant les fêtes du carnaval. Ces cornes rap-
pellent exactement celles dont les anciens faisaient usage. A quoi tenait donc l'état d'imperfection de ces
instruments? D'abord l'embouchure était grossièrement formée, et secondait assez mal l'action des lèvres
qu'y appliquait le musicien. Ensuite le tuyau principal, n'avait que deux ouvertures essentielles, et n'était
pas encore percé de trous latéraux, comme cela eut lieu plus tard dans l'espèce de cornet qu'on appela en
France cornet à bouquin. D'un autre côté, l'instrument était d'autant plus fatigant à jouer qu'il était d'une
plus petite dimension ; enfin, raison qui l'emporte sur toutes les autres, les exécutants ne pouvaient man-
quer d'être en général fort inexpérimentés, et ceux qui fabriquaient de pareils instruments plus inexpéri-
mentés encore. D'après cela on ne peut pas raisonnablement penser qu'ils aient servi à autre chose qu'à
donner des signaux et à faire entendre un son plus ou moins rauqUe dans les concerts de musique instru-
mentale où ils étaient admis. Dans un bas-relief de l'église de Norrey, en Normandie (xme et xive siècle),
on voit deux musiciens, dont l'un joue de la vielle et l'autre d'un cornet ou d'un oliphant. Ce dernier est
reproduit planche XV, figure 112, à la fin du présent volume. Plusieurs passages de chroniques attestent
que l'on sonnait du cor principalement pour appeler, ou, comme on disait autrefois, pour hucher.
Ainsi faisait la guête , garde des chastels ou forteresses , en cas d'alarme ; ainsi faisaient les paladins
lorsqu'ils voulaient attirer et défier l'ennemi, ou bien annoncer leur présence aux portes d'un château ;
ainsi faisaient encore les chevaliers à la guerre pour avertir leurs clients et les appeler à l'attaque ou à la
rescousse. C'est par le même moyen que les officiers publics, hérauts et crieurs, convoquaient le peuple
et rendaient la foule attentive à des avis et proclamations appelés crys (1). Enfin on y avait aussi recours
pour annoncer l'entrée et l'issue du marché, l'ouverture et la fermeture des portes, l'heure du couvre-feu
(1) On annonçait de la sorte les représentations des mystères :
On faict savoir à sons et cris publiques,
Que dans Paris un mystère s'apreste
Représentant actes apostoliques...
et , en général , tout événement de nature à intéresser le peuple.
De là l'expression proverbiale corner, publier, répandre avec
importance : « il a corné cette nouvelle par toute la ville. » C'est
pourquoi Voltaire, parlant des mauvais poètes, les appelle:
«Rauques cor-news de leurs vers incommodes,» faisant ainsi
allusion aux corneurs d'autrefois qui exerçaient à peu près les
mêmes fonctions que les crieurs d'aujourd'hui. La trompe et la
trompette s'employaient comme le cor pour cet usage.
COUS. — TROMPETTES. . 211
et celles où il fallait la nuit se souvenir des morts (1). Nous en avons un exemple intéressant clans la Danse
Macabre, à l'endroit où nous apparaît, au sommet d'une tour, le Bonhomme noir, le Maure, le Sarrasin ,
qui vient jouer son rôle d'ange du jugement, ou plutôt, comme je l'ai dit ailleurs, d'ange du trépas. C'est au
son du cor ou cornet, auquel le texte même fait plusieurs fois allusion (2), que ce singulier personnage,
ce maître corneur, débite son cry. Les figures 35 et 36 (pi. V) le reproduisent tel qu'il se présente en tête
de la Danse des femmes, lorsqu'il vient l'annoncer en ces termes :
« Tôt, tôt, femme venez danser
» Incontinent après les hommes,
» Et gardez-vous bien de verser
» Dedans le chemin où nous sommes.
» lion cornet sonne bien souvent
» Après le petit et le grand,
i> Mais on ne s'en met pas en peine,
» Et c'est de quoi je me démène.
Dans la figure 36 de la même planche, le corneur n'a pas tout à fait le même aspect que dans la précé-
dente, et l'instrument dont il sonne a la forme d'un encensoir. Comme je l'ai expliqué dans la première
partie, cette figure accompagne ici le rondeau funèbre : Tous et toutes mourir convient. Je ne sais si les
deux grands tubes coniques représentés planche XV, figure 116, et planche XVI, figure 122, le premier
en forme de cor, le second en forme de trompette droite, et toutes deux provenant, à ce que l'on m'a
assuré, d'une édition ou d'un manuscrit de Danse Macabre, que je n'ai pu voir, mais d'où Roquefort les
a tirés; je ne sais, dis-je, s'ils figuraient dans les mains du sauvage corneur des trépassés, ou bien s'ils
étaient attribués à d'autres personnages de la Danse française. Tout ce que je puis dire du premier de ces
instruments, c'est qu'il rappelle par sa forme et ses proportions le modèle de cornu ou de schophar antique
représenté dans la même planche, figure 114. Du reste, aucune des Danses Macabres dont j'ai vu les
images ne contenait ces deux dessins.
Le nom de huchet, dans le sens de cor de signal et d'appel (de hucher, appeler), est demeuré à une
espèce de cornet de chasse qui est le même instrument que celui des guerriers et des chasseurs du temps
passé. Nous en trouvons la figure dans \eDoten Dantz, au tableau même du Chevalier (der Ritter) (pi. VIII,
fig. 53). Il est représenté pendu au côté droit du spectre par le moyen de son anguichure, qui passe sur
l'épaule gauche et sur le dos du personnage. L'instrument représenté dans cet exemple est un cornet de
petite dimension. C'était le modèle dont on se servait communément pour la chasse et pour la guerre. Il a
la forme d'une corne assez courte et peu cintrée. Il ressemble beaucoup au cor des Anglo-Saxons que j'ai
donné dans mon Manuel de musique militaire, planche V, figure 5, et que je reproduis ici, planche XV,
fig. 117. En e (pi. XIII, fig. 82), de la Danse du manuscrit de Heidelberg, on voit un instrument sem-
blable, seulement le spectre cette fois le porte du côté gauche. En /(fig. 83), il tient une corne plus
grande, dont il sonne devant le chanoine qui joint les mains d'un air suppliant. Cette figure grossière n'est
peut-être qu'un mauvais dessin deZinke, par allusion au Chor-Zinke, qui eût été très bien approprié au
(1) Voy. pag. 90, la note relative au corneur des trépassés.
(2) Qui est cet liomme sombre et morne,
C'est un vrai charbon en noirceur,
Son cry, son visace et sa corna
Me font presque mourir de peur.
Son cor partout se fait entendre,
Allons, morts qui dormez à plat,
Voi l'heure qu'il faut se rendre
Dans la plaine de Josaphat.
Qu'en voilà dans un seul tombeau
Qui ne peuvent lever la tête,
Malgré le son du cor nouveau.
Cependant ce maître corneur,
Plus sec et noir qu'un ramoneur,
Redouble ses coups et nous presse ;
Il n'a plus qu'un coup à sonner,
Et ne croiez pas qu'il nous laisse
Quand il devroit toujours corner.
11 a l'ordre du souverain
De tenir ce cornet en main,
Et d'en réveiller tout le monde,
Et quand on voudroit résister,
Il va faire si bien sa, ronde,
Qu'il fera tous ressusciter.
( Danse Macabre, cdit.de Troyes, Jacques Oudol.)
212 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Chorpfa/f. Cependant de la manière dont l'instrument est tenu, il a plutôt le caractère d'un simple cornet ;
d'ailleurs il n'a point de trous. Tous les cors de chasse avaient à peu près cette forme. Quant à la dimen-
sion, elle était très variable ; les miniatures des manuscrits et les vignettes des imprimés, représentent des
cors ou cornes de chasse, de guerre et de festin, qui sont de différentes grandeurs. Mais le modèle le plus
commun est celui qui se rencontre dans le Doten Dantz, à l'endroit que j'ai indiqué. Quant au huchet, il
garda sa forme originelle jusqu'au xvne siècle, comme le prouve le dessin qu'en a donné Mersenne dans
son Harmonie universelle, au livre des instruments à vent. En Allemagne, la plupart des cors et des cor-
nets de chasse, dont on a fait usage, répondaient aux modèles précédents. Ceux qu'emploient encore de nos
jours les chasseurs et les garde-chasses sont ordinairement faits en manière de corne, c'est-à-dire qu'ils
n'ont qu'une simple courbure. Quelques uns sont très petits el tout à fait droits. Les Tyroliens et les Suisses
aiment à suspendre aux murs de leurs demeures une collection de ces instruments disposés symétrique-
ment par étages du plus petit au plus grand. C'est un ornement qui complète la panoplie du chasseur
avec les armes et les attributs favoris, tels que bois de cerf, pieds de biche et défenses de sanglier. Le
petit instrument appelé Gemshorn, corne de chamois, dont on trouve la figure dans Luscinius, et qui a
donné son nom à un registre de l'orgue, dut servir originairement en Allemagne pour la chasse. Telle était
aussi en France la destination du
Menuel, menoel , moiniel , moniel, ainsi nommé de minus, en bas latin menelum , c'est-à-dire petit cor.
Il n'était qu'une variété de l'espèce. Les vieux auteurs le citent assez souvent, en le distinguant d'avec
plusieurs autres instruments à vent qui servaient aussi pour la chasse et pour la guerre :
Là sonnent moieniaux, tropes et olyfant. Sonnent buisines et tabours,
( Cité par Ducange. ) Grands cors d'airain et moenel.
(Roman d'Athis, nis.).
Gkaile, gracie, graille, graisle, greil, grille, grelle, gresle, grêle, exprimait un instrument d'un son
maigre et strident, ainsi appelé d'un mot qui n'est autre chose que la forme ancienne de notre adjectif
grêle, c'est-à-dire mince, menu , délié. Il s'employait pour corner l'eau et annoncer le repas, ainsi que le
prouvent les deux vers ci-après :
Mi sire Rex a fait sonner
Un gresle pour l'ève donner.
( Cité par Roquefort, )
Nos pères avaient choisi le cor pour cet usage, parce qu'il était réputé le plus noble des instruments, à
cause du double emploi qu'en faisaient les guerriers et les seigneurs comme instrument de signal et
comme vase à boire. On laissait aux moines et aux vilains à se servir de la cloche. En m du Doten Dantz
(pi. IX, fig. 56), le squelette tient une petite corne ou cornet percé d'un trou dans la partie latérale, et
qui me paraît n'avoir été autre chose qu'un sifflet. C'était d'instruments semblables que les voleurs fai-
saient usage, la nuit, pour échanger des signaux ou pour s'avertir mutuellement de quelque alerte et de
quelque danger. C'est pourquoi je serais d'avis qu'il figure ici comme un attribut caractéristique du bri-
gand que le squelette vient chercher (1). Ainsi que je l'ai donné à entendre, par ce que j'ai dit au com-
mencement de ce chapitre, les cors et les cornets ne furent pas seulement faits de cornes et d'ivoire, il y
en eut aussi de bois.
Lu vissiez maint cor de pin.
( Roman de Claris. )
Les uns étaient courbés en forme de corne ou bien en forme d'S, les autres étaient droits et sans cour-
(i) On s'est servi 1res anciennement du sifflet pour transmettre un siblet (sifflet) , et au son du siblet saillirent bien de la sente
des ordres de différente nature et donner des avertissements en de la Galie quatre-vingts arbalétriers bien appareillés. » On pouvait
cas de surprise. On lit, dans YHistoire de saint Louis, par Join- faire des sifflets de loute sorte de matière, et de corne comme de
ville : « Maintenant que il vit le roi sur le flum (fleuve), il sonna bois.
COUS. — TROMPETTES. 213
bure. Ces derniers ressemblaient extérieurement aux cornets de papier que les enfants emploient dans
leurs jeux comme trompettes et porte-voix. Il y en avait de différentes grandeurs. Les monuments du
moyen âge qui se rapprochent du xm" et du xive siècle en représentent un grand nombre qui ont la forme
et la dimension de celui que tient une des sirènes de l'évêché de Beauvais (pi. XIV, fig. 87). La plupart
de ces cornets ayant été percés de trous, ainsi que les flûtes et les hautbois, donnèrent naissance au sys-
tème des Zinken allemands, qui devinrent nos cornets à bouquin. Quand le tuyau était droit, le Zinke, ou
cornet, s'appelait cornetto diritlo, ou Gerade Zinke. Sous cette forme il admettait deux variétés. Ce qui les •
distinguait l'une de l'autre, c'est que dans la première l'embouchure pouvait se séparer de l'instrument,,
et que dans la seconde, au contraire, elle y était adhérente et taillée dans le bois même du tuyau prin-
cipal avec lequel elle formait une seule pièce. Comme ce Zinke rendait un son doux, on lui donna le nom.
de cornetto muto, cornet muet, en allemand stille Zinke (pi. XV, fig. 119).
Les autres variétés de cornets, ou de Zinken, reproduisaient le type de la corne primitive (fig. 118). Les
plus grands, appelés quelquefois cornons, imitaient la courbure tortueuse d'une S sans crochets. L'embou-
chure ou bocal , qui était de bois et quelquefois de corne ou de métal , formait une pièce séparée, et comme
cette petite pièce, ce petit bout, dans cet instrument et dans tous ceux de son système auquel on en met-
tait, avait reçu en France, des facteurs d'instruments, le nom de bouquin (petit bout), cette circonstance fit
adopter la dénomination de cornet à bouquin, sur laquelle se sont vainement exercés les étymologistes. Les-
cornets du Zinken dont les Français faisaient usage au xvne et au xvine siècle étaient, comme nous l'ap-
prend Mersenne, des cornets à embouchure séparée, de véritables cornets à bouquin, à petits bouts; il ne
paraît pas qu'on joignît à leur système les cornets droits appelés cornetlimuti, qui n'avaient point de bou-
quins, mais une embouchure taillée dans le corps même de l'instrument.
Les Zinken avaient généralement six trous en dessus pour les doigts , et un derrière pour le pouce-
gauche. Quand on voulait augmenter l'étendue de l'instrument dans le grave, on ajoutait un , deux et
trois trous aux précédents, et on les fermait par des clefs. Ainsi, par exemple, le cornetto ténor, ou taille
de cornet, avait une clef. Nos cornets à bouquin étaient exactement les mêmes que les cornets des Alle-
mands. 11 n'y a peut-être que le cornetto muto que nous n'ayons pas employé, du moins ne l'ai-je vu nulle
part mentionné d'une manière spéciale ; mais il est certain que nous avons employé le cornetto diritto ou
gerade Zinke, car les tailles et les dessus de cornets, au lieu d'être courbés, étaient souvent droits.
Ces instruments se fabriquaient avec un bois sec, soit cormier, prunier ou autre, bien qu'on pût en con-
struire en ivoire. Lorsqu'ils étaient de bois, on les recouvrait d'un cuir afin de les préserver autant que
possible de toute détérioration et principalement de l'humidité, si préjudiciable aux instruments de bois.
De là l'expression de grands cornets noirs que nous trouvons dans Prœtorius. Le son des cornets était géné-
ralement fort et perçant. Selon Mersenne, quand il se mêlait au concert des voix dans les églises et les cha-
pelles, il avait l'éclat d'un rayon de soleil qui perce tout à coup l'ombre ou les ténèbres. On n'aurait pas-
présumé sans doute que le cornet à bouquin pût devenir l'objet d'une comparaison aussi flatteuse. Cepen-
dant cet instrument ne laissait pas d'être estimé. Gluck s'en est servi dans un de ses ouvrages (1).- Sous
Louis XIV, il faisait partie de la bande instrumentale dite de la grande écurie du roi. En Allemagne, ou
l'employait dans les églises pour accompagner- les Ghorals; il jouait un grand rôle dans la musique de
cour ; il se faisait entendre pendant les repas ; il ajoutait à la pompe musicale des carrousels, et enfin se
mêlait à l'accompagnement des danses. Il a conservé de nos jours une partie de son importance dans la
musique d'église de quelques villes allemandes (2).
(1) Comme on a tout à fait oublié de nos jours en Fiance Fin- Ils sont d'ailleurs plus récents. A la vérité, le cornet à bouquin, ou
slnimcnt dont on parle ici, des écrivains sur la musique n'ont Zinke, fut souvent associé, en Allemagne, et le fut quelquefois en
pas su le reconnaître dans la partition de Gluck où le compositeur France, au système des trombones, pour jouer la première partie
l'a désigné par son nom de cornetto. Ils se sont figurés que Gluck ou dessus. C'est ce qui se pratiquait surtout dans la musique
avait donné ce nom au trombone discant. Mais c'est une erreur, religieuse où les Allemands font même encore assez fréquemment
car le trombone , instrument de cuivre , n'appartient nullement à usage de cette combinaison,
la famille des Zinken, ou cornets, qui sont des instruments de bois. (2) En 1840, lorsque j'étais à Stullgardt, j'entendis chaque jour
21û INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Plusieurs dessins des rondes funèbres représentent des cors, des cornets et des Zinken. Mais de la pa-
renté qui existe entre la trompette, le cor et le Zinke, il résulte qu'on est quelquefois embarrassé, vu l'exé-
cution imparfaite des dessins, pour décider si telle figure représente un cor ou bien un Zinke, une trompe
ou trompette droite, ou bien un cornetto droit. 11 en est quelques unes cependant qui ne sont point dou-
teuses, par exemple, le zinke courbe [cornetto curvo), que l'on voit en d de la Danse xylographique du
xv" siècle, que Massmann a fait connaître d'après un manuscrit de la bibliothèque de Heidelberg (pi. XIII,
fig. 80). La forme de cet instrument est exacte. Les points seuls sont placés irrégulièrement, parce qu'ils
l'ont été, comme toujours, au hasard. On distingue fort bien le bocal que tient le squelette entre ses dents,
pendant qu'il fait agir les doigts de ses deux mains sur les trous percés le long du tube de l'instrument.
Observons qu'il a la malice de diriger l'orifice de son cornet à bouquin contre l'oreille du cardinal qui penche
précisément la tête de ce côté d'un air humble, attentif et soumis, comme résigné à tout entendre de la
triste chanson qu'on lui corne aux oreilles, k, p, s du Doten Dantz (pi. VIII, fig. 51; pi. IX, fig. 66;
pi. XII, fig. 77) représentent des cors ou Zinken de la même forme et de la même époque que le précédent,
mais qui n'ont point de trous. Il y en a deux à celui que l'on voit en o (pi. X, fig. 63), et que le squelette
tient dans sa main droite, pendant qu'il parle au joueur et lui tend l'autre main. J'ai déjà dit, chapitre II
de cette seconde partie, que trois des instruments à vent donnés aux squelettes que l'on voit assis sur un
banc, en tête du Doten Dantz (pi. VI , fig. 38), sont douteux ; on peut les prendre pour des Zinken droits.
On peut même admettre une autre explication, et reconnaître plusieurs instruments de différentes familles :
par exemple, dans le premier, à gauche, un chalumeau ; dans le second, une trompette droite, et dans le
troisième un zinke droit. Quant au quatrième qui complète le concert, c'est un instrument de cuivre dont je
parlerai plus loin. En g de la Danse xylographique (pi. XIII, fig. 85), et en b de la Danse du Grand-Bâle
(pi. XVI, fig. 121), il me semble que l'on doit reconnaître des trompettes plutôt que des Zinken. Les
tubes de ces instruments ne sont pas percés de trous, et il ne paraît pas que ce soit ici une inexactitude.
Un autre modèle de trompette simple du même genre que les précédents, est celui que nous fournit la
Danse des Morts de Mechel (Bâle), et que l'on trouve ici, planche XVI , figure 126 a. Comme dérivé du
cornet à bouquin, nous possédons encore le serpent. Quelques uns prétendent que l'on pourrait retrouver
cet instrument dans l'antiquité. Sans aller jusque-là, on doit reconnaître que le grand cornet à bouquin
appelé coi-non a fort bien pu donner l'idée du serpent par sa forme sinueuse. D'après l'opinion la plus
accréditée, ce fut un chanoine d'Auxerre, nommé Edme Guillaume, qui, Fan 1590, se signala par cette
invention, dont on peut contester le mérite, car le serpent est un instrument détestable. Expulsé aujour-
d'hui de toute bonne musique, il a trouvé un refuge dans quelques églises pour accompagner les voix des
gros chantres, avec lesquelles il semble jaloux de rivaliser par ses sons rauques et faux. Je ne saurais
dire combien il ajoute à l'effet sinistre et à la monotonie lugubre de la psalmodie funèbre, lorsqu'on en
souffle de par les rues et dans les cimetières, devant la bière d'un mort. S'il était permis d'avoir une idée
plaisante sur un tel sujet, on pourrait penser que le clergé catholique a voulu rappeler l'antique alliance de
Satan et de la Mort, en consacrant comme instrument de musique le serpent aux cérémonies funèbres,
et en se servant, pour porter le chrétien qui va en paradis, d'une musique à porter le diable en terre.
Le métal a été employé non moins anciennement que le bois pour fabriquer des cors, des cornets et des
trompettes. Je ne fais ici mention des cornets d'airain qui jouaient un rôle dans le culte de Cybèle, et dont
la forme cintrée était une allusion symbolique au disque de la lune, que pour prouver l'antiquité de cette
espèce d'instrument. Les grands cors d'airain dont il est question dans le passage du roman d'Athis cité
plus haut, étaient probablement des instruments semblables à ceux que l'on voit représentés dans un ma-
nuscrit du vmc siècle de la bibliothèque cottonnienne que j'ai déjà signalé. Les écrivains de la basse latinité
désignent ces instruments sous les noms suivants : Cornicini, tubœ œneœ, cornuœ œneœ. En français, ils
un concert de musique religieuse exécuté par quatre musiciens jouer un choral, dont la première partie était rendue par le zinke,
qui, selon l'usage, montaient sur la plate-forme de la tour pour et les trois autres parles trois trombones alto, ténor et basse.
CORS. — TROMPETTES. 215
furent quelquefois nommés aminés. Comme la seule inspection des monuments ne donne pas toujours le
moyen de reconnaître de quelle matière est le cor ou la trompette dont on a la figure sous les yeux , on est
assez embarrassé pour expliquer convenablement certains noms particuliers de cors et de trompettes qui
semblent devoir leur origine à cette circonstance. Ainsi buccines et trompes passent pour avoir exclusivement
exprimé au moyen âge des instruments de cuivre. Si cette assertion n'est pas tout à fait exacte relative-
ment aux trompes, elle paraît assez fondée en ce qui concerne les buccines ou buisir.es dont on faisait au-
trefois la différence d'avec les corps et les trompes, ainsi qu'on peut s'en convaincre par les exemples
ci- après:
Buccine, bocine, boccine, buxine, busine, bussine, buisine, buze, bosine, basane, boscene.
Bobans qui du vis semble mor, Moult part font grant noise en l'ost li oliphant,
Al vent si desploie s'enseigne, Li cors, et li bocines et li timbres sonant,
Unke nul a greiguor compaigne, Que on ne oïst pas néis dant Diex lonant.
N'asembla mais n'a greigneur pompe ; (Roman de la prise de Jérusalem.)
Mainte bosine et mainte trompe Plus pi.ins de joie aux argentines buzes,
Fait sonner pur s'ost s'assembler. Des pastoureaux et doulces cornemuses.
(Huon de Mery, Fournoiement d'antechrist, xmc siècle.) (Guillaume Crétin, Poés.)
Ces buisines d'arein résonent, Sonnent buisines, cornent cil oltphant.
Et sifonies et vicies. ( La Prise d'Alexandrie. )
(Alexandre de Paris, Roman d'Athis et de Prophilias, Trompes, buisines et trompette.
xmc siècle.) (Guillaume de Machault, La prise d'Alexandrie, xiv° siècle.)
Dans les anciennes traductions de la Bible, buccine répond à buccina et quelquefois à sambuca (1).
Porro David erat accinctus epliocl linteo; et David et omnis Et David estoit vestuds de une vesture linge pur bumiliied,
domus Israël ducebant arcam testamenti Domini in jnbilo et et mil ensemble menèrent l'arche od léesce et od chants et sons
clangore buccinœ. de buccine.
(II Reg., cap. vi, lZi-15.) (II Liv. des Rois, chap. vi, v. 14-15.)
Tu Rex posuisti decretum , uf omnis homo , qui audieret Ha tu roy, tu as mys decreet à chescun hom qe overa oy le
sonitum tubae , fistulœ , et citharae , sambucœ et psalterii et sym- soun de eslive, de frestel, de harpe, de busine, de psaltrie, de
phoniœ et universi generis musicorum , prosternât se et adoret symphans , et de totes maneres de musiks , soi abate et ahoure
statuam anream. l'ymage de or.
{Dan., cap. m, v. 10.) (Bible du xnc siècle : Daniel, chap. m, v. 10.)
La buccina des anciens n'était autre chose originairement que la coquille du buccin marin ou bouret de
mer, dont on faisait un instrument de musique en pratiquant un trou, pour l'emboucher, dans la. partie
inférieure qui était pointue. D'après la fable, c'est à Tyrrhène, fils d'Hercule, que doit revenir le mérite
de cette invention (2). Mais les sauvages et les peuples à demi civilisés, dans plusieurs parties du globe,
notamment dans les îles de l'Océanie, peuvent encore aujourd'hui la lui disputer. La conque devint le sym-
bole et l'attribut des dieux marins. Les poètes et les artistes de l'antiquité la représentent entre les mains
des tritons, qui s'en servaient pour donner des signaux. Les Romains, dit-on, créèrent leur buccina à l'imi-
tation de cette conque marine, et employèrent cet instrument pour transmettre des ordres aux soldats dans
les camps et sur les champs de bataille. On en fit de différente matière, et surtout d'airain. Le mot scho-
phar, qui est traduit dans les Septante par salpinx, l'est ordinairement clans laVulgate par buccina, de
façon qu'on assimilait la buccina à l'instrument fait d'une corne de bélier dont se servaient les Hébreux pour
annoncer l'année du jubilé et pour donner des signaux de diverse nature. Nous avons vu tout à l'heure
que les traducteurs du xne siècle transportèrent littéralement ce mot du latin en français, buccina, buccine,
(1) Par le mot sambuca, on a désigné tantôt un; instrument à pette. « Tyrrhenum Hercule et Lyda muliere genitum primam
vent, tantôt uninstrument à cordes. tubam invenisse. >- (Corinthia; , cap. 21. ) Quoi qu'il en soit, la
conque de Tyrrhène eut, dans l'origine , une destination lugubre ;
(2) C'est pourquoi Pausanias lui attribue l'invention de la Irom- on l'employait pour donner le signal d'enterrer les morts.
216 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
et qu'ils l'employèrent aussi pour rendre sambuca. Or il est à remarquer que ce dernier nom n'a pas seu-
lement signifié un instrumenta cordes de la forme du psaltérion, et qu'il s'est entendu aussi d'une sorte
de trompette dont la tige se repliait sur elle-même, de façon que le tuyau ou pavillon était parallèle au
tuyau de l'embouchure et de la même longueur que ce dernier. Cette trompette à tige simple repliée, dont
on trouve la figure dans plusieurs manuscrits des ixe, xc et xic siècles, et qui passe pour être encore plus
ancienne, prit en France le nom de :
Saquebute, sacquebule, sambute, sacqueboute, saqueboutte. — Ce nom, qui semble s'être dit dans l'origine
pour sambuca (1), mais qu'on ne rencontre guère dans les auteurs français avant le xvc siècle, était encore,
il y a moins de deux siècles, celui de l'instrument que l'on a nommé depuis trompette harmonique, trom-
pette rompue, et enfin trombone. Luscinius nous en donne la figure d'après un modèle employé en Alle-
magne au commencement du xvie siècle. C'est celle que j'ai placée à côté des deux dessins de trompette
et de clareta, tirés du même auteur (pi. XVI , fig. 130). J'ai déjà cité cette phrase de Thoinot Arbeau :
« Maintenant il n'est pas si petit manouvrier qui ne veuille à ses nopees avoir les hautbois et saqueboutes. »
Ce qui prouve que la saquebute, dans le xvie siècle, servait pour la danse. Elle avait pris alors, comme
beaucoup d'autres instruments, sa division en quatre parties. Dans Rabelais, la saquebute figure parmi
les instruments que l'on fait apprendre à Gargantua. Les Allemands l'ont particulièrement affectionnée,
lis l'appellent Posaune, et ce dernier mot est celui qu'ils emploient ordinairement dans leurs traductions de
la Bible et encore ailleurs, pour rendre le latin buccina ou l'hébreu schophar, bien que ceux-ci soient aussi
quelquefois traduits par Zinke (2). De tout cela il résulte 'que la buccine ou boccine, et la sambute ou sa-
quebute, devaient avoir entre elles une grande ressemblance, sinon une entière conformité; et je crois
que l'on peut rapporter très positivement à ces instruments l'origine du trombone, surtout si la buccine ou
buisine du moyen âge a toujours été faite de métal, comme on a lieu de le croire. D'ailleurs il existe, ce
me semble, entre les termes du vieux français, buze, basune, bosœne, et l'allemand Posaune, qu'on écrivait
autrefois Busaune, une analogie qui n'échapperait pas à un philologue, et que toute autre personne tant
soit peu familiarisée avec la langue allemande peut reconnaître par l'effet de la seule prononciation. D'un
autre côté, le sentiment de cette origine ne s'est pas tellement affaibli avec le temps, qu'on n'ait trouvé
logique de baptiser du nom de buccin une espèce de trombone au pavillon taillé en forme de gueule de ser-
pent, dont on fait usage de nos jours dans la musique militaire (3). En résumé, je crois que la buisine au
moyen âge était une sorte de trompette à tige repliée d'une forme et d'un timbre particuliers, d'où il suit
qu'elle ne fut point confondue avec les cors et les cornets dont il a été question précédemment, ni avec
ceux auxquels on a donné dans un sens restreint les noms de :
Trompes, Trompettes.
Ces deux instruments, composés dans l'origine d'un simple tube droit, d'une seule pièce, élargi plus ou
moins à sa base en forme de pavillon, ressemblaient à la tuba antique et au chatzotzeroth des Hébreux ,
auxquels on les a souvent comparés. Le tube en était ordinairement de métal et quelquefois de bois. Les
deux trompettes droites que Moïse fit fabriquer pour l'usage du peuple hébreu étaient d'argent massif. Ces
(1) On a dil ensuite saqueboutte en perdant de plus en plus la faut pas se figuier que le mot Posaune ait toujours exprimé,
trace étymologique du mot. Saqueboutte peut se référer au verbe pour les Allemands, un trombone ou du .moins un instrument
saquer, dont on se sert encore , en termes de marine, pour ex- comme la saquebute. H s'est pris, au contraire, dans un sens
primer l'action de mettre en mouvement un corps quelconque général , et dans ce sens paraît avoir été souvent synonyme de
avec effort, en lui faisant subir des sauts, des agitations brusques trompette ou trompe éclatante , d'où l'expression posaunen , pu-
el continues qui le font saillir vers un point. Comme c'était à peu blier une chose avec éclat, avec retentissement, comme nous
près de cette façon que l'on mettait en mouvement la tige mobile dirions , mais en moins bonne part, trompetler et corner.
de la saqueboutte ou saquebute, ainsi que l'on joue encore du
trombone , le nom de cet instrument aura paru se rapporter à cette (3) En revanche , le coquillage nommé buccin a été comparé
action, et le vulgaire l'aura interprété dans le sens de boutier, par les naturalistes à un instrument de musique; car, en Allc-
donnerdes saccades. magne, ils l'appellent Tritons Horn, cor de Triton, et ailleurs,
(2) Luther emploie presque toujours Posaune. Du reste , il ne trompette.
CORS. — TROMPETTES. 217
trompettes portaient le nom de chatzotzeroth ou asosra. Toutes celles de cette espèce qui se présentent dans
l'Écriture sont rendues dans les versions latines par tuba, et dans les versions romaines par estive et tri-
Mer ou trublice, d'où l'on peut conclure que ces termes désignaient au moyen âge des trompettes droites:
Laudate cum in sono tubœ : laudate eum in psalterio, et
cilhara.
■ (Ps. cl, 3.)
In hora, qua audierilis sonitum tubœ, et fislulae, elc.
( Daniel, cap. ni, 5. )
Posl hœc igilur siatim ut audierunt omnes populi sonitum
tubœ, fistute, cl cithar.T, elc.
{Ibid.)
Loez lui en soun de estive : looz lui en psaltii ei en liarpe.
(Bible du xii' siècle, loc. cit.)
Alhoure que vous orrez le soun des triblers, des frestels, etc.
[Ibid.)
De maintenant après cestes choses ; lors com tous les poeples
oîssent le soun de estive, de frestel, de harpe, etc.
{Ibid.)
Le mot estive se prenait même dans un sens général comme celui de trompette , témoin le passage sui-
vant où il se réfère néanmoins à tuba :
Psallite Domino in cithata, in cilhara et voce psalmi. In tubis Chauntcz a nostre seignor en harpe et en voix de psalme. Ea
ductilibus, et voce tnbœ corneœ. estivcs mesnablcs et en voiz de estive de corn.
(Ps. xcvn, v. 5, 6.) {Bible du xn' siècle, loc. cit.)
Par estives mesnables (tubis ductilibus), on a voulu peut-être ici désigner des espèces de saquebutes.
On a signalé comme indiquant le rôle des trompettes, des cornets et des buisines au xm* siècle, et marquant la
distinction établie entre ces divers instruments, relativement à la musique militaire, un passage d'un manuscrit
de la bibliothèque de Berne cité par M. Ach. Jubinal, et contenant ce qui suit : «I a en la légion trompeurs,
» corneurs et buisineurs. Trompeurs trompent quand les chevaliers doivent aller à la bataille, et quand ils
» s'en doivent retourner aussi. Quand li corneurs cornent, cil qui portent les enseignes obéissent et se meu-
» vent, mais non pas li chevaliers. Toutes les fois que li chevaliers doivent issir pour faire aucune besogne,
» li trompeurs li trompent ; et quand les bannières se doivent mouvoir, les corneurs cornent. » Ainsi, d'après
ce passage, on a cru que les trompettes correspondaient aux mouvements des chevaliers ou hommes
d'armes, les cornets aux mouvements des bannières ou gens de pied, etc. , et que tout cela se rapportait en
effet au xme siècle. C'est probablement là une supposition toute gratuite, car il semble que le fragment
qui précède ne soit autre chose qu'une traduction libre en vieux français des instructions données par
Végèce sur la manière d'employer les instruments de signal à la guerre. Une phrase jointe à celles que j'ai
transcrites plus haut paraît ne devoir laisser aucun doute à cet égard, puisqu'elle fait allusion au clas-
sicum des anciens en termes parfaitement clairs : « Encore y avoit en arrière une autre manière d'instru-
» mentz que l'on appeloit classiques, et je cuide, l'on les appelle or-endroit buisines. » Toute cette citation
ne prouverait donc qu'une chose , c'est qu'au moyen âge on se faisait une idée du classicum d'après l'in-
strument que l'on connaissait sous le nom de buisine. D'autres passages d'ailleurs établissent que les cors,
les buisines et les trompettes ou estives, pour être des instruments de la même famille, n'en différaient pas
moins entre eux quant à l'espèce (1). Guillaume de Machault, poëte du xive siècle, ne cite pas les trom-
pettes droites sous le nom d'estives dans les deux fragments que je lui ai empruntés , mais il leur donne
celui de trompes, et il en distingue de deux sortes, de grandes et de petites, témoin ces vers : ■
(I) On lit dans le Boman de la Poire .
Et si ot a grant plante
Estrument de divers mestiers,
Estives, harpes et sautier.
De boisines de chalemiax,
De cors, d'estives de fretiax.
Cil jugleeur en leur vielcs,
Vont chantant ces chansons novels,
L'un saile, l'autre corne, l'autre estive.
( Roman de la Poire.)
Voy. aussi plus haut les divers fragments cités au mot Buisine.
28
218 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Harpes, labours, trompes nacaires. Trompes, baisines et trompettes.
-••;• (La prise d' Alexandrie.)
Muse d'Aussay, trompe petite.
(Li temps pastour. )
Trompette s'est dit comme diminutif de trompe, et dans le même sens que trompe petite. C'est ainsi que
muse a fait musette; buccine ou boccine, buccinette ou boccinette; orgue, orguette. Plus tard ce diminutif de-
vint un terme générique applicable à des instruments de toute dimension, que la tige en fût droite et d'une
seule pièce, ou qu'elle fût repliée parallèlement sur elle-même en plusieurs parties.
Le nom de trompe, après s'être maintenu pendant longtemps comme principale appellation des instru-
ments composés d'une tige droite tout d'une pièce, fui transporté, à une époque assez récente, à une va^
riété du cor, c'est-à-dire à un instrument semi-circulaire dont le tube s'évase insensiblement de l'embou-
chure jusqu'au pavillon, et quelquefois se replie sur lui-même en formant plusieurs anneaux. C'est ainsi
qu'on appelle trompe, non seulement la corne dans laquelle soufflent les masques, mais aussi le grand cor
des chasseurs. Les trompettes droites ou trompes, que l'on voit figurer sur les monuments des xn% xiii%
xive et xv° siècles, revêtent l'aspect du chatzotzeroh. Elles sont ordinairement longues de près de six pieds.
C'est la longueur des tubes d'airain que présente un manuscrit de la bibliothèque cottonnienne dont j'ai
déjà parlé. La figure 122, planche XVI, est une grande trompette droite que l'on m'a assuré provenir
d'une Danse Macabre d'où Roquefort en avait tiré le dessin. Elle serait par conséquent du xv" siècle.
Quelquefois le canal de ces instruments, au lieu de s'allonger régulièrement en ligne droite, décrit de
légères ondulations ou sinuosités, quelquefois même il dévie complètement sur plusieurs points, et finit par
se ployer légèrement en manière de courbe, ainsi qu'on le voit dans les instruments représentés planche XVI,
figures 121 , 123, 124 et 126 a. La forme droite est généralement celle des trompettes à tige simple que
l'on donne à tenir aux anges chrétiens, et surtout à ceux qui sont chargés d'annoncer le jugement der-
nier. Elle est très fréquente dans les dessins, dans les peintures et dans les sculptures desxiv6, xve et
xvi° siècles, ainsi que dans les illustrations des livres de morale et de piété qui parurent durant cette pé-
riode. J'ai tiré des Heures de Rome de Simon Vostre ( Heures à l'usage de Rome, l/»99) les deux petits
dessins rapportés planche XVI, figures 124, 125. Ils proviennent d'une gravure représentant le jugement
dernier. Jésus-Christ est assis au milieu et -tout en haut de cette gravure. Des deux côtés se tiennent les
anges et les saints. Deux anges, semblables à celui de la figure 12Z|, sonnent d'une trompe un peu cin-
trée. Un autre ange, placé au-dessous du Rédempteur, tient et embouche une trompe droite, à tige simple,
beaucoup plus grande que les deux autres, et qui n'est point courbée à sa base (fig. 125). La partie infé-
rieure delà gravure est occupée, à gauche, par la résurrection des justes; à droite, par la punition des
méchants qu'une bande de démons précipitent en enfer. Telle est la disposition ordinaire et pour ainsi dire
consacrée, en iconographie, de toute image représentant la scène du jugement dernier. La Chronique de
Nuremberg en contient un autre exemple dans la célèbre et curieuse gravure sur bois où Wohlgemuth a
traité ce sujet comme pendant obligé de son Imago Mortis, ou Danse des squelettes, dont j'ai fait la
description dans la première partie de mon ouvrage. Les livres d'heures et beaucoup de manuscrits et
d'imprimés du même temps nous offrent un très grand nombre de représentations semblables. On trou-
vera, planche XVI , figure 123, un troisième dessin d'ange sonnant de la trompette droite ou estive. 11 est
tiré aussi d'un de ces beaux livres d'heures si bien décrits par M. Brunet {M an. du libr.). La Danse du
Klingenthal ou du Petit-Bâle, qui est, comme on sait, la plus ancienne de toutes, contient une trompette à
peu près semblable aux précédentes. Le spectre la tient comme on tenait habituellement ces trompes, le
pavillon en bas (pi. XVI, fig. 120); de l'autre bras il saisit celui du monarque, personnage dont on ne
■voit dans notre dessin que la main et le sceptre qu'elle laisse échapper. L'artiste qui a copié ou imité ce
tableau (le Roi) en b de la Danse du Grand-Bâle ( voy. fig. 121) a changé les proportions de cette
trompe ; il a tracé un instrument d'une assez petite dimension, légèrement cintré, et que le spectre embouche
de côté en le soutenant dans une direction horizontale, le pavillon en l'air, à l'aide de sa main droite. Une
CORS. — TROMPETTES. : £&
banderole ornée d'une tête de mort se déploie fièrement au-dessus de l'instrument guerrier, pendant que
le spectre donne au roi le signal du départ, et, passant familièrement son bras sous le sien , Je force 'à
marcher avec lui en bon compagnon. Une banderole semblable orne une sorte de trompette droite ou de
cornet que le squelette tient presque perpendiculairement devant lui en <?(pl. XIII, fig. 85) de la Danse
sylographique du manuscrit de Heidelberg(xv° siècle). Je crois avoir dit ailleurs que l'on ne saurait être
tout à fait fixé sur la nature de cet instrument. Est-ce un Zinkeoa grand cornet droit? Mais il n'a pas de
trous et sa dimension n'est pas celle des Zinken droits ordinaires. C'est donc évidemment une trompette, et
une trompette de l'espèce la plus rustique, sans doute une trompette de bois. Par sa forme, sa longueur et
son diamètre, elle ne laisse pas d'avoir une grande ressemblance avec le tube rustique dont se servent les
vachers du Tyrol et de la Suisse, et que l'on désigne communément sous Le nom iïAlpenhom, cor des
Alpes. Le spectre emploie cette trompette pour célébrer son triomphe sur le pauvre cuisinier, parce que les
instruments de ce genre étaient principalement destinés au menu peuple, aux campagnards, comme
l'indique le proverbe : A gens de village trompettes de bois. Les souverains, les grands de l'État, les guer-
riers, dans les fanfares exécutées en leur honneur, devaient entendre le son de l'airain , du cuivre ou de
l'argent. C'est de ce dernier métal qu'étaient ordinairement faites les trompettes dont se servaient les mu-
siciens de l'escorte royale. Suivant le témoignage de Christine de Pisan , lorsque le roi de France,
Charles V, marcha au-devant de l'empereur Charles IV, « les trompettes du roy, à trompes d'argent, à pa-
nonceaulx brodés, devant aloient, qui pour faire les gens avancier par foiz trompoyent. » Dès le xve siècle,
celles qu'on employait généralement à la guerre et dans les grandes solennités avaient abandonné la
forme simple de l'antique trompette droite appelée tuba ou chatzotzeroh. Elles étaient doubles ou à tige
repliée. Cette forme nouvelle était une amélioration, un perfectionnement de l'ancien modèle. On n'a pas
de peine à imaginer combien les trompettes droites, dont quelques unes dépassaient la longueur de six
pieds, étaient incommodes et embarrassantes. L'exécutant éprouvait une double fatigue à les faire résonner
et à en soutenir le poids en même temps. Comme il ne pouvait toujours suffire à une aussi rude tâche, sou-
vent il se servait, en pareil cas, d'une sorte de fourche ou de croc planté en terre, sur lequel il appuyait le
tube de son instrument, afin de le maintenir élevé dans une position horizontale à peu près de la même
manière dont on maintient une lunette d'approche. C'est ce que font encore en Russie les exécutants de la
musique des cors russes qui emploient les instruments les plus graves, du système, et c'est ce que l'on voit
faire aussi au joueur de trompette qui dans le manuscrit du viue siècle de la bibliothèque cottonnienne est
représenté sonnant d'une trompette de l'espèce des grands cornets d'airain dont j'ai parlé au commence-
ment de ce chapitre. En recourbant le tube ou canal sonore, ou bien en le divisant en plusieurs sections ou
branches de moyenne grandeur assemblées parallèlement les unes aux autres, on parvint à rendre Pia-
strument plus commode et plus portatif, sans en changer ni le timbre ni les propriétés. Aussi les trom-
pettes de guerre et de signaux furent-elles généralement construites d'après ce système, à l'exception de
celles qui, ayant un diapason plus élevé, et par conséquent un tube beaucoup plus court, pouvaient garder
sans inconvénient l'ancienne forme. Il y avait du reste plusieurs manières de courber la tige. Souvent la
trompette n'avait au milieu qu'un simple anneau ou tortille, comme en n (pi. IX, fig. 57). D'autres fois
la tige était repliée et divisée comme dans les deux instruments rapportés par Luscinius sous les noms de
Clareta eAFeltrummetÇvoy. pi. XVI, fig. 127, 128). Il arrivait, en d'autres cas, que cette tige, au lieu d'être
ramenée en dedans, décrivait un zigzag comme dans la figure 129, également tirée de Luscinius, en sorte
que la seconde courbure était faite en sens inverse de la première. Les Allemands appelaient cette espèce de
trompette Thurnerhorn. Le squelette du Doten Dantz (pi. XI , fig. 72) en tient une. Cette coupe originale-
n'est pas sans analogie avec celle du trombone; mais le modèle de trompette dont on s'est servi le plus
généralement jusqu'à nos jours, et qui a prévalu sur tous les autres, est celui de la trompette de guerre à
tige repliée que les Allemands appellent Feldtrommete ouFeldtrompete. Le dessin, figure 127, planche XVI,
que j'ai emprunté à Luscinius, nous en offre un exemple. Cette trompette se compose d'un tube ou canal
partagé en plusieurs parties ou sections nommées branches. Les deux endroits par où sa tige se courbe et
220 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
se replie se nomment potences; ceux où les branches se rejoignent et s'unissent, nœuds, et la portion de son
canal qui va de la seconde courbure jusqu'à son extrémité, pavillon.
Les figures les plus anciennes que nous fournissent de ce modèle les Danses des Morts sont h, i, j, r,
provenant du gothique Dolen Dantz. En h ( pi. VI , fig. 38), c'est un des quatre squelettes de l'orchestre
du bal funèbre qui en joue. A son instrument, tenu le pavillon en bas, est attachée une banderole sur
laquelle sont figurés des ossements. En i (fig. ZiO), le musicien funèbre embouche une trompette dont il
dirige le pavillon vers le pape. Cette trompette a pareillement sa banderole où sont représentés, non des
ossements, mais les clefs de saint Pierre. Dans ces deux dessins, le squelette tient le tube de l'instrument
entre les doigts de sa main droite, tout près de sa bouche, et semble appuyer fortement l'embouchure sur
ses lèvres. C'est un artifice particulier aux joueurs de trompettes pour monter davantage, c'est-à-dire pour
obtenir les sons les plus élevés que puisse fournir l'instrument, j (pi. YH, fig. Z|9) représente une
trompette de grande dimension que le spectre tient presque perpendiculairement devant lui, le pavillon en
bas. Sur la banderole on aperçoit le blason impérial. L'empereur est représenté tenant d'une main le glaive
et de l'autre main le globe surmonté de la croix. Il porte de longs cheveux et une grande barbe. Son aspect
est majestueux et austère. Ainsi que le Kônig de la même Danse, il ressemble à une figure de jeux de cartes.
Sur le dos du spectre qui vient chercher le marchand, on voit encore un instrument semblable aux précé-
dents; il est suspendu par son bandereau au corps décharné de l'odieux personnage (pi. XII, fig. 76).
Cette figure est vraiment hideuse, et, comme si on ne l'avait pas trouvée suffisamment repoussante, on a
cru devoir renchérir sur sa signification funèbre en y joignant les deux plus dégoûtants emblèmes de la
destruction matérielle, le ver et le rat. L'un, sous forme de serpent, s'enroule autour de la cuisse du
spectre, l'autre est perché d'une façon bizarre sur son épaule droite. Le marchand ne peut soutenir la vue
d'un pareil monstre, et détourne la tête avec horreur. Bien qu'il y ait un peu de confusion dans le dessin
d'Holbein en t (pi. IV, fig. 26), je crois qu'on peut prendre pour une trompette de guerre l'instrument
dont joue le squelette qui occupe le devant du tableau auprès de la vieille femme et du joueur de tim-
bales. Il est bien rare, en effet, de ne point trouver cette trompette aux endroits où l'on voit des timbales;
ces deux instruments ont presque toujours été associés dans la musique de cavalerie, comme dans toute
musique d'un caractère pompeux et martial. L'usage s'étaitmême introduit dans les princi pales cours de
l'Europe d'en former des concerts d'honneur, c'est-à-dire des fanfares destinées à fêter les principaux
actes de la vie du prince et du souverain. Quelquefois aussi ce genre de musique, quelque bruyant qu'il
fût, se faisait entendre pendant les repas pour égayer l'oreille du monarque par ses sons mâles et belli-
queux (t). J'ai dit ailleurs que le frontispice de la Danse de Valvasor, Danse imitée en partie d'Holbein,
est conçu en forme de Triomphe de la Mort. Si l'on voit d'un côté un squelette à cheval blousant des tim-
bales, de l'autre côté on y remarque un squelette pareillement à cheval, qui sonne de la trompette de cava-
lerie (Feldtrompete) (pi. IV, fig. 27). Du temps de Prœtorius, c'est-à-dire au xvne siècle, la trompette
guerrière avait encore son ancienne forme, et le modèle que l'on trouve dans le Theatrum instrumentorum
ne diffère point de celui que Luscinius a placé dans sa Musurgia, et que j'ai reproduit planche XVI,
figure 127. Jusqu'à la fin du xvnr siècle, la trompette resta dans cet état ou ne subit que des modifica-
tions peu importantes. En France, sous Louis XIV, on employait encore dans la musique militaire, indépen-
damment de ce modèle, une petite trompette droite à tige simple. C'est celle que l'on voit ici, planche XVI,
fig. 126 b. Mais la trompette à tige repliée et à plusieurs branches était plus généralement usitée, et ce fut
vainement qu'on tenta d'y substituer, en Allemagne, des trompettes en forme de cor de postillon, ou bien
(1) Elisabeth, reme d'Angleterre , le czar Pierre le Grand et sortait, elle était saluée par deux fanfares de trompettes et de
Louis XIV, roi de Fiance, aimaient beaucoup ces sortes de fan- timbales , dont les exécutants étaient placés dans le premier rang
fares, qui , du reste, furent généralement à la mode pendant les des loges. (Burney, De l'état présent de la musique en Allemagne,
xvi' et xvii' siècles. En Prusse, l'usage s'en est conservé jus- dans les Pays-Bas et les Provinces-Unies, traduit par Brack.
qu'aux temps les plus modernes , et Burney raconte qu'à Berlin , Gênes, 1810 , t. III, p. 84-85.)
lorsque Su Majesté la reine entrait au théâtre , et quand elle en
CORS. — TROMPETTES. 221
composées de plusieurs cercles ou tortilles diminuant progressivement de grandeur, comme les anneaux
d'un serpent couché à terre et roulé sur lui-même; mais on s'aperçut que la sonorité de ces instruments
était défectueuse et inférieure à celle de la trompette ordinaire. Cette tentative n'eut donc pas de succès.
Dans la moitié du xvme siècle, on fit d'autres essais qui avaient pour but, non de changer la forme de l'in-
strument, mais d'en augmenter les ressources. On se servit à cet effet de tuyaux mobiles et arrondis, ap-
pelés corps de rechange ou tons de la trompette, parce qu'au moyen de ces tubes additionnels on change à
volonté, on modifie les sons de l'instrument pour les approprier aux tons dans lesquels on joue. Ce mode de
perfectionnement n'ayant pas paru atteindre complètement le but, on eut bientôt l'idée d'appliquer aux
instruments de métal le système des clefs dont la flûte, le hautbois et leurs dérivés avaient seuls profité
jusque-là. 11 en résulta non un perfectionnement de l'ancien type, mais un instrument d'une qualité de son
toute nouvelle : ce fut le bugle horn ou hom bugle. Plus tard on eut aussi recours à l'emploi des coulisses,
puisa celui des pistons, qui permirent d'améliorer les ressources naturelles de la trompette, et d'y ajouter
les éléments nouveaux d'une étendue chromatique dans des conditions plus satisfaisantes. Le horn bugle,.
ou bugle, que je nommais tout à l'heure, nous rappelle le mot français avec lequel il était ordinairement
confondu. Ce mot, qui depuis le moyen âge jusqu'à nos jours eut mission de désigner une trompette de
métal d'un timbre aigu et éclatant, est :
Clairon , claron , claronceauoo. — L'espèce de trompette que l'on nommait ainsi avait un canal plus
étroit et un son plus aigu que la trompette ordinaire, en sorte que celle-ci formait la basse du clairon. La
différence qui existe dans la forme et dans les proportions de ces instruments peut fort bien être appréciée
au moyen des dessins que l'on trouve dans la Musurgia de Luscinius. Il y avait des clairons de cuivre et
d'autres d'argent. Les chroniques en font souvent mention. Dans les joutes, les tournois, les pas d'armes^
on annonçait par une fanfare générale l'entrée de chaque chevalier dans la lice, et, si l'on avait soin dé-
faire retentir les trompettes à chaque coup extraordinaire de lance ou d'épée, on proclamait et l'on célébrait
le nom du vainqueur à grands coups de trompettes et clairons, ainsi que l'attestent en maint endroit les
anciens documents relatifs aux faits d'armes de la chevalerie. Le passage d'une chronique que j'ai déjà
citée mentionne des entremets de trompettes et clairons employés aux noces de Louis, dauphin, roi de France,
et premier du nom. De leur côté, les anciens poètes citent les clarons et claronceaux. C'est à cette trom-
pette au son clair et perçant que l'on donnait, dans la basse latinité, les noms de clario, claro, clarasius et
clareta. Ce dernier mot, dans Luscinius, s'applique au modèle de clairon dont on a vu tout à l'heure le
dessin, planche XYI , figure 128. Les Anglais disaient clarions, et les anciens Bretons clariwn.
Au bugle ou clairon, dont on a fait usage pendant longtemps dans nos musiques militaires, a succédé le-
saxhorn, qui provient du meilleur système de'construction d'instruments de cuivre que l'on ait encore ima-
giné. C'est le résultat d'un perfectionnement apporté par le célèbre facteur d'instruments Adolphe Sax à
un modèle de trompette allemande appelée Fliigelhorn. Le saxhorn est un instrument de cuivre à cylin-
dres, avec embouchure à bocal. Il en existe toute une famille qui joue un rôle extrêmement important dans
les corps de musique des régiments français (1).
Dans le langage poétique , la trompette et le clairon signifient tout instrument de métal , de quelque
forme que ce soit, qui sert à donner des signaux ou à exciter l'ardeur des troupes. Les poètes disent dans
la même acception, et par métonymie, l'airain. La trompette héroïque représente la poésie épique; elle est
un des attributs de Calliope, muse de l'éloquence, et de Clio, muse de l'histoire. Emboucher la trompette
signifie prendre le ton élevé des écrivains qui cultivent le style sublime ou l'épopée. De là encore, mais
dans un sens défavorable, faire sonner la trompette, c'est-à-dire faire une chose avec éclat pour en tirer
vanité. Si la trompette figure dans les mains de la Renommée, c'est qu'elle a servi , non moins ancienne-
(1) J'ai donné des détails à ce sujet dans mon Manuel de tous les instruments en usage dans la musique militaire des peu-
musique militaire, dont les planches contiennent la représentation pies anciens et des peuples modernes,
de tous les modèles de celte famille , et , en général, les figures de
229 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Trient que le cor, d'instrument de signal et de convocation. On l'employait dans le moyen âge, à l'instar de
ce qui se pratiquait dans l'antiquité, pour signifier au peuple des décrets, des ordonnances, des arrêts et
pour annoncer des ventes de biens, des jeux, des solennités, etc. Le juré-crieur de chacune des principales
villes de France était toujours accompagné de trompettes et de tambours lorsqu'il avait à faire connaître
quelque acte émané de l'autorité du roi ou de celle des magistrats. De là, tromper, publier à son détrompe,
trompeter, publier au son de la trompe, de la trompette, expressions synonymes de corner, tant au propre qu'au
figuré, clans le sens d'annoncer, de divulguer une chose. Cela se disait surtout au sujet des personnes
assignées à comparaître au ban de trois jours à trois briefs jours. Quelqu'un était trompeté par les carre-
fours lorsqu'on lui faisait son procès. Celui qui sonnait de la trompette, soit comme officier public, soit
comme musicien, soit comme soldat, était désigné dans l'idiome de la basse latinité sous le nom de trom^
pator. Un rôle, à la date de 1315, mentionne parmi les officiers de l'hôtel du roi Louis X, le Hutin , qui
exerçaient les fonctions de joculatores , deux joueurs de trompette: Johannus, trompator, et Amoldus,
trompator, qui recevaient, ainsi que leurs camarades, un salaire de trois sous par jour (1). Un renseigne-
ment de ce genre nous est encore fourni plus anciennement par deux états des officiers de l'hôtel des rois
Philippe le Hardi et Philippe le Bel, des années 1274 et 1288. Enfin, comme conséquence du grand nombre
de joueurs de trompettes qui devait exister en France, nous voyons s'organiser dès l'année 1297, à Paris,
le métier de fabricant d'instruments de musique de cuivre, tels que cors et trompettes. Trois individus,
nommés Henri Lescot, Guillaume d'Amiens et Roger l'Anglais, tous trois feseurs de trompes, se présen-
tèrent devant la garde de la prévôté, et lui exposèrent que dans toute la ville de Paris eux seuls avaient
des ateliers où se fabriquaient ces sortes d'instruments. Us demandaient que l'exercice de leur métier fût
réglé par les statuts des forcetiers ou fabricants d'ouvrages de fer et de cuivre. Us voulaient avoir des gardes
ou jurés tirés de leur sein et en partie du corps des forcetiers. Cette requête fut agréée par le prévôt de
Paris (2), et c'est à cet événement qu'il semble naturel d'attribuer la part qu'ont eue les chaudronniers et les
ferblantiers, successeurs, des forcetiers, à la fabrication des instruments de cuivre dont ils ont conservé le
monopole jusqu'à une époque très récente. En vieux français, on appelait quelquefois le crieur-trompette,
trompille, et en général tous ceux qui jouaient de la trompe ou de la trompette, trompeeurs (3) ; mais comme
les trompeurs n'étaient pas toujours chargés d'annoncer des nouvelles vraies, et que souvent au contraire
ils publiaient des nouvelles fausses, ou bientôt controuvées, le mot trompeur, au figuré, servit à désigner
un menteur. Un des termes les plus usités de notre langue, et malheureusement aussi l'un des plus néces-
saires, le mot tromper, tire de là son origine. Borel cite un rébus qu'il trouve plaisant, et dont je ne parle
ici que parce qu'il a quelque rapport avec mon sujet. C'était la figure d'un mort ( d'un squelette) qui son-
nait de la trompette, et qu'on expliquait par ces mots : La Mort qui trompe. Toutes nos images de Danses
funèbres où le spectre est représenté jouant d'un instrument de cette espèce sont aussi bien des rébus à
ce point de vue. Aujourd'hui l'individu qui sonne "de la trompette dans un régiment de cavalerie comme
soldat musicien, ou dans une ville comme crieur public, est appelé le trompette. Quant au musicien qui a le
même emploi dans les orchestres ou dans la musique militaire, 'on le désigne de la même manière, ou bien
on se sert du mot trompettiste ; trompeur ne se dit plus qu'au figuré et toujours en mauvaise part.
On a vu dans le présent chapitre que la famille d'instruments à vent qui en est le sujet s'est divisée,
dès son origine, en deux branches distinctes, dont on fit ensuite deux nouvelles familles, celle des cors et
celle des trompettes, auxquelles on ajouta ensuite des dérivés, comme les trombones qui composent un sys-
(1) Ludwig , Reliquiœ manuscript. omnis medii œvi, t. XII, (3) On lit, art. I" des statuts donnés à la corporation des méné-
p. 64. triers de Paris, le ik septembre 1321 : « C'est assavoir que d'ore
(2) « Affermanz que en toute la ville de Paris n'avoit ouvriers en avant nuls trompeeur de. la ville de Paris ne puist alouer à une
» de leur meslier fors es hostels des trois personnes desus dites. » feste que luy et son çompaignon. » (Établ. des met. de Paris,
(Ètabl. des met., par Etienne Boileau, ms. B. N., fonds de Sor- par Etienne Boileau, ms. B. N., fonds de Sorbonne, 350, fol.
bonne , fol. IXXXI , V, et Depping, Livre des métiers de Paris , IXxxl, et I v° et suiv.)
p. 360,361.)
ORGUES PORTATIVES. 223
tème particulier, mais qu'on allie souvent aux cors et aux trompettes de nos orchestres ; les saxhorns,
d'un usage presque général aujourd'hui dans la musique militaire et à l'orchestre; les ophicléides, qui
tirent leur origine des trompettes ou cors à clefs dont elles sont les voix graves ; les saxo-trombas, instru-
ments récemment inventés par Adolphe Sax, et participant de la trompette et du saxhorn ; enfin une quan-
tité d'autres variétés qu'il serait trop long d'expliquer ici. 11 suffira de dire que les tons ou corps de
rechange, les clefs , les pistons , ont été successivement appliqués à un grand nombre d'instruments de
cuivre de la nature du corps et de la trompette, ce qui fit donner à ces instruments des noms nouveaux en
rapport avec le genre des perfectionnements qu'on leur avait fait subir. Tous ces systèmes ont été très
avantageusement remplacés par l'ingénieux mécanisme des cylindres que l'on applique actuellement à
presque tous les dérivés des deux instruments dont il vient d'être traité.
' ' •. ' ~ ' \
-■._' Bflklmo?
CHAPITRE DIXIÈME.
' f Y: s- l
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
ORGUES PORTATIVES.
: ,
•
Danse Macabre impr. : a.) Vu des quatre Squames-Musiciens (ph IV, flg. 24). — Dek Doten-Dantz : b. ) Le Curé. Der Pferntt
(p). VII, fig. 45).
L'orgue est le plus riche, le plus complet et le plus varié de tous les instruments , ou , pour mieux dire,,
c'est une collection d'instruments renfermée en un seul. De là son nom, qui vient du latin organum, mot
dont on s'est longtemps servi pour exprimer tous les instruments en général (1). On sait que l'orgue se
compose d'une infinité de tuyaux imitant approximativement les sons des instruments de tout genre qui
furent successivement inventés, et surtout des instruments à vent ; quelquefois aussi les voix humaines.
On divise ces tuyaux par jeux, et l'on appelle registre un jeu quelconque dont les intonations sont mises à
la disposition de l'organiste, lorsque celui-ci, après en avoir fait jouer le mécanisme, presse et enfonce
les touches du clavier. Ces touches correspondent à des soupapes qui ouvrent et ferment à volonté les trous
du sommier auxquels aboutit l'orifice des tuyaux. Les ouvertures pratiquées dans le sommier sont desti-
nées au passage de l'air fourni par l'action des soufflets. Si le registre est tiré, les tuyaux de ce registre
parlent selon la note touchée. On peut faire usage de plusieurs registres à la fois ; et il y a autant de
registres que l'orgue a de jeux différents. Pour mesurer la grandeur de chacun d'eux, on commence par le
plus grand tuyau. Si, par exemple, le tuyau a quatre pieds, le registre se dit de quatre pieds; s'il a seize
pieds, le registre se dit de seize pieds, et ainsi de suite. Le registre duquel on part pour mesurer la gran-
deur des autres, soit en augmentant, soit en diminuant, se nomme principal. Dans les orgues ordinaires,
parmi les registres de trente-deux pieds, on rencontre le plus communément la bombarde, le bourdon, le
basson, le trombone et autres. Parmi les registres de seize pieds, on rencontre la cornemuse, la bombarde,
le bourdon,. le trombone, le calcional, la contre-basse, le flautone, la viola da gamba, le principal et
autres. Parmi les registres de huit pieds, on rencontre la basse de viole, la cornemuse, la bombarde, le
bourdon, la clarinette, le cornet, le cromorne ou cor courbé, le basson, la flûte douce, le hautbois, le sal-
cional, le chalumeau, le trombone, le principal, la sourdine, la trompette, la viole d'amour, la voix hu-
(1) Dans le commentaire du- tw-e psaume de saint Augustin on >nlieitur. » C'est en raison de la .signification générale et collective
trouve la définition suivante : « Organa dicuntur omnia instru- du mol organum que la seconde partie du traité de Prœiorius, la-
» menta musicorum. Non solum illud organum dicitur quod grande quelle est consacrée à l'explication des instruments, a pour titre :
.» est et inflatur follibus, sed quidquid aptatur ad canlilenaœ, et De organographia.
» corporeum est, quo instrumento ulilur qui canlat, organum
22;, INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
maine et autres. Parmi les registres de quatre pieds, on rencontre le clairon, le cornet, le cromorne, le
prestant, la musette, le chalumeau, la voix humaine, le zinke(ce registre fait le dessus des trombones),
la flûte de forêt et autres. Parmi les registres de deux pieds, on rencontre le flageolet, la flûte villageoise,
la cymbale, la corne de chamois, le sifflet, la flûte de forêt et autres. Outre ces registres, il y en a encore
qu'on appelle registres de mixture (comme, par exemple, décima, nasard, cornet, etc.), c'est-à-dire des
registres qui donnent à la fois la tierce et la quinte de chaque touche du clavier. Ces tierces et ces quintes,
dont l'oreille autrefois n'eût pas été blessée, paraîtraient insupportables aujourd'hui si, par un artifice
ingénieux, on n'avait su parvenir à fondre les dissonances qu'elles engendrent et le sifflement aigu des
tuyaux qui les produisent avec l'harmonie du grand jeu, sans lequel on ne pourrait les employer. Mais, loin
de nuire à l'effet de ce dernier, elles en augmentent le charme et la plénitude par le piquant et l'imprévu
de leur sonorité hétérogène. Les registres de mixture, autrement dits jeux de mutation, dans lesquels il
faut comprendre la cymbale, la fourniture, etc., ont une origine très ancienne, et tirent leur système de
combinaison des premiers jeux de l'orgue. Ceux-ci, en effet, d'abord au nombre de deux, de trois ou de
quatre, étaient accordés à la quinte ou à l'octave, conformément aux lois de l'ancien Organum ou diaphonie.
Bientôt il y en eut d'autres accordés à la tierce, en sorte que chaque touche donnait un accord complet.
C'est ainsi qu'avec une mixture triple, en touchant ut, on fait entendre ut, mi, sol; en touchant mi avec
ut, on fait entendre mi, sol dièse, si; enfin, en ajoutant encore sol, on fait entendre 50/, si, ré: ce qui pro-
duit en définitive une agglomération de notes tout à fait incompatibles avec les règles de l'harmonie mo-
derne et les habitudes contractées par notre oreille.
11 y a encore dans l'orgue un registre appelé tremblant : c'est une espèce de machine ou plaque mobile
qu'on introduit dans le principal canal du ventilateur. En tirant ce registre, la plaque se dégage, s'agite
au moyen du vent et imprime à tout le jeu de l'orgue un tremblement très sensible. Il en existe de deux
sortes : le tremblement doux et le tremblement fort. Tous ces registres sont disposés à droite et à gauche
de chaque côté du clavier ; ils peuvent se tirer et se rentrer à volonté. Quand on veut qu'un registre sonne,
on le tire a soi; quand on veut qu'il ne sonne plus, on le pousse en sens inverse, et la fermeture instan-
tanée des soupapes empêche le vent de pénétrer dans les tuyaux (1). L'orgue a ordinairement un , deux
et même trois ou quatre claviers; plus, des pédales consistant en touches de bois qu'on fait mouvoir avec
Jes pieds, d'où elles ont tiré leur nom de pédales.
Pour arriver à une structure aussi compliquée, l'instrument qui fait le sujet de cet article dut traverser
une période de plusieurs siècles.. Dans les commencements, il ne posséda qu'un très petit nombre des
'éléments que l'on vient de décrire. Il n'avait que peu de tuyaux, point de registres, ou bien il n'en avait
qu'un seul; il était d'un petit volume; il avait un clavier de bois extrêmement grossier, et n'était point
muni de pédales. On croit que le plus ancien modèle d'orgue à un seul jeu avait reçu le nom de rega-
bellum ou rigabellum, d'où celui de régale, sous lequel fut exprimée une des espèces de petites orgues por-
tatives dont je parlerai plus loin. L'orgue composé de deux, de trois ou de quatre jeux accordés à la
quinte, fut appelé, suivant quelques auteurs, torsellum. Pour ce qui est de la construction de cet instru-
ment, il y a une différence notable du présent au passé. Je n'ai pas l'intention de traiter ici les questions
relatives à l'origine de l'orgue, aux diverses modifications qu'il a subies, à son usage en Orient et en Occi-
dent, à son caractère essentiellement religieux, au rôle qu'il a joué et qu'il joue encore dans les temples ;
je rappellerai seulement quelques faits généraux qui importent à mon sujet, c'est-à-dire à l'explication des
petites orgues portatives.
Comme il est ordinaire de voir l'esprit humain procéder dans ses inventions du simple au composé, je
srois que les argues portatives ont été les premières connues. Pour ce qui est de savoir si les anciens en
(1) Georges Kastner, Traité général d'instrumentation, ap- Prilipp, p. 25, et Supplément au Traité gèn. d'instr., p. 15 et
prouvé par l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut de France, et suivantes,
admis au Conservatoire de musique pour l'enseignement. Paris,
ORGUES PORTATIVES. 225
ont fait usage, c'est une proposition que les uns affirment, que les autres nient. Cependant il est prouvé,
ou du moins admis en thèse générale, que lasyrinx, ou flûte de Pan, est l'origine de l'orgue. D'autre part,
l'idée du réservoir d'air servant à alimenter les tuyaux peut avoir été fournie par la cornemuse. Or nous
savons que la cornemuse était connue des anciens. Blanchini cite une médaille contourniate de Néron re-
présentant un instrument qui, si le monument auquel il appartient est bien authentique, a probablement
formé la transition de la cornemuse à l'orgue portatif. Cet instrument, dont Blanchini (1) et quelques autres
ont donné des copies, se compose de huit tuyaux disposés comme ceux de la syrinx , d'une outre placée
au milieu de l'instrument, de deux tuyaux ou chalumeaux percés de trous et ajustés au goulot de la peau,
d'un sommier où sont enfoncés les huit premiers tuyaux .perpendiculairement par leur extrémité inférieure
et d'un petit soufflet par lequel on introduisait l'air dans ce sommier pour faire résonner l'instrument (pi. XVI,
fig. 132). Blanchini désigne cet appareil , lequel est sans doute beaucoup plus ancien que le monument qui
le représente, sous le nom d'organum pneumaticum; il le place néanmoins au rang des cornemuses.
La suppression de l'outre et l'adjonction d'un clavier permettant d'obtenir des intonations différentes,
selon le désir de l'exécutant, et remplaçant les deux chalumeaux percés de trous qui étaient ajustés pour
les doigts au cou de la cornemuse, suffisaient pour donner à cet instrument le caractère de l'orgue pro-
prement dit.
Les plus anciennes orgues pneumatiques que l'on connaisse, les plus grandes même, ont l'aspect d'une
syrinx posée sur un sommier et mise en vibration par le moyen d'un soufflet. Il en existe un exemple
remarquable dans les deux grandes orgues pneumatiques découvertes sur l'obélisque érigé à Constanti-
nople sous Théodose le Grand. Ces instruments ne sont autre chose que deux syrinx monstres composées
chacune de sept à huit tuyaux unis ensemble par un lien ; à l'une et à l'autre sont adaptés d'énormes souf-
flets que des hommes ou des enfants, qui s'y tiennent debout, font monter et descendre par le poids de leur
corps (pi. XVI, fig. 134). La position de ces deux orgues dans le monument qui les représente em-
pêche de voir les claviers. Cependant il est à présumer que chacun de ces instruments avait le sien, car
cet utile complément de l'appareil est mentionné dans la description faite par Cassiodore des parties con-
stitutives de l'orgue (2). A la vérité, le clavier n'avait pas précisément alors la forme qu'il a de nos jours.
Il ressemblait à celui de deux orgues anciennes données par Kircher et Forkel , et dont les touches ou
marches sont de simples tiges de bois. Quelques uns font remonter l'origine de ces deux instruments aux
Hébreux, mais ce n'est qu'une conjecture basée sur le rapport des talmudistes, qui désignent un instrument
du genre de l'orgue sous le nom de magrepha (3). Il est douteux néanmoins que les Hébreux aient eu
connaissance de l'orgue, et surtout de l'orgue pneumatique, dont on conteste généralement l'usage aux.
anciens. II est de fait que des témoignages agréés tout d'abord comme preuves de l'emploi de ce genre
d'instrument en divers temps et en divers lieux, ont été rejetés ensuite comme se référant, non à l'orgue
proprement dit, mais à des espèces de cornemuses anciennes ou bien à des syrinx (4), ou même à de
simples tubes d'airain (5). Ainsi le passage de l'épître à Dardanus, attribuée à saint Jérôme, où il est fait
(1) Blanchini, De tribus generibus instrumentorum musicœ ve- monics du culte Israélite. (J. L. Saalchutz, Geschichte und Wiïrdi-
terum organicœ dissertatio. Romae, 1742, pi. [f, fig. 12 , 13. gung der Musik bei den HebrHern. Berlin, G. Finke, 1829.)
(2) Celte description se trouve dans son commentaire sur le (h) C'est ce qui est arrivé pour l'instrument des Hébreux appelé
CLC psaume : « Organum ilaque est quasi turris, diversis fistulis huggab. Dom Calmel, dans sa dissertation sur la poésie et la mu-
fabricala, quibus flatu follium voxeopiosissima deslinalur; et ut siqne des Hébreux, insérée dans la Bible de Vence, fait observer
eam modulatio décora componat, linguis quibusdam ligneis ab que ce mot est traduit dans la Vulgate par organum, et rendu, dans
interiori parte construitur quas disciplinabiliter magistrorum les Septante, tantôt par cythara ou psàlmus, tantôt par organum.
digili reprimentes grandisonam effiehint et suavissimam canti- Si la plupart des interprètes le prennent en ce dernier sens, il n'est
lenam. » pas d'avis qU'0n entende par le mol organum un corps d'orgue
(3) Dans le lalmud, Traité d'Erachin, fol. 10, c. 2, il est fait comme le nôtre. C'était, selon lui, un composé de plusieurs tuyaux
mention de cet instrument. Le docteur Joseph Lévi Saalchutz, dans de flûtes collés ensemble dont on jouait en faisant passer successi-
son ouvrage sur l'histoire de la musique des Hébreux, cite ce pas- vement les divers tuyaux le long de la lèvre inférieure, ce qui re-
sage et y puise un des arguments à l'aide desquels il croit pouvoir vient encore à la syrinx.
établir que l'orgue a été admis de toute ancienneté dans les céré- (5) Voy. Sponsel, dans son histoire de l'orgue.
29
226 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
mention d'un orgue qui aurail eu quinze tuyaux, douze soufflets et un réservoir d'air composé de deux
peaux d'éléphant jointes ensemble , concerne sans doute un modèle de cornemuse que l'on soupçonnerait
avoir été à peu près semblable à celui de la médaille contourniate de Néron , mais exécuté en des propor-
tions telles, que le son de cette formidable machine, au dire de celui qui en parle, se faisait entendre de
Jérusalem au mont des Oliviers, et plus loin encore (1). Cependant Gerbert a trouvé dans un ancien ma-
nuscrit une figure que ce manuscrit même désigne comme étant celle de l'orgue dont parle saint Jérôme (2).
Tout cela, je le répète, est vague, douteux, obscur, mais n'autorise pas moins à faire ce' raisonnement,
que, si la cornemuse et la syrinx ont été souvent confondues avec l'orgue, c'est qu'elles avaient avec cet
instrument plus d'un trait commun, et même, évidemment, la relation directe de la paternité.
Nous avons vu plus haut que l'orgue pneumatique de grande dimension , mais avec un petit nombre de
tuyaux et en forme de syrinx , était déjà connu et usité au ive siècle. Cependant l'introduction de cet instru-
ment dans l'Europe occidentale ne remonte, assure-ton, qu'au vme siècle. Les documents historiques que-
l'on a pu consulter établissent que la France eut les prémices de cette invention, et que le premier orgue
qu'elle posséda fut celui que Pépin, père de Charlemagne, reçut en présent de l'empereur d'Orient Con-
stantin Copronyme. Les annales d'Eginard placent ce fait sous la date de 757 (3). Quelques auteurs-
cependant rejettent le témoignage d'Eginard, ou du moins contestent que le mot organa, qui figure dans
le passage qu'on emprunte à cet historien, ait été employé autrement que dans un sens général, et se soit
par conséquent appliqué à l'époque proprement dite. Telle est l'opinion de Forkel. D'autres particularités
relatives au même événement ne sont pas moins controversées. Ainsi quelques uns prétendent que l'orgue-
offert à Pépin était un orgue d'une très grande dimension , et d'autres, avec plus de fondement, pensent
qu'il était excessivement petit et portatif, comme celui qui fut construit par un Arabe nommé Giafar,
et qui fut ensuite envoyé à Charlemagne par le khalife de Bagdad.
Si cela était prouvé d'une manière certaine, on saurait à quoi s'en tenir sur l'époque de l'introduction
en France des petites orgues nommées en vieux français orguettes. Au surplus, si elles ne sont pas anté-
rieures dans ce pays aux grandes orgues, elles y ont été bien certainement employées presque en même
temps. La seconde période du moyen âge vit s'en répandre l'usage de tous les côtés; elles étaient alors
en grande estime; on les employait à peu près partout. Elles faisaient partie des instruments cultivés par
les ménestrels, et figuraient dans la musique populaire comme dans la musique de cour et de château.
Les petites orgues prenaient différents noms, suivant la destination qu'elles recevaient. Quand l'instru-
ment était assez petit pour qu'on pût le porter devant soi pour en jouer, on le qualifiait d'orgue portatif,
organxm portabile, et quand, à raison de son volume, on devait le poser sur le sol ou bien le mettre sur un-
meuble, on l'appelait positif. Ces qualifications s'expliquent naturellement par la différence de significa-
tion des deux verbes latins portare et ponere dont ils sont dérivés.
Le petit orgue (organum pneumaticum minus), dont on trouve les plus fréquents exemples depuis
le ixc jusqu'au xve siècle, et dont la Danse des Morts contient deux représentations très anciennes , est
l'orgue appelé :
Orgue portatif, orguettes, ogre, orgue. — Cet instrument se compose d'une boîte ou plutôt d'une
caisse en forme de petite armoire ouverte contenant sur deux rangs, ou sur un plus grand nombre, des
tuyaux de différente longueur disposés symétriquement comme ceux de la syrinx antique, et assujettis l'un
à l'autre par une traverse oblique qui remplace le lien de la flûte de Pan.
Le nombre des tuyaux de chaque rang est ordinairement peu considérable et varie de cinq à huit ou.
dix. Le plus souvent il est de sept. Leur orifice aboutit aux deux trous du sommier qui forme la base de
(1) On raconte les mêmes merveilles du magrepha, instrument (8) « Constanlinus imperalor Pipino ve^i mulla misit mimera,
décrit par les talmudisies, et dont ils ont voulu faire, comme je l'ai inler quas et organa, quse ad eum in compendio villae pervenerunt,
dit plus haut, une espèce d'orgue à l'usage des anciens Hébreux, ubi tune populi sui generalem couventum habuit. » (Eginh., De-
(2) Gerbert, De cantu et musica sacra, t. If. gestis Pipini régis.)
ORGUES PORTATIVES. 2.27
l'instrument. Devant les tuyaux est le clavier, qui a tantôt un rang, tantôt deux rangs de touches. Par
derrière est le soufflet qui complète l'appareil et sert à faire pénétrer dans le sommier l'air qui passe ensuite
dans les tuyaux. Le musicien suspendait cet instrument devant lui au moyen d'une courroie. Avec sa main
gauche il faisait mouvoir le soufflet, etde sa main droite il touchait, le clavier. On peut citer comme autorité
àce sujet le passage suivant d'une traduction très ancienne du Livre des Rois : « Et David sunout une manière
» de orgenes ki estoient si aturné ke l'um les lioutas espadles celi ki sunout, et il li sailleit é juout devant nostre
» Seignour. » Ce qui signifie : « David touchait une espèce d'orgues qui étaient de façon qu'on les attachait sur
» les épaules de celui qui en jouait, et qui dansait ainsi devant le Seigneur. » Ce passage est intéressant parce
qu'il est une réflexion, ou plutôt une annotation du traducteur, où l'on voit que celui-ci, comme tous ses
collègues au moyen âge, rapportait naïvement et sans scrupule à l'antiquité ce qui se pratiquait de son
temps. Un précieux volume imprimé à Bamberg par Alberg Pfister, en 1462, et contenant une allégorie sur
la Mort, les histoires de Joseph et de Daniel , de Judith et d'Esther , enfin la Bible des pauvres, nous fournit deux
anachronismes du même genre : le premier à la cinquième page de l'histoire de Daniel, où sont figures, près
de l'idole que ÏNabuchodonosor fait adorer au peuple, deux musiciens dont l'un joue du rebec et l'autre
d'un petit orgue portatif composé de dix tuyaux placés sur deux rangs; le second vers la fin de l'histoire
de Judith , à l'endroit où les Juifs remercient le Tout-Puissant de la délivrance de leur ville. Ici on voit
trois musiciens, l'un jouant des orguettes, l'autre de la harpe, et le troisième d'une sorte de flûte ou plutôt
de hautbois grossier. Quoiqu'ils soient assez imparfaits, les deux dessins d'orguettes sont assez cu-
rieux par leur ancienneté et par la rareté du monument littéraire où ils figurent. Je les ai reproduits
planche XVII, figures 136, 137. Il est bon de les comparer avec les deux petits instruments représentés
dans la même planche, fig. 135 et 138. Ceux-ci se distinguent par une forme plus élégante. Le premier,
rapporté par Bottée de.Toulmon, est, si ma mémoire ne me trompe, du xinc ou du xivE siècle; le second
est tiré d'une miniature du Miroir historial de Vincent de Beauvais (ms. n°6731, Bibl. nat. ). Ce petit
orgue a deux claviers et semble ne comporter que quinze ou seize tuyaux. Il est à peu près du même
temps que le dessin du DotenDantz, où nous voyons le spectre qui accompagne le curé porter du bras
gauche un petit orgue, en allemand Tragorgel , dont le clavier semble n'avoir que onze touches et dont
les tuyaux sont placés sur deux ou trois rangs. On n'aperçoit point le soufflet, mais un trait du dessin en
marque la place. L'orgue que porte attaché autour de lui, par une courroie qui passe sur sa poitrine, le
second squelette de l'orchestre de la Danse Macabre, semble avoir deux rangs de tuyaux disposés plus régu-
lièrement que ne l'étaient ceux de l'exemple précédent (pi. IV, fig. 24). Comme dans la miniature du
Miroir historial de Vincent de Beauvais, on remarque ici un double clavier ; mais ni le nombre des tou-
ches , ni celui des tuyaux , ne peut être apprécié d'une manière certaine. Du reste, comme aujourd'hui dans
la construction des grandes orgues, cet objet devait présenter une extrême variété, car on était libre
d'étendre ou de restreindre les ressources de l'intrument, suivant la dimension et l'importance que l'on se
proposait de lui donner. Il devait nécessairement y avoir de petites orgues simples et communes pour
l'usage des ménétriers, d'autres plus compliquées et plus riches pour les musiciens de cour et de château.
Une remarque que les deux dessins d'orgues portatives tirés des Danses des Morts nous donnent l'occa-
sion de faire, c'est que les plus grands tuyaux de chaque rang sont placés contre la poitrine de l'exécu-
tant, c'est-à-dire qu'ils se suivent du grave à l'aigu. Ailleurs, au contraire, ils observent l'ordre inverse,
et procèdent de l'aigu au grave, de telle sorte que ce sont les plus courts qui sont placés les plus près du
musicien. Telle est l'anomalie que présentent les réimpressions de Troyes et d'autres ouvrages plus cu-
rieux et plus anciens encore, anomalie qui implique non un changement de système existant de fait,^ mais
une inexactitude de reproduction commise par les artistes dans les monuments figurés. Un dessin tiré d'un
manuscrit du xivc siècle de la bibliothèque du roi, et reproduit par de la Borde dans son Essai d'une his-
toire de la musique, représente un orgue portatif dont la forme n'est pas celle des figures précédentes, et
qui sans doute était un peu plus lourd et volumineux ; car au lieu d'être placé dans les mains d'une seule
personne, c'est un homme qui le porte et une femme qui en joue. L'homme fait mouvoir le soufflet, pen-
228 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
dant que la jeune musicienne, placée du côté opposé, devant le clavier de l'instrument, promène ses doigts
sur les touches. Cependant il est plus ordinaire de voir l'orgue portatif dans les mains d'un seul exécutant.
Ottomarus Luscinius en donne un modèle qui n'est pas semblable à ceux qu'on rencontre généralement.
C'est une caisse plate, carrée et entièrement fermée, sur laquelle est plantée, d'un seul côté, un groupe
de tuyaux. Un soufflet aboutit au sommier et sert à y introduire l'air. L'orgue portatif, tel que le présente
la Danse Macabre, est très commun dans les tableaux de sainteté. 11 y est tenu par des anges et par des
bienheureux qui chantent les louanges de la Trinité ou celles de la vierge Marie. Ce petit instrument était
très en vogue autrefois dans les couvents, dans les chapelles, dans les écoles et dans les salons des riches
seigneurs. Il en fut de même du :
Positif. — L'orgue auquel on donnait ce nom était un peu plus grand que le précédent , si bien qu'au
lieu de le transporter avec soi, on le posait dans une chambre, sur le plancher ou sur un meuble. C'est pour-
quoi les Anglais lui avaient donné le nom de chamber organ.
Une conjecture qui paraît très plausible, c'est que la plupart des orgues pneumatiques les plus ancien-
nes avaient cette dimension quand elles n'étaient pas tout à fait portatives. C'est ce que prouve le dessin
d'un sommier d'orgue que Zarlino nous dit provenir d'un instrument qui se trouvait placé naguère dans
l'église de l'ancienne ville de Grado , prise et ruinée pour la première fois en 580. Forkel , en parlant de
ce dessin, dont il donne une copie, conjecture que cet orgue n'a pu être autre chose qu'une sorte de posi-
tif, beaucoup plus petit même que ceux qui ont été construits dans des temps plus rapprochés. Mersenne
fait remonter jusqu'à l'antiquité l'origine du positif. « Le sieur Naudé , dit-il, m'a envoyé du jardin des
» Mathées, seigneurs romains , la figure d'un petit cabinet d'orgue, dont les soufflets sont semblables à
» ceux qui servent à allumer le feu, et sont levés par un homme qui est derrière le cabinet, et le clavier est
» touché par une femme ; l'inscription qui suit est dessous ledit cabinet. » Voici cette inscription : Lapissus
C. F. scaptia Capitolinus ex testamento fieri monum,jussit arbitralu heredum meorumsibi et suis. La figure
de cet instrument ne se trouve pas dans Mersenne ; mais l'auteur anglais Hawkin, dans son Histoire de la
musique, en a donné une copie d'après un dessin trouvé dans les papiers de Nicolas François Haym , au-
teur du Tesoro Britannico délie medaglie antiche. Forkel a placé Cette copie dans la vignette qui orne le titre
de son ouvrage, et je la reproduis dans le mien, pi. XYI, fig. 133, parce que je crois qu'elle est peu connue
en France, et qu'elle est tout à fait propre à donner une idée de l'une des plus anciennes formes du positif.
On voit que quant à la dimension et à la manière d'en jouer, cet instrument est à peu près semblable à
l'orgue portatif du moyen âge que la Borde a tiré d'un manuscrit du xive siècle de la Bibliothèque na-
tionale.
En même temps que s'améliorait la structure des orgues en général , le positif recevait quelques modi-
fications dans son mécanisme et une augmentation progressive dans le nombre de ses tuyaux, de ses registres
et de ses touches. Mais abstraction faite de ces légers perfectionnements , on peut dire que pour la forme
principale, pour les dimensions et pour l'usage, il était encore, au xne siècle, à peu près tel que nous l'avons
trouvé plusieurs siècles auparavant. C'est ce qui résulte de l'examen des différents modèles de petites orgues
donnés par Prœtorius. Ces petites orgues ont un clavier , plusieurs rangées de tuyaux et quelques unes
plusieurs registres. A chaque appareil tiennent deux soufflets pour mettre en jeu l'instrument. Parmi ces
petites orgues, il en est qui portent un nom particulier et appartiennent à l'espèce désignée sous le nom de :
Bégale. — La régale était une sorte de positif dont les tuyaux étaient ordinairement si courts, qu'ils
n'avaient pour ainsi dire que l'anche. Tout l'appareil pouvait facilement tenir dans une table ou dans un
coffre très plat. Le son qu'on en obtenait était perçant et criard, mais quand la régale portait des tuyaux
d'une certaine longueur, elle avait un son doux et agréable, surtout quand le couvercle de la boîte était
fermé. Alors on en faisait usage pour accompagner les voix du chœur dans la musique de cour et de cha-
pelle. 11 existe encore, au couvent de Berlaimont, à Bruxelles, un orgue régale que l'on y conserve
comme une précieuse relique , parce qu'il servit à la fond atrice du couvent, morte au xvie siècle. Ce petit
orgue est orné de peintures; il a des tuyaux de cuivre contenant les anches qui résonnent lorsqu'on agite
ORGUES PORTATIVES. 229
les soufflets. Ces tuyaux , le clavier, les soupapes et autres détails de l'appareil , tiennent dans une boîte
qui n'a que huit pouces environ de largeur et cinq de hauteur. Deux soufflets y introduisent l'air néces-
saire pour faire battre les anches et produire les sons qui , à ce que prétendent ceux qui en ont pu juger,
sont remarquablement durs et rauques. C'est probablement làje dernier modèle des orgues portatives du
genre de la régale que l'on puisse trouver fonctionnant comme aux beaux jours de la ménestrandie.
A l'époque de la naissance de l'art dramatique, la régale faisait souvent partie de l'orchestre des
opéras. Monteverde s'en est servi dans son Orfeo, composé en 1G07. Il l'a destinée à soutenir la voix
d'Apollon. Cet instrument, du reste, n'est pas moins ancien que les autres petites orgues. Il est désigné
sous son nom de régale dans la Musica instrumentalis d'Agricola et dans la Musurgia de Luscinius, où l'on
en voit la figure, ainsi que des modèles de positif et de portatif. Les Italiens appelaient les régales ninfali
ou bien aussi régales. 11 en est souvent question dans les écrivains facétieux du temps de Louis XIII. On
explique le nom particulier qu'elles portent, en disant que le premier instrument de celte espèce fut offert
à un roi , d'où il prit le nom de régale (royale), comme pour signifier œuvre digne d'un roi : regale quasi
dignum rege, regium vel regale opus. Regale signifie aussi, en italien, un cadeau. Tout cela s'accorde assez
bien avec ce qu'on sait de l'origine des orgues pneumatiques qui parurent en Europe dans les premiers
siècles de l'ère chrétienne, et qui, pour la plupart, faisaient partie des objets rares et précieux que les
souverains, les princes et les personnages illustres du clergé ou de la noblesse, s'envoyaient réciproquement
à titre de présent. Or, un pareil envoi est très facile à concevoir, s'il s'agissait effectivement de petites orgues,
telles que l'orgue portatif, le positif et la régale. Forkel observe avec raison que ces instruments sont beau-
coup plus anciens qu'on ne le croit généralement, et qu'ils ont probablement précédé l'invention de l'orgue
hydraulique dont les Grecs et les Romains faisaient usage. Il pense que cette dernière espèce d'orgue sur
la nature duquel les avis sont très partagés , n'était autre chose que le résultat d'une tentative de perfec-
tionnement de l'idée première , tentative qui n'avait pas atteint le but et dont on ne put se contenter,,
soit que les sons, comme d'autres l'ont dit, aient eu un caractère de mollesse nuisible aux effets gran-
dioses que l'on se proposait d'cbtenir de l'instrument ; soit que l'action de l'eau ait été jugée peu favorable
à la bonne qualité des sons ou à la conservation même des parties matérielles de l'orgue. C'est pourquoi on<
revint à l'ancien procédé que l'on tâcha d'améliorer, ce qui eut lieu en effet, après nombre de tâtonne-
ments successifs. Il est constaté que l'art de construire les orgues demeura longtemps dans l'enfance et
ne commença à prendre un développement satisfaisant que vers le xivc siècle.
Cependant plusieurs siècles auparavant les grandes orgues comme les petites s'étaient déjà répandues
en Europe. Il y en avait dans les églises et dans les monastères. La France , l'Allemagne , l'Angleterre,
l'Italie et les Pays-Bas en étaient pourvus. L'église de Winchester possédait un grand orgue que l'évêque
Elfége avait fait construire dès l'année 951. D'après la description qu'en a faite Wolstan, moine et chantre
de l'abbaye de Winchester , cet instrument surpassait en grandeur toutes les orgues qu'on avait vues jus-
qu'alors. 11 avait quatre cents tuyaux , plusieurs claviers et vingt-six soufflets. Bedos de Celles observe
que ces souffleries devaient être bien grossières et bien imparfaites, puisque soixante-dix hommes vigou-
reux employés à les mettre en jeu n'en venaient à bout qu'avec peine. Au dire des historiens, la tâche de
l'organiste chargé de toucher les orgues construites à cette époque n'était pas plus facile, car les touches
des claviers, larges palettes de cinq ou six pouces, présentaient une telle résistance, qu'il n'aurait pas suffi
de les frapper avec Jamain tout entière pour les mettre en mouvement, et qu'il fallait de toute nécessité les
enfoncer à grands coups de poing. Les expressions allemandes Orgel schlagen, Clavier schlagen (battre
l'orgue, le clavier), dont l'usage s'est conservé dans quelques parties de l'Allemagne où la langue n'a pas
fait les mêmes progrès que la construction des orgues, tirent leur origine de cette manière de toucher
l'instrument. Les tuyaux des plus anciennes orgues étaient de bois ou de métal , le plus souvent d'airain
ou de cuivre. Dans la suite ils furent faits de toutes sortes de matières. On en pourrait citer qui étaient de
verre , d'albâtre , d'or et d'argent. Enfin , dans les derniers temps, on a reconnu que le plomb, le zinc
et le bois étaient préférables pour cet objet. Tout ceci s'applique aux grandes comme aux petites orgues.
,230 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
La, régale avait quelquefois des tuyaux de bois ou de roseau. Le nombre des tuyaux, en général, n'a pas
moins varié que la matière dont ils étaient faits, selon que le facteur d'orgues se proposait de créer un
instrument plus ou moins riche, plus ou moins compliqué. Pour ce qui est des pédales, elles furent inven-
tées dans le xv' siècle; on les appliquait aux orgues de grande dimension , cependantle positif .en eut aussi
quelquefois.
A mesure que l'usage des grandes orgues devenait général , les petites orgues perdaient faveur, surtout
les orgues portatives dont on ne reconnaissait plus guère au xvnr siècle que la régale et l'orgue en table, et
dont on ne possède aujourd'hui que deux rejetons bâtards, l'orgue à cylindre appelé orgue de Barbarie, et son
diminutif, connu sous le modeste nom de serinette. Quant à la régale, le souvenir s'en est conservé pendant
longtemps dans un jeu d'anches du grand orgue, et c'est encore comme legs du passé et comme témoignage de
l'état primitif de l'invention à laquelle nous devons l'instrument aux mille voix de nos temples, que \epositif
s'est conservé dans le petit orgue qui sert d'annexé aux grandes orgues d'église devant lesquelles il est
placé. Comme l'organiste qui touche le grand orgue lui tourne le dos, on l'appelle en Allemagne Riickpo-
sitif. Cependant il y a quelques dérivés de l'orgue qui tiennent aujourd'hui dans les salons, comme instru-
ments d'agrément et de concert, la place qu'y occupaient au moyen âge le positif et la régale. De ce
nombre sont Y orgue expressif et Y harmonium. Ce dernier a la forme d'un piano droit. Il est composéde
divers jeux d'anches libres et communiquant avec des cases de bois, espèces de tuyaux acoustiques fai-
sant corps sonore à l'intérieur d'un sommier placé directement en plein sous le vent d'un soufflet qui met
les jeux en vibration. L'harmonium est un instrument qui a beaucoup de vogue parmi les amateurs.
En terminant ce chapitre, je n'oublierai pas de dire que les poètes et les auteurs d'annales appartenant
à une époque très reculée font assez souvent mention de l'orgue, dont ils se plaisent à vanter la douceur, la
puissance, la majesté, et dont ils racontent les effets merveilleux. Au xnc siècle, il est question de cet
instrument dans le Roman du Brut:
Moult oïs'sies .orgues sonner
Et clers chanter et orguener. •
Guillaume de Machault en parle dans Li temps pastour :
Harpes, labours, trompes, nacaires,
Orgues, cornes plus de dix paires.
Nos pères le nommaient organ, orgene, ogre. On lit dans les annales de saint Louis : «Comme dévotement
» il (le roi) fit chanter la messe et tout le service à chant et à déchant, à ogre et treble. » Quant au prestige
qu'il exerce sur les auditeurs lorsqu'il accompagne les chants sacrés, on peut s'en rapporter à ces paroles
de Montaigne :
« 11 n'est âme si revêche qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer cette vastité sombre
» de nos églises, et à ouïr le son dévotieux de nos orgues. »
MONOCORDES , DICORDES ET TR1CORDES.
CHAPITRE ONZIÈME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
MONOCORDES, DICORDES ET TRICORDES.
Der Doten-Dantz : a.) Le Cardinal. Der Cardinal (pi. yi, fig. 47). — b.) L'Artisan. Der Hantiverksman (pi. IX, fig. 59). — c.) Le-
jeune Seigneur. Der Junclcer (pi. IX, fig. 60). — d. ) L'A vocal. Der Vorsprejh (pi. XI, fig. 71). — Icônes Mortis d'Holbein :
e.) Le Marchand.
L'idée de tendre une corde sur un corps de bois d'une forme quelconque, et de faire vibrer cette corde
au moyen de la percussion ou du frottement, paraît avoir été aussi naturelle à l'homme que l'action de
percer un roseau, une corne ou Un coquillage, et de souffler dedans pour en tirer des sons. Chez les
peuples primitifs, et encore aujourd'hui chez les sauvages, il est bien rare de ne pas rencontrer à côté de
quelque ébauche grossière d'instrument à vent, soit flûte, chalumeau, corne ou conque, une variété rus-
tique du type générateur des instruments à cordes, c'est-à-dire de celui que l'on a généralement désigne
par les mots :
Monocorde ,monochorde, monochordion , mouscorde, manicorde, manicordion , manichordion. — Comme
Guillaume de Machault prend le soin assez superflu de l'expliquer à ses lecteurs, le monocorde propre-
ment dit est un instrument « où il n'a qu'une seule corde, » et « qui à tous instrumens s'accorde. >J On le
fait dériver de l'arc, sous la forme duquel il a été reconnu par les savants dans quelques monuments de
l'antiquité (1). Deux applications différentes lui ont été assignées, l'une dans la théorie, l'autre dans la pra-
tique de l'art. De là deux espèces de monocordes qu'il importe de ne pas confondre, bien qu'elles aient
une commune origine. La première est celle que les savants et les philosophes de l'antiquité ont léguée aux
théoriciens du moyen âge. Elle servait principalement pour les études spéculatives sur le système des sons,
et sur la comparaison à établir entre ce système et celui de l'univers. Au n° siècle de l'ère chrétienne, un
mathématicien célèbre, Ptolémée, qui naquit à Naucratès, dans le Delta, l'a employé pour démontrer
les rapports mathématiques des sons par les longueurs des cordes, et en a donné la figure, sous le nom
de canon, dans ses Éléments harmoniques. Rientôt on se servit du même instrument dans l'enseigne-
ment des principes de l'art, et plus particulièrement dans celui de la musique vocale, afin d'inculquer aux
élèves la juste intonation des sons. Le monocorde employé pour cet usage fut d'abord une simple caisse
carrée, oblongue, à surface plane, faite de bois de cèdre ou de sapin, et sur laquelle était fixé à chaque
extrémité un chevalet immobile, lé plus souvent en forme de cercle. Sur les deux chevalets était tendue
une corde de boyau ou de métal attachée à demeure d'un côté de la caisse, et du côté opposé retenue au
moyen d'une cheville qui permettait d'en augmenter ou d'en diminuer la tension à volonté (pi. XVIT,
fig. 139). Sous cette corde on promenait un chevalet mobile, nommé magas, que l'on fixait de distance
en distance aux différents endroits indiqués sur k' table de l'instrument par une ligne parallèle à la corde.
Celle-ci , coupée par le chevalet mobile en deux parties, rendait un son plus grave ou plus aigu selon les diffé-
rentes longueurs de chaque partie. Comparant ensuite ces différentes longueurs entre elles, puis avec la corde
entière, on parvenait de la sorte non seulement à obtenir les intonations correspondantes aux divisions tonales,
mais aussi à se rendre compte mathématiquement de tous les intervalles. En raison de cet usage du
(1) On trouve des exemples du monocorde en forme d'arc dans L'instrument énigmatique du Doten Danlz (pi. IX, fig. C0), dont
les planches de l'histoire de la musique de Forkel {Allgem. je parle plus loin , semble provenir de ce modèle primilif, tandis
Geschichte der Musik, Erster Band, t. I, fig. 12, 13), et dans celles que le Trummscheit ou tympanischiza, figuré plusieurs fois dans
d'un grand nombre d'ouvrages archéologiques, entre autres : Blan- la même Danse, se rapporte plutôt au monocorde scolaslique en
chini, De tribus generibus instrumentorum, tab. IV, fig. 1, 2. forme de table ou caisse carrée.
232 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
monocorde, on considérait avec raison cet instrument comme le régulateur par excellence, et, comme je
l'ai dit plus haut, on le désignait par un mot qui exprimait cette propriété, celui de canon, qui signifie
rè^le. Il fut donc appelé indifféremment canon harmonicus, régula harmonica et monocorde. Quelquefois
aussi il reçut un nom qui rappelait la destination du chevalet diviseur ou sillet mobile, c'est-à-dire le nom
demagas ou magadis, qui, chez les anciens, s'était également appliqué à un instrument à cordes d'une
espèce particulière. 11 est bien peu d'anciens traités de musique ou d'anciens ouvrages de mathématiques
qui ne contiennent des descriptions et des dessins de cet instrument. Salomon de Caus, Glarean , Fludd ,
Prsetorius, Kircher, le P. Mersenne et beaucoup d'autres avant eux, en ont présenté des modèles. On en
voit une figure très ancienne dans Gerbert : De cantu et musica sacra. Elle provient d'un manuscrit de
Saint-Biaise du vin0 ou du ixc siècle. J'en ai donné une semblable, planche XIII, figure 139. La structure
du monocorde scolastique a quelquefois subi des modifications partielles , selon le caprice ou le besoin
des savants et des théoriciens qui en faisaient construire pour leur usage ; mais la forme générale de cet instru-
ment a peu varié ; elle était encore au xvme siècle telle à peu près qu'elle se montre dans l'origine. Toutefois,
comme on aime à renchérir sur les inventions du passé, on ne se contenta pas toujours de la corde unique
qui avait suffi aux premières expériences, on en employa une seconde, puis une troisième, et insensible-
ment on arriva à donner à certains modèles douze et quinze cordes, celles-ci d'ailleurs accordées à
l'unisson comme dans le monocorde aérien que nous appelons harpe d'Eole. Naturellement le nom donné
à l'instrument cesse, en pareil cas, d'être parfaitement exact ; il est aisé de concevoir que cet instrument,
quand il a plusieurs cordes, n'est plus, rigoureusement parlant, un wiono-corde.
On a reproché à plusieurs auteurs d'avoir confondu le monocorde avec le manicordion , parce que le
manicordion est un clavicorde, c'est-à-dire un instrument à clavier. Ce reproche est peu fondé, car l'équi-
voque dont on parle a toujours eu lieu , par la raison toute simple que le clavicorde n'est que le produit
de l'application du clavier au canon ou monocorde, selon les divisions mêmes de ce dernier. Il est probable
que la transformation du monocorde en instrument à touches avait déjà commencé à s'opérer du temps de
Guy d' Arezzo ; on avait dû s'apercevoir des inconvénients résultant de l'emploi du chevalet ou sillet mobile,
principalement dans les exercices relatifs à l'étude du chant. En effet, quand l'élève avait chanté une note
et saisi une intonation , il fallait sans nul doute qu'il attendît le déplacement du chevalet pour obtenir l'in-
dication d'un nouvel intervalle. Cette méthode devait être lente et incommode à l'excès. Pour procéder
d'une manière plus expéditive, on dut, très anciennement, imaginer de monter l'instrument d'un assez
grand nombre de cordes, et d'y joindre, pour tenir lieu du chevalet mobile, des morceaux de bois ou lan-
guettes agissant en manière de plectres sur les cordes, et préparées d'avance de telle sorte qu'on lespou:
vait faire fonctionner à volonté sur-le-champ aux différents endroits où l'on devait auparavant arrêter et
fixer le chevalet mobile, afin d'obtenir les intonations correspondantes aux principales divisions du sys-
tème. Cette invention, après quelques perfectionnements, produisit un véritable instrument de musique
qui , du domaine de la théorie et de l'enseignement, passa dans celui de la pratique. On lui donna diffé-
rents noms, suivant les pays ou bien selon la distinction que l'on voulait établir entre les variétés du mo-
dèle primitif. Ces noms sont les suivants : clavicorde ou claricorde, manicorde ou manicordion, clavicym-
balurn, clavicymbel , harpichorde, symphonie, doucemelle, virginal (1) et, dans un sens restreint, instru-
ment (2). Enfin, comme on eut l'idée d'armer les languettes de bois faisant l'office de plectres d'un bout de
(1) Ce nom est celui que les Anglais donnaient au clavicorde, in specie, vel peçuliariter sic dictum. Le mot symphonie avait un
parce que cet instrument avait été adopté principalement par les sens analogue à clavicymbel, virginals,spinetta. En général, toutes
femmes et les jeunes filles, et sans doute aussi par les religieuses cesdénominations se prenaientindifféremment rime pour l'autre;
dans les couvents. maisilenestquelques unesquel'onappliqua plus particulièrement à
(2) Praetorius dit que tout instrument de la nature du monocorde des variétés principales du canon, et dont on fit par conséquent la
à clavecin, quelle qu'en fût la dimension, s'appelait en Angleterre différence : telle fut celle de cymbalum, que l'on distingua d'avec
virginals ; en France, espinette ; les Italiens disent spinetta ; dans les épinette, et celle de harpicorde, pareillement distinguée d'avec cym-
Tays-Bas, clavicymbel et.aussi virginal ; en Allemagne, instrument balum et clavicorde ou épinette.
MONOCORDES , DICORDES ET TRIGORDES. 233
plume de corbeau afin que les cordes rendissent un meilleur son, le monocorde à clavier, ainsi que nous
l'apprend Scaliger, reçut le nom d'épinette (1). On est donc autorisé à penser que les instruments à cordes
et à clavier, que l'on disait avoir été passés sous silence dans. les écrits des poètes du moyen âge et d'une
époque plus récente, jusqu'au xvic siècle environ, bien que la plupart de ces poètes aient nommé un
assez grand nombre d'autres instruments de différents genres, ont été désignés par eux sous ces noms de
manicorde ou manicordion, symphonies, doidcemellcs, et peut-être aussi sous ceux d' échaquiel ou d'échi-
quier, d'eles et de marionnettes. Toutefois il est à remarquer que les termes précédents ont eu, presque
tous, des acceptions diverses, et quelques uns, comme les derniers, une signification douteuse et à peu
près inconnue. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que manicorde et manicordion se sont dits aussi bien du
monocorde, que j'appellerai volontiers scolastique, que du monocorde à touches, qui fut l'origine de l'épi-
nette. Je crois en trouver la preuve dans le passage suivant que j'extrais d'un petit traité de musique écrit
en français, et imprimé à Paris par Gaspard Philippe au commencement du xvie siècle : « Les principes de
» musique ont été compassés, practiques et inventes premier par une seule corde estendue dessus la con-
.» cavité et longitude d'ung instrument nommé Manicorde (2). » Le mot manicorde signifie donc propre-
ment ici le monocorde des théoriciens, c'est-à-dire l'instrument qui servait pour calculer les quantités et
les proportions de l'échelle sonore; manicordion, employé au pluriel par Molinet dans un vers d'une
strophe de sa chanson sur la prise de Guinegate, ainsi conçu : « Cymballes, cors doulx, manicordions, » a
peut-être le même sens, à moins qu'il ne se rapporte au monocorde à clavier qui était aussi très en vogue
à l'époque où l'auteur écrivait. Observons qu'en faisant son énumération des instruments de musique,
Molinet nomme avec les manicordions, comme instruments à cordes, les décacordes, les choros, les psalté-
rions, les symphonies, les rebelles, les herpès, les guisternes, les échiquiers, les doulcemelles et les marion-
nettes. Celles-ci fixent particulièrement notre attention par leur nom bizarre et tout nouveau dans le voca-
bulaire musical. On ne saurait douter qu'il ne s'appliquât à un instrument très connu et très usité en
France dans les xv<> et xvie siècles, car l'auteur anonyme du petit traité de musique que je citais tout à
l'heure, voulant présenter des exemples d'instruments qui donnent leurs sons par extension des cordes, se
borne k faire mention des symphonies et des marionetes. Pourtant, jusqu'à ce jour, les musiciens qui ont
écrit sur leur art, et en général les auteurs de lexiques et de glossaires, ont paru ignorer l'existence des
marionnettes, en tant qu'instruments de musique. Au chapitre dans lequel je parle de la vielle à roue,
j'aurai l'occasion de former de nouvelles conjectures sur les marionnettes. 11 me reste à dire ici que le mo-
nocorde à clavier, ou manicordion, comme la plupart des anciens instruments, était portatif. On le pou-
vait mettre sur une table, ou bien le suspendre devant soi au moyen de courroies, car on a joué de l'épinette
et du manicordion en marchant. Lorsque les ménétriers de Paris fêtèrent la Saint-Julien de l'année 1 587,
(1) L'épinette, selon Prœtorius, dans les commencements, et a été rapportée à l'introduction, en Europe, des instruments à
sous le nom de clavicorde [clavichordum], n'eut que vingt-cinq cordes pincées ou frappées de la nature du psaltédon ou tympa-
clefs ou touches, conformément à l'échelle de Guido. Scaliger non. Mais cette origine remonte encore au monocorde ou canon
donne à un instrument de la même nature, qu'il appelle instru- qui, chez les Orientaux, a produit les instruments à cordes pincées
mentum simicum, trente-cinq cordes de métal. C'est à cette espèce ou frappées dont il s'agit et dont les principales espèces ont même
d'instrument qu'il reconnaît avoir été appliqués les noms de cla- <5té désignées sous le nom générique de qânon. (Voyez pour plus
vicymbalum et harpichordum, puis celui d'épinetle. « Additœ dedétail,chapitreXIV,PsALTÉRiONS-TïMPANONS.)Praeloriusdonne,
» deinde plcctris corvinarum pennarum cuspides : ex œreis filis ex- pi. VI, XIV et XV, de son Sciagraphia ou Theatrum instrumento-
» pressiorem eliciunt harmoniam. Me puero, clavicymbalum et har- «m, les figures de tous les modèles et dérivés du clavicorde et de
., pichordum, nunc ab illismucronibusspfnetero nominant. » (Seal., l'épinette, plus ou moins usités de son temps.
Poet., cap. XLVin.) Quoiqu'il ensoit, l'épinette a été souvent distin-
guée d'avec les instruments nommés clavicymbalum, harpichor- (2) Lart science et pratique de pleine musique très utile et pro-
dum et clavichordinn, et ceux-ci l'ont été pareillement entre eux, fi table et familière nouuellcment composée en françoys moyennant
soit à cause des différences de forme ou de mécanisme. L'épinellc la qlle (laquelle) ung chascun pourra càprendre (comprendre),
était généralement carrée où trapézoïde ; le clavicorde était plutôt pratiqr (pratiquer) et scauoir par soy mesme et puenir (parvenir)
triangulaire, et le clavicymbel, qui plus tard fut appelé clavecin, a yrant cognoissàce et pfectio ( perfection ) en lad. (ladite) sciece
'avait à peu près la forme du piano à queue moderne. L'ori- (science) de musique... A la fin • Imprime a Paris par Gaspard
gine de ces différentes variétés du monocorde ou canon à clavier Philipe demeurât à la granl rue Saint iaques aux trois pigeons.
30
23i INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
• ils donnèrent dans les rues de la cité des concerts composés de « luts, épinettes, mandores, violons,
•» flûtes à neuf trous, etc., le tout bien d'accord et sonnant et allant parmi la ville (1). » L'espèce de mo-
nocorde dont je viens de parler n'existe pas dans les images des Danses des Morts; mais il en est une autre
que je vais décrire qui s'y présente plusieurs fois. C'est un instrument dont on a fait généralement usage
dans les xme, xiv% xv« et xvie siècles. On le désigne aussi sous le nom de monocorde, et quelquefois sous
ceux de dicorde et de tricorde, quand il a deux ou trois cordes; mais il est présumable qu'à l'époque où
il se répandit en France, il eut, dans notre langue, un nom particulier et vulgaire qui ne nous est pas par-
venu ou que nous ne savons pas lui restituer. Glaréan veut que nous lui ayons appliqué le mot barbare de
tympanischiza. Toujours est-il que par ce mot on a entendu une espèce de monocorde à archet que les
Allemands ont appelé Trummel-Scheit ou Trummscheit, et plus tard, Trompeten-Geige (violon-trompette),
par allusion à la trompette marine. Cet instrument fut très cultivé pendant la dernière période du moyen
âge, surtout dans la musique populaire. Voici à peu près les termes dans lesquels en parle Preetorius (2),
d'après Glaréan (3) :« Les Allemands, les Français et les habitants des Pays-Bas emploient, dit-il, un
» instrument qu'ils appellent tympanischiza, et qui se compose de trois petites planches très minces,
«jointes grossièrement sous la forme d'une pyramide triangulaire très allongée. Sur la planchette supé-
» rieure, autrement dit sur la table de résonnance, est tendue une longue corde de boyau qu'on fait vibrer
» par le moyen d'un archet fait avec des crins de cheval enduits de colophane. Quelques uns ajoutent une
» seconde corde plus courte de moitié que la première, afin de renforcer celle-ci par son octave aiguë. Cet
» instrument doit être fort ancien. Les musiciens ambulants en jouent dans les rues. L'extrémité pointue
» où sont fixées les chevilles est appuyée contre la poitrine de l'exécutant; l'extrémité triangulaire opposée
» est placée en avant du musicien. On soutient l'instrument avec la main gauche et l'on en effleure légère-
» ment les cordes avec le pouce de la même main. La main droite fait manœuvrer l'archet. » Cette
description peut s'appliquer aussi bien au Trummscheit ou tympanischiza du moyen âge qu'à la trompette
marine des xvie et xvir siècles. Observons seulement que les dimensions du Trummscheit, ainsi que le
nombre et la disposition de ses cordes, ont varié, tandis que la trompette marine a conservé la même
forme, et n'était généralement montée que d'une seule corde tendue dans toute la longueur de l'instru-
ment. Un manuscrit du xive siècle de la bibliothèque royale de Bruxelles, n° 9002, contient la figure d'un
personnage qui porte une couronne et joue, suivant la manière indiquée, d'un monocorde à archet. Ici la
caisse de l'instrument, oblongue et étroite, en forme de petite pyramide, ne diffère du modèle dont la re-
production est la plus fréquente que dans sa dimension (4). Elle est plus petite et tout à fait portative.
Elle a deux cordes et deux ouïes. Mais, contrairement à la disposition 'indiquée par Glaréan et confirmée
par les dessins de Luscinius et de Pratorius ( voy. le modèle de Trummscheit tiré de la Musurgia, pi. XVII,
fig. 140) (5), les cordes sont toutes les deux' de la même longueur. Au surplus, c'est ce qui arrive sou-
vent, comme nous le remarquons ailleurs, par exemple dans la Danse des Morts et dans la Nef des fous
de Sébastien Brandt. Le beau Froissart manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris nous fournit un
autre modèle de tympanischiza qui date du xvc siècle, et prouve qu'à cette époque l'instrument avait déjà
atteint les dimensions de la trompette marine. En conséquence, on ne pouvait en jouer qu'en posant à terre
son extrémité inférieure, tandis qu'on appuyait l'extrémité opposée sur la poitrine et sur l'épaule. Une
chose assez singulière, c'est qu'il paraîtrait résulter des dessins où il est représenté dans la Nef des fous et
dans les Simulachres d'Holbein, que celui qui en jouait le tenait quelquefois levé tout droit en l'air devant
(1) Voy. Ballets et opéras, ms. du roi, fonds la Vallière, 177, instrument qui a beaucoup d'analogie avec ce petit monocorde et
v0'- 6- qui en a davantage avec la bûche ou Scheitholt que je cite plus loin,
(2) Praet., Synt. mus. : De organographia, p. 57, cap. xxxiv. à cause de la forme du cheviller.
(3) Glaréan, Dodecach, lib. I. (5) 0„ ouserve|.a qile l'exuéinilé du manche du Trummscheit,
(4) Blanchinus, Forkel el plusieurs autres parlent d'un dicorde donné, comme exemple, par Luscinius, est pliée d'équerre en dc-
à cordes pincées ou touchées avec un plectre, dont l'invention a hors, ce qui n'a pas lieu dans le modèle ordinaire du monocorde à
été attribuée aux Assyriens par Clément d'Alexandrie. C'est un archet.
MONOCORDES, DICORDES ET TRICORDE?. 235-
luL Une telle position semble bien peu naturelle, et en quelque sorte impraticable ; c'est probablement une-
erreur ou une facétie de l'artiste. La figure 141 , que l'on trouvera planche XVIII, est tirée d'une des édi-
tions de la N ef des faus. On remarquera que le fou qui joue ici du trummscheit, et le squelette qui joue aussi
de cet instrument dans le dessein d'Holbein (le Marchand), ont la même attitude. Dans les figures du ,_
Rolen Dantz, le cicérone funèbre porte son trummscheit de différentes façons, mais il n'en joue pas. ,
En a (le Cardinal, pi. VI, fig. 47)', il le tient renversé et de. la main droite , comme l'archet. Ici le
Trummscheit a la forme ordinaire des grands modèles de son espèce, il est monté de deux cordes d'égale
longueur. En b (l'Artisan, pi. IX, fig. 59), il en a trois, et la manière dont le porte le squelette est aussi
difficile à expliquer que la pose excentrique et contournée de ce personnage. L'archet n'existe pas dans
cette figure et manque aussi en cl (pi. IX, fig. 71), où nous voyons le musicien d'outre-tombe retenir de la
main droite son trummscheit, qui est placé debout sens dessus dessous, et dont la partie supérieure est
posée à terre. Le groupe de la Danse d'Holbein a d'abord cela de particulier, qu'on y remarque deux sque-
lettes dont l'un tire avec farce par la manche le Marchand, tandis que le second soutient en l'air un
trummscheit qui paraît être garni de deux cordes d'inégale longueur, et qu'il fait sonner de la main droite
avec un archet. J'ai déjà dit ce qu'il fallait penser de cette position anormale de l'instrument dont je n'ai
rencontré jusqu'ici des exemples que dans les Simulaclires et dans la Nef des fous.
Les deux Danses allemandes dont je viens'de parler sont les seules qui m'aient fourni des dessins du
monocorde à archet. Je n'en ai pas trouvé dans les Danses bâloises, ni dans la Danse Macabre, ni dans
aucune autre de celles que j'ai pu en examiner. Ce ne serait pas toutefois un motif pour mettre en doute
la vogue et la popularité dont il jouissait en France et en Allemagne dans les xiv% xve et xvie siècles, sur-
tout parmi les musiciens du second ordre. En effet, cette espèce d'instrument offrait peu de difficultés à
l'exécutant, qui se contentait d'en jouer d'une manière ordinaire. A la vérité, il n'était pas non plus d'une
grande ressource, mais il avait un certain charme pour le commun des auditeurs, et ce charme devait prin-
cipalement résider dans l'espèce de ronflement qui accompagnait le son produit. Ce serait le cas de re-
marquer que le peuple a toujours eu du goût pour les instruments qui font à la fois de la musique et du
bruit, et plus souvent du bruit que de la musique, instruments qui grincent, craquètent, susurrent ou
bourdonnent en manière de pédale aiguë, et en se formant chacun leur propre accompagnement lorsqu'ils
joignent à ce bruit une sonorité plus musicale. C'est là ce qui nous explique la vogue si ancienne et si po-
pulaire de la cornemuse, de la vielle ou chifonie, de la guimbarde, de la crécelle, de l'orgue de Barbarie,
des cloches, du tambour, du trummscheit ou tympanichiza et d'autres inventions analogues, comme la
basse de Flandre, le tambourin à cordes, et la bûche, appelée en allemand Scheidholt, sorte de petit mo-
nocorde carré, oblong, assez semblable à un manche de guitare et monté de trois ou quatre cordes de
métal, dont une ou deux accordées à l'octave et les autres à l'unisson (1\ Tous ces instruments , dans les
villes et dans les campagnes, dans les rues et sur les places publiques, ont composé d'heureux loisirs au
serf et à l'artisan.
Le ronflement qui était la propriété caractéristique du Trummscheit, et qui le distingue du simple mo-
nocorde, était produit par une espèce de chevalet de bois recourbé en forme de petit soulier, et sur lequel
passait la corde. Le pied le plus large de ce chevalet, était fixé au corps de l'instrument, mais le bout op-
posé, mince et allongé en forme de queue, était mobile et s'agitait légèrement sur la table de résonnance
quand on frôlait la corde avec l'archet. C'est là ce qui déterminait un effet de sonorité imitant la trompette
et assez agréable, dit Glaréan, à entendre de loin. En raison de cette propriété du trummscheit, les reli-
gieuses en firent très anciennement usage dans leurs couvents pour suppléer la trompette, lorsque aucune
(1) On trouve dans YOrganographia et dans le Theatrum in- vagabonds et de mendiants, comme nous l'apprend l'auteur dp
strumeniorum, de Piaetorius, la description et la ligure de ce petit l'ouvrage que je viens de citer,
instrument qui, au xvn" siècle, n'était plus qu'un instrument de
236 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
d'elles ne savait jouer de cette dernière (1). On assure que cet usage s'était conservé dans quelques cloîtres
d'Allemagne jusque vers la fin du xvme siècle (2).
On n'a pas seulement rapproché le monocorde à archet de la trompette, mais aussi du tambour, comme
son nom latin et son nom allemand le prouvent. C'est ainsi qu'un instrument à cordes frappées que l'on
joint au flûtet, et qui tient lieu de l'instrument à peau tendue dans le tambourin basque, a été nommé
bedon, d'un nom qui signifiait autrefois tambour; le bedon peut être considéré comme un des dérivés du
monocorde, et principalement de celui qui servait à étudier et à enseigner la musique. Il en a la forme.
C'est une caisse carrée, longue, étroite et percée à chaque bout d'une ouïe ou rose. Elle est garnie du côté
de la table de six cordes dont une grosse et une fine alternativement. Les trois fines donnent le ré et les
trois grosses font entendre le la au-dessous. Cet instrument a été très rarement décrit dans les ouvrages
spéciaux sur l'art musical. La Borde le cite, mais les dictionnaires l'omettent souvent, du moins sous son
nom de bedon, qu'on rapporte presque toujours exclusivement au tambour à peau tendue. C'est avec cet
instrument qu'on employait une des flûtes dont j'ai parlé dans le chapitre YI".
\ La trompette marine française des xvne et xvme siècles était généralement montée d'une seule corde;
elle avait cinq pieds de long et un manche distinct du corps sonore. Sur le manche, du côté du pouce, les
tons étaient indiqués par de petites lignes ou bien écrits. La manière de la tenir et d'en jouer ne différait
point de ce qui se pratiquait à l'égard de l'ancien Trumms'cheit ou tympanischiza. On se servait de la
série des sons dits harmoniques. Sous Louis XIV, quelques musiciens de la bande de la grande Ecurie
jouaient de la trompette marine, et cet instrument figurait dans les concerts royaux. Plus tard, les ama-
teurs furent à peu près les seuls qui continuèrent de s'en servir. On ne peut se dissimuler que ce ne fût là,
au point de vue artistique, une puérile et mesquine invention à laquelle il eût été convenable de renoncer
plus tôt. Molière, qui flétrissait en toute chose le ridicule, l'a bien senti. Pour se moquer de ceux qui
attachaient du prix à cet instrument, il s'est plu h le rendre l'objet des préférences du bourgeois gentil-
homme. On sait que M. Jourdain reçoit de son maître de musique le conseil de donner une fois par semaine
chez lui une fête musicale, et que le maître et l'élève ont à ce sujet l'entretien suivant :
LE MAITRE DE MDS1QDE.
Au reste, monsieur, ce n'est pas assez; il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique et qui avez de l'inclination
pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.
Est-ce que les gens de qualité en ont?
Oui, monsieur.
J'en aurai donc. Cela est-il beau ?
M. JOURDAIN.
LE MAITRE DE MUSIQUE.
M. JOURDAIN.
(1) Les religieuses cultivaient autrefois des instruments dont aux mains des mendiantes. Pour terminer ces remarques, je dirai
l'emploi est aujourd'hui principalement réservé aux hommes et qu'un jour, en Alsace, dans un village habité par des bohémiens,
dont les femmes ne jouent que par exception. Elles donnaient du j'ai entendu une jeune fille chanter avec beaucoup d'âme une ty-
cor, sonnaient de la trompette et jouaient de la flûte. Elles fai- rolienne en s'accompagnant elle-même sur le violoncelle,
saicnt résonner les cordes des violes et plus lard celles du violon,
du violoncelle, de la contre-basse, etc. Dans quelques couvents de (2) Au xvne siècle, on s'est occupé, en Allemagne, de perfec-
l'Allemagne, elles sont restées fidèles a cette coutume. Tous ceux tionner le trummscheit. Indépendamment des instruments de ce
qui sont allés à Lichlenthal, près Eaden, ont pu entendre les reli- genre à deux et à trois cordes, on en employait un dont Prœto-
gieuses du couvent de ce nom chanter l'office divin avec un accom- rius dit avoir possédé un modèle haut de sept pieds irois pouces,
pagnement d'orchestre dont plusieurs d'enlre elles exécutaient les et dont la table avait sept pouces de largeur à sa base, et un peu
parties. En France, dans le xvm« siècle, les femmes jouaient du moins de deux pouces de largeur à son extrémité opposée. 11 était
par-dessus de viole, instrument qui se plaçait verticalement sur monté de quatre cordes. Sur la corde la plus grave qu'on effleurait
les genoux. Aujourd'hui, en Allemagne, dans les cafés et dans les simplement avec le pouce, on pouvait obtenir une mélodie sem-
lieux publics, on est souvent assailli par des troupes de musiciens blable a une fanfare de trompette, et avec les cordes supérieures,
ambulants, où l'on remarque des femmes qui donnent du cor et dont on jouait à vide et qui gardaient chacune leur son principal,
d'autres qui jouent du violon. Ce dernier instrument se voit aussi on complétait l'harmonie.
MONOCORDES , DICORDES ET TRICORDES. 237
LE MAITRE DE MUSIQUE.
Sans doule. 11 vous faudra trois voix : un dessus, une haute-contre et une basse, qui seront accompagnées d'une basse de viole,
d'un thdorbe et d'un clavecin pour les basses continues avec deux dessus de violon pour jouer les ritournelles.
M. JOURDAIN.
11 y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît et qui est très harmonieux.
LE MAITRE DE MUSIQUE.
Laissez-nous gouverner les choses.
{Le Bourgeois gentilhomme, représenté à Chambord, le l/i octobre 1670, et à Paris,
le 29 novembre de la même année, acte II, scène i"\)
Après le bel éloge qu'en avait fait. M. Jourdain, il paraissait naturel de croire que la trompette marine
allait perdre pour toujours l'appui des gens de goût. Il n'en fut rien pourtant', et sa vogue dura encore
plus d'un siècle. Elle s'étendit même à l'Allemagne, où l'on voit, en 1674, un musicien nommé J.-M. Gettle
composer tout exprès pour deux trompettes marines trente-six petits morceaux de trompette (Trompeter-
stiicklein), lesquels font partie d'un recueil de musique que l'auteur fit paraître à Augsbourg sous le titre
suivant : Musica genialis, latino germanico.
Les types des familles instrumentales qui n'ont qu'une, deux ou trois cordes, pouvant tous être rap-
portés aux deux principales espèces de monocordes sur lesquelles on vient de donner des détails, je crois
qu'il convient de citer dans le présent chapitre l'instrument que tient dans ses gracieuses mains de femme
l'une des jolies sirènes musiciennes de l'ancien évêché de Beauvais (1). Cet instrument est un :
Dicorde à cordes pincées. — ■ En cela il diffère de ceux qui nous ont occupés jusqu'ici (pi. XIV, ftg. 87).
Sa forme, qui est pyramidale comme celle des Trummscheit ordinaires , est néanmoins plus svelte, plus
élégante, plus dégagée que la leur. L'extrémité qui porte les chevilles est découpée en triangle comme une
reproduction en petit du dessin de la base. Deux cordes égales sont tendues d'un bout à l'autre de l'in-
strument, qui paraît avoir à peu près les dimensions du trummscheit portatif du manuscrit de Bruxelles
dont j'ai parlé plus haut. L'un et l'autre d'ailleurs sont du même temps, du xiv" siècle. Je ne crois pas
néanmoins qu'ils aient eu unecommune]désignation; nous appelons celui-ci dicorde, faute de connaître son
véritable nom, qu'une circonstance fortuite nous révélera peut-être un jour.
Un instrument qui n'est qu'un Trummscheit de l'espèce la plus commune, est celui que Ton a quelquefois
appelé :
Basse de Flandre. — C'est un simple bâton sur lequel on tend une ou deux cordes; sous les cordes
on place une vessie de porc ou quelque autre corps creux pour faire le bourdon. Les mendiants et les
aveugles avaient adopté cet instrument pour renforcer l'harmonie de leurs concerts grotesques. Ils le
joignaient au violon, au triangle et aux tambours dont ils faisaient habituellement usage. Cette coutume a
duré parmi eux jusqu'à la fin du xvme siècle. Aujourd'hui les virtuoses ambulants ont principalement re-
cours au violon, à la clarinette, au flageolet, à la flûte de Pan, à la vielle et à l'orgue de Barbarie. Toute-
fois il n'y a pas fort longtemps que j'ai vu dans les rues de Paris un chanteur populaire qui exécutait les
ritournelles et accompagnait de temps en temps les mélodies de ses chansons avec un instrument de tous
points semblable à la basse de Flandre (2). Un autre instrument dont je crois les exemples très rares, et
(1) Le dessin qui représente les sirènes de l'ancien évêché de (2) Je crois que la basse de Flandre a quelquefois composé l'or-
Beauvais, et auquel je renvoie ici, est la reproduction de celui que chestre du petit théâtre de Polichinelle. Je l'ai trouvée dans une
M. E. Cartier a publié dans la Revue archéologique (5e année, gravure où ce théâtre est représenté. C'est un Paillasse qui en
IIe partie, p. 5G4-56S). Il fait remarquer dans sa notice sur ce eu- joue, tandis que le Diable entre en scène avec le héros populaire
rieux débris de peinture murale, que le dicorde dont joue, ia troi- de la burlesque tragi-comédie. Les nègres ont un instrument tout
sième sirène n'a point d'ouïes. 11 ne peut affirmer qu'il en soit à fait semblable ; dans l'île Maurice, on l'appelle bobre.
ainsi dans l'original, et il craint que la précipitation avec laquelle il
a été forcé d'en prendre copie ne lui ait fait commettre quelque
inexactitude sous ce rapport.
238- INSÏKUMENÏS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
que j'ai trouvé pour la première fois dans le Doten Danlz, est un tricorde en forme d'arc au milieu duque
est une sorte de ventre percé de deux ouïes. Les cordes partent d'une des extrémités de l'arc, et sont
tendues à l'autre extrémité par des chevilles. Cet instrument , très grossièrement dessiné dans le Doten
Danlz, est placé le cheviller en bas dans les mains du squelette, qui n'a point d'archet. Ce dessin est trop
incorrect pour qu'il soit possible d'en tirer des induclions certaines sur la manière dont on jouait de ce tri-
corde. (Voy. pi. IX, fîg. GO.)
Beaucoup d'autres instruments pourraient être également cités dans ce chapitre comme ayant plus ou moins
de rapports avec ceux qui précèdent. II n'est guère de famille instrumentale de la classe des instruments
tensiles qui ne présente, à l'origine de sa formation et parmi ses premiers modèles, quelques types de ce
genre. Le docte et judicieux Mersenne dit avec raison que tout corps sonore monté de deux ou de trois cordes
peut être ramené au monocorde, quelle que soit l'a forme de ce corps sonore même, c'est-à-dire eut-il celle
d'un corps de luth, de mandoline, ou de guitare. De semblables instruments existent à peu près en
tous lieux ; on en trouve chez les Indiens, chez les Arabes, chez les Turcs, chez les nègres et chez les sau-
vages des différentes parties du monde. Il y a des peuples d'une civilisation avancée qui en possèdent
dans leur musique nationale et traditionnelle. Les Russes, les Slaves en connaissent plusieurs qui leur
sont particuliers. Les Italiens ont emprunté les leurs des Orientaux. Au moyen âge et' dans les premiers
siècles de l'ère chrétienne, divers instruments, qui plus tard jouèrent un. grand rôle dans la musique
instrumentale, eurent d'abord le simple caractère de monocordes, de dicordes et de tricordes. Tels
furent :
La Lyra.. — Instrument dont je parlerai plus loin au chapitre Vielles-Violons, et dont Gerbert, dans son
Histoire du chant et de la musique sacrés, a reproduit un très ancien modèle provenant d'un manuscrit de
la fin du vitf siècle ou du commencement du ixe. Cette lyre a la forme d'une mandoline. Elle est montée
de deux cordes et se jouait avec un archet. (Voy. pi. XVII, fig. 142.)
La Rote à trois cordes, ou Crwt trithanl. — Instrument propre aux bardes non gradés, et très cultivé
en Angleterre par les bardes et par les ménestrels du second ordre. (PI, XVII, fig. 1.45. )
La. Rubei3e, ou Rebec. — Sorte de violon monté de deux ou de trois cordes, et autrefois en usage pour
faire danser.
La Gigue. — Autre espèce de violon dont on se servait également pour faire danser, et qui avait la
même forme que l'ancien violon populaire des Allemands appelé Geige.
Dans les variétés plus récentes, on remarque :
Le Colachon. — Qui eut pendant longtemps beaucoup de vogue en Italie, surtout chez les Napolitains.
C'était un instrument monté de deux ou trois cordes, avec un petit corps de luth et un manche extrême-
ment long et étroit. On en touchait les cordes avec un plectre. Il a été peu usité en France ainsi qu'en
Allemagne, où les traces de son apparition ne remontent pas très haut. On trouve la figure de cet instru-'
ment dans Y Harmonie universelle du P. Mersenne, au livre des Instruments à cordes, p. 99, propos, xvr.
Enfin on peut encore rapprocher du monocorde, et principalement du monocorde composé d'une caisse
carrée, longue et étroite, le bedon qui servait d'accompagnement au flùtet, et dont les cordes étaient
frappées avec une petite baguette, et la harpe d'Eole, le seul instrument de musique qui produise des
sons sans le secours de la main de l'homme ou d'un mécanisme qui y supplée. Un expérimentateur mys-
térieux fait vibrer les cordes de cet appareil et les divise, sans chevalet mobile, avec un art dont la nature
a seule le secret. Le souffle complaisant de la brise lui suffit pour cette opération.
VIOLONS. 239
CHAPITRE DOUZIÈME!.
Instruments représentes dans les Hanses des Morts.
VIOLONS.
T>anse Macabre imp. : a.) Le Ménétrier (pi. V, 30, 32, 3i). — Danse Macabre, Ms. tT 7310, de la Bibl. nation : 6.) Un des
Squelettes-Musiciens (pi. IV, fi?. 25 a). — Der Doten-Dantz : c.) L'Official. Der Officiai (pi. VI, fig. 43). — Danse du Grand
Bale : d.) Le Mënélrier. Der Kilbepfeiffer (pi. V, fig. 29). — Icônes Mortjs d'Holbein : e.) La Princesse.
L'instrument à table d'harmonie , à manche , à cordes et à archet , qui est le créateur de la famille du
violon moderne, peut être regardé, par la variété de ses aspects , et la multiplicité de ses transformations,
comme le Protée de l'art instrumental. Non seulement il a produit, en se modifiant selon les époques,
des modèles divers, mais il a souvent constitué, dans le même temps, plusieurs types principaux qui doivent
être étudiés chacun à part. On croit que tous ces types sont originaires de l'Occident , et que les peuples
de l'antiquité qui ont habité l'Orient n'en ont point connu du même genre. Les monuments écrits ou figurés
qui nous restent de ces peuples n'ont pu fournir jusqu'à présent aux savants et aux archéologues la
moindre trace authentique de l'usage de l'archet parmi les Égyptiens, les Grecs et les Latins. D'autres
"monuments établissent, au contraire, que cet usage remonte en Europe à une haute antiquité. Les deux
plus anciens instruments auxquels on sache que l'application en ait été faite, sont le crout, ou rote, et la
Lyra. Je parlerai d'abord du premier, c'est-à-dire du :
Crout, ou Rote. —Le nom de crout est celui dont on se sert actuellement en français comme traduction
littérale du cruit des Gallois, du crwt des Cambro-Bretons, dacrudh des Anglo-Saxons, du crowd des
Anglais ; mais dans notre vieux langage, ou disait : rotte, rote, rocte ou rothe, parce que dans la basse
latinité on avait dit chrotla, rotta, roda (1). Ce mot s'employait pour désigner collectivement des instru-
ments celtiques d'un genre particulier, c'est-à-dire ceux qui avaient un corps sonore creux, voûté et
bombé; quelquefois il exprimait indistinctement tous les instruments à cordes (2). Dans ses acceptions
particulières, il se rapportait tantôt à des variétés d'instruments à cordes et à archet, tantôt à des instru-
ments du genre de la harpe ou du psaltérion (3). Du reste , sous forme de harpe comme sous forme de
violon , le crout paraît avoir été, de temps immémorial , l'instrument favori des bardes welches ou cambro-
bretons. Dans la hiérarchie bardique du pays de Galles , empruntée à un document du xne siècle que j'ai
fait connaître plus haut , nous trouvons deux joueurs de crout , l'un appartenant au quatrième ordre des
bardes gradés, l'autre rangé parmi les bardes non gradés ou ménestrels (4). Des auteurs anglais, dont
l'opinion fait autorité (5) , nous apprennent que le premier de ces musiciens jouait du crout à six cordes
(pi. XVII, fig. 143), le second du crout à trois cordes, ou crwth trithant (fig. 145). Cette dernière
espèce était réputée moins noble que l'autre, parce qu'il ne fallait pas autant d'habileté pour en jouer;
mais par cette raison même , l'usage en fut plus répandu, et se perpétua d'âge en âge dans la classe des
musiciens populaires jusqu'à une époque très rapprochée de celle où nous vivons. On assure même qu'il a
(1) « Grecus Achilliaca, Chrotta Britannia canal. » (Voy. Fortun. , sens générique, et cruitear ou cruilire était synonjme de a harper,
Op., lib. VII, cap. vm, ad Lupum ducem. « Et aliqua alla gênera a musician; c'était encore a hump-backed person. Il se prenait
» dulcia musicorum , ut sunl violœ, cytharœ et roctœ. » San. , aussi pour joueur de violon.
» lib. II, part. U, cap. xxi. — « Dulcis sonitus fiât de musicorum (3) Dans ces différents cas, le mot générique était souvent ac-
« generibus, sicut campanula, vidula, rota, et similibus. » Const. compagne d'un terme particulier désignant l'espèce : ainsi, cionar
Afric, lib. I, De morb. curât., cap. xvi. cruit, creamthine cruit. C'est parla même raison que l'on tirait de
(2) « Cruit a hump on the back, a ridge, a harp, a fiddle, a pipe, èag-pipp, Ziorn-pipe, etc.
_» cymbal. It seems generally applied to any stringed instrument. » (à) Voy. chap. III, pag. 152.
(Voy. Armstrong, Gaelic. Dict. et Diction, scoto-celticum.) Le (5) Consultez entre autres Joncs, Musical and poetical reliks
nom de ceux qui cultivaient ce genre d'instrument avait aussi un of the Welch bards.
2U0 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
laissé des traces dans quelques contrées de l'Angleterre et dans quelques parties de notre vieille Armo-
rique (1).
J'ai dit que l'espèce d'instrument dont jouait le cnvthist du quatrième ordre des bardes gradés était de.
la nature du violon. Sous son ancienne forme d'instrument à archet, qui est austère et peu gracieuse, le
crout se compose d'une caisse sonore, presque carrée, et divisée au milieu par un manche ; des deux côtés
du manche, dans la partie opposée au chevalet, lequel est posé obliquement près d'ouïes, deux ouver-
tures carrées et lobées dans le haut , que l'on pourrait comparer à deux baies gothiques, permettaient au
musicien de passer les doigts de la main gauche pour toucher les cordes. Quand celles-ci étaient au nombre
de six , il y en avait deux qui se touchaient à vide ('2). Cette disposition est celle d'un crout à six cordes
représenté dans un manuscrit anglais du xie siècle : elle est conforme au dessin de Strutt et à celui de
Jones que j'ai reproduit planche XVII, figure 143. C'était vraisemblablement la plus ancienne; mais il en
existe d'autres où les extrémités de l'instrument sont arrondies, de telle sorte que le corps sonore est
entièrement ovale. Nous en donnerons comme premier exemple le crout à trois cordes tiré d'un manuscrit
qui date aussi du xie siècle. Cet instrument est représenté figure 115. Des imitations de cette forme se
rencontrent en France au xme siècle, comme le prouve une sculpture de la cathédrale d'Amiens qui date de
cette époque. Elle nous offre un modèle de crout à cinq ou six cordes, oblong, arrondi aux deux extrémités,
et percé de deux ouïes en forme d's (3). L'ouverture pratiquée dans la partie supérieure de l'instrument
décrit un ovale : c'est une sorte d'œil-de-bœuf. Il en résulte que l'endroit où passent les cordes semble être
à jour , comme dans une lyre antique , au lieu d'être rempli par le manche comme dans l'ancien crout du
pays de Galles (pi. XVII, fig. 144). Du reste, on ne peut rien fonder de certain sur des monuments de
cette nature, j'en ai dit ailleurs la raison. L'instrument de la cathédrale d'Amiens, comme tous ceux de
son espèce , et plusieurs autres d'un caractère différent , devait porter le nom barbare de chrotta, qui ,
perdant le signe d'aspiration ch , fit dans les langues vulgaires rocte , rotte ou rote, aussi bien que crowt
dans les idiomes des peuples du Nord et rota dans ceux de la basse latinité. Ce dernier mot eut diverses
acceptions, et servit à exprimer tantôt des instruments à cordes pincées ou à plectre du genre de la
harpe (4), tantôt des instruments à cordes et à archet de la nature des violes ou du violon. Il est même à
peu près certain que l'on a aussi rangé sous cette dénomination une espèce de flûte et une sorte de ca-
rillon. Les vieux poètes, soit les M innesaenger et les Meislersaenger en Allemagne, soit les trouvères et
les troubadours en France , ont pris ce mot tantôt dans un sens , tantôt dans un autre , de telle sorte qu'on
a bien de la peine souvent à en saisir le véritable caractère. Je crois néanmoins qu'il désigne , dans la plu-
part des fragments suivants, la rote de la famille des instruments à archet :
L'iis mena giga, l'autre rota.
(Raynouard, Lex rom., I, p. 9.)
E canlent, e vielent e rotent cil juglnr.
(Charlemagne (5), en anglo-normand.)
Ir gîge unde ir rotte.
(Gottfried von Strassburg, Tristan, v. 11365.)
Ern ist gîge noch die rotte.
(Wolfram von Eschenbach, Parcival, p. 143, 26.)
(1) Voyez plus loin à Rebec.
(2) C'est le crout à six cordes qui passe, en Angleterre, pour
être le prototype des diverses espèces de violes et du violon. Les
écrivains anglais disent qu'il servait pour accompagner la harpe,
dans les fêtes et dans les banquets. Walker le décrit de la manière
suivante sous le nom de creamthine cruit : « The Creamlhine
« Cruit was Ihe crwth of the Welch. It contained six strings :
» four only however could betermed symphonie, and thèse where
» strelchedoveraflatobmlge,onanngerboard;lhetTvolowerstrings
» projected beyond the finger board, and were not touched by the
» bow or plcctrum, butoccasionally wilh thethumb, as a base ac-
» companimeiil to the notes souiuled on le olher strings. Tbis
» instrument, the parent of the violin, was used as a tenor accom-
» paniment to the harpatfeasts and convivial meetings. » (Walker,
Hist. men. of the Iriseh bards, p. 73-740 D'antres détails sur ce
même instrument se trouvent dans Jones, loc. cit., dans Hawkins,
General history ofmusik, vol. II, p. 272-275, et dans l'ouvrage
anglais intitulé Archœologia, vol. III, p. 30-33.
(3) Cet instrument est aux mains (sur la main gauche) d'un des
vieillards de l'Apocalypse.
_■ (4) Psalterium, triangulum, lyra, eythara, nablum.
(5) Poem of the Xll*1' cent., publ. by Fr. Michel. London,
1839, 8°,v. 413 et 837.
VIOLONS. 241
De vielle sot et de rote; ïoeando instrumentes, cedras, rotas e gigas.
De gigue sot de symphonie. (Bcrceo, Duelo de la Virgen, copia 176.)
(Wace, Roman de Brut, I, 179, xne siècle.)
Wilh rote, ribible and clokarde.
(lîitson, Ane. metr. Rom., III, 189.)
For there were rotijs of Almayne
And eke of Arragon and Spayne.
riarpys, fythales and eke rotys.
(VVarton, Ht, p. 59.)
D'autres passages tirés des anciens poètes, où roteor est rais pour joueur de rote, et roteries pour chan-
sons, airs propres à être joués sur la rote, peuvent s'interpréter aussi des deux manières. 11 faut
encore y ajouter ceux dans lesquels figurent le mot rotruenge ou rotluenge , mot que l'on fait synonyme
de roteries dans la signification de chansons à ritournelles ou à refrain , exécutées avec accompagnement
de rote. Les mots viel ou vieller sont souvent rapportés à l'action de jouer des rotruenges , comme le dé-
montrent les passages ci-après (1) :
Viellent ménestrel rotuenges et sons. Se pot aver moi un viel
(Cité par Carpentier, Suppl. au Gloss. de du Cange.) Tôt moidiser bon rotruel.
[Roman du Renard, II, p. 93.)
C'est que la rote , comme l'ancien crout , était un instrument de fêtes et de banquets. Il servait même
pour accompagner la danse , et l'on a lieu de croire que lorsqu'il avait cet emploi , c'était en sa qualité
d'instrument à archet, proche parent de la vielle. On lit [dans un manuscrit de M. Douce (De la Rue,
t. Ier, p. 147) :
Quand les tables furent ostees
Les rotes se sont arotees
Pour dansier et faire festes.
Quoi qu'il en soit , on ne peut nier que d'autres récits n'aient pour effet d'attribuer à la rote le caractère
d'un instrument à cordes pincées ou touchées avec le plectre , principalement dans l'exécution des lais
qui étaient habituellement chantés aux sons de la harpe. C'est ce que j'ai démontré ailleurs (2). Pour
éviter à cet égard toute interprétation erronée , on doit s'en tenir aux conjectures , et se borner à recon-
naître que le nom de rote s'est appliqué tour à tour, et parfois concurremment , à deux instruments à
cordes de nature différente , dont l'un était l'auxiliaire de la vielle ou viole , l'autre celui de la h rpe ou
du psaltérion.
Un archéologue allemand , plein de sagacité, Wolff, n'a point ignoré ce double caractère de la rote.
(1) On a donné le nom de rotulœ à des espèces de noëls que l'on (2) L'action de jouer de la rote est quelquefois alors exprimée
chantait autrefois dans les églises pour bercer l'enfant Jésus. On par le mot harper, ce qui indique clairement que les auteurs ne
écrivait et l'on composait encore, au xvnc siècle, de ces sortes de sons-entendaient pas un instrument à archet, mais qu'ils voulaient
chants. Le fragment ci-après peut donner une idée de la forme qui parler d'un instrument à cordes pincées, peul-être d'une espèce de
leur était propre. On verra qu'ils ressemblaient beaucoup à la ky- harpe ou de la harpe même. On lit dans un manuscrit de Munich,
riclle ou litanie : c'était une suite d'épilhètes appliquées avec cité par Schmeller, Bayer. Wœrterb., à Rotten : « Als er David
amour à l'enrantdivin que l'on adorait. Ainsi une jeune 011e, jouant ». sein rotten spien, wan er durauf herpfen wolt. » Le ter me herp-
le rôle de la vierge Marie, feignait de bercer le petit Jésus et en fen est significatif; comme notre vieux français harper, il ne peut
même temps elle chaniait : s'entendre que de l'action de toucher vivement les cordes avec les
Ein feines Kindelein, ein schœnes Kindelein doigts ou avec un plectre, ainsi qu'on a coutume de le faire pour
Ein zartes Kindelein, ein edles Kindelein ]es mstruments à cordes pincées, notamment pour la harpe. C'est
Ein reiches Kindelein ein hones Kindelein écrivains qui ont donné des rédactions du roman
Em frommes Kindelein, ein loblich Kindelein, ainsi qui. iuu» "» '■"""'" h
Ein fiolilich Kindelein, ein zierlich Kindelein, de Tristan en différentes langues, mettent dans les mains de
Ein herrlich Kindelein, ein lieilig Kindelein, l'amant dTseult tantôt la harpe, tantôt la rote pour chanter des
Jésus ist der Name sein.
Le moule de ces sortes de chants par énuméralion se retrouve '
d.ns l'antiquité.
31
24* INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
D'autres l'ont reconnu comme lui, et l'on est arrivé à expliquer, par une des transformations de la rote
au moyen âge, la nature énigmatique d'un instrument à archet dont on jouait verticalement, et dont les
anciens monuments offrent d'assez nombreux exemples. En effet, dans les premiers modèles du crout
celtique, la forme de l'instrument ne favorisait ni le jeu des doigts sur la touche, ni l'action de l'archet sur
les cordes. L'ouverture carrée ou circulaire, pratiquée autour du manche, ne laissait point à la main
gauche du musicien suffisamment de liberté. De plus, le corps sonore, étant droit ou seulement arrondi
sur les côtés sans la moindre échahcrure , paralysait les mouvements prompts et élégants de l'archet.
L'exécution musicale devait donc être lourde et embarrassée sur un instrument construit de la sorte; c'est
ce qui semble avoir démontré la nécessité de modifier cette forme originelle, de dégager le manche des
parties qui l'entouraient, et de cintrer la table d'harmonie sur les cotés, ainsi que l'essai paraît en avoir
été tenté dans un nouveau modèle d'instrument qui , à partir du xne siècle, se multiplie sur les monu-
ments consacrés à la décoration des églises et autres édifices. Un des plus anciens exemples de cette na-
ture est celui que nous offre la sculpture du.chapiteau de Bocherville, où l'on voit, parmi les personnages,
de la scène musicale que ce chapiteau représente, un musicien tenant entre ses jambes un instrument tout
à fait conforme au type du rote à manche libre et à côtés cintrés. Un petit Traité d'instruments à cordes
contenu dans le manuscrit n° 171 de la bibliothèque de Gand présente une forme d'instrument à archet
qui reproduit à peu près le même type. C'est l'élégant modèle dont j'ai donné une copie, planche XVIII ,
figure IZ16 ; il est monté de quatre cordes : la, ré, sol, ut, que l'on faisait vibrer au moyen d'un archet
qui figure à côté de l'instrument. Celui-ci est percé de deux ouïes en forme de croissant. Il a un cor-
dier, mais point de chevalet, du moins dans ce dessin. Quelques uns prennent, cet instrument pour une
■viole, d'autres l'appellent rote. Pour mon compte, je serais tenté d'admettre que le nom de viole , comme
celui de rote , convient parfaitement à cette figure , car nulle part je n'ai rencontré la preuve que l'instru-
ment qui nous occupe ait été autrefois désigné précisément par l'un plutôt que par l'autre de ces noms.
Le mot viole se rencontre aussi anciennement que celui de rote dans les écrits du moyen âge (1). Souvent
il s'employait pour celui de vielle , et avait un sens général et collectif. Il peut donc très bien s'appliquer
aussi à l'instrument dont il est question. Si vraiment, comme quelques uns le croient, Jérôme de Moravie,,
clans le passage ci-après : « Nous parlerons d'abord de la rubèbe, puis des vielles »(Idcirco primo de rubeba,
jwsteadeviellisdicemus), a\ou\\i désigner par le mot collectif viellis, tous les instruments à archet de son temps,,
et y comprendre la rote et la gigue, et que dans cette hypothèse, il convînt de revendiquer pour la rote un des
accords attribués aux vielles par ce théoricien, à plus forte raison ne saurait-on trouver inexacte la dénomina-
tion de vielle ou de viole employée pour désigner l'instrument contenu dans le manuscrit de la bibliothèque
de Gand, lors même que cet instrument serait au fond proprement une rote. Je crois, du reste, que les anciens
auteurs, lorsqu'ils établissaient une distinction entre les deux dénominations dont je parle, et qu'ils les em-
ployaient dans un sens particulier, exprimaient plutôt par vielle et vitula des instruments à cordes et à archet
dont on jouait comme on joue à présent du violon, et qu'ils réservaient le mot rocto.au type qui a produit les
violes d'une grande dimension. En effet , le type que nous étudions ici a des rapports encore plus directs
avec la viole des âges modernes qu'il ne semble en avoir avec le violon proprement dit. C'est ce qui résulte
aussi bien de la forme de l'instrument que de la manière de le tenir pour en jouer. Ainsi , le musicien le
plaçait soit sur ses genoux comme dans la verrière de Troyes , soit entre ses genoux comme dans la statue
du musée de Cologne, soit entre ses jambes comme dans le chapiteau de Bocherville (2). L'ancien croufc
(1) « Et aliqua alîa gênera dulcia musienrum, ut sunt violm, cy- placé clans la chapelle de la Vierge de la cathédrale de Troyes. Le
» tharœ el roctœ. «San. lih. Il, part. U, cap. xxi, cité par du second est une statue de inarbre du xne siècle, conservée au musée
Cange. — « Dnlcis sonitus (iat de musicormn generibus sicnt cam- de Cologne, et dont M. de Coussemaker a donné le dessin. Le troi-
» panula, vidula, rota et similibus. » Const. Afric, lib. I, De sième est la sculpture de l'oglisede Bocherville, que l'on a cilié déjà
morbor. curât., cap. xvi. (Voy. plus haut p. 2o9, note 1.) plusieurs foisel qui est aussi du xnc siècle. D'autres mon nnienlscon-
(2) Le premier de ces monuments est un vitrail du xnio siècle tiennent des représentations analogues ou tout a fait semblables.
VIOLONS. 24S
^se tenait aussi de la même manière (1), ainsi que le prouve l'exemple que j'ai rapporté planche XY1T,
figure 1/j5. Évidemment (elle est l'origine de la viole moderne et du par-dessus de viole qui se posaient
Tun et l'autre sur les genoux, de la viola da gamba , ainsi appelée parce qu'elle se plaçait entre les jambes ,
-et enfin du violoncelle et de la contre-basse, auxquelles on donne aussi cette position lorsqu'on enjoué.
Quel qu'ait été son véritable nom, le type d'instruments que l'on est convenu de désigner sous le nom de
rote à manche libre est sans contredit une des premières, une des plus anciennes physionomies de la
viole, dont la nombreuse famille joua un rôle si brillant au xvie siècle dans la musique de théâtre et dans
celle de concert. La rote , sous sa forme celtique de crout , ou bien sous celle qu'elle revêt dans la sculpture
•de Bocherville, n'existe pas dans les Danses des Morts; mais on y rencontre la vielle à archet et la vielle à
roue , que quelques uns ont confondue avec l'ancienne rote (2). Je parlerai de ces instruments, après avoir
-dit quelques mots de la :
Lyra. — Rien ne prouve que la lyre, comme instrumenta archet, soit plus ancienne que \ecrout; toute-
fois le premier exemple qu'on en puisse citer est antérieur à ceux dont on tire la preuve de l'antiquité de
la rote. C'est une figure que l'abbé Gerbert a extraite d'un manuscrit de la tin du vnr siècle ou du com-
mencement du ix% et qu'il a donnée dans le deuxième volume de son Histoire de la musique sacrée. D'après
ce dessin , on peut dire que la lyra avait une forme conique à peu près semblable à celle de la mandoline;
elle était montée d'une seule corde que l'on faisait vibrer avec un archet (pi. XVIII, fig. U2). Cet instru-
ment, du reste, ne rappelait sous aucun rapport la lyre antique. Quelques uns croient qu'elle s'employait
pour accompagner le déchant. Us s'autorisent d'un passage de Francon, où l'on trouve le mot lyra; il est
vrai que ce passage a été diversement interprété (3). Pendant plusieurs siècles , et jusqu'à la fin du xie, les
monuments représentent un grand nombre d'instruments que l'on doit rapporter à ce type , mais qui ont
souvent plusieurs cordes. Tels sont ceux que l'on trouve dans un fragment de sculpture de l'église de
Saint-Émilion (xc siècle), dans un manuscrit anglo-saxon de la bibliothèque Cottonnienne (xie siècle) et
dans un corbeau ou modillon sculpté de l'église Saint-Georges de Bocherville (xne siècle). Ce dernier
•exemple fait voir que l'on jouait de la lyre comme on joue actuellement du violon , c'est-à-dire qu'on la
plaçait de bas en haut dans la main gauche , en la tenant appuyée sur la poitrine et fixée sous le menton.
La main droite poussait l'archet sur les cordes. Dans le modillon de Bocherville, le musicien qui s'en sert
paraît jouer et chanter en même temps. 11 est de fait que la vielle , n'importe sous quelle forme, a très
anciennement partagé la vogue dont jouissait la harpe pour accompagner le chant des ménestrels, des
trouvères et des troubadours. Le nom de lyra donné à l'instrument représenté dans le manuscrit de Saint-
Biaise ne lui appartenait peut-être pas en propre; c'est un nom que les modernes, à l'imitation des
Grecs et des Romains, ont souvent employé pour désigner, en général, un instrumenta cordes. Pendant
une certaine période du moyen âge, ce mot exprima donc tantôt des instruments de ce genre pinces avec
les doigts ou mis en jeu avec le plectre , tantôt des instrument à cordes dont on tirait le son au moyen d'un
archet. Dans ce dernier cas, il devenait synonyme d'un autre terme collectif: viellœ ou violœ. Un ma-
nuscrit du xiiic siècle contenant le traité d'Alain de Lille [De planctu nalurœ), et appartenant à M. le baron
de Reiffenberg, nous offre parmi les notes explicatives et les dessins d'instruments tracés en marge du
poëme, et relatifs aux effets de la musique, la définition suivante donnée par un commentateur flamand
■de cette époque : « Lyra-Vioel. Lyra est quoddam gênas citharse (herp) vel sitola, alioquin de roet. Hoc
» instrumentum est multum vulgare. » M. de Reiffenberg ajoute : « La figure montre qu'on jouait de cette
rote, comme on disait en français, au moyen d'un style ou pecten. » C'était donc une espèce de harpe;
et cependant vioel (pour viole), nom collectif des instruments à archet, est présenté ici comme syno-
nyme de lyra et de rôle dans le sens d'instruments à cordes du genre de la harpe ou du psalténon. Tel
(1) Comme dans le manuscrit n" 1118 de la Bibliothèque na- xtnc Mcck's, est souvent d'une forme eld'une dimension crmrap-
«ionale. pellent tout à fait la rote à archet, ait tiré son origine de celle-ci.
(2) 11 se peut que la vielle à roue, qui, dans les xi% xif et (3) Voy. Marti Gerbert, De cantu et muska sacra, t II. p. 164.
244 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
est le défaut des dénominations génériques ou collectives. Embrassant beaucoup de choses à la fois , elles
ne s'appliquent jamais bien à une seule , ou du moins , pour peu qu'on oublie d'en fixer la signification
dans les cas particuliers par des détails précis, elles se confondent à des points de vue différents en brouil-
lant les idées attachées à leurs diverses acceptions. On a pourtant quelquefois distingué lyra d'avec
viola (1) , soit qu'on ait entendu par lyra un instrument à cordes pincées , et par viola un instrument à
archet , soit qu'on ait regardé l'un et l'autre de ces termes comme exprimant deux variétés de la famille
de la viole ou du violon. C'est à ces deux points de vue qu'on a également fait la différence de rote d'avec
vielle ou viole (2). Les auteurs latins , dès le xic siècle , disaient et écrivaient aussi vislula , vidula ou vi-
tula (3), et désignaient de la sorte l'instrumenta archet que d'autres appelaient lyra. Viella et viola,
fiala et fiola (4), étaient des formes équivalentes. On n'a pas besoin d'insister sur le rapport qui existe entre
ces expressions et le flamand vioel, l'allemand Fiedel et l'anglais fiddle, termes qui reviennent à notre mot
français viole ou violon, de même qu'à l'ancienne forme latine vidula ou vilula (5). Lyra, dans la langue
allemande, a d'abord fait lir, et a été distingué quelquefois de Gîge ou Geige. Lira mendicorum ou Lyra
rustica s'est dit de la vielle à roue des aveugles , parce que cet instrument, que les Français appelaient
dans les commencements chi fonte , était regardé comme une sorte de lyra commune ou de violon rus-
tique. Lîren, et plus tard leieren, est le verbe qui exprimait l'action de jouer de la vielle en général :
il répondait à notre vieux mot vieller (6). Dans la suite , il s'est plus particulièrement appliqué au jeu de
la lyre commune ou lyre à roue , que les Allemands appellent encore maintenant Drehleier. Enfin viella
et viola sont la même chose que les termes français :
Vielle-Viole.
Li uns tiennent une viële, l'arçon fu de Saphir ;
Et l'autre une harpe moult fut boine à oir.
(Roman d'Alexandre, xme siècle.)
Harpes i sonnent et vielles
Qui font les mélodies belles.
(Roman du Renard, idem.)
J'aloi o li el praëlet
Otot la vielle el l'archet
Si li ai chanté le muset.
(Poésies de Colin Muset, XIIIe siècle.)
D'arpe, de vielle aprist.
(Roman de Philippe de Macédoine.)
Ces deux mots, comme on vient de le voir, ne sont pas rai
ciers du moyen âge. Employés dans une commune acception,
Devant eux font li jugleor chanter
Rotes, harpes et violes soner.
(Roman de Garni.)
Là je vis tout en un cerne
Viole, rubèbe, guilerne.
(Guill. de Machault, Li temps pastour, xivc siècle.)
Orgues, vielles, micamon.
(Le même, Prise d'Alexandrie, idem.)
L'uns viola lais del cabtefoil
Et l'autre cels de Tinlafoil.
(Guiraud de Cabrera, Roman de Flamenca.)
es dans les écrits des poètes et des roman-
ils y expriment des instruments à archet de
(1) Comme dans le passage où Gerson entreprend rémunéra-
tion des instruments qui peuvent convenir aux expressions géné-
rales du psaume Laudate eum in chordis et organo. Ailleurs
mais sous une date assez récente, on lit encore : « Pulsando cum
» lira, viola, lento seu aliquovis instrumento. » (Statuta crimin.
saonœ, cap. xxvi, fol. 53.) Lire et vielle, en français, n'ont cer-
tainement pas la même acception dans ce passage :
K'orgue harpe, ne chyfonie
note, vielle et armonie
Sauner, cymbale et tympanon
Monocorde lire et coron.
(Esloire de Troie la Grant. )
(2) Voyez précédemment ces deux citations, p. 242, note 1.
(3) Le mot vidula ou vitula ressemblait beaucoup à fist'ula,
surtout quand il était écrit vistula, et qu'on donnait au v, comme
dans certains pays, par exemple en Allemagne, le son de iy. il ne
faut peut-être pas chercher d'autre cause à l'erreur de ceux qui
comme du C;mge, ont interprété chrotta par tibia, flûte, applica-
tion dont aucun document ne preuve l'exactitude. Mais le mot
chrota ou rota, ayant été souvent rapproché du mot générique
vistula ou vitula, les distraits et les inatteniifs auront confondu ce
dernier avec fistula, nom générique de certains instruments à
vent, au lieu de le rapporter, par la route de l'élymologie, à fales
ou /idicula.
(4) Fiola pro viola. Sueno in Hist. Danica, cap. m : Quos in-
» genli tripudio cœlus comitatur histrionum in fiolis, citharis et
» tympanis modulantes. » — Voy. du Cange, v° Viola.
(5) J. Grimm, Deutsche Grammatik, III th. (3e part.), p. 468.
(6) Ce mot a eu un sens 1res étendu ; il semble s'être appliqué
en général a l'action de jouer des instruments à cordes. Il en a été
de même, dans la langue allemande, de liren ou leieren et de
geigen, comme l'attestent un grand nombre de locutions populaires,
qu'il serait trop long de rapporter ici.
VIOLONS. 245
la même famille, mais de forme et de dimension très diverses. Le nombre des diiférents modèles de vielle
et de viole qui ont paru du xieau xve siècle est incalculable. Ce ne serait pas trop d'un volume pour les
décrire, et citer tous les monuments figurés qu'on en possède. Bottée de Toulmon (1) a d'ailleurs eu parfai-
tement raison d'avouer que la plupart de ces.monuments ne peuvent raisonnablement servir à autre chose
qu'à établir la forme principale de l'instrument. Le nombre des cordes, dans les cas très rares où elles
peuvent être comptées, n'est presque jamais le même. De plus, ce nombre ne répond pas toujours aux
instructions données par les anciens théoriciens. Le caprice, la légèreté des artistes peintres, sculpteurs
ou imagiers, n'est sans doute pas une des moindres causes de la diversité qu'on remarque dans les repré-
sentations de la vielle. Toutefois il faut reconnaître que cette diversité existait en effet. Ainsi les minia-
tures, les verrières, les sculptures des xmc et xive siècles, nous donnent des vielles en forme de mando-
line d'après le type de la lyra , d'autres tout à fait ovales avec un manche indépendant du corps de l'in-
strument, d'autres à boite carrée rappelant l'un des anciens aspects du crout, d'autres faites en battoir, en
cœur, en soufflet, en guitare, celles-ci avec une légère échancrure sur les côtés pour faciliter le passage de
l'archet. Dans quelques uns de-ces modèles le dessous de l'instrument est bombé , dans d'autres il est plat.
Le manche des vielles en forme de guitare est souvent renversé vers le haut, comme un manche de luth.
Tel est celui de la vielle dont on voit la figure sur une des marges du manuscrit 7378 de la Bibliothèque
nationale de Paris. A une certaine époque, le nom de viole remplaça définitivement celui de vielle. On
croit que ce changement eut lieu dans le xve siècle, dans le temps où l'on commençait à désigner sous le
nom de vielle l'instrument que l'on appelait auparavant chifonie. Cependant d'autres instruments à archet
de la famille des vielles conservèrent une forme et une dénomination propres. Ainsi dans le Traité de mu-
sique de Jérôme de Moravie que possède la Bibliothèque nationale, la vielle est distinguée d'un autre
instrument de la même famille appelé rubèbe. La vielle , suivant l'auteur de ce traité, avait cinq cordes
qui s'accordaient de trois manières différentes. Parmi ces cordes, on comptait deux bourdons, lesquels, ré-
sonnant à vide, formaient une basse d'accompagnement à la mélodie que les autres cordes faisaient en-
tendre. Nous avons remarqué quelque chose d'analogue dans l'ancien crout. Quant à la rubèbe, le même
écrivain nous apprend quelle n'avait que deux cordes accordées en quinte. Elie Salomon, qui vivait au
xmc siècle comme Jérôme de Moravie, dit pareillement que la vielle ne devait avoir que cinq cordes (2).
Au surplus, on ne se piquait pas d'observer exactement ces prescriptions. D'après les monuments figurés
que l'on peut consulter sur cet objet, le nombre des cordes dans la vielle paraît avoir varié de trois à six,
et dans la rubèbe de deux à quatre. Toutefois, quelque nombreuses qu'aient été les exceptions à la règle
donnée par les deux théoriciens du xme siècle que l'on vient de nommer, on rencontre assez fréquemment
des vielles montées de cinq cordes à l'époque où Jérôme de Moravie écrivait et même antérieurement. Celle
que j'ai reproduite, planche XVII, figure l/i7, d'après des vitraux pris aux Grands-Cordeliers de la rue
de Lourcine, fondés par saint Louis, est dans ce cas. Celle encore dont joue un des trois personnages en
bas-relief placés dans les travées qui répondent à la courbure de l'abside de l'église de Norrey, dans le dé-
partement du Calvados (xmc et xive siècle), paraît avoir le nombre de cordes prescrit. Ces deux instru-
ments sont de forme ovale, selon le type qui était le plus répandu à l'époque dont il s'agit; mais il est à
remarquer que le premier est légèrement cintré sur les côtés. Le second n'a point d'ouïe , anomalie que-
présentent la plupart des sculptures. Le dessin d'une frise projetée pour la cathédrale de Strasbourg, et
tirée des anciens plans de cette cathédrale, nous offre un ange joueur de viole qui tient un instrument
monté de quatre cordes, et dont on voit distinctement le chevalet et les ouïes. La forme en est gracieuse-
et presque semblable à la viole dont joue l'une des charmantes sirènes de l'ancien évêché de Beau-
(1) Bottée de Toulmon, Inst. de mus. enusage au moyen dge. » et iamen,secundumdiversilatcin lacluum cliordarum, puneli et
Dans la collection -des Annuaires historiques de la Société de » soni viellse possnnt multiplicari ultra quinque punctos pro vo-
riiistoire de France. » lontate actoris et canins qui regilur in illis insimmeniis, velint
(2) « Sicul vidciiTus,quodiii viella non sunlnisi quinque chordif, » vel nolint adores. » (Ap. Gerucrl, Script., t. III, p. 20.)
246 INSTRUMENTS REPRÉSENTES DANS LES DANSES DES MORTS.
A'ais (xivc siècle) (pi. XIV, fig. 8(5 et 87). c du Dolen'Danlz, provenant d'une édition qui date du xvc siècle,
.reproduit aussi la figure d'une vielle ou viole de forme ovale et allongée, mais sans échancrure sur les
côtés, et dont le coffre paraît plat. Elle semble être garnie de six cordes; les deux ouïes y sont bien indi-
quées. Des traits marquant les degrés sont placés de distance en distance sur le manche de l'instrument.
C'est cette particularité du manche à louches qui a fini par distinguer les violes des vielles. On ne voit point
ici de chevalet. Le spectre, dans l'attitude d'un musicien qui se dispose à commencer son morceau ou à
le continuer après une interruption, tient sa viole de la main droite et son archet de la main gauche, ce qui
ne peut être que le résultat d'une distraction du dessinateur (pi. "VI, fig. 43). Dans le sujet de la Danse
Macabre a (édit. de Guyot Marchand, i486), qui représente le Ménétrier, et dans les reproductions de
cette image dans les vignettes qui ornent les marges des livres d'heures, on voit aux pieds de l'artiste
ambulant, et non pas cette fois aux mains du squelette, une vielle à trois cordes surmontée d'un manche
dont l'extrémité supérieure est renversée. L'archet gU aussi à terre à quelque distance de l'instrument. Il
est fait mention de ce dernier dans le texte même : « J'ay mis sub le banc ma vielle,» dit avec tristesse le
pauvre ménétrier en répondant à son cruel interlocuteur. D'autres éditions de la Danse Macabre ont la
même figure, plus ou moins exactement reproduite (1). Celle de Troyes (Oudot, 1641), toute grossière
qu'elle soit, rappelle assez fidèlement le dessin de l'édition de i486 pour la partie de l'instrument que l'on
peut voir (pi. V, fig. 32 ). La Danse Macabre publiée par Antoine Vérard présente aux pieds du ménétrier
une vielle à cheviller renversé, dont le corps sonore est plus allongé que celui du modèle précédent. Cette
vielle a cinq cordes. On en distingue parfaitement le chevalet (pi. V, fig. 30). On verra, figure 34, une
reproduction fidèle de cet instrument. C'est ainsi qu'il est figuré dans la plupart des livres d'heures à l'un des-
quels appartient cet exemple. Dans le beau manuscrit de la Bibliothèque nationale, ce n'est point une vielle
qu'on voit aux pieds du musicien, c'est un instrument à cordes pincées dont je parle ailleurs. Une autre
image du même manuscrit nous montre un des quatre squelettes de l'orchestre d'outre-tombe occupé à
jouer d'un instrument que l'on peut ranger parmi les vielles à archet, mais dont le modèle est néanmoins
regardé comme un type spécial qui mérite d'être étudié à part. Voilà pourquoi il en sera question seule-
ment au mot Gigue, d delà Danse du Grand-Bàle, d'après Massmann, et e de la Danse d'Holbein ,
d'après Schlotthauer, présentent la vielle sous son aspect le plus moderne, c'est-à-dire complètement
transformée en violon. Cette transformation n'a rien qui doive nous étonner à l'époque dont il s'agit, puisque
nous avons déjà rencontré, au xiv° siècle, des vielles à table échancrée en forme de guitare. Ces échan-
crures devenant de plus en plus profondes, le dessin du violon actuel ne tarda pas à être fixé. L'exemple
pris [de la Danse du Grand-Bàle date du milieu du xv" siècle, s'il n'est même plus récent par le fait
d'une retouche de la peinture originale qui décorait le mur du cimetière des dominicains. Ici c'est le
spectre qui racle du violon pour décider le ménétrier à suivre ses pas. Ce violon a quatre cordes
comme nos violons actuels. On sait que dans les Danses bâloises le Musicien n'a pas d'instruments à cordes,
et que la flûte et le hautbois, chalumeau ou pommer, lui en tiennent lieu. La Danse du Petit-Bâle, dont s'est
inspiré l'artiste qui a travaillé pour le couvent des dominicains, diffère dans ce tableau de celle du Grand-
Bàle en ce que le squelette ne s'y montre point jouant d'un instrument. C'est au son de l'aigre chanterelle
d'un mauvais petit violon à trois cordes, faisant aux mains d'un fantôme échevelé l'office de rebec, que
s'éveille en sursaut la i'rincesse, qu'Ilolbein nous représente couchée sur un lit somptueux au pied duquel
se tiennent les deux funèbres messagers que la Mort lui envoie. Ce petit violon, assez légèrement dessiné
par Holbein au xvr siècle, ne motive aucune remarque intéressante. 11 ne faut pas croire que le hasard
seul ait présidé au choix des instruments représentés clans les sujets des rondes funèbres où l'individu qui
personnifie la profession de musicien se rencontre face à face avec l'interrupteur maudit de tous les chants
(1) Dans l'édition de Alérian, cet instrumenta lout une autre forme, viole représentée enedu DotenDantz; les côtés ne sont pas aussi
C'est encore une viole dont on distingue parfaitement la structure, échancrés que dans l'exemple tiré de la copie de Euchel, repio-
Elle a un manche divisé en plusieurs cases comme celui de la duite par Massmann. La forme du corps sonore, en général, diffère.
VIOLONS. 247
joyeux. Comme la flûte, le chalumeau et le hautbois, la vielle était l'un des instruments le plus en vogue
parmi les jongleurs et les ménétriers pour amuser les convives et pour mettre en train les danseurs. A
l'époque où ces héritiers un peu dégénérés des bardes du Nord et des rapsodes de l'antiquité fréquen-
taient les demeures seigneuriales, la vielle, jointe à la rote, à la harpe et à quelques autres instruments
privilégiés, leur servait à former des concerts que leurs auditeurs trouvaient pleins de charme. Ils en.
faisaient principalement usage pour accompagner les chants d'amour, les chansons de gestes, les poëmes
historiques ou légendaires. Nous avons de nombreuses preuves de cette coutume. Je me bornerai à rap-
porter les suivantes :
Api'ès si levon li jùglar;
Cascus se vole Lurc auzir,
Adonc auziras retentir
Cordas de. manta tempradura.
Qui saup novella violadura,
Ni canzo, ni descort, ni lais,
Al plus que poc avan si trais.
L'un viola lais del cabrefoil,
; Et l'autre cel de Tintagoil,
Lus cantet cels des lis aimanz,
Et l'autre cel que fesJwanz
L'us menet arpa l'autre viula.
(Guiraudde Cabrera, Roman de Flamenca.)
Ly aulcuns chantent pastourelles ;
Les autres dient en leur vielles
Chansons, rondeaux et estarapies
Danses, notes et gaberies ;
Lais d'amour chantent et balades.
(Jeaiinins Alar!.)
Cel jugleor là ou ils veunt
ïuit leur vieles traites uns
Laiz et sonnez veunt viellant.
(Guillaume de Saint-Clair.)
Au xn" et au XIIIe siècle, on chantait dans les rues, au son de la vielle, les exploits de Charlemagne :
De Karolo clari prœclara proie Pipini,
Cujus apud populos venerabile nomen in omni
Oie salis claris et decantata per orbem
Gesta soient melitis aures sopire viellis.
(Egidius Parisiensis, Carolinus.)
Les épithètes données à cet instrument prouvent qu'il charmait et réjouissait à la fois. C'était par-des-
sus tout un instrument joyeux (1). Un poète qui florissait sous Richard I", roi d'Angleterre, écrivait
Cel jugleor viellent lais
Et sons et notes et conduis.
[Roman de la Violette, xuic siècle.)
Ilots Anscis doit maintenant souper;
liais il faisoit un Breton vider
Le lai Goron comment il doit finer
Com (alternent le convient definer.
(Roman d'Anseis de Carthage.)
Quand les labiés oslees furent
CL1 jongleour en pies s'eslurent
S'ont vieles et harpes prises
Cançons et sons, vers et reprises
Et de gestes canté nous ont.
(Hugues de Méry, xiu' siècle.)
Quant un ebanterre vient entre gent honorée
Et il a en droit soit sa viele alemprée
la tant n'aura manlel, ne coste des ramée
Que sj première lais ne soit bien escoutée.
(Huon de Villeneuve, xm° siècle.)
(1) D'après Court de Gebelin, il était cela dans toute la force
du terme, et c'est même ce qui autorise cet écrivain à chercher
l'origine du mot violon dans une onomatopée qui, selon lui, serait
l'expression naturelle et involontaire d'un vif sentiment de joie
conforme à celui qu'inspirent les sons enchanteurs de l'instrument.
On sera peut-être curieux de lire les détails dans lesquels il entre
à ce sujet, détails qui doivent surtout intéresser les musiciens.
Observons néanmoins que Nodier trouvait les raisonnements em-
ployés ici par Court de Gebelin plus ingénieux que solides, et je
crois que beaucoup de personnes seront du même avis, quand
elles auront pris connaissance du passage suivant : n Le mot
» violon désigne un instrument à cordes qu'on fait raisonner avec
» un archet. Mais quelle est l'origine de ce nom ? Elle se perd
» dans la nuit des temps pour tous les étymologistes ; car dire avec
» eux qu'il vient de l'espagnol biolone, ce serait tout au plus sup-
» poser que cet instrument nous vient par l'Espagne, ce qui serait
« peut-être difficile à prouver. Ce nom tient a ceux de quelques
» autres instruments appelés viole, basse de viole, violoncelle, etc.
» Si jamais nom dut être formé par onomatopée, n'est-ce pas
» celui d'un instrument de musique? Ils ont un son à eux, un son
» déterminé et constant, un son propre à les distinguer de tout
» autre. Ce son dut devenir leur nom dès l'origine, et, quoique na-
» turelle, on dut perdre à jamais cette origine de vue dès qu'on
» eut perdu de vue les origines de la langue qu'on parlait et les
» révolutions de la nation dont on faisait partie.
m Les instruments bruyants, tels que le tambouille lympanon et;
248 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
dans un ouvrage intitulé De coloribus rhetoricis : « Cymbala prœclara, concors symphonia, dulcis fistula ,
«somnifère cytharse, vitulœque jocosœ. » Les Allemands, pour exprimer que quelqu'un nage dans la joie,
disent en manière de proverbe : Der himmel hàngt ihm voiler geigen. Jusqu'au siècle dernier , cette qualité
lui fut reconnue. Brossard, parlant du violon, dit : «Cet instrument a le son naturellement fort éclatant et
» fort gai, ce qui le rend très propre pour animer les pas de la danse. » Le même auteur reconnaît aussi
qu'un artiste habile pouvait à son gré le faire passer du plaisant au sévère , et en tirer des sons pleins de
tendresse , de douceur et de mélancolie.
Un grand nombre de jongleurs, de ménestrels et même de trouvères, ont cultivé la vielle; de là les
noms et surnoms de vielleurs donnés à quelques poètes musiciens. Parmi les plus célèbres on cite
Jonglet (1) et Colin Muset (2). C'est un joueur de vielle qui figure dans le récit du miracle poétiquement
narré au xme siècle , par Gautier de Coincy, sous ce titre : Du cierge que Noire Dame Rochemadour envoi
sur la vielle au ménestrel qui vieloit et chantoit devant s'ymage (3). Le ménestrel dont parle la légende se
nommait Pierre de Sygelart ou Sygalard ; il ne passait jamais devant une image de la Vierge sans y faire
une prière et sans chanter.
Quant s'oroison a dite et faite,
Sa vielle a dou fiiere (de l'étui) traite ;
L'arçon as cordes fait sentir
Et la vielle à retentir ;
Fait si qu'enlour sanz nul délai,
S'asanblent tout et clers et lai (4).
La vignette placée en tête du miracle représente ce dévotieux personnage tenant sa vielle de la main
gauche, et poussant l'archet de la main droite. (Ms. n° 20 delà Bibliothèque nalionale.)
» la tymbale portent des noms parfaitement imitatifs. En les nom-
» niant, on peint le coup qui les fait retentir. Dans les instruments
» à cordes, on avait à peindre des sons d'une tout autre espèce,
i> des sons aigus et sifflants, grêles en quelque sorte ; on eut donc
» recours, pour les peindre, a la voyelle i, dont le son grêle, aigu
» et sifflant, se met si bien à l'unisson de ces instruments, et qui,
» associée au son o, sert également a peindre cette joie et cette
» gaieté qu'accompagne etqu'inspire dans les fêtes le son des instru-
» ments. On dit viole, violon, par le même sentiment qu'on di-
» sait ioh! ioh! et qu'on fit en iol et en jol les mots celtes, teutons,
« basques qui peignent la joie et le plaisir. C'est de ce mot que
» les Latins firent également celui de fides, qui désigna les instru -
» ments à cordes, et qui forma le diminutif fidicula, petit inslru-
» ment à cordes; tandis qu'en le prononçant en V, ils en firent :
» 1° Vilula, la déesse de la joie ; 2" en latin barbare, cet instrument
'dont nous avons altéré le nom en celui de vielle.
» Ils en firent encore vitulari, se réjouir, folâtrer ; vitellianœ,
». tablettes sur lesquelles on écrivait des eboses gaies. » Au sujet
de l'expression vitulari, il est bon de remarquer que, dans le moyen
âge, elle signifiait, au propre, cum vilula cantare. « Vitula quod-
» dam instrumentum musicum unde vitulari cum vitula can-
« tare. » (Ugut. et Joan. de Janua.)
(1) « Jonglet fut un ménestrier appris, fort renommé et estimé...
■comme principal en ce mestier près le dit empereur Conrad. »
Un sien vielor qu'il a
Qu'on apelle acort Jonglet,
Fit appeler par un vailet.
11 est sage et grant apris,
Et s'avoit oi et apris
Mainte chanson et maint biau conte.
(Fauchet, Anl., p. 577.)
(2) Colin Muset, dont j'ai déjà parlé au chapitre qui traite du
ménestrel de la Danse des Morts, florissait dans le xme siècle. Le
vieux Fauchet dit qu'il « alloit par les cours des princes. Sa vielle
» n'étoit pas pareille à celle dont jouent communément les aveu-
» gles du iourd'huy, car il dit :
« J'allay à ti et praclet,
» Ce sont la veille et l'ar,cbet,
» Si li ai chanté le muset. »
» La figure d'un jongleur, tenant celte vielle ou violle, se voit en
» bosse au costé désire dit portail de Téglisc de S.-Julian des Me-
» nestrier, assis à Paris, en la rue Saint-Martin, représentant un
» instrument communément appelé rebec. » (Fauchet, ibicl.)
L'un des cinq compagnons de la façade de la maison des Méné-
triers de la rue du Tambour, à Reims, était aussi un vielleur. On
l'avait représenté jouant d'un instrument monté de trois cordes et
d'une forme ovale et allongée, comme celle de la plupart des vielles
du xme siècle. Ce personnage élait le seul qui eût la têle ornée
d'un cliapel de roses, comme si le sculpteur se fût proposé par là
de le distinguer de ses compagnons.
(3) Dans les Miracles de la Vierge, liv. U, p. là, manuscrit
n° 20 de la Bibliothèque nationale, fonds de l'Église de Paris.
(h) Dans un fabliau qui paraît offrir une autre version de la
même légende, le musicien, objet de l'attention de la Vierge, est
un harpeur :
Cil (liarpur) Nostre Dame must ama,
Sovent en liarpaunt latoa;
Checun jor sun lay fesait,
En harpant la saluait;
De le foret ad sa harpe saké,
Et son plectrun ad empoyné,
Se cordes a ben atemprez
Si ke ben se sunt acordez.
A cient pas wus muntreray ;
Le harpur a commence la lay,
De icele sainte pneele, etc.
(Fabliau Del harpur à Rouceslre, édit. du Roman
de IP'islassc le Moine, par Michel.)
VIOLONS. 2W
Les musiciens qui cultivaient spécialement la vielle étaient appelés jongleurs de vielle, ménestriers de
vielle aussi bien que vielleurs. Ceux qui se rendaient dans les bals pour faire danser semblent s'être prin-
cipalement servis de la vielle à deux ou trois cordes dont on distingua originairement une espèce particu-
lièrement sous le nom de :
Rubèbe. — Rebec. — Rubebbe, rubelle, rebelle, reberbe, rebesbe, ribible , rebèbe, rabel. Ainsi qu'on
l'a vu précédemment, Jérôme de Moravie entend par rubèbe un instrument d'une nature plus grave que la
vielle, et n'ayant que deux cordes. Aymeric de Peyrac donne, au contraire, le nom de rebec à une espèce de
vielle qui rendait des sons aigus imitant la voix de femme :
Quidam Bebecam arcuabant,
Quasi muliebrem vocem confingenles (1).
La différence de ces témoignages ferait supposer que le rebec et la rubèbe, dans le siècle où vivaient
les deux écrivains précités , c'est-à-dire dans le xme, n'étaient peut-être pas des instruments tout à fait iden-
tiques , mais deux variétés de l'espèce. Gerson établit aussi que le rebec était plus petit que la vielle (2).
Cependant il ne paraît pas que cet auteur , et en général les écrivains du moyen âge , aient pris dans un
sens différent la rubèbe ou le rebec, qu'ils se bornent dans certains passages à distinguer d'avec la
vielle (3).
Harpes bien sonnans et rebebes. Car en dançant, tant me lassa
(Roman de la Rose, xm<- siècle.) Que ma muse à bruiant cassa
Guiterne, rebebe ensement Et mes nacaires PO«rfendi ;
Harpe, psalterion, doncaine 0,ul,,es Puis corde me lendi
N'ont plus amoureux seulement Sm »"°ourin, ne sur 1*60%.
Vielle, fleuthe traversais. <Jehan Molinc,> xv° sitcle->
(Eustache Descbamps, xivc siècle.) Elle en mourut la noble Badebec.
Car je vis là tout en un cerne ;■•''■"
Vigie, rubèbe, guiterne. Car elle avoit visage de re&ec.
(Guillaume de Machmlt, Li temps paslour, xive siècle.) , (Rabelais, XVIe siècle.)
Orgues vielles micamon, ° Mllse' Je Vinw^K ' emmielle-moi le bec
Rubebes et psalterion. Et bande de tes mains lcs nerfs de mon rebec "
(Le même, Prisé d'Alexandrie.) ^e®nier' X° »«"• xv"' si6c,c')
Où estes-vous les labourins, Bref' vos Pal'ol,es non Pareillcs
Les doulcines et les rebecz. Résonant doux à nos oreilles
(Coquillart, Monol. du Puys. ) Comme les cordes d'im rebeC'
A tel meneslrier tel rebec ;
Tenant toujours le verre au bec.
(Les Satires chrétiennes.)
(Le môme.)
On croit que la rebèbe ou rubec avait une forme particulière ; on cite des monuments du xme siècle où
cet instrument est trapézoïde, d'autres, des xive et xvc siècles , où elle est oblongue et rectangulaire, en
manière de battoir échancré par les quatre angles. Le' nombre des cordes n'était pas toujours de deux,
suivant les prescriptions de Jérôme de Moravie. L'instrument en eut plus souvent trois accordées en
quinte. Il est certain, comme je l'ai dit plus haut, qu'on faisait principalement usage de la rubèbe pour
faire danser. Les citations suivantes en fournissent la preuve : « Un nommé Isembart jouoit d'une rubèbe,
» et, en jouant, un nommé Le Bastard se print à danser. »(ZiM. rem., an. 1391.) «Roussel et Gaygnat pris-
» trent à jouer, l'un d'une flûte, l'autre d'une rubèbe, et ainsi que les aulcuns dansoient. »(Ibid. , an. 1395.)
«Avec lesquels compagnons estoit un nommé François Gontaud, qui sonnoit d'une rubèbe et alèrent
(1) Voy. précédemment, ebap. Ve, p. 177. (3) Celte distinction est faite par Gerson, lorsqu'il explique les
(2) Voy. Tractatus de canticis , et ap. Mart. Gerbert, De cantu paroles du psaume Laudate eum in chordis et organo.
et mus. sacr., t. II, p. 154 et suiv.
32
250 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
«danser.» (Ibid., an. 1458.) Telle était d'ailleurs la principale destination des vielles en général ; seule-
ment la rubèbe paraît avoir plus particulièrement joué son rôle dans les fêtes bourgeoises , populaires et
champêtres, et dans les mains des ménétriers de second ordre, au service du premier venu. Tous les
instruments à archet à deux et à trois cordes ont été dans ce cas ; en France, en Angleterre, en Allemagne,
en Russie, en Italie, en Espagne, et jusque chez les Orientaux , ils ont toujours défrayé les concerts du
peuple. Ce sont des musiciens ambulants qui se chargent d'en amuser la foule dans les rues, dans les car-
refours ou sur les places publiques. On n'a pas oublié que le Crwth trithant, qui est l'origine présumée du
rebec , était exclusivement réservé aux bardes du second ordre ou ménestrels du pays de Galles. Eh bien ,
ce crout à trois cordes est précisément celui que l'on retrouve dans sa simplicité originelle en Bretagne, joué
par les barz de village qui passent pour les descendants directs des anciens ménestrels ou bardes gallois
et bretons, comme nous l'apprend M. Hersart de la Villemarqué. o Ces barz, dit-il, à l'exemple de leurs
» ancêtres , célèbrent les actions et les faits dignes de mémoire ; ils dispensent avec impartialité à tous le
» blâme et la louange, et, pour relever le mérite de leurs chants, ils s'accompagnent des sons très peu
» harmonieux d'un instrument de musique à trois cordes nommé rebek, que l'on touche avec un archet,
» et qui n'est autre que la hrouz, ou rote des bardes gallois et bretons du vie siècle (1). » En d'autres
pays de la Grande-Bretagne, on faisait aussi usage du rebec. Brantôme parle avec dédain de ceux qui ve-
naient d'Ecosse. Milton témoigne de la faveur accordée au rebec comme instrument servant pour accom-
pagner les danses; il vante le son joyeux de cet instrument : « And the jocund rebeks sound. » En France,
la vogue du rebec durant le moyen âge égala celle de la vielle à roue, du monocorde à archet, de la
flûte, du chalumeau, de la cornemuse , du tambourin et du tambour. On l'employait dans les noces, les
bals, les festins ; dans les mascarades , les cortèges , les sérénades , et en général dans tous les diver-
tissements du peuple et de la bourgeoisie. Comme les fiancés, d'ordinaire , se rendaient à l'église à pied ,
suivis de leurs parents et de leurs amis, il était d'usage que le cortège fût précédé d'un ou de plusieurs
ménétriers jouant de la vielle ou du rebec, de la cornemuse, de la flûte, du hautbois, du tambourin. La
même coutume existait en Allemagne, où nous retrouvons la vielle à trois cordes au nombre des instru-
ments communément désignés sous le nom générique de Geige.
En Espagne, les habitants des campagnes s'égayent au son du rabbel (2) ou arrabel, violon commun
que l'on croit être le même que le rebec, et qui se nomme en portugais rabeca. Les paysans russes de l'in-
térieur des terres emploient aussi un violon rustique fort ancien dans leurs contrées ; il est en forme de
mandoline, il a trois cordes et se nomme gouddok. Les habitants de la haute Lusace en possèdent un du
même genre dont ils se servent dans les fêtes et les cérémonies nationales. Quant aux Orientaux, ils ont
plusieurs instruments à deux et à trois cordes joués avec un archet, au nombre desquels est le rebab ou
reivawe, fort connu des musiciens ambulants et des bateleurs. L'emploi vulgaire des vielles à deux et
à trois cordes, qui a été général , comme le prouve ce qui précède, a fait regarder celle que l'on nommait
en France rubèbe ou rebec comme une sorte de violon rustique, voire de mauvais violon. Cette opinion est
venue de ce que le violon à trois cordes appelé rebec fut, à une époque récente, exclusivement attribué
aux apprentis ménétriers, aux musiciens de guinguette, de foire et de village, à qui des ordonnances de
police, rendues dans le xvnc siècle, avaient interdit l'usage des basses, dessus et autres parties de violons
dont les maîtres de la corporation avaient seuls le droit de se servir pour former des concerts et faire
danser le public (8). C'est pourquoi Roquefort et quelques autres l'ont pris pour un violon champêtre, bien
quil n'eût pas seulement ce caractère, puisqu'on l'employait encore ailleurs que dans les campagnes (4).
(1) Ménage dérive du rabel des Espagnols, dérivé lui-même de parlement, -du 11 juillet 16£8, faisait encore une fois défense sous
l'arabe, le mot français rebec que d'autres font venir du celtique des peines précédemment prononcées, à tous ménétriers non reçus
reoer- maîtres 0 d'entreprendre à l'avenir sur l'exercice des joueurs
(2) Quelques uns croient que cet instrument tire son origine de » d'instruments de musique et de jouer d'autres violons que du
la rubèbe et n'en est qu'une imitation. » rebec. »
(3) Un avis du procureur du roi, rendu le 29 août 1643, con- (4) « Robèbe... Rebec, sorte de violon bâtard, de violon chara-
firmé par une sentence du prévôt, le 2 mars 16/iù, et par arrêt du pêlre. » (Roquefort, Je l'état de lapoés. franc., p 108.)
VIOLONS. 251
Dans un passage de Rabelais que l'on a souvent cité, ce n'est pas au rebec, mais à la cornemuse, que l'au-
teur applique l'épithète de rustique : « Plus me plaist, dit-il , le son de la rusticque cornemuse queles fre-
» donnements de luts, rebecs et violons anticques. » Cela donne à entendre que le rebec n'avait pas encore
cessé d'être estimé, malgré le rôle tout populaire qu'il remplissait en de certaines occasions. Peu à peu
le nom de rebec fut généralement appliqué à toute vielle ou viole propre à faire danser. C'est dans ce
sens que l'emploient un assez grand nombre d'écrivains appartenant à une période récente, notamment les
auteurs modernes, quand ils font du rebec l'instrument privilégié des musiciens du moyen âge dont ils
parlent dans leurs écrits. Plusieurs d'entre eux, en citant la Danse Macabre, ne manquent pas de répéter
que c'est une ronde où la Mort fait danser les humains au son du rebec, quoique le spectre du bal funèbre,
comme nous le savons à présent fort bien, emploie toutes sortes d'instruments pour cet usage, et non pas
seulement du rebec. Il est certain que celui-ci, dès la fin du xvie siècle, se confondait avec l'instrument
de la famille de violes qui faisait le dessus, et qui se nommait aussi violon, en allemand Discant Geige et
en italien rebecchino. C'est le dessus de viole converti en violon qui devint le chef de famille du violon mo-
derne. Nous savons que Brossart le disait très propre à régler les pas de la danse. Telle était aussi l'opi-
nion de Mersenne (1). Il continua donc dans les fêtes le rôle du rebec avec lequel on l'identifiait, bien qu'il
eût quatre cordes et que le rebec dans le modèle le plus usité n'en eût que trois. Cependant, à l'époque
de la transformation des dessus de viole en violons, il existait encore un instrument à archet d'une très
petite dimension monté de trois cordes, lequel, par sa forme, me paraît dérivé d'une espèce de vielle à
archet différente du rebec, et dont je parlerai tout à l'heure. Cet instrument est celui qu'employaient les
maîtres de danse. Comme il était d'un petit volume et très portatif, en sorte qu'il pouvait facilement tenir
dans la poche d'un habit, on lui avait donné le nom de poche on pochette. -
Le violon continua d'être en usage, ainsi que la vielle, pendant les xvi% xvir et xvmc siècles ; mais ils
formaient deux familles d'instruments différentes. Dès le xve siècle, on remarque sur le manche de la viole
des touches fixant les divisions des cordes, comme dans le luth et la guitare; ces touches étaient au nombre
de sept; il n'y en avait point à celui du violon proprement dit; la viole était généralement garnie de cinq
à six cordes (2) ; le violon n'en avait que quatre. Enfin ces deux instruments différaient essentiellement
(1) « Ses sons (les sons du violon) ont plus d'effet sur l'esprit plus petite el que les Italiens nommaient hjra da braccio. Enfin, ils
» dès auditeurs que ceux du luth ou des antres instruments à connaissaient encore d'autres variétés ou modèles de violes appelés
» cordes, parce qu'ils sont plus vigoureux et percent davantage à de la même façon. Le mot lira, en Italie, paraît avoir eu un sens
» raison de la grande tension de leurs chordes et de leurs sons assez étendu; il correspondait au Leier des Allemands, d'où le
» aigus. Et ceux qui ont entendu les 24 violons du F.oy advouent verbe lirare, employé dans la même acception que leiem, syno-
» qu'ils n'ont jamais rien ouy de plus ravissantou de plus puissant : nyme de geigen, en français vieller. On désignait la vielle à roue
» de là vient que cet instrument est le plus propre de tous pour des Allemands sous le nom de lira tedesca, rustica ou pagana,
» faire danser comme l'on expérimente dans les balels et parlout pour la distinguer de la lyra des Italiens et de la lyre des Français,
>> ailleurs. » (Mersenne, Harm. univ. , liv. IVe, Des instr. à chordes.) sorte de viole ou vielle à archet. Les Allemands appellent aussi l'in-
strument a cordes et à roue, lyre (Leier) et principalement Bauer-
(2) Dans la plupart de ses variétés, car la famille de cet in- leier. Les différentes acceptions modernes du mot lyre ont en-
strument était très nombreuse. Elle comprenait entre autres la gendre l'équivoque la plus plaisante en donnant lieu de confondre
viola alla ou viola da braccio, nommée aussi violetta, la viola la lyre antique, la lyre d'Orphée et d'Apollon, avec les instruments
bastarda (liastar geige), la viola d'amore,\a viola bardone ou 6a- à archet de la nature des violes. Cette confusion a produit une
ryton, la viola da gamba, en allemand Kniegeige, en français foule d'images très singulières dans les xvn° et xvmc siècles. La
basse de viole, la viola da spalla, etc. Le violone, \xlyra et le plupart des auteurs qui ont écrit pendant celle période ne peu vent
lirone étaient, comme la viola da gamba-, des instruments graves concevoir la lyre des anciens sous une autre forme que celle de la
du système des violes. Le premier avait sept cordes, le s.-cond viole employée de leur temps. Plusieurs divinités mythologiques
douze et quelquefois quinze. La viola bardone en avait un nombre et d'autres types allégoriques sont figurés, sur des monumenls et
considérable, les unes de boyau, les autres de métal. La lyre était clans un assez grand nombre de tableaux de maîtres, jouant du
très usitée en Italie, et les Français en faisaient pareillement usage, violon, de la viole, de la basse de viole, et tenant l'archet moderne
Le manche et la touche de la lyre étaient beaucoup plus larges que au Heu du pleclrum antique. Cet anachronisme se reproduisait
ceux des violes ordinaires. D'après Mersenne, le son de cet instru- aussi sans cesse dans les jeux et les divertissements de la scène,
ment était languissant et propre à exciter la dévotion. Il y avait où l'on sait que les sujels mythologiques furent très en vogue dès
encore une autre lyre de la même espèce que la précédente, mais la naissance de l'opéra.
252 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
sous le rapport des proportions du corps sonore, et par conséquent de la qualité des sons, plus brillants
et plus énergiques dans le violon, plus doux et plus étouffés dans la viole.
Ce qui confirme le caractère de popularité et d'universalité attaché à l'emploi du rebec et du violon ,
ainsi que la vogue dont ces instruments jouissaient parmi les ménétriers de profession, ce sont les nom-
breuses expressions proverbiales auxquelles ils ont donné lieu. Plusieurs d'entre elles, appliquées d'abord
h la vielle à archet, passèrent ensuite au violon et quelques unes à la vielle (à roue). Le nom de viole n'en
a produit qu'un très petit nombre, d'ailleurs peu usitées (1). On se plaît à citer les vers suivants du facé-
tieux Rabelais :
Elle en mourut la noble Badebec
Du mal d'enfant; que tant me semblait nice :
Car elle avait visage de rebec,
Corps d'Espaignol et ventre de Souïce.
L'expression visage de rebec fait allusion aux têtes sculptées à l'extrémité du manche du rebec. Long-
temps il fut de mode de mettre des figures semblables à un grand nombre d'instruments (2), mais prin-
cipalement aux instruments à cordes dont le manche, au lieu d'être courbé en arrière comme celui des
luths, était recourbé en dedans (3). Du reste, ces figures n'étaient pas toujours ridicules et grotesques,
elles représentaient souvent de jolies têtes de femmes qui semblaient avoir pour but de rappeler les sirènes.
Toutefois l'expression visage de rebec se prend en mauvaise part ; sec comme rebec n'a pas un sens plus
favorable. Dans une pièce comique intitulée La comédie des proverbes, par Adrien de Montluc, prince de
Chabanais, une femme, faisant l'analyse des défauts d'un homme qui lui déplaît , dit en parlant de celui
qu'on pardonne le moins : la pauvreté : « Pour la bourse, il ne l'a pas trop bien ferrée; de ce côté-là il est
» sec comme rebec et plus plat qu'une punaise. » On peut croire que la phrase suivante, extraite des Satires
chrétiennes, avait aussi un sens proverbial :
A tel menesirier tel rebec,
Tenant tousiours le verre au bec.
L'auteur des Contes d'Eutrapel , Noël du Faïl , emploie cette façon de parler : Il est bon joueur
de rebec, pour dire c'est un homme habile, entendu, etc. C'est un plaisant violon, ou simplement un
violon, est au contraire un terme de mépris. Les RR. PP. qui ont travaillé au dictionnaire de Tré-
voux l'expliquent en ces termes : « Traiter un homme de violon, c'est comme si on le mettait au rang de
k ces ménétriers qui vont de cabaret en cabaret jouer du violon et augmenter la joie des ivrognes (4). »
Ces paroles sont bien dures, bien injurieuses pour les pauvres ménétriers; et le proverbe : Il est comme
les violons (5) , qui n'ont pas de pire maison que la leur, ne l'est guère moins. On dit encore au propre,
(1) Tel est celui-ci : Le parlement n'a presque jamais dansé zarre, et pour ornement un pavillon en forme de gueule de
sans Viole. La famille de Viole était ancienne dans le parlement serpent.
de Paris et l'on a compté jusqu'à dix ou douze conseillers de cette (4) « C'est une expression populaire. Apollon vient rarement
famille en divers temps. De là le proverbe par allusion au nom de » en France depuis que l'insolence du burlesque fait qu'on l'y
l'instrument de musique viole. „ traite de violon Sar. M. Godeau, étant en colère contre Colleter,
(2) Cette mode a régné pendant tout le moyen âge et s'est con- » l'insultait par ce terme outrageux :
tinuce bien au delà. Dès le ixc siècle, on voit sur un grand nombre „ CoUetet; je vous trouveun plaisant violon.
de monuments des harpes, des violes, des gigues, des cislres, des „„..,. j, ,..
.. ' . >dos , 8 c0netet lut répondit :
pandores, des guitares et des instruments à vent comme le chorus , , „, ,
, , . , » Nous sommes tous égaux, étant fils d Apollon. ■
et la cornemuse, avec des teies humaines ou des têtes d'animaux (ma. de Trévoux.)
sculptées, le plus souvent des têtes de lion et de singe. (5) Avant qu'on eût adopté le mot violoniste, on appelait violon
(o) Cet usage a été peu à peu abandonné. Les exemples en de- le musicien qui jouait de cet instrument : Les vingt-quatre vio-
viennent de plus en plus rares au xvmc siècle. De nos jours, quel- Ions du roi. On employait aussi ce mot d'après la signification de
ques instruments à vent, tels que le serpent, le buccin et le basson l'ancien terme vielleur, c'est-à-dire, comme synonyme de compa-
russe sont à peu près les seuls instruments de musique auxquels gnons, de ménétriers : Allez-nous chercher les violons pour
on se soit plu quelquefois à donner une forme contournée et bi- danser.
VIOLONS. 253
donner les violons, pour dire payer les violons d'un bal, donner une sérénade, et au figuré, se don-
ner les violons, pour dire être content de soi, se vanter. Les autres ont dansé, et il a payé les violons,
signifie qu'on a payé les frais d'une chose dont tous les autres ont eu le profit. Comme exemple de cette
acception figurée, le R. P. Joubert, de la compagnie de Jésus, eut la hardiesse de donner la phrase sui-
vante dans son Dictionnaire français-latin, bien qu'il eût dédié son ouvrage à une Altesse Royale, au
prince des Asturies :
«Les grands font les folles entreprises ou les fautes, et le peuple paye les violons {Délirant reges,
» Archivi plectuntur).-»
Je me bornerai à ces citations qui suffisent pour justifier l'assertion que j'avais émise.
Le violon et le rebec ayant été rabaissés en prose, ont perdu tous leurs droits en poésie, lis sont très,
rarement employés comme objet do comparaison dans les ouvrages sérieux, et la muse satirique est la seule
qui les tolère. Rebec d'ailleurs embarrassait un peu pour la rime; celle qu'on est naturellement enclin à
lui donner est bec. Rabelais , Régnier et l'auteur des Satires chrétiennes n'en ont pas employé d'autres ;
or cette rime-là, que je sache, n'est pas tout à fait du style sublime.
Les Danses des Morts que j'ai eues sous les yeux ne contiennent point le rebec sous sa forme la plus an-
cienne. L'instrument du gothique Doten Dantz, que l'on trouvera planche IX, figure 71 , et qui n'a que
trois cordes, me semble appartenir à la famille des guitares (voy. chap. XVII). Quant à celui du méné-
trier de la Danse du Grand-Râle (pi. V, fig. 29), et à l'instrument donné par Holbein à l'un des sque-
lettes chargés d'éveiller la princesse, instrument dont je me suis déjà occupé en traitant des vielles, on
peut les appeler violons ou rebecs, comme étant calqués l'un et l'autre sur le type le plus moderne du dessus
de viole ou viole discant, auquel le rebec et le violon ont été assimilés. J'ai déjà dit plus haut, en note,
que l'édition de Mérian de la Danse du Grand-Râle laissait à l'instrument du ménétrier son ancien carac-
tère de viole. Un dessin de la Danse Macabre, du manuscrit n° 7310, 3, de la Bibliothèque nationale, re-
présente un instrument à archet de petite dimension (voy. pi. IV, fig. 25 a), que l'on est tenté de prendre
pour une espèce particulière de vielle à trois cordes appelée autrefois du nom de :
Gigue, gighe, guige, gige, gygue, gingue. — Il est bien peu de passages relatifs aux anciens instru-
ments dans les écrits des vieux poètes où la gigue ne soit pas mentionnée en même temps que la vielle, la
harpe et la rote.
On en jugera par les exemples que voici :
Toz les deckiiz li font oir
Par com puet home resjoir
Gigues, et harpes et vièles.
(Dolopathos, xiiic siècle.)
Gigue, ne harpe, ne vièle
Ne vaucissent une cenele.
(Lais de l'Oiselet.)
Cel prince nous ont fait la figue
En harpe, en vièle et en gigue.
(Guyot, Bible, ms., xnc siècle.)
Estives, harpes et sautiers,
Vièles, gygues et rotes
Qui chantoient diverses notes.
(Roman de la Poire.)
Psalteres, harpes et vièles,
Giges, et chifonies bêles.
(Cité par du Cange, v° Vitdla.)
Rote, harpe, vielle et gigue et ciphonie.
(Roman d'Alexandre, xni? siècle.)
Madame Musique as cloche tes
Et li clerc plain de chanconeles
Portoient gigues et vièles
Salterionset fleuteles.
(La bataille des sept arts, xme siècle.)
Je sui juglères de vièle •
Si sai de muse et de frestele,
Et de harpe et de chifonie
De la gigue et de l'harmonie.
(Les deux bordeors ribaus , xmc siècle.)
Sez-tu rien de cilole,
De vièle, ne de gigue
Tunesez vaillant une figue.
(Ibid.)
Vas mena giga, l'antre rota.
(Raynouard, Lexic., rom. I.)
Mais quel était cet instrument appelé gigue? Un instrument à cordes ou un instrument à vent? Les au-
254 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
teurs sont divisés d'opinions à cet égard. Roquefort, dans son Glossaire de la langue romane, donne les
définitions suivantes: « Gigue , gige, sorte d'instrument de musique à vent. — Gige, espèce de danse. —
» Gige, la cuisse. — Gigueour, gigueur, joueur de l'instrument appelé gigue ou gige. —Giguer, courir,
» sauter. Gigue, fille gaie , vive, égrillarde, etc. » Dans un supplément au même glossaire, il répète
que la gigue était un instrument à vent, et il ajoute que Dante en fait mention dans sa Divine comédie (i).
Cette dernière assertion est exacte ; seulement Roquefort n'avait point lu le passage dont il parle, autrement
il aurait vu qu'il s'était trompé sur la nature de l'instrument cité par l'auteur italien. Le dictionnaire de la
Crusca, mieux renseigné à cet égard, reconnaît, d'après Dante, que la giga était un instrument à cordes.
Bottée de Toulmon n'a formé aucune conjecture, préférant rester dans le doute ; aussi se borne-t-il à dire :
«Quant à la gigue, l'enmorache, le micamon et la trépie, j'avoue qu'ils me sont tout à fait inconnus. »
Le savant et célèbre Kiesewetter, en rendant compte dans une revue musicale très estimée, nommée la
Cœcilia (1) , des travaux de Bottée de Toulmon sur les éléments de l'art instrumental du moyen âge, a
reconnu, avec sa sagacité habituelle, que la gigue tirait son nom du mot allemand Geige, expression géné-
rique sous la laquelle on comprit d'abord les instruments à cordes de la famille des violes, et plus tard
ceux de l'espèce des violons. J'ajouterai que si cet instrument conserva cette dénomination en divers pays,
c'est que probablement il tirait son origine d'un modèle de vielle principalement en usage chez l'es Alle-
mands, comme le donnerait à entendre une citation .du trouvère Adenès, auteur du roman de Cléomades (3).
Tout ce qu'on peut dire de plus précis à cet égard, c'est qu'un grand nombre de monuments prouvent
qu'il a existé en France et en Allemagne un instrument à archet de petite dimension, monté de trois cordes
et d'une forme qui semble donner lieu de supposer qu'on le distinguait de la rubèbe ou rebec et des violes,
surtout à partir de l'époque où celles-ci s'écartèrent de plus en plus du type de l'ancienne lyra, tel que
nous. le fait connaître le manuscrit de Saint-Biaise. Cette forme, comme nous savons, avait beaucoup de
rapport avec celle de la mandoline moderne. Le corps de l'instrument était bombé et sans échancrure sur
les côtés. Il se prolongeait en diminuant insensiblement jusqu'à la partie supérieure où les cordes étaient
fixées. Cette partie se détachait de l'extrémité du cône et se renversait tout droit en arrière, ou bien elle
décrivait une courbe gracieuse en revenant sur elle-même. D'après cette disposition, le manche n'était que
le prolongement du corps principal comme dans l'ancienne hjra et dans la plupart des vielles du xie siècle.
Ce fut là principalement ce qui introduisit une différence d'aspect entre la gigue et la vielle à une époque
où celle-ci avait un manche dégagé et indépendant. Mais ce trait ne fut pas le seul qui différenciât les deux
instruments, et il est à présumer que les proportions du corps sonore, l'accord et le diapason offraient
des dissemblances qui , à un autre point de vue , empêchaient de les confondre. Une gigue est figurée
dans les peintures qui décorent la chapelle de la Vierge dans la cathédrale du Mans, édifice du
xive siècle (pi. XVII , fig. 149). J'en ai découvert un autre exemple dans la Danse des Morts du beau
manuscrit, n" 7310, 3, de la Bibliothèque nationale. C'est un des squelettes de l'orchestre funèbre qui
joue ici de cet instrument dont la forme est gracieuse et élégante. La table en est légèrement échancrée
en cœur "à sa base; elle est percée près du chevalet de plusieurs trous qui forment un dessin à peu près
semblable à la rose de la guitare. Le manche, dont le bout est renversé, se confond avec le corps de l'in-
(1) E corne gigae harpa in tempra tes'a naire de ce pays, on ne peut arguer de cette citation que l'expres-
Di motte corde fan dolce tintino. sjon gigueours d'Allemaiqne , doive s'entendre exactement de la
(Priradiso, cant. XIV.) . ., ,
in e me manière, et de telle sorte que le nom de pays soit une
(2) Caecilia, eine Zeitschrift f«r die musik Welt. (Mainz, pi.euvc décisive de l'origine de l'instrument. Ce nom peut aussi
B. Schoit, t. XXII, 18Û3, p. 187 et suiv.). 1)ien caractériser la nationalité des individus qui jouaient ici de la
(3) Et s'1 avoit bon leuteurs gigue. En effet, dans le passage suivant :
Flai'iteurs de Behaigne,
Et de gigueours d'Alleraaigne, 1 for there were r0Ws °f Almayne,
Et Hauteurs a deux dois. An<l eke of Arragon and Spâyrre....
(lïoma,, des Cléomades, xm< siècle.) l'expression rotys of Almayne prouve qu'on faisait usage d'une
Bien que Guillaume de Machault fasse mention de la flûte de espèce particulière de rote en Allemagne, et n'implique nullement,
Bohême (flaulc de lieliaigne), comme d'une espèce de flûte origi- ce qui serait d'ailleurs erroné, que la rote fût originaire de ce pays.
VIOLONS. 255
strument. Malheureusement, par une de ces inadvertances si communes aux peintres et aux sculpteurs,
l'artiste a oublié de figurer les cordes. Il est vrai que le squelette ne se déconcerte pas pour si peu : il
promène bravement son archet sur le bois de la table, persuadé qu'il fait de la musique et que les humains
l'entendent (voy. pi. IV, fig. 25 a). Que la forme particulière de vielle que nous remarquons dans ce
dessin ait été effectivement celle de la gigue ou bien qu'elle ait appartenu à un instrument désigné par un
autre nom , toujours est-il qu'elle a beaucoup de rapport, non seulement avec la figure des peintures mu-
rales de la cathédrale du Mans et l'ancienne lyra du manuscrit de Saint-Biaise, mais aussi avec un modèle
de Geige donné au xvie siècle par Luscinius et Agricola, le premier dans sa Musurgia, le second dans l'ou-
vrage intitulé Musica instrumenlalis. 11 suffit, pour s'en convaincre, de comparer le dessin donné planche IV,
figure 25 a, avec ceux que l'on trouvera planche XVII, figure 142, et planche XVIII, figure 150. Le nom
de Geige s'est toujours employé génériquement en Allemagne dans le sens d'instrument à cordes et à
archet, et Luscinius, qui donne à l'instrument dont je parle le nom de Geige, appelle aussi du même nom,
mais avec l'épithète de gross Geige, un autre instrument d'une forme tout à fait différente. C'est une viole
à neuf cordes avec un manche court et large , de profondes et hautes échancrures sur les côtés et un
cheviller ployé en arrière comme celui du luth. Ainsi que j'en ai déjà fait la remarque, le verbe Geigen
exprimait l'action de jouer des instruments à cordes et à archet. Autrefois on écrivait gige et gigen.
Ir gîge und ir roue.
(Gottfried von Strasburg, Tristan.)
Eni ist gîge noch diu votte.
(Wolfran von Eschenbach, Partirai.)
Liren und gîgen.
(Golifried von Strassburg.)
Ces mots, qui sous cette forme antique se sont conservés dans quelques patois allemands, ne laissent pas
de ressembler beaucoup à notre vieux mot français gigue, que nous avons écrit aussi gige. Ainsi les Alle-
mands ont dit geigen, comme nous avons dit vieller, pour jouer de la vielle à archet ou de tout autre instru-
ment à cordes ; et le mot geige, employé absolument, a exprimé tour à tour dans leur langue, aussi bien que
vitula dans les idiomes de la basse latinité et vielle dans notre vieux français, des variétés d'instruments à
cordes et à archet, comme la lyre à archet, la rote et la vielle, le rébec, le violon et les autres violes d'où
dérivent le violoncelle et la contre-basse. Peut-être, à l'époque où vivaient les deux poètes allemands cités
plus haut, appliquait-on plus particulièrement ce nom à des vielles d'une petite dimension, à celles par
exemple qui jouaient un rôle analogue au rebec, et servaient principalement pour faire danser. On n'en
serait que plus fondé à les rapprocher de la gigue, qui paraît avoir eu généralement cette destination en
France et en Angleterre, aussi bien que la rubèbe ou rebec, d'où vraisemblablement le nom de gigue donné
à une danse très usitée parmi nous jusqu'à la fin du xvme siècle, et très connue aussi des Anglais qui la
pratiquent encore. Elle s'exécute sur un air d'un rhythme inégal et sautillant, probablement du caractère
de ceux que l'on jouait pour faire danser sur la gigue. Si l'on cherchait bien, peut-être trouverait-on la
preuve que l'emploi de celle-ci n'a pas été sans influence sur la création de certaines locutions populaires
comme giguer , courir, sauter, gambader; gigue , fille gaie, alerte et un peu égrillarde; ginguet, petit
vin vert assez semblable à celui que le proverbe déclare être bon à faire danser les chèvres. Toutes ces con-
jectures se fortifient encore de cette circonstance, que ce sont précisément les maîtres à danser qui ont.
conservé l'usage et en quelque sorte la tradition de l'espèce de vielle dont on parle ici. Or les maîtres à
danser, faisant partie des corporations ménétrières, durent se servir pendant longtemps des instru-
ments du métier. Celui dont ils ont fait usage jusqu'au xvn° siècle pour régler les exercices choré-
graphiques de leurs élèves ne diffère du modèle de Geige donné par Luscinius et Agricola que dans la
dimension du coffre et le nombre des cordes. Il était plus petit, plus étroit, plus allongé et avait générale-
ment quatre cordes. Du reste, la forme des deux instruments est la même et la disposition du manche
identique, ainsi qu'on peut s'en assurer en comparant le dessin que j'ai tiré de Prœtorius et celui qui pro-
vient de la Musurgia de Luscinius (voy. pi. XVIII, fig. 150, 151 ). Du reste, ces petits violons, dans les
256 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
derniers temps, étaient bannis des concerts; ils n'étaient employés que par les maîtres de danse
qui les mettaient dans leur poche après chaque leçon. C'est ce qui leur fit donner le nom de poches ou
pochettes. Leur peu de son leur valut aussi celui de sourdines.
Vers la fin du siècle passé, la poche ou pochette s'attribua les formes du violon. La "même époque vit une
révolution analogue s'opérer généralement dans la famille des violes, qui, après avoir disparu de l'or-
chestre des théâtres, disparaissaient aussi de la musique d'église et de concert. De cette nombreuse
famille d'instruments à cordes, il ne nous est resté que quatre rejetons principaux. Ceux-ci, en se modi-
fiant, ont produit le violon, la viole actuelle (nommée aussi alto ou quinte), le violoncelle et la contre-
basse. En France, ces deux derniers instruments ont été introduits au théâtre dans les premières années du
xvin" siècle. Us forment actuellement, avec le violon et la viole ou alto, sous le nom de quatuor, un groupe
instrumental qui est la base des orchestres modernes , et qui s'emploie quelquefois séparément dans la
musique de concert dite musique de chambre.
CHAPITRE TREIZIEME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
VIELLES (A ROUE).
Danse Macabre, Ms. n° 7310, 3, Bibl. nat. : a.) Un des quatres Squelettes-Musiciens (pi. IV, fig. 25 6.) — Danse du Gkand-Bale : o.)
Le Maire. Der Schultheiss (pi. XVIII, fig. 158. ) —Icônes Mortis d'Holbein : c.) Le Triomphe de la Mort (Le Charnier) (pi. IV, fig. 26) .
Substituer la roue à l'archet pour mettre en vibration par le frottement les cordes d'un instrument con-
struit en forme de luth, de violon ou de guitare, et faire usage de sillets mobiles remplaçant les doigts
pour toucher les cordes, et en marquer les divisions sur le manche de l'instrument, ce sont là des artifices
de mécanisme dont on eut très anciennement l'idée.
La preuve de cette ancienneté nous est fournie par Gerbert, qui a tiré d'un manuscrit datant du ix" siècle
une figure dans laquelle on reconnaît de prime abord l'application de ce système (voy. pi. XVIII, fig. 152).
La forme de cet instrument est celle d'une guitare moderne. On y remarque trois cordes fixées à trois
-chevilles, huit sillets mobiles rangés le long du manche, un chevalet sur lequel passent les cordes, une
petite roue qui les fait vibrer, une manivelle qui fait tourner la roue, enfin deux ouïes qui sont de simples
irous ronds pratiqués vers le haut de la table, près du manche. Tout cet appareil est à découvert. Un mot
tracé en lettres gothiques à côté de l'instrument prouve qu'on lui donnait à cette époque le nom d'orga-
nistrum (1). Pour ce qui regarde la manière d'en jouer , on est convenu de s'en rapporter aux indications
(1) Dans son Essai sur les instruments du moyen âge, M. de la suite, on l'a défini sous son nom de vielle, instrument à roue, à
Cousscmaker fait remarquer que ce mot est composé oVinstrumen- touches et à accord. M. de Coussemaker motive de la même
tum et â'organum ; et comme anciennement on appelait organum manière l'application du nom de symphonia à Vorganistrum, les
les intervalles de quartes, de quintes et d'octaves qui conslituaient termes organum, diaphonie et symphonie ayant été employés près-
alors toute l'harmonie, il en tire cette conséquence que l'instru- que indifféremment, pendant une certaine période du moyen
ment représenté clans le manuscrit de Saint-Biaise devait être un âge, pour désigner la musique à plusieurs parties. Je ne conteste
de ceux qui se prêtaient naturellement à l'exécution de semblables pas que cette manière d'expliquer l'origine des deux dénomina-
accords. Il présume, en effet, que les trois cordes de l'organis- lions dont il s'agit ne soit parfaitement logique. Je dirai néan-
trum n élaient pas montées a l'unisson, mais accordées de manière moins qu' or'ganistrum et symphonia ont pu s'appliquer à l'espèce
à faire entendre l'octave, la quarte et la quinte, suivant le système d'instrument dont nous trouvons un type dans le manuscrit cité
décrit par Hucbald. La roue frôlant ces trois cordes a la fois, et par Gerbert, uniquement a cause du caractère générique ou col-
chaque touche ou sillet portant nécessairement sur les mêmes cor- leclif qui semble leur avoir été attribué de tout temps. Dans leurs
des, l'instrument produisait toujours une sorte d'harmonie. Dans diverses acceptions, on ne pourrait toujours faire intervenir avec
VIELLES (A ROUE). ^
que nous fournit à cet égard un monument du xic ou du xiie siècle, le chapiteau de l'église de Bocherville. Là.
sont représentés deux musiciens ayant un organistrum placé en travers sur leurs genoux. Le premier tourne
la manivelle et maintient l'instrument, le second semble occupé à faire mouvoir les sillets (pi. XVIII,
fig. 153). Est-ce à dire qu'il ait toujours fallu deux personnes pour jouer de V organistrum? Ce serait peut-être
se prononcer d'une manière trop exclusive que de l'affirmer d'après cet exemple, le seul de ce genre que l'on
ait trouvé jusqu'à présent. J'ai vu aussi sur des miniatures de petites orgues portatives aux mains de deux
personnes : l'une tenait l'instrument et pressait le soufflet, l'autre touchait le clavier, et cependant on sait
fort bien que cet instrument était ordinairement joué et porté par un seul individu. Peut-être la même chose
est-elle arrivée pour Y organistrum. Je serais tenté de croire que celui-ci a quelquefois varié dans ses
dimensions, qui ont pu être réduites de manière à en faciliter l'usage à un seul musicien. Toujours est-il
que vers la fin du xne siècle, et dans un monument à peu près contemporain du chapiteau de Bocherville,
nous rencontrons un exemple qui semble venir à l'appui de notre opinion. Dans l'un des médaillons
sculptés de la façade de Saint-Nicolas de Civray, que M. de Chergé a signalé au comité des arts et mo-
numents, on voit un organistrum joué par une seule personne. Cette sculpture d'ailleurs est assez grossière,
et il est plus que probable qu'elle ne donne qu'une représentation très imparfaite de l'instrument. Aussi ne
peut-on pas bien se rendre compte de l'utilité d'une seconde roue qu'on a figurée dans la partie de la
table la plus voisine du manche: On ne saurait admettre que cette roue ait agi en même temps que
l'autre sur les cordes, et l'on doit supposer qu'elle avait une destination particulière. Du reste, les doigts
du musicien semblent toucher directement les cordes, et l'on n'aperçoit point de trace de sillets. Cet
organistrum est suspendu par une courroie aux épaules et au cou de celui qui en joue : on a presque tou-
jours porté de cette manière cette espèce de vielle afin d'avoir les deux mains libres pour s'en servir en
marchant. C'est pourquoi on lit dans un fragment de la chronique manuscrite deduGuesclin, fragment que
je cite plus loin en entier :
Ets'avoit chascun d'eux après lui un sergant,
Qui une chiffonie va a son col porlant.
Ce nom de chiffonie désigne ici Y organistrum. En effet, le mot symphonia , après être devenu synonyme
de l'ancienne dénomination , avait fini par la remplacer tout à fait. On conjecture que c'est dans le xnc ou
le xme siècle que ce changement de noms s'opéra : « Symphonia seu organistrum , » dit Jean de Mûris.
De symphonia, nos vieux poètes ont fait symphonie et sinfonie, puis :
Ciiifome , chyfonie, chiffonie, cyfonie , cyfoine.
N'orgue, harpe, ne chyfonie Psallere, harpes et vièles
Uoie, vielle et harmonie. El giges et chifonies bêles.
(Estoire de Troie la Grani.) . (Le Lucidaire.)
Muses, flausles et fresieles,
Tymbres, laborset sinfonies.
(Roman de Dolopathos, xiue siècle.)
La forme chifonie est celle qu'emploient le plus fréquemment et le plus généralement les auteurs
des xme, xiv et xve siècles. C'est celle aussi qui détermine le mieux la nature de l'instrument qu'ils se
sont proposé de désigner. On ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un grand nombre de passages ou
figure le mot symphonie inspirent, des doutes relativement à leur véritable signification. J'ai peine à croire
lemèmebonheurl'orjaïiMnetladiaplioniedei'harmomegothique. nom, parmi les Allemands, à V organistrum; il s'est encore ap-
Que d'instruments différents n'ont-ils pas eNprimés! Le second de pliqué à la flûte [tibia symphonia), puis au sistre, à la trompe.llc
ces mots, le mot symphonie, s'est entendu d'une espèce de timbales (sistrum, tubagenus symphonia?), enfin à différents instruments a
dontparle Isidore (Isil., lib. n, Orig., cap. 2:1) ; il a servi à dési- cordes delà nature daclavichordiwn,..
gner la lyre [lyris, id est symphoniis), qui elle-même a donné son
33
258 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
que dans les deux fragments de la Bible rapportés ci-après, le traducteur ait pensé à Vorganistrum en>
rendant symphonie? par symphans et symphonies (1).
In liora, qua audicritis sonitum tuba;, cl fistulœ, et citharœ, Al lioure que vous orrez le soun des triblers, de frestel, de
sambucœ, et psalterii et symphoniœ, et universi generis musi- harpe, de busines, et de psaltries, et de symphans, et de sympho-
corum. nies, et de totes manères de musikes.
(Dan. III, v. 5.) (Bible du xuc siècle, Dan. III, v. 5.)
Tu rex posuisiidecretum, ut omnis homo, qui audicrit sonitum Ha lu roy, tu as mys decreel à Chescuh hom qe avéra oy le
tuba?, fistulœ, citharœ, sambucœ et psalterii et symphoniœ, et soun de estive, de frestel, de harpe , de busine, de psaltrie, de
universi generis musicorum, prosternât se et adoret statuam symphans, et de totes maneres de musiks, soi abate et ahoure
auroam. l'ymage de or.
(Dan. 111, v. 10.) (Bible du xnc siècle, Dan. III, v. 10.)
De même , quand je rencontre le mot symphonie dans plusieurs de nos vieux poètes et dans quelques
auteurs allemands, il ne me paraît pas prouvé que ce mot ait toujours été pris dans le sens que nous ve-.
rions de dire. Ce qui motive mes doutes à cet égard , c'est que nous trouvons, à une époque très ancienne, ce
même nom de symphonie également appliqué à un grand nombre d'instruments de différents genres t.
et surtout aux instruments à cordes , à clavier et à touches de la nature du clavicembalo , du clavicorde,
ûudulce melos. etc., instruments qui existaient déjà du temps des trouvères, des troubadours et des mé-
nestrels. Un manuscrit du commencement du xve siècle donne des détails précis sur leur construction, et
néanmoins on ne les trouve pas cités comme les autres dans nos vieux poètes. Pour avoir la raison de cette
anomalie, ne pourrait-on- pas supposer qu'ils ont été souvent désignés par ce mot de symphonie que nous ;
voulons attribuer exclusivement à Vorganistrum? Dans Prsetorius, planche XIV de sa Sciagraphia, on
trouve, sous le nom de symphonia , un instrument du xvir siècle , à peu près semblable au clavicymbalum ,
et c'est la question de savoir si l'auteur anonyme de Y Art, science et pratique de pleine musique, n'a pas-
eu en vue cette espèce d'instrument lorsque, voulant donner un exemple de ceux dont le son est produit
par extension des cordes, il cite les symphonies et marionnettes. Toutefois cette expression, par extension des
cordes, est bien vague, et j'avoue qu'elle pourrait également convenir à la chifonie, en sorte que, par sym-
phonies et marionnettes il faudrait entendre des instruments semblables hVorganistrum. Au premier abord,
cette supposition paraît d'autant moins à rejeter pour ce qui est des marionnettes, que la vielle, comme
l'orgue de Barbarie , n'a pas laissé de former quelquefois l'orchestre de la lanterne magique , et qu'elle
règle encore actuellement les exercices des marmottes , d'où l'on pourrait inférer qu'il existait au moyen
âge une espèce particulière de vielle nommée marionnette, parce qu'elle accompagnait les gracieuses évo-
lutions des petits acteurs de bois auxquels on donnait ce nom. Du reste, il ne serait pas impossible que
l'on eût possédé dès cette époque des épinettes du clavicordes mécaniques analogues à ceux dont Mersenne
attribue l'invention aux Allemands, et qui, dans le xvnc siècle, servaient déjà à faire danser de petites
figures ou poupées, comme celles que met en mouvement, au son de la musique, le mécanisme ingénieux
des pendules et horloges de la forêt Noire , ou bien celui de nos orgues ou de nos clavecins portatifs à
manivelle. Enfin, pour épuiser la source des rapprochements que l'esprit intrigué d'un musicien ne peut
s'empêcher de faire à propos du terme bizarre dont il s'agit, on cherche encore à découvrir si les ma-
rionnettes n'auraient point quelque rapport avec la basse de Flandre, ou quelque autre monocorde, dicorde
ou tricorde, tel , par exemple , que l'instrument énigmatique du Doden Dantz, dont j'ai parlé ailleurs, et
(1) La dissertation sur les instruments de musique des Hébreux, deux côtés et qui rendait un son grave et aigu, d'où se formait un
jointe dans la Bible de Vence aux figures de ces instruments, con- accord fort agréable à l'oreille. Mais le nom de symphonia, dans
lient, à ce sujet, les remarques suivantes : « La symphonie en tant Daniel, étant pris des Grecs, c'est de ceux-ci qu'il faut tirer sa si-
qu'instrument de musique ne se trouve point dans le texte hé- unification. Or, chez eux, symphonia a signifié une symphonie de
breu, mais seulement dans le chaldéen de Daniel (Dan. III, 5). plusieurs voix ou depliisicurs instruments, ou bien un instrument
On croit communément que c'est la vielle. Saint Isidore, sous le à plusieurs Ions comme sont ceux qui ont plusieurs cordes, comme
nom de symphonie, semble avoir entendu autre chose (Isid., la vielle dont on a parlé. »
Jib. 111, c. 21) ;_ savoir, une espèce de tambour que l'on frappait des
VIELLES (A 1U)UE). 259
que l'on voit figurer dans les mains du squelette planche IX, figure 60. Toujours est-il que si l'on éprouve
de l'embarras à reconnaître l'espèce propre des marionnettes, on a du moins la preuve que c'était un instru-
ment à cordes très connu dans le xve siècle , car Molinet en fait aussi mention dans sa chanson sur la
prise de Guinegate. M. Magnin a ignoré la circonstance de l'application du nom de marionnettes à un
instrument de musique, autrement il n'aurait pas manqué d'en tenir compte dans l'ouvrage si savant et
si spirituel à la fois, où il a entrepris de faire l'histoire des marionnettes chez tous les peuples depuis l'an-
tiquité jusqu'à nos jours. Forcé d'en demeurer. aux conjectures sur la forme de l'instrument cité par Mo-
linet, nous reviendrons au mot symphonie, et nous remarquerons que ce mot est principalement employé
par les auteurs quand ils énumèrent les ressources de la musique aristocratique, la musique de cour et de
château. Le terme de chifonie se trouve, au contraire, plus fréquemment sous leur plume quand ils font
allusion à l'art populaire, à celui que cultivaient les ménétriers du second ordre. Dans ce dernier cas , ils
veulent sans doute exprimer l'espèce d'instrument que l'on nommait auparavant organistrum , et que l'on
a nommé depuis vielle. Que cet instrument ait été frappé d'une sorte de réprobation à mesure que l'usage
en devenait plus commun , c'est là un fait incontestable : dès qu'il fut tombé dans les mains des musiciens
de profession , des jongleurs au service des poètes, des ménétriers au service de tout le monde , il cessa,
d'être estimé en plus haut lieu. Enfin les mendiants, les aveugles, les écloppés, qui composaient la bande
famélique des truands , achevèrent de le discréditer en lui donnant place parmi les instruments qui leur
servaient de gagne-pain. Un fragment de la chronique manuscrite de du Guesclin, cité par du Cange
(Gloss. ad. script. med„ et inf. lat.), ne permet pas de concevoir le moindre doute à cet égard. On y voit,
en effet, que deux ménétriers du roi de Portugal, qui jouaient de la chifonie, excitèrent l'étonnement et
Ja critique du chevalier Mathieu de Gourmay :
Ets'avoit chascun d'eux après lui un sergant,
Qui une chiffonie va a son col portant,
Et lideux menestrers se vont appareillant,
Tous dcus devant li roy se vont ehifoniant.
Et que vous semble, dit-il, sont-ils bien souflisant ?
. . Ne vous iray celant ?
Ens ou pays de France et ou pays Normant,
Ne vont tels instruments fors aveugles portant ;
Ainsi vont li aveugles et li povres truant,
De si fors instruments li bourgeois es battant ,
Et l'appella delà un instrument truant;
Car il vont d'huis en huis leur instrument portant
Et demandant leur pain, rien ne vont refusant, etc.
Aymeric du Peyrat (1) et Gerson (2) confirment ce témoignage , et le poëte Eustache Deschamps
dit : Aveugles chifonie aura. Je crois même que la préférence accordée au nom de chifonie sur toutes les
autres appellations vient précisément de ce que cette forme réveillait une certaine idée de mépris par suite
de son apparente analogie avec d'autres termes exprimant la même idée, comme le cifo de la basse lati-
nité qui désignait un histrion de la dernière classe, d'où chiffones, et enfin chiffons, c'est-à-dire hommes,
choses de nulle valeur, ainsi que nous l'apprend du Gange (3). En tous lieux on a désigné la chifonie de
(O Quiaam symphonia tnjebant, (3) « Cifo, Italis Ciffone, Garcio, garciunculus. Ugulio : Ilistrio,
Orbatos iumine exultantes. () allasi ciffo i. gesliculator, joculator, qui diversos gestus et habi-
te de.Charlemcgne. Voy. précédemment chaj>,V«,j>, 177.) _ ^ llomiml,'n scit reprasentare. Hinc forte nostri Chifon , pro
(2) « Symplioniam putant aliqui viellam, vel rebecam, quae „ rc ninUi _ chiffones, calceamenta vilissima. Gallis Chiffons est
« minor est. At vero rectius existimatur esse musicum taie instru- ^ ^ ^.J, m vocemCangius noster ab Italo chiffone derivari
» mentum qualesibi vindicaverunt spécialité, ipsicœci. Haecsonum n su icaUlI! Annon dici posset, vile calceamenti genusde quo liic
» reddit, dum una manu revolvitur rota parvula thure linita, et ' ^'^ hûsse chiffones, qnod Ciffones seu-gàncones nîtiili-
» per alteram applicatur ei cum certis clavibns cbordula nervorum, ^ * hômines iis uterentur. » (Du Cange, Gloss. ad scrip. med. et
„ pro ut in cithara, ubi pro diversitate tractuum rotae, varïetas har- q ^ ^ m encQre (,,une personne faible et d'un ca-
» monia duleis amœnaque résultat. » (Gerson, Tractatus de can- '", ' , , „ rh,ffa „n rhiffnn
.. . n -.,,,> ractère mou, c'est une Chie, un Lhitfon.
ticis, Opéra omma, t. III.
260 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
manière à ne laisser aucun doute sur le peu de cas que l'on en faisait et sur la condition infime des gens
qui s'en servaient habituellement. Les Allemands, qui l'avaient d'abord appelée lyra, parce que la lyra était
aussi primitivement chez eux une sorte de violon, ajoutèrent à cette dénomination des épithètes caracté-
ristiques, d'où lyramendicorum, lyra ruslica, lyra pagana. Lyra ayant fait Leier ou Leyer dans leur langue,
ce dernier mot donna naissance à des locutions proverbiales qui ont conservé jusqu'à nos jours un sens iro-
nique, et qui se prennent en mauvaise part. Ainsi le verbe leyem correspond, au figuré, à nos expressions
françaises, vieller, lanterner, lambiner, radoter, répéter toujours la même chanson , et leyem, comme viel-
ler, peut aussi bien s'entendre du violon proprement dit que de la vielle ou violon à roue, en allemand
Drehleyer.
Au xvue siècle, Prsetorius donne des dessins de cet instrument, sans en parler, dans un article spécial.
11 le qualifie d'instrument de paysans et de mendiantes ( Bauwren und umblauffenden Weiber lyre) , par
la raison que de pauvres femmes du peuple en Allemagne s'en servaient pour demander la charité, ainsi
qu'on l'a vu faire de nos jours aux Savoyardes , notamment à celle qui devint célèbre à Paris sous le nom
de Fanchon la Vielleuse. En Italie, quelques uns appelaient la chifonie, ou vielle, girondaribega, instru-
ment vile, dit Doni, qui ajoute qu'on l'employait en France associée au galoubet, ou flûtet , nommé flûte
des vielleurs (1). De tout ce qui précède, conclura-t-on que la vielle n'ait jamais été estimée? Ce serait
une conclusion beaucoup trop rigoureuse. La vielle eut dans l'origine sa période de gloire. Elle fut vantée
par les troubadours, les trouvères, et figura avec honneur dans les concerts aristocratiques de cour et de
château ; mais à mesure que les musiciens qui la cultivaient descendaient eux-mêmes les échelons de la
considération publique, elle perdait la faveur dont elle avait joui, et devenait un instrument subalterne.
Au xvnr siècle, les ménétriers la prodiguaient dans les bals et dans les guinguettes, dans les foires et dans
les fêtes de village, tantôt pour faire danser le public, tantôt pour accompagner des exercices d'ours, de singes
et de chiens savants. Pourtant, à cette époque, elle sembla recouvrer momentanément quelque faveur, et fut
même réintroduite dans les salons. Quelques gens du bel air , comme on disait alors, et surtout les petites
maîtresses, eurent la velléité d'apprendre à en jouer ; mais les railleries dont ce caprice fut l'objet (2) de
la part des amateurs qui se piquaient de bon goût, détermina de nouveau l'abandon de l'instrument. Loin
d'être réhabilité, il retomba de plus belle dans le domaine de la musique des rues, pour y devenir le gagne-
pain des petits Savoyards avec la lanterne magique et la marmotte en vie.
J'ai dit plus haut que l'une des acceptions restreintes du mot lyra concernait chez les Allemands la chi-
fonie ; c'est sous ce nom, en effet, qu'un ancien modèle de cet instrument se trouve désigné dans Luscinius.
Cette chifonie allemande , d'une forme lourde et écrasée, tient de la viole et du violon par son coffre , et
du luth par son manche, qui est replié d'équerre dans la partie supérieure. Elle a quatre cordes, huit
marches ou sillets, et deux ouïes en forme de c. La roue et le manche sont recouverts comme dans les
vielles modernes (voy. pi. XVIII , fig. 15/i). D'autres modèles de lyres ou chifonies allemandes, moins an-
ciens que le précédent, et tirés de Prsetorius, sont ceux que l'on voit figures 155, 156 et 157. A la figure i 55
se rapportent les deux vielles qui appartiennent aux Danses des Morts allemandes. L'instrument qu'elle
représente a quatre cordes et treize marches ; le clavier est placé au milieu de la table de résonnance, et
non plus comme autrefois et comme dans le modèle de la Danse Macabre, en a, sur l'un des côtés de
l'instrument. Cette vielle a une forme assez agréable , et qui se rapproche de la forme moderne. Je crois
(l) Doni parle d'une sorte de flûte française qu'il recommande (2) On publia même quelques brochures où cet engouement
pour l'accompagnement des pièces vocales scéniques. C'est cette pour la vielle est assez spirituellement tourné en ridicule. 11 en est
espèce de flûte, dit-il, nommée flûte des vielleurs, que l'on em- une très amusante et très bien écrite, qui a paru sous le litre sui-
jiloie en France, et qui n'a vers l'exlrémité que trois ou quatre vant : Lettre de Monsieur l'abbé Carbassus à Monsieur de ***,
irons. On la tient de la main gauche, pendant que la main droite auteur du Temple du Goust, sur la mode des instruments de
bat le tambourin ou bien fait tourner une espèce de vil instrument musique. Paris, veuve Allouel, 1739, in-8".
(o si gira certo instrumenta vile) appelé par eux (par les Français)
vielle, et par quelques uns, en Italie, gironda. Ladite flûte, ajoute-
t-:l, est extrêmement douce.
VIELLES (A ROUE). 261
que la chifonie pendue aux flancs du squelette dans le dessin du Grand-Bâle , en b (pi. XVIII, fig. 158),
et dont on ne voit qu'une très petite partie, doit avoir été conçue d'après ce modèle. Quanta celle qu'llol-
bein a eu la plaisante idée de donner à une vieille dont la présence en cornette parmi les musiciens belli-
queux du charnier est tout à fait comique , elle est placée d'une manière très visible dans les mains de la
jongleresse, qui tourne la manivelle avec ardeur, et semble exécuter très consciencieusement sa partie. Il
est assez singulier que parmi les nombreux instruments du Doten Dantz je n'aie pas rencontré une seule
chifonie. Mais le beau manuscrit n° 7310 de la Bibliothèque nationale m'en a offert un exemple remar-
quable en a. La vielle française , dont l'un des quatre squelettes de l'orchestre mortuaire fait tourner la
manivelle , est très élégante et d'une forme originale. Elle a six cordes, deux ouïes et un certain nombre
de marches placées sur le côté. La roue est munie de son couvercle ; le spectre osseux la tient sous son
bras gauche, et tourne la manivelle avec sa main droite. Les deux instruments, figures 156 et 157, que
j'ai empruntés à Prsetorius, ont cela de remarquable, que l'un est un violon à touches, c'est-à-dire au
fond le même instrument que la vielle, sauf la roue qui est remplacée par l'archet, et que l'autre est une-
vielle ou chifonie sans clavier, ce qui donnerait lieu de supposer que l'exécutant touchait les cordes avec
les doigts, comme paraît le faire le musicien représenté sur l'un des médaillons sculptés de la façade de
Saint-Nicolas de Civray. Le premier de ces instruments était désigné en Allemagne sous le nom particu-
lier de Schlusselfîddel (violon à clefs ou plutôt à touches) (1). S'il s'en présentait de plus anciens modèles,
je n'hésiterais pas à le regarder comme ayant formé la transition de la lyra, ou violon, à la vielle, ou chi-
fonie, ou du moins comme ayant opéré la fusion du mécanisme de ces deux instruments. Ce qui prouve
que la vielle ou symphonie procède directement du violon, et n'est autre chose qu'un violon organisé d'une
manière artificielle, c'est que, dès l'origine, on a été enclin à rapprocher ces instruments dans les dénomi-
nations. Gerson dit : Symphoniam putant aliqui viellam, vel rebecam, quœ minor est. Lyra, nom de l'antique
espèce de violon à une corde, et d'une espèce de viole très usitée en Italie , est devenu celui de l'instru-
ment à cordes, à roue et à touches dans les expressions lyra pagana , lyra rustica, Leier, Bauernleier.
L'habitude que l'on avait prise de donner une origine commune aux instruments dont je parle détermina,
environ dès le xve siècle, la double acception du motvielle. Ce mot, employé jusque-là pour désigner l'instru-
ment auquel on donnait aussi le nom de viole, fut transporté à la chifonie. On trouve dans un ouvrage de
cette époque, dans le Pèlerinage de la vie humaine, du Ms. n° 7211 de la Bibliothèque nationale de Paris,
un musicien jouant d'une' vielle semblable à celle dont on se sert de nos jours , et accompagnant ce texte :
« Qui viellit, d'une vielle avec son chant. » Cette double acception du mot vielle a entraîné toutes les erreurs
des auteurs modernes relativement à la rote. Quand ils ont trouvé dans les anciens glossaires, et encore autre
part, ce dernier nom expliqué par lyra et vielle, parce que la rote, la lyre et la vielle appartiennent à une
même classe d'instruments à archet (2), ils ont songé à l'acception la plus moderne du mot vielle , et , se
fondant sur l'idée que rote venait de rota, roue, ou de rotare, tourner la roue, ils ont conclu que la rote du
moyen âge n'était autre chose que notre vielle actuelle, c'est-à-dire un instrument à roue et à clavier (3).
On a reconnu le peu de justesse de cette opinion quand on a su que rote ne dérivait pas de rotare ou de
rota , mais de chrotta ou crota, mot tiré des langues du Nord, et dont la signification collective embrassait
plusieurs instruments celtiques de même nature (4). Enfin, tous les doutes à cet égard se sont dissipés aus-
(1) En fiançais et en termes de serrurerie, un loquet à vielle est tiquaires, .M. Hippolyte Langlois de Rouen et M. Douce de Lon-
un loquet qui s'ouvre avec une clé et qui soulève le baltant du dres, ont pris pour une rote une grande vielle à roue du cliapileau
loquet au moyen d'une pièce coudée en forme de manivelle. de Bocliei ville. Le sentiment de M. Fétis, du moins tel qu'il l'a
(2) Dans le cas où le mot rote ne s'applique pas à une harpe, exprimé dans un article de la Revue musicale, inlilulé Du roi des
d'après ce que j'ai dit à ce sujet, chap. XIV et XV. violons (8e année, n" 7, mars 1827) , et dans sa Musique mise à la
(3) On lit dans le glossaire de Roquefort : « Rote, instrument portée de tout le monde, ne diffère point de celui de Roquefort.
» qu'on a appelé depuis vielle; il était monté de cinq cordes accor- «L'instrument que nous appelons la vielle, dit-il, se nommait
» déesdequarte en quarte. La chanterelle, ut, sol, ré, la, mi, le bour- rote dans la langue romane. »
» don. Ce nom vient de rota, roue. » On voit que Roquefort n'était [à) Voyez les explications relatives à cette étymologie, au cha-
pas bien fixé sur la nature de l'instrument nommé rote. Deux an- pitre Violons et au mot Crout.
262 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
sitôt qu'il a été reconnu que le nom de vielle avait eu deux acceptions différentes, et s'était originairement
appliqué h l'instrument à archet nommé aujourd'hui violon (1).
La double signification du mot vielle rend ce mot difficile à interpréter d'une manière exacte dans les
auteurs qui l'ont employé à partir du xve siècle. 11 en est de même du nom de vielleurs, qui peut s'en-
tendre aussi bien de ceux qui jouaient de la vielle à archet et principalement du rebee, que des musiciens
qui jouaient de la vielle à roue, ou chifonie. Il est prouvé d'ailleurs que ce nom de vielleurs ou vielleux,
comme le crowder des Anglais et le Fiedler des Allemands, était dans un sens général synonyme de celui
de ménétriers. De là la difficulté d'en reconnaître la véritable acception, quand les auteurs ne donnent
aucun détail de nature à préciser l'espèce d'instrument qu'ils entendent attribuer aux vielleurs qui jouent
un rôle dans leurs récits. Tel est, ce me semble, le cas du passage suivant tiré de Rabelais : « Le peuple
» de Paris est tant sot, tant badaultet tant inepte de nature, qu'ung basteleur, ung porteur de rogatons,
» ung mulet auecques ses cymbales, ung vielleuz au milieu d'ung carrefour, assemblera plus de gens que
» ne feroit ung bon prescheur évangélique. » (Rabelais, Gargantua, liv. 1, chap. xvii.) Toutefois, par cette
citation, on voit combien les vielleurs étaient aimés du peuple.
Il est des contrées de la France où l'usage de la vielle à roue s'est perpétué. De même que nous retrou-
vons en Bretagne, dans les mains des bar% ambulants, une des espèces les plus vulgaires du crout des
bardes gallois et bretons, le rebek ou violon à trois cordes (2), de même nous retrouvons dans quelques
parties de la Normandie, aux noces et aux fêtes de village, la chifonie composant à elle seule le modeste
orchestre au son duquel dansent les paysans. Souvent le musicien qui enjoué, le vielleux, comme on dit
encore, n'est qu'un pauvre aveugle qui justifie à son insu le dire du poëte : Aveugle chifonie aura.
Au xviic siècle, la vielle n'avait perdu ni son caractère primitif, ni ses anciennes dénominations. Dans
son Harmonie universelle, au livre des instruments, le P. Mersenne énonce de la manière suivante la pro-
position qui la concerne : « Expliquer la figure, l'accord et l'estendue de la symphonie ou de la vielle, que
» quelques uns appellent lyre, et les espineltes qui font le jeu des violes. » Ces mots, que quelques uns appel-
lent lyre, font supposer que nous avions emprunté aux Allemands l'un des noms qu'ils donnaient commu-
nément à la chifonie. En Italie, ce nom de lyra s'appliquait, comme il est dit ailleurs, à une des variétés
de la viole.
Du temps du P. Mersenne, la vielle n'avait pas encore repris faveur en France. Le discrédit dont elle
était frappée fournit à cet estimable savant l'occasion de faire entendre au nom de l'art de nobles paroles
contre les préventions inspirées par un sentiment de pédantisme ou d'aristocratie : «Si les hommes de con-
» dition, dit-il, touchoient ordinairement la symphonie, que l'on nomme vielle, elle ne seroit passimes-
» prisée qu'elle est; mais parce qu'elle n'est touchée que par les pauvres et particulièrement par les
» aveugles qui gaignent leur vie avec cet instrument, l'on en fait moins d'estime que des autres, quoy
» qu'ils ne donnent pas tant de plaisir. Ce qui n'empesche pas que je ne l'explique icy, puisque la science
» n'appartient pas davantage aux riches qu'aux pauvres, et qu'il n'y a rien de si bas ny de si vil dans la
» nature ou dans les arts qui ne soit digne de considération. » Après cet exorde, le P. Mersenne parle lon-
(1) De la Borde, qui n'est pas toujours exact, tant s'en faut, rote. De même que l'applicalion des marches et des sillets mobiles
l'est du moins dans sa définition du mot vielle: « L'insîrument a été f„ite à des inslrumenls de la nature des vielles ou des violes
ainsi nommé dans nos vieux fabliaux, dit-il, était le même que d'une moyenne grandeur, de même on peut avoir eu l'idée de
notre violon. » (Essai sur la musique anc. et mod., t. I, p 305.) tenter la même chose pour des basses de viole comme la rote, ce
Pour ce qui est de la rôle, qu'il trouve écrit dans Eustache Des- qui nous expliquerait fort bien pourquoi Vorganistrum, au lieu
champs Mote, il se borne à dire : « On croit que c'était une espèce d'être mis en jeu par un seul musicien, exigeait le concours de
de guittare. » {Ibid., p. 364.) deux individus qui le plaçaient horizontalement sur leurs genoux.
Les observations ci-dessus concernant l'interprétation du mot Celte manière de tenir l'instrument ferait supposer que les grandes
rote -n'empêchent pas d'admettre que ce mot ait été quelquefois vielles ou chifonies du xr= et du xnc siècle avaient à peu près les
appliqué à la vielle à roue, surtout quand celle-ci avait, comme dimensions de noire violoncelle.
dans le chapiteau de Bocherville, une forme et une dimension qui (2) De la Villemarqué, Barzas-Breiz -, chants populaires de la
semblaient se rapprocher de la forme et de la dimension de la Bretagne, t. 1, p, 32.
VIELLES (A ROUE). 263
guement de la vielle, et la description qu'il en donne prouve qu'aucun changement essentiel n'avait été
apporté au principe fondamental de cet instrument. On se bornait à en varier les dimensions et quelquefois
les dispositions extérieures, soit en modifiant la forme du coffre, soit en augmentant le nombre des cordes
et celui des touches.
Les vielles au corps de luth avaient généralement six cordes de laiton, celles au corps de guitare n'en
avaient que quatre. Les cordes dont on obtenait les intonations par le moyen du clavier, au nombre de
deux, étaient tendues au milieu de l'instrument; les autres, qui étaient des cordes à vides, servant de
bourdons, passaient de chaque côté du coffre en dehors de la boîte qui contenait les sautereaux du clavier.
On les appelait cordes de l'accord, et l'on employait pour les distinguer des termes spéciaux tels que
trompe ou trompette, bourdon de la. trompe, etc. La trompe servait à animer l'instrument. Par un procédé
analogue à celui qui produisait le frémissement de la grosse corde de la trompette marine, on faisait passer
celle-ci sur le premier chevalet qui était mobile, et l'on pouvait la tendre plus ou moins fortement contre
la roue au moyen d'une autre petite corde de boyau qui tenait à celle-ci et était en outre fixée à une che-
ville qu'on tournait à volonté afin de mettre la trompe au point nécessaire pour que la roue la fît frémir.
Ce frémissement, comme celui du monocorde à archet, était réputé une excellente imitation du son de la
trompette et un très bon accompagnement pour les airs de danse. Cependant on l'a supprimé toutes les
fois qu'on a voulu imprimer à la vielle un caractère plus sérieux et y faire entendre des morceaux d'une
certaine valeur artistique.
Du reste, je ne crois pas qu'à l'époque même où elle retrouva un moment de vogue, elle ait souvent
figuré dans les concerts. On composait pour ces sortes de fêtes musicales des pièces de vielles, mais qui
étaient imitées par d'autres instruments. Celui-ci n'a pas été employé, que je sache, dans les orchestres
modernes, si ce n'est peut-être exceptionnellement. Quelque compliquée que soit la vielle et quelque avan-
tage qu'elle puisse offrir sous le rapport de l'harmonie, il est juste de reconnaître que le P. Mersenne était
beaucoup trop prévenu en sa faveur, et qu'elle a un son grêle, zézayant et niais, tout à fait propre à justi-
fier l'espèce d'ostracisme dont elle est frappée depuis longtemps.
Le système de la roue unie au clavier pour mettre en vibration les cordes a produit des variétés dont
on peut rapporter l'origine à la vielle, mais qui ont pris place dans une autre classe d'instruments. Ce sont
les épinettes à roue ou h, jeu de violes, dont l'invention est beaucoup plus ancienne qu'on ne se l'imagine :
« Il y a plus d'un siècle, dit M. Fétis, qu'on a essayé pour la première fois de donner aux instruments à
» clavier la faculté de soutenir les sons à l'exemple des instruments à archet. Vers 1717, un facteur de clavecin
» de Paris essaya de résoudre la difficulté dans un instrument qu'il nomma clavecin vielle, parce qu'il res-
» semblait à une vielle posée sur une table ; au lieu d'archet, il y avait mis une roue, et le son était sem-
» blable à celui d'une vielle. Cet instrument fut approuvé par l'Académie des sciences. »M. Fétis aurait
pu sans scrupule reporter beaucoup plus haut l'origine de cette invention, qui était déjà connue et
pratiquée en Allemagne dans le xvue siècle, et, selon toute probabilité, plus anciennement encore.
Ce qu'on sait d'une manière positive, c'est que vers l'an 1610 un musicien de Nuremberg, nommé Hans
Hayden, l'aîné, imagina de construire une espèce particulière de clavicymbalum dont les cordes étaient
mises en vibration au moyen de six roues recouvertes de parchemin et enduites de colophane. Comme
ces roues faisaient les fonctions d'archets, et que l'instrument auquel elles étaient adaptées avaient la
forme et l'apparence du clavicijmbalum, l'invention de Hans Hayden fut baptisée des noms de Geigen-
werk,Geigen-instrument {instrument-violon/ et Geigen-Clavicymbel (violnn-clavicijmbalum). Prastorius, en
donnant la description et la figure de cet instrument (1), dit que probablement le mécanisme de la vielle
en suggéra l'idée. Il en fait du reste un grand éloge, et engage ceux qui seraient tentés de déprécier cette
invention, à cause de sa proche parenté avec la lyre rustique (lyra mendicorum ou Bawrenleier), de ne
point se prononcer avant d'en avoir fait l'essai. Que la tentative du citoyen de Nuremberg ait eu le carac-
(1) Prœtorins, Synt. mus., l. II, pars II, p. 67 72, cl Sciajr., tab. III.
264 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
tère d'une véritable invention, ou, ce que je croirais plutôt, simplement celui d'un perfectionnement, tou-
jours est-il qu'elle ne demeura pas infructueuse, car la vogue des clavecins à roues paraît avoir été fort
grande en Allemagne pendant tout le xvnc siècle. Elle ne tarda pas à se propager en France où, d'après
le P. Mersenne, on n'employa d'abord qu'une seule roue pour agir sur les cordes des épinettes : « Quant
» à l'invention des épinettes, dit-il, qui servent pour les jeux de violes, Ton s'est servi jusqu'à présent d'une
» grande roue toute seule, sur laquelle portent toutes les chordes de l'épinette, comme font les quatre de la
» vielle, ou de cinq roues différentes parallèles, comme l'on fait en Allemagne. » Les lignes qu'on vient de
lire sur l'application de la roue aux instruments à clavier ont été écrites soixante ans avant que le facteur
de Paris cité par M. Fétis ait revendiqué auprès du public et de l'Académie des sciences l'honneur de
cette prétendue création. D'autres essais tentés dans la suite sur les mêmes bases ont aussi passé pour
des inventions ou des perfectionnements d'une date récente. Ils ont produit un certain nombre d'instru-
ments mort- nés, dont les noms mêmes sont à peine connus (1).
CHAPITRE QUATORZIEME.
Instruments représentes dans les Danses tles Morts.
PSALTÉRIONS. — TYMPANONS.
Der Doden-Dantz : a.) Le Jeune Seigneur. Der Junkher (pi. VIII, fig. 54). — 6.) Le Docteur. Der Doctor (pi. XI, fig. 68). — Icônes
Mortis d'Holbein : c.) Le Vieillard (pi. XIX, fig. 164).
Les instruments composés d'un certain nombre de cordes tendues obliquement, verticalement ou hori-
zontalement sur un corps sonore , et touchées , soit avec les doigts , soit avec un petit instrument nommé
plectre, étaient extrêmement nombreux dans l'antiquité, et passent pour avoir précédé l'invention de ceux
dont les cordes sont frottées avec un archet. Bien qu'ils se présentent sous des formes caractéristiques chez
divers peuples, ils sont communément désignés et même confondus sous les noms collectifs de lyre, cithare ,
psaltérion, noble, harpe (2). Cependant, prises dans un sens restreint, ces dénominations ont des acceptions
différentes, et s'entendent de quelques types principaux auxquels on a coutume de rapporter toutes les
variétés d'instruments à cordes pincées avec les doigts ou touchées avec un plectre. J'en vais donner un
>exposé succinct, afin de mieux faire comprendre d'où provient le psaltérion.
'(1) Tel est celui que fit entendre, vers la fin du xvm' siècle, un judicieuses : « Il est bon, dit-il, de faire cette remarque générale
mécanicien de Milan, nommé Gerli, celui que mil à l'Exposition » avec Euphorion, cité clans Athénée, que les anciens instrument
de l'industrie, en 1806, Schmidt, fadeur de pianos à Paris. D'au- » à plusieurs cordes sont souvent confondus et ne diffèrent guère
très encore tels que : » cnlre eux que de nom. Comme ils sont très anciens, il leur est
Vorchestrino, du mécanicien Pouleau, qui parut vers 1810 ; » arrivé divers changements qui leur ont fait donner des dénomi-
Le violon-cimbalo, de l'abbé Grégoire Trentin ; » nations nouvelles, quoiqu'au fond il y ait entre eux très peu de
Le sostenante piano -forte, de M. Mott de Brighton; «différence. Ainsi, quand on voit que les uns leur donnent trois
Le plectro-euphone que fit entendre, à Paris, en 1828, M. Gama «cordes, d'autres sept, d'autres dix, d'autres douze, d'autres
de Nantes; » vingt-quatre; que ceux-ci disent qu'on les touchait avec les
ie pohjplectron de M. Dietz. » doigts, et que ceux-là enseignent que c'était avec l'archet, ou que
Dansla plupart de ces nouveaux modèles de l'antique clavecin à » les uns font leurs cordes tendues de haut en bas, et les autres de
roues, des archets de crin avaient été substitués aux roues, suivant » long et sur le plan , on ne doit pas pour cela en conclure aussitôt
les indications du père Mersenne. « Un archet de crin bandé dessus « que ce sont divers instruments et qu'il est impossible que des
» ou dessous les cordes, disait-il à l'endroit que nous avons cité » choses si dissemblables soient appelées du même nom. lîien
» plus haut, imitèrent mieux la viole si l'on pouvoit remédier àtous j> n'est plus ordinaire, dans ces sortes de choses, que de les com-
» les accidents qui en empeschent le mouvement. » C'est la solution » prendre tantôt sous un nom générique, tantôt de les exprimer par
de ce problème que les auteurs des différents essais dont j'ai parlé » un nom particulier. » (Dom Calmet, Dissertation sur les instru-
ont eue en vue. ments de musique des Hébreux, Bible de Vence, t. IX, p. 461
(2) Les réflexions de Dom Calmet, a cet égard, sont tout à fait et suiv.)
PSALTÈRIONS. — TYM PANONS. 265
Lyre. — La lyre, dont les anciens ont attribué l'invention, tantôt à Amphion, tantôt à Mercure, se com-
posait d'un corps sonore formé primitivement, à-ce que l'on croit, d'une simple écaille de tortue et sur-
monté de deux branches en forme de bras, réunies vers le haut par une traverse à laquelle étaient fixées
les cordes. Diodore de Sicile, en parlant de celle que Mercure inventa, dit que ce dieu y mit trois cordes ;
mais la lyre en reçut, dans la suite, un plus grand nombre : elle en eut quatre, cinq, six, sept, et même
huit. Ces cordes se touchaient avec les doigts ou bien avec une sorte de crochet nommé plectre. Quelquefois
elles se prenaient des deux mains : cela s'appelait jouer en dedans et en dehors. Les mythographes con-
statent l'importance de la lyre comme instrument symbolique, et cette notion nous donne la clef de cer-
taines fables que l'on a souvent prises pour des exagérations ridicules, et qui ne seraient en effet que cela
si on les dépouillait de leur caractère allégorique.
Cependant les anciens ajoutaient sincèrement foi aux effets merveilleux de la lyre : la raison en est qu'ils
aimaient passionnément cet instrument et qu'ils le cultivaient avec une grande supériorité. Les poètes,
les guerriers, et en général les personnes du plus haut rang, tenaient à honneur d'y exceller; les chantres
divins dont parle Homère s'en servaient pour accompagner les poétiques accents de leur muse. On attribue
aux bardes des populations celtiques la même coutume. Selon Ammien Marcellin , l'instrument dont ils
faisaient usage était une lyre. Diodore de Sicile dit seulement semblable à une lyre; d'autres s'énoncent
différemment, et parlent d'une harpe; d'autres encore mentionnent une cithare ou un psaltérion (1). On
ignore, du reste, si la lyre existait originairement dans les Gaules, ou si elle y fut introduite par les Grecs
ou par les Romains : toujours est-il que des monuments qui appartiennent aux premiers siècles de l'ère
chrétienne, et même à la première période du moyen âge, en contiennent des représentations. On cite
entre autres un manuscrit d'Angers du ixe ou du xg siècle, et un autre de la bibliothèque Cottonnienne, où.
il s'en trouve des dessins grossiers. Les peuples germaniques ont possédé très anciennement un instrument
à cordes à peu près semblable à la lyre antique. 11 en différait néanmoins, en ce que les deux branches
superposées au corps sonore se réunissaient et s'arrondissaient en plein cintre vers le sommet de l'instru-
ment, de façon que cette partie, au lieu d'être ouverte comme dans l'instrument des Grecs, était fermée.
De plus, les cordes posaient sur un chevalet et se trouvaient fixées à un cordier à la base du corps sonore ;
enfin, les côtés de l'instrument étaient légèrement échancrés : toutes particularités qui semblent dénoter
un acheminement de la forme originelle de la lyre proprement dite vers celle des instruments à archet dont
le violon tire son origine.
Dans plusieurs de ces modèles, le crout ne laisse pas d'avoir une certaine ressemblance avec la lyre
teutonique décrite ci-dessus, et dont le dessin est donné par Gerbert sous la dénomination de cythara
teutonica, d'après un manuscrit du ixc siècle. Ces mots cythara teutonica sont une preuve de l'assimilation
de la lyre à la :
(1) « Et bardi quidem forlia virorum illuslrium facla heroicis notes sur les Martyrs, Chateaubriand, qui n'avait pas bien lu, sans
.. composita versibus , cum clulcibus lyrœ modulis cantitarunt. » doute, le texte de Diodore, et qui tenait probablement à se justifier
(Amra. Marcel., lib. XV.) - « Sunt etiam apud eos melici poetae d'avoir fait jouer à Velleda de la guitare, avance un peu légère-
» quos bardos nominant. Hi ad instrumenta quaeclam lyris similia, ment ce qui suit : « Les bardes ne connaissaient point la lyre, en-
» borum laudes, illorum vitupéra tiones décantant. ., (Diod. Sic, » core moins la harpe, comme les prétendus bardes de Macpher-
lib. V.) M. Ampère, dans un travail sur les bardes, inséré dans la •> son. Toutes ces choses sont des mœurs fausses qui ne servent
Revue des Deux Mondes, donne aux bardes la rote, et dit que la » qu'à brouiller les idées. Diodore de Sicile (liv. V) parle de l'm-
role élait une lyre. C'était, sans doute, une manière de concilier le » strument de musique des bardes, et il en fait une espèce de ci-
témoignage d'Ammien Marcellin avec ce que les investigations des » tharc ou de guitare. » L'illustre auteur des Martyrs n'a point
modernes nous ont révélé touchant la nature des instruments des fait attention qu'au nombre des autorités invoquées par lui un peu
bardes. Or, nous savons que la rhoteourole, et la harpe, étaient les auparavant (note de la page 155) pour justifier l'exactitude de tous
instruments de prédilection des bardes bretons du vi° siecle.'ct, selon les détails de son poëme relatifs aux druides et- aux bardes, se
toute probabilité, de leurs prédécesseurs. La forme de ces instru- trouvait le passage même de Diodore auquel il fait allusion, et que,
ments est a présent parfaitement connue. Le premier était dans le dans ce passage, il n'est pas question de cithare, mais d'inslru-
principe une espèce de viole, et fut plus tard une espèce de psalté- ments presque semblables aux lyres. Enfin, il répète lui-même,
rion dans le genre de la harpe. Pour celle-ci, elle était à peu près en terminant cette note, qu' Ammien Marcellin dit que les bardes
telle que nous la connaissons, mais sans pédales. Dans une de ses chantaient les héros sur la lyre.
3Z,
266 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Cithare. — Cette assimilation date de l'antiquité. La Fable, qui attribue à Mercure ou à Ampliiou l'in-
vention de la première lyre connue, accorde à Apollon des droits égaux sur celle de la cithare. Or la
cithare n'était qu'une variété de la lyre, et, d'après l'opinion la plus accréditée, une lyre à base plate. Au
moyen âge, presque tous les instruments auxquels le nom de cithara a été appliqué d'une manière générale
présentent cette particularité.
Nous rencontrons au ixc siècle, sous le nom de cithara , un instrument semblable à la harpe : c'est pro-
prement la cithara anglica dont les Bretons faisaient usage, et dont je parlerai dans le chapitre suivant.
Nous en rencontrons un autre à la même époque qui se distingue par sa forme oblongue, et qui, s'il ne lui
est tout à fait identique, se rapproche beaucoup d'un instrument' à cordes appelé chorus ou choron. Ce
chorus oblong avait quatre cordes plus grosses que celles de l'espèce de cithare dont je parle, et ses
cordes étaient touchées avec de petits bâtons. On le rencontre sur des monuments du ix% du xc et du
XIe siècle. Gerson et Gerbert en parlent. C'est probablement cet instrument qui a donné lieu de confondre
le chorus ou choron avec le crout. Sous sa forme allongée, la cithare avait ordinairement neuf cordes.
Mais le nombre de cordes de la cithare a considérablement varié. Quelquefois il était de vingt- quatre;,
d'autres fois, de douze ou seulement de six. Une cithare triangulaire, qui'se trouve dans un manuscrit dé
Saint-Biaise, dont Gerbert l'a tirée, a douze cordes. Cette cithare appartient à la famille de celles qui ont
été confondues avec le psaltérion,' à cause de leur figure en forme de delta (a). Rhabanus Maurus, en disant
que la cithare ressemblait à une sorte de bouclier carré, rapproche aussi la cithare du psaltérion, qui a
pareillement reçu cette forme. Le cinnor, ou kinnor des Hébreux, dont le nom est souvent rendu par
cithara, a été l'objet du même rapprochement. Toutefois if paraît avoir existé entre la cithare et le psal-
térion une différence de construction qui donne lieu de les distinguer. Nous allons voir eu quoi elle consistait.
Psaltéuion, psalteire, psaltère, psaltérium, psaltérion, psallri, psaltrie, psallruy, psautier, salteiret
saltère, saltérion, saltérium, sautier. — Selon saint Isidore, entre le psaltérion et la cithare il y avait cette
différence, que, dans le psaltérion, le bois creux ou cavité qui forme le corps sonore était à la partie supé-
rieure, tandis que c'était tout le contraire dans la cithare, dont la caisse de résonnance était placée en
bas (1). Honorius d'Autun fait la même remarque, et l'on peut ajouter à ces témoignages celui de Gerson.
11 a existé différents modèles de psaltérion. Les deux principaux étaient le psaltérion carré et le psalté-
rion triangulaire. Le premier se composait d'un cadre ou châssis, dans l'intérieur duquel étaient dis-
posées à égale distance l'une de l'autre un certain nombre de cordes tendues verticalement du sommet à
la base de l'instrument. Ces cordes se touchaient avec les doigts ou avec un plectre.
Pour jouer du psaltérion, on le posait sur les genoux ou sur un piédestal du côté opposé à la partie du
cadre où le corps sonore était placé. Ce psaltérion carré a été souvent comparé à un bouclier , comme le
prouve la dénomination de psaltérium in modum clypei, que l'on rencontre dans quelques ouvrages an-
ciens. Les représentations de cet instrument sont assez fréquentes du jx6 au xic siècle dans les manuscrits.
Le second type du psaltérion nous offre un instrument triangulaire en forme de delta ( a), comme la cithare
barbare, dont il a été question précédemment. Mais il y avait cette différence entre ces deux instruments ;
que, dans la cithare, le delta gardait sa position ordinaire, tandis que clans le psaltérion il était renversé
comme suit ( v), de façon que le corps sonore était du côté opposé à l'angle, que l'on plaçait en bas lors-
qu'on jouait de l'instrument.
Le cinnor des Hébreux, que l'on dit avoir été construit aussi en forme de delta, a été identifié avec le
psaltérion comme avec la cythare(voy. pi. XVIII, fig. 159). Tous ces instruments ont été, en outre, confon-
dus avec la harpe. 11 en a été de même de plusieurs autres qui avaient reçu des noms particuliers, tels que
le dodécachordon ; mais que l'on peut considérer comme des variétés de la lyre, de la cithare et du psal-
(1) « Psalterii et citliarœ liœc diflerentia est quod psaltérium » cavitatom ligni inferius Italien » (S. Isidor. epùc. sententiœ de
» lignum illurl concavum, unde sonus reddilur, supeiïiis habet, et musica, apurî G< rbcrt, Script., t. I, p. 23.)
» deorsum feriuntnrchordae, et desuper sonant ; cithara vero cnn-
PSALTÉR10NS. — TYMPANONS. 267
térion. On doit citer encore au nombre de ces derniers le nable et la sambuque, ou trigone, qui ont beau-
coup de ressemblance avec le psaltérion dont on s'est servi au moyen âge. Le nable, ou du moins l'un des
instruments qui ont été appelés de ce nom, se composait d'une boîte ou cadre sonore triangulaire dont
l'un des angles était tronqué. Les cordes étaient tendues perpendiculairement dans la partie vide du
triangle. Dom Calmet croit que cet instrument était le psautherin, ou psaltérion, dont il est question dans
Daniel. Plusieurs manuscrits du ix" siècle en contiennent divers modèles; Strutt en a copié un dans son
Angleterre ancienne. Le nom de sambuque, dans le sens d'instrument à cordes, car il s'est pris aussi dans
le sens d'instrument à vent, exprime un instrument qui se composait d'une petite boîte triangulaire sur
laquelle étaient tendues un nombre de cordes assez restreint. Ces cordes étaient posées horizontalement
au lieu d'être placées perpendiculairement comme dans le nable (voy. pi. XVIII, fig. 160). On croit que
le trigone et le magade étaient la même chose que la sambuque, ou du moins des variétés de cet instru-
ment peu différentes les unes des autres. Les dessins de sambuque de la Bible de Vence, auxquels se rap-
porte la description ci-dessus, ressemblent beaucoup à ceux qui représentent des psaltérions dans le Doten
Dantz. Mais avant de nous occuper de ces derniers, constatons les modifications que le psaltérion antique
de forme triangulaire avait subies au moyen âge.
L'instrument, au lieu d'être uniquement formé par une sorte de cadre ou de châssis, soit carré, soit
triangulaire, laissant au milieu un vide traversé par les cordes, avait un corps sonore composé d'une caisse
plate percée de plusieurs ouïes, et dont les côtés ne- montaient point obliquement en droite ligne, et étaient
plus ou moins cintrés. L'existence de la caisse sonore qui forme le corps de ce psaltérion moderne peut
être constatée chez les Hébreux. Une des espèces de kinnor, dont ils faisaient usage et que quelques uns
disent avoir été l'instrument même dont se servait le roi David, ne présentait pas non plus un vide dans la
partie où les cordes étaient tendues; mais celles-ci étaient posées horizontalement sur une caisse sonore
en forme de triangle, dont les côtés montaient obliquement, mais n'étaient pas cintrés. Ce psaltérion se
rencontre quelquefois sur des manuscrits appartenant aux premiers temps du moyen âge.
Bientôt on eut l'idée d'imprimer à cet instrument de 'légères courbures sur les côtés et d'aplatir ou
d'arrondir l'un de ses angles, afin de le rendre plus gracieux ou plus commode à porter quand on en jouait.
C'est avec ces modifications qu'il se présente, à partir du xne siècle, dans un grand nombre de monu-
ments, par exemple, dans une sculpture de la cathédrale d'Amiens (xme siècle), et dans le modèle dont
j'ai donné le dessin planche XV11I, figure 161.
Les côtés de l'instrument ayant été cintrés de plus en plus, le psaltérion que j'indique atteignit la der-
nière phase de'sa transformation. Il eut dès lors la figure sous laquelle nous devons le reconnaître dans
le Doten Dantz, en a et en 6 (pi. VIII, fig. 5/j, et pi. XI, fig. 68), aussi bien que dans le dessin tiré
des plans de la cathédrale de Strasbourg et reproduit ci-après, pi. XIV, fig. 86. C'est le dernier musicien
du concert céleste qui joue de cet instrument. Ces exemples prouvent que les cordes du psaltérion, ou sal-
ière, se touchaient des deux mains ou d'une seule main, soit avec les doigts, soit au moyen de deux petites
plumes ou bâtons à crochets en manière de plectre. Ce dernier procédé n'était point exceptionnel, comme
on l'a cru, car les exemples en sont assez fréquents. Ainsi, avec celui de l'ange du dessin de la cathédrale
de Strasbourg, on pourrait citer un autre ange joueur de psaltérion qui figure parmi ceux auxquels Hemling
a donné des instruments dans les peintures dont il a orné la châsse de sainte Ursule à Bruges. Les cordes
du psaltérion étaient de métal, et suivant Gerson , d'argent ou d'or mêlé d'argent, Elles étaient ordinai-
rement simples, quelquefois doubles, c'est-à-dire accordées deux par deux. On observe cette particularité,
au xive siècle, comme à une époque plus rapprochée des temps actuels. On ne peut pas dire que le nombre
en fut rigoureusement fixé, du moins serait-il impossible de se faire une opinion quelconque à cet égard
d'après l'inspection et la comparaison des monuments. On trouve en effet des psaltérions qui ont dix, douze
et quinze cordes; d'autres en ont beaucoup moins et d'autres davantage. Cela dépendait vraisemblable-
ment de leur dimension, car il y en avait de différentes grandeurs, b du Doten Dantz (pi. XI, fig. 68) re-
présente un instrument beaucoup plus petit que celui qu'on voit en a (pi. VIII , fig. 54)- Ce petit psalté-
268 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
rion a sept ou huit cordes. Le spectre le pose contre sa poitrine; l'un des côtés saillants de l'instrument
est appuyé sur son bras droit, et par l'échancrure du cintre pratiquée au-dessous il fait passer sa main
droite et son avant-bras pour toucher les cordes au moyen d'une petite plume qu'il tient délicatement
entre les doigts. En a, le joueur de psaltérion d'outre-tombe porte son instrument au moyen d'une courroie
qui lui passe sur l'épaule et derrière le dos. Il en pince les cordes avec les doigts de la main gauche; de
la main droite il saisit violemment le bras du jeune homme : « Venez, lui dit-il , je jouerai pour vous faire
» danser. » Dans ce dernier exemple, la caisse sonore du psaltérion est montée de douze cordes, et l'on
y remarque deux ouïes; mais on en doit supposer une troisième placée sous le bras gauche du musicien,
vis-à-vis celle qui est pratiquée dans la partie la plus élevée de l'instrument; dans l'autre dessin, ce détail
manque complètement.
Le psaltérion triangulaire à angle tronqué que nous venons de trouver dans plusieurs monuments du
xv° siècle, entre autres dans une Danse des Morts allemande, avait encore à cette époque, dans les pays
d'outre-Rhin, aussi bien qu'en France, en Angleterre et en Italie, une assez grande vogue, mais dans le
siècle suivant il devint plus rare, ou du moins l'usage en fut abandonné chez plusieurs nations. Du temps
de Prœtorius, c'est-à-dire au xvif siècle, les Allemands ne s'en servaient plus. L'auteur de la Sciagraphia
le prend pour un instrument italien d'après le modèle qu'il en donne, et que j'ai reproduit comme exemple
de la forme du psaltérion au xvir siècle (pi. XVII, fig. 162). Prœtorius ajoute que c'était un instrument
peu estimé, et placé à peu près au même rang que la chifonie ou lyre des paysans et des mendiants. Les
habitants de la Péninsule le désignaient sous le nom vulgaire d: 'instrumente di porco, nom que Prastorius
rend par Schweinkopf, qui se traduirait littéralement en français par tête de.porc. D'où provient cette dé-
nomination triviale? Probablement de la ressemblance que présentait l'instrument avec une hure,
parce qu'il était large à son sommet et s'allongeait en diminuant progressivement jusqu'à l'angle tronqué
qui en formait la base. Quelle chute pour le psaltérion, pour l'instrument du roi David qu'un pareil rap-
prochement! Mais il était destiné à subir une humiliation plus grande encore. Au xvc siècle, et sans doute
plus anciennement, on appelait saltérionle lieu où l'on enfermait les criminels. On lit, à la date de 1411,
dans les Lettres remises : « Ce prisonnier et lui furent mis au saltérion. » A cette expression , nous avons-
substitué celle-ci: mettre au violon, pour dire enfermer quelqu'un dans la cellule du corps de garde qui
sert de prison provisoire. La forme de cette cellule, ou plutôt celle de ses ouvertures défendues par des
barreaux a vraisemblablement donné l'idée de ces singulières dénominations. La cellule représentait, si
l'on peut admettre cette comparaison, la caisse sonore, et les barreaux figuraient les cordes. Cependant le
psaltérion, avec tous ses dérivés, a été aussi répandu, aussi estimé dans le moyen âge, que l'a été la harpe.
Les anciens poètes en font souvent mention, et le joignent aux instruments favoris des ménestrels. Dans
les auteurs flamands il est désigné sous le nom de santorie ou santol :
Cil jongleor de pluisors terres
Caillent et sonent lor vieles,
Muses, harpes, orcanons
Timpanes et salterions.
{Roman de l'dtre périlleux.)
On le voioit esbanoier
En estrument oïr, sonner
Psaltère, harpes et vieles,
Et gigeset chifonies bêles.
(Le Lucidaire.)
Psaltérion prent et viele
Et puis psalterionne et viele.
(Roman de la Rose, xm° siècle.)
Et si ot a grant plante
Estrument de divers métiers
Estives, harpes et sautiers,
Vieles, gygues et rotes,
Qui chantaient diverses notes.
(Roman de la Poire.)
Slaet, santorien, herpen, Flyten en Lyten.
(Houwaert, Handel der Amoureusheit.)
Il y avait des joueurs de psaltérion à la cour des rois de France : Louis X le Hutin en avait un dans
PSALTÉRIONS. — TYMPANONS. 269
son corps de musique. Ce musicien s'appelait Guillot (1). Parmi les ménétriers à trois sous par jour, qui ,
vers 13i9, faisaient partie de la bande des ménétriers du duc de Normandie, on voit figurer un Jehan
fionet de Rains, jouant du demy- canon. Or il faut savoir que plusieurs auteurs sont d'avis que l'un des
instruments exprimés au moyen âge par le mot canon , mot qui eut autrefois, comme on sait, des acceptions
très diverses, était de l'espèce du psaltérion triangulaire. 11 faut dire la même chose du demy-canon, qui
était, comme son nom l'indique, plus petit que le canon. C'est probablement pour demi-canon que nous
trouvons écrit dans Guillaume de Machault micamon. Ce micamon a donné la torture aux commentateurs
et aux étymologistes. Il en a été de même de canon, que du Cange interprète dans le sens de flûte, lubus,
fistula. Mais la dénomination orientale kaniin ou qânon a dirigé les recherches vers les familles d'inslru-
ments à cordes, et l'on a reconnu que les Arabes l'appliquaient généralement aux variétés du psaltérion,
et en particulier à un instrument composé d'une caisse sonore présentant la forme d'un triangle au sommet
tronqué. Cet instrument est monté d'un grand nombre de cordes, dont plusieurs sont accordées à l'unisson
pour chaque note. Villoteau décrit à peu près de la même manière un instrument nommé sanlir ou pisan-
tir, moins estimé que le précédent, et dont les Orientaux font encore usage dans la musique des spectacles et
des danses populaires. Il est aussi cultivé sous ce nom en Europe, chez les Russes ("2). On veut que le qânon
et le santir aient été introduits par les croisés , et soient devenus les instruments à cordes que les Euro-
péens ont appelés psaUérion , canon, tympanon , et peut-être aussi dulce melos (3). Il est utile d'observer
dès à présent que le tympanon n'est qu'une variété du psaltérion, et qu'à un point de vue 'général, on ne
commet point d'erreur en confondant les deux instruments. Mais si l'on tient compte de la manière de toucher
les cordes, et de quelques autres détails et particularités , on jugera qu'il y a lieu de faire une distinction
entre eux, bien que cette distinction n'ait pas toujours été faite. Autrefois on distinguait pareillement le
canon d'avec le psaUérion , ainsi que le prouve l'exemple suivant , en admettant que le mot canon s'y ré-
fère à coup sûr aux instruments à cordes appelés de la sorte :
c Plenté d'insti'umens y avoit
» Vielles et psalterions ,
» Harpes, rotes et canons. »
(Roman de Cléomades, xm' siècle.)
Quoi qu'il de soit , le psaltérion se modifia singulièrement à partir du xvie siècle. A mesure que la forme
triangulaire et cintrée sur les côtés tendait à disparaître complètement, on revenait à la forme ancienne
sans courbure, tantôt triangulaire, tantôt trapézoïde, et quelquefois presque carrée.
Les cordes étaient de fil de fer ou de laiton; elles portaient sur deux chevalets placés des deux côtés de
la table , et étaient attachées à des chevilles de fer plantées dans le coffre de l'instrument : on les posait
ordinairement de deux en deux , et on les accordait de quatre en quatre pour chaque note. Il y en avait
ordinairement treize rangs. On les mettait en vibration de différentes manières, soit en y appuyant légè-
rement les doigts, soit en les égratignant avec une épingle, ou en les frisant avec l'extrémité d'une plume
attachée à un anneau, dont l'exécutant armait chacun de ses doigts.
(1) « Guillotus de psaltérion pro 1V**XIII diebus, a I Julii ad (3) Comme synonyme rie dulcimer et peut-être du vieux français
» X novembris, III s. per diem, XIII lib. XIX s. » (Ludvvig, Reliquiœ doulcemelle, le nom de dulcê melos aurait passé ensuite du qânon
manuscript. omnis medii œvi, t. XII, p. lh.) <> un instrument à cordes et à clavier de la nature du clavicorde,
(2) Voy. Jablonski allgemeines Lexikon der Kiïnsteund Wissen- que l'on dérive aussi du qânon, à cause de la signification générique
chafflen. Les cordes du psaltérion oriental ne sont cependant pas de ce mot qui s'entendait de tout instrument servant à mesurer les
toujours frappées avec une baguette; quelquefois aussi elles sont intervalles ou donnant des intervalles réglés, c'est-à-dire déter-
pincées avec les doigts. On joue de ce psaltérion des deux mains, minés au moyen du partage de la corde ou des cordes en difle-
L'inslrument est posé horizontalement sur les genoux du musicien rentes longueurs, produisant diverses intonations. C'est par la
qui est accroupi, les jambes croisées, selon la coutume des Orien- même raison que le psaltérion allemand (psalterium tedesco)
taux. Voyez à ce sujet les relations des voyageurs, particulièrement nommé Hackbrett ou Cymbal, et dérivé aussi du canon, a été
celles des Anglais touiïstesqui donnent aussi à ce psaUérion le nom de considéré comme l'origine du clavicimbalo (clavicymbalum).
dulcimer, nom qui futaussidonné jadis au psaUérion des Européens.
270 INSTRUMENTS -REPRÉSENTÉS BANS LES DANSES DES MORTS.
D'autres fois on les frappait avec des petites baguettes ou marteaux arrondis du bout, et dont la partie
convexe portait sur les cordes. Dans ce cas, le psaltérion devenait un tympanon, instrument que quelques
uns ont cru devoir admettre dans la classe des instruments de percussion, parce que ses cordes étaient
frappées et non pincées. Botté de Toulmon croit que c'était au tympanon que s'appliquait, surtout autre-
fois , le nom de dulcimer. Chez les Allemands, on le désignait sous le nom de Hackbrett ou Cymbal. Lusci-
nius en a un dessin qui date du xvi" siècle. C'est une caisse sonore, presque carrée , percée de deux ouïes,
et surmontée de six rangs de cordes ( pi. XIX, fig. 165). Deux petits marteaux placés au-dessus de l'instru-
ment indiquent de quelle manière on en jouait. Un autre modèle, moins ancien, à cordes nombreuses,
nous est fourni par Prsetorius. C'est celui que j'ai donné figure 163. Je dois en signaler un troisième dans
la Danse d'Holbein, en c. Ce dessin de Hackbrett représente plutôt un psaltérion qu'un tympanon , car on
ne voit pas que le squelette en joue autrement qu'avec les doigts , du moins le bâton ou crochet dont on se
servait habituellement , ainsi qu'on l'a vu par les deux exemples qui précèdent, a-t-il été omis. Cependant
la manière dont les doigts sont courbés semble indiquer qu'ils harpaienl directement les cordes. Une
courroie passée au cou décharné du spectre est fixée de chaque côté de la caisse sonore à un morceau de
bois placé en dessous de cette caisse, du côté opposé à celui que le musicien funèbre pose contre sa cuisse.
L'instrument est maintenu de la sorte dans une position horizontale, absolument comme les éventaires
que portent les marchandes des quatre saisons. Les chevilles auxquelles sont fixées les cordes se voient
parfaitement, et semblent distribuées sur deux rangs , l'un plus haut, l'autre plus bas. C'est avec un pro-
fond sentiment de pitié pour le vieillard qu'il mène à la tombe que le spectre fait résonner les cordes de son
psaltérion. Cette gravure est une des plus expressives de la Danse d'Holbein (pi. XIX , fig. 164). Au
xvnc siècle , l'usage du psaltérion et du tympanon n'était point abandonné. On posait ordinairement ces
instruments sur une table pour en jouer : ils figuraient souvent dans les concerts d'amateurs. Us étaient par-
ticulièrement cultivés en France et en Espagne. Mersenne décrit un tympanon à treize rangs de cordes.
Quoiqu'elles fussent frappées avec un bâton, il conserve à cet instrument le nom de psaltérion. aL'harmo-
» nie de ce psaltérion , dit-il , est fort agréable, à raison des sons clairs et argentins que rendent les cordes
» d'acier, et je ne doute nullement que l'on n'en receust autant ou plus de contentement que de l'épinette
» ou de la harpe , s'il se rencontroit quelqu'un qui le touchât avec autant d'industrie comme l'on touche le
«clavecin. Quoiqu'il en soit, l'on peut recevoir du plaisir de cet instrument à bon marché et bien commo-
» dément, puisque l'on le peut avoir avec toute sa science pour un escu, et que Ton peut le porter dans
» la poche. » On voit qu'il s'agissait ici d'un instrument de petite dimension. Kircher ne fait pas comme
Mersenne l'éloge du psaltérion ; du moins celui qu'il désigne sous le nom de Hackbrett lui paraît- il défec-
tueux : il l'accuse de ne rendre que des sons confus. Depuis la fin du xvme siècle, le psaltérion est entiè-
rement hors d'usage. Il a été détrôné par la harpe , et cela jusque dans les mains du roi David qui, cepen-
dant, devrait plutôt faire usage d'un instrument de la famille du psaltérion que d'un instrument en forme-
de cithara anglica, comme celui avec lequel les artistes ont coutume de le représenter.
La rote à cordes pincées ou touchées avec un plectrea été souvent confondu avec les instruments qui
font le sujet de ce chapitre. La raison en est simple, et on la concevra facilement, quand on saura que la
rote à cordes participe de la harpe et du psaltérion, mais surtout de la harpe proprement dite. En consé-
quence, il en sera question seulement dans le chapitre suivant.
Le psaltérion et le tympanon, comme variétés du qânon, en se combinant avec l'antique monocorde ou
canon, ont produit plusieurs instruments formant une classe spéciale, tels que l'épinette, leclavecin, le
clavicorde et quelques autres qui, après avoir subi des perfectionnements successifs, ont donné eux-mêmes
naissance à un instrument qui les a remplacés tous et dont on fait un grand usage aujourd'hui, savoir le
■piano-forte ou simplement piano. Les dérivés dont je parle avaient des sautereaux armés d'un cuir, d'une
plume, ou de petits crampons d'airain, ou bien encore des petits marteaux-de bois dur couverts de peau,
lesquels touchaient les cordes lorsqu'on enfonçait les touches correspondantes d'un clavier ajouté à l'in-
strument. Us suppléaient de cette manière le plectre à tuyau de plume et les baguettes arrondies du psal-
HARPES. 271
térion et du tympanon. Ordinairement Pépinelte avait des sautereaux armés de plume, quelquefois des
marteaux de bois dur. Au xvne siècle, on en faisait la différence d'avec le clavecin, parce qu'elle était de
forme carrée et que le clavecin avait une caisse d'harmonie triangulaire semblable à celle de nos pianos à
queue. Le clavecin avait reçu en Allemagne différents noms : d'abord celui de clavicymbalum, littérale-
ment cymbal à clefs, parce que cymbal signifiait la même chose que Hackbrelt. Le vulgaire avait en outre
doté le clavecin du surnom trivial que l'on donnait au psaltérion à angle tronqué et à côtés cintrés; il
l'appelait Schweinkopf (tête de porc, hure). Enfin, et à cause même de sa forme, cet instrument fut encore
désigné par le mot Fliigel, qui veut dire aile, et qui pourrait bien avoir fait le Vloegel des Flamands que
l'on a supposé s'être appliqué à la flûte de Pan, parce que cette flûte ressemble aussi à une aile. Mais si le
Vloegel des Flamands est le même mot que le Fliigel des Allemands, il serait plutôt à présumer qu'on doit
le prendre dans le sens de clavicymbalum. La même conjecture pourrait nous amener à découvrir la véri-
table signification du mot eles que l'on a rapprochée Vloegel, et qui figure au xivc siècle dans l'énuméra-
lion de Guillaume de Machault. Peut-être s'appliquait-il à une sorte de clavecin ou de tympanon à clavier
et à touches, car j'ai déjà dit au chapitre où j'ai traité du monocorde et de ses dérivés, qu'on rencontre des
instruments de ce genre à une époque très ancienne. Si l'on a observé que nos vieux poètes en faisaient
peu mention et oubliaient de les comprendre dans leur nomenclature, c'est peut-être parce qu'on ne sait
pas les reconnaître sous les noms qu'ils leur ont donnés. En tout cas, si l'existence de ces instruments n'est
pas tout à fait prouvée antérieurement au xme siècle, il est certain que le clavicorde ou l'épinette, le cla-
vicitherium, le clavicymbalum , la virginale, le dulce melos , sortes de harpes et de psaltérions ou tympa-
nons à touches, étaient déjà très répandus et 1res en vogue dès le xve siècle.
CHAPITRE QUINZIEME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
HARPES.
Danse Macabre impv. : a.) L'un des quatre SqucleUes-Masiciens (pi. IV, fig. 2Zi). — Der Doten Dantz : b.) Le Chanoine. Der Dumherr
(pi. VIII, fig. hU). - c.) Lejnauvais Moine. Der base Monich (pi. X. fig. 65).
De tous les instruments à cordes que l'on a possédés et que Ton possède encore, il n'y en a pas dont la
forme soit plus connue que la harpe et dont l'origine le soit moins. Cependant on a tout lieu de croire que
cette origine est fort ancienne. L'Inde et l'Egypte semblent en offrir des traces qui remontent aux premiers
âges du monde. Cependant, abstraction faite de toute identification avec le psaltérion , la harpe, en tant
que harpe proprement dite et comme les modernes ont coutume de se la représenter, ne paraît pas avoir
existé chez les Grecs et chez les Latins. Il est même fort douteux qu'elle ait été connue des Hébreux, comme
on l'a prétendu. Identifiée avec le kinnor dont jouait le roi David, elle l'a été aussi avec le hasor, autre
instrumenta cordes dont il est parlé dans l'Écriture sainte, puis avec la cintra, que quelques uns distin-
guent d'avec la cilhara, enfin avec le nable, la sambuque et le trigone des anciens.
Les instruments avec lesquels elle a le plus d'affinités sont le psaltérion et la cithare de forme triangu-
laire. Aussi, comme nous l'avons déjà vu , fut-elle souvent désignée au moyen âge sous le nom de cilhara.
On peut, en effet, la considérer comme la cithare des peuples du Nord, auxquels Venance Fortunat,
poëte du vie siècle, attribue spécialement l'usage de la harpe (1J. Chez" les Scandinaves et les populations
(1) « Romanusque lijra, j)laudat tibi barbants harpa. » (Venant. Fort., carm. lib. VII.) — « Sola sœpe bombicans barbaros leiidos
harpa relidebal. » (Lib. I, Epist.)
272 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
des îles Britanniques, les traces de son usage remontent à une haute antiquité. L'un des exemples figurés
les plus anciens que l'on en possède est l'instrument que l'abbé Gerbcrt a tiré d'un manuscrit du i\" siècle de
Saint-Biaise. Cet instrument, dont j'ai déjà parlé, porte le nom de cithara anrjlica. 11 a la forme d'un triangle
irrégtilier, et par conséquent trois côtés ou branches principales. La plus volumineuse est creuse, arrondie
et percée de deux trous. C'est le corps sonore de l'instrument, dont l'intérieur, qui est vide, est traversé par
douze cordes tendues perpendiculairement et attachées à des chevilles en haut et en bas. Cette description
peut aussi s'appliquer à une figure de harpe bardique dont j'ai donné la copie planche V de mon Manuel
de musique militaire. Seulement celle-ci n'a que neuf cordes et ces cordes ont une position légèrement
oblique. Dans ce dernier exemple, les ouïes ne sont point placées du côté que l'on voit, ou n'y ont'point été
figurées par oubli.
On trouvera ce modèle de harpe du Nord, planche XIX, figure 166, ainsi qu'un autre dessin (fig. 167)
représentant une forme de harpe particulière à l'Irlande. La caisse sonore de la harpe irlandaise (clarseach)
est carrée et très volumineuse. Un de ses bras ou branches, celui de la partie antérieure, est cintré en
manière d'arc-boutant. On voit à cet instrument un grand nombre de cordes. A ce sujet, je dirai tout de
suite que les modèles de harpe présentent la même diversité que les différentes sortes de psaltérions
dont il a été question dans le chapitre précédent. On ne saurait rien induire, sous ce rapport, des monu-
ments figurés que l'on a sous les yeux. Les plus anciens modèles de harpe qu'on y voit figurer ont depuis
six jusqu'à vingt-cinq cordes.
L'inexactitude de ces monuments est telle que le nombre des chevilles figurées par des points sur le corps
sonore ou sur la branche supérieure de l'instrument surpasse presque toujours celui des cordes. Quelque-
fois l'inverse a lieu. En général, on peut citer comme très fréquents les exemples de harpes anciennes à
neuf et à douze cordes en un seul rang (1). Celle que décrit Guillaume de Machault au xmc siècle, dans
son Dict de la harpe, en avait vingt-cinq. Quant à la matière dont ces cordes étaient faites, il paraît à
peu près prouvé que dans les plus anciens instruments de ce genre, particulièrement dans les harpes bar-
diques, elles étaient de métal ; ensuite elles furent faites de cordes à boyau. En raison de leur fabrication
grossière ou de leur épaisseur, elles offraient naturellement à l'exéculant une résistance qui l'obligeait à
les saisir violemment avec les doigts pour en obtenir des sons. C'est probablement cette manière de les
toucher qui fit adopter le nom de harpe pour distinguer l'instrument joué de la sorte de la cithare propre-
ment dite, qui se touchait d'ordinaire assez délicatement avec un plectre. Le mot harpe vient du latin
Aarpa, harpagare, harpago, qui viennent eux-mêmes du grec, et se rapportent à l'action de saisir violem-
ment une chose (2). Cependant Papias prétend que l'instrument fut désigné de la sorte à cause d'un
ancien peuple d'Italie nommé Arpe, qui en aurait fait usage primitivement; mais cette opinion inspire peu
de confiance. Nous rencontrons pour la première fois le nom de harpe dans le poëme de Fortunatus dont
il a été question ci-dessus, c'est-à-dire, dans le vT siècle. A partir de cette époque, ce nom paraît avoir
été généralement adopté. Cependant l'ancienne dénomination ne disparut point tout à fait ; les poètes et
les auteurs qui écrivaient en latin y eurent souvent recours. C'est sous le nom de cithara que Luscinius, au
xvie siècle, donne une figure de harpe qui, par sa forme, accuse déjà des temps plus rapprochés.
(1) Plusieurs écrivains anglais croient que la harpe welche n'a » harpe, rassemblées en grand nombre sous les doigts et ébranlées
eu, dans les premiers temps, que neuf cordes ; à ce premier rang » simultanément. Quoi qu'il en soit, le nom de harpe a très peu varié
de cordes on en ajouta, dans la suite, un second, puis bientôt un » dans les langues modernes. Les Anglo-Saxons l'oniappeléeftearpa,
troisième; de là la harpe à trois rangs de cordes dont Jones fait » les Allemands Herp etHarf, les Anglais arp,et les Italiens arpa.
remonter l'invention au xvc siècle. » Harper est un vieux terme encore employé par Molière et Sarrazin,
(2) Christophe Brower, commentant les vers de Forlunalus, fait la » pour prendre, saisir dérober. «(Dict. des onomat.) C'est pourquoi
remarque suivante: « Harpœ 6ar6ancœhujuselymon. àGraecisde- la langue française possède les locutions suivantes : se harper, se
» duxcie, quia hoc in inslrumenlo perpeluus nimirum est raplus harpigner, pour se battre, se quereller ; jouer de la harpe, pour dé-
» fidium; ila ut qui barpa canif; videatur manibus rapere fides, et fober, parce qu'en jouant de la harpe, on a les mains crochues ;
>, quoddicuntx-.piK; ccWÇ£.v.»EtChailesNodierdit:.cHARPE. Jecon- craindre la harpe, avoir peur d'être pris, etc. De là encore le nom
■ jeelurequece mot esl fait par onomatopée du son des cordes de la de Harpagon.
HARPES. 273
Dans les textes français du xn" et du xnr siècle, notamment dans les traductions de la Bible, les mots
harpe, et harper, pour pincer de la harpe, répondent ordinairement au substantif cithara et[au verbe psallere
du latin. En voici quelques exemples :
Et nomen fratris ejus Jnbal ; ipse fuit pater canentium cithara
et organo.
{Gen., cap. iv, v. 21.)
Dixenintque servi Saul ad eum : Ecce spiritus Dei malus exa-
gitat te. Jubeat Dominus noster, et servi lui (qui coram te sunt,
quaerenthominein scienlem psallere cithara, ut quandô arripuerit
te spiritus Domini malus, psallat manu sua, et leviùs feras.
(Reg. I,cap. XVI, v. 15.)
David antem et omnis Israël ludebant coram Domino, in omni-
bus lignis fabrefaclis, et citharis, et lyris, et lympanis, et sistris,
et cymbalis.
(Reg. II, cap. vu, v. 5.)
Et le noume de son frère ert Jnbal, et cil ert piere des cliaun ■
taunlz en harpe et organ.
{Loc. cit.)
Firent li servans a lur Seigneur, li mais esperis noire Seignur te
travaille, s'il te plest cumande et nus querrons alcun ki harper
sacbe, que quant li malz esperiz Deu t'envaïrad, chanted et harpecl
et le plus légèrement sufferas.
(Loc. cit.)
David è tuz ces de Israël juerent devant nostre Seigneur od
multes niénieresd'esti'umens,od/m?-pesè lires è tympans et frestels
et cymbals.
(Loc. cit.)
Le mot cithara des versions latines est ordinairement mis pour psaltérion , nable , kinnor ou cynira, ex-
primés dans l'hébreu aux endroits correspondants. Ce mot ayant été interprété conformément au sens le plus
moderne de cithara, fit donner à tous les instruments à cordes auquel on l'appliquait le caractère de la
harpe du moyen âge, ou cithare du Nord. Il en résulta peu à peu la conviction que l'instrument favori du
roi David n'était autre que celui-là. Dès lors on ne fit pas difficulté de substituer la harpe au psaltérion,
ou kinnor, dans les mains du chantre des psaumes, quand on le représentait louant le Seigneur ou apai-
sant les fureurs de Saùl. 11 est digne de remarque que cette substitution ne s'opéra qu'environ à partir du
xne siècle ; car , à une époque antérieure , principalement du ix" au xic siècle , les artistes chargés d'orner
les manuscrits des livres de piété , ou de contribuer à la décoration des monuments religieux , donnaient
presque toujours au roi David un psaltérion tantôt de forme carrée avec des cordes perpendiculaires ,
tantôt en manière de triangle rectiligne avec des cordes perpendiculaires ou bien obliques, ou même ho-
rizontales. Depuis le xne siècle, le chantre sacré est presque toujours figuré avec une harpe ; les exemples
qu'on en trouve dans les Bibles , les psautiers et les livres d'heures sont à l'infini. La harpe du roi David
est, comme la plupart des harpes du moyen âge, de moyenne ou de petite dimension; cependant elle
offre quelquefois à cet égard une assez grande diversité de modèles comme le psaltérion , le nable, et en
général tous les instruments à cordes du même genre.
Dans sa forme la plus usitée, elle était portative : pour en jouer, on la tenait de la même manière
qu'aujourd'hui. Si l'on était assis , on en faisait porter la base sur les genoux , ou bien on l'appuyait sur
le sol. Dans le cas contraire , on tenait l'instrument suspendu et maintenu contre la poitrine et le long du
corps au moyen d'une courroie. C'était ainsi d'ailleurs que les ménestrels portaient un grand nombre des
instruments à leur usage, parce qu'ils étaient souvent obligés de former des concerts en restant de-
bout (1).
Les squelettes du quatuor musical placé en tête de la Danse Macabre sont un exemple de cet usage.
Celui qui est représenté entre le joueur de tambourin et Vorganeeur, pince d'une harpe qu'une courroie,
dont les bouts sont attachés à un anneau , maintient devant lui dans une position perpendiculaire , et de
telle sorte que la caisse sonore de cette harpe ap.puie sur la partie gauche de son corps. Le sommet de
l'instrument n'atteint pas tout à fait à la hauteur de l'épaule du musicien , et la base du corps sonore ne
(1) Souvent même en marchant. Ainsi, à Paris, les musiciens de
la corporation de Saint-Julien, dans la nuit de la fêle de leur pa-
tron, faisaient des promenades artisliques en jouant de leurs instru-
ments. En 15S7, ce concert ambulant, dont j'ai déjà parlé, eut lieu
avec « htts, épinettes, mandores, violons, flûtes à neuf trous, tam-
ii bour à main et flûte à trois trous, tambour de Biscaye, larigaux,
» le tout bien, d'accord et sonnant et allant parmi la ville. »
(Voy. Recueil de ballets faits en 1600 par Michel Henry. Ballets
et Opéras, Ms. du roi, fonds la Vallière, 177, v. 6.)
35
274 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
descend pas plus bas que son genou (pi. IV, fig. 24). D'après cela, on peut avoir une idée approximative
de la dimension ordinaire des harpes portatives. Dans cet exemple , la forme de l'instrument est allongée ;
le bras ou montant qui fait face au corps sonore est arrondi au lieu d'être tout à fait cintré, comme dans
les dessins du Doten Dants que nous examinerons bientôt. Le squelette touche les cordes avec les deux
mains : sa main droite est du côté extérieur de l'instrument , et sa main gauche du côté opposé. Quelques
ouïes sont figurées dans le haut du corps sonore. Le Miroir historial de Vincent de Beauvais, manuscrit du
xv siècle, contient la figure d'une harpe de ménestrel tout à fait semblable à celle-ci , si ce n'est qu'elle a
neuf cordes, et que le dessin de la Danse Macabre ne nous en donne que sept ou huit. Dans les Heures à
l'usage de Rouen, de Simon Vostre (1508), on voit un assez grand nombre d'instruments du même genre,
et l'on pourra comparer celui que j'ai donné, planche XIX, figure 168, avec la harpe du troisième squelette
de la figure 24, planche IV, tirée delà Danse imprimée à Paris en i486. En 6 du Doten Danlz, la harpe
dont le spectre accompagne la psalmodie du chanoine est semblable à la précédente pour la dimension;
mais elle est moins allongée (pi. VII, fig. 44). Le bras de devant dessine une seconde courbe très proé-
minente, à peu près comme dans la harpe irlandaise dont j'ai donné le dessin, planche XIX, figure 167.
L'attitude du squelette ne permet pas d'apercevoir plus de neuf cordes : quelques unes sont cachées par
l'épaule droite du harpeur. Cette harpe devait probablement en avoir douze.
c de la même Danse allemande représente un modèle de harpe qui semble n'être pas tout à fait le
même que le précédent (pi. X, fig. 65). Du reste, ce dessin est fort grossier. Le squelette est figuré tirant
de la main gauche la robe du mauvais moine, et pinçant de la main droite les cordes de sa harpe, qui sont
au nombre de neuf ou de dix. Dans tous les exemples qui précèdent, le corps sonore est carré. Dès le
xive siècle , cette forme prévalut généralement. Au commencement du xvie siècle , on rencontre déjà assez
fréquemment des harpes d'une assez grande dimension qu'on ne tenait point sur les genoux , mais entre
les genoux, comme on le fait à présent. Une de ces grandes harpes est figurée dans une gravure des ma-
gnifiques Heures de Simon Vostre , imprimées vers 1507 ou 1508 , où le roi David est représenté chantant
les psaumes et s'accompagnant de son instrument. Je donne, planche XIX, figure 169, cette image qui
est remarquable en ce sens qu'elle met sous nos yeux un ancien et curieux exemple du type iconographique
auquel on s'est arrêté pour représenter de nos jours le roi David dans les images de dévotion, et plus par-
ticulièrement dans celles qu'on destine à orner les vulgaires éditions des ouvrages illustrés de sacristie,
tels que catéchismes, livres de cantiques et paroissiens. Habitué à voir presque partout le chantre des
psaumes muni de cette harpe , le peuple se plaît à faire de fréquentes allusions à la harpe du roi David,
tandis que le nable, le kinnor, le psaltérion du roi David lui demeurent parfaitement inconnus. Il ne se
doute pas que le saint personnage tient un instrument qui, sous la forme qu'on se plaît à lui donner, a
bien appartenu aux bardes du culte druidique, mais n'a probablement jamais figuré dans les mains d'un
prophète de la religion d'Israël. Toutefois, à son insu, et par le faitd'une association d'idées qui est par-
venu jusqu'à lui, mais dont le premier lien lui échappe, le peuple se sert encore de l'expression jouer de
la harpe du roi David, pour dire voler. Or de cette harpe, instrument du voleur, au saltérion, où l'on en-
fermait autrefois les criminels, et au violon de nos corps de garde, le rapport est peu éloigné.
En Allemagne, on a donné le nom de harpe du roi David à une espèce de grande harpe très compliquée,
fournie de cordes nombreuses et ayant un fond de bois, ou table de résonnance, sous les cordes. Elle est
composée de deux parties, c'est-à-dire double. Elle était déjà en usage au xvn° siècle. Cet instrument ne
justifie son nom que par la circonstance du fond sur lequel passent les cordes ; nous nous rappelons avoir
remarqué quelque chose d'analogue dans un modèle de psaltérion antique. Le système de construction don1
il s'agit a donc été appliqué à des variétés de harpe comme à des variétés de psaltérion ; nous en trouvons
un exemple très ancien dans la :
Rote à cordes pincées ou touchées avec le plectre. — Cette rote, qu'il ne faut pas confondre avec l'es-
pèce de viole bardique dont on a donné la description au chapitre XIIe, est un instrument qui participait
de la harpe et du psaltérion avec lesquels il s'employait souvent et a été fréquemment confondu. Le motif
HARPES. 275
de cette confusion est que rota, de même que crwt, qui signifie la même chose dans les langues du Nord,
se prenait originairement, et dans un sens indéfini, pour psalterium, triangulum (ou trigone), et pour lyra,
cithara, mots qui tous occasionnaient une confusion semblable lorsqu'on les employait d'une manière gé-
nérique. On voit, par un passage d'un manuscrit de Saint-Gall des psaumes de Notker, que le mot rote fut
particulièrement donné ensuite à un instrument triangulaire en forme de delta, considéré comme un per-
fectionnement du psaltérion antique (1) ; d'autres l'appliquèrent à la cithare; enfin, on s'en servit pour
exprimer une sorte de harpe qui différait de la harpe ordinaire en quelques parties. Les uns croient qu'elle
était plus petite et montée de cordes à boyau ; d'où il résulte qu'on l'aurait appelée cionar-cruit, pour la
distinguer de la harpe qui avait des cordes de métal, et que désignait spécialement le terme de clarseach.
Mais, comme l'a fort bien remarqué M. de Coussemaker, la différence la plus importante à signaler entre
les deux instruments, c'est que la rote, qui était triangulaire comme la harpe, avait une table ou caisse
sonore percée d'ouïes, laquelle embrassait la totalité ou la presque totalité de l'intérieur du triangle, et
formait un fond placé sous les cordes. Par cette raison, on ne pouvait toucher celles-ci que d'un seul côté.
M. de Coussemaker cite de cette sorte de harpe deux exemples du xive siècle. Le nombre des cordes de la
rote semble avoir varié comme celui des cordes de la harpe ordinaire. On peut dire qu'il est quelquefois
de dix, de douze ou de dix-sept. Au xne siècle, Guiraud de Colençon, conseillant à un jongleur de s'exercer
à la pratique des instruments, lui recommande de faire garnir la rote de dix-sept cordes : « Faitz la rota
» à xvn cordes garnir. » Cette rote paraît avoir été celle dont nous nous occupons. On remarquera que le
poëte ne la confond pas avec le psaltérion, qu'il mentionne à part un peu plus loin sous le nom de salteri ,
et auquel il donne seulement dix cordes.
Je crois que l'on peut regarder comme un dérivé de cette rote, non seulement la harpe double dont
il a été question plus haut, mais encore une espèce de petite harpe en forme d'aile que les Allemands
appelaient Drathharfe (et aussi Spitz ou Flilgelharfe) , les Italiens arpanetta, et dont l'intérieur était
plein, c'est-à-dire composé d'un fond ou d'une caisse sonore percée d'ouïes, sur laquelle étaient tendues
perpendiculairement une notable quantité de cordes de métal. Cet instrument, qui était employé au
xvi° siècle, n'est certainement pas resté étranger à l'origine du clavecin vertical.
Pendant longtemps la harpe à cordes pincées et la rote ont joui d'une vogue à peu près égale. Elles
semblaient avoir hérité dans le moyen âge du prestige poétique qui s'attachait à la lyre dans l'antiquité.
Déjà, parmi les bardes du pays de Galles, la harpe était en grand honneur ainsi que le crwt. Le recueil
des Leges Wallicœ, dont les plus anciens documents nous reportent à plus de quatre cents ans avant l'ère
chrétienne, contiennent de nombreux passages où il est fait mention de ces instruments. Il faut particu-
lièrement citer celui qui nous apprend que les trois choses indispensables à un gentilhomme ou baron
sont sa harpe, son manteau et son échiquier (2). A un autre endroit, il est dit: Trois choses sont nécessaires à
un homme dans sa maison, savoir : une femme vertueuse, un coussin sur sa chaise et une harpe bien accor-
dée (3). On place indifféremment la harpe et la rote dans les mains des héros dont les poètes du moyen
âge racontent la geste. C'est au son de la harpe que l'amant d'Yseult fait le lamentable récit de ses peines
amoureuses : « Lors sasiet mesire Tristan., et commence a atemprer la harpe , selonc le cant qu'il uoloit
» dire. Lors se tourne uers Hector et li dist : mesire Hector, puisque ces nonueles que nous saues furent
» aportees, ie chevauchoie un jour par une forest tous seus, sans compaingnie tant dolans et esmasies
» conques si dolans ne fui : si con si cevaucoie, ie descendi a donc devant une fontainne et pensai en moi
(1) Dans un passage du traité de Mezler : De viris illustribus » per psalterium seu rotam (textus habet rhotam) quia potentior
monasterii S. Galli, lib. I, c. xxiv, où il est question du moine » ipse erat, pneumatu inventa dulciora sunt, ut apparetin : Bodie
Tilulo, célèbre au ixe siècle comme poëte, orateur, musicien et » cantandus est. » (Jodoc. Mezler, toc. cit.)
savant, la rote est assimilée au psaltérion. « Edidit non pauca &) Leges Wallicœ, réunies et traduites par Wotlon et Moses
» sui ingenii et pielatis mouumenta, ex quibus Tropi et melodiœ William n 361
>> plures, quarum etiam in sacris usus. Cujus et universa dictata
» singularis (fait E'.karardus) el aguoscibilis melodiae sunt; quia (3) idem, p. 302.
276 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
» meismes, et tronuai a donc en pensant que oncques a nul ior du monde not autant de dolor par amours,
» comme iai-eu, et de celé grant doleur fis un lay, et ches vers vous voel si orendroit harper et sacies,
» conques ne fu harpe se par moi non-ha, sire, pour Dieu dites ! fait Hector. Il le comenche a donc, quant
» il a la harpe atemprée autrefois, lors comenche a dire en tel manière (1). » Le 15 mai 1860, Coppin de
Brequin, roy des menestres du royaume de France, qui avait suivi le roi Jean en Angleterre lors de la pre-
mière captivité de ce monarque, fut chargé par son maître d'acheter une harpe; et cet instrument, dont
il jouait sans doute lui-même, devait servir à charmer les ennuis de l'illustre captif (2). Toute la noblesse
cultivait avec une prédilection marquée l'instrument que nous trouvons ici entre les mains de l'amant
d'Yseult. Pour être un gentilhomme accompli, ou, comme on aurait pu dire au xvnc siècle, pour être un
galant homme, il fallait s'y montrer particulièrement habile. On lit dans le- Roman du roi Horn :
En cel temps surent tut harpe manier
Corn plus est courtois nom tant plus sot del mestier (3).
Le refus déjouer de la harpe dans les réunions où l'on en était prié, et où il était d'usage que chacun à
son tour satisfît h cette obligation , eût passé pour une inconvenance ou tout au moins pour un caprice
déplacé. Le Roman du roi Horn en fournit aussi la preuve :
A chescun pur harper fut la harpe commandée ;
Chescun i harpa, vileins seit qu'il devée !
On observait surtout cette coutume pendant les repas. A l'exemple des Grecs et des Romains, les Anglo-
Saxons, dès le vnc siècle, imposaient aux convives l'obligation de chanter et de jouer d'un instrument. Les
rois, les princes, les seigneurs et les dames nobles elles-mêmes, n'eussent point essayé de s'y soustraire,
et se faisaient au contraire un mérite de donner en cela l'exemple. Les trouvères et les jongleurs de pro-
fession ne sont donc pas les seuls qui aient fait leurs preuves comme harpeurs. Dans le Roman du Brut,
Robert Wace raconte que Celdric, ayant été au secours de son frère Baldus, qui était en guerre avec le
roi Arthus, se déguisa en harpeur pour ne pas être reconnu. Le même poète proclame Gabet dieu de la
musique, parce qu'il « savoit de viele, de rote, de harpe, de chorum, de lire et depsalterium. »
Le célèbre roi Horn , dont les amours avec la fille de Hunlaff défrayent en partie le roman qui porte son
nom, et que j'ai cité plus haut, avait acquis dans l'art de pincer de la harpe une telle supériorité, que malgré le
déguisement dont il avait fait choix pour voyager incognito en Irlande, il fut reconnu par la fille de Guddred
rien qu'à la manière exquise dont il exécuta un jour devant elle le chant et l'accompagnement d'un lai. La
noblesse française eut aussi du goût pour la harpe. L'histoire en fournit des preuves h différentes époques,
principalement dans le xve siècle. On voit par un compte du 17 janvier 1/j.OO de Lorens du Hest, faiseur
de harpes à Paris, que la duchesse Valentine Visconti, femme de Louis, duc d'Orléans, jouait de cet instru-
ment, et qu'elle possédait plusieurs harpes dont une fort belle (4). La reine Isabeau de Bavière, femme de
Charles VI, faisait acheter, l'an 1416, des cordes pour remonter la sienne (5). Enfin, la manière dont les
(1) Roman de Tristan en prose, leçon d'un ms. du xivc siècle, » sis pour avoir rappareillé et mis ù point deux des harpes de ma-
cité par Wolff, Ueberche Lais, sequenzenund Leiche. (tieidelberg, » dame la duchesse, esquelles il a fait et mis broches et cordes toutes
1841, p. 57.) „ neufves, et ycelles recollées là où mestier estoit; et en Tune
(2)«LeroydesmenestereuIx,pouruneharpeachetéeducomman- » d'icelles fait, taillé et assis un fond tout neuf. » Dans la seconde
» dementdu roy, II nobles valent X11I s. lllld. » (Le livre et journal quittance, datée du 29 mars 1401, le même luthier mentionne d'au-
ou quel est contenu la recepte et despense de l'hostel du roy de très réparations faites à la belle harpe de madame la duchesse.
France en Angleterre, depuis le premier jour de juillet MCCCL1X, (5) « A Jehan du Lige, pour cordes de harpes qu'il avoil achet-
jusques au premier jour de janvier en suivant. Ms. du roi, suppl., » tées et payées pour la royne, par commandement de Bietrix de
fr. 98-25, fol. LXV verso.) » Ry, le dit jour (dernier octobre 1416), IIII s. —Item, pour cordes
(3) Ms. Harléien, n" 527, fol. 66, r°, col. I. » de harpes pour la royne délivrées à ma dame de Bomont et par
(4) Ce fait est constaté par deux quittances de son luthier. Dans » son commandement, le xie jour jde novembre (1416).... VI s. »
la première, Lorens du Hest, faiseur de harpes à Paris, reconnaît [Compte des menus plaisirs de la reine Isabeau de Bavière,
avoir reçu du trésorier de la duchesse « la somme de 32 sous pari- cliap. Dépenses, Arch. du roy. , n° 270.)
HARPES. 277
poètes de cour parlent de cet instrument, le citant presque toujours comme le premier ou tout au moins
comme l'un des premiers admis dans les concerts, prouve que la harpe en France n'était pas moins en
faveur qu'elle ne l'avait été dès l'origine dans les îles Britanniques, et surtout en Irlande. On a déjà vu plus
haut que Guillaume de Machault avait composé au xme siècle un Dict de la harpe (Ms. de la Bibliothèque
nationale, n° 7221, fol. 164 recto et suiv. ). Dans ce poëme, il imagine que chaque corde de l'instrument
divin représente une vertu de sa maîtresse. Les cordes sont au nombre de vingt-cinq : la première est bonté,
la seconde gaieté, la troisième douceur, la quatrième humilité, et ainsi de suite. « Je ne puis trop bien ma
» dame comparer, dit l'auteur,
» A la harpe et son corps gent payer
» De vingt-cinq cordes que la harpe ha
» Dont roi David par maintes foisharpa. »
L'amant justifie l'objet de comparaison dont il a fait choix en déclarant que la harpe surpasse tous les
autres instruments :
« Mais la harpe qui tout instrument passe,
» Quant sagement bien en joue compassé,
» A la harpe partout telle renommée
» Qu'autre douceur à li n'est comparée. »
A l'époque dont il s'agit, la harpe n'était pourtant rien moins qu'un instrument parfait, et même jus-
qu'au xvu° siècle sa construction laissa beaucoup à désirer.
Comme on ne pouvait la garnir d'autant de cordes qu'il en eût fallu mettre pour donner les sons des
notes diésées et bémolisées, ses ressources, quant à la modulation, étaient à peu près nulles. Vers 1660, on
fit dans le Tyrol une première tentative pour obtenir un perfectionnement, mais la solution qu'on avait en
vue ne fut trouvée qu'en 1720 par l'invention des pédales dont on est redevable à un luthier de Dona-
werth, nommé Hochbruker. Dès lors le système de construction de la harpe entra dans une voie de pro-
grès qui augmenta la vogue dont jouissait l'instrument en France. Cette vogue atteignit à son apogée au
commencement de ce siècle, sous l'empire. L'attitude gracieuse que le jeu de cet instrument fait prendre
aux femmes mit la harpe en grande faveur parmi les musiciennes qui désiraient briller dans le monde
comme artistes ou comme amateurs. Une femme célèbre, madame de Genlis, s'y est exercée avec succès,
en a donné des leçons et en a rédigé une bonne méthode. La préférence que le beau sexe accordait à cet
instrument est constatée dans cette phrase peu française, très alambiquée et passablement ridicule qu'un
bel esprit en veine de galanterie écrivait il y a quelque cinquante ans : « Cet instrument devient l'objet de
» l'amusement d'un sexe né sensible, qui, loin de se refuser aux émotions que la harpe sait exciter dans
» nos âmes par la douceur de son harmonie et la suavité de ses sons, lui prête encore des secours favorables
» afin d'en augmenter les charmes. »
Aujourd'hui la harpe est peu cultivée parmi les amateurs, si ce n'est en Angleterre; mais elle figure
encore avec succès dans les mains de quelques virtuoses, et produit de charmants effets dans l'orchestre
de nos théâtres pour accompagner la voix et varier les combinaisons instrumentales. Les poètes nous par-
lent de la harpe presque aussi souvent que de la lyre ; ils vantent le charme mélancolique de cet instru-
ment dont on a dit :
11 n'est ni ange ni homme
Qui ne pleure quand chante la harpe.
278 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE SEIZIÈME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
LUTHS.
Der Doten Dantz : a.) Le Baron. Der Grave (pi. VIII, flg. 52). — b.) L'Aubergiste. Der Wirt (pi. X, lig. 62). — c.) La Nonne. Die
Nonne (pi. XI,[fig. là). —Danse du Grand-Bale : d.) La Duchesse. Die Herzoginn (pi. XIX, fig. 170).-Icones Mortis d'Ilolbein:
e.) La Nonne.
Les instruments composés d'un corps sonore de forme ovale, surmonté de cordes à intonations fixes,
pincées avec les doigts ou touchées avec un plectre, et d'un manche à touches ou degrés indiquant les di-
visions des cordes, sont communs à un grand nombre de peuples et ont une origine indubitablement très
ancienne. Non seulement les monuments de l'antique Egypte en contiennent des figures, mais l'Inde même
possède des représentations de ce genre. On attribue aussi aux Grecs et aux Romains l'usage d'un instru-
ment qui appartiendrait à la même famille et que l'on a assimilé tantôt au luth, tantôt à la guitare et au
cistre. C'est la chelys, qui a été elle-même confondue par les anciens avec les variétés de la lyre nommées
barbilos et testudo. La "chelys a un petit corps arrondi et un manche. Elle est montée ordinairement de trois
cordes. On a tâché de découvrir si les peuples désignés sous le nom de barbares pouvaient offrir des exem-
ples analogues, et, à la'suite de ces recherches, quelques uns ont cru devoir attribuer à ces peuples un in-
strument à cordes qu'ils supposent avoir été la même chose que la guitare. Mais rien de tout cela n'est
certain, et l'opinion à laquelle se rangent le plus grand nombre, c'est que tous les instruments de la famille
de ceux dont il est question tirent leur origine de l'Orient , opinion qui se fortifie de cette circonstance,
que les Indiens, les Arabes et les Turcs en cultivent un très grand nombre d'espèces. Deux de ces espèces,
tout à fait populaires dans ces contrées, et dont l'une se nomme el-e'oud ou e'oud, et l'autre sitar ou hissa,
passent pour avoir été importées en Europe par les Maures d'Espagne et pour y avoir produit deux types
principaux qui se sont diversifiés ensuite de mille manières sous des noms différents. Ces deux types sont
le luth et la guitare. Ils ont joui l'un et l'autre d'une grande faveur au moyen âge, principalement dans la
seconde période et environ depuis le xm% jusque vers la moitié du xvmc siècle. La principale différence qui
existe entre le luth et la guitare consiste dans la forme du corps sonore , plat en dessus et en dessous
clans le premier de ces instruments, bombé et arrondi du côté du dos dans le second. Cette différence
sera mieux indiquée par la description spéciale que je vais faire de chacun d'eux, Je commence par le :
Luth, luit, leuth, leut, lut, lue, luz, lus (1).
Leus, moraches et guiternes Tant que ma main pourra les cordes tendre,
Dont on joue par ces tavernes. Du mignard luth, pour les grâces chanter.
(Guillaume de Machault, La prise d'Alexandrie, (Louise Labé, Sonnet, xvr siècle.)
siv° siècle.)
Elle ayant assez du pouce
Démenez ici vos caroles, Taslé rharm01lie douce
Muses, et, avec mes chansons, De sm luth< semain ,e son.
Accordez doucement les sons Bien d-accordj d-une vojx fl anche
De vos luths et de vos violes. Jointe au bniit de ga Qlah] hhnche>
(Ronsard, Epit. de Manille, xvi° siècle.) E„e du ceUe chanson>
J'ai oublié tout cela qu'autrefois (Louise Labé, Des louanges de Louise Labé
.Pavois appris du luth et de la voix. Lyonnaise, xvr siècle.)
(Joachimdu Bellay, La vieille courtisane, xvp siècle.)
(1) Les Turcs ont écrit et prononcé eoud, el-e'oud, laautha; les qu'ils prononcent liouto ; puis, par les Allemands, Laute [laouté).
Espagnols, qui, selon toute apparence, reçurent le même mot di- Les Français, à cause du son de Vu dans leur langue, ont dit
rec.iement des Sarrasins, en ont fait laoudo. Le même nom a été liut, leuth, luth, en variant arbitrairement l'orthographe de ce
écrit par les Italiens, leuto, qu'ils prononcent léouto, et aussi luito, nom.
LUTH?. 273
On pense que le corps principal du luth fut fait primitivement d'une écaille de tortue, comme celui de la
lyre de Mercure, d'où le nom de testudo, qui a quelquefois servi à désigner l'instrument. On le construisit
ensuite en bois, mais il resta convexe du côté du dos, et de ce côté, au lieu de présenter une surface unie,
il fut façonné à pans ou, si l'on veut, à côtes. Au milieu de la table de résonnance, qui était plate, il y avait
une ouverture circulaire entaillée et découpée de manière à former un dessin élégant. Cette ouïe s'appelait
rose ou rosette. Un manche adapté au corps sonore, et plié d'équerre en arrière, à son extrémité, supportait
de distance en distance de petits filets minces de cordes à boyau qui le divisaient transversalement en
plusieurs parties et formaient des cases pour poser les doigts, afin de varier d'une manière sûre les into-
nations. Les cordes étaient de boyau et distribuées sur plusieurs rangs, les unes simples , c'est-à-dire com-
posées d'une seule corde, les autres doubles, c'est-à-dire comprenant deux cordes accordées à l'unisson et
donnant par conséquent la même note. Le nombre des cordes, comme celui des touches, a nécessairement
varié suivant les dimensions des luths et les perfectionnements que ces instruments subirent. Les plus
anciens étaient fort simples sous ce rapport ; mais les plus usités avant le xvn° siècle comptaient déjà six
rangs de cordes, dont cinq doubles, et un rang plus élevé composé d'une seule corde appelée chanterelle :
soit onze cordes en tout. Ce nombre fut ensuite augmenté de cinq rangs doubles ajoutés au grave. 11 en
résulta que le luth finit par embrasser vingt-quatre cordes placées sur treize rangs ; savoir : onze de deux
cordes et les deux plus élevés d'une seule. Les huit cordes les pius graves servaient pour la basse, et les
autres en montant étaient destinées au chant, c'est-à-dire à la mélodie.
On tenait le luth, lorsqu'on en jouait, de la main gauche, en même temps qu'on faisait agir les doigts de
cette main sur la touche du manche pour diversifier les intonations. Le petit doigt de la main droite servait
à soutenir l'instrument, pendant que les quatre autres doigts de la même main pinçaient les cordes. Quel-
quefois on jouait aussi du luth avec un plectre. C'est de la sorte que l'un des anges musiciens du dessin
tiré des plans de la cathédrale de Strasbourg (pi. XIV, fig. 86) fait vibrer les cordes d'un petit luth à che-
viller cambré qui doit dater du xve siècle. Ce petit instrument, que l'on appelait :
Lutina , est presque semblable à celui qui fut appelé aussi mandore. Dans la figure que j'indique, il
semble n'avoir que quatre cordes, c'est-à-dire le nombre qui fut assigné à la mandore dans l'origine ; mais
dans la Musurgia de Luscinius, la lutina a douze cordes. Du reste, la'dimension du luth, le nombreet la quan-
tité de ses cordes, et la manière de l'accorder, ont créé des modèles différents qui , pour n'être au fond
que des reproductions modifiées de l'invention première, n'en ont pas moins été différenciés et classés
sous des noms particuliers. Quoi qu'il en soit , nous rencontrons en a du Doten Dants un dessin de l'espèce
de luth qui a été le plus généralement cultivée en Europe depuis le x\° jusqu'au xvme siècle. Si le spectre
tient ici précisément un luth , c'est que le luth était l'instrument des plaisirs de cour et de fêtes galantes,
et que , par cela même , il se trouvait fort bien approprié au personnage du baron. Dans cet exemple ,
nous avons sous les yeux un modèle du luth ordinaire monté de six rangs de cordes : il est vu de face. Le
coffre est ovale, le manche assez bien proportionné ; au milieu de la table d'harmonie, sous les cordes, on
aperçoit l'ouverture circulaire appelée rose. Le squelette porte ce luth de la main droite, parce qu'il n'en
joue pas (pi. VIII , fig. 52).
Contrairement à l'exemple précédent , on ne voit en c que le dos du corps sonore. 11 est arrondi et à
côtes comme dans la plupart des luths. Le manche est plié d'équerre ; on n'en aperçoit que la partie cam-
brée à laquelle tiennent les chevilles. Le nombre de ces dernières autorise à penser qu'il s'agit encore cette
fois du luth à six rangs de cordes. Le squelette le tient de la main gauche pendant qu'il tire à lui de la main
droite la pauvre nonne (pi. XI, fig. 74).
Dans la Danse du Grand-Bâle, nous n'apercevons également que la partie convexe d'un luth dont les
sons paraissent causer une sensation désagréable à la duchesse, qui fait un geste de douleur et d'effroi. Ce
luth, pour la forme, ne diffère pas de celui qu'on voit en c, mais le manche paraît avoir été retouché par
un artiste- qui a négligé de le cambrer dans sa partie supérieure. Sur ce manche droit, on compte de chaque
côté six chevilles. Le spectre est représenté dans l'attitude d'un musicien jouant du luth (pi. XIX, fig. 170).
280 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Gomme dans le Doten Dantz, ce sont les accords d'un luth qui apportent à l'oreille surprise et troublée de
la nonne un écho des chants mondains et des refrains d'amour. Interrompue dans sa prière , elle tourne la
tête du côté d'où proviennent les sons nouveaux qu'elle entend; elle aperçoit alors un jeune homme assis
sur sa couche virginale. Il tient un luth de la main gauche et pince les cordes avec les doigts de la main
droite. La nonne, par l'expression de sa physionomie, montre qu'elle est doucement émue. Ce serait une
gracieuse scène si la larve railleuse ne faisait ombre au tableau : placée derrière la jeune femme , elle
semble l'engager à porter ses regards vers l'autel au pied duquel celle-ci est agenouillée. Là sont placées
près de deux flambeaux allumés deux petites statues d'enfants qui semblent donner le dernier mot des
préoccupations toutes nouvelles de la nonne. Cette charmante scène, que le peintre a traitée avec beau-
coup de goût et de délicatesse, trouverait fort bien sa légende dans les vers suivants que notre colla-
borateur, M. Edouard Thierry, applique à la nonne de la Danse Macabre :
« Aux pieds de Dieu j'ai vécu sous le voile,
» Craignant les yeux hardis.
» J'ai fui le jour pour ne voir qu'une étoile,
» L'astre du paradis.
i » Ne nous perds pas dans la foule des hommes ;
» Tentateur, laisse-nous.
» Retire-toi, tu vois ce que nous sommes :
» Des vierges à genoux ! »
La Danse de Conrad Mechel contient une reproduction assez grossière et assez infidèle du dessin d'Hol-
bein. Le jeune homme qui vient surprendre la sainte fille n'y est point représenté assis dans la cellule de
cette dernière. Il se tient discrètement à la porte, debout, et pince amoureusement les cordes du luth -, le
pouce et l'index placés au milieu de la rose, le petit doigt appuyé sur la table d'harmonie et la main
gauche parcourant les degrés de la touche. Ici ce personnage, comme son instrument, est vu de face. Du
reste, sa mine est peu séduisante, et son extérieur semble annoncer un gros étudiant nourri de cervoise et
de Sauerkraut. Dans l'esquisse que j'en ai donnée, planche XIX, figure 171 , l'instrument est plus claire-
ment représenté qu'il ne l'est dans l'original, dont les traits confus et la taille grossière ne permettent pas
de distinguer le nombre des cordes que l'artiste s'est proposé de donner à ce dessin de luth. L'édition de
la Danse de Mechel que je possède (Bàle, 1796) contient une autre gravure où le squelette qui vient de
s'emparer du cardinal joue aussi d'un luth qui a neuf rangs de cordes.
Dans tous les sujets des Danses des Morts que l'on vient d'examiner, le luth a une signification qui
témoigne du caractère qu'il avait revêtu dans les derniers temps du moyen âge, lorsque l'influence des
mœurs italiennes le mit à la mode. Si nous le voyons figurer dans le tableau du Baron et dans celui de la
Duchesse, si même nous le retrouvons dans celui de la Nonne comme instrument de séduction, c'est que le
luth, depuis le xve jusqu'au xvir siècle, fut par excellence l'instrument de la musique galante, l'accompa-
gnateur obligé des déclarations d'amour, le vade mecum des courtisans, des nobles et des riches en bonne
fortune. Tout poëte s'en servait pour accompagner ses rimes langoureuses, et pour peindre en musique,
sous forme d'aubades ou de sérénades, son douloureux martyre. Les rois, les princes, les grands seigneurs-
et les hautes dames de la cour, avaient toujours parmi les gens de leur maison un poëte joueur de luth
attitré, ayant la charge de valet de chambre. C'est en cette qualité que l'on trouve auprès de la personne
du roi François Ier Albert de Rippe, joueur de luth, célébré par ses contemporains comme l'Orphée du
siècle, et auteur d'un grand nombre de compositions pour son instrument favori. C'est encore au même
titre que la reine Marguerite de Navarre pensionna le poëte Bonaventure Desperriers, qui composa pour
elle La manière de bien et justement entoucher les lues et guiternes (1).
(1) Ce curieux traité parut, après la mort de l'auteur, dans ses Discours non plus mélancoliques que divers.
LUTHS. 281
Le luth, comme la guitare, était donc l'instrument des doux loisirs et des galants tête-à-tête : on le mê-
lait aux plaisirs du cœur comme à ceux de l'esprit. Il avait un caractère doux et intime qui l'a rendu sur-
tout cher aux femmes. On avait recours à la magie de ses accords pour les apitoyer sur les maux que l'on
endure pour elles et qu'elles seules peuvent guérir. Elles-mêmes s'en servaient afin de se rendre plus
séduisantes et de fixer les cœurs volages. Joachim du Belley , dans une de ses poésies, fait dire à une cour-
tisane :
Dès lors j'appris à chanter et baller,
Toucher du luth, et proprement parler,
Vestir un corps d'accoustrement propice,
Et embellir mon teint par artifice.
A un autre endroit, cette courtisane, se raillant des amants qui voulaient payer ses faveurs en monnaie de
singe, dit encore :
Ces jeunes gens j'avois soin de chasser,
Qui pensent estre aimés sans débourser,
Nous croyant bien payer d'une gambade,
D'une chanson, d'un luth ou d'une aubade.
Les moralistes d'humeur chagrine ne manquaient pas de reprocher aux femmes d'aimer follement le
luth, le bal et la sérénade. Cette passion, entretenue par le goût de l'imitation des mœurs italiennes, devint
très vive pendant la Renaissance, et fut générale en Espagne, en Allemagne et en Angleterre comme en
France. A l'instar des troubadours, des jongleurs et jongleresses, les Minnesaenger allemands cultivaient le
luth, et s'en servaient pour accompagner leurs poésies. Hans Gerle, Ochsenkûhn, Otto Heinrich, Mel-
chior Neusiedler, furent des joueurs de luth très renommés dans le xvr3 siècle. En 1509, parut à Venise l'une
des premières méthodes que l'on ait écrites pour le luth (1). Ce fut à peu près dans le même temps que la
fabrication de cet instrument constitua une branche d'industrie spéciale qui, limitée d'abord à son princi-
pal objet, s'étendit ensuite à la construction de tous les instruments à cordes. Ceux qui se vouaient à l'art
de la lutherie prirent le nom de luthiers , et c'est encore par ce nom que les facteurs d'instruments qu1
font des harpes, des guitares, des violons, des violoncelles, etc., sont désignés de nos jours. La harpe et le
luth ayant été les deux instruments favoris des poètes de cour, l'un dans les commencements du moyen
âge, l'autre pendant la Renaissance, il ne faut pas croire que ce soit toujours une fiction quand les poètes
eux-mêmes, dans leurs écrits, s'en attribuent l'usage , et se vantent d'y exceller. Seulement, je le répète, la
harpe appartient à des temps plus reculés, et vint la première ; le luth est plus moderne, et , bien qu'il en soit
fait mention dès le xinc siècle, ce ne fut vraiment que deux siècles après qu'il tint le premier rang dans la
musique de chambre parmi les instruments à cordes pincées. Jusque-là, il semble être resté confondu avec
tous les autres instruments dont se servaient les jongleurs et les jongleresses, et n'avoir pas été spéciale-
ment en faveur. Le luth, comme la harpe , a eu son poète. Claude du Verdier, né vers 1503, fils unique de
l'auteur du Dictionnaire, consacre tout un poëme de deux cents vers alexandrins à en décrire les avan-
tages. Du reste, ce poëme, qui est intitulé le Luth (2), passe pour être extrêmement ennuyeux. On lit dans
la Prise d'Alexandrie, par Guillaume de Machault : leus, moraches et guilemes. On trouve dans une poésie
(1) La manière de noter la musique pour le luth constituait un (2) Celle pièce a été publiée par du Verdier le père, qui dit, au
système particulier. On employait à cet effet une poriée de six li- sujet de son fils. « Etant allé de Boulogne en Italie, où il est de
gnes au-dessus de laquelle on indiquait les intonations par des » présent, il a laissé par écrit huit chants intitulés : le Luth, Bien,
lettres de l'alphabet, accompagnées des signes ordinaires de durée » la Manque, la Beauté, l'Honneur, le Lien, le Centre, le Point ,
pour indiquer la valeur des noies. Des chiffres et d'aulres signes » lesquels j'ai trouvés parmi ses papiers dans son étude, et en met
de convention, placés soit sur les lignes de la portée, soil au-des- « trai ici les deux premiers. »
sous, complétaient ce système de notation, communément désigné
sous le nom de tablature du luth.
36 j
282 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
de Molinet : lues et or guettes, harpes , psaltérions. Forkel , en rapportant d'après du Cange ce dernier
passage de Molinet , a été mis très plaisamment dans l'embarras par le vieux mot français lues qui se
trouve aussi dans Rabelais, mais dans lequel notre auteur n'a pas su reconnaître luth : « Quant à savoir ,
» dit-il , ce que c'était que les lues, on n'apprend cela nulle part. » Puis il ajoute : « Peut-être avaient-
» ils été baptisés de la sorte du nom de l'inventeur qui pouvait s'appeler Lucas (1). » Forkel , ordinaire-
ment si bien informé , fait ici de l'érudition par pure ignorance. C'est ce qui arrive souvent quand on a
négligé d'acquérir certaines connaissances accessoires dont on ne soupçonnait pas tout de suite la nécessité,
parce qu'elles n'ont qu'un rapport indirect avec le sujet que l'on traite , mais qu'il est pourtant urgent de
posséder lorsqu'on veut résoudre certaines difficultés qui ne sont pas du nombre de celles qui se présentent
tous les jours. Si Forkel avait quelque peu étudié le vieux français , s'il avait seulement consulté un glos-
saire de la langue romane , il aurait vu que lue s'est dit anciennement pour luth, et qu'il n'y avait vrai-
ment là aucune question d'archéologie musicale de nature à l'embarrasser. Ceci doit être un avis aux naïfs
compilateurs, de ne point copier à cet endroit Forkel, afin de ne pas contribuer à répandre l'opinion ridi-
cule que le lue est un instrument du moyen âge qui pourrait bien avoir été inventé par un individu
nommé Lucas.
Comme je l'ai observé en commençant, les principaux changements qui furent apportés au luth sous
le rapport de la forme , de la dimension , de l'accord et du nombre des cordes , déterminèrent l'emploi
d'expressions nouvelles servant à distinguer les modèles et les variétés que l'on créait. Ces dérivés du
luth ne figurant pas dans les Danses des Morts , je me bornerai à dire quelques mots de ceux qui ont été
le plus en usage.
Mandore , mandolle, mandole. — C'était une espèce de petit luth ou dessus de luth, dont le corps sonore
était bombé et taillé à côtes comme celui du luth ordinaire, mais dont le manche était plus court. Il avait
des cordes à boyau qui originairement étaient au nombre de quatre, et qui plus tard atteignirent le nombre
de seize accordées deux par deux. Cet accord s'opérait de différentes manières, ordinairement de quinte en
quarte. Quelquefois on abaissait la corde la plus haute, ou chanterelle, d'un ton , ce qui s' appelait j'oiter à
corde avalée (2). On faisait vibrer ces cordes avec les doigts ou avec un bout de plume en guise de plectre-
La mandore était principalement usitée en France et très en vogue dès le xvie siècle. On la voit figurer
avec le luth, en 1587, parmi les instruments sur lesquels les ménétriers de Paris-, fêtant la Saint-Ju-
lien (3), firent entendre la nuit, dans les rues de la capitale, toutes sortes d'airs de danse, tels que
voltes, courantes et autres du temps. On l'a quelquefois appelée pandurina, ce qui a donné lieu de la
confondre avec la pandore , qui néanmoins en différait, comme on le verra plus loin.
Mandoline. — Elle ressemblait au luth quant à la forme du corps sonore, et tenait de la guitare par son
manche, qui était plus court que celui du luth. Les Italiens en faisaient un grand usage ; ils l'appelaient man-
dola, mandolina , et la confondaient souvent avec la mandora. Ils en avaient de deux sortes : la mandoline
napolitaine et la mandoline milanaise. La première portait quatre rangs ou chœurs de deux cordes; le plus
élevé avait des cordes à boyau, le second, en descendant, des cordes d'acier, le troisième des cordes de
cuivre jaune tordu, le quatrième des cordes en boyau recouvert d'un fil d'argent. La mandoline milanaise
avait cinq rangs de cordes. Ces deux espèces de mandolines étaient plus petites que la mandore : elles en
différaient aussi un peu par l'accord.
Comme le luth et la guitare , ce genre d'instrument était très en vogue parmi les jeunes gentilshommes
qui couraient les ruelles, recherchaient les aventures galantes , et chantaient le soir des poésies amou-
(1) « Wasaber die Lues fin- Instrumente gewesen seyn mœgen, furent interdits par suite des abus qu'ils avaient occasionnés. Un
» ist nirgends zu finden. Vielleicht liaben sie dièse Benennung von arrêt du parlement du 26 août 1595, rendu en ce sens, porte que
» dem Erfindef derselben, der erwa Lucas geheissen liât, bekom- défenses sont faites de ■< s'assembler et d'aller en troupe, par les
» men. » (Forkel, Allgem, Gesch. d. Mus., t. II, p. 7/i7.) ,> rues, y porter luths, mandolles et autres instruments de musique
(2) Du vieux mot français avaler, qui signifiait descendre. » à peine de la hart. » (Voy. cet arrêt dans Félibien, Histoire de
(3) On se rappelle que les concerts de la nuit de Saint-Julien la ville de Paris, Preuves, t. III, p. 28.)
LUTHS. 283
reuses sous les fenêtres de leurs maîtresses. C'est la mandoline qui accompagne la fameuse sérénade de
Don Juan.
Colachon, en italien Colascione. — Cet instrument , composé d'un petit corps de luth surmonté d'un
manche extrêmement long, et portant deux ou trois cordes à boyau , était particulier au pays de Naples,
d'où l'usage s'en répandit au xvif siècle en d'autres contrées , et même jusqu'en France. En b du Doten
Dantz, on voit un instrument à cordes qui ressemble un peu au colachon par la longueur de son manche
et par le nombre de ses cordes (pi. X, fig. 02). Cependant, comme ce manche n'est pas encore assez
long , proportionnellement au corps de l'instrument, pour qu'il ressemble exactement à celui du colascwne,
et que le corps sonore n'est pas lui-même assez petit, je pense qu'il faut regarder cette figure comme un
dessin manqué ou inachevé de l'espèce de luth à six rangs de cordes qui figure à un autre endroit de la
même Danse dans la main du spectre placé auprès du baron. Les Orientaux ont des instruments à cordes
qui ressemblent beaucoup au colachon.
Théorbe, teorbe, thuorbe, tuorbe. — C'était une sorte de grand luth qu'on appelait aussi luth basse, et
quelquefois chitarrone. Il avait deux manches droits accolés parallèlement et un grand nombre de cordes. Le
premier de ces manches, et le plus petit, était semblable à celui du luth. 11 portait six rangs ou chœurs de
cordes de laiton ordinairement accordées' deux par deux à l'octave. Le second manche, qui dépassait de
beaucoup le premier , soutenait les huit dernières cordes qui étaient de boyau , et servaient pour les basses.
Il y avait des basses et des dessus de théorbe. On s'en servait dans la musique de chambre, d'église et
d'opéra, pour accompagner le chant en accords. Il était très usité en France du temps de Lully, mais il
disparut comme le luth dans la dernière moitié du xvnie siècle.
Arçhildth. — Ce dérivé du luth n'était qu'une variété du théorbe. Il avait aussi deux manches et le
même nombre de cordes ; mais la caisse sonore était moins arrondie et un peu plus allongée. D'un autre
côté, l'accord des cordes doubles entre elles avait lieu pour les unes à l'octave, pour les autres à
l'unisson.
Aux instruments qui précèdent, on pourrait ajouter encore la pandore, Yorphéarion, le cistre ou cithre,
et quelques autres que l'on rattache ordinairement à la famille des luths. Néanmoins je crois qu'il est
mieux de n'en traiter qu'au chapitre de la guitare , puisqu'ils ont plus de rapport avec cet instrument par
leur forme plate qu'ils n'en ont avec le luth, dont le corps sonore est au contraire voûté et arrondi.
La famille des luths est tombée dans l'oubli comme celle des violes. On se souvient à peine du rôle im-
portant qu'elles ont joué l'une et l'autre clans les drames en musique qui ont précédé la création de l'opéra
moderne. La partie instrumentale du S. Alessio , écrit en 1634 par Etienne Landi , se composait de trois
parties de violon, de harpes, de luths, de théorbes, de basses de viole et de clavecin pour la basse con-
tinue. L'effet produit par cette combinaison était sans doute agréable et mélodieux, surtout pour l'époque,
mais il devait manquer de puissance et de variété. Plus anciennement, à une fête musicale donnée en
Italie, l'an 1566, nous voyons figurer parmi les éléments de l'orchestre dramatique, / leuto meszano,^
I leuto grosso, et h leuti; ce qui prouve qu'il y avait alors des luths de toute dimension, et pour ainsi
dire tout un système d'instruments de cette famille.
284
INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
GUITARES.
Danse Macabre, Ms. n° 7310, 3, Bibl. nat. : a.) Le Ménestrel (pi. V, fîg. 31). — Der Doten Dantz : 6.) Le Conseiller. Der Rather
(pi. XI, fig. 71). — c.) La jeune Femme. Die iuncke Frawe (pi. XII, fig. 75).
On croit que la guitare nous vient des Espagnols, qui, après l'avoir reçue des Maures, la firent connaître
en Italie, d'où l'usage s'en répandit ensuite dans toute l'Europe. Le hissa ou silar des Orientaux aurait été
le principe de la guitare. Telle est l'opinion la plus accréditée, mais tout le monde ne la partage pas.
Roquefort entre autres, et quelques écrivains dont le sentiment pourrait avoir plus de poids encore que le
sien en matières musicales, retrouvent la guitare dans la chelys des monuments de l'antiquité grecque et
de la latine. D'autres aussi la confondent avec la cithare et la cinnira, faisant venir l'espagnol guilarra du
grec juQapa (1) et Kivupa. Enfin , les principaux noms d'anciens instruments à cordes pincées ont été mis
tour à tour en avant pour justifier l'origine de la guitare, comme ils avaient servi à donner des notions
assez vagues sur celle du luth. Il suffira de dire que la plupart de ces noms, étant génériques, ont une élas-
ticité qui permet de les appliquer à des choses fort éloignées en apparence les unes des autres, mais qui,
en réalité, découlent d'une source commune.
II s'ensuit que le raisonnement d'un auteur peut être juste à un point de vue général, et manquer d'exac-
titude à un point de vue particulier. Chateaubriand, en attribuant dans ses fictions poétiques la guitare aux
bardes, ne se trompe que relativement à l'espèce, et l'on voit par ce qu'il dit dans une note des Martyrs
que l'idée de la guitare lui a été suggérée par la dénomination collective de cithare, qui, nous le savons,
embrassait des instruments à cordes de différentes formes et de différentes familles.
De même , celui qui a dit quelque part que l'instrument dont jouait le roi David en dansant devant
l'arche devait être une guitare plutôt qu'une harpe , parce que la première est plus portative que la se-
conde, n'a formé cette supposition ridicule que pour avoir vu les noms de cithare et de cinnira appliqués
à des instruments hébreux. Ces noms éveillant naturellement dans son esprit l'idée de la guitare ou du
cistre moderne , qui est aussi une sorte de luth ou de guitare , il se représenta aussitôt le chantre des
psaumes occupé à pincer de la guitare, ni plus ni moins qu'un cavalier espagnol.
Les auteurs français qui ont écrit en latin désignent ordinairement la guitare sous le nom de cithara,
et plus particulièrement pour indiquer l'espèce , sous celui de cithara hispanica. Du mot cithara les
Allemands ont tiré Cither ou Zither ; les Flamands, cieter; les Italiens, cetra, chitarra, chiltàrone, quin-
tema; les Français, guitare, et selon toute probabilité, citole et cistre. Parlons d'abord de la :
Guitare, guiterne, guinterne, guiterre, guitterne, guitarne, guisteme, guigeme.
Guiterne, rebebe ensement
Harpe, psalterion, doucaine. »
(Ballade d'Eustache Deschamps.)
Triste et pensif, je me couche à terre,
Tremblant de froid au bruit de ma guiterre.
(Ronsard, Elégie à Jean Brion.)
Puis réveillé, ma guiterre je touche.
(Ronsard, Plaisirs rustiques.)
. . . Jetta sa fluste et sa guiterne bas (2).
(Contes d'Eustrapel.)
J'ai déjà dit que la principale différence entre le luth et la guitare consiste dans la forme du corps
(1) Le grec xc8aPa signifiait un instrument de musique et une
tortue.
(2) On lit aussi dans la Farce de Patheiin :
Sus tôt : la Royne des guilernes,
A coup qu'elle me soit approuchée
Je scay bien qu'elle est accouchée
De vingt et quatre rjuitcrnaux,
Enfans de l'abbc d'Ivernaux;
11 me faut être son compère.
GUITARES. 285
sonore arrondi et tailladé à pans dans le luth, plat et uni en dessus et en dessous dans la'guitare. Celle-ci,
en outre, a des échancrures sur les côtés que n'a pas le luth. Enfin son manche, au lieu d'être renversé, est
presque toujours droit ou bien légèrement cintré et recourbé en dedans à l'endroit où sont fixées les che-
villes. Cette partie du manche était le plus souvent terminée par une figure représentant une tête d'homme,
de femme ou d'animal, comme celles dont on ornait les violes. Le manche ou touche de la guitare a des
cases ou divisions ordinairement au nombre de huit, pour poser les doigts et varier les intonations des
cordes. Celles-ci, qui étaient ordinairement de boyau, furent d'abord peu nombreuses. Les anciens modèles
de guitare en offrent rarement plus de quatre. Un cinquième, puis un sixième rang, furent ajoutés dans
la suite. Ils étaient presque toujours doubles, à l'exception du premier en commençant par en haut. Ce-
pendant sur les monuments figurés, ils sont presque toujours simples par la raison qui les faisait omettre
aussi dans les représentations du luth. Sans doute, les artistes craignaient de produire un dessin confus ou
trop surchargé en traçant un nombre de lignes proportionné au nombre des cordes que l'instrument devait
avoir. C'était pourtant une chose qu'il eût été facile d'éviter avec un peu de soin et d'attention.
Tout ce qui a été dit relativement à la manière de jouer du luth, peut s'appliquer à la guitare. On tenait
celle-ci devant soi, le manche placé dans la main gauche, pendant que la main droite faisait vibrer les
cordes.
Quant à la vogue dont cet instrument a joui, elle n'a pas égalé à beaucoup près celle du luth, si ce n'est
dans les pays qui avaient adopté les premiers la guitare, comme l'Espagne, le Portugal et l'Italie. Tandis
que le luth se maintenait dans les hautes régions de l'art , la guitare courait les rues et les lieux publics ,
aux mains des écoliers, des mendiants, des saltimbanques, des ménétriers du bas métier, etc.
On lit dans la Prise d'Alexandrie de Guillaume de Machault :
Leus, moiaches et guiteines
Dont on joue par ces tavernes.
Les guitares les plus populaires étaient celles qui n'avaient qu'un petit nombre de cordes. En b, nous
trouvons une petite guitare à trois rangs de cordes dont le cheviller est renversé (pi. XI, fig. 71). Le spectre,
violemment saisi aux cheveux par sa victime qui lui résiste, ne joue pas de son instrument et le tient seu-
lement par le manche dans sa main droite. Quoiqu'on n'en aperçoive que trois, ou doit supposer quatre
cordes à ce modèle de guitare. De même en c, les chevilles qui entourent l'extrémité du manche donnent
lieu d'en compter six, bien que les lignes tracées sur le coffre de l'instrument n'indiquent que la moitié de
ce nombre (pi. XII, fig. 75). Le squelette tient ici sa guitare sous le bras gauche, tandis qu'il gesticule
de l'autre bras et fait une gambade d'un air léger comme pour engager la jeune fille ou la jeune femme à
prendre avec lui la fuite pour le Gretna-greende l'autre monde. Mais la jeune femme n'est pas d'humeur
cette fois à se laisser conter fleurette ; elle détourne la tête et met la main devant son oreille afin de ne
rien entendre des propos insinuants de son séducteur. Comme dernière remarque sur cet exemple , je
signalerai la forme du manche de l'instrument qui est fort court et entièrement droit. Les deux guitares
qui précèdent sont grossièrement dessinées, mais il y en a une mieux figurée et beaucoup plus grande que
les deux précédentes au pied de la figure du ménestrel qui orne le beau manuscrit n° 7310, 3, de la Bi-
bliothèque nationale. C'est une guitare à quatre cordes dont le corps est assez plat, la table fort large, les
côtés assez gracieusement échancrés, la rose élégante, le manche légèrement arrondi et courbé en dedans
à son extrémité. La guitare employée comme attribut musical du ménestrel est une exception que ce ma-
nuscrit seul me fournit l'occasion de signaler. Les instruments qu'on lui voit dans les autres danses sont,
comme on ne l'ignore pas, la vielle ou violon, la flûte et le hautbois. Ce n'est pas que la guitare n'ait été
employée par les ménétriers au moyen âge. On sait positivement le contraire. Mais cultivée moins ancien-
nement et moins généralement, elle n'a point le caractère populaire, antique et traditionnel propre aux
autres instruments que je viens de nommer.
Je répéterai néanmoins que les ménétriers l'ont assez souvent employée. Us en cultivaient originaire-
286 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
ment deux variétés appelées l'une guitare latine, l'autre guitare moresque, moresche ou morache, par cor-
ruption et abréviation. En 1349, dans la bande des ménestrels du duc de Normandie, figure un sieur Jean
Hautemer, joueur de guiterre latine, et un musicien nommé Richart l'Abbé, joueur de guiterne moresche.
C'est environ à partir de cette époque que le nom de l'instrument qui nous occupe commence à se pré-
senter assez fréquemment sous la plume des anciens auteurs, particulièrement des auteurs français. Ce-
pendant le règne poétique de la guitare ne fut véritablement inauguré qu'à l'époque où elle entra en con-
currence avec le luth , la mandore et la mandoline, pour accompagner les chansons erotiques de tout genre
et pour donner des sérénades aux belles. Telle était déjà sa destination du temps de Ronsard , comme on
Je voit dans ce passage :
Ni sonner a son liuys
De ma guiterre,
JNi pour elle, les nuits,
Dormir à lerre
Les services qu'elle rendait aux amants décida son succès auprès de la jeunesse des deux sexes. Sous
le règne de Louis XIV elle faisait les délices des grandes dames et des seigneurs. Hamilton, dans les Mé-
moires de Grammont, écrit, à propos d'une sarabande qui était en faveur : « Toute la guitarerie de la cour
» se mit à apprendre, et Dieu sait la raclerie universelle que c'était. » Le romancier le Sage, pour donner
à entendre qu'une femme avait été belle, dit qu'on jugeait encore à ses traits et à la vivacité de ses yeux
qu'elle devait avoir fait racler bien des guitares. Enfin on a de Scarron ces deux vers en style burlesque :
11 pense, quand la nuit il a guitarisé,
Que j'en ai tout le jour le cœur martyrisé.
(Scarron.)
Sous Louis XV, pendant la régence, et jusqu'à la fin du xvme siècle, la guitare ne figurait plus dans
la musique d'ensemble et de concert, d'où elle avait été exclue ainsi que le luth, le théorbe et d'autres en-
core, pour faire place à des instruments plus bruyants; mais elle servait toujours à chanter des madrigaux,
des brunettes, des pastorales, des vaudevilles et des romances : c'est encore de nos jours sa spécialité.
Exigeant moins d'habileté que le luth, et offrant l'avantage d'être très portative, elle a remplacé tous les
instruments à cordes pincées et à manche autrefois en usage. On la trouve surtout dans les mains des
jeunes femmes et des étudiants qui se plaisent à chanter des airs d'amour. Un peu dédaignée dans les
grands concerts publics, mais favorablement accueillie dans la musique intime, -elle accompagne avec
succès les jolis duos exécutés le soir dans la mansarde auprès de la croisée entr'ouverte et devant le silen-
cieux et poétique auditoire de la lune et des étoiles. Ce n'est pas seulement le luth que la guitare a discré-
dité en Allemagne, elle y a détrôné en partie un autre instrument qu'on y estimait beaucoup autrefois et
dont l'usage n'est pas resté inconnu à la France et à l'Angleterre. Cet instrument se nommait :
Cistre ou Citiiue, citole, cuitole, citolle. — Le cistre, que l'on écrit aussi quelquefois moins exactement
sistre, tenait du luth et de la guitare. Il avait un corps sonore plat, mais qui imitait ordinairement l'ovale
sans courbure du luth. Les cordes étaient de métal. On les pinçait avec les doigts ou bien on les touchait
avec un plectre. Il y en avait tout un système, comprenant le cistre à quatre chœurs, ou discant, qui était
le moins estimé (1); le cistre à cinq chœurs, ou ténor; le cistre à six chœurs, qui était le plus usité, et le
grand cistre, également à six chœurs, quand il n'en avait pas le double. Il existait encore une autre
espèce de cistre plus petit qui n'avait que quatre cordes. Ses cordes se pinçaient au moyen d'un bec de
plume ou d'une petite baleine. Toutes ces variétés pouvaient être accordées chacune de différentes ma-
nières, selon la volonté du musicien. Mersenne donne plusieurs dessins du cistre. Prsetorius en fournit
(1) Cette espèce de cistre {ciihara) a 4 chœurs, dit Praetorius. est en quelque sorte un illiberale, sutoribus et sartoribus instru-
it mentum. » (Prat., Syntagm. mus., t. U, Deorgan., p. 55.)
GUITARES. 287
aussi une description accompagnée de figures. Les Allemands l'appellent Zither, Cyther ou Citlïer. On ne s'est
pas beaucoup servi de ce cistre moderne en France, mais on en a fait un très grand usage en Italie, en An-
gleterre, et surtout en Allemagne dans la seconde moitié du xvie siècle et pendant toute la durée du xvne.
Dans celte dernière contrée, de même qu'anciennement en Angleterre, cyther se prend pour guitare. Ce-
pendant l'ancien cistre allemand a disparu, ou du moins ne pourrait-on guère le trouver ailleurs qu'entre
les mains des cigains errants ou des montagnards, qui s'en servent encore quelquefois pour accompagner
leurs danses et leurs chants. On n'en trouve aucun exemple dans les Danses des Morts que j'ai étudiées.
L'une des formes les plus anciennes du cistre est celle qui, à une certaine époque du moyen âge, fut dé-
signée sous le nom de :
Citole, cuitole, cuitoUe.
He taught lier lill sclio was certayne
Que le roi de France à celle erre of harp. cMe and of riole>
Enveloppa si de paroles wah many a (wenCj and many a nQte_
Plus douces que sons de citoles. (Sir John Gower, Confessio amantis, W siècle.)
(Guillaume Guiart, Poésies, xmc siècle.)
Cimbales, cuitolles, nacquaires.
(Guillaume de Machault, La -prise d'Alexandrie,
xivc siècle.)
La citole, plus allongée que la guitare, se rapproche du cistre par les contours du corps sonore, qui ne
sont pas aussi accusés que dans la guitare ou guiterne proprement dite. On en connaît comme un des pre-
miers modèles celui que j'ai donné planche XIX, figure 172. Cet instrument est monté de quatre cordes.
Je crois que l'artiste qui a tracé le dessin reproduit même planche, figure 173, d'après une vignette d'un
beau livre d'Heures de Simon Vostre, de la fin du xvc siècle, s'est aussi proposé de représenter une citole,
bien qu'à vrai dire l'instrument que nous trouvons dans cet exemple ait pareillement beaucoup de ressem-
blance avec une guitare.
Pandore. — C'est le nom donné à une espèce de luth ou de guitare dont le dos était plat. La pandore
avait la même quantité de cordes que le luth, mais ces cordes étaient de laiton et de différentes grandeurs,
parce que son chevalet était oblique. La forme principale de l'instrument était ovale, mais les bords de la
table, aussi bien que ses côtés, étaient tailladés en festons. La pandore a été confondue quelquefois avec
la mandore. Les Allemands l'appelaient Bandoer.
L'Orpiiéoréon ou Orpuéarion, et le Pénorion ou Pénorcon, n'étaient que des variétés de la pandore.
Ils avaient un dos plat comme celui de la guitare, un encadrement de petites échancrures en festons sur
les côtés et des cordes de métal. Quant aux autres dérivés du luth et de la guitare, ils appartiennent à une
époque trop récente et ont été trop peu connus pour qu'on prenne quelque intérêt à en lire la description.
288 INSTRUMENTS REPRESENTES DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
Instrumente représentés dans les Danses des Morts.
TAMBOURS. — TIMBALES.
Danse du Petit-Bale : a.) Le Charnier. Das Beinhaus (pi. III, fig. 22). — Danse du GrAnd-Bale : b.) Le Charnier. Das Beinhaus
(fig. 23). — Danse Macabre imp. : c.) L'un des quatre Squelettes-Musiciens (pi. IV, fig. 1h.) — Danse Macabre du Ms. n° 7310,
3, de la Bibl. nat. : d.) Id. (fig. 25 6.) — Der Doten Dantz : e.) Le Charnier. Beinhaus (pi. VI, fig. 39). — f.) Le Roi. Der Konig
(pi. VIII, fig. 50). — g.) Le bon Moine. Der gute Monich (pi. X, fig. 66). — Danse xylographique du Ms. n* 438 de la bibl. de
Heidelberg : h.) Le Pape. Der Bopst (pi. XII, fig. 79). — Icônes Mortis d'Holbein : i.) Le Triomphe de la Mort (pi. IV, fig. 26). —
/.) Les nouveaux Epoux (pi. XX, fig. 177). — h.) L'Homme de guerre.
Lès instruments de percussion formés d'une peau tendue sur un cadre de bois rond ou carré, et sur un
corps creux semi-sphérique ou cylindrique, de métal ou de bois, ne sont ni moins anciens ni moins connus
que les instruments à vent de la nature des flûtes et des trompettes. Comme ceux-ci , ils prirent naissance
au berceau de la civilisation, dès que le hasard, sinon l'expérience, enseigna aux hommes la manière de
frapper sur une peau tendue pour en tirer ou un bruit ou un son. Les sauvages, par instinct, créent encore
chaque jour des combinaisons de ce genre pour donner des signaux de guerre et pour marquer le rhythme
de leurs danses nationales. Exciter la joie dans les fêtes, ranimer le courage dans les combats, telle a été
de tout temps la principale destination des tambours et des timbales chez un grand nombre de peuples,
tant anciens que modernes, tant barbares que civilisés. La tradition en fournit des preuves assez con-
cluantes quant à l'Inde et à l'Egypte. Elle en présente d'autres concernant les Hébreux, les Grecs, les
Romains et les barbares. De ces diverses nations, les unes faisaient principalement usage de petits tam-
bours, dont le diamètre de nos tambours de basque peut donner une idée approximative , les autres em-
ployaient plutôt des tambours d'une assez grande dimension dans le genre de ceux qu'emploient actuelle-
ment nos troupes. Les premiers se composaient d'un cercle ou cadre de bois; les seconds étaient formés
d'une caisse également de bois ou d'un bassin de métal, soit de cuivre ou d'airain. Us étaient couverts
de peaux aux extrémités, tantôt des deux côtés, tantôt d'un côté seulement. Aux uns et aux autres on
mettait souvent des clochettes ou de petites plaques métalliques qui mêlaient leur timbre aigu à la réson-
nance plus ou moins grave de la peau. Les Parthes, entre autres, avaient cet usage. On frappait ces instru-
ments avec la main, avec des baguettes et avec des bâtons. De là le nom générique de tympanum que
leur donnaient les anciens, et qui est le même que lerû^avov ou tuttovov des Grecs, dérivé de -ruiroiv, frapper.
Les Hébreux appelaient l'espèce de tambour dont ils faisaient usage, toph, d'un mot qui signifie son ou
ton. Cependant on croit que les anciens termes servant à désigner les instruments de percussion à peau
tendue, de même que les dénominations modernes appliquées à ces instruments, ne sont que des onoma-
topées exprimant le genre de sonorité qui leur est propre (1). Non seulement on appelait tympanum toutes
sortes de variétés de tambours, mais on donnait aussi ce nom à des instruments d'un genre différent ,
comme, par exemple, aux cymbales, aux sistres, aux crotales (2). C'est une confusion dont il est facile de
se rendre compte par la nature de l'étymologie expliquée ci-dessus. Que tympanum vînt d'un mot qui
signifie frapjier, ou ne fût qu'une onomatopée pure, il convenait parfaitement dans l'un et l'autre cas à
tout instrument de percussion que l'on frappe et qui résonne d'une façon bruyante, quelle que fût d'ail-
leurs la forme ou la matière de cet instrument. Or les cymbales, le sistre et les crotales étaient précisé-
ment dans ce cas. De même, au moyen âge, nous voyons les mots tympanum, tympan et lymbre servir à
(1) Voy. les remarques de Caseneuve et de Jault, sur le mot (2) Lampe explique ces différents instruments sous le titre gé-
Tambour, dans l'édit. du Dictionnaire de Ménage, en 2 vol.in-fol. néral de : De cymbalis veterum.
TAMBOURS. — TIMBALES. 289
exprimer tantôt des instruments à peau tendue frappés avec la main ou avec des baguettes, tantôt une
espèce de cloche que l'on faisait sonner à petits coups de marteau (1).
François Blanchini (2) fait observer que Sponius, aussi bien que Pignorius, établit une distinction
entre le petit et le grand tambour des anciens, en se fondant sur des passages de Catulle, d'Ovide, de
Suétone, de saint Augustin et de saint Isidore, lesquels montrent, à l'évidence, qu'indépendamment de
lourdes timbales d'airain et de grands cylindres de bois, il existait une autre sorte de timbales, c'est-à-dire
un petit tambour de forme orbiculaire couvert d'une peau ou d'un cuir tendu, et frappé soit avec une petite
baguette, soit avec la main. De là, par rapport à la dimension, deux types principaux d'instruments de
percussion à peau tendue, savoir : le tympanum grave et le tympanum levé, qui ont fourni des variétés dont
l'usage s'est perpétué jusqu'à nous. On les désignait au moyen âge tantôt par le mot latin tympanum ,
tantôt par les expressions suivantes, dont quelques unes avaient une signification particulière : symphonia,
tympaniolum (lympanellum), margaretum, tymbris, tambula, tambura, tamburlum, tabomum, taborinum,
tabur (thabur), tarburcinum , nacaria (anacaria), atabala (timbanala), et en vieux français tympan,
lymbre, tabor,taborin, bedon, nacaire (naquaire). Les Allemands se servaient aussi du latin tympanum; ils
ont dit ensuite Trommel et Pauke. Les Anglais ont adopté tabor et drum; les Espagnols ont tambor, atabal
pandero; les Italiens, iympano, tamburro et tamburrino. Aujourd'hui nous remplaçons le tympanum des
Latins par les mots timbales et tambour, qui sont synonymes lorsqu'on les prend dans leur plus large
acception , et nous réduisons toutes les variétés connues du tympanum à trois variétés principales, aux-
quelles nous appliquons, dans un sens restreint, les expressions suivantes : tambour à main on tambourin,
tambour ou caisse et timbales. Parlons d'abord du :
Tambour a main ou Tambourin, taboor, tabor, taborin, taborel, tabor er, tabur in, tabour in, tabourinet, lymbre,
timbre. — De tous les instruments de percussion à peau tendue le ty7npanum levé, ou petit tambour, était le
plus usité chez les Hébreux, chez les Égyptiens et chez les Grecs. Il en est fait mention très anciennement
dans l'histoire de ces peuples. On l'employait pour les cérémonies religieuses, pour les fêtes publiques et
pour les danses sacrées et profanes. Il y en avait de différentes formes. Dans les uns le corps de bois qui
servait à tendre la peau était rond , dans les autres il était carré. Le tympanum le plus ordinaire avait la
figure d'un crible (tympanum cribri). Pour jouer de cet instrument, on le tenait en l'air d'une main, et de
l'autre main on frappait sur la peau, ou bien on frôlait celle-ci légèrement avec un ou plusieurs doigts.
Quand le hjmpanum levé était garni de sonnettes ou de lames métalliques (tintinnabula), il suffisait de
l'agiter un peu pour produire quelque bruit. On faisait encore résonner ces petits instruments en frappant
dessus avec une baguette. Comme ils étaient très légers, très faciles à tenir, ils ne laissaient pas de prêter
un certain charme aux attitudes de la personne qui en jouait. Les femmes les avaient donc adoptés, et c'est
surtout dans leurs mains qu'ils figurent sur les monuments. Chez les Hébreux, nous voyons de jeunes
filles célébrer avec cet instrument les triomphes d'Israël (3;. Chez les Grecs et chez les Romains, les dan-
seuses qui participaient aux fêtes religieuses, comme celles qui venaient égayer les repas, avaient presque
toujours en main le tambourin ou les crotales. Auvie siècle, saint Isidore mentionne deux tambours de
petite dimension, que l'on peut regarder comme les successeurs naturels de ce tambourin antique. L'un
se nomme simplement tympanum, l'autre tympaniolum, connu aussi sous le nom de margaretum. Il n'avait
en grandeur que la moitié du tympanum. On le frappait avec un petit bâton. Je crois que le mot lymbre,
par lequel on a rendu en langage vulgaire l'expression latine de tympanum, s'est surtout entendu , au
moyen âge, des petits tambours que l'on tenait dans la main, et dont jouaient les jongleurs et jongle-
(l) Voy. du Cange, aux mots Tïmbris, Tïmpanum, Tympanis- semi-sphérique, comme celle des timbales de cuivre, et que le
TRIA. toph des Hébreux n'était même autre chose qu'une timbale. Mais
:.,„., comme on en jouait la plupart du- temps en marchant et en dan-
(1) De trio, qenerib. instrum. mus. vet., ouvr. déjà cite. . ' - ,„„>/.,,;, „i„.At „n nmhninin
» ' J sant, il est raisonnable de supposer que cetaitplutôt un taniDounn,
(3) On n'est point d'accord sur la forme du tympanum dont se c'est-à-dire l'instrument que nous appelons aujourd'hui tambour
servaient les femmes d'Israël. Quelques uns ont cru qu'elle était de basque.
37
290 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
resses qui dansaient. J'en donnerai pour preuve ce passage du Roman de la Rose où il est question de
danseuses :
Assez i ot tabletercsses
Hec entor et tymberesses
Qui moult savoient bicu joer
Et ne finoicnl de ruer
Le tymbre en haut, si recucilloient
Sor un doi, conques n'i failloient.
Le traducteur du Psautier manuscrit du fonds de l'Eglise de.Paris (Bibl. nat, n° A, 27, fol. 135), dans
son commentaire sur le verset 26 du psaume 67, rend le passage in medio juvencularum tympanistriarum
de la manière suivante : « Où milieu des juenes meschinettes tymbrerresses. Ce est entre ces qui seichent et
» mortefient en aus le vices de lour char. Car ce senefie li tymbres qui est uns estrumenz de musique qui est
» couverz d'un cuir sec de bestes. » Le tymbre est souvent cité avec le tabour dans les anciens auteurs, ce
qui prouve qu'il s'agissait de deux instruments ayant chacun leur caractère propre :
Tymbres, tabors et sinfonies Qui tabouient, timbrent et trompent,
Trop furent grand les mélodies. Tant que les nuées s'en dérompent.
(Roman de Dolopathos, xmc siècle.) (Roman de la Rose, xiiic siècle.)
Néanmoins une difficulté se présente quant à la signification des mots tymbres et tabours dans certains
passages où ils sont employés l'un et l'autre. D'abord il est quelquefois impossible de discerner si par
tymbre les auteurs ont entendu une cloche, ou bien s'ils ont voulu désigner un tambour. Ensuite il n'est
pas possible d'admettre que le tabor ou tabour, dont ils veulent parler et qu'ils opposent au timbre, ait
toujours été beaucoup plus grand que celui-ci. Environ jusqu'au xive siècle, il y a peu d'exemples de l'em-
ploi de grands instruments de percussion à peau tendue, et la plupart de ceux qui figurent sur des monu-
ments antérieurs à cette époque sont de petits tambours qu'on tenait à la main ou qu'on se suspendait au
bras pour en jouer. Je suppose que la différence qui existait primitivement entre le tymbre et le tabor doit
avoir été à peu près la même que celle qui , selon saint Isidore, se faisait remarquer entre le tympanum
et le tympaniolum, appelé margaretum. Ainsi le timbre n'était probablement qu'un tambour de basque, et
de ce que le nom de timbre s'est appliqué à une petite cloche ou sonnette, on pourrait conjecturer qu'il
avait un cercle de bois garni de petites clochettes ou de grelots. Peut-être aussi, et je m'arrête assez vo-
lontiers à cette supposition, le tambour plat en manière de tambour de basque est-il le premier auquel on
ait eu l'idée d'ajouter la corde appelée timbre dans nos tambours modernes? L'une des sirènes de l'évêché
de Beauvais tient un tambour à main dont elle joue avec la flûte, et qui paraît avoir un timbre du côté où
il devait être frappé. Si ce dessin est exact, nous avons ici sous les yeux une preuve de l'emploi de la corde
transversale du tambour à une époque qui remonte au xivc siècle. Quant au tabour, c'était aussi un tam-
bour de petite dimension , mais qui cependant surpassait celle du timbre, peut-être aussi était-il couvert
de peau des deux côtés et frappé avec des baguettes. Les Anglais, dans des temps fort reculés, ont eu un
instrument de percussion nommé tabwred et tabred qui , vers le xue siècle, servait aux bardes non gradés.
C'était une espèce de tambour de basque sans grelots, et dont le cercle de bois n'avait que quelques pouces
de hauteur. Il est représenté planche V, figure 9, de mon Manuel général de musique militaire , et
planche XIX, figure 174, du présent livre. On en faisait usage, joint à d'autres instruments, dans les-
fêtes, les danses, les cérémonies. En général, les plus anciens tambourins du moyen âge avaient à peu
près tous cette forme. Ils étaient orbiculaires et plats en manière de tamis. La petite caisse de bois sur
laquelle on tendait la peau n'avait presque pas de profondeur. Les tambourins des Danses des Morts ne
sont pas autre chose que cela. Celui qui jouait de cette espèce d'instrument le tenait suspendu verticale-
ment au moyen d'une aiguillette passée dans sa main ou autour de son poignet, de l'autre main il frappait
dessus avec les doigts, avec le poing ou avec une baguette. Dans les dessins du roman de Fauvel , les
TAMBOURS. — TIMBALES. 291
musiciens du charivari de \a.Mesnie Hellequin font résonner de cette manière plusieurs grands tambours à
main en forme de tamis.
Il est rare de trouver des monuments où le tambour à main soit employé seul. De temps immémorial il
a été presque toujours associé à un ou à plusieurs instruments donnant la mélodie pendant qu'il marquait le
rhythme. Sur des monnaies et des reliefs antiques, on voit la représentation d'une fête de Bacchus dans
laquelle figure une jeune fille tenant à la main un tambourin : elle est précédée de deux musiciens dont
l'un joue d'une espèce de cor ou de trompette, et l'autre d'une flûte à deux tuyaux. Hérodien , parlant
d'Héliogabale,dit qu'il lui prenait souvent fanlaisie de faire jouer des flûtes, et de faire retentir le tympa-
num comme s'il avait célébré les Bacchanales. Cette antique alliance du pelit tambourin et de la flûte de-
vint , si l'on peut dire ainsi , tout à fait intime au moyen âge , car, au lieu de confier à plusieurs musiciens
le soin de la mettre en pratique , on n'employait pour cette tâche qu'un seul jongleur. Il en résulta que ce
duo instrumental tint souvent lieu d'orchestre dans les noces, les festins, et en général dans toutes les ré-
jouissances privées et les fêtes de famille. C'était une grande économie et en même temps une précieuse
ressource quand il y avait manque d'argent ou disette de jongleurs. Thoinot Arbeau le donne à entendre :
« Le tambourin, dit-il, accompaigné de sa flutte longue entre aultres instruments , estoitdu temps de noz
» pères emploie pour ce qu'un seul joueur suffisoit à mener des deux ensemble, et faisoient la symphonie et
» accordance entière sans qu'il fust besoing de faire plus grand despence, et d'avoir plusieurs austres joueurs
» comme violons et semblables. » La flûte que l'on associait à l'instrument de percussion était une flûte à trois
trous de l'espèce des flûtes à bec. J'en ai parlé au chapitre YI , et j'y renvoie le lecteur. Le nom de tam-
bourin ou tabourin finit par désigner la combinaison entière, de sorte que lorsqu'on parlait d'un taboreor ,
taboureur, (abourneur ou tabourineur , on entendait ordinairement par là un musicien jouant à la fois de la
flûte et du tambourin. C'est pourquoi nous lisons dans une poésie du xmc siècle intitulée les Taboureors :
« Quar s'uns bergiers de chans tabore et chalemele, plustôt est appelé que cil qui bien vieie. » L'auteur de
cette pièce se plaint du mauvais goût de ses contemporains, qui donnaient le titre de ménestrels à des gens
de la campagne, joueurs de flûte et de tambourin par occasion , et cumulant les profits de ce petit talent
avec ceux de leurs travaux agricoles et champêtres.
Le vulgaire les trouvait suffisamment habiles, et les préférait à de bons vielleurs. Celui qui avait le
plus gros tambour et la plus grande flûte , celui qui, tapant et soufflant le plus fort, faisait le plus de bruit,
était le mieux accueilli et le mieux récompensé :
Qui a plus gros labour et plus grosso muscle,
Et <jui miex set muser et plus haut la fet bière,
Celui font labourer tant que jor leur escïèré
Et demain lajornce tant que la nuit repère.
{Les Taboureors.)
La présence aux noces des tabourineurs est attestée par un grand nombre de proverbes, et par un des
plus réjouissants épisodes de la burlesque épopée de Babelais. Les proverbes que l'on peut citer sont les
suivants : J'ai loué mon tabourin; Il vient comme tabourin à noces; Arriver à point comme tabourin aux
noces; Cela vient comme tabourin en danse; Etre battu comme tabourin à noces. Le même usage existait
en Espagne ; c'est encore un proverbe qui en fait foi : Ni marmitte sans lard , dit l'Espagnol , ni noces
sans tambourin (Ni olla sin tocino ni boda sin tamborino.) Enfin les Danses des Morts de Bàle en a et en b
(pi. III ,fig. 22 et 23), et celle d'Holbein en/ (pi. XX, fig. 177), prouvent que les Allemands employaient
aussi le petit tambourin pour accompagner les danses en général. Seulement, dans le dernier exemple ,
l'instrument de percussion n'est point accompagné de la flûte. Le spectre, au lieu de le tenir dans sa main,
le porte suspendu verticalement devant lui à sa ceinture , de la même façon qu'une petite timbale. Il trappe
dessus gaiement avec deux baguettes en vrai tabourineur de noces comme pour célébrer le bonheur des
jeunes époux. Dans ce. dessin, qui est du xvie siècle-, l'instrument a encore la forme qu'on lui donnait
292 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS VANS LES DANSES DES MORTS.
dans les premiers temps du moyen âge , et qu'on lui voit dans les rondes bâloises en a et en b. Toutefois
en a (du xiv" siècle), la caisse est un peu plus profonde qu'en b (du xve siècle). De même en /"et en g, le
Dotai Dantz représente deux instruments de percussion et deux flûtes , qui ne sont pas précisément du
même modèle. Ainsi , en f, la caisse est très profonde eu égard à celle que l'on voit en g. De même, la
flûte représentée dans le premier de ces dessins est beaucoup plus longue que celle du second. Je crois
que l'on a ici sous les yeux les deux formes de tambourins qui ont été en usage, et dont la plus ancienne
réunit les deux plus petits instruments. Le tambour à main en g (pi. X, fig. 66), ressemble beaucoup au
tabwret des bardes non gradés; en f (pi. VIII, fig. 50 ), au contraire, il a plus de rapport avec le modèle
donné par Prsetorius au xvne siècle comme étant celui que l'on rencontrait encore de son temps dans les
mains de quelques musiciens anglais (voy. pi. XIX, fig. 175 a). Or Jones, qui a décrit le tabwret, donne
à entendre que' les proportions de cet instrument avaient changé; il s'était peu à peu agrandi et s'em-
ployait dans la musique de guerre sous des formes assez différentes de celles qu'il avait revêtues comme
instrument de fête et de plaisir. 11 en résulterait que le tambour ordinaire ne serait que la conséquence du
développement qu'aurait pris le tambour à main. Le petit instrument de percussion cité par Praetorius est
tout à fait semblable à celui dont les sculptures de la Maison des musiciens de Pieims nous fournit un
exemple beaucoup plus ancien. L'une de ces sculptures représente un tabourineur ou taboureur qui em-
bouche une flûte à trois trous, et qui, au lieu de tenir son tambourin de la manière ordinaire, c'est-à-dire
suspendu à son bras, et de frapper dessus avec la main ou avec une baguette, le porte sur l'épaule droite et
semble en tirer des sons à coups de tête (pi. XX, fig. 176). Dès le xve siècle, nous voyons des tambours
aussi grands que les tambours modernes faire leur apparition de tous côtés sur les monuments, tandis que
les petits tambours à main deviennent de plus en plus rares, surtout dans la combinaison du tambourin qui
affecte presque généralement, dès cette époque, les formes que lui attribue, au xvi" siècle, Thoinot Arbeau
lorsqu'il le décrit en ces termes : Il vous fault premièrement premectre qu'à la similitude du tambour du-
» quel nous avons parlé cy-dessus, on en a faict un petit que l'on appelle tabourin à main long d'environ
» deux petits piedz et un pied de diamètre, que Ysidorus appelle moityé de simphonie (1) sur les fonds et
•» peaulx duquel on colloque des fîllets retors, en lieu qu'au grand tambour on y met sur le diamètre de
» l'ung des fonds seulement un double cordeau. » Cet auteur ajoute qu'on employait ce tabourin à main,
car tel était à cette époque même le nom qu'on lui donnait (2) avec une longue flûte ou grand tibie, et il
figure à la suite de sa description un musicien jouant de ces deux instruments ensemble. Par la copie que
j en donne, -planche XX , figure 178, on verra combien cet exemple se rapproche de celui que nous fournit
le Doten Dantzen /"(pi. VIII, fig. 50). Le tambour à main de la Danse Macabre, tant du manuscrit que
de l'ancienne édition de i486, tient le milieu entre l'ancien tambourin en forme de tamis et le tambourin
moderne en forme de caisse allongée et cylindrique. II ne paraît pas avoir atteint encore les proportions
indiquées par Thoinot Arbeau. Il est léger et très portatif; un simple cordon passé autour du poignet
de l'exécutant suffit à le tenir suspendu transversalement en l'air, c'est-à-dire dans la position que l'on
donne aujourd'hui à la grosse caisse. Une (pi. IV, fig. 24), le squelette semble frapper sur cet instru-
ment avec un os. En d, il se sert d'une petite baguette (pi. IV, fig. 25 6). L'instrument à vent dont il
l'accompagne est la flûte longue ou grand tibie dont parle Thoinot Arbeau, c'est-à-dire la même chose
que le Stammentienpfeiff des Allemands dont j'ai donné le dessin , d'après Prastorius , planche XIX ,
ligure 175 b. Dans les xvne et xvnie siècles, l'usage du tambourin cessa d'être général. Presque entière-
ment abandonné en Allemagne, il ne se maintint en France que comme une imitation des mœurs musicales
du Midi. On avait emprunté aux Basques et aux Provençaux deux associations instrumentales qui diffé-
(1) Allusion à un passage de saint Isidore dont j'ai déjà parlé. tion du tambour à main. Aujourd'hui on désigne par ce nom les
tambours des enfants à la mamelle. Ces petits tambours semblent
(2) Voy. ci-dessus, chap. XV, p. 273, note 1, l'ériumération des avoir conservé la forme du tambourin à main du moven âge, sauf
instruments des ménétriers de Paris, dans laquelle il est fait men- le manche qu'on y joint quelquefois.
TAMBOURS. — TIMBALES. 293
raient essentiellement entre elles, car clans l'une l'instrument de percussion était un tambour, et dans
l'autre un instrument à cordes pincées. La première s'appelait :
Tambourin de Provence. — Ce tambourin se composait : l°d'un véritable tambour, mais dont la caisse,
plus longue, plus étroite que celle du tambour ordinaire, avait deux pieds de long et un pied de large.
Elle avait un timbre tendu sur la peau à l'une des extrémités; 2° d'un flùtet ou petite flûte à bec d'environ
un pied de long, que les Provençaux nomment galoubé. Elle a trois trous, deux en dessus et un en dessous.
Une courroie ou un ruban attaché aux deux bouts du tambourin était destiné à le pendre en biais au pli que
fait le bras gauche pour porter le galoubet à la bouche. Pendant qu'on jouait de ce flùtet de la main gauche,
la main droite, armée d'un bâton de tambour, frappait la mesure ou exécutait des roulements sur le tam-
bourin. Les farandoles, les bals champêtres, les jeux gymnastiques, les courses de taureau, les cérémo-
nies civiles et les processions même avaient lieu en Provence jusque dans ces derniers temps, et ont encore
lieu en partie de nos jours, au son de cette musique simple et naïve, dans laquelle finirent par s'intro-
duire quelques éléments modernes, entre autres des clarinettes. Cette espèce de tambourin n'est plus
usité dans les contrées de l'intérieur et du nord de la France, non qu'il ne puisse s'y rencontrer acciden-
tellement, car les meneurs d'ours, quand ils ne font pas usage de la cornemuse, y ont souvent recours
pour accompagner les sauts grotesques de l'animal funambule. Le nom de tambourin est même resté à
une sorte de morceau de musique d'un caractère fort gai et d'une allure campagnarde qui imitait les effets
du tambourin, et accompagnait une danse appelée du même nom.
La seconde association instrumentale qui entrait en concurrence avec celle qui précède, à l'époque dont
il s'agit, était le :
Tambourin basque. — Il se composait d'un instrument nommé bedon et d'un flùtet à trois trous, un peu
plus long de quelques pouces que celui du tambourin de Provence. Le mot bedon, comme nous le verrons
plus loin, exprimait ordinairement un tambour. C'était ici une caisse, longue de deux pieds et large d'un
demi-pied, qui avait une ouïe ou rosette à chaque bout, et qui était surmontée de six cordes accordées en
quinte et fixées à des chevilles aux extrémités du corps sonore.
Le musicien passait par-dessus sa tête le cordon qui tenait au bedon, et le portait ainsi en bandoulière
le long du côté gauche; puis il en embrassait la caisse sonore avec son bras gauche, qu'il levait pour
amener le flùtet à sa bouche; enfin, de la main droite il frappait sur les cordes avec un bâton recouvert
de velours, et assez bizarrement taillé pour avoir à peu près la figure d'une longue rave. Ce tambourin
basque, employé dans le xvnr3 siècle en France, ne doit pas être confondu avec le :
Tambour de basque (tambour de Biscaye) ou vulgairement tambourin. — Celui-ci, dont on se servait
encore il y a quelques années dans la musique militaire, et qui n'a pas cessé d'être employé clans la mu-
sique de ballet, reproduit la forme du tympanum antique.
C'est une peau tendue sur un petit cerceau dans l'épaisseur duquel on pratique des ouvertures pour y
insérer des grelots ou des lames de cuivre que l'on fait sonner en remuant l'instrument de différentes façons
,et en le frappant, soit à pleine main, soit du bout des doigts, et quelquefois des poings, des coudes, voire
des genoux, lorsqu'on enjoué en dansant.- Au théâtre, on s'en sert pour empreindre de la couleur qui leur
est propre les danses de bohémiens, de Basques, de paysans de la Romagne, de la Calabre, des Abruzzes,
danses où il est toujours fait usage de cet instrument en réalité. Le tambour de basque s'emploie ordinai-
rement seul'et ne forme point, comme les autres tambourins, une combinaison particulière avec la flûte.
Thoinot Arbeau en a parlé au xvie siècle. Sous l'empire, en France, cet instrument eut une recrudescence
de vogue dans les salons ainsi qu'au théâtre. Les dames du grand monde apprenaient à en jouer pour
donner plus de relief et d'attrait aux poses académiques de leur danse. C'est ainsi qu'elles avaient con-
sacré la harpe aux molles attitudes du repos, à celles qu'elles affectaient de prendre lorsqu'il leur arrivait
de chanter quelque refrain mélancolique, quelque romance chevaleresque, comme :
Parlant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois...
29ft INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
Tanisouis, Caissu, Bjïdoa, labor, tabur, tabour, atabor, altambor, tambor, quesse. — La famille du tym-
panum grave des anciens comprenait des instruments de bois de figure cylindrique, couverts aux deux
extrémités d'un cuir ou d'une peau, et d'autres en forme de demi-globe ou d'hémisphère, également cou-
verts d'une peau, mais seulement dans la partie supérieure.
Ces diverses sortes de tambours s'employaient principalement pour la guerre chez les nations barbares.
F. Blanchini, d'après Pignorius, donne deux figures de hjmpana bellica. La première ressemble à l'instru-
ment de percussion que nous appelons particulièrement timbales; la seconde représente, au contraire, celui
que nous distinguons des timbales sous le nom de tambour ou caisse. Elle consistait, dit Blanchini , en un
cylindre de bois creux, recouvert à chaque extrémité d'une peau tendue, de telle sorte qu'on pouvait la
frapper des deux bouts avec une baguette. D après Suidas, les Indiens donnaient cette forme à presque
tous leurs tambours ou timbales de guerre; ils se servaient d'un tronc de palmier pour faire le cylindre.
Les Indiens ne laissaient pas d'employer aussi l'autre timbale, celle à bassin rond, ainsi qu'on le fera voir
plus loin. Quant au tambour formé d'une caisse de bois recouverte d'une peau aux deux extrémités, G'est-
à-dire en dessus et en dessous, nous le retrouvons, à l'époque de la décadence de l'empire romain, désigné
par saint Isidore sous le nom de symphonia (1). On jouait de cet instrument à peu près comme on joue à
présent de la grosse caisse, car on le frappait de chaque côté avec une baguette , tandis que le tambour
moderne n'est frappé que d'un seul côté.
Les tambours de l'espèce du tympanum grave dont on faisait usage au moyen âge étaient, comme ceux
des anciens, calqués sur deux modèles ou types différents, l'un semi-sphérique, l'autre cylindrique; l'un
de cuivre, l'autre de bois. Le modèle de tambour de cuivre prit spécialement le nom de nacaire. L'autre
modèle s'appropria la dénomination générique de tympanum, en vieux français tympan, tabour et même
tabourin , car ce diminutif fut aussi donné quelquefois sans raison à des instruments de percussion beau-
coup plus grands que le tambour à main, de même que par tabour et tabor on désignait quelquefois ce der-
nier. Dans les xnc et xur siècles on disait tympan et tabour. « Tympan est une manière d'instrument que
» l'en fiert, et il rent le pareille son, et est appelé en françois tabour.» Tympaner signifiait au propre
jouer du tympan ou tabour. On fait dériver le mot tabor de l'arabe (2), et l'on croit que le grand tambour
de bois dont les Européens font principalement usage à la guerre date du temps des croisades. Cependant
il en est fort peu question dans les chroniques avant le xive siècle, et l'on ne voit pas que les Français s'en
soient servis plus anciennement pour transmettre des ordres et des signaux. Tant que la noblesse ne voulut
combattre qu'à cheval et qu'il n'y eut sur pied que de la cavalerie, ce fut plutôt à la trompette qu'au tam-
bour que durent être confiés les appels militaires. La première mention qui soit faite du tambour dans les
Chroniques de Froissart se réfère à l'entrée d'Edouard 111 dans Calais, le 3 août 1347; ce qui a fait dire
à plusieurs écrivains que le tambour n'était connu en France que depuis cette époque. Mais vraisembla-
blement c'est là une erreur. Quoi qu'il en soit, voici ce passage: « Quand ce fut fait (la reddition de la
» place), le roy monta à chevalet fit monter laroyne, les barons et les chevaliers, si chevauchèrent-ils devers
» Calais, et entrèrent dedans la ville à foison de trompettes, de tabours, de nacaires et de buccines (3). »
(1) « Symphonia vulgo appellatur lignum caviim ex ulraque parte » gnols et nou% le nom de cet instrument de guerre est une pure
» pelle exlensa, quam virgulis hinc et inde musici feriuut, litquc » onomatopée à canse du grand bruit qu'il fait. Les Grecs disent
» in ea ex concordia gravis et acuti suavissimus canins. » (S. Isid. » OopuSo; pour tamiiltus, et les anciens Français disaient tabor pour
ap. Gerb., Script, de mus. medii œvi, 1, p. 2Z| et sniv.) — Voy. » bruit. Fauchel, liv. IT, des anciens poètes français, rapporte ce
Kastner, Méthode complète et raisonnée de timbales.- Notice lus- >> vers d'un vieux poè'te nommé II non de Villeneuve :
torique, p. 7. » Gardes, qu'il n'y ait noise, ne labor, ne criée. »
(2) o Joseph de l'Escale, en ses notes sur Je poème intitulé Copa (Cascneuve, ap. Ménage, Dict. des étym. de la long, franc.)
» des Catalectes de Virgile, p. 258, dit que les Espagnols ont cm- Nodier veut aussi que ce mot tambour, chez les Latins tympa-
» pruuté des Arabes et le tambour et son nom: «Sic Hispani, dit-il, num, dans la basse latinité tabur, taburcium, taburlum, en
» tympanum crotalisticum quod ab Arabibus vel Mauris accepe- arabe tabal, en italien et en espagnol tambur.ro, en allemand
» rint, Mauritahavoce Atabal vocanl. Sic et ab.Arabibus magnum Trommel, en vieux français tabur, thabur, tabor et tabour, ne
■a item tympanum AlUinbor, simul cum ipsa arabica appella- soit qu'une onomatopée.
« tione acceperunt. » Mais.je crois que chez les Arabez, les Espa- (3; Froissart, Chroniques, éd. Buchon, t. 1", p. i, liv. I.
TAMBOURS. — TIMBALES. 295
Le nom de tambour se rencontre d'ailleurs plus anciennement. Reste à savoir quand il s'appliqua au mo-
dèle de grande dimension qui est devenu le type de nos tambours de guerre, et dont Thoinot Arbeau ,
l'auteur de VOrchésographie, donne un dessin que l'on trouvera planche XX, figure 179. Ce modèle ne
se montre dans les-raonuments qu'environ à partir de la fin du xiv° siècle. Il s'y présente encore plus fré-
quemment dans le. xve siècle, et y devient très ordinaire dans le xvie siècle, époque à laquelle on le voit
figurer dans l'épisode de la Danse d'Holbein, qui met en scène l'homme de guerre. Au fond du tableau,
dont le devant est occupé parle squelette représenté aux prises avec le héros, on aperçoit dans le lointain,
sur une petite éminence, un second squelette, suivi de quelques soldats, qui porte un tambour et bat la
charge avec une belliqueuse ardeur. Peut-être est-on fondé à regarder comme un exemple plus ancien de
représentation du grand tambour l'instrument dont se sert un des spectres de la réunion des larves du
charnier dans le gothique Doten Dantz (pi. VI, fig. 39). Cet instrument n'a déjà plus la dimension du
tambourin à main , car le hideux personnage auquel il est attribué le porte suspendu le long de son corps
osseux par le moyen d'une ceinture ou courroie. Il ne l'accompagne point avec la flûte, mais il le frappe
d'une main avec un grand os en guise de baguette. Dans les xv% xvf et xvnc siècles, le nom de bedon est
souvent employé par les auteurs dans l'acception de grand et gros tambour de guerre. Témoin les deux
passages suivants, dont l'un concerne les Estradiots ou .Stradiots, connus aussi sous le nom de cavalerie
grecque ou albanaise, que Clément Marot avait vus à Gênes en 1507, et l'autre les Suisses au service des
rois de France depuis Louis XI :
Estradiots au son de leurs bedons Devant le roy cent Suisses niarchoient,
Courent cnevaulx, font bruire leurs guidons De jaune, de rouge aornez et veslus;
Saillent en l'air vint de si roide sorte Fifres, tambours adouemenl bedonnèrent
Qu'il semble bien que tempèle les porte. De grans plumarts leurs tètes phalélèrent
(Clément Marot.) Car ebascun cl'eulx s'estimait un Ponlhus.
Le tambour des Suisses avait reçu le nom de Colin Tampon en raison du rhythme de sa batterie, et par
opposition à celle du tambour de la milice française qui était différente, et s'exprimait par une autre
onomatopée pa la la la lan. Colin Tampon devint un sobriquet dont on se servit. pour railler les Suisses ; en-
suite on l'employa pour exprimer le peu de cas que l'on faisait d'une chose : Je m'en soucie comme de Co-
lin Tampon, En France , en Allemagne, en Angleterre , et en d'autres pays de l'Europe, les manœuvres ,
les évolutions, et les diverses parties du service des troupes étaient réglées par les différentes batteries du
tambour. Ces batteries sont celles dont on fait encore généralement usage, savoir : la générale, l'assem-
blée, l'appel (le rappel), le drapeau, la marche, la charge, la retraite, la prière, la fascine ou la breloque,
le ban, l'ordre, l'enterrement.
On joignit au tambour militaire d'autres instruments pour exécuter des airs pendant qu'il battait. Les
premiers qui eurent cette destination furent deux espèces de petites flûtes dont j'ai parlé chapitre YI ; l'une
était une petite flûte à bec appelée arigot ou larigot, l'autre une flûte traversière appelée fifre. L'association
de la flûte et du grand tambour devint donc presque aussi ordinaire que celle de la flûte et du petit tam-
bour ou tambourin. Comme celle-ci , elle fut employée pour accompagner la danse, et une gravure de la
Chronique de Nuremberg , que j'ai déjà citée plusieurs fois , prouve qu'en Allemagne on la consacrait an-
ciennement à cet usage. De son côté , Thoinot Arbeau , dans le xvr siècle , nous fait savoir que rien n'em-
pêchait de substituer à la longue flûte et au tambourin les grands tambours , pour faire sauter en cadence
la jeunesse rigoleuse du bon vieux temps.
Après les flûtes vinrent les hautbois, que les Allemands, selon toute probabilité , introduisirent les
premiers dans les corps de musique militaire. Plus anciennement, les trompettes avaient été alliées aux
tambours dans les armées, dans les cortèges militaires et civils, dans les entrées triomphales, clans les
tournois, dans les réjouissances publiques , dans les processions et les danses même. Enfin les tambours
eurent la même destination que les trompes du moyen âge pour publier, proclamer, répandre les nou-
velles, et faire les ajournements à trois briefs jours dans les carrefours et autres lieux publics contre les
296 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
accusés en fuite. De cette dernière coutume est dérivée l'expression de tambouriner ou tympaniser, qui a le
même sens au propre que trompeller* et qui,, au figuré, se prend aussi en mauvaise part dans plusieurs
locutions proverbiales que tout le monde connaît.
Ni l'usage , ni la forme du tambour n'ont sensiblement varié depuis le xvi° siècle. Comme nous l'ap-
prend Estienne Pasquier, ce furent les soldats eux-mêmes qui, vers le xvic siècle, nommant la partie
pour le tout, imaginèrent d'appeler caisse l'instrument qui, dans la langue pittoresque des gamins de Pa-
ris, se nomme actuellement tapin. Ce nom de caisse a pris racine dans le vocabulaire musical. Elle y a
produit les dénominations de caisse claire , caisse roulante et grosse caisse , lesquelles répondent aux trois
variétés de tambours dont on se sert aujourd'hui clans la musique militaire et dans les orchestres.
La Caisse roulante se compose d'un fut cylindrique de bois , plus allongé, mais moins large que celui
de la caisse claire ; le son en est doux , et elle se prête surtout à l'exécution des roulements , ce qui lui a
valu le nom qu'elle porte.
La Caisse claire n'est autre chose que l'ancien tambour dont le corps principal se fait de laiton à pré-
sent, de sorte qu'il rend un son clair et brillant. Piien du reste n'est changé dans le principe de sa con-
struction. Il a une moyenne circonférence, et il est couvert d'une peau à chaque bout. Le fût, ou corps prin-
cipal de l'instrument, est une feuille de laiton tournée en forme de cylindre; on fait tenir les peaux sur le
fût par deux grands cercles de bois percés de trous , dans lesquels passent des cordages qu'on serre ou
qu'on lâche à volonté, suivant le degré de tension auquel il convient de maintenir les peaux. On bande
ces cordages au moyen de morceaux de buffle qu'on nomme tirants. Pour rendre le son de l'instru-
ment plus harmonieux , on fait à l'un des grands cercles du tambour deux petits trous percés vis-à-vis l'un
de l'autre, dans lesquels on passe une corde à boyau que l'on appelle timbre. Elle tient, par en bas, à
un bouton attaché au corps de la caisse, et en dessus à une espèce de piton à vis passé dans un écrou que
l'on tourne pour bander ou lâcher le timbre. Quand on veut enlever au tambour son éclat et en rendre le
son mystérieux et lugubre, on le couvre d'un voile. Cela se pratique dans la musique funèbre. Bien que
le voile soit en quelque sorte la sourdine du tambour, on ne dit point tambour avec sourdine, on dit : tam-
bour voilé.
La Grosse caisse , ou gros tambour, a une très grande circonférence, mais le corps cylindrique aux
extrémités duquel sont tendues les peaux est très bas, et cette forme aplatie, de même que la manière
dont on tient l'instrument, qui se place horizontalement et se bat de côté, rappellerait le tambour a
main ■, si le volume monstre de la grosse caisse n'écartait à l'instant l'idée d'une comparaison semblable.
La grosse caisse est principalement en usage dans la musique militaire , mais Rossini et les musiciens de
son école l'ont introduite dans les morceaux d'opéra h grands effets d'orchestre. Les compositeurs qui ont
voulu suivre cet exemple en ont quelquefois abusé.
D'ordinaire, le tambour n'a point un son déterminé, bien qu'on puisse l'accorder si l'on veut, comme
l'a fort bien démontré l'un des premiers le P. Kircher, mais on réserve l'avantage de l'accord pour les
instruments de cuivre qui dérivent des :
Nac aires ou Atabâles , nakaires , naquaires, anacaires, naq itères , naguerres, nasguères.
A ceulx de Rome veul un petit repairier
Lui contre leur seigneur moult noblement alloient ;
Trompes, harpes, naquaires, et vieles sonnaient
Nus ne porroit conter la feste qu'ils faisaient.
A pièce ne pensassent au duel qu'il attendoit.
(Le Dict. de Flourence deliome, Ms. de l'Église de Paris, cité par Hoquefort, Ghss.)
Le type des tambours de métal de forme semi-sphérique remonte à la plus haute antiquité, et paraît
avoir été très répandu en Orient. On croit qu'il fut importé en Europe soit par les Orientaux eux-mêmes,
soit par les croisés à la suite de leurs expéditions. Cette origine semble établie par le nom que ce genre
d'instruments avait reçu dans la basse latinité , chez les Français, les Anglais et plusieurs autres peuples.
TAMBOURS. — TIMBALES. 297
On l'appelait nacaria , naquaire et nacaire , d'un mot qui se trouve dans les langues orientales sous di-
verses formes, entre autres naherat, noqqâryeh ou nacarieh , et signifie l'instrument de percussion
semi-sphérique , que nous appelons à présent timbales. Cependant on ne peut guère déterminer l'époque
à laquelle les timbales commencèrent à être en usage chez les Européens , ni dire au juste quel fut le
peuple qui les employa le premier. Du Cange nous apprend qu'il en est fait mention sous le nom de na-
caires, dans la vie de Louis VII, par Suger. C'est au xive siècle que l'usage s'en est répandu de tous
côtés. Dans le corps de musique créé par Jacques II, roi de Mayorque, on voit figurer, en 1337 , un
joueur d'instruments de percussion , et ces instruments de percussion , d'après un dessin joint au texte du
document , paraissent avoir été précisément de petites timbales de l'Orient. Un rôle de la chambre des
comptes, antérieur de plusieurs années au document qui précède , désigne parmi les officiers qui faisaient
partie du mesnage du comte de Poitiers, depuis Philippe le Long , un ménestrel de naquaires, ou tim-
bales, nommé Parisot ; et l'on voit, dans un autre compte de l'hôtel du même prince, ce ménestrel obtenir
le paiement d'une somme de soixante sous qu'il avait dépensée pour faire confectionner des timbales.
En 1315, Louis X, dit le Hutin, avait dans sa musique particulière deux joueurs de trompettes, un joueur
de psaltérion, et un individu nommé Michel qui jouait des naquaires (Micheletus de nacariis). Il est aussi
question de menestreux jouant des naquaires, ou timbales, dans un compte de l'hôtel de Jean, duc de
Normandie, de l'année 1349. Un passage de Froissart, que j'ai cité à propos des tambours, prouve que
deux années auparavant, les nacaires figuraient aussi dans la pompe musicale du cortège d'Edouard III,
roi d'Angleterre, lors de son entrée à Calais , après la reddition de cette place. Enfin, comme dernière
preuve de l'usage des timbales au xive siècle, je transcrirai les lignes suivantes tirées du récit de l'embar-
quement du duc de Bourgogne pour une expédition en Barbarie : « Moult grant beauté et plaisance fut
» d'ouïr ces trompestes et claronceaux retentir, bondir, et autres ménestriers fesant leur mestier de pipes,
» de chalemelles et de naquaires , tant que du son et de la voix qui en issoient en retentissoit toute la
» mer (1). » Nous voyons dans les chroniques que les peuples de l'Europe occidentale partageaient avec
les Infidèles de l'Europe l'usage de l'instrument appelé nacaire.
Joinville , dans son Histoire de saint Louis , raconte que : « A la porte de la héberge le (du) soudanc ,
» estaient logiez en une petite tente les portiers, le soudanc et ses ménestriers, qui avoient cors sarrazi-
» nois et tabours et nacaires , et fesoient tel noise au point du jour et à l'anuitier, que ceulx qui estoient
» delez eulx ne pooient entendre l'un l'autre. »
Tout porte à croire que les premières naquaires placées dans la main des ménestrels étaient d'une pe-
tite dimension , et à peu près semblables au modèle des petites timbales perses dont j'ai donné la figure
dans l'une des premières planches de mon Ma?iuel général de musique militaire. Le bassin de ces petites
timbales est de métal , la peau est une peau de bœuf; on les attachait à la ceinture , et on les frappait des
deux mains avec deux petites baguettes à têtes arrondies. On voit de ces petites timbales sur un grand
nombre de monuments du moyen âge. Elles sont restées en usage environ jusqu'au xve siècle ; à partir de
cette époque, l'apparition , ou du moins l'emploi très fréquent des grandes timbales de guerre semble les
avoir fait abandonner presque généralement. Un des anges musiciens du dessin tiré des plans de la ca-
thédrale de Strasbourg porte à sa ceinture une paire de ces petites timbales , et frappe dessus avec deux
petites baguettes flexibles (pi. XIV, fig. 86).
En h (Danse xylographique du Ms. de Heidelberg), je ne fais pas de doute que l'on ait voulu repré-
senter deux instruments de cette espèce; mais comme la taille de ces gravures est très grossière, les con-
tours du dessin n'accusent pas aussi bien que dans l'exemple précédent la forme du bassin sur lequel est
tendue la peau de chaque petite timbale , et il semble que le corps de l'instrument soit aplati et cylindrique
comme celui du tambourin (pi. XII, fig. 79). Toutefois ce sont bien là les petites timbales du moyen âge,
qui seules, de tous les instruments de percussion en usage à cette époque, s'accouplaient à la ceinture de la
(1) Froissait, Chroniques, éd. Buchon, t. HT, liv. IV, chap. xm.
38
298 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
même manière qu'on voit le squelette les porter ici. Ce qui dissipe d'ailleurs tous les doutes à cet égard,
c'est que le texte explicatif de la gravure désigne clairement par son nom l'instrument que celle-ci doit repré-
senter : « Seigneur pape, prête l'oreille au son de mes timbales, d'après lequel il te faudra sauter. Ne cherche
» point pour cela de dispense; c'est la mort qui t'invite à danser. » Il y a dans le texte allemand : «Herr
» bobist merk off meyner paioken don. » Ce pawken don appartient à la plus ancienne rédaction du
texte rudimentaire des Danses allemandes de la Suisse. 11 semble que la Ronde xylographique du ma-
nuscrit de Heidelberg se réfère à un texte de Danses des Morts qui remonterait beaucoup plus haut que
celui des Danses des manuscrits de Munich , et même des tableaux du Petit- Bâle (1312); car dans
toutes ces Danses, lepawken don est remplacé par l'expression de pfeyffen don, tandis que les gravures
font indubitablement allusion à l'idée première du pawken don par la tête de mort qu'on voit attachée à
la ceinture du squelette qui tambourine sur la partie convexe de ce débris humain avec un os qui lui
sert de baguette. En tout cas , d'après cet exemple , on peut être assuré de l'usage que l'on faisait des
timbales en Allemagne, pour la danse, dès le xve siècle. En effet, l'expression pawken don ne se trou-
verait point ici dans le texte , et ne serait pas venue à la pensée de l'auteur du poème , si elle n'avait dû
exprimer une chose très naturelle, et qui se pratiquait souvent dans la vie ordinaire. 11 est de fait que les
petites timbales furent très en faveur en toutes sortes d'occasions, et principalement dans les réjouissances,
jusqu'à l'apparition des grandes timbales qui , dans le xve et surtout clans le xvie siècle, commencèrent à
les remplacer, ainsi que je l'ai dit plus haut. Cependant, selon toute probabilité, la destination première
de ces grandes timbales dut être essentiellement martiale.
Tout porte à croire que les Hongrois , qui abandonnèrent la Scythie vers le ixe siècle , et vinrent se fixer
en Europe, apportant avec eux dans leur nouvelle demeure les mœurs, les armes, la danse et le chant
asiatique, connaissaient ce genre d'instrument bien antérieurement à la date rapportée par le P. Benoît,
capucin, auteur d'une Histoire de la Lorraine , dans laquelle cet auteur prétend que les timbales étaient
connues en Hongrie en 1457, mais qu'elles ne l'étaient pas alors en Lorraine. Venant à faire la des-
cription d'une magnifique ambassade envoyée en France par Ladislas, roi de Hongrie , pour demander
en mariage madame Madeleine, fille de Charles VII, il trouve l'occasion de citer une ancienne chronique
qui rend compte de la visite de l'archevêque de Cologne au chef de l'ambassade hongroise, et qui
témoigne de la nouveauté de ces instruments : « On n'avoit ni mi oncques veu, dit la chronique, des tabou-
» nns comme de gros chaudrons qu'ils faisoient porter sur leurs chevaux. » Cette forme est bien celle qui
est restée affectée aux grandes timbales depuis le xve siècle jusqu'à nos jours. Au reste, grandes ou pe-
tites, les timbales s'employaient toujours par couple , et chaque couple n'exigeait qu'un seul exécutant.
C'est ainsi qu'en i tiré de la Danse d'Holbein (pi. IV,fig. 26), le premier squelette placé sur le devant du
tableau manœuvre sur deux bassins de cuivre semi-sphériques , couverts de peau et d'une forme gracieuse,
qu'on serait tenté de comparer à celle d'une timbale antique dont j'ai donné le dessin, d'après. Pignorius,
dans une N otiee historique sur les timbales que j'ai publiée il y a quelques années, et dans le présent ou-
vrage, pi. XX, fig. 180. Ces timbales, dessinées par Holbein , ne sont pas entièrement semblables à celles
décrites par Prœtorius à peu près dans le même temps. Les instruments dont parle le célèbre théoricien
allemand sont tout à fait en rapport avec les progrès qu'avaient subis les timbales primitives. Elles sont
d'inégale grandeur , et ont des vis d'accord , ce qui indique qu'elles donnaient chacune un ton différent,
et pouvaient s'accorder à la volonté de l'exécutant, qui serrait ou desserrait les vis , selon qu'il voulait
tendre plus ou moins la peau. Les timbales, dans le siècle d'Holbein , comme à l'époque où vécut Prse-
tonus, étaient déjà extrêmement en honneur dans les cours de l'Allemagne : on les regardait à bon droit
comme le plus noble et le plus musical de tous les instruments de percussion. Non seulement les chefs de
1 armée tenaient à en posséder dans leurs régiments de cavalerie, mais les souverains et la noblesse se
plaisaient à les entendre tantôt seules , tantôt mêlées à d'autres instruments belliqueux comme les trom-
pettes. 11 était rare qu'elle&ne figurassent pas dans les concerts de musique organisés pour les bals, poul-
ies repas, pour les marches triomphales, et pour toutes les réjouissances et fêtes solennelles. Ce fut à
TAMBOURS. — TIMBALES. 2"
l'imitation de ce qui se pratiquait dans les armées allemandes, que les nôtres employèrent les hautbois,
les cymbales et les grandes timbales de guerre.
Dans l'origine, il n'était permis à aucun régiment français d'avoir des timbales, sauf ceux qui les avaient
prises à l'ennemi. Sous le règne de Louis XIV, elles furent régulièrement introduites dans presque tous
les corps de cavalerie, et l'usage en devint général par toute l'Europe.
Lorsqu'un régiment se distinguait, on le récompensait en lui donnant des timbales d'argent. Le timba-
lier devait se montrer courageux ; il devait défendre son instrument au péril de sa vie, comme le cornette
et l'enseigne son drapeau. En campagne, on se servait des timbales au lieu de cloches pour le service
divin. Les timbales se plaçaient en avant de la selle du cheval que montait le timbalier. Elles étaient géné-
ralement garnies d'un tapis de la plus grande richesse, avec des franges d'or, appelé tablier des timbales.
Quelques régiments prenaient un nègre pour timbalier, l'habillaient à la turque et lui faisaient monter un
cheval blanc. Cet usage semble confirmer l'opinion que les timbales furent introduites en Europe par les
Orientaux. Ainsi que je l'ai dit plus haut, on les avait en grande estime, tant à la cour qu'à l'armée.
Jointes aux trompettes, elles servaient à former des espèces de fanfares qui se nommaient entrées , parce
qu'elles retentissaient pour saluer l'arrivée des grands personnages. Noces, bals et festins somptueux
s'animaient au son de cette fière harmonie. 11 n'était pas de belles fêtes sans timbales; mais les lois de
l'étiquette ne permettaient guère d'en faire usage pour d'autres que pour des princes, des nobles et des
riches. C'est à peine si les gros bourgeois , les docteurs et les individus revêtus de quelque. charge pu-
blique, osaient aspirer à l'honneur d'en former des concerts à leur usage. Il n'y a pas fort longtemps que
l'on vit disparaître tout à coup cet instrument de nos musiques militaires. C'était vraiment là un malheur ;
mais aujourd'hui les efforts intelligents de plusieurs colonels tendent à l'y réintroduire, et quelques régi-
ments de cavalerie, particulièrement les corps de lanciers, eu font usage. En revanche, les timbales sont
triomphalement installées dans nos orchestres , et y occupent un rang distingué. Il n'est pas d'instru-
ment de percussion dont un compositeur puisse obtenir de meilleurs et de plus charmants effets. Employées
avec art, elles rehaussent l'éclat de l'ensemble harmonique sans y jeter la perturbation comme certains
instruments d'une rondeur brutale, tels que le tambour et la grosse caisse. Martiale et foudroyante dans
le Mti, elle est moelleuse, pleine d'onction et de mystère dans le decrescendo qui succède aux grands effets
de sonorité. On peut voiler les timbales comme on voile les tambours, ce qui ajoute à leurs ressources et
varie la couleur de l'instrumentation. Les qualités incontestables de cet instrument, qu'il serait injuste de
confondre avec les tambours à tous accords, dont la sonorité est plus bruyante que musicale, me donnè-
rent un jour lïdée d'en écrire une monographie, ce qui n'avait jamais été fait, même eu Allemagne, ou
les timbales sont pourtant en honneur depuis des siècles.
Quelque singulier que pût paraître ce projet au premier abord, je crus devoir le mettre à exécution, et
je publiai il y a quelques années une méthode complète et raisonnée de timbales à l'usage des exécutants
et des compositeurs, précédée d'une notice historique assez étendue sur l'origine de cette espèce d'instru-
ment, et suivie de considérations relatives à. la manière de l'employer aujourd'hui dans l'orchestre (1).
Ceux qui jetteront un coup d'œil sur cet ouvrage verront, je l'espère, que la matière dont il traite est
beaucoup plus intéressante et beaucoup moins puérile que le simple nom de timbales, comme titre d un
livre didactique, serait dans le cas de le faire supposer.
(1) Méthode complète et raisonnée de timbales à l'usage des exécutants et des compositeurs, par Georges Kaslner. Pans,
M. Schlcsinger ei Brandus successeur, 1 vol. pet. in-4".
30o INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.
Instruments représentés dans les Danses «les Morts.
CLOCHETTES. — GRELOTS.
Der Doten Dantz : a.) Le Chapelain. Der Kapellan (pi. VII, fig. 46). — b.) Le Médecin. Der Artzt (fig. 48). — Danse dd Grand-
Bale : c.) Le Héraut. Der Herold (pi. XX, fig. 188). - d.) Le Fou. Der Narr (fig. 184). Icônes Mortis d'IIolbein : e.) La Reine.—
f.) Le Prêtre (pi. XX, fig. 183).
Les clochettes ou sonnettes sont de petits instruments de percussion faits de métal , en forme de poire,
creux en dedans, ouverts par en bas, fermés par en haut, et résonnant, soit au moyen d'un battant inté-
rieur qui en frappe les parois lorsqu'on agite l'instrument, soit à l'aide d'un marteau dont les coups régu-
liers tombent sur la surface extérieure de la clochette. Ces instruments sont en petit ce que les grosses cloches
d'église sont en grand. Ils étaient connus des anciens. Certains peuples en suspendaient à leurs boucliers
et à leurs tambours de guerre ; d'autres employaient les plus grands à donner des signaux dans les forte-
resses ; d'autres enfin en attachaient aux vêtements sacerdotaux comme simple ornement ou comme parure
symbolique.
On les appelait du nom générique de tintinnabula. Leur origine est mieux connue que celle des grandes
cloches dont l'usage passe pour être moderne et particulier à l'Occident, quoique à vrai dire on ne sache
rien de positif à cet égard. Ce qu'on a souvent répété, et sans doute beaucoup trop affirmé, c'est que les cloches
furent inventées à Noie, au VIe siècle, par saint Paulin. Mais peut-être cet évêque s'était-il borné à les
introduire dans le service divin , ce qui suffit plus tard pour qu'on le désignât comme l'inventeur des clo-
ches. Quoi qu'il en soit, on prétend que celles-ci durent à cette circonstance d'être appelées nolœ et cam-
pante, parce que Noie est une ville de la Campanie (1). Cependant on leur donnait aussi, dans la basse
latinité, le nom de cloccœ, clocquœ, gloccœ, gloggœ, d'où le mot français cloche, ce qui , suivant quelques
étymologistes, est une pure onomatopée qui a laissé des traces dans un grand nombre d'idiomes d'origine
teutonique (2).
Les Allemands appellent encore aujourd'hui les cloches Glocken, mot dont le diminutif Glôkchen signifie
de petites cloches. Par Schellen et Singenkugel, ils entendent des sonnettes et des grelots, c'est-à-dire la
plus petite espèce de tintinnabula, les sonnailles. Du reste, 'Jes dénominations ont beaucoup varié pour les
grandes comme pour les petites cloches, en raison de leurs différentes formes et de leurs différents em-
plois, car les unes et les autres furent appelées à jouer un rôle important dans les usages de la vie civile,
de la vie religieuse et de la vie militaire.
Suivant Strabon , campana désignait généralement une cloche plus grande que celle qu'on appelait
nola (3). Ce nom fut principalement attribué aux grandes cloches enfermées dans des tours, d'où le mot
campanarium, et ensuite clocher. On appelait plus particulièrement sing (sin, sint) des cloches qui servaient
à donner des signaux (Zl). Grégoire de Tours dit que du temps de Sidoine Apollinaire, qui vivait en 480,
(1) Thiers, dans son Traité des cloches (Paris, 1721), réfute „ tintinnabula vocantur, notas appellant a Nola ejusdem civilalc
cette opinion; il cherche à démontrer que le passage de saint » Campaniae, ubi eadem vasa primo sunt commentata. « (Str., Re-
Isidore, dont on se fait un argument pour la justifier, a été mal rum eCcl. cap. v.)
entendu et qu'il n'y est nullement question d'un instrument de mu-
sique, {h) Sein, seing ou sing, du latin signum, signe, signal. Les clo-
(2) Voy. Charles Nodier, Dict. des onomatopées, au mot Cloche, ches , dit de Bricux, dans ses Origines de quelques coutumes et
et l'article Cloche, dans le Dict. de Ménage, éd. de Paris, 1750. façons deparler(ç. lhh, Caen, 1672), étaient appelées«#nes, parce
Briasson, avec les additions. qu'elles servaient de signe ou marque pour aller à l'église. On lit
(3) « Unde à Campania, quae est Italiœ provincia, eadem vasa toquesing, dans Rabelais; de là notre mot tocsin, pour cloche et
» majora quidem campana dicuntur : minora vc.ro quae et à sono sonnerie d'alarme.
CLOCHETTES. — GRELOTS. 301
les Auvergnats usaient de petits sings. Dans la suite il y en eut de fort grands. Tels étaient ceux qu'on
plaçait dans les beffrois, sortes de tours qui furent d'abord portatives, et que l'on éleva ensuite à demeure
dans les communes, sur les places publiques. La cloche du beffroi prit aussi le nom de cloche banale ou
bancloche (bancloque), à cause d'une des significations du mot bannir, qui était l'équivalent d'appeler,
convoquer, publier. Dans les églises et dans les monastères, la cloche principale était celle qui appelait les
fidèles aux offices divins. C'était aussi la plus grosse. On croit cependant que, dans l'origine, elle ne dé-
passait pas la grandeur d'une sonnette ou tintinnabulum. Un moine ou un clerc la tenait à la main et la
faisait tinter à la porte du temple ou du haut d'une plate-forme. Bientôt elle prit un tel accroissement de
volume, qu'il fallut bâtir dans la partie la plus élevée des édifices religieux un petit corps de logis spécial
en forme de tour, pour qu'elle y pût manœuvrer à l'aise et produire des sons qui s'entendissent de fort
loin. L'une des plus anciennes cloches de paroisse que Ton connaisse est le Saufang de Cologne. Elle date
du vie siècle. Le nom singulier qu'elle porte vient de ce qu'elle fut déterrée d'une manière assez bizarre
par un animal qui d'ordinaire est moins friand de cloches que de truffes. Un autre instrument, également
fort curieux, est la cloche de la tour de' Bisdomini, à Sienne. Cette cloche, qui subsiste encore, porte la
date de 1159; elle a la forme d'un tonneau ayant un mètre de hauteur, et elle rend, dit-on, un son très
aigu. Toutes ces grandes cloches de paroisse étaient soumises, lors de leur inauguration, aune cérémonie
singulière, connue sous le nom de bénédiction ou baptême des cloches. Chacune d'elles recevait un nom parti-
culier et avait un parrain et une marraine. Les noms de Jeanne, de Roland et quelques autres furent attri-
bués à de grandes cloches devenues célèbres par leur ancienneté, par leur grosseur, par leur poids ou par
quelque autre circonstance. Selon le rapport des historiens , le pape Jean XIII baptisa le premier les
cloches, et donna son nom, en 965, à celle de Saint-Jean de Lalran. Guillaume Durand, évêque de Mende
au xnr siècle, fait voir, dans son Rationale divinorum officiorum, qu'il y avait de son temps plusieurs sortes
de cloches employées pour le service du culte et pour l'usage des prêtres : « Il faut noter, dit-il, qu'il y a six
» espèces de timbres qu'on sonne dans l'église , à savoir : la squille, la cimbale, la noie, la nolète ou la
» cloche double, le seing (signum). La squille est sonnée dans le dortoir et le réfectoire, la cimbale dans
» le cloître, la noie dans le chœur, la nolète dans l'horloge, la campane dans le campanile, le seing dans
» la tour. » Chacune de ces espèces, ajoute-t-il, peut généralement s'appeler cloche (tintinnabulum). Ce-
pendant le nom de tintinnabidum s'appliquait plus particulièrement aux petites cloches ou clochettes qui
font le sujet de ce chapitre, et dont il y a lieu de supposer que la squille (1), la cymbale et la noie faisaient
partie. Au moyen âge, les vieux auteurs français appellent communément toutes ces variétés de petites
cloches : tintinable, eschelette (eschille, escbilette, eschelle, esquille), campane, campanelle , chèques, cloc-
quelte (clocette, clochestre), cymbale, sonneau, sonnaille. Ces différents termes étaient souvent appliqués
indifféremment; quelquefois, comme on l'a vu plus haut, ils avaient une signification appropriée à leur
grandeur, à leur forme et à leur usage. Tintinable, cijmbale et esquille n'exprimaient pas seulement de
petites cloches, des sonnettes ou des grelots, ils s'appliquaient aussi à des instruments d'une autre nature,
comme les crécelles (2) et les castagnettes. Dans les Danses des Morts, nous ne trouvons que deux sortes
de tintinnabulum proprement dit, savoir: la clochette ou sonnette et le grelot. Mais il y a un troisième
instrument qui y figure, et qui offre la réunion des castagnettes et des grelots. C'est peut-être à cet
(1) Ou esquelle, comme dit Jean Gobin,' le vieux traducteur du l'on battait trois fois le fer ou l'airain pour assembler les religieux
Rationale, ou encore, comme d'autres l'écrivent, eschille, eschi- aux offices : la première fois s'appelait le petit coup ; la deuxième,
lettes etc. le grand coup, et la troisième, le coup de fer. Ces trois coups
(2) Les grandes et les petites crécelles ont souvent remplacé les avaient une signification symbolique. Le coup de fer signifiait le
cloches dans le culte chrétien. Amalaire, diacre de l'église de Metz jugement dernier, et la trompette au son de laquelle les morts
et abbé, dit que, durant les persécutions, les fidèles s'assemblaient sortiront de leurs tombeaux. Dans la semaine sainte, pendant les
au bruit de certains instruments de bois qui étaient à peu près Ténèbres, on fait encore usage des crécelles. En Espagne, on se
semblables aux crécelles. L'Église d'Orient avait adopté, à ce que sert alors d'un instrument particulier qui y supplée et qui tient
l'on croit, l'usage de tables de bois ou de plaques de fer ou d'ai- lieu, par le grand bruit qu'il fait, d'une multitude de crécelles,
rain. Balsamon, qui vivait vers la fin du xii* siècle, observe que On l'appelle matracca.
302 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS BANS LES DANSES DES MORTS.
instrument que s'est appliqué par extension le nom de cymbale, qui aurait passé des grelots aux casta-
gnettes. Quant aux deux autres instruments, l'uni se trouve dans les mains du squelette qui précède le
prêtre de la Danse d'Iiolbein, l'autre est sur les vêtements du fou, ou plutôt du squelette costumé en fou,
que Fou voit dans cette Danse et dans celle du Grand-Bâle.
Clochette, Sonnette.. — Celle qu'on portait à 'la main avait la forme d'une cloche ordinaire, mais de
petite dimension ; elle était de métal et munie d'un battant. On en a trouvé, chose assez singulière, dont
la paroi était à jour. Pour les porter, on passait ses doigts dans des espèces d'anses placées extérieure-
ment au sommet du cône de la clochette, ou bien on les tenait par un manche et quelquefois par une sorte
de poignée, comme celle que l'on voit au modèle de clochette que j'ai tiré de la Bible des pauvres, imprimée
en 1Ù62 par Pfeister, à Bamberg. On trouvera cet instrument planche XX, figure 182. Dans l'ouvrage
d'où je l'ai tiré, sa présentée est motivée par le sujet de la gravure, qui représente David venant de com-
battre les Philistins, et par ces mots du texte : Als er vo de slreit ka do lieffeym engegë dy frauë mit glocke
un mit seitespil un namë in mit frendë. « Et quand il revint de la bataille, les femmes allaient au-devant de
» lui avec des cloches et des instruments cà cordes. » Dans une autre Bible des pauvres en latin, conservée
à la Bibliothèque nationale, le même fait amène un nouvel exemple de l'emploi des clochettes portatives.
Ici la jeune fille tient dans chaque main, par un manche ou plutôt par une lanière de cuir qui en tient
lieu, une clochette dont la forme est à peu près celle des sonnettes dont se servent encore les enfants de
chœur. En d d'Iiolbein, le squelette qui précède le prêtre portant le viatique à un mourant tient une clo-
chette un peu plus grande. Elle a un manche mobile, elle est très simple, mais bien proportionnée. Il l'agite
de la main gauche et porte de la main droite une grande lanterne ronde dans laquelle brûle un bout de
chandelle destiné à éclairer la marche du morne cortège (pi. XX, fig. 183). Le clocheteur des trépassés
allait ainsi de par les rues, la nuit, muni d'une clochette à peu près semblable à celle que l'on voit dans
cette gravure. Il la faisait tinter lugubrement avant de prononcer son terrible mémento :
Réveillez-vous, gens qui dormez ;
Priez Dieu pour les trépassez.
Pensez à la mort ! pensez à la morl !
Une véritable sonnette de clocheteur des trépassés, portant la date de 1582, a été trouvée, il y a deux
ou trois ans, dans l'église de Poix, département de la Somme. Les recherches faites dans la localité
constatèrent que cette clochette servait encore, il y a un petit nombre d'années, à un vieillard presque nona-
génaire, qui, pour la modique somme de dix centimes, recommandait hautement aux prières des fidèles,
la nuit, veille des grandes fêtes, chaque âme du défunt dont on lui donnait le nom.
La clochette de Poix ne présente aucun ornement, mais elle a une forme élégante; sa robe est allongée,
d'un beau galbe, son timbre est vibrant, argentin. Approximativement, elle a de diamètre 12 centimètres
et de poids 3 kilogrammes. Dans la basse latinité, la sonnette portative s'appelait tintinnabulum, comme
l'indique l'inscription suivante qu'on lit dans un manuscrit d'Angers : « Tintinnabulum excutilur manu
tenentis. » Dès le ixc siècle, il y en a défigurées sur les monuments. Outre ce. tintinnabulum, il en existait
un autre composé de plusieurs clochettes de divers calibres suspendus en file à une barre de bois ou de
fer, et donnant des sons différents quand on les frappait l'une après l'autre en cadence avec un petit mar-
teau. Ce tintinnabulum, qu'on appela probablement aussi escheleltes, et dont Gerbert a reproduit le dessin
d'après un manuscrit de Saint-Biaise du ixc siècle, ne larda pas à produire les carillons compliqués des
hautes tours d'églises et des beffrois d'hôtels de ville. Mis alors en jeu par un mécanisme fonctionnant seul
ou à l'aide d'un carillonneur, ils exécutaient de petits airs ou des fragments d'airs à chaque tintement de
l'horloge indiquant un progrès dans la marche des heures. Le carillon de la Samaritaine, petite tour placée
près du Pont-Neuf, fut célèbre à Paris jusqu'au siècle passé. Aujourd'hui la plupart des villes de la Hol-
lande-et de la Belgique possèdent encore leurs anciens carillons, les uns à cylindres, les autres à clavier,
ceux-ci fonctionnant seuls, ceux-là réclamant le secours d'un carillonneur. Nous ne partageons plus le goût
CLOCHETTES. — GRELOTS. 303
de nos ancêtres pour cette musique enfantine. Peut-être la trouverions-nous plus agréable, si elle était
plus variée ; mais il ne faut rien moins que la force de l'habitude pour endurer avec résignation le bruit mo-
notone de ces voix aigrelettes qui répètent à satiété le même air, le laissant quelquefois inachevé comme
si elles se fatiguaient elles-mêmes de cette tâche insipide (1), puis le reprenant de plus belle, da capo, quand
l'horloge marque une heure nouvelle, et cela tous les jours, toutes les nuits, pendant toute l'année , sans
que vous ayez à espérer la moindre trêve pour vos plus précieux moments de sommeil , d'étude et de
rêverie.
De même qu'il existait des sonnettes à main, de même il y avait des carillons portatifs composés d'une
certaine quantité de clochettes attachées deux par deux ou trois par trois à des tiges de fer tenant toutes
par une extrémité à un grand anneau mobile, et présentant dans leur ensemble la figure d'un large éventail
qu'il suffisait d'agiter pour produire des bouffées de sons argentins: c'était là ce qu'on appelait cymbalum
au ixc siècle et flagellum au xe, selon Suidas.
Cymbalum a eu d'ailleurs, comme tintinnabulum, une signification générale et des acceptions très di-
verses. Nous savons qu'il s'employait pour désigner une sorte de clochette placée dans le réfectoire des
monastères. Eh bien , on l'appliquait encore aux sonnettes , clochettes ou grelots que l'on suspendait au
cou des bêtes de somme et que l'on appelait aussi sonnailles. C'est pourquoi Rabelais parle d'une vache
avec ses cymbales. Par cymbales, il entend une sorte d'engin métallique qui n'était peut-être pas une clo-
chette ou un grelot, mais qui consistait probablement en deux plaques de cuivre mobiles trouées à un en-
droit et assemblées deux par deux, de manière à frapper l'une contre l'autre quand l'animal faisait un
mouvement. Dans quelques provinces de la France, par exemple en Alsace, on rencontre des attelages de
meuniers et de rouliers dont les chevaux portent à leurs harnais des plaques rondes de cuivre à peu près
semblables. 11 peut se faire cependant que par cymbales on ait également exprimé le petit appareil sonore
que nous appelons plus particulièrement:
Grelot. — C'est une boulette de cuivre ou d'argent creuse et fendue, dans laquelle sont enfermés un
ou plusieurs morceaux de métal qui tintent quand le grelot remue. De même que les petites sonnettes ou-
vertes par en bas, les grelots s'employaient au moyen âge pour l'utilité et pour l'agrément. Il était de
mode d'en mettre aux riches parures des seigneurs , d'en former des colliers complets et dJen orner la
pointe aiguë et courbée des souliers à la poulaine, ce qui ne contribuait pas peu à rendre cette chaussure
déjà si bizarre et si ridicule plus bizarre et plus ridicule encore. Les graves docteurs qui s'affublaient de
liripipions portaient aussi des grelots. Et le moyen âge, par esprit de satire, ayant fait choix du costume
des doctes pour habiller la personnification grotesque des ridicules et des travers de l'espèce humaine ,
les grelots devinrent une des parties essentielles de la livrée allégorique du fou. Nous en trouvons des
exemples dans les épisodes des Danses des Morts, où ce personnage intervient , par exemple , dans la
Danse de Râle en h.
La larve du larvalus revêt elle-même l'accoutrement burlesque de la folie. Elle porte le bonnet d'âne
dont les deux cornes ou oreilles pointues sont garnies chacune d'un grelot ; un grelot pend aussi au bas de
chacune de ses longues manches: enfin elle en tient un chapelet dans la main et en porte une couronne
sur la tête. Le fou n'a des grelots qu'aux oreilles de son bonnet d'âne et à la pointe de ses longues man-
ches (pi. XX, fig. 18Zi). Dans la Danse du Klingenthal, qui est beaucoup plus ancienne que celle du cime-
tière des dominicains, ni le squelette ni sa victime n'ont de grelots.
Il est probable qu'on n'avait pas encore l'habitude d'ajouter cette espèce d'ornement à la livrée du fou,
tandis que cette mode devint générale dans le xve et dans le xvie siècle, ainsi que l'attestent plusieurs gra-
vures qui ornent les différentes éditions de l'ouvrage humoristique de Sébastien Rrandt.
(1) J'ai moi-même constaté cette particularité au carillon méca- endroit que ce soit du morceau. Je ne saurais dire combien cela est
nique d'Anvers. L'horloge sonne-t-elle une demie, le carillon ne agaçant. C'est un genre de supplice que Dante, s'il eût place des
fait entendre que la moitié de son air; sonne-t-elle un quart, il n'en musiciens dans son Enfer, eût certainement imaginé pour eux.
dit que quelques mesures et s'interrompt brusquement à quelque
304 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MOUTS.
D'autres exemples sont encore à signaler dans les figures d'Holbein , principalement dans celle qui re-
présente l'enlèvement de la reine par un squelette revêtu des habits du fou , et plus loin dans la gravure
dont le fou même est le sujet (1).
Les grelots n'ont pas seulement figuré au poitrail des bêtes et au cou des gens, ils ont aussi fourni un sup-
plément de sonorité bruyante à quelques instruments de percussion, par exemple aux tambours de basque
que les Allemands, par cette raison, nomment tambour à sonnettes (Schellentrommel). Souvent aussi dans
les xv% xvic et xvif siècles, on mettait aux castagnettes ou cliquettes un appendice de grelots destiné à
mêler son éclat argentin aux roulements secs de l'instrument de bois. J'ai déjà parlé de cet usage au cha-
pitre des clochettes et grelots. En b, le squelette qui apparaît au médecin fait résonner des castagnettes
et des grelots qu'il tient réunis dans sa main droite (pi. VII, fig. kS). Il en est de même en a (fig. Z16;,
mais dans ce dernier exemple les grelots sont attachés à l'extrémité des castagnettes et en font partie in-
tégrante. Prsetorius donne dans sa Sciagraphia le dessin d'une paire de ces castagnettes à grelots, et l'on
en trouve un exemple plus ancien dans la Musurgia de Luscinius. C'est peut-être à cause de cette alliance
que le nom de crotales fut appliqué pendant longtemps tantôt à des castagnettes, tantôt à des grelots (2).
La raison en est d'autant plus aisée à concevoir, que les grelots figuraient dans certaines danses du moyen
âge : par exemple, dans des espèces de Matassinades, ou danses armées, où les danseurs se les attachaient
aux genoux afin de les faire résonner au moindre mouvement.
De nos jours, les grelots ne sont plus un objet de luxe et de parure, mais l'usage s'est conservé d'en sus-
pendre au cou des vaches, des chevaux et des petits chiens. On a remarqué que ces animaux entendent
avec plaisir le tintin rhythmique des grelots et des sonnettes qu'on attache à leur collier, à leur licou ou à
leurs harnais. Cette musique et cette parure les rendent fiers, et l'homme, à cet égard, n'aurait pas beau
jeu de railler les animaux. Environ du xie au xvc siècle, de très grands princes, de très puissants seigneurs
et de très nobles dames, tiraient follement vanité des sonnettes et des grelots suspendus à leur collier et à
leur ceinture (3). Et d'ailleurs, le premier jouet de l'enfance, le premier instrument que l'on place dans les
(1) Bien que l'on trouve des sonnettes sur les vêtements des fous,
à partir du xiv" siècle, on ne saurait affirmer qu'elles aient fi-
guré là dès cette époque, comme un signe allégorique ou comme
une marque dislinctive. C'était un genre d'ornement que portaient
alors toutes sortes d'individus. 11 n'était pas encore particulier aux
fous et ne paraît leur avoir été exclusivement attribué que vers le
milieu du xvc siècle. Quoi qu'il en soit, la plus ancienne men-
tion des sonnettes dans un costume de fou se réfère à la So-
ciété de Clèves, Geckengesellschaff zu Cleve, fondée par Adolphe
de Clèves, en 1381. Non seulement, au dire d'Helyot, cette Société
portait des capuces de moine de couleur rouge et jaune, garnis
aux manches, ainsi que sur le sommet, de beaucoup de clochettes,
mais ils devaient avoir en outre, sur l'habit de leur ordre, un fou
avec des sonnettes brodé en argent. On ignore, du reste, la véri-
table signification des clochettes comme parure des fous. En mul-
tipliant ce singulier bijou sur leurs vêtements, voulait-on les assi-
miler aux enfants ou bien les comparer aux bêtes de somme, par
allusion aux sonnettes que portent celles-ci? Ou bien n'y aurait-il
pas une idée plus triste encore, cachée au fond de cette singulière
attribution, en apparence purement joviale? Les grelots ne se-
raient-ils pas l'image du vain éclat et du vain bruit qui résulte du
mouvement que l'homme se donne ici-bas? Ses actions, en ce
monde, occasionnent un retentissement passager, comme celui des
grelotsqui résonnent quand le fou se remue, mais ces sons confus
ne sauraient produire une harmonie véritable, et il ne reste aucun
souvenir de celte musique imparfaite. Ainsi que les sonnettes au
bas de la robe des prêtres, suivant la conjecture d'Origène, les
grelots sur les vêtements du fou ont peut-être pour but de montrer
le néant de tout ce qui tient à l'homme. C'est ici le cas de rappeler
que plusieurs danses guerrières {Schiverttanze) du moyen âge, par
exemple celle des Hessois, s'exécutaient au bruit des sonnettes que
les danseurs s'attachaient aux genoux et qu'ils faisaient tinter en
dansant. Enfin nous rencontrons aussi les grelots dans quelques
anciens jeux de cartes allemandes, et il est à présumer qu'ils y ont
une signification symbolique et satirique.
(2) C'est ce que confirme J. de Salisbury : a Crotala dicuntuï
» sonorse spherulœ qnœ, quibusdam granis inlerpositis, pro qunnli-
» tate sua et specie metalli, varios sonos edunt. »
(3) Les anciens poètes allemands font souvent allusion à cette
mode et nomment de puissants personnages qui l'avaient adoptée.
Les gens nobles n'étaient point les seuls qui s'y conformassent.
Les bourgeois, le vulgaire, tout le monde, enfin, portait des son-
nettes, du moins quand on avait assez d'argent pour les payer. Quel-
quefois ces sonnettes étaient fort grosses. Tenzel a tiré d'une vieille
chronique le curieux passage que voici : « Anno 1400 , bis man
n schrieb 1Z|30, war so ein grosser Ueberfiuss an pràchtigen gewant
» und Kleidunge der Fiirsten, Grafen und Herren, Hitler und
» Knechte, auch der Weiber als vor niemals geliort worden; da
» trug man silberne Fassungen oder Bander mit grossen Glocken
» von 10, 11, 12 und bissweilenn, von 20 marken. Etliche trugen
» rheinische Ketlen von h oder 6 marken, samt kostliche flalsbân-
» dern, grossen silbern Giirteln und mancherlei Spangen. » (Ten-
zel, in Supplem. II. Eist. Golhan. und Monathl. Unterredungen ,
lTOû, p. 3/|6.) 11 y a un proverbe allemand qui dit que les plus
grosses sonnettes sont au plus fou : Je griisser Narr, je griissere
Schellen. On voit sur d'anciennes cartes allemandes dont Breitkopf
a donné les figures pi. IV de ses Recherches sur l'origine des
cartes à jouer; on voit, dis-je, un prince et trois princesses dont
CLAQUEBOIS. 305
mains de l'homme au berceau, n'est-il pas le hochet, le hochet aux jolis grelots d'argent, qui se prête com-
plaisamment à tous les caprices des petits êtres dont il soulage les premières douleurs, qu'il amuse et fait
sourire? On voit ordinairement dans le hochet un emblème des vanités de ce monde, mais on se garderait
bien d'attacher aux grelots qu'on y suspend la signification néfaste qu'Origène attribue aux clochettes qui
pendaient au bas de la robe des prêtres, et qui, selon lui, se trouvaient là pour avertir chacun de penser à
la dernière heure, à la fin du monde, et non seulement d'y penser, mais d'en parler sans cesse et de l'an-
noncer publiquement.
CHAPITRE VINGTIÈME.
Instruments représentés dans les Danses des Morts.
CLAQUEBOIS.
Icônes Mortis d'IIolbein : La Vieille (pi. XX, fig. 186).
On peut rapporter l'espèce d'instruments de percussion qui fait le sujet de ce chapitre, et dont nous
ne trouvons qu'un seul exemple dans les, Danses des Morts , soit à l'orgue portatif appelé régale, soit au
jeu de cloches ou de lames de verre nommé harmonica, soit enfin au tympanon ou psaltérion qui se frappe
avec de petites baguettes. La plupart des noms qui lui ont été attribués en divers pays ou par divers au-
teurs témoignent des rapprochements dont il a été l'objet dans ce sens.
Mais s'il est vrai de dire que cet instrument ait de l'analogie sous certains rapports avec les trois au-
tres indiqués ci-dessus , il est bon d'observer qu'il ne soutient plus la comparaison quand on aborde la
question artistique. A ce point de vue, il mérite peu d'attention , à moins qu'un individu doué d'un talent
exceptionnel , ne le fasse sortir, pour un moment, de la sphère infime qu'il occupe dans le domaine de l'art
instrumental, et ne parvienne à lui donner un peu d'importance aux yeux même des musiciens. La construc-
tion de cet instrument est des plus simples. C'est un assemblage de petits bâtons cylindriques , d'inégale
longueur, et chacun proportionnellement plus petit que l'autre ; ils sont ordinairement faits d'un bois re-
sonnant , et enfilés par ordre à commencer du plus grand jusqu'au plus petit (1). Le nombre peut varier
de douze à vingt, suivant la quantité de sons, ou pour mieux dire l'étendue qu'on veut donner à l'instru-
ment. On frappe les bâtons cylindriques avec deux petites baguettes à têtes arrondies ou en forme de
marteau, qui sont aussi de bois. Par ce moyen on en obtient des sons qui ne laissent pas d'avoir quelque
analogie avec ceux de Yharmonica, bien qu'ils soient plus doux et attaquent moins les nerfs. Le syslèmed e
construction de cet instrument, aussi bien que ses dénominations, a varié suivant les pays où il a ete en usage.
Le modèle dont on s'est le plus communément servi en Allemagne est l'instrument de bois et de paille
appelé Strohfiedel (violon de paille) ; son nom vient de ce que les bâtons cylindriques sont assemblés et
échelonnés sur deux liens ou coussinets de paille que l'on place de chaque côté du triangle, car telle est à
peu près la figure ordinaire que présente l'arrangement des bâtons. En Autriche , le Strohfiedel est désigne
d'une manière assez originale sous le nom de Hôhernes gelàchter, littéralement un éclat de rire de bois. Il
les vêtements sont ornés de grelots. La princesse est Wnlphide, (1) On a employé d'autres matières que le bois pour reconstruire
épouse du comte Rodolphe, qui vivait en 1108. La seconde et la ces cylindres. Burney, dans la relation de son voyage en Alle-
troisième figure représentent Henri VI, empereur en 1190, et la magne, raconte qu'il avait vu une espèce de Strohfiedel dont les
quatrième Otbon, empereur, successeur d'Henri VI en 1198. Au cylindres étaient de verre. Quelquefois ou s'est servi, pour le même
bas de celte planche, on lit : Alte deutsche Fiïrste. Schellen Trachi usage, de morceaux de charbon de différentes grandeurs.
(Anciens princes allemands. Costume avec grelots).
39
306 INSTRUMENTS REPRESENTES DANS LES DANSES DES MORTS.
a été extrêmement vulgaire en Allemagne, et les Russes, les Polonais, les Cosaques, les Tartares, les
Lithuaniens , les habitants des monts Karpathes et ceux des solitudes de l'Ural , en ont une espèce cultivée
parmi eux de temps immémorial, et nommée Jérova i salamo. Cet instrument n'a pas cessé d'être en usage
dans la plupart de ces contrées, où l'on rencontre assez souvent des musiciens ambulants (Spielleule) , et
des ménétriers de village qui continuent de s'en servir. De tout temps le Strohfiedel, a été très populaire, et
de la manière dont Prsetorius en parle , il n'y a pas lieu de douter qu'on ne le rangeât dans la classe des
instruments de la musique ambulante avec la vielle (Schlùsselfiedel), les cymbales, la bûche (Scheidholtz),
la trompette marine, et quelques autres du même genre. Le dessin qu'en donne Prsetorius, planche XXII
de son Theatrum instrnmentorum , est celui que l'on trouve ici planche XX, figure 185. On pourra le
comparer avec celui de la Danse des Morts d'Holbein représenté même planche, figure 186. Ce dernier
exemple montre que l'on pouvait en jouer en marchant; on portait le claquebois de la même manière
que le psaltérion. Le squelette qui escorte la vieille femme le maintient suspendu horizontalement devant
lui au moyen d'un grand cordon passé autour de son cou , et dont chaque bout est fixé à l'un des côtés
latéraux de l'instrument. 11 lève les deux petites baguettes qu'il tient dans ses mains comme prêt à les faire
retomber de nouveau sur les bâtons cylindriques. Une chose à remarquer, c'est qu'Holbein a fait choix
du psaltérion de bois (1) pour accompagner les pas chancelants de la vieille, tandis qu'il a donné le psal-
térion allemand à cordes au squelette chargé d'emmener le vieillard. Ce modèle de Strohfiedel ne paraît
pas avoir été usité en France. C'est même avec l'intérêt qu'on prend à une chose tout à fait nouvelle que
le public parisien s'occupa, il y a une quinzaine d'années, de ce petit instrument, qu'un artiste doué
d'un talent extraordinaire avait su rendre digne de lui. Cet artiste, nommé G usikow, était un pauvre
Israélite de la Pologne russe (2). La nature l'avait doué d'une âme de feu et d'une intelligence remar-
quable. Simple musicien ambulant dans les premiers temps de sa vie, il s'était pris d'affection pour son
chétif gagne-pain , il l'avait perfectionné peu à peu au point d'en faire un instrument de concert (3). Il y
déployait une rare habileté d'exécution , et y jouait des fantaisies d'une extrême difficulté. Pour se servir
de cet ingénieux et modeste appareil, qu'il appelait Holzharmonica , ou harmonica de bois, l'artiste le
posait sur une petite table, et employait pour frapper les cylindres deux bâtons ou baguettes de bois dur
qu'il tenait entre le pouce et le doigt du milieu. Le son qu'il tirait de son instrument était surtout favorable
à l'expression d'un sentiment tendre et douloureux. C'était un timbre métallique tenant de la cloche et du
verre , mais avec plus de douceur et mpins d'éclat. On ne saurait rien imaginer de plus étrange , de plus
incisif et de plus pénétrant. Un jeune homme, nommé Griinwald, a, dit-on, hérité du talent de Gu-
sikow (i). Si le modèle de Strohfiedel dont je viens de parler semble avoir été à peu près inconnu en France,
il n'en a pas été de même de deux instruments de la même famille vulgairement désignés sous les noms
iïeschelettes ou échelettes, patoailles, xylorganon, claquebois et régale de percussion (en italien sticcato).
Le xylorganon, ou les échelettes se composaient d'une certaine quantité de morceaux de bois sec durcis
au feu , ordinairement au nombre de douze , tous de même grosseur , mais de longueur différente ; ils
étaient percés de deux trous, un cà chaque bout. Un cordon passant à droite et à gauche par ces trous
tenait les bâtons enfilés et suspendus parallèlement, depuis le premier en haut , qui était le plus court ,
jusqu'au dernier en bas , qui était le plus long. On ménageait entre eux des intervalles pour qu'ils ne por-
(1) Mei-senne se sert du mot latin psallerium ligneum pour clé- tique de deux octaves et demie. Ces bâtonnets étaient enfilés en
signer le claquebois. manière de chapelet et posés sur cinq coussinets de paille que l'ar-
(2) II naquit en 1809, à Stow. Le père de Joseph Gnsikow était liste avait soin de placer d'avance sur une table à intervalles
un pauvre joueur de flûte qui gagnait sa vie en faisant de la mu- presque égaux.
sique dans les noces. ^ Gusikow, atteint depuis son enfance d'une affection de poi-
(o) Jai vu de près et attentivement examiné l'instrument de G'u- trine, est mort clans un âge peu avancé, a Aix-la-Chapelle. Il s'était
sikovv. Il consistait en vingt-huit bâtonnets de bois de sapin sem- acquis une réputation européenne et avait excité au plus hautdegrd
blables a des cylindres coupés par moitié et amincis aux extrémités l'intérêt des musiciens devant lesquels il s'était fait entendre. J'ai
en bec de flageolet. 11 yen avait de toutes les grandeurs, depuis un publié sur cet artiste une notice biographique qui a paru clans la
pied jusqu'à qualre pouces, ce qui donnait une étendue chroma- Revue et Gazette musicale, 3e année, 1846, p. 460 et suiv.
CASTAGNETTES. 307
tassent pas les uns sur les autres, soit en faisant deux nœuds au cordon pour chaque bâton , soit en y
enfilant une petite patenoslre , ou boule, dit Mersenne (1). Quand on jouait de cet instrument, on le tenait
suspendu en l'air de la main gauche au moyen d'une corde , et l'on frappait de la main droite les bâtons
avec un autre bâton ou petit marteau. 11 y a parmi les jouets d'enfants un instrument qui ressemble
beaucoup aux écheleltes. On trouve aussi chez les sauvages, et même chez les anciens, de petits ap-
pareils qui se rapprochent plus ou moins du xylorganon.
Claquebois. — Régale de bois. — La Flandre passe pour avoir inventé cet instrument, à l'instar des
petites orgues portatives qu'on appelait régales. Mais toute l'invention se réduit à l'application d'un clavier
aux échelettes ou au Strohfîedel. Ici les bâtons cylindriques étaient fixés sur la table supérieure d'un petit
coffre plat, long et trapézoïde, dans l'intérieur duquel il y avait des sautereaux ou marches qui frappaient
chaque bâton quand on faisait mouvoir la touche correspondante à ce dernier. Ces touches étaient de sim-
ples palettes rangées de file sur la face antérieure de la boîte. 11 y en avait dix-sept, autant que de bâtons.
On peut voir dans l'ouvrage de Mersenne la figure du claquebois à touches et celle des échelettes. Ces
instruments ne sont pas représentés dans les Danses des Morts.
chapithe vibi&t et ubiïeme.
Instruments représentés alans !e§ Bîwnses tles Morts.
CASTAGNETTES.
D£R Dotes Dantz: a.) Le Médecin. Der Artzt(p\. VU, fig. 48).— Danse du Grajnd-Bale:&.) Le Hérault. .Der Herold. (pi. XX, fig. 188).
Les instruments de percussion composés de plusieurs petites pièces de bois , d'or ou de métal , que l'on
place entre les doigts , et que l'on fait bruire par le choc, en les appliquant l'une contre l'autre, sont telle-
ment simples , tellement élémentaires , que l'art et la science demeurent en quelque sorte étrangers à
leur origine. Ne cherchons pas à quel peuple il convient d'en attribuer l'invention primitive, ni dans quel
lieu fut découvert le procédé qui leur donna naissance. Qui ne sait que les enfants , guidés par leur amour
du bruit, en même temps que par les lois secrètes du rhythme , imaginent chaque jour, par instinct, des
accouplements sonores du même genre , soit avec des têts grossiers, soit avec des morceaux de fer , d'os
ou d'ivoire , soit avec deux planchettes garnies intérieurement de clous, qu'ils placent entre leurs doigts et
frappent bruyamment l'une contre l'autre. Lorsqu'on voulut approprier à un usage plus sérieux ces instru-
ments de percussion, on les perfectionna, et l'on en varia la forme de différente manière. Ceux qu'em-
ployaient les peuples de l'antiquité, et que les auteurs désignent presque toujours indifféremment par
les mots cymbales et crotales , consistaient ordinairement chacun en deux pièces de bois ou de métal, tan-
tôt plates, tantôt concaves. On en jouait des deux mains lorsqu'ils étaient d'un certain volume, et d'une
seule main lorsqu'ils étaient plus petits.
De là deux types différents que l'on a distingués quelquefois , et que l'on a quelquefois confondus sous
les noms de cymbales et de crotales , aujourd'hui cymbales et castagnettes. La première de ces dénomina-
tions est à présent attribuée à des instruments composés de deux plaques rondes de métal , ayant chacune
à leur centre une petite concavité et un trou dans lequel on introduit une double courroie. Nous appelons
aussi cymbales antiques d'autres instruments de métal ayant une partie convexe présentant à peu près la
forme semi-sphérique des timbales, avec lesquelles elles furent par cette raison très souvent confondues.
(1) Voy. Harm. univ., Traité des instruments.
308 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
La seconde dénomination s'applique, de nos jours, à deux petites pièces de bois concaves, faites en
forme de noix , et accouplées au moyen de cordons peu serrés dans lesquels on passe un ou deux doigts,
pendant qu'on se sert des autres doigts pour frapper les deux parties de l'instrument Tune contre l'autre.
Indépendamment de ces castagnettes , que l'on emploie surtout pour la musique de danse , il en est d'au-
tres qu'affectionnent particulièrement les gamins et les écoliers : elles se composent ordinairement de
simples morceaux d'ardoises ou de débris de pots cassés. Les plus artistiques consistent en deux petites
planchettes, longues et étroites, que l'on garnit intérieurement de pointes de fer ou d'acier en forme de
têtes de clous. Ce modèle est celui qui rappelle le mieux les crotales plates dont on se servait au moyen
âge , et qu'on appelait de différentes manières , notamment :
Tablettes et Cliquettes, cliquet, clapet. — Les cliquettes consistaient dans un assemblage de plusieurs
petites plaques ou languettes mobiles tenant par leur extrémité inférieure à un manche à l'aide duquel on
leur imprimait des secousses qui leur faisaient produire, en s'entre-choquant, un cliquetis plus ou moins
fort. Les ladres étaient assujettis par mesure sanitaire à porter sur eux des cliquettes et à s'en servir dans
les rues, afin de signaler leur présence et d'engager le public à s'écarter de leur chemin. On trouvera
planche XX, figure 187, la figure d'un ladre tenant des cliquettes. Il est représenté agitant son instrument
au moment d'entrer dans la salle du riche pour y demander l'aumône. Ce dessin est emprunté à une gra-
vure d'une des éditions des belles Heures de Simon Vostre, édition qui renferme aussi des sujets de la Danse
Macabre. Il nous fournit par conséquent un modèle de cliquettes du xvic siècle. Les tablettes qui dans un
passage du Roman de la Rose (1) joignent leur son à ceux des timbres ou tambours de basque, et sont mues
comme ceux-ci par des femmes nommées dans le texte tableteresses , me paraissent, d'après leur nom ,
avoir été des crotales plates à peu près semblables aux cliquettes des ladres. Tabillas, en espagnol, signifie
cliquettes, et Giraud de Colençon, dans le sirvente qu'il adresse à un jongleur touchant l'art de jouer des
instruments, se sert de l'expression tauleiar pour dire jouer des tablettes (2). Plus tard, on rencontre en
France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, les crotales bombées, dont le nom espagnol caslanuelas,
eut d'abord pour équivalent dans notre langue, à ce que l'on croit, le mot maronetes , et fut ensuite fran-
cisé dans celui de :
Castagnettes. ■ — Moins simples et moins grossières que les cliquettes des ladres, les castagnettes des
xve, xvie et xvne siècles se rapprochent davantage de celles dont nous nous servons par leur forme à peu
près semblable, comme le dit Mersenne, à celle d'une cuiller, avec cette différence qu'elles sont plus allon-
gées et moins concaves. 'Ce qui les distingue principalement des castagnettes actuelles, c'est qu'au lieu
d'être divisées en deux parties séparées, elles se composent généralement, comme les cliquettes
ou tablettes dont il a été question plus haut, de trois ou quatre pièces ou lames mobiles attachées ensemble
et frappées d'une seule main. Aujourd'hui, au contraire, quand il y a quatre parties ou coquilles de bois,
on les partage en deux groupes, et l'on en prend une couple dans chaque main. Enfin, une dernière dis-
semblance réside dans l'adjonction des grelots à ces anciennes castagnettes. En «du Doten Dants (pi. VU,
fig. 48), il semble que ces grelots ne fassent point partie du corps même des castagnettes; mais on
observe le contraire en b (Danse du Grand-Bàle). Il est incontestable que dans ce dernier exemple les
trois grelots placés à la partie supérieure des castagnettes en forment le complément (pi. XX, fig. 188).
La reproduction de cette image dans les planches de la Danse du Grand-Bâle gravées par Mérian donne
à la partie supérieure des castagnettes une forme quelque peu différente de celle qu'on voit ici. Chaque
section de l'instrument, ou petite pièce mobile, semble être surmontée d'une tige mince au bout de laquelle
(1) Assez i ot tableteresses
Hec entor et tyinberesses
Qui moult savoient bien joer.
Voyez ci-dessus, chapitre xvm, p. 290.
(»)
Fadet jogleor
Sapbas,
Taboreiar,
Et tauleiar.
Ici encore l'idée du tambourin ou tambour de basque est évo-
quée en même temps que celle des tablettes, faisant l'office de cas-
tagnettes, parce que ces deux (instruments figuraient ordinairement
ensemble clans la musique de danse et de festin.
TRIANGLES. 309
est planté le grelot, et ne se prolonge pas jusqu'en haut comme dans l'exemple précédent, en s'allon-
seant et en se rétrécissant en forme de cuiller. Nous trouvons aussi dans Luscinius et clans Prsetorius un
modèle de castagnettes à grelots, mais ce modèle ne contient pas, comme en a du Doten Dantz, quatre
parties mobiles; il n'en a que trois, comme en b de la Danse de Bâle (voy. pi. XX, fig. 189). En outre,
l'instrument, au lieu d'être surmonté de trois grelots, n'en a qu'un très gros qui forme comme la tête des
castagnettes. Le squelette du Doten Dantz ébranle cet instrument de la main droite; celui de la Danse
bàloise en joue au contraire de la main gauche. Les Allemands appelaient les castagnettes Klapper, nom
qu'ils leur donnent encore, et qui ressemble beaucoup à notre vieux mot français clapet. La dénomination
espagnole castanuela a été motivée par la ressemblance du petit corps concave de la castagnette avec une
châtaigne; une comparaison homogène détermina parmi nous, au xvic siècle, l'emploi du mot maronelles
pour désigner le même instrument. Plus anciennement on lui avait appliqué le nom de cymbales. Ce
nom, qui a signifié tant de choses et que nous n'employons plus aujourd'hui que dans une seule de ses
acceptions, exprimait dans le xvir siècle, non plus les castagnettes, mais l'instrument que nous appelons
triangle. 11 en est traité dans le chapitre suivant.
Les castagnettes modernes sont celles dont le modèle vient d'Espagne. Les Espagnols les avaient em-
pruntées aux Sarrasins. On les fait de différentes sortes de bois; elles sont presque rondes et pour ainsi
dire en forme d'écaillés d'huître. La plupart des danses ibériennes, telles que le fandango, le boléro,
la catchouka sont exécutées au bruit rhylhmique des castagnettes. En d'autres conlrées de l'Europe ces
sortes de danses ne sont usitées qu'au théâtre, tandis qu'en Espagne et en Orient elles jouent un rôle dans
les divertissements de la vie réelle. Cependant les méridionaux et les Italiens montrent la même prédi-
lection que les Espagnols pour l'accompagnement des castagnettes dans les danses nationales ; mais dans
le nord de la France, ainsi qu'en Allemagne et en Angleterre, on Fabandoniie, hors de la scène, aux sal-
timbanques et aux bohémiens.
CHAPITKE VINGT-DEUXIEME. ;:
Iitstf-iaiiaeiitis ï-ejevésentés alaïas les »as»ses des Morts.
TRIANGLES.
Der Doten Dantz : Le Chapelain. Der Cappellan (pi. VII, fig. A6;.
Le triangle a beaucoup d'analogie avec le sistre dont se servaient les anciens et auquel il a survécu.
Comme le sistre, il est de métal et composé de verges de fer munies, le plus souvent, de petites bagues mo-
biles qui font du bruit en s'entre-choquant (pi. XX, fig. 190). Ces deux instruments furent en usage dans
les premiers temps de l'ère chrétienne. Le sistre avait conservé son caractère primitif. C'était toujours un
cercle de métal, traversé par des baguettes pareillement de métal, auxquelles on passait quelquefois un
certain nombre d'anneaux. On tenait l'instrument d'une main parle manche, qui était ordinairement placé
à sa partie inférieure, et on le secouait pour agiter les verges de métal ainsi que les anneaux de l'ébranle-
ment desquels résultait un frémissement sonore. Dans les premiers temps du moyen âge, le sistre dispa-
raît et l'on ne rencontre plus sur les monuments que le triangle. On l'appelait alors cymbalum, crotalum,
tripos colybœus. En vieux français on lui donna le nom de :
Tiuïpiiî. — Cet instrument est cité dans le vers suivant de Guillaume de Machault : « Trépie, l'eschaqueil
» d'Angleterre. » Bottée de Toulmon n'a point su ce que c'était. Cependant, au xmc siècle et même anté-
rieurement, la trépie avait une forme semblable à celle du triangle moderne. Elle consistait en trois verges
de fer attachées ensemble, ou bien se composait d'une seule tringle du même métal, ployée en forme de
310 INSTRUMENTS REPRÉSENTÉS DANS LES DANSES DES MORTS.
triangle : c'est ce dernier modèle que nous voyons figurer dans les mains d'une jeune femme qui fait
partie du cortège représenté planche XX, figure 181, d'après une vignette de la Bible des pauvres impri-
mée à Bamberg, en 1462, par Albert Pfeister. Quelquefois le triangle présentait la figure d'un trépied de
fer creux à jour, comme dans le modèle que Gerbert nous fait connaître d'après un manuscrit de saint Éméran,
du ixc siècle. A l'époque où l'allégorie funèbre se répandait de tous côtés en Europe, il avait ordinaire-
ment la forme qu'on lui voit dans l'image du Doten Danlz reproduite planche YII, figure 46, c'est-à-dire,
la môme qu'actuellement. 11 y a pourtant cette différence entre l'ancien et le nouveau modèle, que dans le
premier des anneaux mobiles sont passés au fil de fer ou d'acier du triangle, tandis qu'aujourd'hui le
triangle est sans anneaux. On agitait et l'on promenait ces petits cercles de métal avec la verge ou baguette
de fer qu'on tenait à la main, tout en frappant de temps en temps en cadence sur les côtés de l'instrument.
Les anneaux ajoutés au triangle furent de mode jusqu'à la fin du xvmc siècle. Le nombre n'en était pas
fixé et variait de trois à cinq. Dans l'image du Doten Danlz indiquée en tête de ce chapitre, le triangle a
trois anneaux. Du temps de Mersenne, et plus récemment, il en avait ordinairement cinq. Du reste, on em-
ployait très souvent l'instrument sans y joindre ce supplément de sonorité , ainsi qu'il appert d'un assez
grand nombre de miniatures et de gravures des xiv% xvc et xvf siècles, où il est représenté.
Comme le triangle n'exige de la part de celui qui en joue que le sentiment naturel de la mesure et qu'il
ne présente d'ailleurs aucune difficulté , les ménétriers, ainsi que les mendiants appelés jadis truands,
l'avaient introduit clans leurs concerts de musique ambulante. Au xvme siècle, ils l'employaient joint à la
vielle (la vielle à roue) ; le triangle s'appelait alors cymbale, bien qu'on appliquât en même temps ce nom
aux plaques rondes d'airain, dont on mêle aujourd'hui les frappements avec les coups de la grosse caisse.
Celte dernière espèce de cymbales était du temps de Mersenne très usitée en Provence. Réintroduite dans
la musique militaire, où elle avait été jadis employée, elle est aujourd'hui d'un commun Usage aux troupes
allemandes et aux troupes françaises, ainsi que le triangle dont j'ai parlé dans ce chapitre.
PI II
PI. III
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P11Y.
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LA
DANSE MACABRE
GKA2VDE KO\I»l
AVEC ACCOMPAGNEMENT D'ORCHESTRE
PAROLES
D'EDOUARD THIERRY
MUSIQUE DE
GEORGES KASTNER
40
LA DANSE MACABRE.
Accourez, accourez des quatre points du monde!
Chaque heure dans sa tour répète le signal ;
Mes fils, joignez vos mains ; formez l'immense ronde,
C'est moi qui suis la Mort et qui donne le bal !
l'empereur (le roi).
Qui que tu sois, vois ma couronne ;
Tout un peuple armé m'environne ;
J'emplis le monde de terreur,
Après Dieu, je suis l'Empereur !
Je marche escorté de fanfares
Sur le marbre et les tapis rares ;
Pour danser je ne tends la main
Qu'à la fille d'un souverain!
LA MORT.
Diadème pour diadème,
Choisis Hélène ou Junon même ;
En place donc pour commencer,
Pas de réplique, il faut danser!
l'aïeule.
Qui que tu sois, je suis la pauvre aïeule,
Triste des jours passés.
Voici l'hiver; je pleure froide et seule
Sur mes tisons glacés.
Regarde-moi, j'ornerai mal ta fête
Où César est entré,
Et tes danseurs détourneront la tête,
Lorsque je sourirai.
LA MORT.
Ma fête est la fête des rides,
Les beaux fronts sont les plus arides;
En place donc pour commencer,
Pas de réplique, il faut danser!
LE SOLDAT.
Je suis soldat, vive la danse!
Mon sabre marque la cadence.
Haut les jarrets! haut les talons,
Quand je donne les violons!
Avec cent machines de guerre,
Pour orchestre j'ai le tonnerre,
Le sol tremble ; tu peux penser
Si c'est moi que l'on fait danser !
LA MORT.
Compagnon sous qui le sol tremble
Je te prends au lit; que t'en semble?
En place donc pour commencer;
Pas de réplique, il faut danser!
LA NONNE.
Aux pieds de Dieu, j'ai vécu sous le voile,
Craignant les yeux hardis.
J'ai fui le jour pour ne voir qu'une étoile,
L'astre du paradis.
Ne nous perds pas dans la foule des hommes,
Tentateur, laisse-nous ;
Retire-toi, tu vois ce que nous sommes,
Des vierges à genoux !
LA MORT.
Vos genoux s'usent sur la terre
Et ma fête est la fête austère.
En place donc pour commencer ;
Pas de réplique, il faut danser I
LE RICHE.
Je suis riche, et l'année entière
On me porte dans ma litière.
Le Roi marche ; plus fier qu'un roi
J'ai des gens qui marchent pour moi.
S'il te faut des danseurs d'élite,
Prends dans les hommes de ma suite ;
Moi qui veux dormir à mon gré,
Cent pour un, je les donnerai. -
LA MORT.
Avare, qui te crois prodigue,
Tes gens sont rompus de fatigue.
En place donc pour commencer;
Pas de réplique, il faut danser!
l'e\fant.
Mes petits pieds sont comme ceux des anges,
Ma mère avec amour
Ote et remet l'épingle de mes langes
Pour les voir tout le jour.
Sur ses genoux, pauvre enfant, tête blonde,
Je fais à peine un pas;
Comment veux-tu que j'entre dans ta ronde,
Moi qui ne marche pas!
la mort.
Quand vos petits pieds sont si frêles,
Enfant, je vous prête des ailes ;
En place donc pour commencer ;
Pas de réplique, il faut danser!
22 mai 1 84 £
ÉDOiARi. THIERRY.
Paroles
d Edouard THIERRY.
LA DANSE MACABRE.
ïtoiiù*.
Musique de
Georges KASTNER.
Flûtes
Hautbois.
Clarinettes en DT.
Bassons.
Cors en L v.
Cors en ML
SaxhornsSoprano;
en lï.
Trompettes
en La grave.
Timbales
en LA, MI, RÉ.
r.r2?.et 3!
Trombones.
Saxhorn basse
en UT.
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Violons.
Altos.
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Violoncelles.
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B.et C,.e 50G9.
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B .et C'.e 5069.
rallent. mollo.
Allegretto uontroppo. ( M,J = 104.)
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Allegretto non troppo.
B.et C'.e 5'» 69.
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B.et C'.e 5069.
Maestoso, (# = 80
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(le roi.)
Pu Flûte.
G.Flute.
Hautbois.
Clarinettes en HT.
Bassons.
Cors en SOL.
Cors en UT.
Saxhorns Sopranos
en UT.
Trompettes en UT.
Timbales
enUT,SOL,RÉ.
1er oe . 17e
. Z. et j.
Trombones.
Saxhorn basse
en UT.
Violons.
Altos.
L' EMjPEREUR.
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C. Basses.
Triangle Cy.mbales
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Tamtani.
Maestoso.
B. et Cl.e 50 69.
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B. et Çie 5069.
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B. et C\e 50 69
B. et C\e 5069.
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'L' AÏEULE.
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{ l.i l'y moitié ïvcc sourdines]
i2 .s Violons
(lu i . moitié avec sourdini
Altos.
\ la l'.emoitie' avec sourdines)
Andante soslenulo. ( J=84.)
B . et C\e 50R9.
16
Allegretto non troppo.(M J=io4.)
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Allegretto non troppo
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B.et C'.e 5069.
et CV 5069.
LE SOLDAT
Allegro moderato con brio.(*-tloo )
19
Flûtes
Hautbois
Clarinettes en LA.
Bassons .
Cors en LA.
Cors en RE .
Saxhorns Sopranos
en UT.
Trompettes en RE.
Timbales
en LA, MI, RE.
f.r 2". et 3!
Trombones .
Saxhorn /Basse
en UT.
Violons .
Altos.
IE SOLDAT
Violoncelles ,
C. Basses
Triangle .
G. Caisse etCymb:
1 AllegTO moderato con brio
B. et C\e 5ofi9.
B. et C. 5069.
Ii. cl C\e 5069-
laisse* 'iJirer.
B. el C Ie 5 0 69
23
Allegretto non troppo.
a tempo.
B. et C\e 50 G9.
Allegretto non troppo.
laissez vibrrr
24
Allegretto non troppo.(J - 104
B. et C1? 5069.
25
B. et C,\e 5069.
B. et C'.e 5069 .
laisse* vibrer,
B. et CÏe 5069.
28
LA NONNE.
Adagio . ( J 69 )
B. et C*e 5 069.
rallent
a tempo. (. rf=lu4)
P!c Flûte;
29
B. et C1. 5069
a temgo
a tempo.
B.«:l C,e 5069.
ftf laissez vibrer.
B.el f,1!' 5069.
rallentando.
32
Flûtes
Clarinettes en li'I
. Cors en KK.
Uassbns.
Violons .
Altos.
LE BICHE .
Violoncelles.
Contre-Basses.
Tamtani
Ail1!0 moderato . ( J=96J
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B. et C!p 5069.
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B.et C1."5 50 69.
B. et CV 5069.
B. et C'.e 5069.
//long repns. ;i (empO
B. et C'.e 50G9.
SOMMAIRE.
Préface
; VII
PREMIÈRE PARTIE.
I. De l'Idée de la Mort. — Texle des Danses des Morts. ........... a
II. Symbolisation, personnification et représentation de la Mort. — Images et tableaux des Danses des Morts. . . 26
III. Origine et statistique des Danses des Morts françaises et étrangères 7g
SECONDE PARTIE.
Chapitre I. La Danse des Morts au son des instruments 135
Chapitre II. L'Orchestre de la Danse des Morts ^ |
Chapitre III. Le Ménestrel ou Ménétrier de la Danse des Morts i^
Chapitre IV. Le Chantre, Chanoine ou Chapelain de la Danse des Morts . 157
Chapitre V. Les Instruments de musique des Danses des Morts. . 171
Chapitre VI. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Flûtes 184
Chapitre VIL Instruments représentés dans les Danses des Morts. — • Chalumeaux, Hautbois 194
Chapitre VIII. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Cornemuses 200
Chapitre IX. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Cors, Trompettes 206
Chapitre X. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Orgues portatives 223
Chapitre XI. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Monocordes, Dicordes et Tricordes. . . 231
Chapitre XII. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Violons 239
Chapitre XIII. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Vielles (à roue) 256
Chapitre XIV. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Psa Itérions, Tympanons 264
Chapitre XV. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Harpes 271
Chapitre XVI. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Luths 278
Chapitre XVII. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Guitares 284
Chapitre XVIII. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Tambours, Timbales 288
Chapitre XIX. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Clochettes, Grelots 300
Chapitre XX. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Claquebois. . 305
Chapitre XXI. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Castagnettes. 307
Chapitre XXII. Instruments représentés dans les Danses des Morts. — Triangles 309
La Danse Macabre, grande ronde avec accompagnement d'orchestre. Paroles d'Edouard Thierry, musique de
Georges Kastner *. 311
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
Page 3, lig. 18 : 'ancienneté, lisez : l'ancienneté.
Page 6, lig. 13 : oies et récompenses, lisez : joies et récom-
penses.
Page 10, lig. 10, en remontant , après les mois : l'empire de la
mort , 'ajoutez : Au même ordre de productions littéraires appar-
tient aussi le Fabel de la mort (mss. fonds de l'Eglise de Paris,
m. 9, fol. 63 et n" 2,718), attribué au poêle llélinand, mort en
1209.
Page 11 , note 1 , col. 1 , dernière ligne : a créature , lisez : la
créature. — lbid. col. 2, lig. 13 en remontant : a ballo de, lisez :
a ballo de'.
Page 14, avant-dernière ligne : d'une morte ou d'un, Usez : d'une
mort ou d'un.
Page 15, note 3, lig. 3 : Jacques Oudots, d. lisez : Jacques
Oudot, s. d.
Page 17 , note 1 , col. 1 , lig. 9 et 10 : fu-èbre, lisez : fu-nèbre.
Page 27 , lig. 8 et 9 : de la conservation de la vie , lisez : de la
conservation, de la vie.
Page 31, lig. 12 : des Mantus, Usez : deManlus. — lbid. lig. 5
en remontant: bienfaisants et paisibles, lisez : bienfaisantes et
paisibles.
Page 32, lig. 25 : Mandus, lisez : Mantus. — lbid. dernière
ligne : l'ange de mort, lisez : l'ange de la mort.
Page 37 , lig. 18 : moyens d'expressions , lizez : moyens d'ex-
pression.
Page 39, lig. 6 : Sommeilse, lisez : Sommeil se.
Page 44, lig. 12 et 13 : à à hanter, lisez : à hanter.
Page 47, lig. 10 et 15 : Doden-dantz. lisez : Dolen-dantz. — lbid..
note 1 , lig. 2 : Doden-dantz : lisez : boten danlz. Comme le mot
Uolen Dantz ou doten dantz, se présente fréquemment dans le
cours de cet ouvrage , on est prié de faire la rectification ci-dessus
à Ions les endroits où la même faute typographique aurait pu se
glisser.
Page 54, lig. 4, après les mots : pensée accablante, ajoutez:
(Voy.pl. If, f.g. 12).
Page 55, lig. 20 : des idées des larves, lisez : des idées de larves.
Page 56, note 1, lig. 12 : Arianne, lisez : Ariadne.
Page 65, lig. 8 : eteomme, lisez : et comme.
Page 71, lig. 1 : dusublime, bouffon, lisez : du sublime bouffon.
Page 76, note 1, lig. 1 et 2 : in-getreuen, lisez : ingetreuen.
Page 78, note 2, col. 2, lig. 2, pages in-Zi mss,, lisez : in-4 mss.
Page 91 , note 1 , col. 2 , lig. 7 en remontant : acheminemen ,
lisez : acheminement.
Page 99, notes, lig. 27 : qu'en Amérique et Angleterre, lisez:
qu'en Amérique et en Angleterre. — lbid , col. 2, lig. 24 et 25 :
(charmant sophisme!). Nous aimons mieux, lisez : (charmant
sophisme ! ) , nous aimons mieux.
Page 100, notes, col. 1, lig. 5 : Hans Lutzeeburger, lisez : I-Ians
l.uizelburger. — lbid., note 2, col. 1, lig. 4 : lannée, lisez :
l'année.
Page 104, lig. 7 en remontant : d'Anneberg, lisez : d'Anna-
BERG.
Page 111, notes, col. 2, lig. 18 : e a monestan , lisez : e amo-
nestan.
Page 116, note 1, col. 1, lig. 13 : des Oadots , lisez : des Oudot.
Page 119, notes, col. 1, lig. 16 : et ombragés, lisez : et ombra-
gées.
Page 122, lig. 3 en remontant : Anhangdess, lisez: Anhang des.
Page 123, dernière ligne, après le point, ajoutez : Je dois citer
encore un ouvrage intitulé : Todesgesiinge von Christian Frieclerich
Daniel Schubart. Ulm. 1767, bey Albrecht Friederich Bartholomai. '
(Chants sur la mort par Christian Friederich Daniel Schubart, etc.)
Page 130, lig. 3 en remontant : Abraham, à Sancta-Clara ,
lisez : Abraham à Sancta-Clara. — lbid., notes, col. 1, lig. 3 et4 :
Abraham, à Sancta-Clara , lisez : Abraham à Sancla-Clara. Lig. 6 :
On a de lui un ouvrage intitulé, lisez : On a de lui des ouvrages
sur la mort annoncés sous divers titres, entre auires : Merles Wien
d. i. des wuthenden Tods Beschreibung in d. Reside7rzstadt Wien
imJ. 1679. Wien, 16S0, mit 8 Kupfern {Todtentanz-Scenen),
mil deulschen Iieimen, etc. (avec huit planches gr. sur cuivre,
contenant des scènes de Danse des Morls, des rimes en alle-
mand, etc.), et
Page 152, lig. 10 en remontant : Thiirmer, lisez : Thurner. -
lbid., lig. 11 en remontant : Une exclusion analogue fut décidée
pour l'institution de la ménestrandie en France, ajoutez : dans
les derniers siècles de son existence.
Page 153, lig. 6 : Cameradschafft , lisez : Cameradschaft.
Page 162, lig. 13 et 14 : à la moitié du xvc siècle, lisez: à la
première moitié du xvc siècle. — lbid., lig. 14 : Doten tantz mit
figuren, clag und antwort, lisez : Doten Dantz mit pguren clage
und antwort.
Page 186, lig. 19 : flaros de saus , lisez : flaios de saus.
Page 196 , avant-dernière ligne : instruments à un chef, lisez :
instruments à anche.
Page 198 , avant-dernière ligne : Backetten, lisez : Rackette.
Page 200, lig. 3 en remontant : à l'outre, lisez : à outre.
Page 204 , lig. 7 : n'y d'esprit, lisez : ny d'esprit.
Page 207, lig. 12 en remontant, des bergers danois et irlandais,
lisez : des bergers danois et islandais.
Page 208 , lig. 1 : corps, lisez : cors.
Page 209, citations, col. 1 : sont bussinas, lisez : sont buisines.
Page 215, citations, col. 1 : Fourvoiement, lisez : Tournoiement.
— lbid , col. 2 : qe overa, lisez : qe avéra.
Page 217 , citations, col. 2 : Alhoure que vous orrez le soun des
triblers, des frestels, etc., lisez : Al houre qe vous orrez le soun
des triblers, de frestel, etc.
Page 230, lu. 7 : ne reconnaissait plus guère, lisez : ne con-
naissait plus guère.
Page 233, notes, col 2, lig. 8 : de son Sciagraphia , lisez : de
sa Sciagraphia.
Page 235, lig. 19 : que j'ai pu en examiner , lisez : que j'ai ptt
examiner.
Page 241 , note 2 , lig. 7 : durauf, lisez : darauf.
Page 248 , notes, col. 2 , 1. 5 : ce sont la vielle et l'archet , lisez :
O lot la vielle et l'archet.
Page 249 , lig. 9 en remontant : rebèbe ou rubec, lisez : rebèbe
ou rebec.
Page 251 , note 2 , col. 1 , lig. 4 : ( Bastar geige) , lisez : {Bas-
tardgeige) ; col. 2, lig. 10, Bauer-leier, lisez : Bauernleier.
Page 254, note 2, col. 1, lig. 1 : die musik W.elt, lisez : die
musik. Welt. — lbid., note 3, col. 1, lig. 5 : des Cléomades,
lisez : de Cléomades.
Page 256, noie, col. 2, lig. 2 : à accord, lisez : à accords.
Page 261, lig. 17 : Schlusselfîddel, lisez : Schliisselfiedel.
Page 275, note 1, col. 1, lig. 7 : (fait Eckarardus), lisez : (ai!
Eckarardus).
Page 276, lig. 3 : se par moi non-ha, sire, lisez : se par moi
non, — lia , sire.
Page 278, note 1, col. .1, lig. 1 : laautha, lisez: laoutah.
Page 294, lig. 1 : Tanbour, lisez : Tambour. — lbid. , note 2,
col. 1, lig. 7 : Arabez, lisez: Arabes.
Page 295 , citations , col. 1, v. 3 : vint de si roide sorte , lisez :
vont de si roide sorte.
Page 296, lig. 5 : vers le xvic siècle, lisez : dès celte époque.
Page 297, lig. 2 : nakerat, lisez : nakerah.
Page 302, li„'. 10: Pfeister, lisez: Pfister. — lbid., lig. 13:
frende, lisez : freude.
Page 304, note 1, col. 1, lig. 9 : Geckengesellschaff. lisez :
Geckengesellschaft.
Page 307, lig. 20 en remontant : de plusieurs petites pièces de
bois, d'or ou de métal , lisez : de plusieurs petites pièces de bois
dur ou de métal.
Page 308, lig. 25 : maronetes, lisez : maronettes. — lbid. ,
note 2, col. 1, lignes 1 et 2 : jogleor Saphas, lisez : joglar Sapchas.
Page 310, lig. 3 : Albert Pfeister, lisez : Albert Pfister.
Table n° IV , avant-dernière colonne , lig. 17 : u , lisez : S. —
lbid. , Explication des abréviations : (Maehly-Lami), lisez : ( Ma-
ehly-Lamy).
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